TROISIÈME PARTIE LA LUTTE POUR L'ÉQUILIBRE
Ces cinq études furent publiées, dans le même ordre mais sous un titre différent, le 28 février, le 7,1e 14, le 21 et le 28 mars 1915 dans l'édition du dimanche du New-York American.
La Belgique, clef du monde
L'invasion de la Belgique a révolté le monde comme une violence et une perfidie, qui bouleversaient de fond en comble Tordre moral de notre époque. Mais puisque le peuple allemand crie et que le gouvernement laisse entendre qu'ils veulent conserver pour toujours par la force ce qu'ils ont conquis par la perfidie, il est opportun de considérer quels effets politiques et économiques produirait en Europe l'annexion de la Belgique à l'Allemagne. Non seulement la Foi et l'Honneur seraient exilés du vieux monde pour des siècles, mais l'équilibre des forces serait altéré de telle sorte que l'Allemagne deviendrait aujourd'hui l'arbitre de l'Europe et demain peut-être du monde entier. La Belgique est en ce moment la clef du monde ; ce qui explique que l'Allemagne tout de suite, après avoir déchaîné la guerre européenne, s'en soit emparée sans retard en criant que nécessité n'a pas de loi et que les traités sont des chiffons de papier.
Beaucoup de gens trouveront singulier qu'une
si petite conquête puisse avoir de si grands efiFets. La Belgique est un petit Etat qui s'étend sur une surface quelque peu inférieure à 30.000 kilomètres carrés et les départements envahis de la France sont encore moins étendus que la Belgique. Comment se pourrait-il qu'une si petite quantité de territoire ajouté au vaste empire germanique suffise à altérer aussi profondément l'équilibre des forces européennes ? Mais les hommes d'Etat ne peuvent mesurer les pays au mètre carré comme les géographes. Il faut considérer tout d'abord que la Belgique est le pays le plus peuplé d'Europe. Le recensement donna en 1911 en chiffres ronds sept millions et demi d'habitants, environ 250 par kilomètre carré. En comprenant ces sept millions et demi d'hommes et ceux qui habitent les départements envahis de la France dans le nouveau cercle de ses frontières agrandies, l'Empire germanique pourrait bientôt compter 80 millions d'habitants ; l'Allemagne serait donc par le nombre de ses habitants une nation deux fois plus grande que la France ou l'Angleterre et ne le céderait en Europe qu'à la Bussie, tandis qu'elle serait à peine inférieure aux Etats-Unis. Mais ce n'est pas tout. La Belgique est aussi peuplée parce qu'elle est riche, et elle est riche parce qu'elle est industrieuse, et elle est industrieuse, parce qu'elle possède beaucoup de houillières.En 1912 on en tira presque 23 millions de tonnes de charbon.
Si l'on songe que dans la Lorraine française, et précisément sur le territoire de Briey, occupé aujourd'hui par les Allemands, se trouve le gisement de fer le plus vaste et le plus riche de toute l'Europe, que le Luxembourg également est très riche en fer, que dans les territoires français contigus à la Belgique et occupés eux aussi, la France possède ses plus riches mines de charbon, dont quelques-unes sont parmi les plus riches du monde, la conclusion est facile. L'Allemagne est aujourd'hui le pays de l'Europe occidentale qui produit le plus de charbon de terre, grâce aux immenses bassins carbonifères de Lorraine et de Westphalie. L'Allemagne a de riches mines de fer, mais elles ne sont pas assez nombreuses pour alimenter ses hauts-fourneaux. Si donc l'Allemagne réussissait à s'emparer de la Belgique et du Luxembourg et à arrondir un peu ses frontières au détriment de la France, elle s'emparerait de presque toutes les mines de charbon et de fer de l'Europe, exception faite de la Bussie, et après avoir tenté de capturer Minerve, elle reléguerait aussi Vulcain dans l'Olympe germanique, en compagnie d'Odin et des autres dieux, qui guidèrent les Cimbres et les Teutons dans leurs invasions. La sidérurgie ne serait plus en Europe qu'une industrie allemande. Mais nous vivons — qui ne le sait, mais combien le rappellent ? — au siècle du fer et du feu. Le fer est désormais, dans le désordre affairé de ce siècle, qui veut mais ne
13i LA GUERRE EUROPÉENNE
sait point définir le progrès, le métal prince de la paix et de la guerre, et l'art du forgeron est l'apprentissage de toutes les vastes ambitions impérialistes ; car c'est de fer que sont faites presque toutes les machines par lesquelles notre puissance s'exerce et s'étend sur le monde. Ce petit territoire vaudrait doncpour l'Allemagne, si elle réussissait à s'en emparer, autant et plus qu'un vaste empire en Afrique et en Asie.
Du reste les Allemands l'avaient compris depuis un certain temps. Dans les quarante dernières années, parmi les admirateurs de l'Allemagne, de ses victoires, de sa science, de sa musique et de sa philosophie qui pullulèrent en Italie, il en est peu qui se soient aperçus que ce peuple, s'était mis en tête de devenir le premier forgeron de l'Europe, en attendant d'être le premier du monde ; et qui sait si un seul d'entre eux s'est jamais demandé par quelle raison cet empire de Mars et d'Apollon s'est consacré avec tant de ferveur à Vulcain et ambitionne de dominer dans le règne de fer. Cette ambition aurait pu paraître ridicule il y a cinquante ans, si l'on considère qu'en 1860 les nations se rangeaient comme suit selon leur importance dans l'industrie du fer.
Grande-Bretagne. . . . 3.500.000 tonnes
France 1.000.000 »
Etats-Unis d'Amérique. . 800.000 » Allemagne 700.000 »
Belgique 300.000 »
Autriche-Hongrie . . . 250.000 »
Russie 250.000 »
Mais en 18T0 l'ordre est déjà un peu modifiée L'Allemagne a fait un petit pas en avant et a surpassé la France, bien que la métallurgie anglaise soit encore quatre fois plus puissante que l'allemande.
Grande-Bretagne 6.050.000 tonnes
Etats-Unis d'Amérique. . . 1.700.000 »
Allemagne 1.400.000 »
France 1.200.000 »
Belgique 630.000 »
Autriche-Hongrie 350.000 »
Russie 300.000 »
Dix ans plus tard, en 1880, l'ordre n'est pas changé. L'Allemagne est encore au troisième rang, l'Angleterre au premier, les Etats-Unis au second. Mais l'Allemagne a redoublé le pas, tandis que l'Angleterre ne l'a allongé que d'un tiers.
Grande-Bretagne 7.800.000 tonnes
Etats-Unis i.000.000 »
Allemagne 2.800.000 »
France 1.700.000 »
Belgique 700.000 »
Autriche-Hongrie 470.000 »
Russie 450.000 »
Cependant la distance est encore très grande. Mais TAllemagne ne se décourage pas. En 1890 les États-Unis ont conquis le premier rang en forgeant plus de 9 millions de tonnes de fer ; la Grande-Bretagne se maintient à 8 millions de tonnes environ ; l'Allemagne atteint 4 millions et demi, la France 2 millions, la Belgique 800.000. L'Allemagne accélère le pas et l'Angleterre le ralentit. Dix ans après, en 1900, à la fin du grand siècle qui avait vu le triomphe de Vulcain sur les anciens dieux de l'Olympe, les États-Unis ne forgeaient pas moins de 14.000.000 de tonnes et l'Allemagne 8.500.000. L'Allemagne a donc presque rejoint la Grande-Bretagne, qui en cette année fabriqua 9.000.000 de tonnes de fer. La même année la Russie peut proclamer que 3 millions de tonnes sont sorties de ses hauts-fourneaux, 300.000 de plus que n'en a produit la France, qui a un peu sommeillé durant ces dix années. Enfin la Belgique a fabriqué un million de tonnes.
Mais les dix premières années du xx° siècle voient enfin l'ambition de l'Allemagne satisfaite. En 1910 l'Allemagne a surpassé l'Angleterre ; elle est la seconde puissance sidérurgique du monde, la première de l'Europe.
Etats-Unis
Allemagne
Grande-Bretagne
France
Russie
Autriche-Hongrie Belgique . . .