‹ La guerre européenneChapitre 57 sur 58 · Force nouvelle et sagesse antique · texte numérisé non relu

Force nouvelle et sagesse antique

Et pourtant non. Le progrès auquel nous avons cru un peu trop à la légère n'est pas un mensonge. C'est une loi de la vie qui nous paraît parfois une illusion, parce qu'elle est obscure et

profonde. Nous la sentons agir sur nous, mais nous ne l'avons pas encore bien comprise.

Personne ne peut prédire l'avenir. Mais il n'est pas téméraire de supposer que la guerre européenne sera considérée dans l'histoire comme la crise d'une civilisation, qui s'était vantée de dégager l'énergie humaine des chaînes, des freins et des liens qui l'entravaient dans les civilisations précédentes, et qui, après l'avoir libérée n'a pas su la refréner le Jour où elle a été prise par la rage de détruire : la crise d'une civilisation, qui, après avoir épuisé trois générations dans un formidable travail de création, détruit maintenant la quatrième avec toutes ses richesses, et pour la même raison, parce qu'elle est sans mesure dans le bien et dans le mal. La première grande crise de cette société que les socialistes appellent la société capitaliste — d'après l'ordre de choses que le dernier siècle a établi en Europe et en Amérique — est précisément celle-ci, la guerre européenne; mais quelle est différente de la crise que les socialistes avaient annoncée ! Et elle ne diffère pas moins de la grande crise historique qui l'a précédée : la Révolution française. Alors, une époque qui aspirait à la liberté, à la richesse, à la puissance, au savoir, se leva et renversa toutes les anciennes barrières qui paraissaient s'interposer entre l'homme et son désir : aujourd'hui au contraire vacille et tombe en se blessant, une époque, qui, après avoir conquis la liberté, la

puissance, la science, les trésors de la terre, a été prise du vertige de se détruire, elle-même et son œuvre.

On peut donc supposer deux choses. Ou bien, après sa chute malheureuse, elle se relèvera et, ayant soigné ses blessures, reprendra, aussitôt qu'elle aura regagné des forces, sa course vers Fancien but qui s'éloigne à mesure que l'homme marche dans sa direction... La guerre européenne n'aura été dans ce cas qu'une parenthèse dans rhistoire du xix« et du xx*' siècle, un accident terrible, mais passager, comme un tremblement de terre ou une inondation ; ou si l'on préfère, un avertissement inutile donné aux hommes et la première répétition d'une catastrophe encore plus colossale, qui aura lieu d'ici à cent ou cent cinquante ans. Ou bien ce coup rude guérira le monde du vertige qui s'était emparé de lui ; il l'amènera à se replier sur lui-même et à se demander quel usage il a fait et quel usage il devra faire de sa puissance accrue à l'infini ; et dès ce moment le monde commencera à progresser réellement. Je ne vois pas en effet comment on peut sortir des difficultés inextricables dans lesquelles la pensée et l'action s'empêtrent quand la première veut définir et que la seconde veut créer le progrès, si ce n'est en admettant que chaque époque n'accomplit qu'une seule portion de l'œuvre incessante et multiple, qui est la tâche du genre humain tout entier. Certaines civilisations ont créé des arts

et des pliilosophies ; d'autres, des institutions politiques ; d'autres, des lois et des droits ; d'autres, des rites et des religions ; d'autres, de nouvelles formes d'industrie et de commerce ; d'autres, des armes et des tactiques de guerre, et ainsi de suite... Mais toutes ces œuvres partielles accomplies par tant de générations qui se sont succédé, pour autant qu'on en conserve le souvenir, s'ajoutent les unes aux autres ; et dans cette augmentation lente mais incessante de leur nombre, consiste le véritable progrès et la seule manière dont on puisse, tant bien que mal, unir dans la définition du progrès la qualité et la quantité par un lien organique. En effet les générations successives possèdent une quantité plus grande de principes qualitatifs différents ; ou pour dire plus simplement la même chose, connaissent un nombre plus grand de principes esthétiques, politiques, religieux et moraux, de telle sorte qu'ils peuvent en tirer dos combinaisons plus riches et vivre d'une vie plus pleine et plus originale. Un exemple fera mieux saisir cette idée. Si nous nous comparons aux Grecs ou aux Romains en aux gens du moyen âge, nous découvrirons aisément que nous l'emportons sur eux en certains points, tandis qu'en d'autres nous leur sommes inférieurs. Les Grecs nous étaient supérieurs en art et en littérature, les Romains en droit, les hommes du moyen âge dans certains arts, comme l'architecture. Mais nous sommes beaucoup plus

riches, plus savants et plus puissants que les Grecs, les Romains et les hommes du moyen âge. Gomment pouvons-nous donc, en comparant ces différences, résoudre la question de savoir si, des Grecs jusqu'à nous, le monde a, oui ou non, progressé ? 11 faudrait décider s'il vaut mieux être savant ou artiste, construire des machines à vapeur ou édifier de belles cathédrales, explorer l'Afrique ou composer l'Antigone. Mais il est clair que chaque homme et chaque époque croit sa propre activité la plus utile et la plus noble de toutes et qu'il est impossible de prouver que la richesse vaut plus ou moins que la beauté, la beauté plus ou moins que la science. Tous les raisonnements par lesquels on a cru démontrer l'un ou l'autre de ces points présupposent une définition du progrès dans laquelle on a déjà admis la thèse que l'on veut prouver : ce ne sont alors que des sophismes, que seuls l'intérêt et la passion peuvent prendre pour des raisonnements. Mais nous pouvons dire cependant que le monde a progressé quand nous comparons dans l'ensemble notre époque à la Grèce, car nous goûtons l'art et la littérature grecs, nous connaissons sa philosophie, nous lui avons emprunté quelques sentiments et quelques principes politiques ; mais nous connaissons aussi d'autres arts, inconnus aux Grecs — l'architecture médiéviale, la sculpture japonaise, par exemple ; nous connaissons d'autres philosophies, nous pratiquons les vertus enseignées par

le Christianisme, comme l'amour du prochain, la charité, la pureté ; nous ajoutons à celles-ci les principes politiques créés par la Révolution française ; nous possédons enfin des connaissances géographiques et scientifiques beaucoup plus vastes, nous voyageons en chemin de fer, nous parlons à travers l'espace et nous volons.

Si l'on entend ainsi le progrès, quelques-uns des problèmes moraux posés par la guerre européenne s'éclaircissent quelque peu. L'augmentation de la richesse, du savoir et du pouvoir ne constitue un progrès que si nous apprenons à faire de cette richesse, de ce savoir et de ce pouvoir un usage qui soit plus beau et plus noble ou plus sage ou à la fois plus beau, plus noble et plus sage. Mais nous n'apprendrons jamais à faire un usage plus beau, plus noble et plus sage de notre richesse, de notre savoir et de notre puissance, par nous-mêmes et en partant pour ainsi dire du néant, si nous ne cherchons pas à combiner les idées, les sentiments et les principes que les générations antérieures nous ont transmis avec les idées, les sentiments et les principes que nous avons créés*. Les civilisations antiques excellaient à refréner l'homme au point de l'empêcher de commettre des folies trop grandes et trop périlleuses ; mais en même temps elles limitaient sa force d'initiative et d'action. La civilisation moderne a exalté l'énergie humaine, en la libérant de tous les freins, et l'a rendue capable d'accomplir des pro-

diges ; mais elle lui a aussi ôté les freins qui l'empêchaient de commettre les folies suprêmes. Notre civilisation touchera le faîte de la gloire et de la perfection le jour où elle réussira, en tempérant la puissance nouvelle qu'elle a créée par la sagesse antique qu'elle a oubliée, à soumettre l'énergie désordonnée de l'homme à l'influence modératrice de règles et de principes esthétiques, moraux, religieux, philosophiques qui en soient les limites, aussi larges que Ton voudra, mais précises. Les historiens et les philosophes feraient donc œuvre beaucoup plus utile, si, au lieu de divaguer au sujet de l'existence de Romulus ou de jongler avec les théories de la connaissance du xvni« siècle, ils préparaient les esprits à cette fusion salutaire et sublime de deux civilisations d'où pourrait naître une troisième, réellement plus grande que l'une et l'autre.

En somme, quand l'Europe aura déposé les armes et que, épuisée, elle se demandera ce qu'elle doit et peut faire pour pourvoir à l'avenir, ne se trouvera-t-elle pas devant l'éternelle question à laquelle Thomme se heurte au bout de tous les chemins qu'il prend pour chercher le bonheur ; une question de limites ? Si après la guerre européenne les Etats recommencent à augmenter les armées et les flottes, comme ils l'ont fait de 1870 à 1914. tôt ou tard nous en reviendrons au point où nous en sommes. La paix ne pourra rendre sa vigueur à l'Europe saignée à blanc, si

les puissances belligérantes ne parviennent pas à la fin de la guerre à s'entendre sérieusement pour limiter les armements. C'est malheureusement là une chose simple et facile à dire, mais beaucoup plus difficile à réaliser, car rien ne répugne autant au monde moderne que de se limiter pour quelque motif que ce soit. J'ai déjà dit que saint Thomas affirme et démontre que la guerre est en soi un péché, c'est-à-dire un mal, mais qu'elle devient licite à trois conditions : quand elle est faite par l'autorité légitime pour une cause juste et sans mauvaise intention. Le subtil docteur du moyen âge avait déjà prévu les guerres faites pour une juste cause mais avec des mauvaises intentions ! Qui ne voit que cette façon de considérer la guerre est celle qui satisfait le mieux la raison et le sentiment de toutes les personnes qui ne sont pas intéressées à ce que la guerre dure éternellement en Europe, ou privées de ce « sens humain » que la philosophie allemande nous a fait perdre à nous aussi dans une si large mesure ? Qui ne voit qu'il suffirait de mettre en pratique sérieusement et loyalemenîT cette doctrine pour que l'Europe pût jouir d'une paix sûre et sincère ? Et cependant vous trouverez au xix° siècle bien peu de penseurs qui aient osé soutenir une semblable doctrine ouvertement, le front haut, sans en avoir honte comme d'une idée de vieille fille. Gomment s'expliquer ce fait singulier ? C'est que presque toutes les philosophies

modernes n'ont jamais voulu prendre leur point de départ qu'en elles-mêmes et se sont refusées à imposer à leurs recherches n'importe quelle des bornes que les philosophies antiques avaient respectées bon gré mal gré, pas même les bornes du bon sens et de ce « sens humain » auxquelles répugnent toutes les doctrines et tous les principes qui vont à l'encontre des exigences les plus manifestes de la nature humaine. Soustraites à cette discipline, au milieu de tant de passions et d'intérêts différents, ces philosophies ont tenu en grand mépris le bon sens de saint Thomas et des vieilles filles ; et, renversant mutuellement leurs propres arguments, les unes ont démontré que la guerre est divine, les autres qu'elle est diabolique ; celles-là ont affirmé que la victoire remportée dans la guerre est le signe le plus manifeste de la perfection, les autres que la guerre est une opération bestiale et qu'un peuple civilisé ne doit jamais employer les armes, même pour repousser une agression ! S'il fut si difficile de faire accepter à notre époque des opinions raisonnables au sujet de la guerre et de ses limites, que l'on s'imagine s'il sera aisé de l'amener à agir sagement ! Mais qui peut maintenant douter que la civilisation moderne ne se détruise un jour ou l'autre de ses propres mains, si elle ne parvient pas à employer avec plus de discernement la force terrible dont elle dispose ? Notre siècle paraîtra peut-être à nos descendants avoir joué

avec les mitrailleuses, les canons à tir rapide, les obus explosifs et les millions de soldats, comme un enfant avec des boîtes d'allumettes sans se représenter combien ces jouets seraient terribles quand on en ferait l'essai : il est nécessaire que le siècle devienne adulte et apprenne à manier ces engins avec une prudence proportionnée au péril! Nous devrons donc invoquer les ombres de nos pères pour que leur sagesse oubliée aide l'Europe à sortir du mauvais pas où elle s'est aventurée par orgueil et par témérité. Nous devrons invoquer surtout les ombres de ces grands écrivains qui au xvni'' et au xix* siècle apprirent aux hommes à sentir qu'il peut et doit exister une justice pour les peuples aussi. C'est un sentiment qui, comme tant d'autres parmi les nouveaux sentiments qui sont la dignité de notre époque, est né aux xviii« siècle en F'rance. Réfugié dans les cœurs et dans les livres, il put échapper aux déluge de feu qui tomba sur l'Europe à la fin du xviif siècle et au commencement du xix". Puis peu à peu, pendant la longue veillée de regrets et d'espérances qui suivit la chute du premier Empire, il sortit de ses retraites et parcourut en cachette l'Europe sous les yeux soupçonneux de la police, en gagnant les esprits et les cœurs par milliers, jusqu'à l'année mémorable de 1848, quand il parut conquérir l'Européen l'espace de quelques semaines, et devenir l'ordonnateur d'un monde nouveau et plus heureux...

Mais la désillusion fut rapide. Gomme le temps de son triomphe était encore lointain ! Survinrent les bouleversements politiques et économiques de la seconde moitié du xix* siècle, l'ère du fer et du feu, le triomphe bruyant de la quantité, la contamination des classes et des intérêts, l'avènement de la bourgeoisie. L'Europe confondit dans la même définition du progrès la vie et la mort, la destruction et la création, et tout en désirant la paix, elle laissa les gouvernements préparer la guerre et les philosophes la prêcher. Ce grand sentiment ne fut plus l'objet des persécutions policières, mais on le ridiculisa et le méprisa. On chercha à l'isoler en lui fermant toutes les portes celle de l'école comme celle du parlement. Dans tous les pays on essaya, avec un succès variable, d'élever au milieu du peuple un monument d'admiration à Bismark, sans autre but que de glacer par la vue de son mufle de dogue les âmes qui se laissaient toucher par le sentiment nouveau. Aux efforts qu'il faisait pour gagner les esprits, les gouvernements et les partis répondaient ironiquement en fabriquant de nouvelles armes en quantité presque infinie, et en salariant, dans les universités et dans les journaux, philosophes et philosophastres pour réépousseter les vieilles théories bonnes à servir de contre-poison, comme la théorie hégélienne. On lui reprocha d'être à demi catholique, à demi protestant ; catholique, parce qu'il aspirait à être transcendant et éternel;

protestant, parce qu'il prétendait être fils de la raison : comme si un sentiment, par le fait qu'il est en état de rendre compte de lui-même et de justifier ses commandements, perdait le droit de guider les esprits vers le bien ou se transformait en une imposture. Mais en dépit de toutes ces critiques, le sentiment n'est pas mort, précisément parce que c'était un sentiment véritable, qui jaillissait des profondeurs de l'âme humaine ; et il pourra sauver l'Europe de la ruine, parce qu'il est capable d'imposer des limites à l'orgueil, à l'ambition, à l'esprit de domination des peuples. C'est pourquoi nous devons raviver ce sentiment dans les âmes, et en préciser les prescriptions par la raison ; nous devons faire en sorte qu'il règne dans l'Europe nouvelle sur les masses consternées par la catastrophe, sur ces masses que l'âge de la quantité a rendues arbitres de presque toutes les choses, notamment de la guerre et de la paix.

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