LES PANGERMANISTES ET LA GUERRE
Y a-t-il eu des Allemands convaincus que les prétentions de l'Allemagne à l'hégémonie pourraient se réaliser par des voies pacifiques ? Il est aujourd'hui permis d'en douter. En tout cas les pangermanistes se rendent compte depuis longtemps que c'est seulement par la force que le Deutschtum pourra s'imposer.
Les Allemands savent qu'ils ne sont pas aimés dans le monde. « L'Europe conspire contre nous, écrit Adolf Lasson. nous n'avons point d'amis. Tous nous regardent comme dangereux « parce que nous sommes moralement supérieurs. »
C'est le même sentiment qui inspirait M. de
Bulow lorsqu'il disait au Reichstag : « Quand on ne peut se faire aimer, il faut se faire craindre ».
Pour se faire craindre on peut d'abord essayer de recourir à l'intimidation. L'Allemagne pratique le terrorisme comme jamais pays ne l'a fait. Mais comme l'intimidation ne peut suffire, il ne faut pas hésiter à proclamer la nécessité de la guerre. La guerre n'est-elle pas la tradition fondamentale des races germaniques? N'est-ce pas « par le fer et le sang » que se constituent les grandes nations?
On est frappé, en étudiant la littérature contemporaine de l'Allemagne, de voir quel éloge on fait de la guerre. « C'est la guerre, dit une brochure pangermaniste, qui donne aux peuples forts la place dont ils ont besoin pour grandir. Si nous voulons nous développer, il faut reconnaître la nécessité de la guerre, devenir les croyants de la guerre éternelle. La guerre, c'est le cri d'éveil pour les peuples saints, le cri de mort pour les peuples malades. La guerre c'est le jugement de Dieu. C'est la guerre qui révèle la valeur des peuples. » (1)
Je te salue, écrit le poëte Geibel, sainte pluie de feu. Nous guérirons dans tes flammes et mon cœur te répond par des battements de joie. Aigle
(1) Cf. Julins Hoppenstedt. Sind voir Kriegsfertig . Berlin 1910.
au puissant essor, en avant! L'Allemagne respire. Elle accorde déjà ses harpes pour célébrer ses victoires (1).
« C'est par la guerre, dit plus prosaïquement le général de Bernhardi, et par la guerre seulement que peut se réaliser l'expropriation des races incompétentes. Le monde, dit-il, est dominé par cette idée que la guerre est un instrument politique suranné, indigne d'un grand peuple civilisé. Nous, Allemands, ne devons pas nous laisser entraîner par de semblables théories. Les tribunaux d'arbitrage sont un danger car ils peuvent empêcher un déplacement des puissances respectives. Si nous voulons obtenir pour notre nation la place qui lui convient dans le monde, il faut nous confier à notre gloire. »
Gomme le fait justement observer M. J.
Flach (2) , la force dans toute sa sauvagerie devient légitime pour le peuple élu. Tous ceux qui lui résistent vont à l'encontredu droit. Ils n'ont que le choix de se soumettre ou d'être exterminés.
Notre époque, a dit Treitschke, est une époque
(1) Cf. le livre d'Adolf Mathias : Krieg und Schule, Berlin- Hirzel. Nous avons été l'enclume pendant des siècles ; nous devons être maintenant le marteau. Il faut nous enthousiasmer pour la guerre qui forme les caractères et ennoblit les cœurs.
(2) Essai sur la formation de l'esprit public allemand. Paris 1915, p. 83.
de guerre, notre âge est un âge de fer. Le fort doit l'emporter sur le faible; c'est une loi de la vie (1).
La guerre apparaît d'autant plus comme une nécessité que l'Allemagne n'a pas de bons diplomates,
« Depuis la chute de Bismarck, disait le général Keim dans un article de la Tàgliche Rundschau, la diplomatie allemande est très faible. L'Allemagne sert d'enclume aux intrigues qui se nouent à Paris, à Saint-Pétersbourg et à Londres. Nous avons déjà laissé passer des occasions favorables de régler nos comptes. Le moment est venu d'agir à la Bismarck (Bismarchisch handeln). »
« Le militarisme, écrit le professeur Theobald Ziegler, c'est le centre de notre société allemande. Il sert de modèle à toute notre existence. C'est grâce à Bismarck que nous ne sommes pas seulement un peuple, mais une puissance. Lui, le grand réaliste, a fait ainsi de nous aussi des réalistes (2) ».
(1) Cf. Julins Duboc. Hundert Jahre Zeitgeist in Deutschland. Leipzig, 1899.
(2) Theobald Ziegler. Die geistigen und socialen Strômungen der neunzehnten Jahrhunderts. Berlin, 1899. Cf. G. Frantz et 0. Schuchardt. Die deutsche Politik der Zukunft, 1899-1900.
C'est la même idée qui inspirait Maximilien Harden, lorsqu'il écrivait : « Notre victoire nous absoudra ».
Oui, la réalité suprême, c'est le recours à la force.
« La réalité, disait en 1912, Alfred Kerr à M. Bourdon (1) c'est la menace permanente de la guerre. La guerre est en puissance au fond de tout incident qui accusera les antagonismes. Voilà la vérité que les cœurs mâles doivent regarder en face. Vous êtes en France aveuglés par les illusions. Vous vous donnez le luxe d'idées humanitaires. Vous croyez à la justice, à la bonne foi, à la paix, à la fraternité. C'est très dangereux. Vous dites : la guerre, la violence, la conquête, tout cela est bien démodé, bien vieux jeu, moi je vous réponds : ce n'est pas démodé, ce sera demain! »
Et dans une brochure qui reçut l'approbation du Kronprinz, le Colonel Frobenius conseillait à l'Allemagne de ne pas laisser à la France et à la Russie le temps de parachever leurs armements. L'Allemagne ajoutait le fougueux pangermaniste, doit marcher de suite (2).
(1) L'Énigme allemande, p. 225.
(2) Frobenius. Des deutschen Reiches Schicksalslunde, Berlin K. Curtius 1914. Cf. l'article de M. Delaporte, Correspondant du
Cette conviction de la nécessité de la guerre était nettement signalée dès le 6 mai 1913, par notre ambassadeur à Berlin (1) M. Jules Cambon rapporte une conversation tenue dans un milieu allemand, par le général de Moltke, qui avait déclaré nettement que la pensée de l'Etat Major général était d'agir par surprise. Il faut, disait M. de Moltke, laisser de côté les lieux communs sur là responsabilité de l'agresseur. Lorsque la guerre est devenue nécessaire, il faut la faire en mettant toutes les chances de son côté, le succès seul la justifie.
M. de Moltke ajoutait : « L'Allemagne ne doit pas laisser à la Russie le temps de mobiliser, il faut prévenir nos adversaires et commencer la guerre sans attendre, pour écraser brutalement toute résistance ».
«Voilà, conclut M. Cambon, l'état d'âme des milieux militaires ; il répond à l'état d'âme des milieux politiques. Les Allemands ne craignent pas la guerre, ils en acceptent pleinement la possibilité, ilsontprislesmesuresen conséquence.
25 octobre 1914, et les réflexions de T. Meineke, cherchant à prouver que l'Allemagne fait une guerre de libération. Nationalismus und nationale Idée. Conférence reproduite dans l'ouvrage Die deutsche Erhebung von 1914. V. aussi les Kriegsaufsàtze d'Houston-Stewart Chamberlain, (i) Livre jaune, pièce n°3.
« Sans doute, il y a dans le pays, écrivait notre ambassadeur en Allemagne à la date du 30 juiljet 1913 (1) des forces de paix, mais ces forces sont inorganiques et sans chefs populaires. « Les socialistes ne sauraient empêcher la guerre. Nous nous faisons illusion en France parce que nous sommes un pays de suprématie du pouvoir civil. L'Allemagne est le pays de la suprématie du pouvoir militaire.
« Il y a en Allemagne un parti de la guerre, avec des chefs, des troupes, et une presse convaincue ou payée pour fabriquer l'opinion, et ce parti agit sur le pays avec des idées claires, des sentiments ardents, une volonté frémissante et tendue ».
Et le 22 novembre 1913, M. Gambon ajoute, se référant à une conversation entre l'Empereur et le roi des Belges :
« L'hostilité contre nous s'accentue. L'Empereur a cessé d'être partisan de la paix. Il n'est plus le champion de la paix contre les tendances belliqueuses de certains partis allemands. Guillaume II en est venu à penser que la guerre avec la France est inévitable. Il croit naturellement à la supériorité écrasante de l'armée alle-
(1) Livre jaune, pièce n° 5.
mande et à son succès certain. Le général de Moltke déclara lui aussi, la guerre inévitable et se montra plus assuré encore du succès : « 11 faut en finir, et votre majesté ne peut se douter de l'enthousiasme irrésistible qui ce jour là entraînera le peuple allemand tout entier » (1).
M. Kerr l'avait dit aussi à M. Georges Bourdon. Dans l'esprit de tout Allemand on peut trouver aujourd'hui ces deux faits : l'attrait exercé par la France, et l'acceptation de l'idée de guerre.
Le conseiller d'Etat Martin après avoir montré dans un article publié par le Standard, au mois de juillet 1907, que les destinées de l'Allemagne l'amèneraient inévitablement à incorporer un jour les provinces baltiques (russes) a resserrer ses liens avec l'Autriche, a établir le protectorat allemand sur la Turquie d'Europe et d'Asie^ a incorporer la Belgique et la Hollande ajoutait :
« L'Allemagne n'attendra pas d'être attaquée, elle n'attendra pas non plus que la coalition anti-allemande soit en meilleure position, pour lui dicter des conditions. Elle attaquera au premier indice lui montrant ses intérêts ou son honneur menacés ».
(1) Livre jaune, pièce n° 6.
« Je ne vous conseille pas la paix, avait dit Nietzsche (1) mais la victoire. Une bonne cause dit-on, sanctifie même la guerre. Moi je dis : c'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause » !
Et le général de Bernhardi trouvant (c'était en 1912), que la situation politique de l'Empire allemand ne correspondait ni à la « valeur de la civilisation de son peuple » ni à l'importance économique de l'élément allemand à l'étranger, laissait entendre qu'on allait mettre fin par la guerre à une telle situation et fonder par la force la puissance de l'Allemagne sur des bases inébranlables (2).
Pour placer l'Europe sous la férule de l'Allemagne, il déclarait nettement qu'il n'y avait qu'un moyen : le recours aux armes. « La guerre est le prolongement de la politique par d'autres moyens. C'est l'instrument de la politique le plus efficace. Nous devons même affirmer que la possibilité de la guerre comme moyen extrême est une hypothèse nécessaire de la politique. Entre les Etats qui n'arrivent pas à concilier leurs intérêts opposés il n'y a d'autre dynamomètre que
(1) Œuvres, t. VI, p. 67.
(2) V. ses deux principaux ouvrages. Deutschland und der nàchste Krieg (chap. III) et Unsere Zukunfl (chap. VI). Trad. i'r. p. 89. V. aussi p. 04-67.
la guerre » (1). C'est une erreur de prétendre que la guerre est une barbarie, une contradiction avec la loi chrétienne de l'amour et qu'elle est indigne d'un peuple civilisé avancé. « Il faut saper ces idées par la base... La guerre dans l'intérêt d'une grande cause, doit être considérée comme la plus haute expression de la vraie civilisation, comme une nécessité politique, dans l'intérêt du progrès biologique, social et moral. )> (2).
Cette guerre (et on sait aujourd'hui comment les Allemands la pratiquent), Bernhardi la con-
(1) Bernhardi reprenait ici l'idée du général Clausewitz. La guerre est une partie de la politique. La paix ne doit servir qu'à la préparation de la guerre, qu'il faut pousser aussi loin que possible, car la préparation de la guerre est une partie de la guerre elle-même. Cf. le livre de Eltzbachef, Modem Germany, p. 126; et celui de Von der Goltz, La nation armée, trad. Jaeglé, p. 458.
(2) Quel contraste entre ces déclarations et celles que faisait J.-J. Rousseau au xvnr3 siècle.
« Dire que le droit c'est la force, c'est nier tout espèce de droit. En effet, qui %dit droit, dit quelque chose de fixe, de permanent. Or, si la force fait le droit, toute force qui succède à la première, succède au droit et le lui enlève. Dire que le plus fort a le droit revient donc à dire : le plus fort est le plus fort, tant qu'il est le plus fort. Le mot droit est ici superflu, il n'ajoute rien à la force ; que si on entendait dire par là que non seulement la force est la force, mais que parce qu'elle est la force, elle a le droit au respect, qu'il faut non seulement y céder matériellement, mais que l'esprit doit s'incliner devant elle, qu'on lui doit l'obéissance et l'hommage, on fait pire que de nier la notion du droit, on la profane indignement. Méconnaître le droit là où il est, c'est déjà une erreur grave, mais prétendre obtenir par la force le culte qui n'est dû qu'au droit, c'est le renversement de la conscience ».
sidérait, en 1912, comme prochaine. « A travers toutes les belles paroles des hommes d'Etat et tous les discours utopistes des apôtres de la paix, malgré tous les liens factices par lesquels la diplomatie européenne cherche à entraver les forces puissantes qui s'exercent dans la vie des hommes, j'entends déjà la marche du Dieu qui les brisera lamentablement ». (1)
Nietzsche n'avait-il pas dit dans sa monstrueuse parodie des Béatitudes : « Vous avez entendu des hommes dire : Bienheureux les pacifiques; mais moi je vous dis : Bienheureux ceux qui font la guerre, car ils seront appelés, sinon les enfants de Jéhovah, du moins les enfants d'Odin, qui est plus que Jéhovah. »
La nécessité de la guerre une fois reconnue, on en tire cette conclusion que la guerre doit être poursuivie avec toute l'énergie possible. « L'Allemagne, dit M. Bergson, considère que rien ne lui est interdit de ce qui peut l'aider à asseoir sa domination. Qu'on ne lui parle pas d'un droit inviolable ! Le droit est ce qui est inscrit dans un traité : le traité est ce qu'enregistre la volonté du vainqueur, c'est-à-dire la
(1) Notre avenir (trad. par E. Simonnot) Paris 1915. V. notamment chap. II et IV. Ces conceptions concordent pleinement avec les déclarations que Bernstein a faites à M. Ibanez de Ibero (V. le Correspondant du 25 avril 1915, p. 198).
direction actuelle de sa force, donc la force et le droit sont la même chose. Et s'il plaît à la force de prendre une direction nouvelle, le droit devient de l'histoire ancienne. Le traité qui le consacrait n'est plus qu'un chiffon de papier (1). »
Il ne faut surtout s'arrêter devant aucune considération de sentimentalité.
Krieg ist Krieg ! C'est la théorie de la guerre absolue, de la guerre sans scrupules et sans pitié. Oui, il faut rendre la guerre écrasante. Plus elle sera atroce, mieux cela vaudra.
Toute sensiblerie est une faiblesse, écrit un des chefs du centre, M. Erzberger, plus la guerre est impitoyable et cruelle, plus elle est humaine, car elle aboutit de cette façon plus rapidement à une solution satisfaisante. Et M. Erzberger estime que tous les moyens sont bons pour anéantir l'adversaire.
Si donc, pour obtenir la victoire, et conquérir l'hégémonie désirée, l'Allemagne croit
(1) Le droit historique écrivait Wuttke en 1865 (Ueber die Gewissheit der Geschichte) reposant sur la force, la plus grande « immoralité » c'est d'être faible! On sait d'ailleurs que les disciples de Nietzsche se nomment eux-mêmes les immoralistes. Ils prétendent être au-dessus du bien et du mal. Pour eux le christianisme est une erreur qui a tenu l'Europe en esclavage depuis vingt siècles. La devise que le général de Bernhardi a placée en tête d'un de ses livres : La guerre et l'audace ont fait plus que la charité pour l'espèce humaine, est tirée du principal livre de Nietzsche : Ainsi parlait Zarathustra...
avoir un intérêt quelconque à terroriser des populations inoffensives, à piller et saccager, à détruire les œuvres d'art, à incendier les villes ouvertes, à massacrer les vieillards, les femmes ou les enfants, elle ne doit s'arrêter devant aucune considération d'humanité. Elle est investie d'une mission. L'œuvre qu'elle accomplit est une œuvre de salut.
« Nous n'avons pas à nous justifier, dit le général von Disfurth; tout ce que ferons nos soldats pour faire du mal à l'ennemi, nous l'acceptons d'avance. La destruction des œuvres d'art ne nous cause pas le moindre regret (1). »
Tout se fera d'ailleurs avec ordre, méthode, discipline. Tout se fera scientifiquement! La deutsche Kultur c'est la barbarie « organisée », c'est la barbarie « qui s'est renforcée elle-même en captant les forces de la civilisation ».
Comme le disait naguère l'éminent président de l'Université Harvard, George W. Eliot, il est impossible de ne pas voir une régression de l'humanité dans le conflit où se débat actuellement l'Europe (2). Il est impossible d'accepter
(1) Guillaume a cité un jour les vers de H. de Kleist : « Que nous importe la règle selon laquelle notre ennemi est abattu quand il est à nos pieds, lui et tous ses étendards. La règle qui l'abat est la plus haute de toutes. »
(2) V. le livre qu'il vient de publier sous le titre Road toward
des théories qui aboutissent à proclamer que les petites nations n'ont pas les mêmes droits que les grandes. On ne peut répondre que par la force comme l'a dit Roosevelt, a une telle politique de fer et de sang (1).
peace. Le peuple allemand s'est placé lui-même en marge de la civilisation. Lord Curzon l'a dit plus énergiquement : le chien enragé de l'Europe doit être enchaîné.
(1) Dans un toast prononcé au mois de mars 1900 à l'Académie prussienne des sciences, à l'occasion du 200e anniversaire de sa fondation, le prince Clovis de Hohenlohe Schillingsfùrst déclarait que sa foi dans la marche ascendante de l'humanité était très ébranlée. « La loi naturelle de la lutte pour l'existence a revêtu un caractère qui fait songer plutôt aux phénomènes du règne animal, et qui fait craindre une évolution en ligne descendante ». Mémoires, t. III, p. 370.