CONCLUSION
« Les peuples, a dit M. Izoulet en parlant la philosophie de Hegel, se condensent dans leurs penseurs. Par dessus les frontières les penseurs croisent en silence leurs pensées acérées comme des épées invisibles. D'où les victoires et les défaites des races. Le galop des escadrons n'est que l'ultérieure et retentissante notification des résultats. »
Nous voyons aujourd'hui, en constatant la frénétique exaltation des sentiments et des appétits, dans toutes les classes et dans tous les partis, quelles sont les conséquences des doctrines dont nous avons essayé de donner une idée. C'est grâce à l'effort des pangermanistes que le peuple allemand tout entier est prêt à s'incliner, avec une servilité que nous avons peine à comprendre, devant les conceptions les
plus odieuses. C'est grâce aux pangermanistes que les Allemands, chez lesquels nous croyons pouvoir découvrir une certaine bonhomie naturelle, en sont venus à repousser, comme une faiblesse, cet héritage de bonté, de pitié, d'humanité que nous supposions le fruit définitif de longs siècles d'efforts.
Et nous voici en présence d'une morale qui tend à excuser toutes les perfidies et toutes les violences, pour peu qu'on les juge directement ou indirectement utiles au pays^ d'une morale qui consiste, à dire : sois dur, sois cruel, sois un maître.
Nous avons une autre idée de la civilisation. Nous repoussons avec indignation l'admiration que les Allemands éprouvent pour cette culture indissolublement unie au militarisme qui aboutit au triomphe de la force, au perfectionnement scientifique des moyens d'asservir les sociétés qui sont matériellement les plus faibles.
La foi mystique dans la supériorité du Deutschtum que les pangermanistes ont développée est devenue une sorte de démence, elle est d'autant plus inquiétante pour les autres peuples de l'Europe, qu'elle se combine avec « un fonds irréductible de barbarie ».
Les Allemands travaillent aujourd'hui a dé-
molir l'édifice de la civilisation construit pendant des siècles.
Les esprits ont été tellement faussés que nous ne pouvons malheureusement nous attendre à voir nos adversaires se débarrasser de l'empreinte laissée dans leurs cerveaux par des doctrines déplorables. Ils sont intoxiqués! Il est maintenant difficile de croire qu'ils puissent jamais reconnaître que la force ne doit être qu'un accident dans l'histoire de l'humanité, et qu'il ne faut pas confondre « organisation » avec civilisation?
La guerre d'extermination qu'ils ont entreprise impose aujourd'hui aux nations civilisées une lourde tache. Il faut qu'elle aboutisse à une paix, qui ne soit pas cette « paix allemande » dont parlait naguère M. de Bethmann Hollweg, cette paix qui permettrait à une race de proie de s'imposer à l'humanité. La paix que tous les hommes de cœur appellent aujourd'hui de leurs vœux ne peut être que la paix bienfaisante qui marquera la réparation des iniquités, et don nera aux peuples de l'Europe des garanties contre des prétentions inacceptables.
Le premier devoir des vainqueurs sera de briser un pangermanisme inconciliable avec la sécurité de l'Europe et le progrès de l'humanité.
Et alors quel effondrement pour nos ennemis!
Les vaincus qui défendent le droit, conservent après la défaite le sentiment de leur supériorité morale sur leur vainqueur. Que pourront dire les Allemands qui estiment que c'est la force qui crée le droit, quand ils auront perdu la force.
Henri Heine annonçait il y a un demi siècle qu'un jour viendrait ou on verrait renaître les conceptions de l'antique Germanie, où le marteau du dieu Thor démolirait les cathédrales, où l'Allemagne si faiblement christianisée se retrouverait elle même, en revenant aux idées du paganisme et au culte de son vieux dieu.
Les Pangermanistes ont été au premier rang de ceux qui ont travaillé à faire de cette prédiction une réalité.
Ils ont donné à la guerre un caractère odieux et ont fait reculer de dix-huit siècles la civilisation.
C'est en vain qu'aujourd'hui, voyant l'insuccès de leurs efforts, ils essayent de tromper l'opinion publique et de faire croire que la guerre qu'ils ont ardemment souhaitée est une guerre « défensive. » Ils ne pourront se soustraire aux responsabilités qu'ils ont encourues. Tous ceux qui ont à cœur le progrès de la civilisation, sont
aujourd'hui convaincus que la ruine de leurs doctrines est nécessaire pour assurer le triomphe de la liberté sur la tyrannie, le respect des faibles, le maintien des petites nationalités et la victoire du droit.