COMMENT LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE A PRÉPARÉ LA VOIE AU PANGERMANISME
Les aspirations «patriotiques» des populations germaniques trouvèrent alors un stimulant dans les doctrines auxquelles s'attachèrent un certain nombre d'écrivains, surtout de philosophes, dont le rôle a été considérable. C'est, en effet, sur des vues philosophiques profondes que repose l'appétit de domination qui nous parait aujourd'hui si monstrueux. Le Pangermanisme est le point d'aboutissement de conceptions anciennes qui se rattachent à ces spéculations à la fois nuageuses et hardies dans lesquelles se pl.aisent depuis le Moyen âge les cerveaux teutons.
Il y a depuis longtemps en Allemagne, des penseurs qui, sous l'influence d'une sorte de mysticisme inconscient, prétendent qu'il n'y a pas d'absolu, déclarent que l'humanité est à l'état de perpétuel devenir, et font l'éloge de la « poussée intérieure » qui procède, disent-ils, d'un fond originel (Urgrund), et n'a point à se conformer à une règle, car elle est le fruit d'une sorte d'inspiration.
Cette conception apparaît déjà dans les ouvrages des mystiques du Moyen âge, dans les écrits de Maître Eckardt et de Jacob Bôhme. Elle se retrouve aussi dans les doctrines de certains Réformateurs (1). Sans doute, au xvme siècle, sous l'influence de nos philosophes français, Kant cherche à établir sur de plus fortes bases, les fondements de la loi morale. Il attache un tel prix au respect de cette loi, qu'il déclare qu'elle doit être placée audessus de toutes les considérations d'intérêt national, de préoccupation patriotique, d'accroissement de territoire. (2) Mais Kant a aussi,
(1) Les appels de Luther à la noblesse allemande renferment quelques passages caractéristiques.
(2) La guerre, aux yeux de Kant, était un crime contre le genre humain. Il estimait que les armées permanentes devaient disparaître avec le temps et déclarait qu'aucun Etat indépendant, petit ou grand, ne pouvait être acquis par un autre. On peut trouver
au fond de l'âme, le respect des pouvoirs établis. S'il applaudit à la Révolution française, il s'inspire également de l'esprit de Frédéric le Grand dans son « impératif catégorique ». Et il est permis de soutenir que par un certain tour de sa pensée, il a préparé les forces dialectiques qui ont aidé ses continuateurs à poser les maximes auxquelles les philosophes allemands du xixe siècle se sont attachés. Il n'est pas douteux, au surplus, que la doctrine de Kant a battu en brèche les vérités fondamentales auxquelles la morale traditionnelle et la civilisation chrétienne s'étaient jusqu'alors attachées (1).
Le pangermanisme, tel que nous allons maindans son œuvre la condamnation formelle de l'idéal actuel de l'Allemagne prussifiée. Kant a flétri par avance, non seulement les violations du droit dont l'Allemagne s'est rendue coupable, mais encore les sophismes de ceux qui cherchent à rejeter sur les alliés les responsabilités du conflit actuel.
Cf. sur les idées de Kant, la communication faite par M. 13. d'Eichthal à l'Académie des Sciences morales et politiques, le 20 février 1915. V. aussi Camillo Trivero. Nuova critica délia morale Kantiana, Turin, 1914, et les appréciations de M. Edmond Perrier dans le feuilleton du Temps du 2 mai 1915.
(1) M. Perrier estime que la philosophie de Kant a produit un véritable déraillement dans la philosophie allemande. Il est monstrueux de soutenir que les faits doivent se plier devant l'esprit qui ne peut se tromper. Le Kantisme a recouvert d'une draperie chatoyante des conceptions anciennes. Il aide à comprendre cette floraison de mensonges, de fourberies, de trahisons qui nous plonge dans la stupeur. L'inconscience des Allemands en présence de certains actes, et de certaines prétentions est « un signe d'indiscutable barbarie ».
tenant le voir s'élaborer, se rattache à cette idée, essentiellement panthéiste, qui entrevoit la réalisation dans le monde d'un état de choses nouveau, d'un état de choses a divin », pour la constitution duquel il ne faut s'incliner devant aucune des règles antérieurement admises. Dès la fin du xvin8 siècle, Herder, en dépit de ses tendances humanitaires et pacifiques, mettait en relief l'importance pour l'humanité d'un « peuple d'élite » qui put être un centre de cristallisation capable d'attirer à lui les peuples moins bien doués. S'il se montrait défiant à l'égard de « la paix belliqueuse » et souhaitait un développement harmonieux des nationalités, il était plein d'admiration pour le génie germanique et estimait qu'il était réservé à l'Allemagne de guider l'Europe dans la voie du progrès. L'Allemagne, dit-il expressément, est une nation privilégiée.
Avec Fichte, le cosmopolitisme prend un autre aspect. Gomme l'Allemagne représente à ses yeux l'humanité, les Allemands en étant patriotes seront nécessairement cosmopolites.
Dans ses fameux Discours à la nation allemande, Fichte, après avoir déclaré que l'Allemagne a péri par l'égoïsme des Princes, conclut qu'il faut établir un ordre de choses nou-
— Ni-
veau. S'appuyant sur une métaphysique à la fois subtile et passionnée, il essaie de démontrer que l'Allemand est le peuple par excellence, le peuple en soi. On devrait même dire de lui « le peuple », comme on dit « la Bible ». La vie créatrice dont l'humanité a besoin, il faut, dit Fichte, la chercher dans la race germanique, qui est une race si vivante. C'est la race par excellence, elle a une « mission. »
Les Allemands, disait de son côté Schellin^ sont le peuple des peuples. Ils sont prédestinés à représenter l'humanité.
Mais l'idéal auquel l'Allemagne aspire pourrat-il se réaliser sans qu'on fasse appel à la force? Fichte ne le pense pas. Il faut que les masses soient embrigadées. Cet embrigadement se fera par l'école et par l'armée. L'éducation d'abord est indispensable pour réaliser la vision conquérante dans laquelle se délecte l'imagination du philosophe. Mais cela ne suffira pas. Il y aura des résistances. On n'en triomphera qu'à l'aide d'une armée, et d'une armée « invincible » car c'est par la force que le germanisme se réalisera. L'organisation de cette armée devra être scientifique. La science n'a pas de tâche plus noble à remplir que d'organiser une force telle que le Germanisme puisse lutter contre le monde entier.
Les conceptions de Fichte inspirent les discours et les déclarations du baron de Stein, qui met en relief les devoirs de tout Allemand envers la patrie commune, la nécessité de façonner une âme germanique si sûre d'ellemême qu'elle arrive naturellement à la domination du monde. Elles se retrouvent dans les œuvres des poètes et des écrivains, de Arndt et de Kôrner, de Scharnhorst et de Gneisenau, de Ruckert et d'Henri de Kleist. Tous sont épris de l'idée nationale. Pour être forte, écrit Ludwig Borne, l'Allemagne, doit être une. Pour être une elle doit revêtir une forme nouvelle et achever de dépouiller celle que les traités de Westphalie lui ont imposée. L'idéal humanitaire pour lequel on s'était enthousiasmé au xvme siècle est refoulé définitivement au second plan.
Bientôt, sous l'influence de Hegel, successeur de Fichte à l'Université de Berlin, se constitue cette doctrine de (vTétatisme» qui a si puissamment contribué a donner aux populations de l'Allemagne une confiance illimitée dans la supériorité du Deutschtum. Dès 1801, Hegel avait déclaré que la grande cause du mal dont l'Allemagne souffrait venait de ce qu'elle n'existait pas comme État. En 1820, il donne à la doctrine de l'étatisme une forme scientifique.
L'État est dans Tordre moral ce que la nature est dans Tordre physique. Comme la nature, l'Etat ne peut être que ce qu'il est; comme elle, il est nécessaire et divin.
J'ai pu, en suivant les cours des Universités allemandes, me convaincre plus d'une fois de l'influence qu'avaient eue les idées de Hegel, surtout dans l'enseignement des Facultés de Droit. La plupart des professeurs allemands cherchent le principe du droit dans le développement de l'esprit du monde. Le droit, c'est l'esprit universel qui va se développant à travers les âges. Chaque peuple incarne une idée qui forme son esprit particulier, chaque esprit particulier marque une étape dans le développement de Tesprit universel que les nations incarnent en quelque sorte à tour de rôle. Cet esprit universel a été représenté dans le passé par le monde oriental, le monde grec et le monde latin. Il Test maintenant par le monde germanique, celui où Tesprit réalise la vérité absolue. Le genre humain doit s'absorber dans Thégémonie allemande. Le droit du monde nouveau, c'est le germanisme.
L'histoire montre d'ailleurs que le monde s'est développé en quatre époques. La dernière, la plus grande, sera l'époque allemande. Alors un seul peuple représentera Tesprit. Comblé d'hon-
neurs et de prospérité, il dominera le monde par l'irrésistible puissance de l'intelligence. En face de lui, les autres peuples ne conserveront plus aucun droit.
Le droit individuel disparaît dans cette métaphysique, les individus ne valent, en effet, que comme instruments de l'œuvre assignée à l'Etat, et celui-ci doit être vénéré comme un Dieu sur terre. L'homme, dit Hegel, est sans doute fin en soi, mais il ne peut avoir la prétention d'être respecté que par l'individu, non par l'Etat, parce que l'Etat est sa substance. Et il n'y a pas de rapports moraux entre les Etats, puisque les Etats ne sont pas des personnes privées. Chaque Etat ne doit pour déterminer sa conduite, consulter que son intérêt.
Germanisme, absolutisme de l'Etat, ces deux conceptions s'amalgament au point de se confondre (1).
Le succès prodigieux de la doctrine de Hegel tient à ce que sa métaphysique a fourni une base philosophique à des visées de domination de race. L'hégélianisme est vraiment devenu en Allemagne une philosophie nationale. Il a séduit l'imagination d'un peuple ambitieux et
(1) V. Vera. Introduction à la philosophie de Hegel, 2e édit., Paris 1864.
rapace, par la perspective du rôle d'élection annoncé à la race germanique (1).
C'est à nous qu'il appartient, écrit Schlegel (2), d'accélérer la grande évolution qui se fait dans le monde et d'instaurer le royaume visible de Dieu. C'est par le développement de l'idée de l'Etat que se dénouera la crise moderne. C'est par lui que l'idéal germanique se prépare. Nous ne concevons pas, disait Lorenz von Stein qu'on lui impose des limites : Die Aufgabe des Staats ist eine begrifflich unendlichel
Le nombre est considérable, dans la première du xixe siècle, de ceux qui disent que l'Allemagne prépare une époque supérieure de la culture. C'est cette conviction, comme le fait remarquer H. von Treitschke, qui a inspiré les hommes d'Etat de la Prusse. Les nouveaux prophètes dit-il, sont des mystiques, un souffle de piété historique passe dans leurs visions (3).
Ce courant d'idées trouve son expression dans
(1) M. Ernest Seillière dans ses belles études sur la philosophie de l'Impérialisme a très bien mis en relief l'importance des doctrines hégéliennes. V. aussi Lévy-Bruhl. L'Allemagne depuis Leibnitz, p. 388 et suiv.
(2) Philosophie der Geschichte, 2 vol. 1828.
(3) Deutsche Geschichte im XIX ttn Jahrhundert, t. 24, lro partie.
Treitschke, dont le Général de Bernhardi écrit qu'il a été le grand éducateur de la nation, déclare que la mission fondamentale de la Prusse, c'est l'exclusion des autres maisons prin-
ce germanisme romantique dont M. Lote a fort bien dit qu'il fut « la nostalgie nationale d'un mysticisme héréditaire en face du renouveau moderne qu'il entendait soumettre à ses visions. » Il prépara la résurrection politique, la volonté de domination, les fictions pratiques dont la Prusse devait si bien se servir. Il est fâcheux que la France n'ait pas vu « comment le mysticisme intellectuel et armé de l'Allemagne se préparait à envahir la civilisation » et se soit persuadée que « l'idéologie aveugle et funeste du livre de Madame de Staël » lui donnait une idée juste de l'Allemagne (1).
Le succès du mysticisme allemand a été d'autant plus grand qu'il s'est fort bien harmonisé avec la tradition prussienne.
L'Etat avait, en effet, dès le xvine siècle pris une grande place dans la formation du royaume de Prusse. Faite de pièces et de morceaux, la
cières et leur absorption par la Prusse. Il faut que le fort l'emporte sur le faible. Les Français héritiers des Gaulois turbulents, vaniteux, amoureux de gloire, légers et superficiels, méritent d'être châtiés, comme les Habsbourgs, qui ont sur la conscience tant de péchés anti-allemands.
(1) René Lote. Les origines mystiques de la science allemande, p. 81.
Un prodigieux sentiment d'infatuation se dégage aussi de l'œuvre d'Ernest Ha;ckel et des explications qu'il donne sur la formation du monde. Cf. Ghapple. Contemporary Review, mars 1915, p. 355.
Prusse n'avait pu arriver à une grande cohésion qu'à la faveur d'une forte organisation politique. L'Hégélianisme devait aider puissamment les Hohenzollern à « prussifier » l'Allemagne (1).
Le pragmatisme allemand de la première moitié du xixe siècle, dit fort bien M. Lote (2), est dominé par la vision de l'Etat. L'Etat c'est l'idéal mystique qui doit absorder le monde nouveau. Il exprime le terme suprême du « dynamisme » scientifique de Schelling (3) en même temps qu'il concentre la suprême poésie. Le poète Novalis en trace le schéma romantique. Les tribunaux, les théâtres, la cour, l'église, le gouvernement, les réunions publiques, les académies, les collèges devront être
(1) Ce qui nous manque, écrivait Treitschke en 1863, c'est « l'Etat ». V. ses Historische und politische aufsàtze (Leipzig 1897).
(2) R. Lote. Les origines mystiques de la science allemande, p. 88.
(3) V. Schelling. Sàmmtlicke Werke, t. VI, p. 575. De même que c'est une seule et même nature et substance infinie qui apparaît dans la pesanteur, dans la lumière et dans l'organisme et de même qu'elle est absolue en soi dans chacune de ces formes, ainsi c'est un seul et même divin qui vit dans la science, la religion et l'art... Le divin séparé en science, religion et art vit néanmoins absolument sous chaque aspect par VÉtat. De même que la pesanteur, la lumière, l'organisme ne sont que des attributs du corps universel et que toutes les choses ne sont et ne peuvent être qu'en lui, ainsi ni la vraie science, ni la vraie religion, ni l'art véritable n'ont d'objectivité que dans VÉtat.
regardés comme les organes intérieurs du mystique Individu-Etat. Un grand avenir se prépare pour le peuple allemand. Quand ses frères seront déchus, il sera seul maître de la maison (1).
(1) Cf. Schubart. Novalis Leben, Dichten und Denken, 1887.