LE PASSÉ
Par H.-P. HANSEN
Dans les lettres qui, pendant ces années de guerre, nous arrivent de camps de prisonniers français et anglais, on lit des choses comme celles-ci : Il y a encore de chez nous Mads Madsen, Hans Petersen, Kristen Jensen et ainsi de suite. Ces noms qui ont un son si danois montrent que si l’État danois est en dehors de la guerre, notre peuple ne Test pas. Notre langue est de celles qu’on entend dans les tranchées ; on chante nos chansons dans les camps de prisonniers; nos psaumes y retentissent les jours de fête. Les Danois tombent par centaines, par milliers ils souffrent... souffrent pour une cause qui leur est étrangère.
Ces Hans et ces Jens viennent d’un pays qui^ depuis 1864 appartient à l’Allemagne, mais qui, sans interruption, depuis l’aube de l’histoire jusqu’à cette année-là, a fait partie du royaume de Danemark.
Des hommes qui, à l’âge de pierre^ des milliers d’années avant la naissance de Jésus-Christ, fixèrent leur demeure dans les bois de pins du Slesvig, défrichèrent le sol au cours des temps et devinrent un peuple, de ces hommes, nous qui l’habitons actuel-
lement, nous descendons, selon tous les témoignages. Aucun peuple n’a plus de droits à posséder son sol que nous le nôtre.
La frontière méridionale des Danes était TEider. Toutes les découvertes le prouvent. — Et nos ancêtres demeuraient dans les grands bois des bords de TEider. Toutes les recherches faites sur les temps préhistoriques le démontrent. « Les monuments, leur forme, leur disposition, la manière dont sont placées les tombes avec leurs particularités, les formes des antiquités, leur travail, leur taille et leur quantité, tout est semblable à ce qu’on trouve au nord de la frontière actuelle. Tout est semblable d’un côté et de l’autre de celte ligne; les idées qu’aujourd’hui nous pouvons nous faire sur ces temps lointains témoignent de cette communauté », Tel est le jugement qu’a prononcé sur les antiquités du Jutland méridional, M. Sophus Müller (1).
L’étude des noms de lieux conduit aux mêmes conclusions. Dans un traité sur les noms de lieux dans le Jutland méridional, Johannes Steenstrup (2)
(1) Savant archéologue danois, né en 1846, directeur du Musée National de Copenhague, qui a dressé le catalogue des antiquités préhistoriques du Danemark. (J. G).
(2) Grand historien danois, fils lui-même d’un illustre naturaliste, né en 1844 à Sorô, mort en 1916. Il a publié des travaux sur le haut moyen-âge, sur l'administration du Danemark au xiii® siècle, sur les Normands, sur les chants populaires du moyen-âge et, avec le concours de A.-D. Jôrgensen, de M. Erslev, et de plusieurs autres historiens danois, il a fait paraître Danmarks Riges historié^ 1896-1907 (Histoire du royaume de Danemark) (J. G.)
dit : « Les noms de lieux comptent, comme on le sait, parmi les souvenirs les plus significatifs au point de vue national. Le peuple qui s’établit dans un pays et surtout quand il cultive la terre y met une empreinte qui, dans les temps à venir, constitue un témoignage visible de sa personnalité, de son caractère propre... En examinant les noms des lieux en Slesvig, nous constatons que, dans leur caractère et leurs éléments, ils ont beaucoup de similitude avec les noms des autres provinces danoises et avec ceux qu’on rencontre en Suède et en Norvège... Les traces de la colonisation danoise vont jusqu’à l’Eider ».
La langue était le Nordique primitif commun aux Scandinaves. — Les bois des bords de l’Eider séparaient autrefois nettement lès peuples; ils formaient la limite entre la langue des Nordiques et celle des peuplades germaniques plus méridionales. Au nord de cette frontière, dans le coin sud-ouest du Slesvig, s’établirent, on ne sait quand, le petit groupe des Frisons septentrionaux. Ils ont conservé sur cette terre danoise qu’ils habitaient, les mœurs et la langue frisonnes. On ne trouve primitivement pas d’autre peuplade qui ne soit nordique au nord du Jœrnved, les bois qui s’étendaient de la Sli et de la Trœaa jusqu’aux bords de l’Eider. Ce que les noms de lieux nous apprennent de la langue de ces régions est confirmé par les inscriptions qu’on a trouvées. La « Corne d’or, » découverte près de Mdgeltdnder et
datant de cinq cents ans après Jésus-Christ environ, est le plus important des témoins de la langue. L’inscription qu’elle portait, écrite dans l’alphabet runique ancien, comme toutes celles du Slesvig, sont dans la même langue que les pierres runiques suédoises, norvégiennes et que celles des îles danoises de la même époque. Et cette langue est déjà différente de celle des Golhs et des Germains occidentaux. « Les monuments qui portent des inscriptions en caractères appartenant au plus ancien alphabet nordique forment une chaîne non interrompue qui va du Jutland du Sud, par les îles danoises, jusqu’en Suède et en Norvège », dit M. Wimmer (1). Et l’évolution est la même. « Nous trouvons daris le sud du Slesvig la pierre runique sur laquelle sont gravées les lettres runiques qui appartiennent à l’alphabet le plus moderne dont on s’est servi après l’an 800. Dans le cours des mille années pendant lesquelles les inscriptions runiques, comme en témoignent les documents qu'on a mis à jour, ont été en usage dans le Slesvig, ce pays a suivi le développement des autres pays du nord. Ces monuments apportent donc le témoignage le plus sûr de la nationalité de cette terre ». (L. F. A. Wimmer).
Nos pères ont alors demeuré jusqu’à l’Eider. Mais quand ces grandes forêts eurent vraiment été défri-
(1) Philologue danois, né le 7 février 1832, s’est occupé surtout des inscriptions runiques; il a démontré que le plus ancien alphabet runique est une déformation des caractères latins (J. G.).
chées et les déserts cultivés au cours des xiii® et XIV® siècles, des colons allemands s’établirent en plus grand nombre que les Danois dans la bande de terre qui va de la Sli à FEider et l’allemand y devint la langue dominante. Leur manière de construire, inconnue dans le reste du Danemark, montre que là nous avons à faire à une race étrangère (1). La Sli et le rempart que les Danois ont construit à partir delà Sli et qui se prolonge à Foccident ne sont pas seulement la défense d’une frontière, mais aussi la ligne qui sépare la nationalité allemande de la danoise; elle Fa été et a continué à Fêtre à travers les temps. Ce n’est qu’au commencement du xix® siècle que la langue allemande passe la Sli et envahit la plus grande partie de la presqu’île d’Angel.
L’Eider est aussi la limite méridionale du royaume. — Le même peuple, la même langue et, aussitôt qu’il peut en être question, le même royaume. Lorsque, vers Fan 800, notre peuple paraît pour la première fois dans l’histoire, c’est-à-dire qu’on en parle dans les chroniques françaises et anglo-saxonnes, la terre des Danes est depuis longtemps un royaume. Aucun autre Etat de l’Europe, si ce n’est la Suède, ne peut lui être comparé
(1) Chez les Saxons d’ordinaire les maisons sont construites de façon à ce que tout soit réuni dans un seul corps de bâtiment. Les animaux domestiques vivent dans une grande pièce où se trouve le foyer derrièrè lequel s’assemble la famille. Il n’y a pas de cheminée; la fumée monte vers le toit et sort par la porte.
pour Tantiquité. Et le pays situé entre l’Eider et la Kongeaa faisait partie de ce royaume. Quand le roi des Francs, Fempereur Charlemagne, soumet les Saxons et se trouve avec nous dans une proximité menaçante, le roi de Danemark, Godfred, ordonne à ses vassaux d’élever un rempart de « la mer de l’Est à la mer de l’Ouest », entre la Sli et les marais de l’Ouest, et la paix est conclue, par les successeurs de Godfred, avec FEider comme frontière. Le rempart reçoit le nom de Danevirke, le rempart des Danois. Il est fortifié et agrandi quand le pays est en danger par Thyra Danebod et Valdemar le Grand (on Fappelle le mur de Valdemar), et il est restauré pour la dernière fois en 1864. Maintenant le vieux rempart est détruit, abandonné, mais cet antique témoin parle une langue bien claire au jour d’aujourd’hui.
Le royaume de Danemark a eu les mêmes limites méridionales depuis les plus anciens temps jusqu’à 1864 . — Tous les peuples ont dû combattre pour leurs frontières. Quelques-uns ont conquis des pays appartenant à leurs voisins ; d’autres rêvent de reprendre ceux qui leur ont appartenu dans les temps passés. Que nous ayons dû combattre pour nos frontières, cela n’a rien de remarquable. Mais il est remarquable que pendant un millier et demi de siècles le royaume de Danemark ait toujours eu la même limite méridionale. 11 se peut qu’un empereur
allemand au temps d’Harald à la Dent bleue ail possédé pendant un temps fort court le pays compris entre le Danevirke et FEider. Un roi des Vikings suédois a pu s’établir à la même époque à Hedeby (Slesvig). Mais hormis ces deux courtes périodes, jusqu’à 1864, le Danemark, dans les bons jours comme dans les mauvais, a étendu sa domination jusqu’à son antique frontière méridionale. — Des investitures et plus tard Funion avec le pays allemand de Holslein, rattaché pendant deux cents ans à la couronne de Danemark, ont souvent fait oublier ce que nous venons de rappeler. Mais ce n’est qu’en 1864 que, contraints par une puissance supérieure, nous avons dû abandonner notre antique frontière.
Le Slesvig a été dès Forigine une partie du royaum e au même titre que les autres. — Les' trois cantons les plus méridionaux du Danemark, Isted, Ellum et Barved (Bjœrl), — le pays avant la rivière du Sud, le Jutland méridional, comme on l’appelle en Danemark, — a eu dès l’antiquité pour mission de garder les frontières du royaume. Un Jarl, seigneur, le plus souvent un parent du roi, assurait cette défense. Le premier d’entr’eux qui, à l’imitation de ce qui se faisait à l’étranger, prit le litre de duc^fut le fils d’Erik le Débonnaire, Knud Lavard. Valdemar le Grand et Valdemar le Victorieux tinrent ce duché en fief avant de devenir rois. Lorsque ce dernier, en 1190, prit possession du duché, il trouva de la résistance
dans l’évêque de Slesvig, qui s’appelait aussi Valdemar et qui appartenait aussi à la famille royale. Cet évêque, à qui on avait confié pendant quelque temps les fonctions ducales, ne voulait pas s’en déssaisir. Il chercha et trouva de l’aide hors du pays, entr’autres dans, la personne du comte Adolf III de Holsteindont la famille, les Schauenbourg, avait été, au commencemenl du xii® siècle, investie du Holstein par le duc des Saxons. Cette intervention du comte de Holstein amena Valdemar le Victorieux à s'emparer du Holstein (Nordalbingia, le pays au nord de l’Elbe) en 1202; mais les Schauenbourg y rentrèrent après la bataille de Bornhbved (1227.) Celte première réunion du Danemark et du Holstein ne fut que de courte durée et n’eut de suite ni pour l’un ni pour l’autre des deux pays.
Le Jutland méridional a formé depuis le temps de Valdemar le Victorieux le duché du Jutland méridional. — Au cours des siècles, depuis les temps les plus anciens, le Jutland méridional a donc fait partie du Danemark comme le Jutland septentional, l’île de Fionie, l’île de Seeland et la Skanie ; sa mission particulière lui venait de sa situation. Il n’y a un certain changement dans sa position qu’après la mort de Valdemar le Victorieux (1241.) Sous l’influence d’un ordre de choses étranger, le régime féodal, le pays avant la rivière du sud devient peu à peu le duché du Jutland méridional ; il n’est plus uniquement
une partie du royaume de Danemark, mais un fief de la couronne de Danemark; comme tel il viendra un moment où il tombera en déshérence.
Mais pendant ce temps tout ce qui était national demeura sans changement. Un antique lien, celui de la loi, fut consolidé par Valdemar le Victorieux. Sa <( loi jutlandaise » (1241), promulguée en vérité pour* tout le royaume, devint la loi commune aux deux Jutlands (expression dont on s'est servi depuis le moyen-âge jusqu’à présent). Ce code a été en usage dans le Jutland septentrional jusqu'à ce qu’il ait été remplacé par la loi danoise de Christian V (1683); dans le Jutland méridional, il survécut à la domination étrangère jusqu’au l®** janvier 1900 où le nouveau « Bürgerliches Gesetzbuch » (Code civil) fut imposé au territoire hétérogène de l’Empire. La loi jutlandaise, qui était fondée sur l’antique droit nordique, tandis que la loi allemande s’appuie sur le droit romain, est donc encore un des témoignages de la nationalité du pays.
Les armes du Slesvig, qui sont les mêmes que celles du Danemark, des léopards ou lions passants sur un champ semé de cœurs, remontent aussi à Valdemar le Victorieux. Les ducs de Slesvig portaient deux lions d^azur sur champ d’or semé de cœurs de gueule; c’est une réduction des armoiries royales avec leurs trois lions passants et leurs cœurs dont le nombre, à l’origine, était indéterminé comme dans celles du Slesvig. C’est encore un fait qui parle.
Après la mort de Valdemar le Victorieux, runité* nationale reçoit ses premières atteintes. Des vassaux infidèles demandent du secours aux ennemis du royaume. De grands seigneurs holsteinois s'établissent en Slesvig. La langue allemande prend la première place; elle est la langue de ceux qui gouvernent et qui sont puissants. Pourtant il faudraenviron six siècles avant qu’elle ne fasse le moindre progrès parmi le peuple, tant le danisme est profondément enraciné dans ce pays.
Trois races de grands vassaux. — Trois races ont régné successivement comme vassaux de la couronne sur le Slesvig, la race d’Abel, celle des Schauenbourg et celle des Gottorp, la race d’Abel sur le Slesvig seulement, celle des Schauenbourg et des Gottorp sur le Slesvig et sur le fief impérial, le Holstein; les Gottorp cependant ne régnèrent pas seuls,, mais régnèrent comme branche collatérale de la famille d’Oldenbourg et conjointement avec la branche royale de cette maison.
La race d’Abel (1241-1375). — Avant de devenir roi (1250-1252), le fils de Valdemar le Victorieux, Abel,, avait été duc du Jutland, titre presque synonyme, mais plus usité que celui de « duc du Jutland du Sud. » Après sa mort, son plus jeune frère, Christoffer, fut placé sur le trône de Danemark. Ainsi évincés par une branche plus jeune, les descendants d’Abel.
soutinrent opiniâtrement qu’ils avaient au moins des droits sur le duché de Slesvig. Et en raison de la situation difficile où se trouvait le royaume, les rois de Danemark furent obligés de céder devant leurs exigences. Ces ducs, qui portaient les noms de Valdemar et d’Erik, sauf le dernier qui s’appela Henrik, étaient toujours prêts à se joindre aux ennemis du royaume. Mais pas plus que le roi ne pouvait leur reprendre le duché, ils ne pouvaient se soustraire à l’obligation de le reconnaître comme leur suzerain. Un témoignage de cette vassalité, c’était qu’ils paraissaient à la cour de Danemark. Les descendants d'Abel entrèrent, par des mariages, dans des relaüons de parenté avec les Schauenbourg qui régnaient en Holstein et qui dès lors commencèrent èi s’ingérer dans les affaires du Danemark. L’avantdernier duc de la race d’Abel, Valdemar (V), fut, après que Kristoffer II eût été détrôné (1326-1330), roi de Danemark sous la tutelle de son oncle le comte Gert, « le comte chauve », qui s’empara du duché jusqu’à ce que Kristoffer II remontât sur le trône; il fut alors rendu à Valdemar. La race d’Abel s’éteint avec le fils de Valdemar, Henrik (1375). Valdemar Atterdag s’apprête à reprendre le duché lorsqu’il meurt, et les Schauenbourg, les enfants du comte Gert, s’établissent solidement en Slesvig.
Les Schauenbourg (1386-1459). — Les Schauenbourg avaient été faits comtes de Holstein par le duc
Saxons, ainsi que nous Tavons déjà dit; ce duché avait pour suzerain immédiat l’empire allemand. A l’époque du démembrement du Danemark, sous Kristoffer II, les Schauenbourg devinrent très puissants en Danemark. Le comte Gert avait reçu l’île de Fionie et le Jutland en gages. Lorsque Gert, qui voulait se former un royaume composé du Holstein, du Jutland et de la Fionie, eut été tuéparNiels Ebbeson (1340), un accord fut signé entre le plus jeune fils de Kristoffer II, Valdemar Atterdag, le duc de Slesvig Valdemar et les comtes holsteinois, fils de Gert; Valdemar Atterdag monta sur le trône de Danemark, le duc reçut le Jutland septentrional, les comtes holsteinois eurent en partage le Jutland méridional. Pourtant le roi s’était réservé la faculté de racheter peu à peu le Jutland septentrional au duc et avec l’argent que celui-ci devait lui verser, il devait dégager le Jutland méridional. La chose commença à se faire ainsi qu’il avait été résolu. Le duc reprit la partie septentrionale du Slesvig, mais ni lui, ni son fils n’allèrent plus loin. Les comtes s’établirent d’une façon durable dans la partie méridionale du pays et, après la mort d’Henrik et de Valdemar Atterdag, ils s’emparèrent de tout le duché et émirent la prétention que ce fût désormais une possession indépendante dont ils avaient hérité de la ligne d’Abel. Cependant la reine Marguerite Valdemarsdotter parvint à forcerle petit-fils de Gert, Gerhard VI, à reconnaître la suzeraineté de la couronne danoise
en 1386 et à garder le Slesvig à titre de fief; elle ne put auparavant chasser les Schauenbourg du pays qu’ils détenaient. Gerhard VI et ses fils demeurèrent donc vassaux du Danemark jusqu’à la mort du fils d’Adolphe (1459), mais ils ne furent pas sans causer beaucoup de troubles. La trahison de Gerhard et, bientôt après, sa mort ouvrirent à Marguerite la possibilité de rattacher directement le Slesvig à la couronne et elle était en bonne voie d’y parvenir quand elle mourut sur un vaisseau dans le fjord de Flensborg (1412). Elle avait donné certaines parties du territoire reconquis, Trôjborg, Mogeltonder, etc., à Tévêché de Ribe. Quand l’Etat, à la Réforme, s’empara des biens de l’Église, ces territoires firent retour à la couronne; c’est ce qu’on a appelé « les enclaves royales » (1).
La lutte commencée par Marguerite pour reprendre le Slesvig et le placer sous la domination directe de la couronne fut poursuivie par Erik de Poméranie. Elle occupe tout son règne ; mais la chance fut contre lui. A.D. Jbrgensen (2) dit à son sujet : Il n’y a pas
(1) Elles ont dépendu immédiatement du royaume jusqu’en 1864. En compensation le Danemark a reçu à la paix de Vienne « les huit paroisses » Slesvigoises près de Skamlingsbank et une bande de terrain près de Ribe.
(2) Un des hommes, qui, par son œuvre historique, a eu le plus d’influence sur la résistance du Slesvig. Né à Graasten, près de Plensborg, en 1840, il était professeur adjoint à l'école latine de cette ville lorsque les Prussiens s’en emparèrent; il abandonna ses fonctions quand l’enseignement dût être donné complètement en allemand et il alla vivre en Danemark où il devint archiviste
de roi de Danemark qui, au même degré, ait voué son existence à Fidée de reconquérir le Slesvig; aucun d’eux n’a fait de pareils sacrifices dans ce but puisqu’il a pour cela perdu trois couronnes et son bon renom. Nous qui, bien des siècles après, avons été à même de comprendre l’importance de cette lutte, nous ne devons pas lui ménager notre reconnaissance ». Leroi Erik combattit par les armes et par le droit. Des tribunaux tant allemands que danois reconnurent que le Slesvig était danois.
En 1413 la cour danoise à Nyborg prononça que le fief avait fait retour à la couronne après que le duc Gerhard eût refusé de prononcer le serment de fidélité à l’égard du roi Erik et après que sa veuve et ses enfants eussent porté les armes contre le royaume. Dix ans après les deux parties tombèrent d’accord pour prendre l’empereur Sigismond comme arbitre en promettant de s’incliner devant son jugement. Après une sérieuse enquête, il déclare que « tout le Jutland du Sud dans lequel se trouve Slesvig, Gottorp et d’autres endroits qui font partie du Jutland, de même que la Forêt danoise (1), File d’Als et le pays
du Royaume. Les événements de 1864 le convainquirent de l’importance de l’histoire pour un peuple et en particulier pour ses compatriotes; il consacra désormais sa vie à l’étude des annales danoises. Son ouvrag’e historique le plus répandu, qu’on trouve partout en Slesvig, a pour titre Les quarante récits de Vhistoire de La patrie {i. 0.),
(1) Danskes/coven^ en bas-allemand Dànischwold, nom donné à la partie du Slesvig située entre le fjord d’Ekernfôrde et la rade de Kiel; on l’a appelée aussi Jœrnved, forêt de fer (J. G.).
de Frise, généralement appelé « les districts », appartiennent et doivent appartenir au roi et au royaume de Danemark, avec tous les droits de suzeraineté et de jouissance, qu’ils doivent prendre possession des i5usdits duché et terres avec leurs dépendances susnommées et que les comtes Henrik, Adolf et Gerhard n’ont eu et n’ont aucun droit par investiture de ce duché et de ses dépendances. » Les comtes, malgré leur promesse, ne s’inclinèrent pas devant le jugement prononcé el le roi, qui avait à faire face à toutes sortes de difficultés, au dedans et au dehors, ne put les y contraindre. Son successeur, Christophe de Bavière, et les Etats du royaume souhaitaient la paix avant tout et le comte reçut le duché à titre de fief héréditaire (1440). Mais il mourut en 1459 et avec lui s’éteignit la descendance masculine du comte Gert.
Au moment de l’arbitrage de l’empereur Sigismond, le roi Erik avait appelé des témoins appartenant aux divers États du royaume. Aux Etats de Ribe, les évêques de Ribe et de Slesvig avec leurs chapitres, les abbés de Rydkloster et de Logumkloster, les bourgmestres et les conseils de Flensborg, d’Aabenraa, de Haderslev, de Ribe, etc., déclarèrent que le Jutland méridional appartenait au Danemark et qu'on pouvait le prouver par cela qu’on se servait de la loi danoise et qu’on s’en était servi depuis qu’elle avait été promulguée; qu’on en pouvait tirer une seconde preuve du fait que tous les anciens privilèges des chapitres et des établissements reli-
gieux de Slesvig, de Ribe, de Haderslev leur avaient été accordés par les rois du royaume; que tout le monde savait où étaient les frontières qui séparaient le Slesvig du Holstein et qu’enfîn la langue en Slesvig en ce jour était le Danois. L’empereur avait envoyé un représentant pour recueillir des témoignages. Parmi les témoins slesvigois on peut citer entr’autres l’abbé Oluf de Ryd qui assura que le Jutland méridional appartenait au royaume de Danemark et qu’on appelait couramment le château de Gottorp la clef et la serrure du Danemark; il ajouta que le Slesvig avait la même langue, les mêmes lois et les mêmes institutions que le reste du Danemark. Le bourgmestre de Flensborg, Morten Hansen, affirma que toutes les villes et campagnes du Jutland méridional ont les mêmes lois et les mêmes coutumes judiciaires que le Jutland du Nord et que les habitants ont la même langue à l’exception des Frisons dont la langue et les lois diffèrent de celles du reste du pays.
11 résulte de tous ces témoignages qu’à ce moment il n’y avait malgré tout pas diminution de la nationalité danoise. Cependant elle avait été minée à ce point que depuis 1340, où les comtes holsteinois avaient possédé le pays au sud du fjord de Flensborg, la noblesse allemande avait chassé la vieille noblesse du pays de ses propres domaines. Un grand nombre de seigneurs possédaient alors des terres en Holstein et en Slesvig, d’où l’intérêt qu’ils avaient
à ce que les deux pays fûssent réunis. Dès lors, on voit souvent paraître à la place de l’antique nom de Jutland méridional le nom de Slesvig donné à la province d’après le nom de la capitale.
Les Oldenbourg. — Dans l’année qui suivit la mort du comte Adolf, en 1460, dans une assemblée tenue à Ribe, la charte qui forme la base de la situation du Slesvig jusqu’en 1721 fut acceptée par le roi Christian et les États des duchés correspondants aux États de Danemark. Le Jutland méridional pouvait être incorporé à la couronne comme fief tombé en déshérence et le Holstein, comme fief allemand, revenir à une ligne collatérale des Schauenbourg; l’union fondée entre les deux duchés par les descendants du comte Gert eût été ainsi détruite. Mais les seigneurs des deux pays, surtout ceux du Holstein, regardaient cette union comme nécessaire.
Les Holsteinois pouvaient soit renoncer à tout lien avec le Slesvig, soit, en union avec le duché, se soumettre au roi de Danemark. Ils préférèrent cette dernière alternative. On mit de côté la ligne collatérale des Schauenbourg dont il avait été question; Christian fut élu duc du Jutland méridional et comte de Holstein. Les contemporains virent là, avec beaucoup de raison, une victoire de la politique danoise. Pendant deux cents ans les rois de Danemark n’avaient pu qu’avec de grandes difficultés faire
reconnaître leur suzeraineté sur le SIesvig. Maintenant c’était non seulement cette province, mais tout le Holstein, un pays ennemi en vérité, qui était en leur pouvoir. La Chronique de Lübeck^ qui a été écrite à cette époque, dit ironiquement : « Ainsi les Holsteinois devinrent Danois et ne reconnurent point leur seigneur héréditaire et se donnèrent sans coup férir au roi de Danemark à qui leurs ancêtres^ pendant bien des années, avaient fait opposition et
contre qui ils s’étaient défendus à main armée.Tout
cela, les Holsteinois l’oublièrent alors et de gré devinrent esclaves ». Dans la constitution, appelée les « Privilèges », que Christian P** accorda à cette occasion, il est dit que le duché de SIesvig continue à être un fief de la couronne de Danemark, tandis que le comté de Holstein, dont l’empereur fit bientôt un duché, demeure un fief allemand. L’un et l’autre conservent leur code et leurs lois particulières. Mais ils constitueront un patrimoine commun qui restera aux descendants de Christian P**; les États, à la mort de chaque duc, devront élire un de ses fils. — C’est dans ces « Privilèges » que se trouve la phrase « à jamais unis et indivisibles » ewich tosamende ungedelt, qui devait un jour être tirée de l’oubli par le parti Schleswig-Holsteinois.
Cet accord de Ribe a été jugé très différemment selon les époques. En tous cas il est clair que la position du SIesvig, partie intégrante du Danemark, y est déterminée expressément et reconnue de tous.
Les Gottorp alliés à la branche royale d^Oldenbourg. — Les décisions au sujet de Télection et Tinterdiction d’une séparation possible n’eurent pas une valeur de longue durée. Déjà à la mort de Christian P*" les territoires furent partagés entre ses fils, le roi Hans et Frédéric (plus tard Frédéric P"*) en sorte que chacun d’eux reçut une partie des deux pays. Quand Frédéric P^ devient roi, ils sont réunis de nouveau, mais en 1544 Christian III partage son patrimoine avec ses frères Hans et Adolf. Lorsque Hans meurt sans laisser d’enfants, ses terres sont divisées entre ses deux frères et nous avons dès lors les deux branches, la branche royale et la branche Gottorp. La souche des Gottorp est donc le fils de Frédéric P^, Adolf. Le partage est cependant, comme le précédent, d’un genre particulier; on partagea les baillages et les fiefs; les États, c’està-dire les prélats, la noblesse et les villes, demeurèrent unis sous les deux ducs qui les présidaient à tour de rôle.
Les premiers Gottorp restèrent en bons termes avec leurs royaux suzerains. Mais la triste situation du Danemark pendant les invasions de Wallenstein, de Tortenson et de Gharles-X-Gustave en Jutland amenèrent le duc Frédéric III (1616-1659) à chercher plus de sécurité en se mettant du côté des ennemis du Danemark. Avec les victoires de ceux-ci, pour avoir trahi son serment de fidélité à l’égard de son souverain à la paix de Roskilde (1658), il est libéré.
lui comme sa descendance masculine, de toute obligation de vassalité envers le Danemark. Si sa race s’éteignait le pays redeviendrait fief danois. Afin que le roi ne fût pas au-dessous du duc dans le gouvernement commun qu’il exerçait avec lui, on lui accorda la souveraineté sur son apanage particulier, Le fils du duc Frédéric III, Christian-Albert, perdit pour un temps sa souveraineté directe, mais il la reconquit. L’inimitié ne cessa point. Le fils de Christian-Albert, Frédéric IV, beau-frère de Charles XII, prend parti pour le roi de Suède et de même le gouvernement qui, pendant la minorité de son fils Charles-Frédéric, dirigea les affaires du pays, quoique, hypocritement, il fasse montre de fidélité envers le roi de Danemark, Frédéric IV. Le roi découvre son double jeu (Tbnning, 1713) et saisit cette occasion pour reprendre son fief. Les territoires des Gottorp sont occupés. A la paix de 1720, la Suède est obligée de consentir à ce qu’on expulse les Gottorp du Slesvig. La France et l’Angleterre garantissent au roi de Danemark la possession du Slesvig pour Téternité tandis que le Holstein, fief allemand, est rendu aux Gottorp.
Le Slesvig est politiquement réuni au Danemark; administrativement il reste uni au Holstein (1721- 1848). — Par l’acte du 22 août 1721, la partie ducale du Slesvig fut incorporée à la partie l'oyale. Le roi Frédéric IV emploie des expressions mémorables
lorsqu’il dit « qu’il reprend la part du duc Charles- Frédéric de HolsLein dans le duché de Slesvig comme une dépendance de la couronne danoise qui en avait été retranchée injustement dans des temps difficiles ». Le roi reçoit donc l’hommage de la noblesse et ses nouveaux sujets lui jurent fidélité^ à lui et à ses successeurs, <( suivant les prescriptions de la loi royale ». D’après cette loi, la couronne de Danemark appartenait aux descendants mâles de Frédéric III, mais si la ligne masculine venait à s’éteindre, elle passait à la branche féminine la plus proche du dernier descendant mâle. Ainsi donc l’union politique avec le Holstein qui datait de H60 n’existe plus et les antiques frontières du royaume retrouvent leur importance. La joie qu’on en ressent prend toutes sortes d’expressions. Sur une coupe d’or que la reine donne au roi, on lit ces mots : « Le roi Frédéric IV a travaillé avec zèle à réunir au Danemark la seconde moitié du Slesvig ». Sur une autre, celle qu’on appelle la coupe de TEider, il y a cette inscription :
« Le fleuve Eider ne s’éloignera pas du patrimoine royal de Frédéric ». Une médaille frappée à l’occasion delà paix porte en exergue : « Le péage de Danemark comprend tout le duché de Slesvig ».
Une nouvelle garantie est donnée pour la durée de la possession du Slesvig lorsqu’environ cinquante ans après la maison de Gottorp, qui est appelée au trône de Russie, renonce solennellement à tous les droits qu’elle peut avoir sur le Slesvig, en même
temps quelle cède sa part du Holstein au roi de Danemark. CeLte renonciation a lieu par « l’Echange de Kiel », 1767 et 1773; les Gottorp reçoivent comme compensation l’Oldenbourg que Christian V avait eu par héritage. Le roi de Danemark se retrouve maître du Slesvig et de tout le Holstein; mais il possède le Holstein à titre de fief de l’Empire. A la porte de Rensborg, se trouve, comme le témoignage d’un fait historique, la pierre que Christian V avait fait poser et qui porte cette inscription : Eidora Romani terminus imperii.
Les rois de Danemark souhaitaient, et c’est assez compréhensible, d’assurer leur domination sur le Holstein. Ils avaient toutes les raisons de croire le Slesvig indissolublement uni au reste du Danemai’k. Si le Holstein était rattaché plus solidement au Slesvig, sa possession paraissait aussi plus certaine. Politiquement la situation du Slesvig était nettement établie; administrativement il fut rattaché au Holstein, et les deux duchés, le danois et l’allemand, furent administrés par la « chancellerie allemande » de Copenhague. Le Holstein n’avait aucune raison de se plaindre de cette communauté; pour les Slesvigois elle eut les suites les plus regrettables.
L^union avec le Holstein ne laisse au danisme qu’une position secondaire en Slesvig. — Pendant la domination étrangère des Schauenbourg sur le Slesvig, domination contre laquelle avaient lutté les rois de
Danemark, le duché avait eu beaucoup de seigneurs allemands, mais il n’avait subi aucun changement ; il était tel qu’il avait été organisé du temps d’Erik de Poméranie. Pendant Funion avec le Holstein, qui avait été librement consentie en 1460, la langue danoise eut une situation assez humble. En particulier la Réforme fut un malheur à ce point de vue. Prêchée par des prêtres allemands, soutenue par des seigneurs allemands, elle introduisit, non seulement au sud de la Sli, mais aussi dans le Slesvig moyen qui parlait danois, l’allemand comme langue d’église, d’abord le bas-allemand, ensuite le haut-allemand. Et les liens ecclésiastiqnes du Slesvig avec le Danemark furent rompus parce que la plus grande partie du pays fut placée sous la juridiction du même « generalsuperintendent » (évêque) que le Holstein. A ce point de vue l’année 1721 n’apporta aucune amélioration; on pourrait même dire qu’elle* produisit l’effet contraire. Mais l’emploi de la langue étrangère dans les églises ne se fait que par la contrainte, au milieu des plaintes de la population; nous en conservons un grand nombre de témoignages bien tristes (1).
(1) Le discours que Ghristof Henrik Fischer, pasteur de Hyrup, dans le pays d’Angel, adressa à ses ouailles est bien connu : « N^ai-je pas voulu vous enseigner l’allemand, séquelle du diable, fagots d’enfer, disait-il. Mais à quoi bon ? Ces possédés s’obstinent à parler leur absurde danois, dans leurs maisons, entr’eux et partout ». Apparemment la violence de la forme est unique. Le pasteur fut déplacé finalement, mais son sermon est caractéristique de ce qui se passait dans le Slesvig moyen.
Au nord de Flensborg cependant le danois resta la langue de l’Église. La partie occidentale du Slesvig du Nord, de même que Tîle d’Als étaient administrées par des fonctionnaires royaux et les propriétaires allemands étaient établis bien plus au sud. Frédéric II avait racheté une grande partie des biens de la noblesse. L’indépendance des paysans n’en était que plus grande. Mais la langue du droit et de l’administration était allemande, et l’administration était soumise à l’autorité d’une chancellerie allemande.
Au commencement du xix® siècle la langue du peuple est pourtant toujours le danois jusqu’à la Sli. — Dans ce pays où les grands propriétaires, les fonctionnaires et les prêtres sont allemands, où la plus haute culture est allemande, où tous les liens avec la mère-patrie sont rompus, le danois au commencement du XIX® siècle n’est plus que la langue du peuple. Mais alors arrive un changement. Vers l’année 1800, on commence à attacher plus d’importance à l’instruction populaire. Et on veut unifier la langue de l’école et la langue de l’Église; on impose au Slesvig moyen qui parle danois, des écoles allemandes. Les parents alors souhaitent de faciliter aux enfants la compréhension de la langue que l’on emploie à Técole et ils se mettent à parler le bas-allemand, qu’ils savent plus ou moins. C’est aussi un signe de distinction et de raffinement de parler allemand; tous les gens de condition le parlent. Là-dessus arrive
l’agitation Schleswig-Holsteinoise et dans un temps singulièrement court, en cinquante ans à peu près, la presqu’île d'Angel change de langue. Le danois se maintient pourtant en Slesvig moyen sur une bande de terrain qui descend jusqu’à Slesvig.
Donc, tandis que l’ancienne frontière des langues — Sli-Danevirke — subsistait au commencement du siècle précédent, au milieu du xix® siècle, le Slesvig se partage pour la langue en trois régions : 1° Le Slesvig du Nord, de la Kongeaa au fjord de Flensborg où la langue est le danois; 2° Le Slesvig moyen, du fjord de Flensborg à la Sli et au Danevirke; à Test, dans l’île d’Angel, on parle allemand; au centre danois, à l’est frison. L’allemand avait pénétré dans les villes par les fonctionnaires et les marchands; pourtant Flensborg et Slesvig seules étaient des villes de langue allemande et l’étaient depuis longtemps. En totalité la population du Slesvig parlait surtout le danois.
Schleswig-Holsteinisme. — En dehors du déplacement de la frontière de la langue, Funion avec le Holstein eut d’autres suites fâcheuses. La compréhension nette de la vraie situation du Slesvig s’altéra dans le Slesvig lui-même aussi bien que dans le reste du royaume. En Slesvig les hautes classes furent germanisées. A cause de leur supériorité sociale, elles étaient pleines de dédain pour le danisme des paysans, pour la langue danoise et pour tout ce qui n était
pas allemand. Ce mépris est aussi un des traits du caractère germanique. A.ux époques où l’idée d’Etat était bien plus avancée que l’idée nationale, le pays n’avait pas été attiré vers l’Allemagne. Les Allemands du Holstein et du Slesvig s’étaient trouvés satisfaits de l’union avec le Danemark. Mais quand le sentiment national allemand se réveilla soudain, au commencement du xix® siècle, il exerça une puissante force d’attraction; les Allemands ne voulurent pas lâcher prise là où ils avaient déjà mis la main. Ils se prévalurent des nombreuses attaches qui indéniablement lient ensemble les deux duchés. Ils se refusèrent à voir le tort qu’ils faisaient à la vieille population du Slesvig et à l’antique royaume de Danemark. Le mouvement « Schlesw’ig-Holsteinois » naquit alors. Il trouva son appui principal dans la bureaucratie commune aux deux pays. Depuis longtemps les grands propriétaires, qui d’ailleurs étaient allemands, avaient intérêt à ce que les deux duchés fussent réunis. Enfin un Frison, Uve Jens Lornsen, influencé par la révolution de juillet, provoqua une agitation nationale-libérale allemande qui trouva un écho dans les milieux bourgeois et universitaires; toutefois elle demeura circonscrite dans les classes intellectuelles. Bureaucratie^ aristocratie, démocratie, jusqu’alors en conflit les unes avec autres, s’unirent pour soutenir les droits du duc d’Augustenborg.
Les Augustenborg se mettent à la tête du mouvement Schleswig-Holsteinois. — Les Augustenborg descendent, comme la famille royale qui règne actuellement en Danemark, les Slesvig-Holsten-Sbnderborg-Glycksborg, du fils de Christian III, Hans, dit le cadet, pour le distinguer du frère de Christian III, Hans fainé. Le roi Frédéric II désira séparer les duchés pour les donner à son frère comme leur père Christian III les avait donnés au sien; mais il ne put mettre cette idée à exécution. Hans le cadet dut se contenter de grands biens et du titre de duc de Sônderborg avec le rang princier. Des branches différentes qui descendirent de lui, deux seules étaient encore représentées au xix*^ siècle. Le Holstein, fief allemand, devait revenir à la ligne masculine des Oldenbourg qui remontait à Christian I*'"'; et bien des choses portaient à penser que les Augustenborg en étaient les héritiers légitimes pour autant que la ligne masculine de la maison royale dût s’éteindre, ce qu’on avait tout lieu de croire chose prochaine. Au contraire, la loi du royaume donnait la succession du trône danois à l’héritière féminine la plus proche, si la descendance masculine de Frédéric IH s’éteignait. Le Holstein devait donc être séparé du royaume; mais d’autre part les Augustenborg émettaient la prétention que le Slesvig en tout cas suivît le Holstein. On déterra alors les « Privilèges » de Ribe qui contenaient la phrase evüich losamende angedelt, pour l’éternité indivis.
Les rois Frédéric VI et Christian VIII voyaient de très mauvais œil la séparation du Holstein à laquelle d’ailleurs beaucoup de Holsteinois loyaux et de Danois étaient opposés. Ils ne voulaient pas entendre parler de la question de leur succession; elle resta donc dans le vague.
Ecrasés par l’orgueil allemand, les habitants danois du Slesvig finirent par lever la tête. Le Flensbourgeois, Christian Paulsen, qui avait pris parti contre les prétentions des Augustenborg, et Christian Flor, qui était né à Copenhague, furent les premiers qui réveillèrent le courage des Slesvigois. Ils étaient tous deux professeurs à l’Université de Kiel dont les maîtres et les étudiants, de futurs fonctionnaires Slesvigois, étaient tout à fait acquis aux idées du Schles- ■wig-Holsteinisme. Mais bientôt les Slesvigois du Nord trouvèrent des chefs hardis et opiniâtres parmi des paysans comme Nis Lorenzen de Lilholt, Hans Nissen de Hammelev, Laurids Skau de Sommersted et parmi des habitants des villes comme les négociants P. C. Koch et Hjort Lorenzen de Haderslev et rhorloger Fischer de Aabenraa. Le mode d’élection aux États de Slesvig donnait la majorité aux grands propriétaires et, par suite, aux Allemands. Ce fut dans cette assemblée où le germanisme avait la parole que Hjort Lorenzen « parla danois et continua à parler danois » sous une tempête de colère de la part de l’orgueilleuse majorité. Et dans les grandes assemblées de Skamlingsbank où l’on vint en foule
du Slesvig et du reste du royaume, Laurids Skau plaida la cause de la langue maternelle injustement traitée, et ses paroles trouvèrent de Fécho dans tout le Danemark. On comprit alors seulement qu’il y avait un Slesvig danois qui était opprimé.
Au commencement de son règne Christian VIII avait introduit le danois dans les tribunaux et dans Fadministration du Slesvig là où cette langue était déjà celle de l’Eglise et de Fécole, c’est-à-dire dans tout le pays qui s’étend de la limite septentrionale au fjord de FJensborg. C’était une bonne chose, mais ce n’aurait dû être qu’un premier pas. Tout le mal n’était pas ainsi réparé. Depuis, sur beaucoup de points, le roi céda devant les exigences du Schleswig- Holsteinisme. Mais lorsque, dans « la lettre ouverte » du 8 juillet 1846, il décida que le Slesvig suivrait la loi successorale du royaume et par là débouta les prétentions du Schleswig-Holteinisme, il provoqua un toile général dans ses rangs. La révolution de février et les mouvements de mars 1848 donnèrent la dernière impulsion à la révolte armée. Lorsqu’il en parle, le Holsteinois Cari Moltke emploie des expressions bien curieuses; il l’appelle « la révolte la plus honteuse qui ait jamais eu lieu en aucun pays, révolte qui avait été provoquée grâce aux mensonges et aux calomnies les plus éhontées, commencée par la trahison la plus noire, menée avec une dureté, un orgueil et une cruauté sans pareille, et terminée dans l’infâmie ». Ce fut une manœuvre des hautes classes,
et ce ne fut en aucune manière la lutte d’une population opprimée qui revendique ses droits.
La révolte des Schleswig-Holsteinois éclate en 1848. — Une assemblée de députés germanistes se tint en mars 1848 à Rensborg et réclama de Frédéric VII une constitution commune pour le Slesvig et le Holstein et le rattachement du Slesvig à la confédération germanique. Quand ces demandes eurent été rejetéeS; on nomma un « gouvernement provisoire » formé de représentants des diverses tendances de Schleswig-Holsteinisme, ayant à sa tête le prince de Nbr, fière cadet du duc Christian d’Augustenborg. La plus grande partie des troupes se joint à eux parce qu’on leur raconte que le roi est prisonnier de la populace à Copenhague; on leur fait croire qu’ils vont se battre contre des Danois soulevés et non contre leur duc, le roi. Le duc d’Augustenbourg luimême part pour Berlin et demande l’aide de la Prusse contre sa patrie; pour la première fois dans le cours de l’histoire,, elle intervient en Slesvig. Avant que vingt années se soient écoulées, elle s’y installera et y restera maîtresse.
La Prusse prend part à la guerre de trois ans (1848-1850). — Elle envoie des troupes contre nous de même que d’autres Etats allemands. Cette guerre pour nos antiques frontières nous a valu une série de précieux souvenirs. Mais, nous étions cette fois-là
encore tels que nous décrit la Saga d’Uffe, en temps de paix aimant trop nos aises pour croire au danger et par suite, pour être prêts. Lorsque l’ennemi est là nous nous battons et nous battons bien. Pendant toute notre existence, malgré notre situation particulièrement exposée, nous avons détourné de nous les plus grands malheurs, mais par leurs résultats, nos victoires n’ont jamais été que de demi-victoires. Il en fut de même en 1851. Nous battîmes les révoltés (Bov, 9 avril 1848; Frédéricia, 6 juillet 1849; Isted, 25 juillet 1850) ; les Prussiens nous battirent à Slesvig 23 avril 1848; mais ils furent battus à Dybbol le 5 juin de la même année; nous fîmes la paix en nous engageant à ne pas régler les affaires du Slesvig sans en avoir conféré avec les deux grandes puissances allemandes; à cette condition ils cessèrent la guerre. Lorsqu’elle fut terminée, après que les attaques des Schwlesig-Holsteinois contre Mysunde et Frederiksstad eurent échoué, nous eûmes le droit de nous sentir fiers du courage et de la fidélité de nos soldats. [Heureux celui qui a vécu en un pareil temps avec son pays, telles sont les paroles par lesquelles débute une de nos chansons) ; pourtant ce que nous avions souhaité n’était qu’à demi-atteint; cette union si dangereuse du Slesvig avec le Holstein était rompue; mais l’incorporation complète du Slesvig avec la patrie ne pouvait être réalisée. Nous avions appelé la nouvelle constitution qui nous avait été donnée pendant la guerre, « la loi fondamentale du Dane-
mark »; elle ne devait jamais être que la loi fonda-' mentale d’une partie du Danemark. Elle ne fut jamais appliquée en Slesvig.
L’emploi de la langue est réglé. — Quand le Danemark reprit en mains l'administration du Slesvig^ son premier soin fut de régler la question de langue ; Tillisch, commissaire extraordinaire du gouvernement danois, publia des décrets dont le contenu était dû surtout au Slesvigois T. A. Regenburg, son secrétaire; ils furent maintenus par le successeur de Tillisch, le Holsteinois Cari Moltke qui le remplaça en 1852. Ces décrets étaient conformes à l’état de choses existant. Le Slesvig du Nord qui parle danois conserve sa langue dans les relations officielles, le Slesvig méridional qui parle allemand conserve l’allemand; entre les deux il y a une bande de terrain au nord delà Sli; le Slesvig moyen forme les « districts mixtes »; à tour de rôle la langue est danoise ou allemande; dans les écoles on enseigne en danois, mais il y a des leçons consacrées à l’allemand; devant les tribunaux on est libre d’employer la langue que l’on parle le plus facilement. Il y a quelques paroisses, de celles qui dans la dernière moitié du xviii® siècle avaient adopté l’allemand, où les grands paysans étaient germanisés, à qui les décrets, imposent la langue danoise pour l'école; leur situation sert de base à une violente agitation dans toute l’Allemagne. En Danemark il y a bien des gens qui demandent
avec anxiété une plus grande liberté pour le germanisme; mais la liberté du germanisme en Angel par exemple ne peut signifier que la suprématie des grands paysans germanisés. Si les dispositions prises par Regehburg avaient eu le temps de porter leur fruit on eût été forcé de reconnaître leur sagesse. En dépit de l’agitation qu’entretenaient les Allemands, le danisme fit tranquillement son chemin et il eût pu à la fin du xix° siècle regagner tout le terrain perdu depuis le commencement. A l’assemblée des États, où il y avait une majorité de grands propriétaires, par conséquent une majorité allemande, la minorité, qui avait à sa tête Laurids Skau et Hans Krüger faisait constamment des progrès. Quand on fut près d’atteindre à l’égalité de voix avec les germanisés, rassemblée fut dissoute (1863).
La question de la succession est réglée. — Après la guerre de 1848-1850, la question de la succession fut reprise, avec l’idée de trouver une solution grâce à laquelle toute la « monarchie danoise », comprenant aussi le HolsLein et le Lauenbourg, donné au Danemark en 1815 en compensation de la Norvège unie à la Suède, pût rester non partagée après l’extinction de la ligne masculine avec Frédéric VIL Pour ce qui était du « royaume de Danemark » (le royaume avec le Slesvig), la succession pouvait passer à la nièce de Christian YIll, la princesse Louise de Hesse, qui était mariée au prince Christian de Glyksborg (Chris-
tian IX). Pour ce qui était du Holstein, le prince Christian, comme descendant de la ligne masculine d’Oldenbourg, pouvait prétendre à en hériter. Le prince Christian et les enfants mâles nés de son mariage avec la princesse Louise de Hesse furent reconnus comme les héritiers légitimes de toute la monarchie par ceux qui pouvaient y avoir droit et qui renoncèrent à leurs droits. Ces dispositions furent approuvées à Londres le 8 mai 1852 par les cinq grandes puissances, donc par la Prusse et TAutriche, ainsi que par la Suède et la Norvège, et furent ratifiées le 31 juillet par le Rigsdag danois. Le duc d’Augustenborg, à qui l’Etat danois, pour une somme importante, acheta ses propriétés en Slesvig, s’engagea à ne rien entreprendre contre la monarchie danoise ni contre l’ordre de succession au trône tel qu’il venait d’être établi.
L’essai tenté pour régler les rapports du Slesvig avec le royaume échoue contre Popposition allemande. — Le Danemark s’était plié aux exigences de la Prusse et de l’Autriche demandant que les relations des deux duchés avec le royaume ne fussent réglées qu’après une entente avec les deux grandes puissances allemandes. Cela amena les négociations de 1851 dont le résultat fut de décider que le Slesvig ne devait pas être rattaché plus étroitement au royaume que le Holstein, ce qui signifie que le désir du peuple danois d’adopter une « politique de l’Eider »
devait céder devant la nécessité d’accepter « l’Etat unitaire » qui, par cela que la séparation entre les duchés était maintenue, enserrait avec un même lien le royaume aussi bien que le Slesvig, le Holsten et le Lauenbourg. Mais tous les efforts du Danemark pour établir un pareil état de choses se heurta à une opposition irréductible de la part des Holsteinois et des puissances allemandes et on dut finalement abandonner cette tactique. On pensa à régler la situation du Slesvig dans la monarchie danoise d’une autre manière, c’est-à-dire par un partage de ce pays d’après les nationalités, et cette idée fut surtout acceptée avec faveur par les libéraux-nationaux avant et pendant la guerre. Pour beaucoup de raisons on ne pouvait accepter ce point de vue et aucun des hommes politiques responsables n'osa le soutenir réellement. Il était impossible de tracer une ligne de partage qui ne prêtât pas à des contestations et l’idée, lorsqu’elle'fut exprimée, fut très mal accueillie par les masses dans le royaume, en Slesvig et en Holsiein. Il n’y avait donc pas d’autre solution que de revenir à la politique de FEider; la majorité du peuple danois la réclamait; aussi les fondateurs des Amis des paysans (1) prièrent-ils le roi de choisir
(1) Société fondée en 1845, à l’époque où le Danemark réclamait une constitution. Ses membres, qui avaient d’abord cherché à recueillir des informations sur la condition des paysans, voulaient à la fois défendre leurs intérêts et les préparer à prendre part à lâ vie politique. Leurs tendances étaient celles de la gauche modérée d’aujourd’hui. Les « Amis des paysans » ont disparu en 1866. (J. G.)