LES LIENS INDESTRUCTIBLES
Le Slesvlg de 1864 à 1914.
par J. C. MÔLLER
Tandis que la guerre mondiale remplit toutes les pensées et que l'avenir de l’Europe semble, sur beaucoup de points, devoir se transformer pour devenir si différent de ce qu’il a été, en Danemark, on songe au passé, au présent et à l’avenir du Slesvig, et on en parle entre soi. Nous chercherons à montrer, en quelques traits essentiels, ce qu’a été la vie de nos compatriotes pendant les longues années qui se sont écoulées depuis Fannexion jusqu’en 1914.
Ce qui est arrivé en 1864.
Par trois guerres, Bismarck a bâti l’empire d’Allemagne et en a fait une grande Prusse à la Hohenzollern. La première fut la guerre contre le Danemark. La chance avait favorisé la race qui, de son burg des montagnes de Souabe, était venue s’établir dans les plaines du Brandebourg, qui, plus tard, avait échangé le chapeau d’électeur contre la couronne toute neuve des rois de Prusse et qui, lorsque l’étoile des Habsbourg eût perdu sans retour son ancien éclat, au milieu du xix® siècle, se trouva en face d’un but nouveau et encore plus beau, la couronne impériale
d'Allemagne. La Prusse se fit le héraut de l’idée nationale en Allemagne et de runité allemande. Le génial et hardi conseiller de Guillaume I®*’ vit tout le parti que l’on pouvait tirer du conflit dano-allemand. La délivrance des frères « Schleswig-Holsteinois » opprimés par les Danois était une cause populaire, et l’adversaire à vaincre n’était que le faible Danemark.
La guerre de 1864 contre le petit voisin du nord eut donc lieu. Pour l’Allemagne, ce ne fut qu’un degré de l’ascension; mais pour la France de Napoléon 111, ce fut une méprise fatale; pour l’Angleterre, ce fut la plus grande faute qu’elle ait commise au XIX® siècle; pour le Danemark^ ce fut la déception qui suit un acte de confiance mal placée, l’ère sombre des espérances brisées.
Et l’Allemagne continua à marcher vers la domination du monde; 1866, 1870, Heligoland, le canal de Kiel, le domaine colonial,- la Triple Alliance, le commerce du monde, chacune de ces étapes marquait un pas en avant... vers 1914. Mais le Danemark?
Pour nous, 1864 signifia plus que la perte d’une partie de notre territoire, ce fut pour une longue suite d’années la perte de la foi en la force et la vie de notre peuple.
Nous voyons alors deux courants se faire jour et se heurter, l’un que caractérisent ces mots ce A quoi bon? », l’autre qui s’inspire de la devise de Dalgas :
« Il faut regagner au dedans ce qui a été perdu au
dehors. » Nous tournâmes nos regards à l’intérieur, les progrès matériels nous occupèrent, d’âpres luttes politiques nous divisèrent, et, même moralement, nous n’apportâmes qu’un faible soutien aux Danois du Slesvig; ils menèrent seuls leur dur combat. Pour les hommes qui dirigeaient notre politique étrangère, c'était une question gênante, désagréable, qu’on éludait le plus possible ; pour nos hommes politiques, c’était une affaire dont, bien entendu, on ne pouvait nier l’existence purement et simplement, mais à laquelle on évitait de toucher; pour beaucoup de cœurs fidèles, c’était une douleur amère et profonde. Alors vint 1914; l’Allemagne récolte les fruits de sa politique, l’Angleterre, la France et la Russie, les fruits de la leur. Nous sommes neutres; toutes les considérations possibles nous forcent à l’être, et, depuis longtemps, nous avons appris à nous taire et à attendre. Mais aucune puissance au monde ne peut empêcher le meilleur de nos pensées d’aller vers le Slesvig; plus que jamais nous sentons que nous ne faisons qu’un avec nos compatriotes d’au delà de la frontière.
Le Slesvig, 1864-1878. — Même si, pour les Allemands, l’acquisition du Slesvig n’était qu’une conséquence de l’union de ce pays avec leHolstein^ union résultant de certaines circonstances historiques et politiques, le gouvernement prussien a pourtant dû se faire cette questioii : Y a-t-il quelque chance pour
que la conquête du Slesvig septentrional amène la fin de la lutte de frontière? Etant donné la mentalité des Allemands telle que nous la connaissons, nous sommes assurés que la réponse a été affirmative. Les Slesvigois ne devaient-ils pas préférer le puissant empire d’Allemagne au faible Danemark? L’opposition à la Prusse ne devait pas être de longue durée. En vérité y avait-il^jamais eu de lien profond entre le Slesvig et le Danemark? Les Slesvigois partisans de l’Allemagne et les Slesvigois partisans du Danemark étaient tellement mêlés qu’il était impossible de tracer une frontière nationale qui pût entretenir dans le peuple l’espérance d’un retour au Danemark. Je ne prétends pas que ces pensées aient été dominantes parmi les hommes d'État allemands, mais tout Allemand les a plus ou moins adoptées quand il s’est agi de justifier 1864.
La première lâche des Danois du Slesvig fut donc de prouver à l’Allemagne, au Danemark, au monde entier, qu’zV existait vraiment un Stesvîg danois, que ce n’était pas seulement un groupe de paysans et de petits bourgeois parlant danois qui, aux états de la province, s’élaient unis pour défendre leur langue et leurs droits, mais que le Slesvig du nord était habité P ar une population de langue et de cœur danois. Et cette tâche devait être accomplie sans aucune aide de la mère-patrie et par une population où les sentiments de solidarité, l’esprit d’organisation n’avaient pas encore eu le temps de se développer, qui devait
lutter en même temps contre deux adversaires, le Schleswig-Holsteinisme qui comptait aussi dans ses rangs des gens parlant danois, et contre le prussianisme soutenu par le gouvernement.
Les élections au Reichstag prouvent l’existence d’un Slesvig danois, — La paix de Prague en 1866 avait apporté une promesse de la Prusse aux Danois du Nord-Slesvig; ce fut et c’est encore un réconfort pour les Danois du Slesvig ; les gens qui n’avaient pas une orientation très précise y trouvèrent une raison d’espérer, mais ce n’a pas été et ce n’est pas le fondement sur lequel repose le danisme dans le Slesvig. La ligne fut tracée par les élections de 1867 au Reichstag de l’Allemagne du Nord. Ce jour-là tous les Slesvigois danois, de la Kongeaa au fjord de Flensborg, de Rom à Als'répondirent à l’appel. La question était posée clairement et simplement. Y a-t-il un Nord-Slesvig danois? La réponse fut donnée clairement et simplement par 24.000 Danois. Nous sommes Danois et nous restons Danois, tel fut le sens de leur vote. Des cent paroisses situées au nord de la ligne Flensborg-Tdnder, il n’y en eut bel et bien qu’une seule qui faiblit, Rasvted, le petit village de la lande sur lequel régnait un grand paysan germanophile, This Stenholdt, mais par contre, au sud de la ligne, le village de la lande, Karlum, apporta une majorité danoise. Le jour où les élections eurent lieu, une barrière invisible fut
plantée; un peuple dans la peine avait parlé à l’Allemagne et à nous autres Danois. Le paragraphe des promesses avait répandu l’espérance dans le Slesvig du Nord; mais il l’avait éteinte pour le danisme plus faible et asservi depuis des années au sud de la ligne. On y resta inactif tandis qu’au nord l’effort redoublait.
L’Emigration. — Ce furent de lourdes années de travail qui suivirent. L’espérance de la réunion àu Danemark attira les jeunes gens vers le nord entre 1866 et 1870, en 1870 môme ; jusqu’à 1880 une procession de jeunes et de vieux passa là frontière ; on ne pouvait faire autrement que de croire que la parole donnée serait tenue (1). '
La petite population du Slesvig du Nord était en 1864 de 160 à 180.000 personnes et, entre 1866 et 1880, 51.000 âmes émigrèrent au nord, toujours au nord ; la meilleure jeunesse s’en va et elle laisse le désert derrière elle ; un flot de fonctionnaires allemands vient du sud et léntement le danisme recule vers le nord; les années passent sans qu’arrive ce que tout le monde attend. Notre nombre diminue' impitoyablement; les vieux s’en vont aussi; ils veu-
(1) Il peut paraître singulier que tant de Slesvigois aient opté quand ils croyaient qu’ils seraient appèlés à voter dans un temps peu éloigné; mais il faut se rendre compte qu’ils s'imaginaient conserver Tindigénatqui leur eût permis de prendre part au plébiscite. (J. G.).
lent revoir les fils qui les ont laissés derrière eux et à qui on ne permet pas de revenir.
Les Danophiles sont de moins en moins nombreux en Slesvig, mais l’espérance ne les abandonne pas.
La radiation du paragraphe V. — Alors la Prusse commet sa plus grande faute; en 1878 elle se déclare déliée de la promesse contenue dans le paragraphe V. Ce n’est pas plus tôt fait qu’on se rend compte qu’il faut recommencer le combat sur de nouvelles bases. Soudain s’arrête la procession des jeunes gens vers le nord ; à présent il n’y a que quelques vieillards qui rejoignent leurs fils, les jeunes restent; ils comprennent tout d’un coup qu’il s’agit de préserver chaque pouce de terre, de garantir chaque iota de son droit ; dès lors il est juste de dire, avec le poète, « que pour les vieux qui s’en allaient — il y avait partout des jeunes — qui se montraient chaque fois qu’ils étaient appelés ».
Avant 1878, l’ancienne génération qui avait mené le combat, avait cédé devant la force, tout en restant ferme dans l’espérance et la foi ; depuis la lutte incomba à une nouvelle génération aussi énergique que la première, une génération à qui il fut donné de voir poindre de meilleurs jours.
Pour caractériser le combat solitaire des Slesvigois du Nord défendant leur droit pendan L les pénibles années qui vont de 1864 à 1878, on peut répéter les paroles gravées sur la pierre de Brbns :
« Non le souvenir d’un jour brillant, seulement celui d’un battement de cœur fidèle ».
1878-1898. — La radiation du paragraphe V sur laquelle du côté allemand, on avait tant compté, eut de tout autres effets que ceux qu’on avait a^ttendus. Pour la seconde fois une manœuvre du gouvernement allemand avait échoué contre la fermeté inébranlable avec laquelle la population défendait un droit reconnu par les traités, un droit historique et avant tout national. 1867 et 1878 marquent deux expériences de la politique allemande dans le Slesvig du Nord. Le grand danger qui avait menacé le danisme dans les années de l’émigration, celui de voir la terre du paysan danois passer dans des mains allemandes fut alors conjuré pour des années. Et, il faut le remarquer, ce résultat ne fut dû qu’aux efforts des Jutlandais du Sud, sans aide ni soutien venant de l’extérieur.
Pourtant, entre 1878 et 1887, le nombre des électeurs danois continua à diminuer jusqu’aux élections de 1886 où il descendit à 11.600, la moitié du nombre des voix aux élections de 1867 ; mais (5e n’était qu’une suite naturelle de l’émigration des années précédentes ; il fallait du temps avant que les rangs ne fussent de nouveau remplis.
La germanisation systématique. — Le gouvernement allemand confia au président supérieur von
Steinmannle soin de germaniser le Slesvig. Il appartenait à la vieiye école des fonctionnaires prussiens, positifs et intelligents, sachant avoir la main brutale à l’occasion, n’ignorant pas le bon efl'et que peut faire sur une population un mot inspiré par la justice. Jusqu’alors le travail de germanisation avait été dépourvu de plan ; on s’était fié au temps et à l’émigration pour avancer la germanisation du pays ; on changea alors de tactique. Une nouvelle loi électorale empêcha que le danisme fût représenté dans le landtag provincial commun au Slesvig et au Holstein où jusqu’alors le vieux P. Skau, de Bukshave, le frère de Laurids Skau (1), avait été le leader du groupe danois.
Il ne put désormais y avoir de majorités danoises dans les conseils généraux parce que la nouvelle loi électorale empêchait que les grandes majorités danoises n’influâssent sur les élections et elle ouvrit la possibilité, qui devint plus tard une réalité, de refuser la ratification d’élections de Danois pour être mis à la tête des affaires des communes. En un mot, grâce à la loi électorale, on arracha aux gens
(1) Paysan slesvigois qui, par son ardent amour du Danemark et par ses dons d’éloquence, a joué un grand rôle dans le réveil patriotique du Slesvig qui eut lieu entre 1848 et 1864. Son frère, P. Skau, fut, après 1864, un des chefs delà résistance du Slesvig. En 1868 il fut élu membre du conseil d’arrondissement et en 1880 membre du landtag provincial où il siégea jusqu’en 1888. Il fut aussi membre du synode provincial. Il est mort au mois de mars 1917 à l’âge de 91 ans. (J. G.)
le droit de se gouverner pour les affaires de la commune tandis que Ton travaillait à exclure la langue allemande de l’église et de l’école. Par la loi scolaire de 1888, l’enseignement dans la langue maternelle fut interdit. En apparence le germanisme remporte une série de victoires, en apparence seulement, car si l’on regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il n’y a là que des coups portés contre la conscience danoise qui grandit et se fortifie dans la population. L’obscur et brumeux Schleswig-Flolsteinisme avait marché de défaite en défaite dans les élections; vers 1875, il n’avait déjà plus d’influence. Pour les uns il a été la transition qui les a conduits dans les rangs allemands, qui en a fait, en dépit de leur langue maternelle qui était le danois, des partisans fanatiques de la domination étrangère; pour d’autres, il n’a que pendant un temps caché à leurs regards les faits véritables et aujourd’hui ceux-là se sont rapprochés du peuple dont ils étaient sortis. L’augmentation du nombre des jeunes dans les rangs danois inspire une confiance tranquille dans l’avenir et en 1881 on s’unit pour fonder la Ligue de la langue dans le but de protéger les droits de la langue maternelle. On sait qu’il faudra des années encore avant que le chiffre des voix cesse de diminuer; on attend ce jour avec le même calme et la même assurance que l’on avait conservés pendant le temps où il diminuait continuellement et dans d’énormes proportions. L’administration de la
commune est enlevée aux Danois, mais avec une énergie infatigable ils se remettent à la tâche et, à mesure que renseignement de la langue maternelle devient plus difficile, puis finit par disparaître, une nouvelle procession de jeunes gens monte vers le nord. Mais à présent, ils ne s’enfuient pas de leur pays; jeunes hommes et jeunes femmes ils fréquentent les écoles primaires supérieures et les cours post-scolaires danois pour revenir mieux armés continuer la lutte en faveur de la cause qu’ils ne se sentent pas le droit d’abandonner. Alors la germanisation est en décroissance comme toute chose étrangère et ennemie lorsque la santé revient dans le corps et dans l’âme d’un peuple ; le gouvernement traite la population danoise d’une façon qui ne peut se justifier et qu’il ne cherche d’ailleurs pas à justifier en invoquant la conduite des Danois. Car que font-ils sinon ce qui est du droit de chacun? Dans le cadre des lois de l'Etat ils s’efforcent de défendre leur langue et leur liberté personnelle, ils continuent d’espérer en la victoire de leur juste cause, mais quelle est la puissance terrestre qui peut briser une espérance? Ils combattent sur le terrain du droit; il n’y a pas un acte qui puisse justifier et excuser la conduite de l’Allemagne envers les Danois du Slesvig.
La résistance systématique des Danois du Slesvig. — L’année 1887 marque un tournant. Désormais le
nombre des électeurs commence à croître. En 1888 le Danisme s’organise au moyen de la Ligue électorale et en 1892 est fondée la plus grande des unions qui doit devenir la pierre angulaire de la défense danoise, la Ligue scolaire^ qui offre aide et soutien aux jeunes gens qui ne peuvent faire eux-mêmes les frais d’un séjour dans une école supérieure danoise et aux jeunes cultivateurs qui veulent fréquenter un des établissements agricoles du Danemark.
C’est grâce au travail et à l’organisation de la nouvelle génération que les grandes pertes d’hommes ont été compensées peu à peu; plus loin au sud, en particulier dans l’arrondissement de Tônder, le danisme, pendant les années de diminution, s’est affaibli. Il y a même des paroisses où aux élections il n’y a pas une seule voix danoise ; ces jours-là les Danois restent chez eux et les Allemands seuls vont voter. Il faut opérer une résurrection et tout rebâtir avec un nouveau courage. Mais on s’arme aussi du côté allemand; « TUnion allemande » est créée et s’efforce d’unir les deux groupes si différents de gens dévoués à l’Allemagne, les innombrables fonctionnaires et les grands paysans de langue danoise, de tendances allemandes, appelés les hjemmetgsker, les Allemands de Tintérieur, et on dirige son attention sur ce que le danisme possède de plus précieux, la terre danoise; une « Société de colonisation » est fondée dans le but d’attirer des colons allemands dans le Slesvig du Nord, de les
établir au milieu de la population danoise afin de rompre son unité;’le germanisme paraît de plus en plus fort dans les années qui suivent 1890, mais l’élément danois s’affirme aussi de plus en plus; il regagne dans ce combat inégal tout ce qui est perdu; les tentatives faites par le gouvernement pour l’arrêter par des barrières artificielles échouent en raison de cette vérité bien simple, mais éternelle <( que jamais un peuple ne disparaîtra qui ne le veuille bien. »
Les années qui se sont écoulées de 1878 à 1898 ont apporté au gouvernement allemand une nouvelle expérience, celle de l’impuissance du pouvoir et des droits de la vie; si l’on veut conserver une population contre son gré, il faut alors que la force mâte le droit. On le comprend à Berlin et on envoie en Slesvig Ernst Mathias von Kôller.
1898-1908. Le régime Kbller (1897-1901). - On se rappellera longtemps en Slesvig le nom d’Ernst Mathias von Koller. Ce fut la domination des Junker qui, comme un orage, s’abattit sur la terre conquise. Il arriva avec la volonté de briser toute résistance et avec la foi en la victoire finale... Et il devint, pour la cause qu’il servait, Thomme de la faillite. Les années où von Kbller et ses successeurs et leurs collaborateurs Wilmowski et le président du gouvernement Dolega von Koszierowski et les collaborateurs de leurs collaborateurs, les préfets. Docteur
Mauwe, von Becherer, le sous-préfet Winter von Adlersflügel, le docteur Hahn, le pasteur Jacobsen et beaucoup d’autres gouvernèrent le Slesvig du Nord, furent pour le danisme des années d’épreuve, mais il sortit de la lutte purifié, plus fort qu’il n’était auparavant.
Le gouvernement avait mis dans la main du président supérieur de nombreux moyens de répression et M. von Kbller en usa dans toute leur étendue. Plus de mille hommes et femmes qui vivaient dans le Slesvig du Nord et dont la famille y avait vécu depuis des siècles furent chassés de leur foyer; des hommes qui remplissaient leurs obligations envers l’Etat prussien depuis des années furent privés soudain de leurs droits de citoyens et expulsés. De vieilles gens infirmes, des femmes malades et des enfants furent exilés en plein hiver, après quelques heures d’avertissement; une nouvelle procession se dirigea vers le Nord, non la procession des jeunes qu’on avait vue passer après 1864 et en 1870, non la procession des hommes et des femmes allant se munir de connaissances et de force dans les écoles du Danemark, mais la procession des faibles, des’ vieux et des pauvres. Et l’orage passa sur le Slesvig. du Nord... Les paroles du docteur Mauwe à la population : « Si l’un de vous fait une faute, tous seront punis », furent l'éellement la maxime sur laquelle on se régla. Les Maisons d'Assemblées danoises furent fermées sous de futiles prétextes, les ligues et la
presse danoise furent dénoncées, le châtiment et la ruine atteignirent tout le monde. L’Allemagne se jeta sur la population danoise avec toute-sa force brutale pour Tempêcher de se réclamer du droit ; on insuffla une nouvelle vie aux unions de colonisation, les hjemmelysker furent écartés de la direction de r « Union allemande »> et le fonctionnaire qui avait la plus grande haine pour le Danemark et le danisme du Slesvig du Nord, le docteur Hahn, fut nommé directeur de TUnion et célébré, côte à côte avec M. von Koller, comme le libérateur du germanisme. II n’y a qu’une dizaine d’années qu’une pareille chose est arrivée. Enfin on voulut se servir du moyen qui le plus sûrement devait atteindre le but; on priva les parents danois du droit d’élever leurs enfants qu’on prétendait leur arracher de force.
Mais les années passèrent et les efiets dè ce régime ,se montrèrent; quelques-uns faiblirent, mais un plus grand nombre répondirent à l’appel; et en 1897 ils marchèrent aux urnes en rangs aussi serrés ; ils s’en fallut de peu que l’on montrât qu’on était aussi fort qu’auparavant.
M. von Koller s’en alla comme un homme battu; le travail de germanisation fut interrompu par la, faillite de la « Société de colonisation » et de son directeur, lepasteur Jacobsen, un hjemmetysk; parmi les Allemands eux-mêmes, il s’éleva des voix pour demander que l’on cessât cette lutte sans espoir. L’empereur Guillaume honora Copenhague de sa
présence, la convention au sujet des optants fut négociée en 1907 (1); on insistait sur les rapports cordiaux qu’il y avait entre le Danemark et l’Allemagne et le malheureux M. von Bülovv devint président supérieur. Telle est Thistoire de la période Küller dans ses traits essentiaux. L’orage s’apaisa et les élections de 1908 pour le Landtag montrèrent que les majorités danoises avaient augmenté dans l’arrondissement menacé d’Aabeuraa-Sdnderborg. Le danisme avait résisté à l’épreuve et M. Tschirschnitz, le préfet de Sonderborg, homme d’âge et d’expérience, dit avec raison ces paroles amères : « J’ai travaillé pendant trente ans à germaniser le Slesvig. Ce sont trente années de ma vie qui n’ont servi à rien ».
1908-1914. La lutte pour la terre. — Ces six années furent de nouveau une période de travail pour les
(l) Accord conclu entre le Danemark et la Prusse pour déterminer la situation des hjemlôse (sans patrie). Ceux-ci sont des fils d’optants qui, à cause” des principes ditîérents inspirant la législation allemande et la législation danoise, et de certaines imprécisions du traité de Prague, ne sont ni Danois ni Allemands; ce sont aussi des fils d’ouvriers et de domestiques danois venus en Slesvig depuis la guerre. Les uns et les aulres se sont attachés au pays dans lequel ils sont fixés et voudraient pouvoir s’y établir sans crainte d’être expulsés à tout moment; mais l’administration ne leur accorde pas la naturalisation parce qu’on suppose qu’ils renforceraient le parti danois. Les persécutions dont ils ont été l’objet ont eu un caractère révoltant. La convention de 1907 n’a réglé la situation que d’un petit nombre d’entr’eux puisqu’il y en avait encore 2.000 au moment de la guerre. Depuis, pour les sauver du service militaire, le Danemark les a naturalisés en masse. (J. G.)
Slesvigois du Nord; dès lors les Allemands s’en prennent à la vie économique : ils veulent s’emparer des propriétés et faire reculer la population paysanne ; le prix du combat, ce sont les enfants et la terre.
Les Allemands comprennent que s’ils arrivaient à gagner la jeunesse, c’en serait bientôt fini de toute opposition; on se sert de la pure contrainte à la manière prussienne. La loi de 1888 qui interdit absolument l’emploi du danois à l’école, la tentative faite en 1900 pour soustraire les enfants à l’autorité de leurs parents, le projet d'interdire, de par la loi, aux jeunes gens la fréquentation des écoles postscolaires du Danemark, et, à cette fin, pendant les dernières années, rinstitution d’un enseignement / post-scolaire obligatoire, tout cela n’avait pas d’autre but. De telles mesures témoignent d’une singulière inintelligence de cette vérité que « le nom maternel est un nom céleste, aussi loin que bleuissent les flots (1) ». Il y a là une incompréhension singulière de l’âme du paysan jutlandais. Les Prussiens n’avaient pas encore complètement abandonné l’idée qu’ils pouvaient gagner le cœur de la jeunesse par l’enseignement post-scolaire obligatoire et par les naïfs essais qu’ils faisaient pour imiter les écoles pri-
(1) Ce sont les deux premiers vers d'une poésie'de Grundtvig qui se trouve, de même que d’autres cités plus haut, dans le Livy'e bleu de chansons; ce volume contient une série de chants populaires et de poésies des grands écrivains Scandinaves mises en musique, toutes inspirées par l’amour du Danemark, que les Slesvigois chantent en chœur dans leurs assemblées. (J. G.)
maires supérieures du Danemark; ils en fondait à Tinglev et à Nordborg; mais cette foi elle-même n’était pas très solide; il est tout naturel qu’on se soit alors tourné vers la question de la terre avec le sentiment instinctif que si l’on pouvait arracher le paysan à sa propriété il serait à la fois sans racine et sans courage. Le mouvement commence; on attire par les avantages économiques que trouve le paysan dont les affaires vont mal à emprunter à l’Etat. Ceux qui succombent à la tentation ont désormais pieds et poings liés ; une loi assure à la Prusse le droit de priorité en cas de vente d’une terre dont le propriétaire a eu recours à l’Etat et un droit de priorité à un prix relativement inférieur à la valeur de la propriété. On s’est rendu compte qu’il était impossible à l’Etat d’acheter les propriétés pour en chasser les possesseurs, mais dès lors on cherchera à exercer un contrôle sur les ventes de terre en raison du droit que l’on possède de s’emparer de toute propriété à vendre dont l’acheteur ne paraît pas suffisamment « national » au gouvernement. Enfin on applique la loi d’expropriation; mais il apparaît alors ce qui est arrivé si souvent déjà que lorsque les attaques deviennent plus violentes, la défense découvre de nouveaux moyens de parer les coups.
Les paysans s’unissent pour former V Union de crédit du Slesvig du Nord et ils fondent aussi la Défense de la terre. On accepte le combat imposé ;
on le soutient avec adresse et avec succès. La lutte pour la terre danoise a enrichi le gouvernement d’une nouvelle expérience, chèrement achetée comme les précédentes.
Les dernières années apportent aussi la désunion dans les rangs allemands; un certain nombre de prêtres, d’instituteurs et de paysans germanophiles rompent avec « l’Association allemande » et fondent « la Ligue de la paix » qui a bien pour but de germaniser mais qui veut se servir d’autres moyens que ceux qu’on a employés jusqu’alors.
Aux élections de 1912 elle présente son propre candidat dans la première circonscription, celle des arrondissements de Sdnderborg et d^Haderslev, sûrement acquis aux Danois. Telle est la situation au début de la fatale année 1914.
1914. Le pays. Le peuple. — L’expérience avait appris à l’Allemagne qu’il y avait un Slesvig danois en 1864 et que personne n’eût pu le contester. Mais à présent? Souvent, trop souvent, on entend des mots comme ceux-ci : Il vaut mieux qu’ils abandonnent la lutte... ils pourraient vivre tranquilles... Cela ne nous apportera que des difficultés de continuer à penser au Slesvig... Le pays sera économiquement ruiné si nos espérances se réalisent... Après tout il est allemand... Ne soulevons pas l’affaire de nouveau... De telles paroles ne sont pas le résultat de réflexions conscientes, mais on les répète par inintelligence,
étourderie, parce qu’on est superficiel; et pourtant « la question du Slesvig » est une question de vie ou de mort pour le Danemark, Il n’y aura pas de Danemark sans un Slesvig danois, pas plus qu’il n’y a de frontière sans une sentinelle.
Mais alors cette question se pose : Notre sentinelle est-elle aussi forte aujourd’hui qu’elle l’était au temps de nos pères?
Quelques faits parleront mieux que beaucoup de mots : La partie du Slesvig qui est située au nord de la ligne de partage historique et nationale qui va du fjord de Flensborg aux marais de Tonder a une étendue d’environ 70 lieues carrées et comprend les arrondissements de Haderslev, Aabenraa, Sdnderborg et Nord-Tdnder, de même que les paroisses de Bov, Hanved, Oversb et Valsbol de l’arrondissement de Flensborg, en tout 107 paroisses rurales, 6 bourgs et, y compris Flensborg, 5 villes. Aux dernières élections, dans ces districts 89 paroisses rurales ont donné une importante majorité danoise, dans une paroisse rurale il y a eu égalité, et dans 17 il y a eu une majorité allemande; 12 de celles-là se trouvent dans Nord-Tonder, une seule dans la circonscription Haderslev-Sbnderborg. A cela on répliquera : il y a pourtant une masse importante de germanophiles dans le Slesvig septentrional. Pour les arrondissements de S'ônderborg et d’Haderslev, on peut répondre par un non très net. Aux élections de 1912 la situation dans ces arrondissements de la première
circonscription était environ de 11.400 voix danoises contre 5.200 allemandes et 1.100 socialistes. Mais il faut se rappeler que tandis que les voix danoises sont celles de gens fixés depuis longtemps dans le Slesvig du Nord et indépendants de toute manière qui ont voté pour affirmer les droits des Danois, sur les 5.200 voix allemandes 2 à 3 mille sont celles d’employés, de fonctionnaires et d’autres personnes dépendant de l’Etat et qui, pour la plupart, n’habitent le pays qu'en passant, qui, en tous cas, dépendent des transformations de l’Etat allemand. Le reste, 2 à 3.000 voix, se partage ainsi : 1° commerçants et ouvriers allemands dans les villes; 2° fermiers et régisseurs prussiens à la campagne; 3° colons venus du sud et enfin, 4° les quelques paysans danois germanisés qui encore pour une grande part, en raison de leur Schleswig-Holsteinisme, se conforment aux avis des fonctionnaires allemands ; leur nombre peut être estimé à 8 ou 900, mais il diminue à chaque élection, car les jeunes gens dans les familles de lijemmetysker entrent généralement dans les rangs danois. On peut citer comme paroisse rurale typique celle où l’on compte de 100 à 120 voix danoises contre 10 à 15 allemandes, ces dernières se distribuant ainsi : 1° ladministrateur de la commune, danois germanisé; 2° le substitut de l’administrateur de la commune, également germanisé; 3° le gendarme; 4° deux ou trois fermiers ou gens qui ont reçu des prêts de l’Etat; 5° l’admi-
nislrateur d’un des nombreux domaines de l’ÉLat dans le Slesvig du Nord avec son cocher venu de Prusse orientale ou son bouvier, peut-être aussi quelque petit fermier; 6° les deux instituteurs de la paroisse; 7° le pasteur qui, ici comme partout, se sent fonctionnaire allemand; cela fait déjà 10 ou 12 voix allemandes sûres; il faut remarquer qu’on a pris là une paroisse où ne se trouvent ni douaniers, ni employés de chemin de fer, ni institutions d’Etat d’aucune sorte ni grande colonisation. Si Ton choisissait comme exemple une de ces paroisses, le nombre des voix allemandes, cela s’entend, serait plus grand, mais pour toutes il en est de même ; les gens qui donnent leur voix au député allemand n’appartiennent vraiment pas à la paroisse, leurs familles n’en étaient pas. Et, même parmi eux, il y a une évolution qu’on ne saurait nier. C’est par vingtaines que l’on compte des paroisses rurales comme celle dont nous venons de parler et dans quelquesunes il arrive que le nombre des voix allemandes aux élections est moindre que le nombre de fonctionnaires allemands. Tel est donc le résultat du travail de germanisation qui a duré un demi-siècle en dépit d’une émigration de 51.000 Danois et Danoises.
Accroissement des voix danoises. —Je vais donner maintenant quelques exemples de la transformation des opinions dans des districts où les Allemands se sont trouvés dans les meilleures conditions pour que
leur.nombre pût croître. Voilà par exemple le district de Yojens, croisement de lignes de chemin de fer allant au nord, au sud, à Test, à l’ouest et au sudest, station frontière et résidence d’une série d’employés et de fonctionnaires allemands. Aux élections du Reichstag de 1903, il y eut 106 voix danoises contre 197 allemandes, en 1907,119 danoises contre 109 allemandes, en 1912, 159 danoises contre 103 allemandes et de celles-là neuf dixièmes sont celles de gens dépendant du gouvernement allemand. Ne sont-ce pas des chiffres qui parlent par eux-mêmes?
Skærbæk, croisement de lignes de chemin de fer allant au nord, au sud, à l’est, établissement de grande industrie, centre d’activité du pasteur Jacobsen, ardent germanophile, comptait en 1898, 87 voix danoises et 97 allemandes. En 1903, il y a 123 voix danoises et 101 allemandes, en 1912, 153 voix danoises, 78 allemandes.
A Norre Vilstrup, il n’y a ni chemin de fer, ni fonctionnaires importants, mais le district a été sous l’influence de pasteurs fortement germanisés et sous celle des frères moraves de Ghristiansfeldt. En 1907 il s’y trouvait 14 voix danoises et 15 allemandes, en 1912, 25 danoises et 12 allemandes. Toftlund est le point de départ du travail de germanisation dans le centre du Nord-Slesvig; il y a beaucoup de colons, de fonctionnaires, d’employés de chemin de fer, etc. Depuis un demi-siècle il n’y a plus de majorité danoise ; mais la transformation dans le sens opposé
s’est opérée de la façon suivanle : 1907, 65 voix danoises, 104 voix allemandes, 1912, 104 voix danoises, 101 voix allemandes. Après de tels exemples qui sont pris entre beaucoup, qui pourrait soutenir qu’en Slesvig le danisme ait diminué?
Le tableau est moins brillant à mesure qu'on descend vers le sud dans les arrondissements d’Aabenraa, de Tonder et de Flensborg ou dans les villes. Il est à remarquer qu’en raison de l’émigration, la population rurale n’a pu ofïrir son contingent à l’accroissement des villes, que le boycottage du commerce et de la main-d’œuvre danoise a rendu les conditions de la vie très défavorables aux Danois, que. l’impossibilité presqu’absolue qu’il y a pour eux de profiter de l’enseignement universitaire a ouvert aux Allemands les carrières de médecins, d’avocats, d’instituteurs, etc. qu’enfin le socialisme a surtout fait des progrès dans la population danoise. Et malgré ces conditions défavorables le nombre des électeurs danois a monté en 1912 dans les villes de Flensborg, d’Haderslev, d’Aabenraa, de Sonderborg, de Tonder. A Haderslev, si l’on décompte les fonctionnaires il y a une majorité danoise. Dans les autres villes, Tonder excepté, les Danois joints aux socialistes ont la majorité absolue. Comme exemple du nombre croissant de voix danoises on peut citer la petite ville de Tonder où, il y a quelques années, on ne comptait que 10 à 12 voix danoises tandis qu’en 1912 elles sont montées jusqu’à 80. Dans les bourgs il y a un accrois-
sement proportionnel à celui des villes. Les élections de 1913 au landtag ont montré un progrès marqué du danisme et à Tonder, où la moitié de Tarrondissement, les 11 paroisses de la côte, ont une majorité danoise ferme (100 voix danoises contre 6 allemandes, 200 voix danoises contre 30, et ainsi de suite), il y a un groupe de paroisses de la lande qui montrent une augmentation significative du danisme, par exemple Tinglev où en 1907 il y avait 23 voix danoises, en 1912 49; même la seule paroisse qui en 1864 eût une majorité allemande et qui encore vers 1900 n'avait que 19 voix danoises, en a eu 74 en 1912.
En résumé aux élections au Reichstag de 1912 il y eut dans le Slesvig du Nord 16.559 voix danoises, tandis qu’il n’y en avait eu que 11.616 en 1886.
Le maintien de la langue danoise. — On fera peutêtre cette objection que ces chiffres ne répondent pas à une volonté décidée et consciente du peuple, mais sont le fruit de l’agitation qu’on entretient. On peut répondre facilement. Croit-on quHl soit possible
entretenir pendant 50 ans, parmi une poputation paysanne, une agitation accompagnée d'un progrès marqué si ce progrès n'est pas ta manifestation d'un sentiment profond de cette poputation^. Est-ce uniquement dans les élections que s’exprime la danisme? Considérons seulement les tentatives faites pour anéantir notre langue et la résistance opposée par
notre peuple qui n’a jamais cessé de croire en son bon droit.
LEcole est complètement germanisée, tout enseignement privé intei'dit, mais les écoles supériéures populaires du Danemark sont proportionnellement aussi fréquentées par les Slesvigois que par les autres Danois; les Slesvigois y viennent par centaines .
L'Eglise n’est pas encore complètement germanisée puisqu’il y a encore une série de paroisses où l’on prêche toujours en danois ou alternativement en danois et en allemand; mais une grande partie de la population bâtit ses propres églises, entretient ses propres prêtres et les relations de ces communautés avec la vie religieuse danoise sont étroites et vivantes, comme tous les autres liens d’ordre spirituel avec la patrie.
Le droit de réunion est menacé parce qu’on empêche les auberges et les autres lieux publics d’abriter les assemblées danoises, si peu politiques qu’elles soient. Mais le Slesvig élève, paroisse par paroisse, les « maisons d’assemblée » avec ses propres ressources; elles lui coûtent environ un million de marks.
La presse danoise a été maintes fois condamnée et durement châtiée par le gouvernement et les tribunaux allemands et pourtant elle s’est répandue de plus en plus.
Tout a été mis en action de la part de la Prusse
pour s’assurer la terre, l’achat des domaines, le fermage, les prêts aux cultivateurs dans les conditions que nous avons indiquées, la colonisation, les expulsions. Il n’y a pourtant qu'une très petite partie des propriétés slesvigoises qui aient passé dans les mains allemandes. Même des grandes propriétés auxquelles, du côté allemand, on attachait une importance particulière, il n’y a qu’un sixième qui soit allemandes aujourd’hui et parmi celles-là 34 sont domaines de l’Etat.
La loi communale prussienne a privé la population danoise de sa part dans l’administration municipale. Avec le cens élevé qui favorise les fonctionnaires, les villes, dans l’arrondissement d’Haderslevpar exemple, envoient au conseil d’arrondissement 4 membres allemands ou à tendances allemandes, les grands propriétaires (de 30 à 40 parmi lesquels une petite majorité est germanophile) élisent 10 membres allemands, mais les districts ruraux, avec 50.000 habitants environ, élisent 10 membres danois; il y a quelques années ils n’élisaient que 2 membres et 2 membres allemands.
Est-ce que tout cela ne montre pas qu’en 1914 il y avait un Slesvig danois plus fort et plus conscient que jamais'l
L’orage s’est levé et des nuages sombres se sont étendus sur l’antique terre danoise; la lumière et Tombre ont passé successivement dans l'âme des Danois du Slesvig. Mais le pays regarde résolument
l’avenir en répétant les paroles de Junggreeri (1) dont il comprend la justesse « que la dernière page de l’histoire du Slesvig n’est pas écrite. » Depuis 1864, c’est la troisième génération qni arrive à l’âge d’homme ; elle est née et elle a grandi à l’ombre de Taigle allemand, mais elle a appris àne jamais céder. Il n’y a pas de lieu au monde qui renferme autant de souvenirs de luttes, de défaites et de -victoires que ce pays, pas de lieu où la parole et la pensée soient aussi danoises, car celui-là seul a un véritable amour de sa langue et de sa patrie, de son peuple et de son foyer qui a voué sa vie à leur défense.
Les générations ont disparu les unes après les autres, mais elles n’ont pas été inactives et de leurs tombes partent des fils invisibles qui s’étendent jusqu’aux landes brunes, jusqu’aux prairies des bords de la Kongeaa, jusqu’aux frontières du Danemark; si ces liens qui nous attachent par un profond sentiment de reconnaissance et d’amour à ceux qui ont combattu notre combat venaient à se briser, l’âme du Danemark en mourrait.
Le Slesvig pendant la guerre. — On ne peut imaginer un sort plus triste que celui du Slesvig pendant ce temps-ci. Après de longues années de peine, on était devenu plus fort et plus nombreux qu’en aucun
(1) L’un des fondateurs de la Ligue de la langue en 1880. Il a été député au Reichstag après Krüger et Ahlmann. Depuis, Gustav Johannsen et Jessen ont successivement représenté les Danois au Reichstag où siège aujourd’hui à leur place M. H. P. Hanssen. (J. G.)
temps. Aujourd’hui il y a 25.000 Danois de moins que dans l’été 1914. Les tombes de beaucoup d’entr’eux sont dispersées dans les plaines de Pologne, dans les prairies des Flandres; la grande douleur s’est ajoutée à la grande injustice. Le Sonderburger Zeitung (1) a écrit : « La mort unit, le sang lie; le temps est venu où l’espérance qui a survécu à tout, à rindiirérence du Danemark, aux persécutions allemandes, doit disparaître ». Oui, le sang lie et la mort unit, le sang d’Isted, la mort deDybbol (2j uniront éternellement le Danemark et le Slesvig. Les plus grands sacrifices ont été faits, les meilleurs d’entre les Slesvigois sont tombés au cœur de la lutte, Hans Krüger et Junggreen, Gustav Johannsen et Jessen, et aujourd’hui c’est la nouvelle jeunesse, la meilleure, la génération sur laquelle se fondaient toutes les espérances qui est fauchée. Aujourd’hui l’hiver règne là-bas, aü delà des frontières, mais une chose permet de supporter le froid de l’hiver, c’est l’attente du printemps. Le sol verdira un jour sur les tombes. Puissent les roses les plus rouges et les lys les plus blancs (3) les couvrir de leur ombre !
(1) Journal allemand de Sdnderborg.
(2) Isted, bataille gagnée le 25 juillet 1850 par le Danemark sur les révoltés Schleswig-holsteinois soutenus par la Prusse. Dybbb’l, Düppel en allemand, ouvrage fortifié situé à l’est de Flensborg, pris par l’armée prussienne le 14 avril 1864 après une longue et courageuse résistance ; ce fut la bataille décisive de la guerre des duchés qui assura la victoire delà Prusse et de PAutriche. (J. G.)
(3) Le rouge et le blanc sont les couleurs du Danebrog, le drapeau danois.