SON ÉVOLUTION VERS L'UNITÉ
Pour bien comprendre l'importance de la doctrine pangermaniste, il est nécessaire de faire un retour sur le passé, et de montrer comment et pourquoi elle a agi si profondément sur le cerveau des Allemands.
Les premiers écrivains qui nous parlent des peuples germaniques avec quelque exactitude, César et Tacite, nous laissent entendre que les Germains étaient des hommes violents, ne s'intéressant qu'à la chasse et à la guerre, détestant la paix et méprisant les arts. Les Germains, dit César, ne regardaient pas comme une honte les brigandages qu'ils exerçaient même entre eux hors
des limites de leur propre territoire. (1) Tacite nous apprend qu'ils étaient perpétuellement sur le pied de guerre, et admettaient comme un principe le droit d'occuper la terre dans la mesure où cela était conforme à leurs besoins. Leurs chefs, ajoute-t-il, n'hésitaient pas à se saisir par la force de ce qu'ils ne pouvaient obtenir autrement.
L'arrivée des Germains dans l'Europe occidentale n'a pas seulement bouleversé le monde romain, elle a mis en lumière cette prédisposition au pillage qui, à toutes les époques de l'histoire, a été le trait caractéristique des Teutons.
Grégoire de Tours parle plusieurs fois des instincts malfaisants et grossiers des hommes venus d'outre-Rhhr, hommes sans respect pour la parole jurée, sans pitié pour le vaincu, sans foi envers la femme, l'enfant, le faible.
Pendant les Croisades, les Allemands se signalèrent par leur rudesse. L'histoire du Moyen âge allemand est pleine de brutalités analogues à celles dont les populations de la Belgique et du nord de la France viennent
(1) Il a caractérisé par un mot indélébile, qui paraît aujourd'hui plus vrai qu'il ne l'a jamais été, le contraste entre Germains et Gaulois : Germani ad prœdam pugnabant^ Galli pro libertate.
d'être victimes. C'était par la force, par le droit du poing, le Faustrecht comme on disait, que les Allemands réglaient le plus souvent les différends qu'ils avaient constamment les uns avec les autres.
Leur âpreté pour le gain était proverbiale.
« Alemant, dit Froissart, sont convoitous et ne font riens, se li denier ne vont premièrement devant, car ce sont gens moult convoitous. » (1)
L'historien Giesebrecht (2) avoue lui-même en parlant de l'Allemagne du Moyen âge que l'amour de la richesse s'était transformé en une « insatiable cupidité ». L'argent, ajoute-t-il, « commença alors à exercer une puissance irrésistible sur les cœurs allemands ».
Au point de vue politique l'Allemagne offrait le. spectacle d'une profonde désunion. Elle paraissait même réfractaire à l'idée que de bonne heure nous avons eue en France, d'une nation, c'est-à-dire d'une association d'hommes vivant sous un gouvernement commun, soumis aux mêmes obligations et jouissant des mêmes droits. C'était sans doute sur la tête d'un prince allemand que la dignité impériale s'était per-
(1) Chroniques de Froissart. (Ed. Siméon Luce), 1869, T. I, p. 395.
(2) Geschichte der deutschen Kaiserzeit. T. II, p. 11, s.
pétuée, mais le saint Empire Romain n'était, en réalité, qu'une institution de surface. Gomme le disait justement Voltaire, il n'était ni Saint, ni Empire, ni Romain. Saint, il n'avait jamais eu que la prétention de l'être. Romain, il ne l'était devenu que dans le but d'opprimer Rome. Empire, il ne le fut que très imparfaitement et ne l'était vraiment plus au xvme siècle.
Les Allemagnes, comme on disait à cette époque, ne présentaient même plus les cadres d'un état et les institutions impériales n'étaient que des formes vides. L'empereur portait en ses mains le globe terrestre, mais ce globe n'était quun hochet; il tenait la main de justice, signe du droit, et l'épée signe de la force, mais sa dignité n'était qu'un titre honorifique : il n'était en réalité que le simulacre d'un souverain. L'anarchie régnait partout, tout était local et particulier. Les traités de Westphalie qui avaient mis fin à la guerre de Trente ans avaient d'ailleurs rendu impossible l'unité du pays, l'antagonisme entre les états ayant été, en quelque sorte, érigé en loi de l'Empire (1).
(i) B. Auerbach, La France et le Saint Empire romain germanique depuis la paix de Westphalie jusqu'à la Révolution. Paris 1912. Cf. J. Bryce. Le Saint Empire romain germanique et V Empire actuel d'Allemagne. Paris 1890, et la préface de M. E. Lavisse.
Un des principaux seigneurs de l'Allemagne du Nord, un de ces sept électeurs qu'on appelait pompeusement les sept flambeaux de l'Empire, avait pourtant su profiter des déchirements occasionnés par les luttes religieuses, pour jouer un rôle considérable. Après avoir acquis les anciens domaines des chevaliers de Tordre teutonique, l'électeur de Brandebourg avait eu l'habileté de se poser dans le cercle des états germaniques, comme le chef du protestantisme. L'ancienne « marche », devenu royaume en 1701, prit entre les mains des Hohenzollern une certaine importance. Le « Grand électeur » avait déjà, à l'époque de Louis XIV, attiré sur lui l'attention de l'Europe. Ses successeurs bénéficièrent de son habileté.
La contrée sur laquelle ils régnaient était peu fertile. Elle fut sollicitée avec acharnement par ses habitants. Nous devons reconnaitre aujourd'hui que la nature marâtre, le mot est de Voltaire, au milieu de laquelle vivaient les Prussiens, fut en définitive une cause de force pour les hommes qui y demeuraient. Ils devinrent rudes comme le climat, âpres comme le vent qui soufflait à travers les sapins, endurants à la peine, opiniâtres à en garder le fruit.
Organisée comme un régiment, habituée à
vivre de l'épée et par l'épée, la Prusse eut, en outre, la bonne fortune de trouver, au moment opportun, un souverain d'un esprit très délié, guerrier, diplomate et philosophe, qui sut avec beaucoup d'adresse voler les provinces et les conserver. Frédéric II se posa comme le champion du protestantisme pour combattre l'Autriche catholique. C'est à lui que remonte ce projet d'une Confédération des Princes qui devait être l'idée maîtresse de la politique prussienne et le principal levier de la Prusse dans le dessein qu'elle avait formé de s'emparer de l'Allemagne.
« L'ambition delà Prusse, écrivit un jour Voltaire à Frédéric, doit être de représenter la race allemande entre la race Slave et la race Romano- Celte ».
Les quatre grandes guerres qu'entreprit Frédéric n'eurent pas seulement pour objet les extensions territoriales jugées nécessaires à ses plans. Leur but essentiel fut de faire de la Prusse le pivot d'un nouvel empire germanique. L'un des confidents du souverain, le général de Winterfeldt, qui avait joué un rôle important dans la guerre de sept ans, croyait pouvoir soutenir (c'était au mois de mai 1757), qu'en moins de deux ans on verrait la constitution de
l'Empire transformée et Frédéric sur le trône des Césars allemands.
Mais les états secondaires se défiaient de la Prusse. Ils n'aimaient ni son gouvernement militaire, ni sa politique envahissante, ni l'âpreté de ses procédés. Ils cherchaient avant tout, quand ils en avaient besoin, à se servir d'elle contre l'Autriche. Deux passions dominaient ces princes égoïstes : l'esprit d'autonomie et l'avidité. Ils s'imaginaient d'ailleurs que le meilleur moyen de contenir l'Autriche et la Prusse était de les imiter, c'est-à-dire de s'agrandir.
La Révolution française ne changea pas leurs idées, ils ne virent là qu'une occasion d'arrondir leurs domaines. La Prusse elle-même consacra le principe du démembrement de l'Allemagne en souscrivant à la cession de la rive gauche du Rhin, sous réserve d'indemnités qui devaient être fournies par la sécularisation des territoires ecclésiastiques de la rive droite. L'avidité des princes allemands les conduisit à se dépouiller les uns des autres. La France, dit fort bien Albert Sorel, n'eut, pour les dominer, qu'à les livrer à leurs convoitises. (1)
Ilf faut cependant reconnaître que si l'Alle-
(1) L'Europe et la Révolution française, p. 409, suiv.
magne offrait au xvme siècle le spectacle de l'anarchie, les mots de « patrie » et de « patriote » avaient aussi fait leur apparition dans les correspondances diplomatiques et dans certains manifestes. C'est en demandant à ses soldats de chasser l'étranger « de la chère patrie allemande » que Marie-Thérèse essaya, en 1742, de soulever les Allemands contre les Français qui s'étaient engagés en Bohême, et on voit, en 1769, l'Autriche et la Prusse rivaliser sur l'article « patriotisme ».
Ce fut le chef de l'état le moins allemand de l'Allemagne, le prince le plus étranger par ses goûts, son caractère et son éducation à la civilisation germanique, qui contribua le plus à réveiller chez les Allemands l'orgueil national. Ce fut une des principales habiletés de Frédéric II (encouragé par les éloges que lui prodiguaient les beaux esprits du siècle), d'associer à ses visées ambitieuses, ces préoccupations patriotiques qui firent un jour dire à Mirabeau : « Frédéric II a conçu l'idée et l'espoir de devenir un grand homme en se faisant Allemand. » L'idée d'une Allemagne unifiée commença à pénétrer dans quelques esprits, et parmi les nombreuses brochures qui, à la fin du xvme siècle, demandaient, en Allemagne comme
en France, des réformes, beaucoup signalèrent comme un danger le morcellement du pays. (1) En créant la Confédération du Rhin, en 1806, Napoléon 1er contribua puissamment a donner aux Allemands la cohésion qui leur faisait défaut. « L'agglomération des Allemands, disaitil un jour à Saint-Hélène, se faisait bien lentement, j'ai simplifié leur monstrueux assemblage. Cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses. Je ne pense pas qu'il y ait maintenant en Europe d'autre équilibre possible que l'agglomération et la confédération des grands peuples ».
La guerre que les Allemands firent à Napoléon en 1813 et qu'ils appellent la guerre de délivrance, Befreiungskrieg', donna une grande force aux sentiments patriotiques ; et après 1815, on voit peu à peu la Prusse, bien qu elle eut accepté de se soumettre à l'Autriche, reprendre le programme de Frédéric II et préparer les éléments de sa future suprématie. Elle eut
(1) Samuel Puffendorf que les Allemands considèrent comme le fondateur de leur droit public avait déjà, sous le pseudonyme de Séveriu de Mozambano, prétendu gentilhomme vénitien, parlé d'une Allemagne idéale, puissante par la concentration de ses forces. Plusieurs de ses idées furent reprises dans le livre publié par un français Eléazar Mauvillon, qui fut professeur au Carolinum de Brunswick, Le Droit public germanique... 2 vol 1749.
l'habileté de créer à côté de la confédération politique, dont les liens étaient fort lâches, la confédération économique connue sous le nom de Zollverein, union douanière qui lui donna la direction des intérêts matériels de l'Allemagne tout entière. Nous la voyons ainsi développer tantôt ouvertement, tantôt secrètement, un mouvement « national » qu'elle était bien décidée en temps opportun à exploiter à son profit.