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Mais même après cet immense effort, Vulcain n'a pas cessé de fatiguer la terre allemande des coups de son marteau. L'Allemagne a forgé en 1913 près de 17 millions de tonnes de fer ; la Belgique 2.760.000, et la France, qui depuis quelques années cherche à regagner le temps perdu, plus de 5 millions. Mais si l'on songe que les plus riches mines de charbon et de fer et les forges les plus vastes de la France sont situées dans les régions que les armées allemandes occupent en ce moment, on comprend aisément que, une fois la sidérurgie belge et la partie la plus importante de la sidérurgie française incorporées à la sidérurgie allemande, il n'y aurait plus au monde que trois peuples fabricants de fer : les Américains au delà de l'Atlantique, les Allemands au cœur de l'Europe continentale, les Anglais dans la petite île qu'un étroit bras de mer sépare de la côte européenne. L'industrie américaine tiendrait encore le premier rang, mais l'industrie allemande la suivrait de très près et entre ces industries si puissantes, la métallurgie anglaise

apparaîtrait comme une petite maison serrée et presque écrasée entre deux édifices gigantesques. Qui ne voit dès maintenant les conséquences ? Qui ne voit que la puissance allemande déborderait sans frein sur l'Europe et sur le monde ? Cet empire consacré à Mars et à Vulcain, peuplé de 80 millions d'hommes et placé au cœur de l'Europe, dominerait le vieux monde par l'or et par le fer. Toutes les industries, qui en Europe emploient le fer comme matière première en dépendraient, c'est-à-dire toutes les industries mécaniques, dont sont plus ou mois tributaires toutes les autres industries, à l'exception de certaines industries chimiques. Les marines marchandes française et italienne disparaîtraient presque des mers et à leur place la marine allemande se dresserait seule, gigantesque, en face de la marine anglaise. Seule parmi les nations de l'Europe continentale, l'Allemagne pourrait encore construire des chemins de fer dans les pays nouveaux. Enfin l'Empire allemand menacerait l'Europe entière, de son centre même, comme un grand camp retranché, prête à l'offensive vers tous les points de l'horizon. Combien de corps d'armée l'Allemagne pourrait-elle mettre sur pied, lorsqu'elle se serait accrue en hommes et en richesses, qu'elle serait devenue maîtresse des plus riches mines de charbon et de fer et arbitre de la sidérurgie et des industries mécaniques sur le continent ? N'aurait-elle pas alors tous les

moyens — les hommes, l'argent, les ports — pour s'apprêter à arracher à l'Angleterre le trident des mers? L'Angleterre sera aussi riche et aussi forte que l'on veut, mais elle compte à peine plus de 40 millions d'habitants et elle devrait affronter un empire de 80 millions !

Au point de l'histoire où nous sommes arrivés, en ce siècle de fer et de feu, la Belgique est aujourd'hui la clef de l'Europe et par suite du monde entier. Si la Belgique tombait au pouvoir de l'Allemagne, l'Allemagne serait demain l'arbitre de l'Europe et après-demain peut-être du monde. Il ne pouvait donc être douteux que l'invasion de la Belgique serait le commencement de la plus terrible guerre que le monde ait vue, car, dans cette guerre où l'Allemagne, où la France et l'Angleterre ensemble, devront s'effondrer en une ruine immense, l'Allemagne ne pourra garder la Belgique que si ses armées arrivent non seulement à Paris, mais même à Lyon et à Londres ; la France et l'Angleterre ne pourront en venir à des transactions pour la Belgique et devront à n'importe quel prix chasser les Allemands du petit royaume conquis par trahison, même si des fleuves de sang devaient couler. La bataille décisive de la guerre européenne aura lieu en Belgique et en France ; elle a même déjà commencé, depuis les premiers jours de septembre flOlij, car les innombrables combats partiels près des tranchées qui ont suivi la grande bataille rangée de la Marne ne sont

qu'une seule et même bataille, la plus longue, la plus obstinée, la plus sanglante que l'histoire ait connue : la nouvelle bataille de \Yaterloo, qui se reproduit après un siècle dans les mêmes lieux, mais sur un champ de bataille plus vaste et qui doit décider si au cœur de l'Europe, se formera, oui ou non, un immense empire germanique, l'emportant sur tous les autres Etats du continent et assez fort désormais pour pouvoir ambitionner une sorte d'hégémonie mondiale.

Il semble donc que ce ne soit pas sans raison que les nations qui, jusqu'au début de la guerre européenne, avaient été amies de l'Allemagne et portées à l'admirer, comme l'Italie, se soient ellesmêmes peu à peu éloignées d'elle. Mais l'annexion de la petite Belgique et l'arrondissement de la frontière allemande aux dépens de la France ne seraient pas les seuls effets d'une victoire allemande. Si l'Allemagne, alliée de l'Autriche et de la Turquie, l'emportait au point de pouvoir imposer à ses adversaires sa volonté, elle ne se contenterait pas de la Belgique et de quelques lambeaux de territoire français ; elle voudrait s'élargir ainsi aux dépens de la Russie, et avec elle s'élargirait l'Autriche aux dépens soit de la Russie, soit de la Serbie. Mais un tel triomphe accroîtrait l'autorité de l'Allemagne dans le monde. L'Allemagne serait admirée comme le modèle en toutes choses, plus encore qu'elle ne l'était avant la guerre européenne. Qui oserait encore penser que tout n'est

pas parfait chez une nation qui, alliée seulement avec TAutriche et la Turquie, aurait vaincu la France, l'Angleterre, la Russie, la Belgique, la Serbie et le Japon? Nous verrons donc, dans l'essai suivant, quels effets il y aurait encore lieu d'attendre d'une victoire de l'Allemagne.

L'équilibre moral de l'Europe

Le rapport secret de Fétat-major à l'empereur d'Allemagne, du 19 mars 1913, que le gouvernement français a pu se procurer et dont il a publié la traduction dans le Livre Jaune, se termine ainsi :

« Tels sont les devoirs qui incombent à notre armée et qui exigent un effectif élevé. Si l'ennemi nous attaque, ou si nous voulons le dompter, nous ferons comme nos frères d'il y a cent ans; l'aigle provoqué prendra son vol, saisira l'ennemi dans ses serres acérées et le rendra inoffensif. Nous nous souviendrons alors que les provinces de l'ancien Empire allemand : comté de Bourgogne et une belle part de la Lorraine, sont encore aux mains des Francs; que des milliers de frères allemands des provinces baltiques gémissent sous le joug slave. C'est une question nationale de rendre à l'Allemagne ce qu'elle a autrefois possédé. »

Si donc l'Allemagne remportait la victoire sur

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la Russie, elle annexerait à l'empire germanique les provinces baltiques qui appartiennent aujourd'hui à l'empire moscovite. Mais la victoire de l'Allemagne serait en même temps celle de l'Autriche-Hongrie qui annexerait certainement la Serbie. Et qui pourrait douter que l'Autriche- Hongrie et l'Allemagne ne resserreraient encore davantage après la victoire les nœuds de l'alliance, pour jouir en paix de leurs conquêtes sanglantes ? Mais quiconque regarde une carte géographique découvre du premier coup d'oeil que l'Europe serait alors comme coupée par le milieu par deux immenses empires germaniques qui, contigus et alliés, formeraient comme un grand pont allemand de la Baltique à l'Adriatique en attendant de se prolonger jusqu'à la mer Egée. Placés au cœur de l'Europe et par suite dans une situation centrale, contigus, peuplés ensemble de 140 millions d'habitants, grandis en prestige, formidables par les armes sur terre et sur mer, maîtres du charbon et du fer, dominant les routes du Nord et du Sud, de l'Orient et de l'Occident, les deux empires alliés pourraient non seulement s'imposer aux Slave et aux Latins qui peuplent le reste du vieux monde, mais même élever la tête et parler d'une voix menaçante aux autres continents.

Placés au cœur de l'Europe, dans une situation centrale, et contigus, ai-je dit. 11 faut considérer ce fait avec une attention particulière, car il est d'une grande importance. Deux Etats alliés et contigus

qui sont assaillis en cercle, comme il advient dans cette guerre, se trouvent dans une situation ou très bonne, ou très mauvaise. Très bonne, s'ils sont forts, parce que de cette position centrale ils peuvent vaincre séparément leurs ennemis et mettre complètement à profit la victoire remportée sur des adversaires séparés. Très mauvaise, s'ils sont faibles, parce qu'ils peuvent au moment décisif être assaillis en même temps de plusieurs côtés, de telle sorte qu'ils ne parviennent pas à parer les coups qui pleuvent de droite et de gauche, de face et de dos. Il en résulte que si les empires germaniques l'emportent, ils doivent par raison géographique l'emporter à fond.

Les effets moraux, politiques, intellectuels qui en résulteraient seraient nombreux et graves. Déjà la guerre de 1870 suffît à remettre en vogue le principe autoritaire et monarchique qui déclinait depuis la Révolution française. Il y a peu d'hommes d'Etat en Europe qui n'aient songé dans le fond de leur âme, après 1870, à imiter Bismarck. Que de caricatures du premier chancelier allemand ont affligé l'Europe depuis quarante ans ! Supposer que les peuples de l'Europe puissent s'aimer, se respecter et vivre en paix, fut considéré comme une naïveté indigne d'un homme d'État sérieux. Croire la guerre éternelle et fatale en Europe fut le premier devoir de tout homme ambitionnant de gouverner ses semblables. L'Europe dut endosser tant d'armes qu'elle ne pouvait

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presque plus en supporter le poids; et il n'y eut pas moyen, malgré le désir de tous, d'assurer au vieux monde une paix moins coûteuse et moins précaire. Mais il n'est pas douteux que le mal, déjà insupportable, s'aggraverait encore si l'Allemagne l'emportait de nouveau. Guillaume II deviendrait le modèle des souverains et la conquête de la Belgique passerait pour une prouesse. Il faudrait ou bien se résigner à vivre dans une immense caserne, ou se préparer à de nouvelles guerres très sanglantes, ou attendre le salut d'une révolution. Aux grands maux les grands remèdes, dit le proverbe.

Mais peut-être faudrait-il craindre un péril encore plus considérable. Après une nouvelle victoire, l'Allemagne et tout ce qui est allemand jouiraient d'un plus grand prestige dans le monde, c'est-à-dired'un prestige trop grand. Les Allemands sont certainement doués de diverses qualités ; ils ont fait beaucoup de choses dignes d'admiration et peuvent revendiquer une place importante dans la hiérarchie des nations. Mais eux non plus ne sont pas parfaits et par suite ils constituent un mauvais modèle, si les hommes s'en éprennent trop et veulent le suivre trop servilement. Ce qui du reste n'advient pas seulement des Allemands, mais peut-être plus vite et en proportion plus grande d'eux que des autres peuples, parce qu'ils pèchent surtout par l'exagération. Erasme de Rotterdam appelait Luther « le docteur hyperbo-

lique ». Nous pourrions appeler l'Allemagne « la nation hyperbolique ». Emportée par une sorte de vigueur déréglée, elle va trop souvent au delà de ce qui paraît aux autres peuples la juste mesure ; elle confond ce qui est colossal et gigantesque avec ce qui est grand; elle tente des entreprises impossibles; elle se plaît àalleràl'encontre de la raison modeste et habituelle des choses, et spécialement depuis un siècle elle se vante d'exagérer tous les principes de civilisation que nos temps vont créant peu à peu, même au risque de les changer, comme il est arrivé plus d'une fois, en tourments et en périls.

Que de cas l'on pourrait citer 1 Quel est, par exemple, le principe qui régit l'industrie moderne, cette nouvelle industrie qui aux mains de l'homme, très habiles mais lentes, a substitué les machines, très rapides mais grossières, mues par la vapeur et par l'électricité ? Accroître la quantité des objets fabriqués au détriment de la qualité. Notre époque ne sait plus fabriquer ni les merveilleuses étoffes, ni les meubles magnifiques et très solides, ni les bibelots charmants des xwu^ et xvnf siècles, mais en revanche elle fabrique des quantités beaucoup plus grandes de toutes choses en un temps beaucoup plus court et elle en remplit toutes les maisons. Mais l'Angleterre et la France avaient appliqué ce principe avec une certaine modération et une certaine mesure ; elles avaient, il est vrai, altéré la qualité des objets pour en augmenter la quan-

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tité et en diminuer le prix, mais non au delà d'une certaine limite... Les Allemands au contraire ont outrepassé les bornes sans scrupules, en inaugurant l'ère de la camelote, en débitant à vil prix dans toutes les parties du monde des contrefaçons faites à la hâte et de mauvaise qualité, en cherchant à l'emporter sur leurs rivaux par l'apparence et le bon marché, en sacrifiant en un mot la qualité à la quantité, bien plus que les Français et les Anglais n'eussent osé le faire. Français et Anglais en ont fait aux Allemands de vifs reproches, en partie à tort, en partie à raison. A tort, parce que les Allemands ont fait aux industries anglaises et françaises ce que les Anglais et les Français avaient fait eux-mêmes aux anciennes industries manuelles: ils ont vulgarisé encore plus, pour en répandre l'usage et ont détérioré davantage, les objets que les Anglais et les Français avaient commencé à détériorer. A raison, parce que dans leur avidité de s'enrichir hâtivement les Allemands n'aperçoivent plus, semble-t-il, la limite au delà de laquelle, en continuant à augmenter la quantité au détriment de la qualité, la vie doit perdre toute couleur et toute saveur : car la qualité — la beauté ou la bonté des choses — est le sel et le condiment de la vie, ce qui diversifie l'aspect de l'univers, réveille et satisfait toujours de nouveaux désirs, chasse de la vie l'ennui et la satiété. Qu'est-ce que la civilisation, sinon une amélioration du monde ? Pourrions-nous appeler une abondance de choses

chaque jour plus médiocres d'un autre nom qu'une barbarie grasse et riche ?

Les institutions militaires, qui sont actuellement en vigueur en Europe, offrent un autre exemple lumineux de l'exagération germanique. Au xviTT* siècle les armées européennes étaient constituées en majeure partie de soldats de métier. Les armes étaient alors une profession. Ce fut la Révolution française qui renouvela de l'antiquité le principe, aujourd'hui reconnu et accepté par toute l'Europe, exception faite de l'Angleterre, que le service militaire est un devoir civique de tous les citoyens. De là la conscription. Mais toutes les autres nations d'Europe — et en premier lieu la France — n'ont appliqué ce principe, jusqu'à 1870, qu'avec beaucoup de modération, en se bornant à réunir des armées pas trop nombreuses, en n'imposant l'obligation du service qu'à une partie de la population et en tenant celle-ci sous les armes pour un temps assez long. L'Allemagne au contraire s'efforça, depuis l'époque des guerres napoléoniennes, d'appliquer le principe opposé : réduire le temps de service en appelant sous les armes le plus grand nombre de citoyens possible. En 1870 déjà les soldats allemands servaient trois ans et les soldats français, cinq. Mais l'Allemagne put mettre en campagne environ un million d'hommes pendant que la France n'en mettait que 750.000 environ, et comme elle avait remporté la victoire, le monde crut qu'elle avait

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eu raison. Depuis lors, grâce à l'autorité que lui avait conférée la victoire, elle a pu appliquer jusqu'à ses dernières conséquences ce principe, qui n'était pas le sien, et obliger les autres nations — la France y compris — à la suivre, bille a réduit le service militaire à deux ans, elle a augmenté sans trêve l'armée de première ligne, elle a exercé et encadré les réserves, des plus jeunes aux plus vieilles, elle a armé vraiment la nation de manière à pouvoir mener à la guerre non plus la partie la plus jeune du peuple, comme en 1870, mais t^^y^s hommes déjà valides et encore valides, des jeunes gens de 17 ans aux hommes de 48 ans. Et ainsi, les Allemands donnant l'exemple et les autres peuples les imitant, les armées se sont accrues de telle sorte en nombre et en masse pendant les trente dernières années qu'elles ne peuvent presque plus se mouvoir, et qu'entravées par leur propre grandeur elles combattent dans le siècle de la vapeur et de l'électricité avec une lenteur de mouvements qui rappelle les guerres de positions des siècles passés. Ces armées ne peuvent se mouvoir rapidement et mettre vite fin à la guerre parce que ce sont des colosses. Exagérés au-delà d'une certaine mesure, les principes militaires de la Révolution française se stérilisent ainsi : et même ils se retournent contre une époque qui, considérant en toutes choses le temps comme très précieux, aurait besoin d'armées capables surtout de terminer la guerre avec rapidité. A

cette condition seule les immenses sommes d'argent dépensées en armements auraient été bien dépensées. Des armées, qui, fût-ce même pour résoudre les questions les plus graves de la politique mondiale, obligent l'Europe à combattre pendant des années, font de la guerre un cataclysme épouvantable.

Je n'ai cité que ces deux exemples pour ne point m'étendre trop sur ce sujet. Mais à eux seuls ils nous autorisent peut-être à en déduire une conclusion. Le peuple allemand a été pendant le siècle dernier très actif, très envahissant, très ambitieux; il a réussi à acquérir, par des efîbrts persévérants, une grande autorité dans le monde entier, et comme il est arrivé à tous les peuples au temps de leur plus grande puissance, il a fait de cette autorité un usage tantôt bon, tantôt mauvais ; mais nous sommes arrivés en ce moment à un point où il semble qu'il soit de lintérôt de tous — et de l'Allemagne elle-même — que cette autorité ne s'accroisse plus. 11 importe grandement à tous les peuples de l'Europe et de l'Amérique, que l'Allemagne, exaltée par des nouvelles victoires, ne renforce pas davantage dans le monde, la manie du colossal, l'admiration de la force, la frénésie de la quantité, l'orgueil de la richesse, la vertige de la rapidité, le préjugé de la nouveauté. Le monde moderne n'a pas seulement besoin de richesses, de jouissances, de fer, de machines, de puissance, de science, mais aussi

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d'équilibre, de mesure, d'un sens plus profond, plus sûr, plus clair du bien et du mal. Car le bien et le mal se confondent étrangement dans l'esprit des hommes depuis un certain temps. Nous croyions être tous chrétiens et civilisés : et en quelques mois de guerre nous avons vu non seulement des horreurs que nous croyions effacées pour toujours de l'histoire de l'Europe, mais nous en avons entendu de si étranges justifications, que nous sommes obligés de nous demander avec épouvante, si la science et l'habileté technique dont nous sommes si fiers ne pourraient pas couvrir une affreuse barbarie. Comment cette surprise s'expliquerait-elle, si 1 homme, trop préoccupé d'accroître ses richesses et d'étendre son pouvoir sur la nature, ne s'était négligé lui-même et n'avait cessé de veiller sur ces instincts féroces et pervers qui s'endorment parfois, mais ne meurent jamais ?

11 est surtout nécessaire que ce culte de la force, que l'Allemagne avait mis à la mode après 1870, décline ; car les armements des quarante dernières années et la conflagration européenne n'ont été que deux rites de ce culte sanguinaire. Si après cette guerre les peuples de l'Europe ne se mettent pas à relever les autels de la Paix et de la Justice, autour desquels la génération de 1848 s'était réunie pendant quelque temps, sérieuse et grave, conduite par ses poètes et ses meilleures hommes d'Etat ; s'ils ne reconnaissent

pas tous, même les plus forts, que les autres, même les plus faibles, ont le droit de vivre et de progresser indépendamment, selon les traditions et le génie de leur race, l'Europe ne pourra jamais jouir dune paix longue et sûre et par suite elle retombera dans la barbarie. On ne peut assurer la paix au monde par le seul équilibre des forces adverses, parce que l'équilibre des forces est une hypothèse qu'il faut vérifier de temps à autre par la guerre, comme on le fait aujourd'hui : on doit l'assurer en reconnaissant loyalement, sous certaines conditions précises, le droit des peuples, grands et petits, à l'indépendance et à la liberté. Mais comment la religion de la force, qui nie ce droit, pourrait-elle déchoir en Europe, si l'Allemagne était de nouveau victorieuse, et cette fois de la moitié de l'Europe ?

J'ai dit qu'il était nécessaire que Tautorité de l'Allemagne ne s'accrût pas encore dans le monde, même dans l'intérêt de l'Allemagne. L'affirmation n'est paradoxale et étrange qu'en apparence. Quel a été en effet le défaut qui pendant les quarante dernières années a gâté le caractère allemand, qui a poussé l'Allemagne à déchaîner sur l'Europe cette guerre terrible et qui l'empêche encore de comprendre la gravité du bouleversement auquel elle a mené le monde ? L'orgueil. Les victoires de 1866 et de 1870, Faccroissement rapide de la population et de la richesse, le développement de certaines industries et principalement de

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la métallurgie, l'admiration que tous les autres peuples professaient pour sa science, pour sa législation sociale, pour son armée et pour sa marine, ont mis sa sagesse à une rude épreuve. Le peuple allemand n'a pas résisté à tant de bonheur. Il s'est imaginé être le maître de tous les peuples de l'Europe ; le plus cultivé, le plus moral, le plus actif, le plus valeureux, le plus laborieux et le plus fort, et s'étant persuadé qu'il était le premier, il a vu de toutes parts des persécuteurs et des ennemis. Les autres peuples ne lui rendaient pas dûment justice par envie, par ignorance, par jalousie ; il devait donc veiller, défendre son hégémonie, que des peuples inférieurs tâchaient de lui enlever par ruse. Et un jour il a déclaré la guerre à TEurope.

L'Allemagne a donc elle aussi besoin de se recueillir et de se convaincre qu'il y a au monde des peuples qui, s'ils lui sont inférieurs en certaines choses, lui sont supérieurs en d'autres, et des peuples qui, même en lui étant inférieurs en tout ou presque tout, ont aussi le droit de vivre, de travailler, de s'améliorer. Qu'arriverait-il au contraire si cet orgueil, déjà trop grand, était exalté par de nouvelles victoires ? L'époque et la civilisation dans lesquelles nous vivons ne pourraient tolérer un grand empire universel dominant tous les autres États d'un continent. Les temps anciens purent se soumettre à l'Empire universel de Rome, l'admirer et le vénérer, parce que l'or-

gueil, l'ambition, la cupidité et toutes les passions humaines qui s'exaltent le plus facilement étaient alors contenues par les traditions, par la religion, par la culture artistique et philosophique, par la pauvreté et l'ignorance même dans lesquelles vivaient les hommes. Un empereur romain était une créature modeste en comparaison du plus humble d'entre nous, parce que de tous côtés, hommes et choses l'avertissaient sans cesse de ne pas trop présumer de lui-même, de son intelligence, de sa fortune, de sa puissance.

Aujourd'hui il n'en est plus ainsi; aujourd'hui le monde est riche, savant et puissant. 11 ose critiquer les traditions, faire et défaire les Etats, demander compte à Dieu de ses commandements et à la Nature de ses lois. La littérature, la philosophie et ce qu'on appelle l'esprit du temps, exal" tent, au lieu de contenir, l'audace, l'orgueil, l'ambition, la cupidité des hommes. C'est pourquoi il est nécessaire qu'une sorte d'équilibre moral subsiste dans le monde, que chaque peuple sente sa puissance limitée par celle d'autres peuples également forts, intelligents et savants. Si un peuple devenait assez puissant pour dominer tous les autres, l'équilibre moral du monde serait rompu pour toujours ; et ce peuple, en des temps déjà si enclins aux excès, deviendrait le Nabuchodonosor des nations.

Notre génération, bien que le Nabuchodonosor des peuples n'existe point encore, a fait la guerre universelle. N'est-ce point suffisant ?

m L'Équilibre politique de l'Europe

Les bruits les plus disparates courent au sujet de la paix que l'Angleterre, la France et la Russie imposeraient à l'Allemagne si elles étaient victorieuses. 11 est certain que la France réclamera l'Alsace et la Lorraine, car le gouvernement français l'a déjà déclaré à plusieurs reprises. Beaucoup de gens doutent en revanche que la Russie maintienne sa promesse de rouvrir le tombeau dans lequel la Pologne gît, enterrée vivante, depuis plus d'un siècle. Quant à l'Angleterre, on ne sait rien de précis, mais on discourt, discute et divague d'autant plus. L'un dit qu'elle veut constituer un royaume de Hongrie et un royaume de Bohême indépendants, un autre prétend qu'elle veut réunir en un seul Etat, en les séparant de l'Empire, les provinces allemandes de l'Autriche et les Etats méridionaux de la Confédération germanique ; certains affirment qu'elle ne touchera pas à l'Empire allemand, mais qu'elle imposera une sorte de désarmement et certaines condi^

tions — traités de commerce et de navigation, conventions concernant les brevets, etc. — qui empêcheraient rAllemagne de trop développer son industrie, comme elle le fait depuis trente ans, en exagérant le principe moderne d'augmenter la quantité au détriment de la qualité.

A quoi bon discuter ces on dit qui n'ont aucun fondement solide ? La paix est, hélas ! encore très éloignée ; et ce ne fut jamais chose sage que de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis à terre. D'autre part il y a plusieurs qualités de victoires, car on peut vaincre de beaucoup de manières : complètement, à moitié, à peine. Je pense que la France, la Russie et l'Angleterre seront finalement victorieuses ; mais personne, je crois, ne pourrait prédire avec sûreté dans quelle mesure elles seront victorieuses et, par suite, quelles conditions elles seront en état d'imposer. Ce serait donc un passe-temps parfaitement vain que de raisonner sur la paix future et ses effets. Mieux vaudra chercher à inférer, d'une manière plus générale, quels seront les effets consécutifs à une victoire de la coalition, abstraction faite de sa grandeur et de son importance, les effets dont on peut présumer qu'ils suivront la victoire en tous cas, que celle-ci soit très grande, grande, ou modeste

Le premier effet et le plus sûr sera une profonde transformation psychologique, politique et morale de l'Allemagne. Seule une défaite pourra con-

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vaincre le peuple allemand que son épée ellemême n'est ni enchantée, ni invulnérable, ni invincible. Il n'y eut jamais — tout le monde le sait — et il n'y aura jamais de peuple invincible ; la guerre a toujours été et sera toujours une alternance mystérieuse de hasards. Mais après les guerres de 1866 et de 1870 les Allemands en étaient venus à croire que l'Allemagne était invincible. Socialistes et conservateurs, ouvriers et généraux, professeurs et banquiers, Prussiens et Bavarois répétaient, avec l'assurance de qui énonce une vérité mathématique, qu'il n'y avait pas d'armée au monde qui pût se mesurer avec l'armée allemande. Quel argument ou quel raisonnement aurait pu triompher de cette illusion, de cet orgueil, de cette confiance en soi-même, dans des millions et des millions d'esprits, grossiers ou cultivés, mais tous également enflammés et illusionnés ? Il fallait une guerre, qui argumentât non par syllogismes, mais par désastres et malheurs, seule logique que la multitude comprenne.

Mais le jour où le peuple allemand perdra la foi dans la vertu de son glaive, une immense révolution se produira en Allemagne, caria croyance à l'invincibilité de l'armée allemande était l'une des colonnes sur lesquelles reposait toute la structure compliquée du nouvel Empire germanique. En même temps le prestige dont jouissent la dynastie des Hohenzollern, les petites dynasties

allemandes et l'aristocratie prussienne déclinera rapidement. On a coutume de répéter qu'en Allemagne règne un gouvernement féodal, en employant un mot qui a un sens trop limité et trop précis pour ne pas amener une confusion. 11 vaudrait mieux dire qu'en Allemagne l'ancien régime — l'ordre de choses antérieur à la Révolution française — a été moins altéré par les événements du XIX* siècle qu'en Angleterre et en France. L'Empire allemand est placé sous l'hégémonie de la Prusse, laquelle à son tour est gouvernée par une aristocratie, qui, en vertu de traditions et de privilèges reconnus par la loi, prédomine encore, a le pas sur tous les autres ordres sociaux au Parlement, dans l'administration civile, dans Tarmée, à la cour, et se vante d'être partout dans la société le soutien du trône. Les classes moyennes, qui en France et en Angleterre ont pris sa place dans l'Etat et y dominent — les avocats, les banquiers, les professeurs, les médecins, les journalistes, les commerçants, les industriels, — sont beaucoup moins influentes et beaucoupplus humbles en Allemagne. Mais le prestige de cette noblesse de fonctionnaires et de guerriers résisterait-il à un désastre dont elle serait beaucoup plus responsable que les autres classes de la société ?

Il est permis d'en douter. On répète souvent et volontiers que les Allemands sont un peuple naturellement soumis, obéissant, docile à l'autorité. Sans doute, mais pas au point d'être, par force

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innée et toujours, les très dévoués et très fidèles serviteurs d'une aristocratie semi-divine. En Allemagne aussi les idées et les ambitions démocratiques fermentent ; en Allemagne aussi les classes moyennes et les classes cultivées seraient heureuses de pouvoir aspirer aux hautes charges de l'Etat et commander, comme en France. C'est si vrai que depuis un certain temps la Prasse veut la réforme du système électoral, qui est combiné de manière àfairede la majorité un privilège éternel et intangible de la noblesse. Mais jusqu'ici elle a réclamé en vain cette réforme, parce que l'aristocratie prussienne, appuyée par la monarchie, a réussi à rendre inutiles tous les efforts et toutes les agitations du partisocialisteetdes partis bourgeois. Mais sil'Allemague est vaincue,lamonarchie s'empressera de concéder au peuple, en compensation delà défaite, la réforme si disputée, et une partie de la noblesse tout au moins, se sentant affaiblie par la guerre et moins appuyée par la monarchie, se résignera à son destin. De même que l'Autriche vaincue en 1866 abolit l'absolutisme et introduisit les institutions parlementaires, que la France, vaincue en 1870, fonda la république et accorda le suffrage universel, et que la Russie, vaincue par le Japon en 1905, convoqua la Douma, la Prusse sera forcée de réformer sa constitution si l'Allemagne est vaincue dans la grande guerre européenne. Et alors, quel bouleversement aura lieu d'abord en Prusse, ensuite en Allemagne ! Dans le parlement

prussien apparaîtront les socialistes et les partis de gauche, tous pleins d'ardeur, combattifs, résolus, parce qu'ils sentiront qu'ils ont devant eux un gouvernement et un régime affaiblis par la défaite, hésitants et désunis. En Prusse aussi le régime parlementaire prendra la place du régime constitutionnel ; sur l'arbre du droit divin beaucoup de privilèges se dessécheront comme des rameaux morts ; les Chambres apprendront à faire et à renverser les ministères ; des libéraux et des socialistes deviendront ministres. Et de la Prusse le mouvement s'étendra à l'Empire et au gouvernement impérial, où les pouvoirs du Reichstag s'accroîtront au détriment des pouvoirs de l'empereur.

Enfin une défaite amoindrira le prestige des Hohenzollern. Beaucoup de gens se demandent aujourd'hui si l'Allemagne vaincue ne fera pas une révolution en renversant la dynastie prussienne comme la France renversa après Sedan les Napoléon. Les hauts fonctionnaires allemands euxmêmes ne sont pas exempts de cette crainte. Je sais qu'un grand personnage allemand apprenant que l'Angleterre avait déclaré la guerre à l'Allemagne s'écria, en s'adressant à un étranger avec lequel il parlait français : « Les Hohenzollern sont par terre ! » Mais on peut aussi se demander si les temps sont mûrs pour un tel bouleversement. Les Hohenzollern sont aujourd'hui beaucoup plus profondément enracinés en Prusse que

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les Napoléon ne l'étaient en France en 1870. Et l'Allemagne n'est pas une terre aussi volcanicjue que la France. Cependant s'il parait prématuré de prédire, parmi les effets de la défaite, la chute des HohenzoUen, ce serait une erreur de penser que la défaite ne les atteindra pas. La guerre européenne pourrait être pour la maison des Hohenzollern ce que fut la guerre de Sept ans pour la monarchie française : le commencement de la décadence. Guillaume 11 pourra encore régner après une défaite et transmettre la couronne à son fils : mais sa couronne ne sera plus vénérée comme elle l'était avant la guerre ; elle ne brillera plus aux yeux du peuple du prestige sacré des grandes victoires et de la reconstitution de l'Empire. En revanche l'on verra augmenter le nombre des Allemands qui se demanderont pour quelle raison une famille doit posséder par droit héréditaire le pouvoir suprême, et s'il ne vaudrait pas mieux confier ce pouvoir à une personne choisie librement et qui semble posséder les qualités nécessaires, comme on le fait en république.

Telle est la révolution dans les idées et dans les sentiments qu'on peut, semble-t-il, attendre d'une défaite en Allemagne. Mais cette transformation de l'Allemagne aurait-elle à son tour un effet sur l'Europe et sur le monde ?Ellc aurait un immense effet, on peut le présumer. Ce n'est que si l'Allemagne se transforme de cette manière que la coalition victorieuse pourra assurer à l'Europe ce

grand bienfait auquel tous aspirent : une paix longue, sûre, définitive.

Beaucoup de gens croient — surtout en Amérique— que l'Europe ne peut vivre en paix, parce qu'elle n'a pas encore arraché de son sol un certain nombre de vieilles idées et de vieux préjugés. Mais les Européens, aussi, les plus instruits comme les plus ignorants, pensent que les douceurs de la paix valent mieux que les horreurs delà guerre. Gela est si vrai que la France et l'Angleterre avaient montré, depuis 1900, un si vif désir de paix que beaucoup de gens en étaient arrivés à les accuser à la légère de pusillanimité. La France avait tacitement renoncé à l'Alsace et à la Lorraine et demandait seulement que l'Allemagne ne maltraitât pas ces pays comme des otages ennemis. La France et l'Angleterre avaient consenti à faire place à l'Allemagne et à ses ambitions coloniales en Afrique, et la France avait même cédé un morceau du Congo qui lui appartenait, en échange de la renonciation de l'Allemagne à des droits, très vagues et très hypothétiques, sur un empire tel que le Maroc, qui n'appartenait à personne et auquel — ainsi que les faits l'ont prouvé — il n'était pas facile d'imposer sa protection. Pendant les dix années comprises entre 1900 et 1910, la France s'était à plusieurs reprises laissé surpasser par l'Allemagne dans les armements, tandis que jusqu'à 1900, elle n'avait pas souffert que sa rivale la dépassât même d'un pas ; elle avait aussi

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favorisé toutes les tentatives faites par le pacifisme pour limiter les armements et empêcher les guerres. Et l'Angleterre avait plus d'une fois cherché à s'entendre avec l'Allemagne pour mettre un frein à la concurrence réciproque en matière d'armements.

Or la France et l'Angleterre sont, avec l'Allemagne, les deux plus grandes puissances de l'Europe. 11 est manifeste que le jour où la France, l'Angleterre et l'Allemagne seraient vraiment d'accord, pourrait régner en Europe une paix sinon désarmée, du moins armée raisonnablement et avec mesure. La Russie même serait impuissante contre la volonté concordante de ces trois Etats. Mais pour quelle raison l'Angleterre et la France ont-elles pu s'entendre si facilement entre elles, tandis qu'elles n'ont jamais pu se mettre d'accord avec l'Allemagne ? Ce n'est pas parce que la France voulait reconquérir l'Alsace et la Lorraine ; ce n'est pas parce que l'Angleterre était envieuse de l'Allemagne ; ce n'est pas parce que les Allemands forment une race qui a besoin de faire une grande guerre tous les cinquante ans, mail' parce que, entre la France et l'Angleterre d'une part et l'Allemagne d'autre part il existait, pour ainsi dire, un déséquilibre politique. Les forces et l'esprit qui gouvernent l'Angleterre et la France sont différents des forces et de l'esprit qui gouvernent l'Allemagne. Tandis que la France et l'Angleterre sont gouvernées par des bourgeoisies

rendues pacifiques par une longue expérience, . par un penchant professionnel, par Fintérêt en Allemagne, un peuple qui se croyait invincible, était encore régi il y a quelques mois par une aristocratie de guerriers ennemis de la paix par devoir de caste.

On s'étonne souvent que l'esprit de paix ne soit jamais entré en Allemagne, même parmi les socialistes qui sont pourtant pacifistes partout, à tel point que ces socialistes mêmes ne se soient pas émus du martyre de la Belgique. Mais un peuple qui se croit invincible pourra-t-il jamais être pacifiste et prendre au sérieux les principes du droit international, le tribunal de La Haye, les fondations généreuses de Carnegie, le Congrès de la Paix ? Et peut-on humainement s'attendre à ce qu'une aristocratie et quelques dynasties que la victoire a gratifiées de précieux privilèges, veuillent s'employer à donner au monde cette sécurité de la paix qui rendrait inutiles les vertus — vraies ou supposées — pour lesquelles le peuple les vénère et leur obéit.

La guerre européenne est donc, au moins en partie, née d'un déséquilibre politique. La France et l'Angleterre ne pouvaient ni persuader par la raison, ni contraindre par la force l'Allemagne de désarmer ; aussi l'Allemagne a-t-elle finalement un jour employé les armes qu'elle ne voulait pas déposer, contre les voisins qu'elle réputait plus faibles, parce qu'ils étaient plus pacifiques. Si la

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guerre européenne aplanit ces différences, si elle ralentit le mouvement démocratique en France et en Angleterre et l'active en Allemagne, il sera plus facile aux trois plus grands Etats européens de s'entendre. Et alors l'Europe pourra espérer avoir la paix.

De Charybde en Scylla?

Le Péril russe

Mais un doute pourrait surgir ici : ne doit-on pas craindre plutôt que la défaite exaspère l'Allemagne et laisse des germes innombrables de nouvelles guerres, ou que la victoire ne réchauffe en France, en Angleterre, en Russie l'esprit belliqueux et les ambitions impérialistes, de telle sorte que l'Europe gagnerait d'une part ce qu'elle perdrait de l'autre ? Beaucoup de gens craignent que pour éviter le péril allemand, TEurope n'encoure le péril russe.

Une guerre malheureuse laissera certainement en Allemagne un long cortège de rancœurs et de récriminations. Un peuple qui pendant un demi siècle a eu l'illusion d'être invincible ne se résigne pas gaiement à reconnaître qu'il est sujet à la loi commune de la guerre, que Napoléon a si bien formulée sur le champ de bataille de Marengo : battu battant, c'est le sort des batailles. Gepen-

dant, si la paix n'enlevait à l'Allemagne que ce qu'elle a pris aux autres par la force et conservé injustement, tout en lui laissant ce qui lui appartient par droit historique et national, ces colères s'apaiseraient peu àpeu. Entre-temps l'Allemagne, comme les autres nations, devra pendant beaucoup d'années s'appliquer à soigner ses blessures. Il est impossible de croire qu'une telle guerre puisse se renouveler d'ici à quelques années. Et avec le temps, le ressentiment naturel de la désillusion céderait, chez les vieux et chez les jeunes, sinon à la raison, du moins à la nécessité qui, dans la vie, est toujours l'argument suprême. La paix n'est pas une aspiration de philanthropes et didéalistes, mais un besoin vital de notre époque : les Allemands aussi devront un jour s'en apercevoir, comme s'en sont aperçu les Français à un certain point de leur histoire. Est-il un peuple qui a mené dans les deux derniers siècles des guerres aussi nombreuses et aussi importantes que les Français? N'ont-ils pas été dans l'art de la guerre les maîtres de toute lEurope et même des Allemands, qui sous ce rapport ont bien plus appris de leurs ennemis qu'ils ne paraissent leur avoir enseigné? L'Europe n'avait- elle pas eu longtemps aussi au sujet des Français une crainte analogue : le démon de la guerre, dont ils paraissaient possédés, pouvait-il s'apaiser; la France et son esprit guerrier devaient-ils jamais laisser l'Elurope en repos? Cependant la France aussi, après avoir tant com-

battu avait rengainé l'épée et elle ne l'a tirée en août 1914 que parce qu'elle y a été contrainte par l'agression étrangère.

Pourquoi le même changement ne pourrait-il se produire chez les Allemands dans des conditions et sous l'empire de circonstances analogues ? La guerre et la paix ne dépendent pas aujourd'hui en Europe du tempérament des peuples, mais de la situation politique et historique. La France après la Révolution a fait facilement des guerres, aussi longtemps que les gouvernements furent obligés, pour se maintenir, d'exalter, et par suite de satisfaire de temps à autre la passion populaire de la gloire militaire, engendrée par les grandes guerres des xvii^ et xvni° siècles, de la Révolution et de l'Empire. L'Allemagne a menacé de la guerre la moitié de l'Europe et a fini par la lui déclarer, parce que l'aristocratie et les dynasties ne pouvaient gouverner la nation à leur guise qu'en l'enivrant du souvenir des victoires passées et de la promesse d'une extraordinaire grandeur à venir. La France a appris à aimer la paix quand elle a été dirigée par des gouvernements qui n'avaient plus besoin de montrer au monde leur puissance pour se maintenir. Il est donc légitime de supposer que l'Allemagne aussi troublera moins facilement la paix du monde quand elle sera gouvernée par des classes et des partis qui, n'ayant plus tant de privilèges à défendre, auront moins besoin de prestige militaire.

C'est par des raisons du même ordre que nous pouvons répondre à la seconde question et acquérir la conviction rassurante que la France et l'Angleterre ne changeront pas après la victoire leur attitude pacifique. Ces deux nations voulaient la paix : elles ne songeaient à attaquer aucun Etat, ni à faire des conquêtes en Europe, parce que leurs gouvernements n'avaient pas besoin, pour se maintenir, de faire à chaque instant étalage de leur force. Après une victoire, elles acquerront, comme il arrive toujours, un nouveau prestige à l'intérieur et hors de leurs frontières ; et si avant la guerre elles n'avaient pas besoin pour se maintenir d'inquiéter et de molester le monde, elles le laisseront d'autant plus sûrement tranquille lorsque la victoire aura augmenté leur autorité. Les populations qui aimaient la paix avant la guerre, l'aimeront davantage après, quand elles pourront en jouir avec plus de sécurité.

Il ne faut pas oublier en outre que la France et l'Angleterre sont des nations d'esprit plus mesuré que l'Allemagne ; toutes deux sont exemptes de cette exagération tumultueuse et de cet orgueil qui entraînent si souvent les Allemands à tenter l'impossible par désir de faire toujours des choses plus grandes. Elles veulent se fortifier et se maintenir dans la haute situation historique à laquelle elles sont parvenues après des siècles de travail et de lutte et qui est telle que deux peuples sages s'en puissent contenter. C'est pourquoi elles

remporteront la victoire non seulement pour elles, mais aussi pour tous les autres peuples.

Nous ne répéterons en somme jamais assez — car c'est un point d'importance capitale — que la paix et la guerre dépendent aujourd'hui en Europe des institutions politiques. L'Allemagne a déclaré la guerre à l'Europe parce qu'elle est gouvernée par une aristocratie et par une monarchie militaire. Au contraire la France, gouvernée par les classes auxquelles la guerre est la plus funeste, serait contente de sa condition le jour où elle aurait récupéré l'Alsace et la Lorraine et par suite au lendemain de la victoire elle ne demandera qu'à déclarer la paix à l'Europe, comme l'avait prévu Michelet. Ceux qui supposent qu'elle recommencera à ambitionner des conquêtes en Europe se trompent, comme se trompaient ceux qui pensaient qu'elle aurait jeté les armes à l'approche des Allemands. En Angleterre l'aristocratie et la haute bourgeoisie ont beaucoup plus de pouvoir dans l'Etat qu'en France et le peuple au contraire en a moins ; mais en revanche le peuple est plus pacifique qu'en France. Depuis des siècles, peuton dire, le peuple anglais ne combat plus parce qu'il emploie pour ses guerres des armées de mercenaires : il ne peut donc avoir ni la tradition, ni l'expérience, ni même la passion de la guerre comme le peuple français qui a versé son sang dans cent batailles.

Mais c'est précisément pour cette raison, parce

que la guerre et la paix dépendent de la nature et de l'esprit des régimes politiques, que beaucoup de gens sont inquiets à cause de la Russie. Ils disent : c'est vrai, la France est et TAngieterre est presque une démocratie ; et l'on peut être persuadé que, même si elles deviennent plus grandes et plus puissantes, elles ne molesteront pas l'Europe. Mais la Russie ? La Russie n'est-elle pas un empire militaire comme l'Allemagne, et même un empire presque autocratique et absolu ? N'y a-t-il pas lieu de croire que dans cette autocratie guerrière, mal contrôlée par un parlement dans l'enfance, inexpert, timide, sans autorité, la victoire réveillera cet orgueil, cette audace, cet esprit agressif qui de l'Allemagne menace aujourd'hui l'Europe ? Le péril ne passera-t-il pas de Berlin à Saint-Pétersbourg ?

Les journaux autrichiens et allemands, les partis et les journaux partisans de la cause allemande dans les pays neutres ne se lassent pas depuis le commencement de^, la guerre, de dénoncera l'Europe le péril slave. Au début le gouvernement de Berlin lui-même avait annoncé au peuple que la guerre serait vraiment une guerre nationale de défense contre la barbarie russe, et les socialistes d'Allemagne et d'Autriche ont cru défendre leur attitude belliqueuse en protestant de ne pouvoir ouvrir aux Cosaques les portes de l'Allemagne et de l'Autriche. La puissance et l'insolence futures de la Russie sont l'un des thèmes favoris des Ita-

liens qui sont restés partisans de la Triple Alliance : chaque matin ils voient déjà la Russie arbitre de TEurope continentale, Sainte-Sophie reconsacrée au culte chrétien par le Tsar, les navires de guerre russes écumant la Méditerranée et les Cosaques en route pour l'Adriatique...

L'avenir repose sur les genoux de Jupiter, disaient les anciens. 11 est dans les mains de Dieu, disent aujourd'hui les Chrétiens. Pour ma part, je n'ai pas le courage de prédire l'avenir de l'empire moscovite. Mais si nous nous contentons d'inférer ce qui peut arriver d'ici peu de ce qui se passe maintenant, il est permis, semble-t-il, d'affirmer que l'hégémonie russe en Europe est un vain fantôme, et cela pour plusieurs raisons. En premier lieu pour une raison d'ordre géographique. Pour dominer par les armes et par le prestige un vaste continent, il est nécessaire qu'un peuple occupe une situation centrale, de manière à pouvoir menacer et à l'occasion frapper sur des points divers, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest. C'est pour cette raison que dans l'antiquité l'Italie put, pendant des siècles, dominer complètement le bassin de la Méditerranée, de la Gaule et de l'Espagne à l'Egypte et à la Syrie, de l'Afrique du Nord à la péninsule des Balkans. Pour cette raison la France et l'Allemagne ont pu ambitionner à plusieurs reprises l'hégémonie de l'Europe, mais jamais l'Angleterre et l'Italie, situées sur le côté ou à l'extrémité du continent, n'ont pu le

faire. Et c'est aussi pour cette raison que la Russie ne pourra pas l'ambitionner.

Du reste la guerre actuelle le prouve. La Russie est un colosse. Elle a rarmée la plus nombreuse et des soldats qui ne le cèdent pour la valeur aux soldats d'aucun autre pays d'Europe. Et cependant chacun voit que seule elle ne pourrait vaincre TAutriche et l'Allemagne, qui pourtant, même unies, ont une population et des armées moins nombreuses. Et pour quelle raison? Parce qu'elle doit aujourd'hui combattre aune extrémité de son immense empire, du côté de l'Europe, comme il y a dix ans elle dut combattre à l'autre extrémité, contre le Japon. Sa grandeur lui est un obstacle dans la lutte contre des puissances plus petites, mais plus agiles et par suite elle devrait être un motif non d'inquiétude mais de tranquillité pour tous ceux qui craignent l'hégémonie de la Russie victorieuse. L'autorité d'une puissance en temps de paix se mesure approximativement jpar la force qu'elle exercerait. Ou que l'on présume qu'elle pourrait exercer en temps de guerre.

Et ce n'est pas encore tout. La Russie est un empire immense, à moitié européen, à moitié asiatique qui confine à la Suède, à l'Allemagne, à l'Autriche, à la Roumanie, à la Turquie, à la Perse, à la Chine, au Japon. Chacune de ces frontières l'engage dans une politique particulière, qui doit se préoccuper de certains intérêts, se proposer certaines fins et employer certains moyens. Si le

gouvernement russe ne doit pas perdre de vue les aiïaires européennes, il ne peut pas négliger non plus ce qui se passe dans les Balkans, en Turquie, en Extrême-Orient. Mais c'est précisément parce que la Russie doit porter son attention sur tant de frontières, sur des préoccupations et des intérêts si variés, qu'elle ne pourra jamais consacrer toutes ses forces à la politique européenne seule. Les autres intérêts la distrairont de temps en temps des affaires d'Europe, comme il est arrivé si souvent dans le passé.

La Russie n'avait-elle pas, après 1895, négligé les affaires balkaniques, qui sont l'un des objets principaux de ses préoccupations et de ses intérêts en Europe, parce qu'elle était trop attirée par l'Extrême-Orient ? Serbes, Monténégrins et Bulgares s'en plaignaient très vivement, et non à tort : tandis que la Russie, déjà si vaste, s'agrandissait encore davantage en Asie, les Slaves des Balkans restaient à la merci de l'Autriche, et par suite de l'Allemagne, alliée de l'Autriche. L'Allemagne à son tour a toujours cherché à pousser la Russie vers l'Extrême-Orient pour l'éloigner de l'Europe, en profitant même dans ce but de l'amitié intime qui existait jusqu'au déchaînement de la guerre entre l'empereur d'Allemagne et l'empereur de Russie, et de l'ascendant que Guillaume 11, homme hardi, envahissant, un peu extravagant, avait acquis sur l'esprit plus timide et plus renfermé de Nicolas IL Je sais, pour l'avoir

entendu de la bouche d'un des fonctionnaires de la Cour de Saint-Pétersbourg, qui sont les plus proches du tzar, que l'empereur d'Allemagne ne négligeait jamais, quand il se trouvait avec l'empereur de Russie, de l'encourager à agrandir son Empire asiatique. L'empereur d'Allemagne poussait Nicolas II à s'engager dans de vastes conquêtes en Chine et dans des luttes contre le Japon, sachant qu'il n'y avait pas pour l'Allemagne de moyen plus efficace et plus sûr d'affaiblir l'alliance de la France et de la Russie en Europe.

On pourrait même dire que la politique russe est une sorte de pendule qui oscille entre l'Asie et l'Europe. De 1895 à 1905 la Russie fut, en quelque sorte, présente en Asie et absente de l'Europe. En se désintéressant autant qu elle le pouvait des affaires européennes, elle resta sans peine en bons rapports avec l'Autriche et l'Allemagne. Mais la guerre contre le Japon rejeta la Russie vers l'Europe. Après 1905 la Russie reprend, amplifie, renforce l'alliance avec la France ; elle conclut l'entente avec l'Angleterre, elle se remet à surveiller les affaires balkaniques et les petits peuples slaves, si négligés pendant les dix années précédentes ; elle conclut une entente avec le Japon et consent à maintenir le statu r/uo en Extrême- Orient. Mais bientôt elle se brouille avec l'Autriche et rAUcmagne après la révolution des Jeunes Turcs. L'Autriche annexe la Bosnie-Herzégovine ; la Russie est obligée de céder à la menace aile-

mande ; la discussion entre la Russie et TAllemagne devient plus âpre à propos du traité de commerce que l'Allemagne veut renouveler tel quel et que la Russie au contraire veut retoucher en partie ; la rivalité entre les deux puissances s'exaspère à Gonstantinople ; laguerre des Ralkans éclate et finalement la guerre entre l'Autriche et la Serbie, principe de la guerre européenne.

La guerre européenne est la crise décisive de la nouvelle politique européenne inaugurée par la Russie après 1905. La guerre européenne terminée, le pendule devrait donc descendre de nouveau du côté opposé et la Russie se détourner pour un certain temps de l'Europe pour s'approfondir dans l'immensité de l'Asie. C'est précisément parce que la Russie n'est ni une puissance complètement européenne, ni une puissance complètement asiatique, qu'elle ne pourra jamais dominer ni l'Europe ni l'Asie, mais qu'elle pèsera sur les deux continents, comme une force immense et lente, plus régulatrice que souveraine.

Il y a enfin une dernière raison pour laquelle on ne doit pas craindre qu'une victoire de la coalition anglo -franco-russe altère l'équilibre politique de l'Europe, comme l'altérerait certainement la victoire de Talliance austro-germanique. Nous avons déjà vu que cette alliance est particulièrement puissante parce que l'empire allemand et l'empire autrichien sont coutigus. Ajoutez-y qu'ils ont la même langue officielle et les institutions

politiques apparentées. Dans la coalition francoanglo-russe au contraire, si la France et FAngleterre peuvent être considérées comme contiguës, malgré les obstacles notables qu'un bras de mer, même étroit, met entre deux nations, la Russie est séparée de ses alliées d'Occident par la masse des deux empires ennemis. En outre la langue et les institutions politiques de ces trois puissances sont très différentes. Il s'ensuit que la victoire pourrait faire de l'alliance austro-germanique un tout unique, mais non de la coalition anglo-francorusse. La situation géographique, la diversité des langues, des institutions et des législations, la multiplicité des intérêts tiendront toujours les trois puissances alliées à une certaine distance l'une de l'autre et comme en une sorte d'isolement. Ce qui le démontre, c'est la faiblesse dont la Triple Entente a fait preuve pendant des années et l'état de préparation imparfaite dans lequel l'a surprise l'attaque allemande.

Pour toutes ces raisons la victoire de la Triple Entente semble légitimer de plus grandes et de meilleures espérances pour le monde, qui veut avec raison qu'à cette guerre puisse succéder une paix longue et sûre. Les masses l'ont compris dans tous les pays et c'est pourquoi elles prennent ouvertement parti pour la France, pour l'Angleterre et la Russie. Dans les hautes classes, dans le monde intellectuel, parmi les hommes politiques il y a des dissentiments, mais il n'y en a point dans les

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masses. Les masses en Europe espèrent même que, si la coalition anglo-franco-russe triomphe, cette guerre sera la dernière des guerres, que le militarisme s'effondrera pour toujours et que la paix universelle et éternelle commencera. Les hommes l'ont toujours rêvée, cette paix inaltérable du monde et des siècles ; tous les empires et toutes les religions l'ont annoncée, défiant l'espérance obstinée de tant de générations : il n'est donc pas étonnant qu'une telle espérance renaisse, comme un réconfort, au milieu des horreurs de la plus terrible des guerres. Le monde pourrait-il supporter aujourd'hui l'épreuve, s'il n'espérait pas que les massacres et les ruines actuels serviront au moins à épargner à nos fils et à nos petitsfils un fléau semblable?

Mais l'espérance aplanit souvent trop facilement les difficultés. Que la victoire de la France, de la Russie et de l'Angleterre puisse assurer la paix à TEurope pour quelque temps paraît chose certaine. Il n'est pas certain en revanche qu'elle puisse, je ne dirai pas supprimer le militarisme, mais même modérer ce monstrueux accroissement des armées qui pendant les trente dernières années a amené une perturbation si profonde en Europe et qui a fini par produire le grand bouleversement actuel. La victoire des trois empires alliés pourrait avoir aussi cet elTet, mais ce ne serait que dans le cas où elle serait suivie d'une profonde transformation de l'esprit public, transformation qui équivaudrait

presque à une orientation nouvelle de la civilisation.

Quelle est cette transformation de l'esprit public ? Quelle est cette orientation nouvelle de la civilisation ? C'est ce que nous verrons dans la conclusion de ces études.

Tragédie d'orgueil

Paix véritable et désarmement sont une seule et même chose. L'Europe est aujourd'hui en guerre, parce qu'elle a cru pouvoir maintenir la paix par l'équilibre des armements, c'est-à-dire en les accroissant également de toutes parts. De même que chaque organe veut accomplir sa fonction, que le poumon veut respirer, le bras se mouvoir, l'estomac digérer, les armées veulent combattre. La guerre européenne a éclaté, parce que les Allemands, après avoir dépensé tant d'argent pour acheter des armes, voulaient au moins pouvoir se vanter d'imposer du respect et de la crainte au monde entier par leur puissance. Mais en France, en Russie, en Angleterre, les peuples qui dépensaient des sommes énormes pour l'armée et pour la flotte, voulaient aussi qu'elles servent à résister aux exigences excessives de la politique allemande. Et naturellement ce qui paraissait au gouvernement allemand une prétention très justifiée était regardé par la France, la Russie et

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l'Angleterre comme une exigence on ne peut plus indiscrète et insupportable : il en est résulté que ces puissances se sont querellées pendant des années ; et comme chaque peuple voulait que les armes acquises à un prix si élevé ne l'eussent pas été en vain, les gouvernements se sont tous finalement butés à une même question et la guerre des peuples a éclaté.

Et il en sera ainsi aussi longtemps que chaque peuple d'Europe ambitionnera d'accroître autant que possible la force de son armée et de sa flotte. Mais l'Europe pourra-t-elle désarmer après la guerre ? 11 est certain que pendant les premières années de la paix les Etats ne pourront pas augmenter et devront peut-être même diminuer tous leurs armements. La guerre détruit des richesses et en arrête la production : même si elle cessait demain — et elle pourrait au contraire durer encore des mois, peut-être des années — tous les Etats belligérants se trouveraient dans l'alternative soit de faire faillite, soit de réduire les dépenses militaires à des proportions plus raisonnables. Mais la faillite aggraverait le mal, parce que, la paix conclue, les Etats auront grand besoin d'argent, et personne ne voudra leur prêter s'ils manquent à leurs engagements antérieurs. Il ne leur restera donc que l'autre possibilité.

Mais combien de temps durera ce désarmement imposé par la nécessité ? Voilà le grand point. La guerre actuelle détruit évidemment des ri-

chesses infinies ; mais dix ans de travail intense peuvent réparer bien des ruines. Et les hommes oublient si vite ! Si après dix ou vingt ans de recueillement et de sagesse, les idées et les sentiments qui ont dominé les esprits dans les dernières années sont remis en vogue par les générations qui n'ont ni assisté, ni participé à la guerre européenne, l'Europe recommencera à s'armer, et après avoir forgé les armes elle voudra de nouveau un jour ou l'autre les essayer. Nous devons donc nous demander ce qui doit advenir pour que la réduction des armements à laquelle les puissances recourront probablement après la fin de la guerre, ne soit pas un expédient momentané, mais soit le premier pas fait résolument dans la voie de la paix définitive.

Il faut que les peuples modernes deviennent plus modestes. Cette guerre immense est l'une des nombreuses tragédies de l'orgueil humain. Les rivalités politiques et économiques n'auraient pas eu à elles seules la force de produire un tel bouleversement, parce que les rivalités politiques ne touchent que de petits groupes et que les intérêts économiques sont trop nombreux et trop variés. Ce sont des nations entières qui combattent aujourd'hui sur les champs de bataille, et les masses populaires ne se seraient pas laissées si facilement amener à verser leur sang pour l'honneur d'une couronne, pour les programmes politiques de quelques partis, ou pour les intérêts de quel-

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ques industries ou de quelques commerces. Mais les rivalités politiques et les intérêts économiques ont pu entraîner les peuples à se battre, en excitant leur orgueil. Chaque grand peuple d'Europe veut être le premier, ou au moins l'égal des autres, en toutes choses ; chacun veut posséder une armée, une flotte de guerre, une marine marchande, des industries, un commerce, une littérature, un art, une science, des finances, une politique coloniale qui puissent soutenir la comparaison avec ceux des autres grandes puissances. Les petites nations, tout en se résignant à reconnaître la supériorité des grandes, rivalisent entre elles ; car chacune veut se flatter d'être une petite grande puissance au moins en comparaison des autres. Des nations qui sont à peine sorties d'une barbarie séculaire veulent être considérées comme aussi cultivées que des peuples qui écrivent, sculptent, peignent, recherchent la vérité et philosophent depuis des siècles, et c'est pourquoi elles inventent journellement des génies quand elles ne parviennent pas à les enfanter. Des peuples qui empruntent des capitaux, en prêtent à leur tour à d'autres peuples, pour se donner l'illusion d'être eux aussi des puissances financières. Des nations qui n'ont pas de charbon et qui n'ont pas de fer veulent à tout prix fondre le fer et l'acier. D'autres qui n'ont que de petits capitaux ou qu'une faible population conquièrent des colonies immenses. De là une lutte incessante, acharnée, qui

peu à peu a rendu tous les peuples de l'Europe, même les plus pacifiques, méfiants et irritables. Pour comble de malheur vivait au cœur de l'Europe un peuple qui avait acquis la persuasion d'être plus grand, plus sage, plus vertueux, plus courageux, plus fort que ses voisins et voulait par suite être considéré et traité comme un peuple élu. Mais ses voisins, tout en lui reconnaissant beaucoup de qualités, ne voulaient pas s'estimer inférieurs à lui et s'humilier en sa présence. Depuis dix ans tous ces peuples luttaient entre eux par la plume, par la parole, par l'argent, par le commerce, par les intrigues diplomatiques, et chacun cherchait à démontrer qu'il surpassait les autres. Enfin, comme les discussions n'aboutissaient à rien, on s'en est remis au jugement de Dieu ! / Regardons au fond de notre conscience et ' soyons, une fois au moins, sincères avec nousmêmes... Ce patriotisme ardent, qui soutient au~ jourd'hui les peuples de l'Europe dans l'immense conflit, qui leur fait supporter stoïquement tant de deuils, tant de ruines et tant de privations, vient d'une tragique exaltation d'amour-propre. Les Allemands veulent montrer à l'Europe ce dont ils sont capables, même contre tant d'ennemis ; et ils s'obstinent, et meurent, et engagent leur fortune, et se résignent à la disette, et sont en train de se ruiner, après avoir acquis une belle aisance en travaillant sans repos pendant trente ; ans. Les autres peuples d'Europe veulent montrer

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aux Allemands que ni leur nombre, ni leur audace, ni leur préparation, ni leur obstination ne les épouvantent, et à leur tour ils sacrifient sans rien épargner leurs vies et leurs trésors. L'orgueil et l'obstination des deux parties s'exaltent mutuellement ; et la lutte devient de jour en jour plus féroce. Ainsi de terribles guerres ravageront l'Europe aussi longtemps que les grandes nations voudront être les premières en tout et que chaque petit peuple ne pourra vivre sans humilier et menacer des peuples plus petits.

Mais c'est pour cette raison qu'il ne sera pas facile de donner une paix sûre et sincère à l'Europe. Cet orgueil est un élément essentiel de notre civilisation, car il est depuis un siècle le plus fort stimulant de l'activité de tous les peuples. La civilisation moderne a assuré à l'homme beaucoup d'avantages : des communications rapides et une abondance de toutes les choses telle que le monde ne l'avait même jamais rêvée ; une protection efficace contre beaucoup de fléaux qui avaient affligé tant de générations, comme les maladies, la peste, les famines ; une liberté de pensée, de parole et d'action dont les siècles passés auraient eu peur. Mais en revanche notre époque impose aux hommes plusieurs obligations que l'on ne connaissait pas jadis :1e service militaire, des impôts nombreux et toustrès lourds, une activité incessante, assidue, jamais libre, toujours accompagnée par la préoccupation de la respon-

sabilité. Les hommes vivaient plus simplement il y a deux siècles, mais ils travaillaient moins, plus paisiblement et plus joyeusement. Aussi tous les avantages que cette civilisation offre en compensation de tant d'obligations et d'un travail plus lourd et plus sérieux, ne suffiraient pas à vaincre la paresse et à secouer l'égoïsme du plus grand nombre, qui préfère une médiocrité tranquille à une richesse agitée, si cet autre stimulant, l'orgueil, ne venait s'y ajouter. Tous les peuples travaillent plus qu'il ne serait nécessaire pour satisfaire leurs besoins parce qu'ils sont animes du désir de faire plus et de faire mieux que les autres peuples.

C'est pourquoi l'orgueil est aujourd'hui pour tous les États de l'Europe un instrument nécessaire de gouvernement. En stimulant l'orgueil national et l'esprit d'émulation entre les peuples, les gouvernements obtiennent que les parlements augmentent les dépenses publiques pour construire de nouvelles écoles et de nouvelles casernes, de nouvelles routes et de nouveaux chemins de fer, que les peuples consentent à recevoir sur leurs épaules le fardeau grandissant des charges militaires et des droits protecteurs ; qu'ils tolèrent avec résignation les gaspillages dans des administrations publiques, partout incurables désormais ; qu'ils se résignent aux perturbations incessantes que la grande industrie cause partout ; qu'ils fassent volontiers les dépenses et les efforts

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qu'exige la politique coloniale, qui dans les cinquante dernières années a ouvert l'Afrique à l'Europe.

Les intérêts privés, les industries, le commerce, la science, les arts et jusqu'aux divertissements et aux religions, ne se sont pas moins prévalus et ne se prévalent pas moins que les gouvernements de l'orgueil des peuples et de leur amour-propre. Industries et commerce qui veulent accréditer de nouveaux objets et de nouvelles habitudes; sciences enquête de protecteurs et arts enquête de clients; inventeurs de nouvelles distractions, propagateurs de nouvelles idées politiques ou de nouvelles sectes morales et religieuses, tous se servent toujours de ce même argument : un peuple ne doit être inférieur en rien à tous les autres... Il est donc aisé de concevoir le changement qu'amènerait dans la vie de l'Europe un peu de modestie fraternelle entre les nations, et de se représenter à quel point l'axe du monde moderne serait déplacé, si les peuples consentaient enfin à se partager la besogne ; s'ils considéraient que le monde civilisé est un laboratoire trop vaste pour que les plus grandes nations elles-mêmes puissent prétendre à la première place en toutes choses : dans la guerre, dans l'industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les finances ; si chaque peuple s'efforçait d'exceller dans quelques-unes des branches de l'activité humaine, en permettant aux autres peuples d'exceller dans d'autres branches.

L'orgueil occupe une place trop grande parmi les sentiments qui font agir et les hommes et les peuples modernes. C'est là la faiblesse de notre époque, la raison de tant de catastrophes, une des causes de cette terrible guerre. Et le mal a pénétré si profondément dans la chair et dans les os du monde moderne qu'il ne sera pas facile de le guérir.

Mais le monde va toujours cherchant, d'un excès à l'autre, un équilibre qu'il ne trouve jamais. Une catastrophe aussi immense ne peut manquer de remuer profondément les âmes dans toutes les classes sociales, car toutes sont atteintes dans leurs affections et dans leurs biens. Dans les palais comme dans les chaumières on pleure aujourd'hui ceux qui sont partis et ne reviendront plus ; on pense avec anxiété à l'avenir. Les uns craignent de manquer de pain sous peu ; d'autres redoutent de voir s'effondrer ce qui était pour eux la raison même de vivre : le pouvoir et le prestige de leur famille, de leur classe, de leur parti, de leur patrie. C'est pourquoi tous ceux qui ont encore l'illusion que, la paix conclue, nous reprendrons la vie que nous avons menée jusqu'au l''" août 1914, ne tarderont pas à s'apercevoir qu'une vie nouvelle a commencé pour le monde avec la guerre européenne. L'avenir seul pourra nous dire ce que sera cette vie nouvelle. Mais l'orgueil éclatant dont resplendit la civilisation moderne n'est pas une force nécessaire à la gran-

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deur civile, car d'autres civilisations qui firent aussi de grandes choses, comme les civilisations antiques, ne le connurent point ; elles furent prudentes et modestes. Il n'y a donc pas de raison de penser que l'histoire ne puisse plus se mouvoir que sousTimpulsion de cette force satanique. Le monde vit en se transfigurant continuellement ; les époques se succèdent et souvent contrastent. Au siècle de l'orgueil, de la guerre et du fer pourrait succéder un siècle de modestie plus opérante, de gravité plus recueillie, de paix plus sûre et plus sincère.

L'Italie dans la guerre européenne

Le soir du 29 février 1896, le général Baraticri» commandant en chef de l'armée italienne qui opérait en Abyssinie, quittait avec toutes ses forces — environ 15.000 hommes — la position de Sauria, pour exécuter un mouvement, dont le but est resté un mystère. Le mouvement aboutit à un désastre. Après avoir marché toute la nuit, la petite armée s'égara dans le labyrinthe que forment les chaînes du Raio et d'Abba Garima ; elle se divisa en trois sections qui perdirent le contact et la liaison, et fut surprise par 100.000 abyssiniens, armés de bons fusils. Environ 8.000 hommes tombèrent ; 2.000 furent faits prisonniers; le reste se sauva comme il put, en abandonnant l'artillerie.

Aussi douloureux qu'il pût être, l'insuccès ne dépassait point les proportions d'un échec. Dans labataille d' Adua — ainsi qu'on s'est habitué à l'appeler — l'Italie n'avait engagé que quatre brigades. Mais l'échec surprenait le pays dans un moment de découragement et d'inquiétude. L'Italie était

depuis quelques années tourmentée par une crise économique très grave. Le pessimisme produit par cette crise était accentué par les luttes politiques. M. Grispi, qui était au pouvoir depuis deux ans, n"avait pas concédé au pays un instant de repos. L'état de siège proclamé en Sicile et dans la Lunigiana pour réprimer des désordres dont la gravité était diversement jugée ; la persécution dirigée contre le parti socialiste, dont les progrès avaient alarmé les classes élevées ; les augmentations des impôts que le Ministère avait dû demander en ces temps de crise ; les conquêtes et les annexions faites par le général Baratieri en Abyssinie, avaient provoqué des luttes ardentes dans le Parlement et dans le pays. Des scandales étaient venus augmenter l'exaspération des esprits. La politique africaine surtout était impopulaire, dans un pays qui n'avait pas la tradition des guerres lointaines... Toutes ces causes transformèrent un accident de politique coloniale en un désastre, dont les répercussions devaient être complexes et profondes. Toute l'histoire de l'Italie, jusqu'à la guerre européenne, sera comme hantée par le sinistre souvenir de cet échec, qui fît sur le peuple l'impression d'une défaite irréparable.

Une violente colère s'empara du pays, à peine les nouvelles de la bataille furent connues. Le ministère dut donner sa démission, pour éviter des troubles qu'il n'aurait pas eu la force de réprimer. Le Roi Humbert appela au pouvoir le mar-

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quis de Rudini, un grand seigneur sicilien, qui était l'opposé de M. Crispi. Il avait l'intelligence très large et la volonté très molle et ondoyante. Le marquis de Rudini renonça à tenter la revanche, qui d'ailleurs aurait été une opération militaire très difficile pour des raisons géogTp,phiques ; il fit la paix avec l'empereur Ménélik ; et il chercha de tranquilliser les masses, en cessant de persécuter les socialistes, en s'entendant dans le Parlement avec le parti radical, qui représentait les aspirations des classes moyennes et populaires. Les députés socialistes étaient encore, à cette époque, très peu nombreux. Il ne réussit pas à gagner les masses, et il mécontenta la Cour et les classes supérieures. Sentant le gouvernement affaibli par la défaite, les masses s'enhardirent à manifester leur mécontemcnt avec une énergie qui ne tarda pas à épouvanter la Cour et les milieux conservateurs, hantés depuis quelque temps par la peur d'une révolution. Bientôt les socialistes accusèrent le marquis de Rudini d'être un tyran, parce qu'il ne leur concédait pas tout ce qu'ils demandaient ; tandis qu'à la Cour, dans les couloirs de la Chambre et du Sénat, on chuchotait qu'il s'entendait avec les radicaux et les socialistes pour faire la république. Le marquis de Rudini chercha à se tirer le mieux qu'il put de cette, situation impossible, créée par l'exaspération des uns et par la peur des autres; mais après deux ans la catastrophe survint. La disette de 1898 provoqua en Italie des

émeutes. De l'Italie du Sud, où elles commencèrent, ces émeutes gagnèrent rapidement le Nord, prenant un caractère plus accentué de manifestations politiques. Les premiers jours de mai, de violentes manifestations populaires commencèrent à Milan.

Milan était alors la grande préoccupation des milieux officiels. C'était la ville où le parti radical et le parti socialiste étaient les plus forts, où le parti républicain conservait une grande influence. C'était la ville où les classes moyennes et le peuple avaient toujours affecté une certaine indifférence envers la monarchie. C'était enfin la ville où M. Crispi et sa politique africaine avaient trouvé les adversaires les plus acharnés. Quand on apprit à Rome que des démonstrations tumultueuses avaient commencé à Milan, il se répéta le phénomène qui s'était produit après la bataille d'Adua. Un échec colonial avait alors semblé aux masses mécontentes une défaite irréparable. Cette fois, des démonstrations, qu'une police énergique aurait suffi à réprimer, semblèrent aux classes supérieures le signal de la révolution. Une panique immense éclata dans les milieux officiels et se propagea à tout le pays. Les troupes reçurent l'ordre de se servir des armes sans hésitation. Des centaines de personnes furent tuées ou blessées à Milan et ailleurs. Milan et plusieurs autres villes furent soumises à la loi martiale. Le Ministère Rudini donna sa démission ; un général savoyard,

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M. Pelloux, lui succéda. On commença alors une persécution violente des trois partis d'extrêmegauche, le socialiste, le républicain et le radical. Députés, journalistes et membres en vue de ces trois partis furent arrêtés, jugés par les conseils de guerre et condamnés à cinq, dix, douze ans de travaux forcés.

Cette réaction était tellement exagérée, qu'elle ne put durer. Le pays ne tarda pas à se convaincre que ces condamnations étaient injustes. Une nouvelle agitation commença, pour obtenir l'amnistie des condamnés. Le gouvernement ne tarda pas à faire d'importantes concessions à l'opinion publique sur ce point ; mais en même temps il voulut proposer des lois restrictives sur la presse, sur le droit d'association et de réunion. Un groupe de députés de la Droite et du Centre, à la tête duquel était M. Sonnino, appuya avec ardeur ces lois, en affirmant qu'il fallait défendre l'Etat contre l'esprit de révolte des masses. Les députés radicaux, républicains et socialistes, qui avaient échappé à la persécution, organisèrent l'obstruction contre ces projets, en affirmant qu'il fallait défendre la liberté. La lutte s'envenima et devint, ou parut devenir, une lutte entre réactionnaires et défenseurs de la liberté. Les sympathies du pays, bien que sous une forme très vague, allèrent aux défenseurs de la liberté, car le gouvernement n'avait pas, trois ans après la bataille d'Adua, l'autorité nécessaire pour désarmer

roppositioa à l'aide de lois restrictives. Appuyés par les sympathies du pays, les trois partis d'extrême gauche réussirent, par l'obstruction, à mettre le ministère dans un tel embarras, qu'il dut procéder à la dissolution de la Chambre. Les trois partis s'allièrent, et ils réussirent à faire élire environ 100 députés aux élections générales qui eurent lieu au commencement de juin de 1900. Les députés socialistes, républicains et radicaux n'arrivaient pas à 50, dans la Chambre précédente.

Les élections furent considérées comme une défaite du gouvernement réactionnaire. M. Pelloux démissionna, et le roi appela M. Saracco, un vieux sénateur piémontais qui avait la réputation d'être libéral. M. Saracco fît un ministère quelconque, et la Chambre, à peine élue, prit ses vacances. On était en juillet. Tout le monde savait que le ministère Saracco n'était qu'un ministère de transition, et que la lutte décisive entre les tendances réactionnaires et les tendances libérales commencerait à novembre. Mais la situation se présentait très obscure et difficile, surtout parce que la cour et le roi Humbert, déjà atteints dans leur prestige par la bataille d'Adua, s'étaient trop compromis aux yeux du peuple, avec la politique réactionnaire. 11 était désormais évident qu'aucun gouvernement n'aurait la force de persécuter à fond les socialistes, les républicains et les radicaux. Mais le roi voudrait-il ou pourrait-il essayer

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une politique différente de celle qui avait eu dans les dernières années toute sa faveur ? Voudrait-il ou pourrait-il se dégager de toutes les influences qui le poussaient à une lutte à outrance contre les partis d'extrême gauche ? Ce doute jetait dans la perplexité tout le monde politique et compliquait une situation, en elle-même peu facile. Quand, tout à coup, la destinée donna à cette situation une solution bien inattendue et bien tragique. Le soir du 29 juillet le roi Humbert assistait, à Monza, à la fête d'une société sportive. A neuf heures du soir, il quitta la fête pour rentrer au château. Au moment où, debout dans sa voiture découverte, il saluait, avant de s'asseoir, la foule, un homme qui, à deux mètres de la voiture, était monté sur une chaise comme pour mieux voir le souverain, braqua sur lui le revolver et fît feu. Le roi tomba sur les coussins de la voiture, foudroyé.

C'est dans ces conditions que Victor Emmanuel 1 1 1 monta au trône. Chose curieuse, le peuple lui était hostile. On disait qu'il avait choisi comme son modèle l'empereur d'Allemagne, et qu'il voulait faire des guerres, persécuter les socialistes, gouverner avec une main de for ! Heureusement, tous ces bruits étaient fantastiques. Les milieux parlementaires ne tardèrent pas à savoir que les idées

et les tendances de la Cour étaient changées. Les élections de 1900 et l'assassinat du roi Humbert avaient d'ailleurs fait réfléchir bien des gens. Tout cela produisit, en quelques mois, un revirement rapide. La Chambre, dont la majorité, après tout, avait été lue pour soutenir le ministère qui proposait des lois restrictives sur la presse, le droit de réunion et d'association, touchée tout à coup par la grâce, renversait, au commencement de 1901, le ministère Saracco, parce qu il avait procédé illégalement à la dissolution d'un syndicat ouvrier de Gênes. Le roi s'adressa alors à M. Zanardelli qui composa un grand ministère « libéral ». Le roi et le gouvernement étant devenus libéraux, les conversions se multiplièrent dans la presse, dans le parlement, dans le monde officiel. En quelques mois la politique réactionnaire des années précédentes ne fut plus qu'un souvenir, renié par tout le monde, excepté par M. Sonnino et un petit groupe de députés fidèles, dont M. Salandra, qui avait fait partie du ministère Pelloux. Mais l'homme sur lequel tous les regards se portèrent, quand le nouveau ministère parut devant la Chambre, ne fut pas M. Zanardelli ; ce fut son ministre de l'Intérieur, M. Giolitti. M. Giolitti, qui revenait au pouvoir comme simple ministre de rintérieur, avait été président du Conseil, eu 1892, et il avait déjà tenté de faire un grand ministère « libéral » ou progressiste ». Mais il avait échoué. A la fin de 1893, quand il

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donna sa démission, le change était à 18 7») la Sicile en révolte, les finances en désordre, l'opinion publique écœurée par les scandales de la Banque Romaine, persuadée que l'Italie allait s'effondrer dans la banqueroute et la révolution, et que M. Giolitti était le seul responsable de cette catastrophe. Cette opinion était exagérée. Le ministère de M. Giolitti avait commis des erreurs, bien que la plus grave peut-être soit celle qu'on ne lui a jamais reprochée, d'avoir donné à l'empereur Ménélik deux millions de cartouches. Mais la situation où le pays se trouvait, au moment de sa démission, dépendait de causes bien plus profondes que les erreurs du ministère Giolitti. Quoi qu'il en soit, le public se vengeait de toutes ses souffrances en l'accusant d'avoir conduit l'Italie à la ruine, et son impopularité était devenue si grande, que pendant plusieurs années il dut renoncer à prendre la parole à la Chambre. On s'était habitué à parler de lui comme d'un mort. Il est donc facile d'expliquer le mouvement de curiosité provoqué par cette « résurrection ». La curiosité était d'ailleurs bien justifiée. L'influence de M. Giolitti ne tarda pas à grandir, dans le ministère et dans le parlement, effaçant les souvenirs du passé. Ce fut lui qui donna le plus énergique coup de barre à gauche en changeant du jour au lendemain l'attitude du gouvernement envers les classes ouvrières et les partis d'extrême gauche. Le gouvernement avait jusqu'alors tâché d'empê-

cher les grèves par tous les moyens qu'une législation méfiante et peu claire, interprétée d'après le désir des industriels, mettait à sa disposition. M. Giolitti laissa les premières grèves, qui éclatèrent après son arrivée au pouvoir, se développer librement ; dans certains cas il ordonna même aux autorités de prendre une attitude bienveillante pour les ouvriers. Les socialistes en furent enchantés, mais les grèves se multiplièrent, et avec les grèves les protestations des propriétaires et des industriels. M. Giolitti tint bon ; et quand sa politique fut discutée à la Chambre, il affirma nettement que les ouvriers avaient le droit de recourir à la grève pour défendre leurs intérêts et que l'Etat devait observer la plus stricte neutralité. C'était une petite révolution. Aussi dans la votation qui suivit ce débat, les socialistes, les républicains et les radicaux votèrent pour le Ministère en lui assurant la majorité, et les rapports entre le gouvernement et les partis d'extrême gauche se trouvèrent radicalement changés. A droite un groupe de députés, à la tête duquel étaient M. Sonnino et M. Salandra, passa à l'opposition, en déclarant que le gouvernement compromettait l'autorité de l'Etat. En même temps une scission se produisit dans les trois partis d'extrême gauche. Dans chaque parti la majorité ne demanda pas mieux que de développer jusqu'aux dernières conséquences la politique possibiliste, tandis que la minorité protestait con-

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tre ces tentatives de transformer le parti en un parti de gouvernement. La lutte entre les deux tendances fut violente surtout dans le parti socialiste, qui se divisa en deux fractions : la révolutionnaire et la réformiste.

M. Giolitti finit par se trouver, comme le marquis de Rudini, entre des socialistes qui l'accusaient de faire une réaction hypocrite et des conservateurs qui l'accusaient de flirter avec la révolution. Mais la situation qui avait été la faiblesse du marquis de Rudini, fut la force de M. Giolitti. Les temps avaient changé. La Cour n'était plus hostile à la politique libérale. Dans les partis conservateurs beaucoup de personnes reconnaissaient que la méthode de M. Giolitti, tout en n'étant pas sans inconvénients, réussissait mieux que la politique de M. Pelloux. Enfin la crise économique qui avait exaspéré les esprits entre 1890 et 1900 était terminée. Des années prospères commençaient. Cette prospérité soudaine tranquillisait bien des mécontentements, et détournait des luttes politiques bien des activités ! Les attaques simultanées dont il était l'objet renforcèrent M. Giolitti. Si les extrêmes, à droite et à gauche, l'attaquaient, c'est qu'il représentait le juste milieu. Malgré beaucoup d'incidents l'influence de M. Giolitti grandit sans cesse pendant 1901, 1902, 1903 ; et quand, pendant l'autonme de 1903, M. Zanardelli, âgé et malade, se démit, le Roi chargea M. Giolitti de constituer le nouveau Cabinet. Le

ministère de 1893 était définitivement oublié. M. Giolitti avait pris sa revanche. Il fit son second ministère et prit comme ministre des Affaires étrangères M. Tittoni. Ce fut une grande surprise pour tout le monde. M. Tittoni était alors préfet de Naples ; et personne n'avait encore su qu'il se fût occupé de politique étrangère.

Ayant reconquis le pouvoir, M. Giolitti ne pensa plus qu'à s'y établir solidement. Mais pour comprendre sa politique et son succès il faut connaître comment fonctionne, en Italie, le système parlementaire. La Chambre se compose de 508 députés, élus au scrutin d'arrondissement. Sur les 508 circonscriptions — collegi, comme on dit en Italie — il y en a peut-être 200 où les députés sont élus par des partis politiques organisés. Dans les autres, les députés, tout en allant à la Chambre siéger à droite, au centre ou à gauche, ne représentent aucune tendance politique bien définie. L'organisation des partis étant faible ou faisant défaut, les candidats sont choisis et appuyés par des coteries rivales, sans caractère politique et qui ne sont presque jamais capables de triompher avec leurs seules forces. Dans ces collegi, l'appui du gouvernement est presque toujours le facteur décisif du succès.

Le chef du gouvernement peut donc, s'il est au

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pouvoir quand les élections générales ont lieuet s'il est ministre de l'Intérieur, créer dans ces collegi un parti personnel, dont les députés n'auront d'autre programme que de soutenir l'homme auquel ils doivent leur élection. 11 est aussi évident que, si un homme politique réussissait à faire plusieurs fois les élections générales, ce parti personnel pourrait devenir l'élément prépondérant du système. C'est ce que fit M. Giolitti. Les premières élections qu'il dirigea, sous le règne de Victor- Emmanuel 111, furent celles de 1904. Elles furent pour lui un grand succès. Il ne réussit pas seulement à se créer pour la première fois un parti personnel fort et dévoué, en se servant avec une extrême habileté de tous les moyens de pression administrative à sa disposition. La Chambre avait été dissoute au lendemain d'une grève générale, qui avait vivement irrité le public. Les socialistes subirent des échecs nombreux et TExtrême gauche perdit une vingtaine de sièges. Ce résultat rallia à M. Giolitti beaucoup de conservateurs, sans gâter ses rapports avec l'Extrême gauche, dont les exclus appartenaient tous au parti intransigeant. Son prestige grandit rapidement après ces élections ; et bientôt on affirma dans les milieux parlementaires que c'était désormais une chose décidée une fois pour toutes par le Roi: les élections générales seraient faites toujours par M. Giolitti. Ce bruit était probablement faux ; mais il servit M. Giolitti comme s'il était vrai. Sa puissance

trouva dans cette opinion ses assises granitiques. Et, en effet, les trois élections générales qui ont eu lieu sous le règne de Victor-Emmanuel III — 1904, 1909, 1913 — ont trouvé M. Giolitti président du Conseil et ministre de l'Intérieur.

M. Giolitti put ainsi renforcer son parti et greffer sur les institutions parlementaires un curieux système de gouvernement personnel. La clef de voûte de tout ce système était, comme nous l'avons vu, la présence de M. Giolitti à la tête du gouvernement au moment des élections générales. La crainte de la dissolution, qui dépend du Roi seul, était donc l'arme la plus redoutable dont M. Giolitti pouvait se servir, pour maintenir dans la fidélité son parti et sa niajorité. Mais la dissolution n'est pas une arme à répétition, car on ne peut pas dissoudre une Chambre un mois après qu'on l'a élue. Pendant les deux premières années de chaque législature, l'autorité de M. Giolitti sur son parti et sur toute la Chambre devait par nécessité être plus faible, et la Chambre montrer plus facilement des velléités d'indépendance. M. Giolitti y remédia en donnant chaque fois sa démission quelques mois après les élections générales et en passant la main à un autre. Il fit ainsi au printemps de 1905, vers la fin de 1909, et au printemps de 1914. Mais si pendant les deux premières années la Chambre était indocile même avec l'auteur de ses jours, il est facile de comprendre qu'elle l'était encore d'avantage avec le

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remplaçant. Ainsi ce gouvernement intérimaire était faible, et finissait après douze ou quinze mois par mécontenter tout le monde. Alors les amis de M. Giolitti le renversaient ; et M, Giolitti composait un nouveau ministère. Deux ans étaient déjà passés sur les cinq que peut durer une législature ; les députés commençaient à penser aux élections générales. Timor mortis initium sapientiœ. La Chambre devenait docile et M. Giolitti gouvernait jusqu'aux élections générales.

Ce jeu savant fut accompagné par un travail d'érosion sur les partis politiques représentés au Parlement, qui sont cinq : le clérical, le groupe de M.Sonnino qu'on peut appeler conservateur, le radical, le républicain, le socialiste, qui se divise maintenant en deux groupes — officiel et réformiste. Chaque parti varie entre 20 et 50 députés ; il est donc trop petit pour agir seul. Des coalitions entre ces partis sont très difficiles, à cause de leurs différences. A la tête de son parti personnel, M. Giolitti réussit donc à convaincre tous ces partis, sauf quelques obstinés qui furent isolés, à lui donner leur appui ou à lui faire une opposition qui ne le gênerait point. Comment aurait-il pu en être autrement ? L'opposition que chacun de ces partis, seul, aurait pu faire, était impuissante. Les coalitions ne réussissaient pas. Le gouvernement de M. Giolitti cherchait d'ailleurs, dans la mesure du possible, à contenter tout le monde — tous les partis, tous les intérêts, toutes les

tendances, même les plus contradictoires. Il donnait aux socialistes la liberté syndicale et l'étatisation des chemins de fer, en même temps qu'il accordait aux grandes industries toutes les protections et les privilèges demandés et qu'il garantissait aux grands propriétaires l'intangibilité du droit d'entrée sur les blés. Il augmentait le traitement des curés et favorisait l'influence de l'Eglise sur l'école, en même temps qu'il choisissait les ministres de l'Instruction publique parmi les francs-maçons les plus influents. Pour contenter les masses, il introduisait le service de deux ans, évitait les augmentations d'impôts, et renonçait à toute expansion coloniale ; mais il augmentait Farmée et la flotte pour donner une satisfaction aux classes supérieures et aux partis conservateurs. Il laissait ses fonctionnaires former des syndicats, menacer des grèves, et s'efforcer de se soustraire entièrement à l'autorité des ministres; il les récompensait même de ces nobles efforts en augmentant leurs appointements. Il laissait l'Italie se rapprocher de la France, sans la détacher de la Triple Alliance. Il avait enfin adopté comme règle de céder toujours, immédiatement, à tout mouvement un peu vif d'opinion publique, ou à tout ce qui avait l'apparence d'un mouvement un peu vif de l'opinion publique, quitte à retirer la concession à peine l'attention du public était dirigée ailleurs. Il fallait évidemment une force d'âme héroïque et presque de la cruauté pour faire

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opposition à un gouvernement si complaisant. Ce gouvernement paraîtra étrange à beaucoup de personnes. C'est en effet un système de gouvernement qui a presque complètement disparu en Europe. Mais on en trouve des exemples nombreux et même célèbres, dans le passé et hors d'Europe. César et Auguste se sont appuyés sur deux gouvernements de cette espèce, l'un pour conquérir la Gaule, l'autre pour réorganiser l'empire. Des analogies intéressantes pourraient être trouvées dans l'histoire de Florence et dans les républiques de l'Amérique du Sud. C'est d'ailleurs le gouvernement qui se forme partout où un système électoral n'est pas dominé par des partis fortement organisés. Tôt ou tard un homme, ou une famille, ou un groupe de famille s'empare du système électoral et le fait fonctionner à son profit. Ce système d'ailleurs, appliqué pour dix ans à l'Italie par un homme intelligent, souple, adroit, aux idées claires et à la volonté nette, n'a pas manqué de produire des résultats remarquables. 11 a permis à l'Italie de profiter de la période de prospérité dont le monde bénéficia depuis 1900. 11 a éliminé de la législation et de l'administration un certain nombre d'injustices. Il a développé certaines branches de l'administration. Il a arrêté le mouvement antidynastique qui gagnait du terrain pendant les dernières années du règne du roi Humbert.Il ne faut pas non plus oublier que sous ce gouvernement et en partie par son œuvre

s'est accompli en Italie un événement historique d'une importance considérable: l'axe du pouvoir s'est déplacé de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie vers les classes intellectuelles, les classes moyennes et le peuple. La lutte sourde entre les partis d'extrême gauche et les autres partis, qui s'est poursuivie pendant toute la période où M. Giolitti a été l'homme le plus puissant, a été en réalité une lutte entre les classes riches et les classes moyennes pour le pouvoir. Je ne veux point discuter ici si ce déplacement du pouvoir a été un bien ou s'il a été un mal. Dans tous les cas c'est un événement historique considérable, qui doit avoir des causes profondes, puisqu'il est général. N'oublions pas que c'est aussi pour retarder ce déplacement, que l'autocratie prussienne a lancé l'Allemagne dans l'aventure de la guerre européenne. M. Giolitti a contribué beaucoup à cette transformation politique en appuyant toujours, avec son gouvernement personnel, autant qu'il le put, les réclamations et les aspirations des classes moyennes.

Mais la médaille a son revers. Les inconvénients aussi du système étaient nombreux. Quels que fussent ses mérites, ce gouvernement personnel fonctionnait sous le couvert des institutions parlementaires. Cette contradiction entre la substance et la forme ne pouvait manquer de produire des conséquences graves. Les discussions, les votations, les partis, la formation et la chute des minis-

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tères, le jeu des majorités et des minorités, les élections, tout ce qui forme l'essence du véritable système parlementaire, ne pouvaient être, dans ce gouvernement, que des fictions, plus ou moins voilées. Ces fictions ne servaient qu'à donner une sanction légale à des actes, décidés le plus souvent en dehors de la volonté du parlement et du corps électoral. En même temps les partis politiques venaient tous à se trouver dans une fausse situation, obligés comme ils étaient à justifier par des principes leur conduite, qui était au contraire déterminée le plus souvent par les calculs réalistes d'une politique de marchandages parlementaires. Les plus embarrassés de tous étaient les socialistes. Les électeurs, ne comprenant rien à ce jeu compliqué, voyaient dans leur député, qui à Rome s'entendait très bien avec M. Giolitti, le représentant du prolétariat et le champion de la révolution sociale. A mesure qu'il devenait opportuniste et possibiliste à Rome, le député socialiste devait racheter sa faute en devenant plus révolutionaaire dans les discours qu'il faisait à ses électeurs, ou à Montecitorio dans les grandes occasions, quand SCS électeurs surveillaient ses actes et gestes.

S'il y avait beaucoup de personnes qui s'accommodaient très bien de cette situation, d'autres au contraire la trouvaient répugnante et dangereuse. Un phénomène surtout irritait bien des gens : la décadence du Parlement. 11 est impossible de contester que la Chambre et le Sénat valent aujour-

d'hui beaucoup moins qu'il y a vingt ans. Dans la Chambre il y avait autrefois une élite, très divisée mais influente, qui a disparu presque entièrement, pour faire place à une fouie d'avocats de province, de professeurs d'Université fainéants et intrigants, de politiciens professionnels de bas étage et de richards qui voient dans le mandat législatif une position sociale. La décadence a été même plus grave pour le Sénat, qui est tout choisi par le Roi, c'est-à-dire par le gouvernement. Le Sénat était vraiment, autrefois, un corps fermé mais choisi. En y versant la lie du monde intellectuel et universitaire, on en a fait un centre d'intrigues, que le public ne prend plus au sérieux. Le gouvernement de M. Giolitti a été certainement une des causes de cette décadence ; car, comme tous les gouvernements personnels, il a surtout cherché à remplir les deux assemblées d'hommes dévoués et sûrs, même peu capables, et il en a trouvé beaucoup dans ces classes moyennes dont il voulait satisfaire la remuante ambition. A cet inconvénient s'ajoutait l'effet débilitant exercé sur tout l'Etat par la faiblesse habituelle du gouvernement devant l'opinion publique. En cédant toujours devant les mouvements un peu vifs de l'opinion publique et en retirant la concession après, quand l'attention publique s'était détournée, le gouvernement a évité sans doute beaucoup de difficultés, mais il a peu à peu énervé tout l'Etat. L'Etat a fini par être gouverné par des ministres, des

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députés, des fonctionnaires tremblant devant les journaux, qui à leur tour ont une peur terrible de l'opinion publique ; laquelle ne reconnaissant pas dans les journaux ses idées et ses passions reflétées, se laisse conduire et éblouir par la presse, comme par une puissance supérieure. Où est le centre véritable de l'action et de la décision dans cet enchaînement de peurs? 11 serait difficile de le dire. 11 ne faut pas enfin oublier qu'aux gouvernements qui cherchent à contenter tout le monde, il arrive souvent de ne contenter personne. Or ce danger était particulièrement grave pour le gouvernement de M. Giolitti, parce que depuis son unification l'Italie a été travaillée par une cause permanente de mécontentement, qu'il faut connaître. Elle se rattache à la grande transformation de la civilisation moderne, dont nous avons déjà si longuement parlé, et pourra nous expliquer des événements qui autrement sembleraient miraculeux.

La constitution du royaume d'Italie fut en même temps une révolution politique et une révolution sociale. Le nouveau régime introduisit ou Italie, avec les institutions parlementaires et la centra-lisation bureaucratique, ce qu'on appelle la civilisation moderne : les chemins de fer et la grande industrie à la machine, que l'ancien régime avait combattus, aussi énergiquement que les idées et

les iastilutions libérales. Les dépenses publiques et privées augmentèrent considérablement. II fallut beaucoup d'argent pour construire les chemins de fer, pour organiser les nouvelles industries, pour créer une armée, une marine, une administration compliquée, pour doter le pays d'écoles. Le pays dut donc s'efforcer d'augmenter la production. En somme l'époque de la quantité commençait aussi pour nous.

Mais l'Italie est, dans son ensemble, un pays ni très riche ni très pauvre. Plus riche que les pauvres pays de l'Europe méridionale, il est plus pauvre que les riches pays de l'Europe centrale. Elle est en outre très petite. On oublie trop souvent que la Fraace est grande presque deux fois comme l'Italie, et que dans la péninsule 34 millions d'habitants vivent sur un territoire de 300.000 kilomètres carrés, qui ne possède pas de charbon et qui a très peu de fer. Il est évident qu'un tel pays se trouvait beaucoup mieux à son aise clans les époques de civilisation qualitative, quand la richesse n'était pas encore un facteur aussi important de la puissance d'une nation. Quoi qu'il en soit, il n'était pas en notre pouvoir d'arrêter l'histoire. 11 fallut se piler à la loi de l'époque : travailler pour augmenter la richesse du pays.

Cet effort fut fructueux. 11 développa la richesse du pays, son énergie, son activité, son esprit d'initiative, et même son intelligence, au moins dans certaines directions. Les pauvres paysans de l'ita-

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lie du Sud apprirent à fouler les grandes routes du monde, comme émigrants. Le peuple et la bourgeoisie contractèrent Thabitudedu travail acharné, étendirent leurs connaissances techniques, économiques, politiques, élargirent leurs ambitions. Mais cet effort acheva dans la génération née après 1860 la ruine de toutes les traditions intellectuelles, artistiques, sociales, religieuses du passé, contre lesquelles la génération du Bisorgimento s'était déjà révoltée en partie ; et il fut une des causes du triomphe de l'influence allemande que la génération du Risorgimcnto avait déjà commencé à subir, surtout après 1866 et 1870. Cet effort et l'influence allemande, agissant ensemble, détachèrent en outre la génération née après 1860 de l'idéologie que la Révolution française avait répandue dans le monde, dans lesquelles la génération du Risorgimento au moins avait cru, en jetant le pays dans un matérialisme aride. Un observateur superficiel aurait pu, pendant les derniers vingt ans, être frappé en Italie parles apparences d'une activité intellectuelle assez vive. On a même prétendu, par exemple, que nous avons assisté dans cette période à une renaissance de l'idéalisme qui serait en contradiction avec ce matérialisme débordant. Mais ce n'étaient que des apparences. Cette génération ne s'est occupé sérieusement que d'augmenter les salaires," les appointements, les revenus, les profits, la production : de développer l'outillage industriel, d'augmenter le bien-être

de toutes les classes, et de faire progresser le pays, d'après la définition du progrès grossièrement quantitative dont les masses se contentent aujourd'hui. Elle a tout subordonné à ce but ; elle n'a demandé à l'art que des plaisirs faciles et de l'argent ; à la science et à la philosophie que des découvertes utiles, des situations sociales agréables et des doctrines qui ne la gêneraient point dans ses affaires. Ainsi les classes intellectuelles ont joui d'une très grande liberté, comme dans toutes les époques qui renoncent à atteindre dans tous les domaines de l'activité intellectuelle une perfection élevée ; et elles ont fait, comme il arrive toujours, les usages les plus différents de cette liberté. La majorité a cherché à se procurer de rargent,des honneurs, des situations avantageuses, en amusant le public comme il le voulait ou en servant les intérêts puissants. Une minorité a voulu, malgré tout, montrer dans l'art, dans la littérature, dans la philosophie et dans la science qu'elle savait faire des choses belles ou grandes ; ceux qui étaient des hommes sérieux en créant des œuvres de mérite, ceux qui ne l'étaient pas en cherchant à s'imposer à l'ignorance de la jeunesse et au snobisme des classes plus instruites par des nouveautés et des étrangetés le plus souvent importées de l'étranger. Il faut dire que la seconde catégorie était plus nombreuse et avait plus de succès que la première, car au fond elle exploitait, sous une forme plus compliquée, l'igno-

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rance et l'indifférence d'une époque qui considérait le tonnage de la marine marchande, les dépôts des banques, et la production des hauts-fourneaux comme les seules réalités de l'existence.

Cette conception de la vie, qui avait triomphé en Italie complètement, plus complètement peutêtre que dans d'autres nations, a été le canal par lequel l'influence allemande a débordé sur l'Italie. On a souvent attribué le prestige de l'Allemagne à ses victoires. C'était vrai pour la génération qui a conclu la triple alliance en 1882 et qui avait assisté aux guerres de 1866 et de 1870 : mais non pour la génération suivante. Or celle-ci a admiré l'Allemagne beaucoup plus que la précédente. On peut dire que, dans les derniers dix ans, tout le monde était devenu germanophile en Italie : les professeurs et les industriels, les socialistes et les conservateurs, les libres penseurs et les cléricaux, les philosophes et les musiciens. L'Allemagne semblait le modèle en tout, parce que c'était le pays qui réalisait le mieux la formule quantitative du progrès, le pays d'Europe où la population, la richesse, la production, le commerce, l'armée, la marine augmentaient le plus rapidement. L'ordre et la discipline allemands ont paru si admirables à cette génération, qui d'ailleurs s'est bien gardée de les imiter, parce qu'ils semblaient être des facteurs de ce développement vertigineux. Au contraire la France, par sa tendance à consolider sa situation acquise plutôt qu'à la développer

semblait un pays malade et décadent. Malgré les affinités de langue, de race et de culture, la France avait fini par devenir une espèce d'énigme. Les classes cultivées de l'Italie, dominées de plus en plus par la conception purement quantitative du progrès, ne comprenaient plus la situation tragique de ce pays, que ses conditions démographiques, ses traditions, ses tendances historiques poussaient plutôt à développer son effort dans le sens de la qualité et qui se trouvait obligé à le développer dans le sens de la quantité par la concurrence des peuples voisins et surtout par la monstrueuse et menaçante croissance de son ennemi. Ainsi l'influence allemande l'emporta partout. Tout fut germanisé : l'armée, les banques, les chemins de fer, l'industrie, le socialisme, la science, la philosophie, les écoles, l'Université. Cet état d'âme n'a pas été sans influence sur la durée de la Triple Alliance. Tout de suite après l'avènement de Victor Emmanuel Ili, un changement dans les directives de la politique étrangère fut visible. Le nouveau roi alla à Saint-Pétersbourg et à Paris, et il n'alla pas à Vienne. M. Prinetti, qui fut le ministre des Affaires étrangères dans le premier ministère du nouveau règne, était un ennemi déclaré de la Triple Alliance. 11 disait souvent à ses amis — et il était bon prophète — que l'Europe n'aurait la paix tant que l'Allemagne n'aurait reçu une bonne raclée. Il est évident qu'on voulait se rapprocher du groupement de

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puissances, qui devait bientôt s'appeler la Triple Entente. Mais M. Prinetti tomba malade ; et à peine M. Giolitti devint président du Conseil, avec M. Tittoni pour ministre des Affaires étrangères, la vieille politique triplicienne reprit le dessus. Comment s'explique ce revirement ? La guerre russo-japonaise y a certainement contribué. Il est aussi fort possible que des influences secrètes aient agi. Mais même si ces facteurs n'étaient point entrés en jeu, il aurait toujours été très difficile de détacher l'Italie de la Triple Alliance, tant que l'Allemagne restait pour les classes supérieures le modèle du monde. La Triple Alliance en effet qui pendant longtemps avait été vivement combattue, avait fini par être acceptée par tout le monde dans les dernières années, c'est-à-dire quand elle était devenue un danger constant pour la paix du monde et qu'elle préparait la catastrophe actuelle. Même le parti radical, qui en avait été pendant vingt-cinq ans l'adversaire décidé, avait désarmé. Il ne faut pas oublier que le ministère qui a commis l'erreur épouvantable de renouveler la Triple Alliance en 1912, comptait trois ministres radicaux ; et que de ces trois ministres radicaux, deux étaient parmi les membres du cabinet les plus germanophiles.

L'Italie progressait donc, au moins d'après la conception du progrès qui est aujourd'hui populaire. Elle en était très fière. En était-elle aussi contente ? Non. J'ai remarqué ailleurs que l'exal-

tation de l'orgueil national a été une condition nécessaire du développement de la civilisation moderne, qui a pour fondement la grande industrie et les institutions électives. La richesse n'est pas et ne peut pas être un but : elle n'est et ne peut être qu'un moyen. Or quels que soient les avantages que la civilisation moderne assure au peuple et aux classes moyennes, il est bien douteux que ces avantages valent pour beaucoup d'hommes les charges qu'elle leur impose : le travail continuel et intense, la discipline rigoureuse, l'aliénation de la liberté personnelle dans l'usine ou dans le bureau, le service militaire... 11 n"a donc pas suffi à l'époque quantitative de montrer aux masses les richesses de la terre pour en exciter le zèle et l'activité ; elle aussi a dû avoir recours à un idéal et elle Fa trouvé dans une des passions les plus simples et les plus fortes de l'âme humaine : l'orgueil. Elle a excité l'iniative et l'activité de tous les peuples, en persuadant chacun que l'augmentation de la richesse était un moyen d'accroître la puissance et la grandeur du pays, de montrer aux autres peuples sa supériorité. 11 en fut ainsi en Italie. A mesure que la puissance de M. Giolitti se consolidait et que la prospérité augmentait, le pays écouta avec un plaisir croissant tous ceux qui, en prose et en vers, lui disaient que l'Italie était déjà ou allait devenir le premier pays du monde. Par malheur, dans une époque qui mesure le mérite des peuples

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par les chififres et les statistiques, il n'y avait ni poète, ni philosophe, ni homme d'Etat qui pouvait doubler le territoire trop étroit ou y découvrir des bassins houilliers, comparables à ceux de la Lorraine et de la Westphalie. Si par un effort acharné et intelligent l'Italie réussissait à augmenter sa richesse, cette augmentation était nécessairement plus modeste que celle d'autres peuples, mieux favorisés par la nature. De là des comparaisons trop fréquentes, qui exaspéraient l'amour-propre national, devenu plus sensible à mesure que la nation se persuadait de progresser. Pourquoi sou effort, qui était aussi grand et même peut-être plus pénible que celui d'autres peuples, aboutissait-il à un résultat moindre ? A l'exaltation nationale, qui enfiévrait les osprits, s'opposaient périodiquement des accès de dépression, pendant lesquels le pays attribuait son infériorité à sa légèreté, à son indiscipline, à sa mollesse, à sa faiblesse militaire, à son incapacité dimiter les vertus allemandes, surtout à son gouvernement, — à ce gouvernement mou, complaisant, prudent, qui n'osait déplaire à personne. La contradiction entre les formes et la substance de ce gouvernement, les institutions démocratiques fonctionnant dans un pays qui avait perdu presque entièrement la foi dans les principes démocratiques, ne pouvaient qu'envenimer le malaise. Les intellectuels et les hommes politiques ne manquaient point d'exploiter ces deux états d'âme opposés, en les

âiO LA GUERRR, EUROPÉENNE

alimentant par toutes les théories imaginables, même par les plus absurdes, et ajoutant le trouble intellectuel au trouble moral. Ainsi le pays tout entier avait fini par vivre dans une espèce de contradiction continuelle avec lui-même, qui se reflétait dans la conduite et dans les idées de chaque individu comme do chaque parti, et qui avait rendu l'opinion publique extrêmement nerveuse. Cette nervosité de l'esprit public, cette facilité aux accès de colère et aux revirements imprévus, ont créé parfois des embarras sérieux, même au gouvernement de M. Giolitti. Au fond, ce que le pays cherchait confusément, sans s'en rendre compte, c'était un idéal de la vie plus complet et plus élevé que le progrès, conçu comme simple augmentation de la richesse du monde et perfectionnement des machines dont les hommes se servent. Mais il ne trouvait cet idéal ni dans le passé ni dans le présent. Ajoutez que l'Italie non plus n'a pas échappé à la détérioration morale et au dégoût de soi-même que le matérialisme économique et le régime de l'argent ont fait naître dans tous les pays modernes où la culture classique n'est pas une simple spécialité de professeurs et une affaire de librairie, et où le christianisme est quelque chose de plus qu'une religion officielle. Ainsi s'explique que le pays devenait plus mécontent de soi-même et des autres, à mesure qu'il aurait dû se féliciter des progrès accomplis ; que l'impopularité de M. Giolitti augmentait avec sa

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puissance, et qu'on lui reprochait surtout les parties de sa politique qui, flattant mieux les passions et les vices de l'époque, assuraient son succès. La contradiction, angoissante et tragique, était dans la situation. Elle aboutit un jour à une crise violente : la guerre de Tripolitaine.

Pour comprendre cette guerre et son origine, il faut connaître l'histoire de notre politique intérieure à partir de la fin du mois de novembre de 1909. Au mois de mars M. Giolitti avait fait les élections générales pour la seconde fois. En automne, à la rentrée des Chambres, il donna, comme d'habitude, sa démission. Pour rendre un hommage platonique à la théorie des partis, on appela au pouvoir le chef de « l'opposition de Sa Majesté ». Ce chef était M. Sonnino ; mais l'opposition de Sa Majesté se composait d'une trentaine de députés. M. Giolitti était bien décidé, pour jouir d'une année de repos, à faire soutenir le Cabinet Sonnino par sa majorité. Mais M. Sonnino est un homme de caractère ; et comme tous les hommes de caractère, il l'a mauvais. La majorité le détestait et l'obligea à donner sa démission, malgré les efforts de M. Giolitti, après trois mois. On appela un homme plus souple, M. Luzzatti. Mais M. Luzzatti était trop souple, trop impression-

nable et sensible à la flatterie. Il débuta par deux actes de faiblesse : en appelant dans le ministère quatre radicaux — deux ministres et deux soussecrétaires d'Etat — et en promettant dans son programme une loi qui élargirait le droit de vote. Ces deux actes étaient deux concessions à l'Extrême gauche, c'est-à-dire à la partie de la Chambre dont M. Luzzatti redoutait davantage les attaques. Mais la première fut appréciée par l'Extrême gauche beaucoup plus que la seconde. Depuis le retour au pouvoir de M. Giolitti les radicaux et les socialistes, sauf une petite minorité, caressaient avec une impatience croissante l'idée d'arriver au gouvernement, malgré la petitesse de leurs groupes, en s'appuyant sur le pouvoir personnel de M. Giolitti. L'exemple de M. Millerand et de M. Briand avait fait tourner la tête à plus d'un socialiste. Les socialistes, les radicaux et même une partie des républicains furent donc très contents de voir quatre radicaux installés au Ministère. C'était la première brèche, par laquelle les autres passeraient. Quant à la question du suffrage, elle était beaucoup plus compliquée. Comme il fallait alors, pour être électeur, savoir lire et écrire, et demander d'être inscrit dans les listes, l'analphabétisme et l'indifférence réduisaient le nombre des électeurs à trois millions environ. Le parti socialiste réclamait depuis quelque temps le suffrage universel, mais il n'y tenait pas beaucoup. 11 le réclamait parce qu'il savait

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que le gouvernement ne le donnerait pas, M. Gioliiti s'était déclaré nettement contraire, quelques années auparavant.

M. Luzzatti avait donc pensé de s'assurer, par ces deux concessions, ou l'appui ou une neutralité bienveillante de l'Extrême gauche. 11 y réussit ; mais il mécontenta vivement lamajorité. Celleci jugea que i places sur 20 dans le Cabinet, c'était trop pour un parti qui n'arrivait pas à avoir 40 députés sur 508. Cette préférence pour l'Extrême gauche ne répondait point aux « sains principes » du système parlementaire. Quant à l'élargissement du suffrage, il soulevait toute sorte d'objections, car le système proposé par M. Luzzatti était réellement très compliqué. La majorité aurait donc très volontiers renversé tout de suite le ministère, mais M. Giolitti ne voulait pas encore reprendre le pouvoir ; et cette fois il réussit à modérer les impatiences de ses fidèles. Il en résulta une situation très bizarre. Dans la Chambre la majorité cherchait à créer des difficultés aux ministres radicaux, qui d'ailleurs étaient des personnages fort médiocres ; l'Extrême gauche à son tour combattait les ministres du Cabinet qui appartenaient à la majorité ; les ministres radicaux et les ministres de la majorité intriguaient les uns contre les autres dans le Cabinet et dans la Chambre ; M. Luzzatti cherchait à gagner du temps en faisant de grands discours et promettant à tout le monde tout ce qu'on lui demandait.

Le prestige d'un gouvernement s'use vite à ce jeu. M. Giolitti dit un jour que M. Luzzatti pour gagner les voix au détail, les perdait en gros. Le mécontentement devint si général, dans le parlement et le pays, que le ministère Luzzatti s'effondra au mois de mars 1911. M. Giolitti dut revenir à Rome et reprendre le pouvoir.

Ce fut Fapogée de sa puissance. Le gouvernement de M. Luzzatti avait tellement irrité tout le monde, qu'on se tourna vers M. Giolitti comme vers un sauveur. L'Extrême gauche espérait qu'il ferait un grand ministère démocratique, dans lequel beaucoup de ses membres entreraient ; la majorité, qu'il congédierait les ministres radicaux et qu'il abandonnerait les projets démagogiques de M. Luzzatti ; le pays tout simplement qu'il gouvernerait avec fermeté. Mais l'Extrême gauche avait vu plus juste que la majorité, M. Giolitti offrit même un ministère à un socialiste, M. Bissolati ; et celui-ci ayant refusé, il garda dans le ministère les quatre radicaux appelés par M. Luzzatti, et il en ajouta encore deux, un ministre et un soussecrétaire d'Etat. Le nouveau ministre radical, qui devait jouer dans ce fatal ministère le rôle le plus funeste, était M. Nitti, auquel fut donné le ministère de l'Agriculture, du Commerce et de l'Industrie. Mais si la composition du nouveau Ministère ne répondait guère à l'attente de la majorité, son programme lui réservait des surprises encore plus amères. Quant à la question de l'élargissement

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du droit de vote, M. Giolitti substituait au projet compliqué de M. Luzzatti, un projet beaucoup plus simple : il proposait d'octroyer le suffrage universel, avec la seule limitation que les analphabètes deviendraient électeurs à trente ans, au lieu de vingt-et-un. Il proposait en outre de faire des assurances sur la vie un monopole d'Etat.

Il n'est point surprenant que M. Giolitti ait continué dans ses rapports avec l'Extrême gauche la politique de M. Luzzatti. 11 s'est toujours efforcé de rallier à la monarchie les partis extrêmes, en même temps qu'il cherchait à déplacer l'axe du pouvoir des classes riches vers les classes moyennes et populaires. Gomme ce sont les trois partis de FExtrême gauche qui représentent les classes moyennes et populaires, M. Giolitti pouvait penser bien faire, en employant son autorité pour donner à ces classes une place dans le gouvernement, proportionnelle à leur importance sociale plus qu'au nombre de leurs députés. Mais la majorité ne l'entendait point ainsi. Elle trouva que le ministère Giolitti répondait encore moins que le ministère Luzzatti aux « sains principes du droit constitutionnel ». Elle se plaignit d'être dépossédée par un coup d'Etat. Entre la majorité et son chef une lutte sourde commença. La majorité disait : « Je suis la majorité ; donc j'ai le droit de gouverner. » M. Giolitti répondait : « Oui, tu es la majorité, mais tu ne l'es pas par tes propres forces. C'est moi qui t'ai créée, donc tu dois faire

ma volonté. » Pour la première fois la réalité de ce gouvernement personnel entrait en conflit avec les formules du parlementarisme, dans lesquelles il se cachait. Les difficultés procédant de cette contradiction n'auraient pas d'ailleurs été très graves, si M. Giolitti n'avait pas eu en même temps ridée de monopoliser les assurances sur la vie et d'octroyer au peuple le suffrage universel. Le monopole des assurances sur la vie n'était pas une réforme si radicale et d'une telle portée, qu'elle dût en tout cas soulever des luttes ardentes. La loi aurait pu être approuvée sans trop de difficultés, si elle avait été mieux préparée. Mais M. Giolitti avait, comme je l'ai dit, choisi pour ministre de l'Industrie un jeune député radical, ournaliste et professeur de son métier, M. Nitti ; et M. Nitti provoqua une véritable catastrophe politique par la légèreté et l'imprudence avec laquelle il prépara le projet. En quelques semaines il bâcla un projet, qui non seulement était incohérent et insuffisant à bien des points de vue, mais qui, dans son premier article, décrétait en quelques ligues une espèce de confiscation totale sans indemnité des compagnies d'assurance. Ce premier article disposait que toutes les compagnies d'assurance sur la vie devaient cesser immédiatement et totalement leurs opérations, et qu'aucune indemnité pour les dommages résultant de la loi ne pourrait être demandée, sous aucun prétexte et pour aucun motif, ni par les compagnies d'as-

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surance, ni par leurs employés, ni par les assurés. On n'avait pas encore vu l'Etat annuler les droits acquis, créer un régime de privilège, sacrifier à ses fins les intérêts particuliers avec une plus grande désinvolture. Pour faire approuver ce projet de loi il aurait fallu un gouvernement très fort. Celui de M. Giolitti ne l'était point. La majorité, qui était mécontente de la composition du ministère et que le suffrage universel épouvantait, s'émut facilement des énormités juridiques de la loi. Celle-ci fut attaquée avec une extrême vivacité à tous les points de vue ; l'agitation des intéressés gagna les milieux parlementaires ; bientôt même le suffrage universel passa en seconde ligne. Pour quelque temps on espéra que M. Giolitti allait se convaincre de l'erreur commise et qu'il retirerait son projet, en sacrifiant son malheureux auteur. Mais M. Giolitti, cette fois, s'entêta. 11 réussit à faire approuver son projet par la Commission parlementaire qui devait l'examiner ; et il l'envoya devant la Chambre.

La situation s'aggravait. La Chambre était bien décidée à repousser le projet ; mais elle ne savait pas comment s'y prendre. La législature était entrée dans sa troisième année d'existence ; et on disait que M. Giolitti avait le décret de dissolution dans sa poche. Les socialistes augmentèrent l'irritation, en montrant ouvertement qu'ils comptaient exploiter la rupture entre M. Giolitti et sa majo-

rite pour escalader le pouvoir. L'orage, qui devait éclater quatre ans plus tard, commença à gronder dans les couloirs de la Chambre, où l'on prononça pour la première fois le mot de « trahison ». M. Giolitti trahissait la monarchie ; il était devenu fou. Mais comme on se contentait de chuchoter ces choses dans les couloirs, la discussion du projet traîna pour des semaines à la Chambre. Personne n'osait l'attaquer à fond, et M. Giolitti ne montrait aucune intention de céder. 11 fallut que M. Salandra montrât, dans un discours énergique, toutes les absurdités et les erreurs du projet, pour le convaincre que dans sa forme actuelle le projet ne passerait pas. Comme on était à la fin de juin, il en profita pour demander l'approbation générique du principe de la loi, en renvoyant à novembre la discussion des détails, — c'est-à-dire la partie essentielle. Après quoi, la Chambre prit les vacances.

Le ministère sortit de cette affaire fort afiFaibli. Le projet en lui-même, la légèreté avec laquelle il avait été préparé, la conduite équivoque de la Chambre avaient dégoûté le pays. Aux espoirs soulevés au mois d'avril par le « grand ministère » succéda une vive déception. En même temps les milieux politiques se préoccupaient de plus en plus du projet de loi sur le suffrage universel et de l'attitude des socialistes, qui partout se posaient en héritiers du pouvoir à courte échéance. Le mécontentement permanent de l'opinion pu-

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blique s'aggrava des incertitudes et des contradictions d'une situation si paradoxale. Personne ne savait si M.Giolitti serait demain le maître triomphant ou la victime détestée de la situation. Ses ennemis travaillaient activement. Sur ces entrefaites la Panlher va à Agadir ; les pourparlers franco-allemands pour le Maroc commencent ; bientôt il n'est plus douteux pour personne que le Maroc va devenir un protectorat français. Beaucoup de journaux rappellent alors au public qu'après le Maroc le seul territoire disponible pour l'Italie, dans l'Afrique de Nord, est la Tripolitaine;ils démontrent que si nous ne profitons pas de cette occasion, l'Italie sera encerclée et suffoquée dans la Méditerranée.

Jusqu'alors le public n'avait eu qu'une idée bien vague de la Tripolitaine. Tous les efforts fait par des écrivains et des hommes politiques pour attirer son attention sur ces territoires, après que les accords méditerranéens avec la France et l'Angleterre avaient été conclus, étaient restés sans résultat. Le souvenir d'Adua pesait encore sur la nation. 11 n'en fut pas ainsi cette fois. Au grand étonnement de ceux-là même qui avaient entamé la campagne sans grand espoir de réussir à secouer l'indifférence de la nation, l'opinion publique s'intéressa cette fois vivement à la question, et son intérêt devint rapidement de la passion et de l'agitation. Oui, l'Italie allait manquer une occasion unique, si cette fois encore le gouvernement de

M. Giolitti était, comme d'habitude, indifférent aux grandes questions de la politique internationale et coloniale ! Au fond la Tripolitaine n'était qu'un prétexte. Le pays v(>ulait sortir de cet état d'énervement et de mécontentement quej 'ai décrit; et il se jetait sur cette occasion, inconscient du danger, espérant trouver en Tripolitaine ce qu'il avait cherché inutilement ailleurs, dans la politique libérale et dans l'augmentation de la richesse : une vie nouvelle, plus élevée et plus heureuse que celle qu'il menait. Mais en disant que, si la France prenait le Maroc, nous devions prendre la Tripolitaine, le public oubliait que la Tripolitaine était une province de l'empiré ottoman; que l'empire ottoman était une grande puissance européenne ; que prendre la Tripolitaine, c'était troubler l'équilibre de l'Europe, duquel dépendait la paix du monde. S'il était donc facile au pays de demander la Tripolitaine, il était plus difficile au gouvernement de la lui donner. Le gouvernement hésitait. Mais dès qu'ils virent l'opinion publique exaltée et le gouvernement hésitant, tous les journaux, les partis, les intérêts qui ne voulaient ni les radicaux au pouvoir, ni le monopole, ni le suffrage universel firent tout ce qu'ils pouvaient pour exciter davantage l'opinion, en comprenant que c'était le meilleur moyen pour discréditer définitivement le ministère. Et le mouvement d'opinion devint tel que le ministère s'aperçut, à un certain moment, qu'il serait dé-

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bordé, s'il tâchait de résister. Si M. Giolitti n'avait pas fait un ministère radical, s'il n'avait proposé ni le monopole ni le suffrage universel, il aurait probablement eu la force de faire comprendre au Parlement et au pays qu'on ne pouvait pas attaquer une grande puissance sans raison ni prétexte, seulement parce que cela faisait plaisir à l'opinion publique. Mais dans la situation où il s'était mis, il n'en avait plus la force. Tous les ennemis et les adversaires de sa politique se seraient coalisés, ils l'auraient accusé d'avoir trahi les intérêts suprêmes du pays. Il n'aurait pas pu résister, malgré sa puissance, à ces attaques, soutenues par l'opinion publique exaltée. 11 lui serait arrivé a la fin de 1911 ce qu'il lui arriva au printemps de 1915.

Le ministère se décida pour la guerre, et il la déclara comme il put. La justification des hostilités, au point de vue du droit international, était plutôt faible. Aussi ceux qui avaient gardé leur sang-froid ne s'étonnèrent point de la mauvaise humeur avec laquelle le geste de l'Italie fut accueilli par le monde. L'Italie au contraire s'exaspéra. Tout à coup on put constater à quel point les classes cultivées avaient été germanisées en trente ans. La nation, ou au moins les classes les plus influentes, sembla se plaire avec une joie maladive à abuser de sa force, en repoussant avec fureur toutes les critiques étrangères, même les plus courtoises et raisonnables, en prenant en exécra-

tion et en soupçonnant toute l'Europe, en réclamant l'extermination de l'ennemi, en exaltant la guerre, la conquête, la cruauté, comme les droits sacrés des races supérieures, en étouffant avec la violence toutes les voix discordantes. Pendant plusieurs mois tous ceux qui se permirent d'exprimer en public des doutes sur l'entreprise risquèrent d'être assommés. Tout arrangement, dont le but aurait été de sauver le prestige du Sultan en donnant satisfaction à l'Italie, fut considéré comme humiliant ; le pays réclama avec une telle énergie une victoire totale et sans conditions, que le gouvernement fut obligé de faire le fameux décret d'annexion. Bien peu de personnes résistèrent à cette fureur générale : parmi les partis, le parti socialiste seul — il faut lui rendre cette justice. Mais l'orage qui menaçait M. Giolitti et son ministère se dissipa ; Thorizon s'éclaircit ; M. Giolitti devint même populaire. Ironie des choses humaines ! Cet homme, qui avait été impopulaire quand il travaillait à donner au pays la tranquillité et la prospérité, à contenter, dans la mesure du possible, tout le monde, devint l'objet pour quelques mois de l'admiration générale, dut haranguer de son balcon les foules transportées d'enthousiasme, au moment où, entraîné par des erreurs de politique intérieure, il déclanchait la plus formidable tempête qui depuis la Révolution française ait secoué le monde. Car la guerre de Tripolitaine et les deux guerres balkaniques de

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1912 et de 1913 sont le véritable commencement de la guerre européencv le prologue de la grande tragédie.

Mais tandis que l'opinion publique se grisait de tant d'illusions et d'espoirs, le gouvernement était tombé de nouveau dans l'erreur commise en 1896: celle de faire une guerre coloniale avec l'armée métropolitaine destinée à la défense du pays et aux guerres d'Europe. Cette erreur, d'ailleurs inévitable, produisit les plus graves conséquences. Aux débuts, l'enthousiasme pour la guerre avait gagné même les masses. Celles-ci avaient pris trop à la lettre les journaux ; et elles s'étaient persuadées que la Tripolitaine était un pays très riche, où des millions d'émigrants trouveraient du travail et de la terre. Les soldats étaient donc partis avec enthousiasme, sans trop se demander si la guerre était juste ou non. Mais l'armée italienne se compose en majorité de paysans. Ceuxci, à peine débarqués, ne tardèrent pas à s'apercevoir que la Tripolitaine ne ressemblait guère à la terre promise. Leur enthousiasme refroidit rapidement ; les généraux furent obligés de faire une guerre de position, très prudente et très lente, car on n'aurait pas pu gaspiller le sang pour conquérir ce qui, aux soldats, à tort ou à raison, semblait être des déserts de sable. La guerre traîna et finit par troubler profondément l'Italie et l'Europe. L'opinion publique s'énerva ; à l'enthousiasme des premiers mois succédèrent l'impa-

tience, l'irritation, un mécontentement beaucoup plus grave que celui qui avait précédé la guerre. Le gouvernement, qui voulait faire approuver le monopole et le suffrage universel, dut recourir à tous les artifices pour soutenir l'opinion : campagnes de presse, attaques des Dardanelles, occupation du Dodecanèse. 11 réussit en effet à faire approuver la loi du monopole en l'adoucissant et en respectant un peu plus les droits acquis, et la grande réforme du suffrage universel, telle qu'il l'avait proposé. Un peu plus tard, pendant l'automne de 1912 il réussit aussi à conclure la paix avec la Turquie. La menace de la guerre balkanique obligea la Turquie à accepter le traité de Lausanne. Mais ces succès n'eurent d'autre effet que d'affaiblir le gouvernement. Les deux ans qui ont passé entre cette grande réforme et la guerre européenne, compteront parmi les plus tristes de notre vie nationale depuis 1860. La paix de Lausanne fut accueillie avec joie, car elle nous tira d'une situation qui menaçait de devenir intolérable ; mais elle ne contenta personne. Tout le monde sentait que ritalie,si elle n'avait pas échoué en Tripolitaine, n'y avait pas eu le succès espéré. L'amertume de la déception était augmentée par la crainte des répercussions intérieures que la guerre pourrait avoir. Les prochaines élections, les premières dans lesquelles le suffrage universel serait appliqué, devinrent la grande préoccupation des milieux politiques. Mais cette préoc-

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cupation, au lieu de conseiller l'union entre les cléments dirigeants, sembla les rendre plus irritables, tandis que le grand public plongeait dans une espèce d'indifférence dégoûtée et somnolente. Les deux guerres balkaniques, tous les faits qui montraient l'instabilité croissante de l'équilibre européen, les armements à outrance de l'Allemagne, les sombres intrigues de l'Autriche ne firent qu'une médiocre impression sur le gouvernement, sur les milieux politiques, sur la presse et sur la nation. Les groupes, les partis, les députés cherchaient seulement à s'assurer par tous les moyens l'appui du gouvernement dans les élections prochaines, et ils se déchiraient, dans le Parlement et dans la presse, dans des luttes stupides et féroces. Le public assistait à ces luttes et à ces intrigues comme dans un état de somnambulisme ; tandis que le gouvernement restait libre de résoudre comme il voulait, dans l'indifférence générale, les questions les plus graves. Mais abandonné à lui-même par l'opinion publique, débilité par l'effort épuisant de la guerre, préoccupé, lui aussi, surtout par les élections générales, le gouvernement se laissait, surtout dans les graves questions de politique étrangère, entraîner par les événements, la routine, les influences et les intrigues les plus différentes. L'Autriche et l'Allemagne surent profiter de cette situation, pour amener le gouvernement à renouveler en anticipation la Triple Alliance, éprendre

avec elles position contre la Serbie, à appuyer leur politique albanaise et à faire tout ce que nous pouvions pour provoquer la seconde guerre balkanique, dont les effets désastreux retombent maintenant aussi sur nous. Le marquis de San Giuliano, abandonné à lui-même dans son cabinet de la Consulta, cédait facilement aux influences les plus différentes, tandis que M. Giolitti s'occupait des élections générales, en portant à son exagération suprême sa méthode qui consistait à affaiblir les partis en les mêlant. La confusion qui a dominé les élections générales de 1913 restera à jamais mémorable. Dans un arrondissement le ministère soutenait le candidat socialiste contre le clérical, et dans l'arrondissement voisin le candidat clérical contre le candidat socialiste ; le même préfet qui dans un collegio soutenait le candidat radical, le combattait à outrance dans un collegio limitrophe. Les contradictions étaient surtout visibles dans les grandes villes, où lapolitique dugouvernement changeait d'un quartier à l'autre, d'une rue à la rue voisine. Naturellement les députés influents du parti personnel de M. Giolitti furent soutenus avec acharnement contre tous les partis. Le cas le plus mémorable de cette confusion fut celui d'un ministre du cabinet qui était un grand dignitaire de la francmaçonnerie, et qui allait être battu par un candidat clérical. Le Vatican, prié par le gouvernement,

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ordonna au candidat clérical de se désister en faveur du candidat franc-maçon !

Le résultat des élections fut désastreux. Sur o millions d'électeurs, un million vota pour les socialistes qui entrèrent dans la nouvelle Chambre — réformistes et officiels — environ 80. Ils étaient une quarantaine dans la Chambre précédente. Ils avaient recueilli tant de voix, surtout dans les campagnes, parce qu'ils avaient eu le courage de s'opposer à la guerre de Tripolitaine. C'est même mon opinion qu'ils en auraient recueilli davantage, s'ils avaient mené leur campagne contre la guerre avec plus de courage et d'intelligence. Ce résultat des élections augmenta le malaise moral du pays. La Chambre, à peine convoquée, montra un goût particulier pour les invectives, les pugilats, les tumultes ; M. Giolitti profita de la première occasion et, comme d'habitude, donna sa démission. On fît un ministère Salandra. M. Salandra était, après M. Sonnino, le membre le plus influent de ce petit parti de droite, qui était toujours resté à l'opposition. Mais on ne le choisit point en hommage aux principes du droit constitutionnel; on s'adressaàlui parce qu'on comprit qu'il fallait, cette fois, mettre à la tête du gouvernement un homme plus souple que M. Sonnino mais aussi sérieux et capable que possible,qui tâcherait, d'accord avec M. Giolitti et son parti de faire face à la situation créée par la guerre et

par la politique du ministère précédent. M. Salandra, sans faire un ministère conservateur, se détacha des radicaux, et se mit à l'œuvre. Mais les difficultés les plus imprévues ne tardèrent pas à naître autour de son ministère. M. Giolitti avant de donner les démissions avait proposé de nouveaux impôts pour combler le déficit créé par la guerre. Le ministère Salandra porta à la discussion ces projets, dont l'urgence était évidente ; mais les socialistes organisèrent l'obstruction, en disant qu'on voulait faire payer aux pauvres une guerre voulue par les riches. Tandis que le ministère tâchait de vaincre cette obstruction, un dimanche à Ancône — c'était le mois de juin — une bagarre éclatait entre les gendarmes et la foule qui avait pris part à une réunion politique. Les gendarmes firent usage de leurs armes, et tuèrent un manifestant ; le parti socialiste proclama la grève générale ; en beaucoup de villes la grève provoqua des violences de toute espèce ; des gares et des églises furent brûlées ; des miliers de coups de revolver furent échangés ; en Romagne plusieurs villes proclamèrent la république ; partout l'autorité, surprise, opposa à cette explosion une espèce d'inertie fataliste. L'ordre fut rétabli ; mais si le gouvernement avait réussi à dompter les émeutes, il ne réussit pas à vaincre l'obstruction dans le Parlement, et il dut se contenter d'une transaction : d'une loi qui autorisait le gouvernement à percevoir par décret royal ces impôts

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pour une année. 11 serait impossible de décrire le frisson d'angoisse qui parcourut pendant ces semaines les classes élevées de l'Italie. Tout le monde eut l'impression de vivre sur un terrain miné.

C'est dans cet état d'inquiétude que la Chambre prit ses vacances d'été en 1914. Quand, tout à coup, le ciel et la terre tremblèrent, La guerre européenne commençait.

Eu présence du cataclysme, le pays se ressaisit. L'agression allemande et la violation de la neutralité belge réveillèrent dans les masses le sens moral, engourdi par la guerre de Tripolitaine . en même temps qu'elles lui ouvrirent les yeux sur le danger qui nous menaçait. Cette nation qui prenait avec une si formidable légèreté l'initiative de la guerre générale, qui trahissait avec tant d'audace la foi jurée, qui annonçait au monde de ne reconnaître d'autre loi que la force, devint en peu de jours l'objet de l'exécration générale. La justice, l'honneur, la loyauté, le droit — toutes les idéalités dont l'époque de la quantité se moquait si volontiers — redevinrent des choses graves et sérieuses. La haine du germanisme, qui sommeille dans les masses depuis l'époque des guelfes et des gibelins, eut un sursaut violent.

Une ludignation immense, une véritable fureur souleva toutes les classes.

Le traité de la Triple Alliance a été dénoncé par le gouvernement le 4 mai 1915. Mais en réalité il avait déjà été déchiré par le peuple entre le 1" et le 4 août de 1914. Même si nous avions eu un gouvernement assez imprudent pour s'engager à prendre part à une guerre de pillage et d'agression, ce gouvernement n'aurait pas pu tenir sa promesse. Le pays aurait refusé de marcher. Aussi l'ambassadeur allemand offrit inutilement au gouvernement italien la Tunisie et deux milliards, et l'attaché militaire ne réussit point à convaincre le général Gadorna qu'il s'agissait d'une guerre courte et facile ; qu'en « six semaines — les paroles sont textuelles — tout serait fini ». Si en ce moment le^ gouvernement avait pu dénoncer le traité et déclarer la guerre aux empires germaniques, le pays l'aurait suivi avec enthousiasme. Ce geste héroïque n'était pas possible ; l'Italie dut se résigner, au commencement, à n'être que spectatrice de la lutte ; mais ses sympathies ne furent point douteuses. La masse comprit tout de suite que l'écrasement de la France serait le plus grand des malheurs. Toutes les anciennes querelles furent oubliées ; et les trois semaines qui passèrent entre la bataille de Gharleroi et la bataille de la Marne furent trois semaines d'angoisse générale. Pendant ces trois semaines le tirage des journaux, qui avait beaucoup monté

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depuis le commencement de la guerre, baissa rapidement. Le public ne voulait pas lire les mauvaises nouvelles.

La bataille de la Marne et la bataille de Lemberg calmèrent ces angoisses. La bataille de la Marne surtout provoqua une grande joie. L'Italie fut bien contente de constater, malgré tout ce qu'on lui avait dit sur la France, qu'il y avait encore, au delà des Alpes, une formidable armée, capable de barrer le chemin du Sud aux Allemands. Peu à peu le public comprit que la surprise, tentée par les deuxempires germaniques, avait échoué ; que la guerre se développait dans des conditions imprévues et qu'elle serait longue. La question de savoir quel rôle nous aurions dû y jouer, ne tarda pas à se poser. Les sentiments de sympathie pour les alliés et d'horreur pour les empires germaniques persistaient, de sorte que l'éventualité de participer à la guerre à côté de l'Autriche et de l'Allemagne n'a jamais été posée. 11 ne pouvait être question que de choisir entre la neutralité et la guerre contre les empires du Centre. Mais sur cette question, à mesure que la discussion et les événements se développèrent, le pays se divisa en deux partis, les neutralistes et les interventionnistes.

Pour bien comprendre cette lutte, il faut se rendre compte de ses origines. Le grand foyer de la propagande pour la guerre s'est trouvé dans les classes intellectuelles : les journalistes, les

professeurs des lycées, les hommes de lettres, les étudiants, la partie la plus cultivée de la haute bourgeoisie et la noblesse. Les professeurs des Universités ont aussi donné un contingent d'interventionnistes, mais très petit, car la grande majorité est restée fidèle à l'Allemagne, qu'elle vénère humblement comme la source de tout savoir. Les journalistes étaient la force la plus active du mouvement interventionniste. La majorité des journaux — sauf ceux qui représentaient des partis politiques nettement neutralistes — a été favorable à l'intervention, même des journaux qui avaient jusqu'alors soutenu la Triple Alliance et favorisé l'expansion de Finfluence allemande dans le pays. Les raisons de ce revirement furent nombreuses et différentes. Beaucoup d'interventionnistes, surtout dans les milieux conservateurs, se préoccupaient de l'isolement où se trouverait l'Italie, après la guerre, si elle n'intervenait pas. L'idéalité nationale, l'irrédentisme, comme on l'appelait, la conquête des territoires italiens encore soumis à l'empire des Habsbourg était la raison principale de la guerre pour beaucoup de jeunes hommes appartenant aux classes conservatrices, pour le parti radical et le parti républicain, qui avaient é té touj ours irrédentis tes par esprit d'opposition à la Triple Alliance. Dans les partis d'Extrême gauche on se préoccupa aussi et surtout des conséquences politiques et sociales de la victoire des empires germaniques — du triomphe

du militarisme, du principe monarchique, des idées réactionnaires. Sous une forme plus ou moins claire, la terreur de l'hégémonie allemande sur l'Europe agissait sur tous les esprits. Les immenses ambitions de l'Allemagne, de même que ses efforts désespérés pour les satisfaire, avaient été une grande surprise pour tout le monde ; car on s'était habitué à regarder l'Allemagne comme la nation d'Europe qui répondait le mieux à l'idéal moderne du progrès ; et bien peu de personnes soupçonnaient que la civilisation du progrès pourrait enfanter des ambitions et des violences, comme celles dont l'Italie ahurie était spectatrice. Mais la surprise augmentait la crainte. 11 ne faut pas enfin oublier, parmi les causes qui ont rendu beaucoup de personnes favorables à l'intervention, la vieille haiae de l'Autriche, et le vague désir de sortir, par une grande entreprise, de la situation morale peu satisfaisante où les événements des dernières années avaient plongé le pays.

Tous ces intellectuels interventionnistes appartenaient à des partis différents. Aussi dans chaque parti il y eut un groupe d'intellectuels qui tenta de gagner à la cause de l'intervention tout le parti. Cet effort a réussi dans certains partis et a échoué dans d'autres. Le parti radical, le parti républicain, le parti socialiste réformiste se déclarèrent pour l'intervention ; le parti socialiste officiel et le parti clérical pour la neutralité ; le parti conservateur et le parti libéral — entendant par ces

noms les classes elles groupes sur lesquels le gouvernement s'est appuyé jusqu'au ministère radical de M. Giolitti — ne se prononcèrent pas définitivement. Pour comprendre les attitudes différentes de ces partis il ne faut pas perdre de vue un fait capital, sans lequel il est impossible de comprendre les événements qui ont abouti à l'intervention : c'est que les masses — les paysans, les ouvriers, la petite bourgeoisie, le suffrage universel en somme — tout en détestant l'Allemagne et l'Autriche, n'ont jamais voulu la guerre, dans la mesure où elles ont eu une volonté et l'ont exprimée. Elles voulaient la paix, pour la raison bien simple et très humaine, qu'elles la jugeaient préférable à la guerre. « Nous ferons la guerre, quand on nous attaquera. » Tel était leur point de vue. Les considérations de politique générale, l'équilibre de l'Europe, le danger de l'hégémonie allemande échappaient à leur compréhension ; lirrédentisme les laissait indifférentes. Personne n'avait parlé au peuple de Trente et Trieste, depuis trente-deux ans, car le gouvernement avait imposé le silence sur la question nationale, en hommage à l'alliance.

L'attitude des classes populaires explique facilement pourquoi le parti socialiste et le parti clérical se sont prononcés en faveur de la neutralité. Pour le parti clérical, une autre raison s'ajoutait ; il est francophobe et austrophile, pour les motifs qu'il est facile de deviner. Mais l'attitude des masses

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explique aussi les contradictions et les oscillations du parti libéral et conservateur, c'est-à-dire, des milieux politiques dirigeants. Ainsi, tandis que les journaux, qui représentent ces partis et ces milieux, étaient en majorité favorable à l'intervention, la Chambre et le Sénat étaient neutralistes à outrance. La Chambre avait peur du suffrage universel qui avait montré d'une manière si évidente sa mauvaise humeur pour la guerre de Tripolitaine, et elle se préoccupait des conséquences politiques de l'intervention. En brisant avec les empires germaniques, n'avouerait-on pas qu'on avait eu tort de rester leurs alliés pour trente-deux ans ? Ne donnerait-on pas un formidable argument aux partis d'opposition pour les luttes futures ? Si dans les milieux radicaux et républicains, on se préoccupait des conséquences politiques d'une victoire de l'Allemagne, dans les milieux conservateurs on se préoccupait au contraire des conséquences politiques d'une défaite de l'Allemagne. Le snobisme germanophile qui depuis trente ans sévissait dans certains milieux aristocratiques et intellectuels — dans les Universités, par exemple — semblait avoir disparu sous la première impression de la guerre ; mais il se montra de nouveau dès que la campagne pour l'intervention s'intensifia. Ce fut ainsi que dans l'automne de 1914 on vit paraître à Rome un journal hebdomadaire, publié par un groupe de professeurs de l'Université de Rome, qui se proposait d'aider au

succès des manœuvres du prince de Bûlow par une campagne venimeuse et acharnée contre la Triple Entente et surtout contre la France. Les intérêts économiques aussi entrèrent en jeu. Il ne faut pas oublier que notre commerce avec l'Allemagne et l'Autriche était devenu, dans les derniers dix ans, plus important que le commerce avec les puissances de la Triple Entente. Les deux empires germaniques étaient les deux grands marchés pour nos produits agricoles. L'influence allemande était aussi considérable dans les industries et dans les banques. Ajoutez à toutes ces raisons les préoccupations pour les dépenses et les pertes de la guerre, les incertitudes sur la durée et sur l'issue du conflit. Il faut reconnaître que les milieux officiels et les partis qui les soutiennent avaient des raisons sérieuses pour hésiter.

Bientôt la question de l'intervention commença à être discutée avec vivacité, mais dans des milieux très restreints. Les masses restaient tranquilles. Sur ces entrefaites M. de Biilow arriva à Rome et se mit à l'œuvre, croyant être à Constantinople ou à Athènes. Il acheta dans la presse et dans le monde politique tout ce qui était à vendre ; il rallia autour de lui tous les intérêts allemands qui pouvaient agir sur le pays ; il utilisa ses nombreuses relations personnelles pour intriguer dans les milieux politiques. Il trouva un appui très fort parmi les snobs et les professeurs du Sénat,

L^'lTALlE DANS LA GUERRE EUROPÉENNE ^47

qui devinrent le centre des intrigues allemandes et de l'action antinationale. Que faisait cependant le gouvernement? Le gouvernement aussi s'était ressaisi. Après avoir déclaré la neutralité, il activa les armements avec une rapidité et une énergie, à laquelle le pays n'était plus habitué. Le marquis de San Giuliano étant mort, le portefeuille des Affaires étrangères fut donné à M. Sonuino. Ce choix aussi avait une signification. M. Sonnino a sans doute — lui aussi — des défauts, mais il est au moins un homme sérieux, qui pour cette raison avait fini par être très mal vu dans les milieux parlementaires. Quant à la ligne de conduite à suivre, le ministère avait décidé que l'Italie ne pouvait pas rester jusqu'au bout spectatrice du conflit; que le gouvernement devrait profiter de cette occasion pour résoudre la question des provinces italiennes encore soumises à l'Autriche, qui était en même temps une question nationale et une question stratégique; qu'elle tâcherait de la résoudre par les moyens diplomatiques, mais que si les moyens diplomatiques échouaient, on aurait recours aux armes. M. Sonnino en effet entama, le 9 décembre 1914, des négociations avec l'Autriche pour demander l'application de l'article 7 du traité d'alliance. Cet article disposait que tout acte troublant Léquilibrc balkanique, accompli par Tltalie ou par l'Autriche, donnerait droit à l'autre puissance d'obtenir des compensations. En déclarant la guerre à la Serbie, l'Au-

triche avait troublé l'équilibre des Balkans, donc l'Italie avait droit à des compensations.

La démarche était à la fois très correcte et très habile. Le gouvernement ne pouvait pas être accusé de vouloir déchirer le traité, car il en demandait l'application. Dans le cas — que le gouvernement a d'ailleurs toujours considéré comme peu probable — où l'Autriche consentirait, comme compensation, à résoudre le problème national et stratégique des provinces italiennes, le gouvernement trouverait dans ces compensations l'argument décisif pour convaincre les interventionnistes de l'inutilité de leur propagande. S'il ne réussissait pas à obtenir ces compensations, ce seraient les neutralistes qui devraient reconnaître l'inévitabilité de la guerre. Je crois pouvoir affirmer que cette ligne de conduite fut adoptée par le gouvernement en plein accord avec M. Giolitti, qui par sa situation de chef de la majorité devait assister le gouvernement dans tous ses actes. Il le fit d'ailleurs avec l'empressement que les circonstances exigeaient. Mais si M. Giolitti se rendait compte de ses devoirs, il en était autrement de plusieurs parmi ses lieutenants. Ceux-ci n'oubliaient point que M. Salandra et M. Sonnino étaient les deux membres les plus éminents de ce petit groupe de droite, qui n'avait jamais cessé de combattre le gouvernement de M. Giolitti. Us avaient bien consenti à appuyer M. Salandra pour quelques mois, en attendant que M. Giolitti se fut

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reposé ; mais voilà que la guerre européenne menaçait de compromettre tout leur jeu. Le ministère Salandra semblait se consolider au pouvoir ; s'il faisait avec succès une grande guerre nationale, ne pourrait-il pas grouper autour de lui des forces suffisantes pour les déposséder du pouvoir ? Ils commencèrent à s'agiter dans les milieux parlementaires, tantôt en disant que le ministère voulait courir l'aventure d'une guerre désastreuse, tantôt que, si la guerre était nécessaire, c'est M. Gioliiti et son parti qui devaient la faire.

Pendant tout l'hiver de 1915 une sourde agitation travailla les classes supérieures et les milieux politiques. Les journaux, les partis, les groupes continuèrent leur propagande pour ou contre l'intervention. Le Ministère traitait, dans un grand secret, avec l'Autriche. M. de Biilow répandait l'or à pleines mains, invitait à dîner les sénateurs, intriguait dans le monde politique. Les lieutenants de M. Giolitti travaillaient les milieux parlementaires où ils se sentaient très forts, et les socialistes accentuaient de plus en plus leur campagne contre l'intervention, attaquant le ministère avec une violence croissante. Est-il vrai, comme on l'a affirmé, que des rapports très étroits se seraient établis, pendant les mois de mars et d'avril, entre M. de Biilow et certains lieutenants de M. Giolitti très en vue ? Je n'en sais rien. De même je veux espérer que les influences aile-

mandes ont été entièrement étrangères à la campagne acharnée et venimeuse faite par le journal officiel du parti socialiste, pour démontrer que tous les belligérants devaient être également exécrés, que la France et l'Angleterre combattaient pour des intérêts capitalistes et des appétits de conquête aussi bien que l'Allemagne. Quoi qu'il en soit pendant ces mois, le public, qui restait calme et froid, se préoccupa beaucoup moins de ces intrigues et de ces discussions, que de deviner les véritables intentions du gouvernement. Voulait-il garder la neutralité ou faire la guerre? Nous savons à présent ce qu'il faisait et ce qu'il voulait, mais alors tout le monde savait seulement qu'il traitait avec l'Autriche et avec la Triple Entente ; personne ne connaissait l'existence de l'article 7 du traité d'alliance ; dans les milieux interventionnistes il régnait même une vive irritation contre le ministère, qui était accusé de se livrer à des marchandages honteux. Les bruits les plus différents couraient; si bien qu à la fin — pendant ces mois de mars et d'avril — le public commença à sortir de sa tranquillité. Cette incertitude énervait l'opinion. Un peuple ne peut vivre des mois sous la menace de la guerre, sans finir par se surexciter.

Tout à coup, le 21 avril, il y eut un premier signe que la crise décisive approchait. Le journal socialiste Avanti publia ce jour-là une entrevue avec un « ancien ministre » du cabinet Giolitti,

dans laquelle on exposait l'état des négociations avec l'Autriche et la Triple Entente, pour en conclure que l'Italie devait observer la neutralité et même se rapprocher de l'Allemagne pour garantir ses intérêts adriatiques. Quel que fût le personnage interrogé et la valeur de sa thèse, les révélations sur les négociations étaient d'une exactitude absolue. Aussi ceux qui étaient au courant de la situation ne se trompèrent point sur le but de la publication. C'était une manœuvre énergique contre l'intervention, préparée d'accord avec le journal socialiste par des personnages assez puissants pour être si bien renseignés. Le parti neutraliste se disposait en somme à faire appel aux masses contre le gouvernement et le parti interventionniste. 11 était donc évident que le parti de la guerre prenait le dessus dans les sphères ministérielles. Quelques jours après, des dépêches de Paris annoncèrent, sous une forme vague, que l'Italie avait signé un accord avec les puissances de la Triple Entente. La nouvelle fut démentie, confirmée, démentie encore ; on annonça ensuite que le Roi interviendrait à l'inauguration du monument des Mille à Quarto, qui devait être une grande manifestation interventionniste. En même temps les nouvelles contradictoires sur l'issue des négociations avec l'Autriche redoublèrent. L'accord était conclu, l'accord n'était pas conclu. Le Roi annoncerait à Quarto la guerre ; l'Italie allait bientôt reprendre sa place ancienne

dans la Triple alliance. Tout à coup on annonce que le Roi ne va plus à Quarto, mais on annonce en même temps qu'il n'y va pas, parce que le gouvernement a pris des décisions d'une gravité suprême, qui empêchent au chef de l'Etat de quitter Rome. Que s'est-il donc passé ? Le public se casse la tête inutilement pour résoudre cette énigme. Le 5 mai le monument de Quarto fut inauguré, la cérémonie ne produisit pas sur la nation l'impression qu'en attendaient les organisateurs, et même elle fut suivie par une déception. On avait expliqué l'absence du gouvernement par les graves délibérations à prendre ; tout le monde s'attendait donc à quelque nouvelle importante pour le 5 ou pour le 6. 11 ne se passa rien. Le public fut tenté de conclure que le gouvernement n'était pas allé au Quarto pour ne pas déplaire au prince de Biilow, comme certains journaux l'avaient dit. Quand, tout à coup, des journaux liés à M. Giolitti et à son parti publient une liste de concessions faites par l'Autriche et annoncent que M. Giolitti, appelé par le roi, va se rendre à Rome. Le 7 mai en effet M. Giolitti arriva de Gavour à Turin, et le soir du 8 il repartit pour Rome.

Que s'était-il passé ? A présent, une partie du mystère peut être dévoilée. Le gouvernement avait traité depuis décembre avec l'Autriche sans rien conclure. Le Livre verl nous raconte l'histoire

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de ces négociations inutiles. Il fallut du temps pour amener l'Autriche à admettre la possibilité d'une discussion sur l'article 7, et du temps aussi pour lui arracher des propositions. Ce qu'elle offrait d'ailleurs était bien moindre que ce que l'Italie demandait. La question de savoir quand l'accord serait appliqué était aussi une source de graves difficultés. Bref, le 26 avril le ministère signait un accord avec la Triple Entente, valable si l'Italie entrait en guerre dans un mois. Le gouvernement avait décidé de brusquer les événements et de déclarer sans délai la guerre, si l'Autriche n'accédait pas à toutes les demandes italiennes. L'Autriche n'ayant pas cédé, le 3 mai, le gouvernement dénonçait le traité de l'Alliance. C'était la guerre. Je crois pouvoir affirmer que ces deux actes — l'accord avec la Triple Entente et la dénonciation du traité — furent accomplis sans consulter M. Giolitti, qui d'ailleurs continuait à rester dans son joli château de Cavour.Mais les milieux parlementaires ne tardèrent pas à deviner que la guerre était imminente. L'inquiétude de la majorité, des milieux officiels, du parti dévoué à M. Giolitti fut très vive ; les germanophiles du Sénat s'agitèrent beaucoup ; M. de Biilow ne resta pas, tant s'en faut, inactif. Que s'est-il passé alors ? Il serait difficile de le dire exactement. Trop de points sont encore obscurs. Mais il semble bien que l'Autriche et l'Allemagne, épouvantées par la dénonciation du traité qui était pour elles une

surprise, aient organisé, avec quelques lieutenants de M. Giolitti, des sénateurs et des socialistes, un petit complot pour renverser le ministère et que par malheur ces personnages influents, aveuglés par la passion politique, se sont prêtés à cette intrigue menée par des puissances étrangères. L'idée d'où le complot est sorti semble avoir été la suivante. Dans la Chambre, les neutralistes étaient une grosse majorité, — 400 environ sur 500 députés. Mais la Chambre était convoquée pour le 20 mai. La difficulté consistait donc à renverser le ministère avant le 20 mai, en lui empêchant de déclarer la guerre et de mettre le Parlement devant le fait accompli. Comment y réussir ? On se tourna vers l'homme tout puissant qui avait créé la Chambre et qui semblait tenir entre ses mains le sort du ministère.

Je ne crois pas que M. Giolitti fût absolument opposée à l'idée de faire la guerre à l'Autriche. Il se rendait compte, lui aussi, de la nécessité de profiter de la guerre européenne pour résoudre la question de notre frontière orientale, si on ne voulait pas donner aux partis d'opposition une arme formidable contre la monarchie. Mais, persuadé que la guerre serait très longue, il pensait que l'Italie ne devait intervenir qu'en cas d'extrême nécessité, quand les moyens diplomatiques se seraient démontrés insuffisants, et le plus tard possible. Je crois aussi qu'il a caressé l'idée de faire, le cas échéant, la guerre à l'Autriche seule, et non à

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l'Allemagne dans laquelle il a toujours vu une garantie nécessaire pour lltalie contre la France et l'Angleterre. Ce plan était sans doute très ingénieux : il reste à voir s'il était possible. Quoi qu'il en soit, si telles étaient les idées de M. Giolitti sur la situation, on comprend que le parti neutraliste ait vu en lui l'homme qui pourrait obliger le ministère Salandra à donner sa démission avant la convocation dn la Chambre. On ferait appeler M. Giolitti à Rome par le Roi; l'Autriche se déciderait à ajouter des nouvelles concessions aux dernières que le gouvernement avait refusées ; ces concessions ne seraient pas transmises au gouvernement, qui avait déjà dénoncé le traité, mais communiquées directement au public par les journaux du complot; on organiserait dans la majorité parlementaire une démonstration significative en l'honneur de M. Giolitti, après qu'il aurait déclaré qu il ne fallait point rompre avec l'Autriche mais continuer à discuter les nouvelles concessions. Pris entre un mouvement d'opinion publique en faveur de la paix — on comptait beaucoup pour ce mouvement sur les socialistes — et une démonstration de la majorité parlementaire, le ministère serait obligé de donner sa démission. Il est facile de découvrir quel était le point faible de ce complot, pour les Italiens qui y prirent part, ils s'entendaient avec des puissances étrangères sur le point de devenir ennemies pour être aidés à renverser un ministère. U.faut cependant ajou-

ter que des personnes bien renseignées et dont je connais la parfaite loyauté m'ont assuré que le 8 mai, quand M. Giolitti quitta Turin pour se rendre à Rome, il ignorait que les dernières concessions de l'Autriche n'avaient pas été communiquées au gouvernement italien ; et qu'il croyait être en présence de propositions officielles, régulièrement présentées. M. Giolitti aurait été donc, lui aussi, trompé par la diplomatie allemande, qui l'a récompensé de son fidèle attachement à l'alliance en lui faisant faire, par un mensonge, un faux pas, dont les conséquences devaient être si graves.

Ce plan, qui est un bel exemple de l'audace sans scrupules de la diplomatie allemande, sembla d'abord réussir. On fit appeler — je ne sais pas à l'aide de quels moyens — M. Giolitti à Rome. Il y arriva le 9 mai ; et le 10 il fut reçu par le Roi et causa longuement avec M. Salandra. 11 dut donc savoir que l'accord avec la Triple Entente était signé et qu'il avait reçu un commencement d'exécution. 11 dut savoir que le traité d'alliance avait été dénoncé. 11 dut savoir que les dernières propositions de l'Autriche n'avaient aucun caractère officiel et qu'elles étaient simplement une abominable manœuvre pour tromper le public et le Parlement. Gomment n'a-t-il pas conclu qu'il était désormais impossible de revenir sur ce qui avait été fait ; que la guerre était inévitable, et qu'il fallait unir tous les efforts pour ne pas jeter, devant cette nécessité suprême, le trouble dans les

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masses, encore hésitantes, qui s'accrochaient aux dernières illusions et aux derniers espoirs de paix? S'était-il trop engagé avec ses lieutenants? x\-t-il cédé à un sentiment d'irritation contre le ministère qui avait pris des délibérations si importantes sans le consulter? N'a-t-il pas mesuré exactement la gravité de l'acte qu'il allait accomplir ? Etaitil trop tard, pour faire machine en arrière ? Autant de mystères, que l'histoire peut-être éclaircira. Le fait est que le jour suivant sa visite au Roi les journaux annonçaient que, d'après M. Giolitti, les négociations avec l'Autriche devaient continuer. L'effet de cette déclaration sur la situation sembla d'abord immense. Trois cents députés et un grand nombre de sénateurs coururent déposer leurs caries de visite chez M. Giolitti; une agitation violente éclata dans les couloirs de la Chambre et du Sénat, où l'on exigea à grands cris les démissions du ministère qui voulait la guerre ; le ministère et la Couronne se trouvèrent dans un embarras bien grave. L'Alliance avec les empires germaniques avait été dénoncée, le rapprochement avec la Triple Entente avait reçu un commencement d'exécution : pouvait-on encore reculer? Mais pouvait-on déclarer la guerre, avec l'opinion publique hésitante et contre la volonté du Parlement ? Un moment on discuta la possibilité de porter la question devant le Parlement. Mais le danger d'une pareille solution apparut évident. 11 ne restait plus au ministère qu'à choisir entre

le coup d'Etat ou les démissions. Le ministère remit au Roi ses démissions.

Et alors une partie de l'opinion se révolta. Le mouvement partit des classes cultivées, et gagna rapidement une partie du peuple, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. Les sentiments les plus différents ont contribuée cette explosion: la honte de voir l'Italie descendre au niveau de la Grèce; la préoccupation des conséquences que de telles oscillations pourraient produire ; le besoin de sortir de l'incertitude qui énervait le pays depuis deux mois. Mais deux sentiments contribuèrent d'une manière spéciale à déchaîner la tempête. Ce fut, avant tout, une colère violente pour l'intervention de l'Allemagne dans notre politique intérieure. On dit que c'est M. Erzberger qui a communiqué aux journaux du complot la fameuse liste des dernières concessions autrichiennes. Dans ce cas, la Triple Entente lui doit la plus vive reconnaissance. Nous avions toléré longtemps la morgue, l'esprit envahissant et les intrigues des diplomates, des banquiers et même des fonctionnaires allemands que le gouvernement avait eu la faiblesse de prendre à son service ; mais cette fois l'audace sans scrupules de la diplomatie allemande et autrichienne reçut le châtiment mérité. Le peuple se révolta quand il vit l'Allemagne et TAutriche traiter l'Italie comme un Etat musulman en décadence. L'autre sentiment fut une explosion violente de""' h aine contre M. Giolitti. Toutes les ran-

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cunes que sa longue domination avait accumulées se déchaînèrent en deux jours. Tous ceux qui lui en voulaient pour le suffrage universel, pour le monopole des assurances, pour son gouvernement personnel, pour sa politique étrangère faible, pour sa politique intérieure contradictoire saisirent l'occasion de se venger. Sa troisième tentative — ou ce qui sembla au public être la troisième tentative — de reprendre le pouvoir, quand il lui plaisait, révolta le public. Le gouvernement d'un pays comme l'Italie était donc devenu, en quelque sorte, la propriété personnelle de M.Giolitti? Deux mots stupides et féroces « Traître et trahison », furent criés dans les rues, imprimés dans les journaux ; dans les grandes villes — surtout-à Rome etàMilan — les démonstrations se multiplièrent au cri de « Mort à Giolitti » ; à Rome les membres les plus connus du parti de l'ancien président du Conseil furent frappés et conspués dans les rues, le palais du Parlement envahi par une foule furibonde. La presse, les partis, le Parlement, depuis longtemps habitués à céder devant tous les mouvements un peu vifs de l'opinion, ne résistèrent pas. Les journaux attaquèrent avec férocité M. Giolitti ou gardèrent le silence ; les sénateurs et les députés trop compromis avec l'agitation neutraliste s'éclipsèrent ; les autres se convertirent : en deux jours le gouvernement personnel de M. Giolitti, qui semblait défier toutes les attaques, s'effondra : abandonné par tout sonparti, M. Giolitti dut s'enfermer

chez lui, pour ne pas risquer un coup de revolver. Les interventionnistes exaltés, qui vonlaient châtier le « traître » étaient si nombreux ! Après trois jours de démonstrations le Roi, bienveillant dans sa réserve, se hâta de clore la lutte en déclarant que les interventionnistes avaient gagné la partie. Il repoussa les démissions du ministère. Le Parlement comprit que le Roi et le ministère étaient d'accord ; et il s'inclina. La fiction avait un instant essayé de devenir une réalité ; mais la colère publique l'avait brusquement rejetée dans le royaume des ombres. La guerre fut approuvée presque à l'unanimité par une Chambre et un Sénat, dont la majorité n'en voulait rien savoir, dix jours avant.

Il ne faut pas pourtant croire que l'Italie tout entière s'est soulevée pendant les journées de mai. Les masses sont restées, sauf quelques exceptions, étrangères à l'agitation. Elles l'ont cependant favorisée par leur abstention. Le plan conçu par l'ambassade d'Allemagne pour renverser le ministère Salandra aurait pu réussir, si les socialistes avaient opposé des démonstrations neutralistes aux démonstrations interventionnistes. Des désordres auraient alors éclaté ; et le gouvernement n'aurait pas pu déclarer la guerre à l'Autriche, étant sous la menace d'une guerre civile. Pourquoi les socialistes sont-ils restés chez eux, au lieu de sortir dans les rues au moment suprême où tout se décidait ? Parce que, s'ils voulaient la paix, ils détes-

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taient l'Allemagne, qui avait déchaîné la guerre. Au moment suprême, quand ils ont vu se dessiner l'obscure manœuvre pour laquelle on sollicitait leur concours, les socialistes n'ont pas voulu s'engager dans une espèce de guerre civile, pour le roi de Prusse et les bourreaux de la Belgique, lis ont laissé les interventionnistes maîtres de la rue, et le parti de la guerre a triomphé.

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Et maintenant nous sommes, de même que tous les autres peuples de l'Europe, dans les mains de Dieu ou du Destin — comme vous voulez. L'Italie a noblement racheté la faute de la guerre de Tripolitaine, intervenant dans la plus terrible des guerres, sans y être obligée par une attaque directe, à côté des peuples qui ont été victimes de l'agression allemande et qui luttent pour sauver l'Europe d'une intolérable hégémonie. Mais l'élan qui l'a poussée à la guerre n'a pas été, comme on le répète trop souvent, une simple explosion du sentiment national. Il a été quelque chose de beaucoup plus compliqué et de beaucoup plus profond. Le besoin d'en finir avec un système de gouvernement artificiel, contradictoire, énervant ; la honte d'avoir subi si longtemps et si docilement Tinfluence allemande ; l'horreur et la crainte de cette puissance monstrueuse, appuyée sur le

nombre, le fer, l'autorité monarchique, le prestige de l'armée, la crédulité, les appétits aveugles et le courage féroce des masses exploitées par une oligarchie énergique et sans scrupules ; le désir de reconquérir, avec des frontières plus sûres, notre indépendance morale ; l'aspiration confuse mais ardente à une vie plus noble, plus élevée, plus heureuse, ont poussé l'Italie à entrer dans la lutte. Une coalition d'éléments différents a brisé les résistances officielles qui s'opposaient à cet acte de noble sacrifice et vaincu les hésitations des masses. Cette coalition a rendu un grand service à l'Europe ; mais elle a pris sur elle-même deux graves responsabilités. Elle s'est engagée avec les puissances alliées à faire faire au pays tout l'effort dont il est capable pour la cause commune ; et elle s'est engagée envers le pays à lui donner, par cette guerre, avec ses frontières naturelles, une paix sûre et sincère, l'indépendance morale, et une existence délivrée de l'obsession des exemples et de la force allemands. La coalition qui a voulu la guerre pourrait un jour courir de gros risques, si elle ne réussissait pas à tenir ces deux engagements. Elle tiendra le premier, car les masses, hésitantes jusqu'à la déclaration de guerre, ont accepté le lourd sacrifice qu'on leur demandait avec un courage et une dignité admirables. Que les puissances alliées l'aident de toutes leurs forces à tenir le second engagement, celui qu'elle a pris avec son

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pays, en se rendant compte des limites posées à Taction de l'Italie par les circonstances qui ont déterminé sa participation à la guerre. Il ne faut jamais oublier que le problème de la guerre ne se pose pas de la même manière pour le gouvernement d'un pays à qui la guerre a été imposée par une agression brutale et pour le gouvernement d'un pays qui a cherché et voulu la guerre pour des raisons politiques et nationales, dont la valeur peut toujours être mise en discussion. Se rendant bien compte de cette situation, les nations alliées pourront mieux aider le gouvernement italien et être aidées par lui à atteindre le but commun : la victoire qui donnera à l'Europe la profonde sécurité d'une paix juste et sincère.

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