‹ La guerre européenneChapitre 58 sur 58 · Bacchus enchaîné · texte numérisé non relu

Bacchus enchaîné

Personne ne pourrait prévoir ce que l'avenir nous réserve : qu'il nous soit permis cependant, avant de fermer ces pages, d'arrêter un instant notre attention sur un signe que le temps a déjà rendu manifeste. Ce signe est peut-être minime en lui-même, mais il peut nous encourager à espérer

qu'un progrès mûrira réellement dans la conscience de l'Europe — un progrès non point équivoque et incertain comme tant d'autres, où nous nous sommes trop hâtés de nous complaire jadis, mais un progrès véritable, déterminé par la résurrection d'anciens principes au milieu du désordre puissant mais monstrueux du monde moderne.

Les anciens avaient mis le vin au nombre des dieux, parce qu'ils jugeaient divine une boisson qui, bue avec modération, a la vertu d'assoupir les tourments, de répandre l'allégresse, de stimuler l'imagination, d'exalter l'esprit. Mais le dieu antique, en apparaissant sur terre sous des formes toujours plus nombreuses et plus variées, s'est converti depuis un siècle en un sombre démon. Il n'engendre plus la gaîté et la joie, mais la folie, le crime, la stérilité, la discorde, la misère, la mort. Tout le monde sait de combien de malheurs cette maladie, à laquelle les médecins ont donné le nom d'alcoolisme, est cause dans toute l'Europe ; mais deux nations étaient plus gravement menacées par deux de ces fatales boissons : la Russie par la vodka, la France par l'absinthe.

Il ne faut donc point s'étonner que dans ces deux pays l'on cherchât des remèdes à ce mal. Et que de médecins se présentaient ! Hommes d'état et de de science, philanthropes, prêtres, moralistes, chefs d'industries, maîtres d "écoles, dames respectables. Les commissions et les sociétés de propa-

gandes créées pendant les vingt-cinq dernières années et les lois promulguées pour ramener les hommes à la sobriété ne se comptent plus ; il en est de même des écrits publiés sur les causes et sur le traitement de la maladie. Cependant malgré le nombre des médecins le mal s'aggravait dans tous les pays, et principalement en France et en Russie. Nulle part l'on ne trouvait le remède que l'on cherchait partout. L'école et l'église étaient également impuissantes. L'ouvrier écoutait les bons conseils, puis retournait au cabaret boire un autre verre. Bon nombre de médecins en concluaient avec découragement que l'homme est un être naturellement vicieux et qu'il est inutile de vouloir l'empêcher de se perdre en cherchant le plaisir. Quelques-uns cherchaient même des excuses au vice. Etait-il donc vraiment aussi funeste qu'on le disait ? Y a-t-il un autre réconfort qui allège à l'ouvrier sa lourde chaîne dans les cachots de l'industrie moderne ? Chaque homme cherche à s'évader de temps à autre comme il peut, par l'imagination, de la prison étroite du monde où il est prisonnier vers les champs libres de l'infini. Le verre de vin ou le petit verre de liqueur peuvent être, pour l'ouvrier qui ne connaît pas d'autre issue, la petite fenêtre ouverte sur 1 infini.

Ainsi l'Europe s'enivrait librement, bien que beaucoup de gens, qui ne se berçaient pas de ces illusions optimistes, sentissent leur cœur se ser-

rer en voyant d'aussi nobles races s'abêtir de cette manière. Mais il n'y avait pas de remède à la chose ! Soudain éclate la guerre européenne... Et alors considérant que si en temps ordinaire l'ivresse est un vice dangereux, il est bien plus dangereux encore en temps de guerre, au moment où ceux qui prennent les armes comme ceux qui restent chez eux doivent faire usage, pour le salut commun, de tout le jugement que la nature leur a accordé, on a pensé — remède auquel personne jusque-là ne s'était arrêté— de défendre la fabrication et le débit des boissons enivrantes les plus nuisibles. N'était-ce pas l'œuvre de Colomb ? Le jour où l'ouvrier et le paysan ne trouveront plus au cabaret la boisson pernicieuse, ils ne s'enivreront plus ou du moins ne s'enivreront plus autant. Sitôt dit, sitôt fait : en temps de guerre on ne va pas par quatre chemins. Le lendemain du jour où l'état de siège était proclamé, l'autorité militaire interdisait dans toute la France la vente de l'absinthe, et à peine le parlement français fut-il reconvoqué qu'il approuva aussitôt une loi qui interdisait pour toujours de fabriquer, de vendre et d'importer l'absinthe en France. Quelques semaines après le début de la guerre, le tsar fermait toutes les fabriques et tous les débits de vodka qui appartenaient, par droit de monopole, à l'Etat. Et depuis dix mois, si l'on ne peut pas dire que l'on ne boive plus de vodka ou d'absinthe en Russie et en France — t-ant qu'il y aura des

hommes, le monde connaîtra les fraudes et les abus, — la sobriété s'est accrue et les effets funestes de l'ivresse ont diminué. Le remède simple et efficace a été trouvé.

Pourquoi donc a-t-il fallu tant de temps, et rien moins qu'un tremblement de terre comme la guerre européenne, pour trouver ce remède ?

Ce remède est en effet non seulement un moyen efficace de refréner l'intempérance chez le peuple, mais même le seul moyen efficace. Si les hommes, il y a deux ou trois siècles étaient à beaucoup d'égards pires que nous, ils étaient en revanche certainement plus sobres ; et ils étaient plus sobres parce qu'ils ne distillaient pas chaque année tant de liqueurs et qu'ils ne pressaient pas tant de raisins dans les cuves, de telle sorte que chaque personne ne pouvait boire que dans une faible mesure. Quelques rares buveurs opulents pouvaient détruire leur santé; la masse pauvre et de condition modeste ne le pouvait pas. Pourquoi au contraire les hommes se sont-ils adonnés à la boisson d'une manière effrénée depuis un siècle, et cela précisément depuis le début de l'ère de 11 quantité? Parce que lexix^ siècle a planté la vigne sur des millions d'hectares incultes, même sur les terres arrachées à l'islam, même au delà de l'océan ; parce qu'il a agrandi et multiplié démesurément les fabriques de bière ; parce qu'il a inventé mille façons nouvelles et ingénieuses de distiller l'alcool d'un nombre infini de substances,

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et qu'il a fabriqué dans de gigantesques usines répandues dans tout le monde, des liqueurs dont on ne fabriquait jadis chaque année que quelques bouteilles en famille, selon une recette traditionnelle. Mais après avoir distillé tant de boissons enivrantes, l'industrie moderne devait bien trouver la manière de les faire avaler au monde. Et que l'on ne dise point qu'on fabrique aujourd'hui tant de boissons enivrantes parce que le monde est assoiffé, que le vice est la cause et non l'effet de cet immense accroissement du commerce des vins, de la bière et des liqueurs. Non : ici comme ailleurs et partout rindustrie a d'abord créé l'abondance, et elle a persuadé ensuite à tout homme qu'il était de son devoir de consommer toute sa production.

Il est donc clair qu'aussi longtemps que l'industrie pourra distiller librement des boissons enivrantes en quelque quantité que ce soit, comme elle file et tisse librement autant de mètres de toile ou de drap qu'elle veut, l'alcoolisme augmentera dans le monde. L'industrie sera poussée à fabriquer des boissons enivrantes en quantités toujours plus grandes et le monde devra ingurgiter les fleuves de bière, de vin et d'alcool dont elle l'inondera chaque année. La brasserie et le cabaret engageront les hommes à boire beaucoup matin et soir, jours de fête et jours de travail, car l'homme est naturellement enclin à abuser de tous les plaisirs ; et si vous lui accordez la liberté du

vice, il ne manquera pas d'en abuser... En somme notre époque, après avoir concédé aux hommes laliberté de s'enivrer, s'étonnent qu'ils en abusent, de même qu'après avoir créé les plus grandes armées de l'histoire et les avoir munies des armes les plus meurtrières, elle ne parvient pas à comprendre comment est née en Europe la guerre la plus vaste, la plus longue et la plus sanglante de tous les temps. Mais dans un cas comme dans l'autre la raison de la surprise est la même. Notre époque a créé les plus grandes armées non pas parce qu'elle voulait se suicider en une guerre mondiale, mais parce qu'il ne s'est pas trouvé en Europe, une force ou une autorité, soit politique soit morale, qui imposât une limite à la concurrence des armements. Elle a concédé la liberté du vice, non par corruption ou par perversité, mais parce que, anxieuse de faire progresser l'industrie et le commerce, elle n'a voulu imposer aucune limite — pas même les exigences de la santé, de la morale et de la beauté — à l'accroissement de la richesse : elle a donc poussé en même temps les industries à produire et les hommes à consommer tout ce qu'ils pouvaient, à manger, à boire, à fumer, à se divertir, à user et à renouveler leurs vêtements, à voyager, à rechercher les commodités de la vie dans la plus large mesure. Mais pour cela elle a dû brouiller les critériums qui dans les sociétés passées servaient à distinguer la dépense sage du gaspillage, et le vice du besoin ;

car si ces critériums étaient aujourd'hui clairs et précis comme il y a deux siècles, ils limiteraient cette liberté de s'accroître indéfiniment dont toutes les industries modernes sont si jalouses ; de même elle n'a pas su faire la distinction entre les services que la science et l'industrie rendaient à la paix et ceux qu'elles rendaient à la guerre.

La guerre européenne a résolu en un instant cette contradiction, en ce qui concerne la boisson. Elle a déjà ramené quelques peuples de l'Europe à certains principes qui régissaient le monde il y a deux ou trois siècles. En face du péril imminent tous ont compris que l'Etat a le droit et le devoir d'empêcher le peuple de se suicider par l'alcool, que le salut de la race et les intérêts de la morale publique peuvent et doivent servir de limite à cette entière liberté d'abuser des plaisirs, que les individus s'étaient arrogée depuis un siècle. L'Europe comprendra-t-elle aussi rapidement que la guerre ne doit pas être — comme elle l'est aujourd'hui en Europe — l'explosion sauvage de toutes les énergies de destruction et de sacrifice, de haine et d'amour, de bien et de mal, que l'âme humaine peut accumuler dans Tespace d'une génération, jusqu'à Tépuisement complet de toutes les forces physiques et morales d'un peuple ; quelque chose de semblable à une force de la nature, sans règle etsansloi?Gomprendra-t-elleque la guerre doit être une institution humaine comme la jus-

tice; un signe et un symbole de la force d'un peuple, aussi fidèles et aussi adéquats que possible à l'objet qu'ils représentent, mais limités, si on ne veut qu'elle soit un fléau de Dieu et un moyen d'extermination des vainqueurs, des vaincus et des neutres ?

L'avenir le dira. La volonté obscure et puissante des masses, qui font aujourd'hui cette guerre cyclopéenne en décidera. Ce qu'il importe aujourd'hui, c'est un acte de volonté, un grand acte de volonté des masses. Dans les deux derniers siècles les hommes ont renversé l'ordre de choses dans lequel leurs pères avaient vécu pendant tant de siècles; ils ont commencé cette nouvelle et merveilleuse histoire du monde, — dont nous voyons aujourd'hui la première crise vraiment profonde, — parce qu'ils ont voulu la liberté, la richesse, la puissance, le savoir. Nos fils et nos petits-fils jouiront de la paix, si les hommes le veulent sérieusement, en s'efforçant de réaliser tout ce qui constitue les conditions nécessaires d'une paix sûre et sincère. En ce moment où tant d'hommes sont en armes et s'épient le fusil à la main des meurtrières des tranchées, et se cherchent sur mer et sur terre avec leurs jumelles et leurs canons, il importe donc de répéter aux soldats de la nouvelle alliance

— qui est cette fois vraiment la sainte alliance,

— aux soldats des puissances qui durent subir cette guerre, parce qu'elle leur fut imposéeparles deux empires germaniques, la grande parole de

saint Augustin, cette parole qui devrait être la devise de la nouvelle Europe, espérée par tous les esprits qui se demandent aujourd'hui avec angoisse si la plus grande époque de l'histoire n'est pas sur le point de crouler sous le poids de ses triomphes, désirée confusément par les mil" lions d'hommes qui versent obscurément leur sang sur tant de champs de bataille, même par ceux qui combattent dans les rangs des agresseurs: esto crgo bellando pacificus, ut eos, quos expugnas, ad pacis utililalem vincendo perdiicas.

Fin.

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