La Guerre européenne et la question du Slesvig
De tous les pays opprimés qui attendent de notre victoire leur délivrance, le Slesvig est un de ceux dont les revendications s’imposent à nous avec le plus d’insistance. Ces revendications s’appuient su r des raisons historiques et des raisons morales. La perte du Slesvig par le Danemark et l’agression brutale dont ce pays a été l’objet ouvrent l’ère des conquêtes prussiennes qui ont préparé et rendu possible la guerre actuelle. Cinquante-trois années se sont écoulées depuis et la population danoise du Slesvig est toujours restée fidèle à la patrie dont la violence l’avait séparée; elle a continuellement manifesté son désir d’être de nouveau réunie au Danemark.
Personne ne pouvait mieux exprimer ses sentiments et ses espérances que les Danois eux-mêmes ; c'est pourquoi nous avons préféré leur laisser la parole en traduisant et présentant ici deux études danoises qui sont parmi les meilleures qu’on ait
écrites pendant la guerre actuelle; l’une, celle de M. H.-P. Hansen, donne l’histoire du Slesvig jusqu’à l’annexion; l’autre, celle de M. J.-G. Mdller, dépeint sa résistance à la germanisation^ de 1864 à 1914.
/ De tout temps, le Slesvig a été danois; il est le théâtres des luttes du Danemark contre les Savons et les Vendes. Ses rois y élèvent un mur, le Danevirke^ pour arrêter les invasions de leurs voisins du sud, et la prise de ce rempart en 1864 sera la première victoire desarmées austro-prussiennes pendant leur campagne; leur dernière sera la prise de Dybbdl, dans le Slesvig du Nord, qui marquera la fin de la lutte héroïque des Danois. Le sort avait voulu que le Slesvig, devenu apanage des cadets de la famille royale, se fût trouvé, au cours de l’histoire, gouverné par les mêmes ducs qui régnaient sur le Holstein, terre allemande faisant partie du Saint-Empire romain. Cette union artificielle a créé une confusion dont les Allemands se sont servis pour répandre la légende que le Slesvig aussi était allemand et pour mêler l’idée de nationalité, faussement appliqué ici, à une guerre de rapine.
La négligence des rois de Danemark leur avait fourni un autre atout; ces souverains, dont la cour
même était germanisée, avaient Jaissé la langue allemande pénétrer dans le sud du Slesvig. Depuis le XVI® siècle, depuis la réforme jusqu’au milieu du XIX® siècle, la limite de la langue est montée lentement; elle s’est arrêtée à une ligne presque horizontale qui partant de la côte orientale passe entre la presqu’île d’Angel et l’île d’Als, fait une courbe audessus de Flensborg, et aboutit dans la mer du Nord au sud de Tbnder.
Le réveil danois, la réaction contre la bureaucratie germanisée sont partis des paysans eux-mêmes. C’étaient des paysans, ces Nis Lorenzen, ces Peler Hjort-Lorenzen, ces Hans Nissen, ces Laurids Skau qui, comprenant le danger de devenir Allemands par la langue, les mœurs et les idées, en ont averti les rois de Danemark. Dès lors les progrès de la langue allemande furent arrêtés; après l’annexion elle perdra encore du terrain, relativement, si Ton tient compte de l’afflux des immigrés allemands et de l’émigration des Slesvigois.
Si les droits antiques du Slesvig sont incontestables, ceux qu’il s’est acquis depuis qu’il a été annexé sont encore plus éclatants. Les Slesvigois du Nord, en qui le sentiment national était demeuré profondément imprimé, n’ont jamais cessé de se regarder comme danois et jusqu’aujourd’hui ils ne se sont pas laissé germaniser. Ils ont quitté leur pays et
refusé de faire leur service militaire tant qu’ils ont cru qu’ils seraient bientôt délivrés. Leurs espérances reposaient sur le paragraphe V du Traité de Prague, inséré grâce à l’intervention de la France, qui assurait « aux Slesvigois septentrionaux, le droit d’être de nouveau réunis au Danemark s’ils en exprimaient le désir par un vœu librement émis. » Cette clause qui n’a jamais été exécutée était, de la part de l’Allemagne et de l’Autriche, une reconnaissance formelle de la nationalité du Nord-Slesvig.
Les Slesvigois réclamèrent sans cesse l’exécution de cette promesse. Ils comptaient sur la France pour l’imposer. En 1865 ils envoyèrent à l’empereur Napoléon III une adresse signée par 4.000 personnes pour lui demander d’exercer dans ce but une pression sur l’Allemagne, a La confiance en Napoléon, la conviction que la France nous délivrera grandissent constamment », écrivait le correspondant d’un journal danois. En 1870 le pays fut mis en état de siège, les chefs de la résistance emprisonnés. Il y eut un nouveau courant d’émigration parmi les hommes qui ne voulaient pas se battre contre la France. Une dizaine de prêtres refusèrent de prier pour le succès des armes allemandes et furent privés de leurs emplois. Nos désastres de 1870 ébranlèrent déjà la foi que l’on avait dans le paragraphe V. Le dernier coup lui fut donné par la radiation de cette clause à laquelle, le
11 octobre 1878, Bismarck obtint facilement que l’Autriche renonçât. La France qui l’avait introduite n’intervint pas alors. La date même de la convention autro-allemande est significative; elle a été conclue un an exactement avant la signature de l’alliance qui achevait le rapprochement de l’Autriche et de la Prusse en scellant la main-mise de celle-ci sur la monarchie des Habsbourg et qui marquait le commencement d’une sujétion dont l’Autriche ne s’est jamais délivrée depuis. Q^uelques mois auparavant le même Bismarck, au Congrès de Berlin, avait fait accorder à l’Autriche ce droit d’occupation en Bosnie et Herzégovine qui a été pour elle le premier pas dans une voie funeste, celle qui tournait sa politique du côté des Balkans où elle devait être te fourrier et le pionnier de l’Allemagne vers l’Orient.
Il est important de relever ces dates; elles donnent sa signification, sa valeur et sa place à cette convention allemande au sujet du Slesvig qui pourrait paraître peu de chose en regard de celles qui l’ont précédée et qui l’ont suivie. C’était pour Bismarck vis-à-vis de l’Autriche un pas dans l’alliance et dans la politique qu’il cherchait à réaliser. C’était vis-à-vis du Slesvig un moyen de briser en la décourageant la résistance d’un petit pays qui l’irritait. Bismarck s’est trompé sur ce point. La résistance du Slesvig danois n’a pas été brisée; elle s'est déve-
loppée, elle s’est organisée. La renonciation de TAutriche, naturelle et sans valeur de sa part, n’entraînait pas celle d’une population qui, forte de la justice, s’est par sa résistance même donné Je droit de décider de son sort. .
L’attitude du Slesvig a subi la même transformation que celle de l’Alsace-Lorraine sans que les deux pays s’entendissent, ni même que l’un pût avoir la moindre influence sur l’autre. Après avoir protesté, émigré pour ne pas porter Tuniforme allemand, les Slesvigois se sont aperçus qu’en abandonnant leur pays ils laissaient la place aux immigrants allemands. Ils sont alors restés; leurs fils ont fait leur service militaire et ils n’ont plus songé qu’à défendre leur langue et à garder leur terre. On trouvera plus loin le récit de ce qu’ils ont souffert. Ayant à combattre un ennemi tantôt plus dur, tantôt d’apparence plus conciliante, ils n’ont jamais cédé. Quand le régime était de fer, la haine grandissait, quand il s’adoucissait, ils croissaient en forces et en ressources.
La population du Slesvig est composée d’agriculteurs, de propriétaires cultivant eux-mêmes leurs champs. Par là s’explique l’opiniâtreté et l’admirable organisation de leur défense. Paysans, ils avaient la patience et la ténacité; de caractère paisible, ils pouvaient endurer les peines et les souffrances
longtemps. Ils étaient soutenus aussi par leur immense confiance en la justice.
Après cinquante ans les esprits se retrouvent animés des mêmes sentiments. En 1867 Ahlmann disait au Reichstag : Nous sommes Danois, nous voulons rester Danois. Le 11 mars 1882, Hans Lassen, également député au Reichstag, s’écriait : « Je ne sais pas si la nation allemande a pour but d’anéantir et d’absorber toutes les autres nations... Vous pouvez nous causer des difficultés et des souffrances; mais vous n’en retirerez pas grand contentement, car vous n’atteindrez pas facilement ce que vous voulez atteindre; par la violence vous atteindrez justement le contraire, même si vous parvenez à nous couvrir d’un yêtement étranger, vous n’arracherez pas Tamour de la langue et de la nationalité qui est dans nos cœurs! » Et en 1883 au Landtag il disait : « Vous nous demandez de nous servir dans la vie publique, devant les tribunaux de la langue allemande, que nous la comprenions ou non... Messieurs, vous faites contre tout ce qui est danois une guerre sérieuse et violente. L’avenir montrera si vous vaincrez ».
En 1914, le 16 février, M. Kloppenborg-Skrumsager, député au Landtag de Prusse, avait le courage de prononcer ces mots en pleine séance : « Aussi longtemps que nous avons eu une histoire, pendant plus de mille ans, nos deux nations (allemande et
danoise) ont combattu Tune contre l’autre en Slesvig... Il a fallu plusieurs centaines d’années pour que la langue allemande avançât de quelques milles au nord... Pour nous cela finit assez mal pour que nous fussions arrachés du côté du sud... Il est tout à fait certain que nous n’appartenons pas à l’Allemagne par amour et par dévouement, mais par nécessité, car vous ne voulez pas nous lâcher ».
La brochure de M. J.-C. Moller ne va pas plus loin que le mois de juillet 1914. Mais si Thistoire du Slesvig depuis 1864 est douloureuse, celle qui a commencé le P^août 1914 est tragique.
Dans les premiers jours qui suivirent la déclaration de guerre, 400 personnes de tous âges, des vieillards, des hommes faits et des jeunes filles appartenant à toutes les classes de la population, depuis le député Hanssen et le comte Schack jusqu’à de pauvres pêcheurs, furent arrêtées. Quand on vit que le pays était tranquille, on les relâcha. 25000 hommes ont été mobilisés en 1914 et les années suivantes. Au mois de juin, 4246 avaient été tués dont le nom était connu; il y aurait 10.500 blessés, 3.500 prisonniers. Il y a eu beaucoup de déserteurs, maison n’en sait pas le nombre, comme on peut bien le croire pour toutes sortes de raisons. Pourtant on peut s’en faire à
peu près une idée d’après quelques chiffres qu’on a donnés. Le l®"" juillet 1915 on annonce 20 désertions; le 7, 10; le 14, 2; le 21, 35; le 28, 10 et ainsi de suite. Le 4 juillet 1916, 35 hommes sont condamnés à dix mois de prison comme déserteurs, et le 25 juillet 27 hommes encore à la même peine pour désertion également. Ce qui explique qu’il n’y en ait pas eu davantage, c’est que ceux qui se sont soustraits au service militaire ne pourront jamais rentrer en Slesvig dans le cas où la guerre ne changerait pas la situation de leur pays; par leur fuite, ils livreraient leur pays aux Allemands, comme l’ont fait les émigrés pendant les premières années de l’annexion. Depuis cette époque les faits leur ont appris de quelle importance il était de conserver la propriété du sol.
Les Slesvigois dans l’armée allemande sont des soldats disciplinés; mais il y a une chose tout à fait remarquable, c’est qu’un des hommes qui ont le plus travaillé à la germanisation du Slesvig, M. Erik Schlaikjer, écrivant dans les Preussische Jalirhücher du mois de septembre 1915 sur « Les Slesvigois du Nord dans les tranchées » et louant leurs bonnes qualités comme soldats, n’a pu, malgré le désir qu’il en avait évidemment, tirer de leurs lettres une seule expression d'attachement et de dévouement pour l’Allemagne.
A Haderslev les parents ont refusé de faire faire à leurs fils, âgés de 16 ans, la préparation militaire prescrite par les autorités; les enfants n’ont pas pris part aux exercices et leurs familles n’ont pas payé les amendes qui leur étaient imposées de ce chef.
Depuis la guerre le gouvernement prussien a voulu montrer de la bienveillance envers les Slesvigois décimés sur les fronts occidentaux et orientaux. L’impératrice, qui est chef du 86® régiment de fusiliers recruté en Slesvig et en Holstein, lui a envoyé, à l’occasion d’un anniversaire, une lettre de félicitations pour sa belle’ conduite. Ces témoignages de politesse peu habituels n’ont produit aucun effet. On se souvient trop bien de l’expression courante de « cochon de Danois » employée avant la guerre dans les casernes quand on s’adressait aux Slesvigois. Jepp Ostergaard, dont on a les lettres et qui a été tué depuis à Skierniewice, écrivait : « Autrefois on était traité de couillon et de chien en toute occasion. » 11 disait aussi, après avoir fait quelque temps de service dans l’armée allemande : « Mon respect pour le militarisme allemand n’a jamais été grand; mais il s’est changé en une déconsidération qui va jusqu’au mépris. »
Les journaux danois du Slesvig sont presque muets; ils ne publient que les [communiqués et des articles que leur impose la censure. Dans 47 numéros.
le Flenshorg Avis a dû, si Ton s’en rapporte aux paroles de M. Hanssen, prononcées dans une séance du Reichstag au mois de mai dernier, faire paraître 42 articles venus de la censure sans pouvoir indiquer leur origine. Néanmoins les comptes-rendus des procès que contient cette presse et qui lui valent d’ailleurs parfois d’être suspendue, permettent de deviner l’état d’esprit du pays. Des personnes sont mises en jugement pour avoir répandu la nouvelle de succès anglais ou français, avoir parlé des atrocités commises par les Allemands. Un homme accusé de ce dernier crime répondit par impertinence ou par naïveté : ce C’est mon fils qui est au front qui me les a racontées. )> Un valet de ferme est dénoncé pour avoir mal parlé de l’Empereur et du Kronprinz, une servante pour avoir dit qu’elle ne voulait pas servir dans une ferme où était employé un Allemand. On condamne à des amendes ou à la prison les habitants qui ont témoigné de la pitié envers les prisonniers, des Russes en général. Le pays vit dans la terreur, la misère et la disette la plus affreuse et voit ses fils disparaître tués par les obus des armées dont il espère sa libération.
J’ai sous les yeux la lettre dans laquelle une femme dont le fils était sur le front écrivait : « Il est dur de penser que mon fils restera sans doute sur le champ de bataille, mais je pourrais encore supporter
un pareil malheur; ce que je ne pourrais supporter c’est que nous restions Allemands après la guerre. »
Les paroles de cette mère sont parmi les plus belles que le patriotisme ait jamais inspirées à un être humain; comme la résistance des Slesvigois est une des actions les plus héroïques qu’ôn ait jamais enregistrées dans riiistoire des peuples, aussi bien à cause du temps qu’elle a duré que parce que rien d’extérieur ne la favorisait.
Les pays de l’Entente ont pu être surpris de l’immobilité du Danemark pendant cette guerre, de son attitude craintive et de son mutisme. Son intervention à nos côtés était hors de question; son manque de préparation militaire, son isolement en eussent fait une proie rapide pour l’Allemagne. Il redoutait un envahissement du Jutland. En dehors de la vie publique, les Danois ne cachaient pas leurs sympathies pour nous ; il faut avoir vécu un peu de temps au milieu d’eux pour savoir la confiance qu’ils ont en notre victoire. Mais il eût été trop dangereux pour eux d’exprimer tout haut les espoirs qu’elle leur inspire. Il y a pu avoir quelques esprits naïfs pour croire que le vainqueur de 1864 rendrait ce qu’il a conquis; l’Allemagne semble avoir entretenu cette idée chez ceux en qui elle a trouvé créance,
puis, tout d’un coup, elle a déclaré, récemment, qu’elle n’abandonnerait jamais le Slesvig, prix du sang versé par ses fils. Elle traduit même devant les tribunaux et condamne les Slesvigois qui répandent le bruit qu’une pareille session pourrait avoir lieu.
Les Danois d’en deçà de la Kongeaa se sont toujours sentis solidaires de leurs frères d’au delà des frontières. Ils ont créé de nombreuses associations dont le but est de soutenir les Slesvigois dans leurs efforts pour conserver leur langue et rester en contact avec le Danemark. Une des plus importantes, les Deux Lions [To Lover), a fait paraître plusieurs brochures à propos du Slesvig parmi lesquelles se trouvent celles que nous publions ici.
Le 20 juin 1914, à l’occasion du cinquantenaire de la guerre de 1864, la jeunesse danoise, c’est-à-dire des associations diverses représentant 70.000 jeunes gens, ont adressé aux Slesvigois « l’expression de la profonde sympathie et de la reconnaissance qu’ils éprouvent pour leur fidélité envers la langue et la cultures danoises pendant le demi-siècle écoulé ».
Les Danois ont été douloureusement frappés du fait que les soldats slesvigois ont souvent été placés, avec intention, dans les postes les plus dangereux sur les divers fronts. La misère qui règne en Slesvig les émeut profondément. Ils ont fait des souscriptions pour secourir les plus pauvres de leurs com-
patriotes d’au delà delà frontière. M. Hjort-Lorenzen, qui avait pris la tête de la souscription, recevait, au cours de Phiver dernier, cette lettre qui, par sa naïveté, sa spontanéité peint excellemment le caractère des Slesvigois et qui laisse entrevoir les sentiments qui les animent.
« Comme membre de PUnion féminine, je ne puis manquer de vous apporter mon remerciement le plus chaleureux pour l’argent que vous nous avez chargées de distribuer. Vous pouvez croire que ce don a répandu joie et bonheur dans beaucoup de pauvres foyers. « Saluez de notre part toutes les bonnes gens là-haut et dites-leur merci, bien des fois merci », c’est ce que nous entendions de la bouche de tous les vieux et de tous les malades et des mères qui avaient reçu de l’argent pour leurs enfants qui allaient être confirmés. Il y a de profondes et douloureuses blessures que toute une vie ne saurait guérir; pourtant le grand médecin sait comment panser les plaies, on le voit aussi. Les temps difficiles vont lentement, c’est se qu’on entend souvent dire ici, mais on commence aussi à murmurer : « En ce moment nous pouvons dire que nous sommes presque contents ». Et pourtant comme ces petits mots sont remplis d’espérance et de foi. Le temps de l’attente est si long, si long, mais de penser que là-haut, vous nous suivez en pensée et en action, oh! comme
cela nous soutient! Ce qui vient de chez soi donne courage et force dans la lutte ».
Tels sont les sentiments des Danois à l’égard du Slesvig. Quels doivent être les nôtres? Si nous voulons appliquer le principe du droit des peuples que les nations de TEntente ont affirmé tant de fois, nous avons le devoir de résoudre la question du Slesvig en faveur de ces Danois qui luttent depuis cinquante ans contre la germanisation. La France, par tradition, protectrice des petites nations, ayant souffert aussi pendant quarante-huit ans de la perte de TAlsace-Lorraine, est tenue plus que tout autre d’accomplir cet acte de justice qui rendra au Danemark la foi en lui-même.
Nous devons aussi, pour diminuer l’Allemagne, lui enlever ce pays limité à l’ouest par la mer du Nord, à l’est par la Baltique, au sud par le canal de Kiel, qui lui a donné à la fois la clef de la Baltique et les ports qui lui ont permis de fonder sa marine. Nous réparerons ainsi l’erreur que nous avons commise en 1864 lorsque la Pr*usse a pour la première fois essayé ses forces et, par sa victoire, amorcé l’Allemagne actuelle. Elle s’est trouvée en face d’une Europe désunie qui n’a pas compris alors qu’elle avait intérêt à s’entendre pour s’opposer à l’écrasement d’un petit État. L’Europe n’a pas compris non
plus en 1870 la nécessité d'arrêter la Prusse qui, grandie et grossie en 1866, traînant à sa remorque une Allemagne déjà vassalisée, s’attaquait cette fois à un grand état comme la France pour lui enlever une partie de son territoire. Et c'est ainsi que la Prusse a achevé de cimenter le nouveau Reich, qu’elle a constitué à son profit cet empire allemand dont la formation s’est accomplie dans les six ou sept années qui se sont écoulées entre l’annexion du Slesvig et celle de l’Alsace-Lorraine.
Les visées dominatrices de l’Allemagne prussianisée ne se pas sont arrêtées là. Loin de se satisfaire parle succès, elles se sont accrues sans limites avec le ‘ développement de la puissance militaire, économique, navale d’un peuple qui a cherché la conquête et la pénétration universelles sans égard aux droits et aux intérêts des autres peuples, tandis qu’il ne réussissait pas chez lui à assimiler par la force les Danois, les Alsaciens-Lorrains, les Polonais que. la violence avait fait entrer et retenait dans l’empire allemand. Ses ambitions se réglaient sur les prétentions monstrueuses de ce pangermanisme agressif dont les premières revendications formulées au cours du XIX® siècle avaient réclamé l’incorporation du Slesvig et de l’Alsace à l’Allemagne (1).
(1) Maurice Arndt, un des ancêtres du pangermanisme, a écrit en 1815 que le Danemark ne pourrait exister à l’avenir que comme partie de l’Empire allemand.
L’Europe n’a compris son devoir qu’en 1914 devant un danger de plus en plus pressant, devant la menace austro-allemande visant à l’anéantissement d’un petit pays, la Serbie, qui était un obstacle sur la route du germanisme vers l’Orient. Depuis l’Angleterre, engagée dans la lutte dès le début par la violation de la neutralité belge, jusqu’à l’Amérique qui y est entrée au bout de trente-deux mois en invoquant la liberté des nations et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il n’est aucun des Etats participant à la croisade mondiale qui puisse se refuser à reconnaître et à faire prévaloir les titres du Slesvig à la libération. Et il n’est aucun de ces peuples qui réclament et attendent d’une telle guerre leur propre affranchissement, qui n’ait un intérêt strict à voir se réaliser cette libération.
La reprise du Slesvig danois est une dette de justice historique. Unie à celle de FAlsace-Lorraine et de la Pologne prussienne, elle fait partie des mesures les plus nécessaires et les plus efficaces de défense qui s’imposent vis-à-vis de l’Allemagne en lui enlevant tout d’abord ce qu’elle a annexé par la force, pour la domination, contre le droit.
Jacques de COUSSANGE.