Livre Jaune, n
aucune nouvelle que les armées autrichiennes eussent franchi la frontière serbe. J'ai prié l'Ambassadeur de transmettre au Chancelier mes remerciements pour la teneur amicale de cette communication. Je l'ai informé des mesures militaires prises par la Russie, dont aucune, lui dis-je,n'étaitdirigée contre l'Allemagne ; j'ajoutai qu'elles ne préjugeaient pas non plus des mesures agressives contre l' Autriche- Hongrie, ces mesures s'expliquant parla mobilisation de la plus grande partie de 1 armée austrohongroise.
L'ambassadeur se prononçant en faveur d'explications directes entre le Cabinet de Vienne et nous, je répondisque j'y étais tout disposé, pour peu que les conseils du Cabinet de Berlin dont il parlait trouvassent écho à Vienne.
En même temps je signalai que nous étions tout disposés à accepter le projet d'une conférence des quatre Puissances, un projet auquel, paraissait-il, l'Allemagne ne sympathisait pas entièrement.
Je dis que, dans mon opinion, le meilleur moyen pour mettre à profit tous les moyens propres à produire une solution pacifique consisterait en une action parallèle des pourparlers d'une conférence à quatrede rAUemagne, de la France, de l'Angleterre et de l'Italie et d'un contact direct entre TAutriche-Hongrie et la Russie, à l'instar à peu près de ce qui avait eu lieu aux moments les plus critiques de la crise de Tan dernier.
Je dis à l'Ambassadeur qu'après les concessions
faites par la Serbie, un terrain de compromis pour les questions restées ouvertes ne serait pas très difficile à trouver, à condition toutefois de quelque bonne volonté de la part de l'Autriche et à condition que toutes les Puissances usent de toute leur influence dans un sens de conciliation.
(Communiqué aux Ambassadeurs en Angleterre, en France, en Autriche-Hongrie et en Italie.)
L'Allemagne faisait enfin ce que l'Europe lui demandait en vain depuis cinq jours ; elle mettait — ou semblait mettre — son autorité au service de la paix et non de l'Autriche. Gomment s'explique ce nouveau revirement? C'est encore un mystère. Une explication probable serait que les deux gouvernements alliés se soient aperçus, le 28, que la Russie ne céderait pas, cette fois, aussi facilement qu'en 1909. La dépêche 42 du Livre Rouge, envoyée le 28 par le comte Berchtold à l'ambassadeur d'Autriche à Berlin le prouverait. Je traduis cette dépêche, qui est un document important :
Je prie Votre Excellence de se rendre immédiatement chez le Chancelier de l'empire et lui faire la communication suivante :
Nous apprenons que la Russie fait des préparatifs militaires considérables... Dans de telles circonstances, je prie vivement le Cabinet de Berlin de prévenir à Tammô/e la Russie, que la mobilisation de ces circonscriptions militaires (Kiew, Moscou,
Odessa, Kazan) serait une menace pour TAutriche- Hongrie et que par conséquent les deux empires alliés devraient répondre par des mesures analogues. Pour faciliter à la Russie une éventuelle résipiscence, la démarche devrait être faite par l'Allemagne seule : l'Autriche-Hongrie serait naturellement prête à s'y associer.
Cette dépêche prouve que le gouvernement autrichien commença le 28 à s'inquiéter des intentions de la Russie et qu'il pria l'Allemagne de répéter le coup de 1909. On peut donc supposer, si on ne veut attribuer à l'Allemagne des desseins d'une perfidie trop profonde, que le gouvernement allemand se soit aperçu, le 28, que la situation devenait menaçante, et que devant le formidable danger il ait eu un moment d'hésitation.
L'autorité de l'Allemagne en Europe était très grande encore à ce moment. 11 en est d'autant plus surprenant que l'Autriche-Hongrie n'ait tenu aucun compte des conseils de son alliée, au moment même où elle lui demandait un service d'une telle importance. Et pourtant il en fut ainsi. Dans la matinée du 29, pendant que les ambassadeurs allemands à Paris et à Saint-Pétersbourg tenaient
de si beaux propos, arrivait à Saint-Pétersbourg la réponse du comte Berchtold, qui refusait de soumettre à une discussion la note de la Serbie. Laconversation entre Vienne et Saint-Pétersbourg, conseillée par l'ambassadeur d'Allemagne, devenait donc impossible '. Que fait alors l'Allemagne ? Elle proteste ? Elle insiste auprès de l'alliée ? Non, elle se résigne. Le chancelier de l'Empire allemand exprima à l'ambassadeur d'Angleterre son vif regret du refus de l'Autriche ; il ajouta que, comme l'Autriche ne faisait la guerre que pour se garantir contre le manque de sincérité des Serbes, il avait conseillé au gouvernement allié de déclarer cette intention avec la clarté nécessaire pour rendre impossible tout malentendu ° ; et ce fut tout. Mais l'Europe ne savait pas, pendant la matinée du 2i, que l'Autriche avait déjà demandé à l'Allemagne de répéter le coup de 1909 ; elle n'avait aucun motif de douter de la sincérité du chancelier... Gomme la clé de la situation était à Berlin, ainsi que M. Sazonoff l'avait dit, on continua à travailler pour la paix avec énergie et confiance. M, Viviani télégraphia d'urgence à Londres que, « vu la cessation des pourparlers directs entre Pétersbourg et Vienne, il était nécessaire que le Cabinet de Londres renouvelât le plus tôt possible, sous telle ou telle