UN DBOIT NOUVEAU : UNE NOUVELLE MISSION
Phénoménalité de la gubbre. — La guerre est le phénomène le plus profond, le plus sublime de notre vie morale. Aucun autre ne peut lui être comparé : ni les célébrations imposantes du culte, ni les actes du pouvoir souverain, ni les créations gigantesques de Tindustrie. C'est la guerre qui, dans le^ harmonies de la nature et de l'humanité, donne la note la plus puissante ; elle agit sur l'âme comme l'éclat du tonnerre, comme la voix de l'ouragàM. Mélange de génie et d'audace, de poésie et de passion, de suprême justice et de tragique héroïsme, jsaéme après Vanaljse que nous en avons faite et la censure dont nous l'avons frappée, sa majesté nous étonne, et plus la réflexion la oontemple, plus le cœur ê'éprend pour elle d'enthousiasme. La guerre, dans laquelle une fausse philosophie, une philanthropie plus fausse encore, ne nous montraient qu'un épouvantable fléau, l'explosion de notre méchanceté innée et la manifestation des colères célestes; la guerre est l'expression la plus incorruptible de notre
conscience, l'acte qui, en définitive et malgré l'influence impure qui s*y mêle, nous honore le plus devant la création et devant TÉternel.
Idée de la guerbe. — L'idée de la guerre est égale à saphénoménalité. C'est une de ces idées qui, dès le premierinstant de leur apparition, remplissent l'entendement, qui s'accusent, pour ainsi dire, en toute intuition, en tout sentiment, et qu'en raison de leur universalité la logique nomme catégories. La guerre, en effet, une et trine comme Dieu, est la réunion en une seule nature de ces trois radicaux : IsL forée j principe de mouvement et de vie, que l'on retrouve dans les idées de cause, d'âme, de volonté, de liberté, d'esprit; V antagonisme, action-réaction, loi universelle du monde, et comme la force une des douze catégories de Kant ; lei justice^ faculté souveraine de Tâme, principe de notre raison pratique, et qui se manifeste dans la nature par ï équilibre.
Objet de la guerre. — Si, de la phénoménalité et de l'idée de la guerre, nous passons à son objet, elle ne perdra rien de notre admiration. Le but de la guerre, son rôle dans l'humanité, c'est de donner le branle à toutes les facultés humaines, par là de créer au centre et au-dessus de ces facultés humaines, le droit, de l'universaliser, et^ à l'aide de cette universalisation du droit, de définir et te îancer la société.
Mais qu'est-ce que le droit ?
C'est ici que la guerre, sublime en ses manifestations, universelle en son idée, juridique et par conséquent providentielle en sa mission, va nous émerveiller encore davantage par la certitude, et, qu'on me passe le terme, par le positivisme de son enseignement.
Définition bt réalité de la justice, d'après la
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GUBREE. — Si nous consultons les théologiens et les philosophes, la justice n'aurait rien en nous de positif, de réel, d'organique ; ce n'est pas un fait. C'est la conception par l'esprit d'un rapport de convenance entre les personnes et les intérêts, mais rapport qui ne devient obligatoire pour la volonté qu'en considération d'un motif supérieur qui détermine. Ce motif ou mobile, pour le croyant, est la crainte de Dieu ; pour l'incrédule, l'intérêt bien entendu. Je laisse de côté les systèmes intermédiaires, mi-partis d'utilitarisme et de religion.
Il est évident qu'aux yeux du théologien, de même qu'à ceux du rationaliste, la justice par elle-même n'est de rien pour l'homme; que nous sommes maîtres d'y avoir ou de n'y avoir point égard, sans qu'il en>ésulte pour nous, au fond, ni mérite ni démérite. Il y a plus : c'est que si l'intérêt, mobile supérieur indiqué par Hobbes, trouve son compte à violer la justice ; si le service de Dieu, mobile suprême du chrétien, exige le sacrifice de tout autre devoir humain, la justice devra être abandonnée sans hésitation : ce serait impiété à celui-ci de préférer son devoir à son Dieu, duperie à celui-là de le préférer à son intérêt.
La guerre nous donne de la justice une tout autre idée.
D'après l'analyse que nous avons faite du droit de la "fetrce, la justice, dans son acception la plus générale, est le resj^ectde la dignité humaine, considérée dans r.dseemMe et successivement dans chacune de ses manifestations. Ce respect nous est inné . c'est de tous nos sentiments le plus éloigné de ranîmamé; de toutes nos affections la plus constante, celle dont Taction, l'emportant à la longue sur tout autre mobile, détermine le caractère et la marche de la société. Rapporté à moi, le respect de la dignité humaine forme ce que j'appelle mon droit; rapporté à mes semblables, il constitue mon devoir.
CONCLUSIONS aéNlÎRALBS 305
Ainsi la justice n'est pas simplement une idée de rapport, une notion métaphysique, une abstraction ; c'est encore un fait de conscience, un essor de Tàme, par conséquent une faculté organique, positive, une réalité, comme Tamour, Tambition, l'amitié, le goût du beau et du luxe, etc.
Les conséquences de cette réalisation de la justice dans l'humanité sont immenses.
La justice, d'après la définition donnée pab la
aUEBBB, PRINCIPE ET FIN DE LA SOCJÉTÉ. — Si, COmme il
vient d'être dit, la justice est plus qu'une abstraction, si ^lle est une puissance, et si la mission de la guerre a été de faire prévaloir cette puissance et d'en procurer entre les peuples le développement incessant, il s'ensuit d'abord que la justice est tout à la fois le principe de la loi de nos actions, la raison de notre vie, l'expression de notre félicité.
La théorie de Hobbes est fausse : notre mobile suprême n'est pas Tégoïsme ; ce n'est pas la conservation de notre corps et de nos membres, ce n'est pas notre intérêt bien ou mal entendu. S'il est pour nous un fait avéré, c'est que la justice est positivement autre chose que l'intérêt ; nous devons la démonstration de cette vérité à la guerre.
La théorie des idéalistes et des mystiques est au^i fatiSBe-que celle des utilitaires. Notre mobile suprême n'est pas un idéal, à moins que ce ne soit Tidéal même du droit. Nous avons vu l'idéalisme séduire les âmes tantôt par l'illusion de la richesse, tantôt par l'appât des voluptés; pousser la société au paupérisme, et par le paupérisme la précipiter dans la guerre, qtfil corrompait elle-même. Ce mobile n'est pas l'amour, définitivement subordonné à la justice par la constitution de la famille^ dont la base est l'autorité du père, 1q droit même de la force; ç^ n'est pqiç
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la religion, puisque la religion, variable dans ses formes, sa réfère toujours à la justice , tandis que la justice subsiste par elle-même, s'impose à toutes les sectes et demeure immuable; — ce n'est pas, enfin, la liberté, toujours invoquée avec ferveur aux époques de décadence et de despotisme, mais qui ne peut exister sans la justice, qui reçoit sa règle de la justice, tandis que la justice est à «lle-méme sa propre loi et peut se passer même de liberté.
La justice est pour l'humanité force motrice et cause finale : cela résulte de ce qu'elle est, comme nous l'avons expliqué, non simplement une idée, mais une puissance; que toute puissance tend à l'expansion d'elle-même aux dépens de ce qui l'environne ; et que la justice étant la première de nos puissances, elle entraîne et subordonne toutes les autres. Et si nous cherchons la preuve de cette vérité dans les faits, la guerre nous la fournira. Nous avons vu l'évolution guerrière aboutir, par la consécration du droit de la force, à la domination romaine, c'est-à-dire à la proclamation du droit universel; nous avons vu ensuite le moyen âge essayer, par l'alliance de lapapauté-et de l'empire, une première constitution, moitié réaliste, moitié mystique, de ce droit; nous savons aujourd'hui que le droit ne sera définitivement constitué, universalisé et réalisé tfi^ par l'élimination de l'élément religieux, et la reconnaissance du droit économique, c'est-à-dire par laJftévo^ lution. Immanence et réalité de la justice dans f humanité, tel est le grand enseignement que nous donne la guerre.
La justice, toujours b'APBÈS le même TÉMOIGNAes, BASE ET PIVOT DE TOUTE OBOTANOE. — Si la justico OSt le
mobile et la fin de la civilisation, si elle est supérieure à toute force, à tout dogme, à tout idéal, il s'ensuit encore que la justice est la base de toute croyance, de même que
CONCLUSIONS aâNéRALBS 307
le droit de la force est le tronc sur lequel bourgeonnent et se déyeloppent successivement tous les droits. Ce n'est plus, comme autrefois, la raison spéculative, une théologie naturelle ou révélée, une philosophie de la nature ou de l'esprit qui donne le critère et la loi à la raison spéculative. Le XIX® siècle, par cette grande et radicale interversion, a trouvé son principe, et, j'ose le dire, sa religion.
« La morale, nous dit ici la Guerre, expression de la liberté et de la dignité humaine, la morale existe par ellemême : elle ne relève d'aucun principe ; elle domine toute doctrine, toute théorie. La conscience est chez l'homme la puissance supérieure, à laquelle les autres servent d'instruments et d'acolytes. De même que ce n'est pas la religion qui fait l'homme, ni le système politique qui fait le citoyen, mais bien au contraire l'homme qui fait sa religion et le citoyen qui fait son gouvernement; de même ce n'est pas d'une métaphysique, d'un idéal ou d'une théodicée que vous devez déduire les règles de votre vie et de votre sociabilité : c'est au contraire d'après votre conscience que vous devez régler votre entendement, c'est dans le commandement de cette conscience qu'il vous faut chercher la garantie de vos idées et jusqu'au gage de votre certitude. La justice juge le dogme comme elle juge les intérêts. Suivez, mortels, l'exemple que je vous donne : comme je rends à la force ce qui est dû à la force, sans égard auit ' religions ni aux races, rendez à votre tour au génie ce ^ui est dû au génie, au travail ce qui est dû au travail; à la beauté ce qui esidû à la beauté, à la vertu ce qui «fit dû à la vertu. Vos droit» ne sont pas un vain-€fNMîôptualisme, appuyé sur de chimériques abstractions : ce sont des prérogatives réelles attachées à des facultés réelles. La justice est en vous tout à la fois réalité et pensée souveraines. C'est pourquoi vous n'aurez à l'avenir pas d'autre philosophie, pas d'autre constitution, pas d'autre religion que La
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justice : c est moi, la Guerre, votre première institutrice et la plus grande de vos divinités, qui vous le déclare... »
Droit des gens, selon la guerre. — Inflexible dans sa logique, la guerre ne faut pas, dans l'application, à ses propres maximes. Nous avons vu au second livre de cet ouvrage comment, du droit de la force et du droit de la guerre, du principe supérieur que la justice est immanente à Thumanité, l'expression de sa liberté et de sa vaillance, se déduit le droit des gens, La guerre traite les nations, non pas selon les catégories arbitraires d'une législation Active, mais selon leurs mérites positifs; elle ne reconnaît
,de droit que là où il y a puissance et qualité de juridiction. Ni la nationalité, ni la légitimité ou l'antiquité, ni l'orthodoxie elle-même ne lui imposent : nationalité, légitimité, orthodoxie, devant la justice guerrière, sont des mots.
C'est en vain que la France aurait un instant, par son souffle, galvanisé l'Italie; en vain que sous cette protection puissante les tronçons de l'antique peuple-roi se seraient de nouveau groupés en un État unique : si l'Italie nouvelle ne possède pas l'énergie de tempérament, la vitalité de conscience dont toute nation a besoin pour constituer sa souveraineté; si sa politique est toujours celle de Machiavel; si, pour contenir ses gouvernants, elle n'a
Ti'autre moyen que le poignard ; si ses populations, superstitieuses et indisciplinées, sont réfractaires au service des armes, l'Italie n'a pas droit à l'existence politique. La nationalité italienne n'est rien de plus, comme on l'a dit, qu'une eTLfj^ê&Si^ géographique; tôt ou tard, si une révolution plus radicale ne la sauve, elle retombera sous la domination de l'étranger. La France elle-même, obligée d'intervenir une seconde fois, serait conduite à en faire le partage, de la même manière et en vertu du même droit que fut partagée au dernier siècle la Pologne... A Dieu ne
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plaise que je croie la cause de Tltalie à ce point désespérée! Mais, dans Thypothèse où je me place, qui est-ce qui, après avoir pleuré cette seconde mort de l'Italie, pourrait accuser les puissances copartageantes d'iniquité? Une nation n'a pas droit, il faut le dire et le redire, à se faire reconnaître comme puissance, à jouir de Tautonomie, par cela seul qu'elle existe : il faut qu'il y ait en elle force et vertu. L'iniquité serait d'abandonner à elle-même une race ou trop innocente ou trop corrompue pour supporter la vie politique, et qui n'aurait d'indépendance à attendre que d'une entière rénovation des choses, l'iniquité serait d'affirmer ce que le droit de la force aurait condamné.
Dboit politique, selon la guebre. — De même qu'il n'existe pas un droit de nationalité, en vertu duquel une nation, par cela seul qu'elle existe, puisse revendiquer sa souveraineté, si elle ne possède en même temps la force et toutes les qualités qui font une nation souveraine; de même il n'existe pas non plus un droit de l'homme et du citoyen, en vertu duquel les individus qui composent la population d'un pays puissent, par cela seul qu'ils sont hommes et citoyens, exiger de leur gouvernement le respect de leurs libertés, s'ils ne possèdent en même temps les qualités qui font le citoyen et l'homme, la force, le courage, l'intelligence du droit, les vertus domestiques, la frugalité 4e^ fUtenv^ l'amour du travail, et par-dessus tout la fermé résolution de sacrifier biens et vie plutôt que de laissât porter atteinte àî^ur dignité. A cet égard, le droit .politique ne fait que reproduire, sur une moin drôickelle^ .la maxime du droit des gens.
C'est donc en vain que, proclamant l'unité de la race humaine, vous auriez, sur ce fondement moitié physiologique, moitié mystique, prononcé l'abolition de la servitude et l'égalité de tous devant la loi. Si votre serf ou
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esclave est incapable par nature de s'élever au niveau de son maître ; s'il ne peut lutter avec celui-ci ni pour la valeur guerrière, ni pour l'industrie, ni pour la philosophie et les arts; si décidément et en dépit de toute instruction, la caste qu'il s'agit d'émanciper constitue, comme on l'affirme du nègre, une variété d'hommes inférieure, vous n'aurez rien fait pour elle en lui donnant la liberté. Abandonnée à elle-même, elle tombera dans un état pire que le premier. L'égalité civique et la fraternité humaine ne reposent pas sur une métaphysique du droit pas plus que sur la participation aux mêmes sacrements; elles reposent sur Téquivalence des facultés, des services et des produits. Ce n'est pas un affranchissement pur et simple que réclament vos esclaves, c'est une tutelle.
Poursuivons ce raisonnement. C'est en vain qu'une nation naguère libre, mais tombée par une suite de fautes et un concours de circonstances malheureuses dans le despotisme, se plaindrait de l'injure qui lui est faite par son souverain, alléguerait que ce souverain est son mandataire, l'élu de ses suffrages; qu'il a juré de respecter les droits acquis, et qu'il n'existe que pour la protection des libertés publiq^ues. Si cette nation, d'ailleurs brave devant l'ennemi, est sans fierté devant le maître qu'elle s'est donné; si l'égoïsme et la lâcheté ont étouffé dans les cœurs Tesp4t public ; si lalasciveté et la mollesse ont pénétré dans les familles; si la richesse, seule poursuivie, a. plus âe^-pm aux yeux des masses que le respect de la cons^tution et des lois, une nation ainsi dégradée a perdifle droit d'être libre : le pouvoir qui la tient à la chaîner n'est ni ingrat, ni parjure, il fait justice.
La loi civUe a pu, statuant d'une manière générale, et sur l'hypothèse d'une égalité qui n'est pas dans la nature, mais que notre devoir est de procurer, la loi civile a pu,
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dis-je, faire que tous les enfants d'un même père héritent de lui par portions égales. Ce qu elle ne saurait faire, c'est que le prodigue, le fainéant, l'insensé, soient aussi méritants devant Topinion que l'économe, le laborieux et l'intelligent ; que par conséquent ils possèdent, de leur nature, le même droit. C'est d'après cette considération que le code reconnaît au père de famille le pouvoir de rectifier par testament ce que la généralité de la loi pourrait introduire d'anormal dans la pratique : tant il est vrai que le droit est établi, non sur des abstractions, mais sur des réalités, dont la première en date est la force.
La loi politique relevant plus directement que la loi civile du droit de la force, est aussi plus rigoureuse. Aucune constitution, aucune omnipotence ne saurait garantir à des citoyens indignes une liberté dont ils sont déchus par leur dissolution. Le pouvoir ne pouvant être que l'expression de la société, si la société manque au droit il faut que le pouvoir gouverne par l'arbitraire. Le despotisme alors devient tout à la fois le représentant et le bourreau de l'immoralité publique, et il se maintiendra jusqu'à ce que la société se convertisse ou s'abîme dans sa corruption.
Autorité législative bt juridiction de la guerre. — Après ces vues générales sur l'essence, la réalité, et le progrès en nous de la justice; sur le rôle d'abord inaperçu^ aujourd'hui manifeste, qu'elle joue comme principe, mobile et fin de lar. civilisation ; sur le caractère exclusivement justicier du nouvel ordre moral qui, se subordonnant toute pensée et toute connaissance, se posant mêjaae comme philosophie générale, tend à se substituer à l'ancienne foi : que de choses auparavant obscures l'étude de la guerre nous a rendues intelligibles! La torche qui ne semblait faite que pour porter l'incendie est devenue le phare qui a illuminé au loin nos ténèbres.
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La guerre est constitutionnelle à rhumanité, bien qu'elle ne nous paraisse plus maintenant devoir être perpétuelle. C'est la forme première que revêt en uous Tantagonisme, loi de l'humanité aussi bien que de la nature, indispensable au mouvement social. On peut ainsi considérer la guerre sous deux aspects différents : l'un politique et législatif, l'autre économique.
Sous le premier de ces aspects, la guerre agit comme organe et mandataire du plus primitif de tous les droits, le droit de la force. Ce droit est attesté par la conscience universelle : sans lui l'édifice entier de la justice s'écroule, la constitution de la société, la marche de la civilisation, le sens des mjthes religieux, deviennent inexplicables. Avec ce droit, au contraire, tout devient rationnel et lucide; on voit la civilisation se développer, d'étape en étape, par la guerre ; la loi poser ses formules et toutes les variétés du droit se dégager les unes des autres, se distinguer et se définir d'après le principe et sur le modèle du droit du plus fort : droit de la guerre, droit des gens, droit politique, droit civil, droit économique, droit philosophique, droit de Tintelligence, droit de la liberté, droit de l'amour et de la famille, droit du travail.
Du reste, organe spécial du droit de la force, la guerre n'étend pas sa compétence au delà des questions de force. jÇ'est pourquoi, après avoir créé l'État comme son substitut pour le règlement des litiges entre simples partipolierà, elle ne se réserve que la solution des litiges entre États. Juridiction terrible, sans conseiU, sans témoins, sans jurj, san& magistrat, sans auditoire; où les parties sont en même temps leurs propres juges, leurs propres garants, leurs propres avocats. Mais les jugements de la guerre n'en sont pas moins certains, efficaces, incorruptibles. Malheur à qui voudrait s'y soustraire ! Malheur à qui refuserait le combat, ou qui l'ayant accepté essayerait
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d'en fausser les lois ! La victoire ne lui profitera pas, et tôt OU tard la force outragée, dédaignée, se tournera contre lui. Je ne redirai point ici les causes de la chute du premier empire napoléonien, que la force renversa, parce qu'il était entré dans sa constitution moins de force que d'artifice; ni cet argument décisif contre la papauté qui, ayant en main la puissance spirituelle, pouvant commander au monde de la foi et de la morale, déclina bientôt et se vit condamnée à traîner une misérable vie, parce qu'elle ne sut, ne put ou ne voulut faire la guerre, et qu'au nom de sa foi elle dédaigna la juridiction de la force. Contentons-nous de rappeler que ce que la guerre a une fois jugé est ce qu'il y a de mieux jugé, et qu'il n'appartient à aucune autorité, quelle qu'elle soit, de confirmer ou d'invalider ses jugements. L'annexion de la Savoie et de Nice à la France, de la Toscane et des Marches au Piémont, pouvait, après les victoires de Magenta et de Solférino, se passer de la formalité du suffrage universel. Qu'est-ce que le témoignage de citoyens déposant leurs billets dans une urne, auprès de celui de soldats qui versent leur sang?
La guerre, en créant le droit dans l'humanité, en faisant de l'étude de ce droit une science positive, objective, a parlé plus haut que toutes les révélations et son autorité surpasse celle de l'Évangile même. La loi d'amour n'a rien produit de comparable aux créations sorties du droit dpda foriw. C'est grâce à la guerre que nous savons enfin^ contrairement à l'idée messianique, contrairement £yïx suggestions de la f^aternité évangélique et de la féodalité papale que la constitution politique du geiar# humain ne saurait être ni une monarchie ou catholicité des nations ; ni une fédération ou communauté d'Etats, rassemblés sous l'autorité d'une diète ; ni une hiérarchie de principautés et de royaumes, telle que la conçut le moyen âge à la suite du pacte entre la papauté et l'empire. Une monarchie uni-
âl4 La etîBîiÈB Et la t>AtX
verselle serait la fusion de toutes les forces, par conséquent la négation de Tautagonisme , l'immobilisme absolu; une fédération universelle aboutirait à Tinertie de ces mêmes forces par leur soumission à une autorité commune : le système fédératif n'est applicable qu*entre petits États, réanis pour leur mutuelle défense contre les attaques de plu« grands; une hiérarchie universelle enfin se résoudrait en une compression universelle, ce qui impliquerait toujours la cessation de l'antagonisme , et par conséquent la mort. Le système politique de l'humanité est un équilibre général des États, sollicités et limités les uns par les autres, et dans lequel la liberté et la vie résultent incessamment de l'action réciproque, je dirais presque de la menace mutuelle. Cet équilibre est la Paix, paix d'abord négative, mais que nous allons voir se constituer et prendre son essor, quand nous aurons reconnu le second côté de la guerre.
L'ÉCONOMIE POLITIQUE SELON LA GUERRE. — Pour SOU-
tenir son corps et développer son esprit, l'homme est obligé de les alimenter l'un et l'autre : la consommation, matérielle et morale, peut être regardée comme sa première fin. Or, l'homme ne consomme que ce qu il se procure par ^ un exercice de tous les jours : le travail est donc pour lui
>^ une seconde fin. Mais ce travail ne lui procure, terme ^M^en, que le juste nécessaire ; \^ pauvreté ^ telle est notre troisième fin. Travail, sobriété et prudence; afTranchjâseï* ment dfs sens et de l'idéal : voilà notre loi. Avfinl d'être un guerrier, l'homme, dans les prévisioi)r de la nature, est un ascète. S/tP-c'eist afin de nous maintenir dans la juste mesure que nous assignent la condition du travail et celle de la pauvreté, que la conscience à son tour, cette même conscience qui affirme le droit de la force , nous impose une nouvelle loi, qui est de répartir de la manière la plus égale y sans manquer à la dignité et au droit d'aucun , les
CONCLUSIONS aÉNÉRALES 315
services et les produits. En sorte que la justice apparaît comme notre quatrième et dernière on. Quant à la manière dont se produit la justice économique, en autres termes la juste répartition des services et produits, la guerre nous Ta apprise. C'est toujours la lutte ou concurrence des forces, non plus lutte armée et sanglante, mais lutte de travail et d'industrie, d'après le principe que, comme le héros se fait connaître aux coups, Touvrier se juge à l'œuvre.
Ainsi la vie humaine, introduite par la guerre dans la voie de la justice, soumise aux lois du travail, du sacrifice, de la frugalité, de Téquité, peut se définir une ascension de la nature vers Tesprit, ascension qui n'est autre que l'évolution dé la liberté môme.
Mais l'homme, entraîné par les sens , séduit par la volupté, trompé par Tillusion de la richesse, esclave de son idéalisme, exalté dans l'opinion qu'il a de sa personne, méconnaît sa loi et manque à sa fin. Il méprise le travail ; il ne sait ni modérer ses appétits, ni brider son imagination, ni respecter dans son prochain sa propre dignité ; il entre dans l'arène de la vie avec des inclinations fourvoyées, Spinoza dirait, avec des idées non adéquates. De ce moment la guerre est dépravée ; elle devient suspecte à tous et irrévocablement déloyale. Sous l'aiguillon du paupérisme la guerre, de justicière, devient voleuse et assassine : éHe •-peutbut, selon le degré de civilisation, le pillage. Je tribut, la dSpo^session, finalement l'exploitation de l'homme, sans distinction de vainqueurs ni de vaincus. Réduite à l'absurde par cet indigne travestissement de la conquête, la guerre perd tout prestige et devient possible. Un nouveau problème se pose hors des limites de la juridiction guerrière : c'est le problème économique, dont la solution en transformant l'antagonisme, donne naissance et réalité à la paix.
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C'est ainsi qu'en dépit du paupérisme qui la pervertit, sous l'impulsion même de ce paupérisme, là guerre, concluant toujours à la justiee, nous conduit au désarmement. Elle nous j a conduits tout à Theure par Téquilibre international ; elle nous y ramène à présent par cette inévitable position du problème économique, sur lequel elle prend soin de déclarer elle-même son incompétence.
La DÉMOCEATiE ET LA GUERRE. — Pour tout homme de bonne foi, qui aura suivi dans les différentes parties de cet ouvrage la marche de la guerre, il doit être évident que le cours des choses aboutit à la paix. J'oserai même dire que Fépoque de cette pacification décisive ne peut être éloignée : la paix, selon toute probabilité, sera Tœuvre du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas moins vrai qu'à l'heure où j'écris, peuples et gouvernements semblent plus que jamais tournés à la guerre : on dirait qu'avant de rentrer aux enfers l'implacable Bellone réclame un dernier sacrifice. Il faut du sang...
A qui attribuer cette soif de carnage, en contradiction avec les tendances et les conclusions les plus authentiques de la guerre? Je laisse à mes lecteurs le soin d'apprécier la politique des puissances, et je m'abstiens de dire ici rien qui puisse choquer les gouvernements. Mais il me . sera permis de regretter qu'une fraction de la démocratie française, en poussant, par un zèle de révolution mal entendu, le gouvernement à la guerre, manque à son idô«,'à la vrarQ mission de la France. . '
Toutes.les questions pendantes peuvent se ramener à une seule, la paix de Vienne.
Certains organes, plus ou moins officiels, de la démocratie ont cru devoir remercier le gouvernement impérial, comme d'un acte héroïque, nécessaire à la sécurité et à la gloire du peuple français d'avoir déchiré les traités de 1815. Par cette seule déclaration les susdits organes de la
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démocratie ont prouvé que les mots étaient tout pour eux, les idées rien. Ils ont prêté à rire, sinon à rougir, au gouvernement qu'ils adulaient.
C'est une mode en France, une sorte de lieu commun auquel se laissent aller les esprits les plus distingués et les meilleures plumes, de prétendre que les traités de 1815 ont cessé d'exister. J'avoue, quant à moi, que je vois tout le contraire. Les traités de 1815 me paraissent plus solides que jamais; en nier l'existence et l'autorité me semble presque aussi ridicule que de nier l'existence et l'autorité de la révolution.
Il faut distinguer dans les traités 1815, comme dans tous les traités amenés par de longues goierres, deux choses : 1° l'idée fondamentale, générique, donnée par les événements, partant indestructible, et qui fait la substance exprimée ou sous-entendue des traités; 2** l'application plus ou moins arbitraire, par conséquent toujours susceptible de révision, de cette idée.
L'idée des traités de 1815, c'est, d'abord, l'équilibre entre les puissances, tel que toute suprématie politique, tout protectorat, conséquemment toute guerre d'ambition et de conquête, soient rendus impossibles; en second lieu, et comme garantie de cet équilibre, rétablissement dans tous les États du régime constitutionnel. Voilà , en dépit de toutes les accusations comme de toutes les réticences, eé qu'il y a au fond des traités de 1815; ce que la coalition des peu'^lQS soulevés en 1813 contre Napoléon, d'vThepart, et la traditiiMi de 89, de l'autre, ont exigé qu'il y eût. Considérés dans leur pensée fondamentale, les traités de 1815 n'ont fait que continuer ei développer la pensée de 89; ils ont servi la civilisation plus que n'aurait fait la suzeraineté impériale affectée par Napoléon. Par ces traités, la France de 89 peut se vanter d'avoir été définitivement victorieuse. — Quant à l'application, il est certain qu'elle