AVANT-PROPOS
Voici encore un roman à propos duquel on dira probablement, comme on a dit à propos de tous ceux que j'ai faits, comme on dit à propos de tous les romans en général : (i Qu'est-ce que cela prouve? »
Oui, il y a une classe de lecteurs qui s'irrite contre l'auteur qui ne, conclut pas. Mais, en revanche, il y a une autre classe de lecteurs qui voit dans tout détail un plaidoyer, dans tout dénoûment une démonstration, et qui, finalement, s'irrite de la conclusion, qu'elle impute à l'auteur. L'une et l'autre classe de lecteurs vivent de ce préjugé, très-accrédité dans l'histoire des arts, que le roman doit fournir une conclusion aux idées qu'il soulève et prouver quelque chose.
Je n'ai jamais songé à demander rien de ce genre aux ouvrages d'art; voilà pourquoi je n'ai jamais songé à m'imposer rien de semblable. Mais sans doute il m'est permis aujourd'hui de répondre à cette objection injuste, non pas auant à moi peut-être, car il est fort possible
que je n'aie fait preuve que d'impuissance en ne concluant pas, mais injuste au premier chef envers le roman en général.
On aime assez, depuis les contes de fées jusqu'aux mélodrames, que le vice soit puni et la vertu récompensée. Pour mon compte, cela me plaît aussi, je l'avoue; mais cela ne prouve malheureusement rien , ni dans un conte, ni dans un drame. Quand le vice n'est pas puni dans un livre ou sur im théâtre, ce qui est tout aussi vrai dans la vie réelle que le sort contraire, il n'est pas prouvé, pour cela, que le vice ne soit pas haïssable et punissable. Quand la vertu n'est pas plus récompensée dans la fiction littéraire qu'elle ne l'est souvent dans la réalité, l'auteur, eût-il voulu prouver cette énormité, que la vertu est inutile en ce monde, n'en aurait pas moins prouvé une seule chose, à savoir, qu'il est fort injuste et quelque peu absurde.
Qu'est-ce que la fable d'un roman, d'une tragédie, d'une narration quelconque? C'est l'histoire vraie ou fictive d'un fait, c'est un récit. Voilà ce que j'appellerai le roman du roman. Tout ce qu'on y fait entrer d'orne-
MONT-REVÉCHE.
menus pour la peinture, ou de réllexions pour la pensée, n'en est que l'accessoire; mais ce sont des choses si distinctes, que ces accessoires semblent quelquefois assez agréables pour faire oublieretpardonnerla mauvaise combinaison de l'action, tandis que, parfois aussi, l'intérêt et l'habileté de cette combinaison font que le style sans charme et les détails sans vraisemblance trouvent grâce devant le lecteur. Mais je demande ce qu'un fait a jamais prouvé, et je défie bien qu'on me réponde. Si aucun fait particulier ne prouve dans l'histoire réelle des hommes, comment le récit d'un fait imaginaire prouverait-il? comment pourrait-il être invoqué comme une conclusion quelconque aux théories que le narrateur a pu soulever et discuter en passant, ou faire discuter par ses personnages? En vérité, que le bon- triomphe du mauvais à la fin, ou que le méchant mange le juste, que la veuve se console ou meure d'une lluxion de poitrine, que le traître fasse fortune ou qu'il jùlle aux galères, que l'homme vertueux soit récompensé par la société ou par le simple témoignage de sa conscience, j'avoue que cela m'est bien égal, pourvu que leurs existences se soient liées et dénouées d'une manière qui m'intéresse jusqu'au bout. Je me trouverais par trop simple, si j'attendais après le parti que prendra la fantaisie de l'auleur, pour me faire une opinion sur le vrai et le faux dans la nature, sur le juste ou l'injuste dans la société.
Si le vaisseau qui ramène Virginie ne faisait pas naufrage au port, cela prouverait-il que les chastes amours sont toujours couronnées de bonheur? Et de. ce que ce maudit vaisseau sombre avec l'intéressante héroïne, cela prouve-t-il que les vrais amants nesont jamais heureux? Qu'est-ce que cela prouve, Paul et Virginie? Cela prouve que la jeunesse, l'amitié, l'amour et la nature des tropiques, sont de bien belles choses quand Bernardin de Saint-Pierre les raconte et les décrit.
Si Faust n'était pas entraîné et vaincu par le diable, cela prouverait-il que les passions sont moins fortes que la sagesse? Et de ce que le diable est plus fort que le philosophe, cela prouve-t-il que la philosophie ne puisse jamais vaincre les passions? Qu'est-ce que cela prouve, Fausl? Cela prouve que la science, la poésie, les sentiments humains, les images fantastiques, les idées profondes, gracieuses ou terribles, sont de bien belles choses quand Gœthe en fait un tableau émouvant et sublime.
Si Julie ne tombait oas dans le Léman, si Tancrède ne
tuait pas Clorinde, si Pvrrhus épousait Androraaque, si Daphnis n'épousait pas Chloé, si la liancée de Lamermoor ne devenait pas folle, si le Giaour ne devenait pas moine, nous perdrions les plus belles pages d'autant de chefsd'œuvre-, mais il n'y aurait pas une preuve de plus ou de moins, pas une conclusion manquée ou trouvée dans ces conceptions de l'intelligence.
Je trouve donc la critique oiseuse, quand elle discute la fantaisie, et fâcheuse pour l'art quand elle veut astreindre la fantaisie à être une démonstration concluante. Je veux qu'on nous permette de démontrer à notre [.oint de vue tout ce qu'il nous plaira, mais non pas que ceux qui combattent ou partagent nos sentiments demandent compte de nos sentiments au choix d'un fait plutôt qu'à celui d'un autre. Je ne veux pas que les uns nous crient : « La conclusion est évitée ; » que les autres crient après nous : « La conclusion est criminelle. »
J'ai fait un roman qui s'appelait Leone-Leoni, où le séducteur n'était pas puni. Des gens ont dit: a Voyez quelle immoralité! l'auteur a voulu prouver que les scélérats sont tous aimés et triomphants. » J'ai fait un roman qui s'appelait /orgues, où l'époux trahi mourait de chagrin. Des gens ont dit : « \'oyez quelle insolence! l'auteur prétend que tous les maris trompés doivent se laisser mourir de chagrin! » J'ai fait, selon ma fantaisie du moment, au moins vingt dénoùmenis divers et qui, pour ceux qui y entendaient malice, prouvaient au moins vingt solutions contradictoires. Toutes prouvaient trop selon les uns, aucune ne prouvait assez selon les autres. J'avoue que ceci m'a persuadé de plus en plus que le but, le fait et le propre du roman sont de raconter une histoire dont chacun doit tirer une conclusion à son gré, conforme ou contraire aux sentiments que l'auteur manifeste par son sentiment. L'auteur ne prouvera jamais rien par un exemple matériel du danger ou dos avantages manifestes du mal ou du bien. Une œuvre d'art est une création du sentiment. Le sentiment s'éprouve et ne se prouve pas. Ce qui inspire l'écrivain, c'est quelque chose d'abstrait. L'abstrait ne se prouve pas par le concret, le fait ne justifie ni ne détruit la théorie, le réel ne conclut rien pour ou contre l'idéal.
Or, le roman étant forcé de tourner dans la peinture des faits réels, il ne faut pas lui demander ce qui n'est pas de son ressort, ce qui, en bien dos cas, tuerait l'art et l'intérêt dans le roman.
BIONT-REVECHE
— Tu as mille fois raison, mon cher ami, disait Flavien; mais la raison est une sotte : elle n'a jamais guéri que les gens bien portants, et, moi, je suis malade, trèsmalade, ne le vois-tu pas? J'ai une fièvre nerveuse qui me rend insupportable aux autres et à moi-même.
— Ta ûèvre est une sotte, répondait Thierray. Elle n'a
jamais tué que les êtres faibles au moral et au physique, les niais. Tu es un des êtres les mieux organisés que je connaisse : donc, une crise d'irritation nerveuse, causée par le plus vulgaire des chagrins, n'est pas un mal dont tu ne puisses triompher, s'il te^jlaît, en deux heures.
— Oui ; je sais que, d'ici à deux heures, je peux m'entendre avec une femme plus belle et peut-être tout aussi aimable que Léonice. Mais il me faudra peut-être deu.\
MONT-REVÉCHE.
mois pour ti'ouver Riipportables, auprès de cel|p-l;i, les heures que j'avais fini par trouver assez douces auprès de celle-ci.
— Sais-tu une idée qui me vient? reprit Thierray. C'est que tu es né pour le mariage.
— D'où te vient cette idée lumineuse?
— De ta manière d'aimer, qui me paraît fondée sur l'habitude, sur les besoins de l'intimité bourgeoise.
— Tu te troinpes. J'ai des besoins et des habitudes de domination patricienne: c'est bien difl'érent. Voilà pourquoi, jii'-qu'ici, je n'ai eu de goût que pour les femmes qu'on achète.
— Oh! mon cher ami, dit Thierray, j'ai toujours re^ marqué que les hommes; même les mieux trempés, choisissent de bonne foi, pour faire illusion aux autres et à eux-mêmes, la qualité ou le défaut qu'ils possèdent le moins.
— Détrompe-toi à mon égard, répondit Flavien. Cet esprit de domination qui va, je le sens, jusqu'à la tyrannie, je ne m'en vanle ni ne m'en accuse. Qu'en dis-tu, toi? est-ce une qualité ou un défaut? Voyons, observateur, faiseur d'analyses, homme de lettres, prononce, je l'écoute. Tu as le goût de la dissection, et il n'est pas un de tes amis dont tu n'aies fait l'autopsie intellectuelle, ne fût-ce que par manière de passe -temps. C'est ton état.
— J'y réfléchirai, dit Thierray avec un peu de hauteur. Je ne suis pas homme de lettres du lever au coucher du soleil. J'ai, tout comme un autre, mes heures de paresse, et, quand je chevauche au bois de Boulogne, j'ai du plaisir à me sentir aussi bête que mon cheval.
— iiète comme un cavalier, tu veux dire, car c'est ton opinion bien avérée.
Celte réplique fut faite avec assez d'humeur.
Flavien de Saulges était noble et riche. Jules Thierray était sans aïeux et sans fortune. Ils étaient intelligents tous deux, le premier sans instruction solide, l'autre avec du savoir et du talent. Ils avaient été élevés ensemble : nous dirons plus tard comment, et comment aussi, ne s'él mt jamais complètement perdus de vue, ils étaient restés liés par un sentiment qui, chez Thierray , n'était ni l'affection ni l'antipathie, mais qui tenait certainement de l'une et de l'autre. Flavien ne manquait ni d'esprit, ni de pénétration naturelle ; mais il se donnait rarement la peine de réfléchir, quoiqu'il dissertât souvent d'un ton sérieux, tandis que Thierray réfléchissait presque toujours en ayant l'air de ne disserter que par raillerie.
Ce soir-là pourtant, il avait eu l'intention d'être sérieux avec Flavien, parce que Flavien était réellement assez vivement affecté. Thierray se sentait entraîné par une sorte de .sympathie compatissante pour son ami d'enfance, en même temps qu'attiré par le plaisir de constater une f;iibles.se chez son rival dans la vie : car ils étaient, bien réellement, et sans trop s'en rendre compte, un peu jaloux l'un de l'autre, et comme qui dirait concurrents par nature, l'un ayant tout ce que l'autre ne pouvait pas avoir, et récipi'oquement.
Donc, ils en étaient venus, au bout d'un quart d'heure d'épanchement, à une de ces bouffées d'aigreur involontaire qui eu.ssent souvent amené im refroidissement, sans la soup'esse d'esprit et la fermeté de caractère dont Thierray était doué. Flavien de Saulges, en ripostant, I
avait mis son cheval au galop, comme pour dire à son compagnon qu'il pouvait le laisser à lui-même, si bon lui semblait. Thierray hésita un instant, se mordit la lèvre, haussa les épaides, sourit, prit le galop sans bruit sur l'allée sablonneuse, et rejoignit de Saulges à la porte Maillot.
— Mon cher ami, lui dit-il, le galop me fait du Jjien, à moi qui suis d'im sang très-froid ; mais je t'assure que c'est un mauvais remède pour la fièvre, et que tu ferais mieux de rentrer au pas, à moins que je ne dérange le cours de les pensées, et que...
— Kon, Jides, répondit spontanément Flavien, qui ne connaissait pas la rancune, el qui, de sa vie, n'avait rér sisté à une avance : au contraire, j'ai besoin de causer avec la seule personne qui sache ou veuille me compren* dre. Causons, si ma mauvaise et sotte humeur ne t'ennuie pas horriblement.
Et ils causèrent : de Léonice d'abord, fille pimpante, audacieuse et spirituelle, que Flavien s'était piqué d'accaparer, qu'il avait perdu quelque temps à mater, -^ c'était son expiTSsion, — et qui lui échappait au moment où, croyant régner par-dessus tout, il avait été dépossédé brusquement. Il avoua de bonne grâce à Thieriay que de lui-même il l'eût peut-être quittée la semaine suivante j mais qu'il était irrité au dernier point d'avoir été .prêt venu : le tout par amour-propre et rien de plus. Il convint que ce genre d'amour-propre était puéril et qu'il fallait le combattre en soi-même, ou tout au moins le cacher à ses meilleurs amis.. Thierray, qui aimait à le conseiller sans en avoir l'air, le fit renoncer à toute idée de ven-i geance en lui montrant le ridicule qui s'attache aux scandales de ce genre.
Ensuite ils parlèrent de l'amour en général, et, comme il y a mille manières d'aimer, Flavien se trouva forcé d'avouer qu'il avait eu pour Léonice une sorte d'affection grossière, passionnée sans tendresse, jalouse sans estime; et, quand Thierray l'eut mis ainsi en contradiction avec lui-même, il s'en réjouit intérieurement.
— Tu as le profil plus pur, la barbe plus épai.ssc, les épaules plus larges que ton humble compagnon d'études, pensait-il; tu montes à cheval d'ime manière plus brillante; tu as un nom, grand prestige auprès des femmes d'un certain monde ! Tu as plus de noblesse, sinon d'aisance , dans les manières ; tu as des valets que tu sais commander : chose difficile à acquérir, l'air du commandement! et qui se ccyitracle en naissant. Tu es riche,, tu peux te passer d'esprit et de savoir-vivre ; cependant tu as de l'un et de l'autre; tues estimé parce que tu es brave, aimé même parce que tu n'es pas méchant. Ta part serait trop belle, si tu avais du jugement; mais tu en es dépourvu, je le sais de reste : donc, il est bien des avantages que la destinée me refuse, et que je saurai probablement conquérir avant toi.
Après quelques minutes de ce résumé silencieux, Thierray reprit la conversation.
Il fut convenu qu'on ne parlerait plus de Léonice,. et déjà la colère du jeune comte était dissipée, llnedemnn» Jait pas mieux que de s'en distraire pour l'oublier entièrement. Thierray lui proposa d'entrer au Cirque des Champs-Elysées, où ils étaient sûrs de rencontrer quelques-uns de leurs amis,
— Soit ! dit Flavien.
MONT-REVÊGHE.
Ils jel^-rent 'les rênes aux laquais qui les suivaient et qui emmenèrent leurs chevaux.
A peine furent-ils entrés, que Thierray fut abordé par un homme d'une figure distinguée qui ne fixa pas l'attention de Flavien. Quand ils eurent causé ensemble quelques instants , 'J'hierray vint rejoindre son compagnon.
— Mon cher de Saulgps, lui dit-il avec un peu d'émotion, je te dis adieu, je rentre pour mettre de l'ordre, je ne dirai pas dans mes affaires, ce serait supposer que j'ai de grands intérêts d'argent dans ce monde, mais dans mes papiers, dans mes griffonnages. Je pars demain pour la province.
— C'est donc ce monsieur qui t'enlève? dit Flavien en s'éloignant du groupe oia il s'était mêlé d'abord, et cherchant la personne qui avait abordé Thierray et qui s'éloignait. Est-ce un parent?
— Non, c'est un mari, répondit Thierray.
— Ah! fort bien. C'est tout dire. Mais chercher une femme en province! fi! Je ne reconnais pas l'homme de gOLit qui peint si bien les femmes du monde, qu'on le croirait au mieux avec plusieurs duchesses.
— Celle-là, dit Thierray en cachant son dépit pour un compliment qui lui sembla renfermer une épigramme, n'est ni une provinciale, ni une femme du monde : c'est une femme de cœur et d'esprit, voilà tout !
— Une femme de cœur ? Drôle de définition ! Je ne connais pas cette variété. Cela doit être ennuyeux.
— Flavien, nous nous manierons ! Tu vaux mieux que cela.
— Ma foi, non I mais c'est ma faute. J'ai eu une vie si paresseuse! Je ne fais pas de romans, moi-, je n'ai pas besoin d'étudier les types. Enfin, tu dis que cette ffmme de cœur te plaît?
— Mieux que cela, j'en suis amoureux, mais sans espoir, comme disent ces imbéciles de romanciers.
— Je comprends, je comprends, Thierray ; c'est ce que je disais : lu étudies !
— Mais non ! je contemple, j'admire, je savoure.
— Allons donc! toi amoureux d'une femme vertueuse! un garçon qui a tant d'esprit, tant de raison, tant de logique! Tu m'as dit, il n'y a pas une heure, ce que je me suis dit cent fois... sans être un roué; mais cela tombe sous le sens : « Pourquoi convoiter une femme vertueuse, puisque, le jour où elle vous cède, elle cesse de l'être? »
— C'est toi, dominateur superbe, qui me fais celle question-là ? Et le combat? et le triomphe ?
— Bah ! bah ! c'est trop facile. Triompher de la personnalité, de l'égoïsme, de la cupidité, du caprice, voilà qui en vaut la peine ! Mais triompher de la vertu ! ma foi ! je ne voudrais pas l'essayer, tant cela me semble banal.
— Flavien, vous êtes corrompu déjà, et moi, votre aîné, je ne le suis pas encore. Croyez-en ce que vous voudrez, mais la vertu est une puissance morale, une force intellectuelle; je l'aime pour elle-même...
— A preuve que tu veux la corrompre! Allons, logicien, tu déraisonnes, ou tu te moques de moi. Bonsoir et bon voyage!...
— Je ne veux pas te laisser sur cette hérésie, dit Thierray. Si tu ne tiens pas à voir mademoiselle Caroline sauter la barrière, reconduis-moi à mon taudis de poète, et je te demanderai peiit-être un service.
— Oui-dà ! que je t'accompagne pour occuper ce mari confiant, pendant que tu déploieras les batteries de ton éloquence auprès de sa vertueuse moitié?
— - Peut-être!
— Oh ! je n'ai pas ce courage! ne me demande jamais rien de pareil : je suis égoïste.
— Et tu as raison, répondit Thierray. Je le suis aussi; c'est pourquoi jeté quitte. Adieu !
Et il s'éloigna.
Au bout d'une heure, comme il faisait chez lui ses préparatifs de départ, il vit entrer de Saulges. Ce dernier était fort agité, et l'habitude du monde ne lui avait pas fait acquérir la faculté de paraître toujours calme en dépit de lui-même. C'était un homme de premier mouvement.
— Flavien, lui dit Thierray, tu viens de faire une folie.
Et il ajouta intérieurement : (i Ou une sottise. »
— Non, répondit avec franchise Flavien en rallumant son cigare; mais j'ai été tenté d'en faire une, je le suis encore ; voilà pourquoi j'accours trouver mon sage Mentor, afin qu'il me préserve de moi-même.
— Mentor! dit Thierray. Dans la bouche d'un homme qui se pique de faire obéir tout le monde et de ne céder jamais, cela correspond à l'épithète de pédagogue.
— Mon Dieu! Jules, que tu es susceptible!... Est-ce ainsi que tu me reçois quand je viens chercher près de toi le calme dont j'ai besoin ?
— Es-tu bien sur, dit Jules, que je. sois calme? Je t'ai dit que j'étais amoureux !
— Amoureux de sang-froid, comme toujours, et amoureux de la vertu, c'est-à-dire point jaloux, faute de motifs !
— Qui donc est jaloux ici? Toi , peut-être! de mademoiselle Léonice!
— Dès que tu rapproches ces deux termes , le nom de cette fille et l'adjectif jaloux, je rentre en moi-même et j'ai envie de rire. Mais, quand je la rencontre au bras de Marsange, j'ai envie de les assommer tous detix.
— Et tu viens de les rencontrer ?
— Au Cirque, précisément.
— Et qu'as-tu fait?
— Rien. Je les ai salués d'un air fort sérieux.
— Eh bien, de la part d'un homme aussi bouillant que toi, c'est beau!
— Oui ; mais Marsange a été furieux de mon indifférence, et Léonice de mon mépris. Je ne serais pas surpris que Marsange me cherchât querelle un de ces jours, et, pour rien au monde, je ne voudrais avoir une affaire pour une fille dans ces conditions -là. Ce serait trop ridicule, et, le jour où je serai ridicule, je crois que je me brûlerai la cervelle.
— En ce cas, il faut quitter Paris pour quelques semaines.
— Précisément, je pars demain matin pour le Nivernais.
— En vérité! Que vas-tu faire dans le Nivernais?
— Ce que, depuis six mois, je remets de jour en jour : vendre une propriété que j'ai par là, à un voisin qui s'appelle Dutertre.
— Ah çà ! s'écria vivement Thierray, tu connais donc M. Dutertre?
— Pourquoi veux-tu que je le connaisse, puisque je ne
MOiNT-RKVÉGHE.
connais ni le Nivernais, ni ma propriété? 11 y a six mois qu'une vieille grand'tante m'a laissé là une maisonnette, un pré, un champ, un bois, quelque chose enfin que mon notaire évalue à cent mille francs. J'ai besoin de ces cent mille francs pour faire remeubler mon château de Touraine; il y a en Nivernais un M. Dutertre qui est riche, dit-on, député, je crois... oui, j'ai dû voir sa figure quelque part. 11 veut s'arrondir, il paye comptant, je lui vends mon immeuble, et je vais de là en Touraine. Veux-tu venir avec moi ? Je t'emmène.
— Vraiment, en Nivernais?
— Eh! oui, mon cher; cela vaudra beaucoup mieux pour ton instruction et tes plaisirs que d'aller travailler à la perdition d'une provinciale... comment disais-tu? d'une provinciale de cœur et d'esprit ! Ah 1 quel style ! toi qui écris si bien ! Allons, c'est décidé, nous parlons à sept heures par le chemin de fer d'Orléans, et nous ne nous arrêtons que sous les vieux chênes du Morvan. Quand je dis chênes, c'est pour dire un arbre quelconque, car je ne sais ce qui pousse dans ce pays-là. Mais on m'a dit que c'était boisé et giboyeux. Nous chasserons, nous lirons, nous philosopherons. A demain, n'est-ce pas? Tu me sacrifies ta provinciale ?
— A demain , répondit Thierray. Attends seulement trois minnies, et tu emporteras le billet que je vais écrire pour le jeter dans la première boîte qui se trouvera sur ton chemin.
Et Thierray se mit à écrire en prononçant tout haut :
« Monsieur,
» Je ne puis avoir l'honneur de vous accompagner demain. 11 faut que je me prive du plaisir de faire avec vous le voyage. Un de mes amis m'emmène de son côté ; mais nous serons rendus au but les premiers. Cet ami est votre voisin, le comte Flavien de Saulges, qui se propose de vous voir pour des intérêts communs.
» Agréez, monsieur, etc., etc.
» J. Thierhay. »
— A qui me présentes-tu ainsi? dit Flavien avec nonchalance.
Thierray mit l'adresse et lui présenta la lettre.
— A monsieur Dutertre , membre de la Chambre des députes, dit Flavien en riant. Le mari! mon acquéreur ! l'homme de tantôt, par conséquent ?
— Lui-même. Et qu'on dise que le hasard est aveugle ! Il était écrit deux fois au livre du destin que je partirais demain pour le Nivernais, et que j'irais soupirer pour madame Dutertre. Or, j'aime beaucoup mieux faire la route avec toi qu'avec le mari; rien ne me gêne comme un mari sans méfiance. Celui-là part à sept heures du soir, nous partons à sept heures du matin. Nous serons censés avoir eu des raisons pour ne pas l'attendre douze heures, ce qui eût été plus poli, j'en conviens, mais infiniment moins agréable.
— 11 nous eût beaucoup gênés, dit tranquillement Flavien, pour parler en route de sa femme ; car tu m'en parleras, je prévois cela.
— Il ne te sera pas possible de t'y soustraire, et c'est pourquoi je t'engage à bien dormir cette nuit.
Le lendemain, ils roulaient sur la route de Nevers, et Thierray parlait ainsi à son compagnon :
— C'est une femme de vingt à vingt-cinq ans, d'ime beauté particulière, pénétrante , un peu bizarre , comme je les aime, en un mot. Des cheveux noirs abondants, lustrés, ondes naturellement, le teint blanc, uni, si pâle, (|ue c'est un peu effrayant. Une manière d'être, de s'habiller, de parler, qui, à force de vouloir ressembler à celle de tout le monde, ne ressemble à celle de personne. Une taille moyenne, souple, charmante; le pied, la main, les dents, les oreilles... aujant de perfections; mais, pardessus tout, un air de mystère qui donne à penser un an à chaque mot qu'elle dit, ou plutôt qu'elle ne dit pas. Comprends-tu ?
— Pas une syllabe, répondit Flavien. Dieu ! que les lettres t'ont gâté, mon pauvre Jules! Tu composes tant, que tu ne peins plus du tout. II est impossible de voir à travers ta fantaisie quelque chose qui puisse exister. Moi, je me méfie de ta femme de province. Je la vois mal mise, pas très-propre, guindée et bête à faire peur, sous un air profond. Je t'en demande pardon , mais c'est ta faute : voilà l'impression que me cause ton portrait.
— Madame Dutertre n'est pas une provinciale, c'est une étrangère, née et élevée à Rome, fille d'un artiste distingué, fenniie du monde dans ses manières.
— Ma foi! je ne l'ai jamais vue, ou je ne m'en souviens pas. Comment s'appelait-elle avant de porter le beau nom de Dutertre ?
— Olympe Marsiniani.
— C'est une Italienne?
— De pure race et sans accent.
— Je connais le nom de son père, un peintre, n'est-ce pas?
— Non, un compositeur, un maestro.
— Il est mort, je crois?
— Depuis longtemps.
— Et la dame était artiste? C'est un mariage d'amour qu'a prétendu faire le Dutertre ?
— J'ignore si Dutertre a voulu faire un mariage d'amour ou de convenance. Ce qu'il y a de certain, à mes yeux, c'est qu'elle n'a jamais eu d'amour pour son mari.
— Depuis qu'elle en a pour toi ?
— Pour moi? Si elle en avait, crois-tu donc que je serais en route pour la rejoindre?
— Tu ne l'aurais pas quittée I
— Ou je l'aurais quittée déjà! le problème serait résolu...
— Ah ! c'est ainsi que tu aimes la vertu pour ellemême? Bien, bien, je te retrouve! amour de tête, attrait de curiosité, profond dégoût des choses réelles : tu vois que je te connais !
Thierray sourit. Flavien se trompait sur son compte. Il était un peu blasé, mais non corrompu, et il posait souvent le scepticisme devant certains hommes, dans la crainte de leur paraître ridicule en s'avouant naïf.
— Parlons de Dutertre, reprit Flavien ; il va être mon acquéreur, notre débiteur à tous deux, puisque tu prétends à sa femme, et moi à son argent. Quel homme est-ce? Un député honorable? Ils sont tous honorables... Un riche propriétaire, plusieurs millions?... Ancien industriel, aujourd'hui adonné à l'agriculture; membre du conseil général de son endroit, maire de sa commune et marguillier de sa fabrique, bon époux, bon père?... Avec tout cela, est-ce un honnête homme?
MONT-REVl^.CHE.
— Un très-honnête homme, et même un homme d'esprit.
— Et de cœur, comme sa femme ?
— Et de cœur, J'en réponds, bien que je ne le connaisse que depuis peu de temps.
— Et sa femme, depuis qu:md ?
— Sa femme? dit Thierray en comptant sur ses doigis avec enjoiiemrnt. En (ont, je l'ai vue trois fois; quant au mari, nous nous étions rencontres chez un ami commun : je lui ai plu ; il m'a plu aussi, tant que je n'ai pas vu sa femme. 11 m'a présenté à elle, et dès lors j'ai subi et supporté les avances du mari , sans avoir cependant le droit de me moquer de lui, car je te répète, et très-sérieusement, qu'il a les manières et la réputation d'un galant homme. Pourquoi diable est-il le mari d'Olympe? Ce n'est pas ma faute, à moi, si elle m'a frappé l'imagination dès le premier abord. Figure-toi une femme pâle, d'une couleur superbe, une altitude austère et voluptueuse, des manières accueillanles et glacées, un sourire plein de charme et de dédain , tout ce qui attire et repousse, tout ce qui excite, tout ce qui effraye, tout ce qui provoque, tout ce qui rebute, une énigme vivante ! Est-ce que cela est vulgaire et facik^ à rencontrer? Il y a dix ans que. je cherchais ce type. Je le tiens, je m'en empare, je décrète que Je vaincrai le sphinx; je cultive le mari, je m'en fais adorer ; je promets d'aller chasser avec lui dans le Nivernais au temps des vacances de la Chambre. Sa femme, qui n'était venue que pour quinze jours à Paris, §t qui disait avojr. hâte de retourner auprès de ses enfants, part en me jetant un regard étrange, et en me disant qu'elle compte sur moi pour le mois de septembre. Elle disparait, je brûle, je rêve, je, m'agite, je me calme, je me distrais, j'oublie. Les vacances arrivent, et, dès hier au soir, la réalité du mari iii'apparaît à la lueur des lustres du Cirque; le spectre pâle d'Olympe marchait à ses côtés, visible pour moi seul. La fatalité s'en mêlait, puisque, si Dutertre ne m'eut conduit vers elle, tu m'y entraînais. Et me voilà. Y es-tu, enfin?
— Parfaitement, répondit Flavien : la femme pâle et colorée, agaçante et farouche, voluptueuse et modeste; c'est bien cela, c'est très-clair à présent, et j'y suis tout à fait. Tu parles souvent comme un fou, mon cher, et cependant tu agis toujours fort sagement. Tu t'enflammes comine un artiste, et lu raisonnes les caprices en homme po.silif. Tu entreprends tout avec feu, tu résous tout avec froideur. Voilà ce qui te fait faire tant d'antithèses et dire tant de paradoxes. Tu vois que je t'observe aussi, moi, et que, si je ne te comprends pas toujours, je te connais assez bien.
— Eh ! eh! ce n'est pas mal pour ini homme qui n'en fait pas son état, répondit Thierray en riant.
— Mais je suis fatigué d'un tel effort, reprit Flavien, et j'aimerais mieux courre la chasse dans un fourré, de l'aube à la nuit, que de hasarder trois pas dans le labyrinthe tortueux d'une cervelle de poëte. Bonsoir, je prétends dormir jusqu'à iNevers.
Thierray lit quelques vers, ébaucha mentalement une scène de comédie, et finit par dormir comme un simple mortel.
Le modeste manoir légué par la chanoinesse de Saulges à son neveu Flavien était à la fois pittoresque et confortable, et, bien que le nouveau maître ne s'y fût pas annoncé, deux vieux serviteurs, mâle et femelle, religieusement unis par les liens du mariage, y avaient entretenu tant d'ordre et de propreté, que l'installation fut faite et le premier repas présentable en moins d'une heure. Après quoi, Flavien fit lestement le tour de ses domaines, qui n'étaient pas considérables, mais productifs en beaux arbres, en bonnes herbes et en bestiaux bien nourris. Le vieux domestique, à moitié régisseur, se fit un devoir de l'accompagner et de lui vanter les magnificences de la propriété. Thierray marchait derrière eux dans les sentiers du bois, escorté malgré lui de la vieille Manette, qui était encore ingambe des pieds et de la langue. La voyant si bien di.sposée à causer, il ne se retint guère de la questionner sur le compte de ses voisins, et particulièrement de la maison Dutertre.
— Oh ! ce sont des bourgeois bien riches, dit la vieille. On dit qu'ils ne savent pas le coiupte de leurs écus. Pour de petites gens qu'ils sont par la naissance, ils sont assez bien élevés et très-h^iorables. Madame la chanoinesse ne répugnait pis à les voir. 11 font du bien, et la dame est si comme il faut, qu'on ne la prendrait jamais pour ce qu'elle est. On assure cependant que son père faisait métier de musicien.
— Ah çà ! ma bonne dame, dit Thierray, est-ce que vous êtes chanoinesse aussi, que vous parlez si dédaigneusement des artistes?
— Moi, monsieur? dit la vieille sans se déconcerter. Je suis une femme de rien, comme vous voyez; mais je n'ai jamais servi que des personnes bien nées, et j'ai passé vingt ans au château.
— Quel château? demanda Flavien en se retournant.
— Le vôtre, monsieur le comte, repartit Gervais, le mari de la vieille, votre château de Mont-Revéche.
— Ah ! oui, Mont-Revêche ! pardon! J'avais oublié le noin de ma nouvelle seigneurie. Je n'ai jamais pu me le rappeler en route. Il n'est pas très-doux. Il estcomiue vos chemins. Ah çà ! c'est donc un château, cela? ajouta-t-il en étendant le bras vers ce qu'il appelait son pigeonnier.
— C'est comme M. le comte voudra, dit la vieille un peu scandalisée ; mais les gens du pays ont l'habitude de l'appeler comme cela, et ce n'est point par dérision. Tout petit qu'il est, il a sa tour, son pont, son fossé, et il a l'air tout aussi château que la grande bâtisse de Puy- Verdon.
— 0i''pst-ce que Puy-Verdon ? demanda Flavien.
— C'est le château qu'ont acheté les Dutertre, à une lieue d'ici. C'est riche, c'est vaste : mais à quoi eiJt servi une habitation si étendue à madame la chanoinesse ? Comme disait madame, quand on n'a pas d'enfants, on a toujours assez de logement.
— Parlez-nous des enfant» de ces Dutertre, dit Flavien en regardant Thierray. lis en ont donc plusieurs?
— Ils en ont assez pour les faire enrager, dit Manette, et des filles surtout ! Moi, si j'avais eu des enfants, je n'aurais souhaité que des garçons.
MONT-REVÉCIIE.
— Une femme qui a déjà pu beaucoup d'enfants..., dit Flavien en se rapprocliant de Thicrray, cela n'a rien de poétique, et je ne vois pas ta beauté fantastique et mystérieuse au milieu d'une bande de maimols. Combien d'enfants ont-ils donc, ces Dulertre? ajouta-t-il en interpellant ses vieux serviteurs à haute voix.
— Oh! mon Dieu, il n'y en a d'jà pas tant, répondit Gervais. Ma femme exagère toujours! 11 n'y en a que trois; et puis ce ne sont pas des enfants : ce sont trois demoiselles dont l'aînée a bien une vingtaine d'années et la plus jeune seize ans, tout au moins.
Thierray devint pâle et ne put articuler un mot. Flavien devint rouge, tant il se contint pour ne pas éclater de rire. Mais, en voyant le trouble et la consternation de son ami, il eut la générosité de reprendre le chemin de ce qu'il plaisait à ses gens d'appeler le château, et de changer le sujet de la conversation.
— Eh bien, dit-il à Thierray, dès qu'ils se virent seuls, pourquoi cet abattement, ce morne désespoir? Auiais-tu été dupe des trente-huit ou quarante aiis de madame Dutertre, au point de tomber du ciel en terre? Conviens, Jules, que tu t'es moqué de moi en venant ici, et que c'est pour une des demoiselles Dutertre, riche de quelque petit million, que tu as le positivisme de faire des stances amoureuses ?
— Impossible, mon ami, impossible! s'écria Thierray, Olympe Dutertre peut cacher cinq ou six ans, comme toutes les femmes qui le veulent. Elle peut avoir trente ans, qui sait? trente-deux! sa fille aînée peut en avoir quatorze... mais vingt ! mais moi me tromper de quinze ou vingt ans à la figure d'une femme! impossible : ta vieille servante radote, elle exagère tout !
— Ce n'était pas elle qui parlait, c'était Gervais!
— Il est en enfance I
— Dis-moi, Thierray, dit gravement Flavien, as-tu vu ton Olympe au jour, ou aux lumières?
— Toujours le soir, aux lumières, je l'avoue, dit Thierray d'un air sombre.
Puis, partant d'un grand éclat de rire qui permit enfin à Flavien d'éclater aussi, il se livra pendant quelques minutes à une hilarité trop bruyante pour n'être pas un peu forcée.
Ce fut Flavien qui cessa le premier de rire et qui fit cette remarque fort sensée, où Thierray vit cependant une consolation brutale :
— Eh bien, quand cela serait ! quand elle aurait quarante ans ! One femme n'a que l'âge qu'elle paraît avoir. Tu en as trente-deux ou trente-trois. Pourquoi ne seraistu pas épris d'une femme née sept ou huit ans avant toi? Est-ce que les beautés célèbres dans le monde et dans les arts ne font pas des conquêtes dans un âge plus avancé ? Va, mon cher ami, ce dédain pour les beautés mûres est de la mauvaise honte. A ta place, je n'en rougirais pas, car on aime ces femmes-là de passion quand on peut les aimer. Elles ont un prestige comme les reines, comme les grandes actrices...
— Ou comme les belles ruines et les vieux tableaux, reprit Tl.icrray d'un ton caustique ; grand merci ! Je ne suis plus un enfant pour m'attacher, par habitude de cœur, à la première femme qui nous rappelle les soins et les gâteries de notre mère; je ne suis pas de l'humeur d'un parvenu pour me laisser éblouir par le luxe, et pour
mettre du velours et de la dentelle à la place de la saine et bonne réalité de mes désirs. Arrière les fausses dents et les cheveux teints ! mon Olympe est une grand'mère, voilà tout, et c'est comme une grand'mère que je prétends l'aimer; car, après tout, ce n'est pas sa faute si je suis un peu myope.
— Et puis tu as une consolation : si tu n'as pas trouvé ton type d'antithèses mystérieuses, tu as rencontré en elle un problème que l'analyse philosophique résoudra mieux que l'amour. C'est une belle femme bien conservée ; elle se défend de son mieux contre les ravages du temps. Donc, c'est ime savante. Reste à savoir pourquoi cette science. Est-ce une vertu pour plaire à son mari? est-ce un piège pour attirer les galants? Tu pourras disserter là-dessus à loisir.
— Je ne m'intéresse pas aux vieux problèmes, répondit Thierray, et, pour la punir de m'avoir mystifié, je veux, sous son nez, être féru d'amour pour la plus jolie ou la moins laide de ses filles. Allons faire notre visite d'arrivée. Je dois cet empressement au bonhomme Dulertre. Bon mari ! cher mari ! il ne me trompait pas, lui, quand il me disait : » Je veux vous présenter à ma femme ! »
— Faisons un peu de toilette et partons, dit Flavien. le t'avoue que, d'après les nymphes et les sylvains que j'ai vus errer par ici, ces bois me semblent peuplés de jeunes monstres des deux sexes, et que je serais tenté de conclure vite mon marché, afin d'aller voir en Touraine si les belles Anglaises galopent toujours sur des chevaux de sang, en livrant à la brise, comme tu dirais, les plis de leur voile d'azur et les anneaux de leurs blonds cheveux.
L'embarras fut d'avoir un véhicule pour se transporter à Puy-Verdon.
Le vieux Gervais, qui avait signalé l'existence de l'équipage de madame la chanoinesse, eut une terrible mortification à- essuyer, lorsque les deux jeunes gens accueillirent de huées et de sarcasmes l'apparition de la patache et du vieux cheval que le bonhomme leur présentait d'un air de complaisance. Pourtant il fallut bien s'en accommoder : il pleuvait, et il était impossible d'arriver à pied chez les dames de Puy-Verdon sans être mouillé et crotté. Il fut convenu que Gervais conduirait, que les voyageurs se tiendraient au fond de la patache sans se montrer, qu'on s'arrêterait sous bois à une petite distance de la résidence de Dutertre et qu'on ferait l'entrée à pied par les jardins, sans exhiber aux regards moqueurs des jeunes personnes du château l'absurde berline de la douairière. Mais, chemin faisant, on changea d'avis.
— Nous sommes bien sots, dit Thierray. La patache de la chanoinesse est connue au château, les yeux y sont faits, et, pour tout le monde, il est bien évident que nous n'avons pu venir de Paris en tilbury ni à cheval. 11 y aura bien plus de honte à laisser deviner notre honte qu'à l'abjurer résolument. Si tu m'en crois, nous ferons notre entrée triomphale au trot de ce respectable cheval blanc, dans la cour d'honneur du château. Cette vieille relique du manoir de ta tante sera une allusion aux charmes surannés de madame Dutertre.
— Accordé, répondit Flavien, d'autant mieux qu'il pleut à verse.
Mais ils n'eurent pas besoin de ce déploiement de courage philosophique. A une demi-lieue du château, ils furent joints car une calèche de poste qui les héla et
MONT-REYÈCHE.
s'arrêta devant eux après les avoir dépassés. M. Dutertre en sortit à demi en leur criant :
— Venez, messieurs, venez. J'ai reconnu Gervais, et je vois que vous me tenez parole en me devançant sur la route. Je suis pressé d'embrasser ma chère famille, et pourtant je vous tiens et ne veux pas me séparer de vous. Ces chevaux do poste vont plus vite que le brave César, un bon animal pourtant, qui a encore de l'ardeur à vingttrois ans. Vous voyez, je le connais, et il n'y a pas moyen de passer incognito sur mon chemin. Venez, venez vite dans ma voiture : Gervais suivra, et j'aurai le double plaisir d'être avec vous et d'arriver promptement.
— Cela est de fort mauvais goût, dit Flavien bas à Thierray, d'arriver pour être le témoin inopportun des embrassad?s de la famille.
— Au contraire, répondit Thierray, cette indiscrétion est, selon moi, de fort bon goût. Dépêchons, le jour va baisser, et je voudrais bien voir mon Olympe avant que les bougies fussent allumées.
M. Dutertre insistait. Le transs'asement du contenu de la patache dans la calèche fut fait rapidement ; le postillon fit claquer son fouet, et, au bout de quelques minutes, on descendit au perron de Puy-Verdon, sans avoir attiré l'attenlion ('os châtelaines : car M. Dutertre n'avait pas annoncé le jour de son arrivée, et la pluie claquemurait probablement les dames au salon, qui donnait sur les jardins, à l'autre face du château.
Ce court trajet dans la calèche avait siilTi pour mettre complètement à l'aise les trois personnes, dont deux se trouvaient pour la première fois en présence l'une de l'autre, et déjà la vente de Mont-Revéche était une affaire arrangée. Dutertre avait été au-devant des explications de , Flavien sur le but de son voyage.
— Je sais que vous venez ici avec l'intention de vendre, lui avait-il dit -, moi, j'ai le désir d'acheter. Vous me direz ce que vous évaluez votre propriété. Votre prix sera le mien, à moins que vous ne vous trompiez en l'estimant moins qu'elle ne vaut. Je passe pour un honnête homme, et je crois que c'est la vérité.
• — Monsieur, avait répondu Flavien , j'aime beaucoup votre manière de procéder. Puisque vous avez tant d'obligeance, je vous enverrai demain ma procuration avec pouvoirs illimités pour vendre à M. Dutertre au prix que vous voudrez bien fixer.
Ils se donnèrent la main en riant, et, dès ce moment, ils furent amis. La rondeur de caractère de Dutertre était accompagnée d'une telle distinction de manières, de physionomie et d'accent, qu'elle était irrésistible, et que la personnalité la plus jalouse de ses propres avantages n'eût trouvé chez cet homme aucun côté par où il fût possible d'accrocher une rivalité, une méfiance, un nié- Contentement.
Thierray lui-même, qui, tout en le proclamant honorable, avait, sans dessein arrêté, parlé légèrement de sa femme, recommençait h le respecter involontairement, surtout en se rappelant les quarante ans de la belle Olympe.
Au moment où ces trois personnes descendaient de la voiture, trois autres, montées sur de beaux chevaux couverts de sueur, de pluie et d'écume, entraient dans la cour et sautaient légèrement à terre.
La première en tête était une grande fille blonde dont les traits animés et un peu gonflés par l'air et le mouve-
ment d'une course rapide avaient déjà perdu la première fleur de l'adolescence. Elle ressemblait à M. Dutertre, c'est dire qu'elle était parfaitement belle. Sa taille était d'une grande élégance dans sa ténuité un peu diaphane. L'air ferme de son visage et la certitude de ses mouvements souples annonçaient pourtant une grande vigueur physique ou une grande résolution dans le caractère. La seconde personne étaitnn jeune homme pâle, aux cheveux bruns, à l'œil doux, mélancolique et fin. Il était impossible de voir une plus charmante figure, un extérieur plus simple et plus gracieux, un sourire plus attachant, malgré et peut-être à cause d'une expression de tristesse pour ainsi dire chronique.
Le troisième cavalier était un groom robuste et trapu de la meilleure espèce, qui emmena les chevaux haletants à l'écurie.
— Ah ! s'écria M. Dutertre en redescendant les deux marches du perron qu'il avait déjà montées, et en courant vers la belle amazone qui s'élançait vers lui, c'est mon Éveline! ma seconde fille! dit-il en regardant ses deux hôles avec un mouvement d'orgueil involontaire.
El il la pressa contre son cœur avec émotion.
— Quoi! toute mouillée! ajouta-t-il d'un ton de doux reproche ; dehors, à cheval, par un temps pareil ! toujours l'enfant terrible!
— Dites intrépide, au moins, mon père, ne fût-ce que pour ne pas encourager Amédée dans son rôle de sermonneur.
— Te voilà, mon enfant! dit .M. Dutertre en ouvrant ses bras au jeune homme, qui l'entoura aussitôt des siens avec effusion.
— C'est monsieur votre fils? dit Thierray avec une expression de suprême ironie qui ne fut comprise que de Flavien.
— Non, dit Dutertre, mais c'est tout comme! c'est mon neveu, Amédée Dutertre, que je vous présente, et réciproquement.
Les jeunes gens se saluèrent. M. Dutertre arrêta sa fille Éveline, qui déjà grimpait vivement le perron en relevant avec adresse sa longue jupe de drap chargée de sable mouillé.
— i^ 'avertis pas les autres, dit-il, attends-moi : tu sais que j'aime à surprendre mon monde.
— Tu vois bien que sa femme est une respectable matrone, dit Thierray bas à Flavien; autrement, un homme d'esprit comme il l'est ne dirait pas de ces choses-là ou ne les ferait pas.
— 11 n'y a plus moyen d'en douter ! répondit Flavien avec un soupir de comique résignation , en montant le perron avec lui et en lui montrant Éveline, qui gagnait devant avec son père. Cette amazone déterminée a perdu toutes ses dents de lait, et encore n'est-elle que la seconde progéniture.
— Si les trois filles valent celle-ci, il y aura moyen d'oublier la mésaventure, répliqua Thierray sur le même ton ; mais je crains que l'aînée ne soit en train de perdre ses dents de sagesse.
Comme il disait ces mots, l'aînée parut à l'entrée d'une belle galerie qui formait vestibule au château, comme dans plusieurs manoirs de la renaissance. Celle-là, en vérité, avait bien les vingt ans annoncés, mais pas davantage. Elle était belle aussi, plus belle même que sa
MONT-REVÈCHE.
sœur, brune, svelte, et d'un teint pi us reposé ; mais je ne sais quoi de grave et de compassé la rendait moins agréable dès le premier abord. Elle ne montra aucune surprise, ne poussa aucune exclamation en voyant son père, l'embrassa avec plus de déférence que d'élan, et prononça ces mots, qui furent le dernier coup de massue pour Thierray, bien qu'il ne comprît pas l'espèce d'affectation avec laquelle ils étaient articulés :
— Ma mère va être bien contente !
— La mère d'une fille qui est peut-être majeure ! pensat-il. Allons, je me moquerai si bien de moi-même, que Flavien n'aura pas assez d'esprit pour renchérir sur la mystification que je subis.
— J'ai entendu les grelots de la poste, disait tranquillement Nathalie, l'aînée des demoiselles Dutertre, à son père, en traversant avec lui et ses hôtes les vastes et riches appartements du rez-de-chaussée. J'ai deviné que vous veniez nous surprendre.
— Et moi, disait Éveline, du haut de la montagne, 'j'ai vu arriver la voiture. J'ai fait la descente au galop afin d'arriver aussitôt que mon père.
— Est-ce pour m'embrasser plus tôt ou pour tenir un pari avec Amédée , que tu as risqué de te casser le cou? dit le père avec un mélange de raillerie, de tendresse et de mécontentement.
— Oh ! voilà le commencement des injustices dont je suis la victime, s'écria la jeune fille en riant. Mon père peut-il me faire une pareille question?
— Allons, allons, Éveline, dit le jeune cousin, il y avait de l'un et de l'autre dans votre fait, encore que j'eusse refusé de tenir un pari si dangereux pour vous.
— Chut! voici l'entrée du sanctuaire, dit Nathalie d'un ton étrange. C'est ici que réside la perfection, et que mon père ne trouvera rien à blâmer.
En parlant ainsi, elle tira une vaste portière, et le petit salon de compagnie où se tenait madame Dutertre, quand elle était seule chez elle, s'offrit aux regards émus du père de famille , et aux regards rapidement scrutateurs des deux étrangers qui l'accompagnaient.
Mais ce coup d'œil fut une complète déception pour 'Fliiêrray. Le salon, assombri par l'approche de la nuit et déjà obscur par lui-même, grâce à ses tentures de cuir doré et à son ameublement de velours violet, n'était éclairé que par le reflet d'un vague crépuscule et par un feu de javelles déjà à demi épuisé dans l'âtre. Deux femmes qui semblaient causer intimement, assises tout près l'une de l'autre devant cette cheminée, se levèrent et accoururent avec des exclamations plus pénétrantes que celles qui avaient précédemment accueilli le chef de la famille. C'était Olympe, la femme de M. Dutertre, et Caroline, la plus jeune de ses filles. Malgré le peu de clarté qui régnait dans l'appartement, Thierray saisit cependant les détails de cette scène d'intérieur avec une attention qui suppléa à la faiblesse de sa vue. Madame Dutertre, au moment d'embrasser son mari, qui venait à elle, recula d'un pas, et poussa la jeune Caroline dans ses bras, comme résolue à lui céder la bénédiction de cette première caresse.
— Oh ! oh! pensa Thierray, épouse coupable. ! ceh est certain.
Puis, apP'S que la mère et la fille eurent embrassé Dutertre sans fracas, mais avec beaucoup de sensibilité, la
jeune Caroline porta ardemment à ses lèvres la main de son père, et, comme une enfant naïve et charmante qu'elle était, pendant qu'on s'approchait du feu, elle passa cette main à Olympe, qui, à la dérobée, y colla aussi ses lèvres un instant. Dutertre tressaillit, voulut encore embrasser sa femme, qui fit un léger mouvement en arrière, et poussa de nouveau Caroline dans ses bras.
— Épouse trcs-coupable ! pensa encore Thierray , qui, placé tout près d'eux en arrière , ne perdait pas un des mouvements d'Olympe. Quel passé d'infidélités, bon Dieu ! pour qu'une mère de famille recule ainsi humblement devant le pardon de l'oubli ou de l'habitude!... Je suis fixé! dit-il en se rapprochant de Flavien, pendant que la causerie de famille s'établissait vive et pressée, après la présentation des deux hôtes.
— Tu es fixé, repartit Flavien, sur l'âge?
— Oh 1 l'âge n'y fait rien ; c'est une grande pécheresse.
— Ah! déjà? dit Flavien on faisant allusion au peu de temps qu'il avait fallu à Thierray pour établir apparemment une connivence suspecte avec la châtelaine.
— C'est encore, que tu veux dire? répondit Thierray faisant allusion à l'âge mûr de la dame, et ne comprenant rien à l'exclamation de son ami.
Au milieu de la joie de se revoir et de l'affabilité de bon ton avec laquelle on accueillait les deux étrangers, on oublia de sonner pour demander de la lumière. Pourtant lecalmesefit; l'amazone mouillée, pressée parses parents d'aller changer, se retira. Nathalie, très-silencieuse et trcs-indifférente en apparence, ne fixa pas l'attention. Caroline, assise dans la poche de son père et son bras passé sous le sien, comme si elle eût craint qu'on ne le lui enlevât, parut écouter ses moindres paroles avec adn.iration. Madame Dutertre , parlant peu , mais bien , répondant et questionnant juste, montrant le calme et l'aisance d'une femme de la meilleure compagnie, chatouilla encore de temps en temps l'oreille musicale de Thierray par un son de voix aussi frais et aussi pur que celui d'une jeune fille. M. Dutertre causa agréablement et solidement avec les trois hommes, sans oublier de se tourner souvent vers sa femme, comme pour la consulter ou la prendre à témoin, avec ce suprême bon goût de déférence qui vient du cœur encore plus que de l'éducation.
— Voilà un homme bien fort, pensait Thierray en l'observant. Qui croirait à l'épouse coupable, d'après cette manière d'être si parfaite, si je n'avais vu le baiser sur -la main?...
Dutertre devint l'objet de son admiration , et le type qu'il se promit d'étudier. Quanta Olympe, les lueurs blafardes que le feu mourant envoyait à son visage pâle ne dessinaient qu'un ovale pur et des cheveux en apparence très-noirs, et Thierray , en retrouvant le vague ensemble de la beauté qui l'avait charmé, se demandait s'il avait rêvé ou s'il rêvait encore.
En ce moment, M. Dutertre sonna pour demander de la lumière, et Flavien, profitant de ce dérangement, prit congé pour se retirer.
Thierray le suivit, et, dans l'antichambre, ils rencontrèrent les valets qui apportaient les candélabres allumés.
— 11 est bien temps! dit Thierray en riant.
MONT-REVÉGHE.
— Mais avoue, dit-il à Flavien, qui se mit à rire encore plus fort que lui, dès qu'ils furent installés dans la pat;iche héréditaire, avoue qu'on peut s'y tromper quand on ne voit pas très-bien, et que cette femme a un air de jeunesse...
Flavien riait toujours.
Thierray en fyt piqué, et, pour se tenir parole à luimême, il tourna si bien sa ni\opie en ridicule, que la gaielé de son ami en devint convulsive. Mais, «'arrêtant tout à coup:
— Je gage, dit Flavien, que tu ne sais pas de quoi je ris?
Cette interpellation soudaine étourdit Thierray.
— Je ris, reprit Flavien, de l'impressionnabilité des poêles. Ils regardent tout sans rien voir d'abord, et puis, quand ils voient, ils ne regardent plus. Tu as examiné, analysé, disséqué la jeunesse et la beauté d'une femme; mais tu ne l'as pas seulement aperçue telle qu'elle est, puisque sur lui mol jeté au hasard par Gervais, ce matin, tu n'as pas été sûr qu'elle n'eût pas cinquante ans. Ton souvenir, qui s'intitulait passion, ne t'a présenté aucune certitude pour combattre une méprise bien simple. Tout à l'heure, tu as revu cette femme, et tu pouvais t'en rendre compte aussi bien que moi, car tu t'es approché d'elle presque ridiculement, et la clarté était suffisante. Cependant, persuadé qu'elle était vieille, tu n'as pas daigné t'apercevoir qu'elle est jeune, et tu la tiens maintenant pour une matrone, tandis que, moi qui ne suis ni amoureux ni poëte, j'ai enfin la clef du mystère : tu vas voir si je me suis trompé.
Alors, élevant la voix:
— Gervais, dit-il au vieux serviteur qui dirigeait César d'une main encore ferme à travers les ornières sablonneuses, M. Dulertre a donc eu une première femme?
— Mais oui, monsieur le comte, répondit sans hésiter Gervais; c'était la mère des enfants qu'il a.
— Et sa seconde femme, quel âge a-t-elle?
— Oh! je peux bien vous le dire, car je me suis trouvé à la messe comme on publiait ses bans au prone. Madame Olympe doit avoir aujourd'hui... attendez donc!... pas tout à fait vingt-quatre ans, monsieur le comte ; car elle en avait vingt quand M. Dulertre l'a épousée en Italie.
— Vingt-quatre ans! s'écria Thierray; madame Dutertre a vingt-quatre ans, et ce vieux fou ne le disait pas !
— Ma foi ! monsieur, répondit Gervais, qui entendit l'apostrophe un peu trop retentissante de Thierray, si vous aviez pensé à me le demander, j'aurais pensé h vous le dire.
^ Voilà ta condamnation ! dit Flavien à son ami, c'est do n'avoir pas songé à t'en convaincre, c'est de n'avoir eu dans la mémoire de ton' amour aucune défense contre une pauvre méprise de comédie. Permets-moi de te dire, mon chei- ami, que tu vois les femmes avec di'S yeux de séminariste, c'est-à-dire à travers des hallucinations maladives. Allons, tu es plus jeune que tu n'en as l'air, et moins roué que tu n'en as la préicntion.
— Flavien , dit Thierray, si tu me parles encore d'Olympe, je vais te parler de l.éonice!
— Oh! comme tu voudras, répondit Flavien. Cela ne me touche plus, car j'ai envie de devenir amoureux d'Olympe, du moment que lu ne l'es pas.
— Qn'en sais-tu?
— Tu ne l'as jamais été!
— C'est possible ; mais je te prie de n'en pas devenir amoureux. Elle pose devant moi; ne dérange pas mon modèle.
— A la bonne heure! parle ainsi, et je te comprendrai. Tu joues avec les femmes un jeu oi^i un autre se brûlerait, mais où tu ne brûleras que les parfums de la poésie dans une cassolette de vélin dorée sur tranche.
— N'importe, dit Thierray, nous voici arrivés. J'ai sommeil et je pa.sserai une meilleure nuit que je ne l'espérais. J'avais peur de voir apparaître dans mes rêves une lady of ihc lahe comme celle de la chambre tapissée de V^'al'er '^Volt. taudis que, sf l'image de la dame de Puy- Verdoii vient à voltiger à mon chevet, je ne m'en plaindrai pas trop.
— En d'autres termes, répondit Flavien en le quittant, tu as une montagne de moins sur la poitrine d'honune et sur la conscience de rêveur. Dors bien, mon ami, après une journée si cruelle et de si terribles émotions!
Laissons dormir ces deux personnages, qu'il ne nous a pas été possible de quitter plus tôt, et voyons ce qui se passait à pareille heure au château de Puy-Verdon.
M. Dutertre, ayant duié vile et mal en route, avait faim, et la petite Caroline, la fillette de seize ans, que ses sœurs appelaient la Benjamine à papa, courait ellemême à la cuisine, et, bourgeoise de coeur et d'instinct, mais bourgeoise dans la bonne et sérieuse acception du vieux mot, elle préparait et servait presque de ses propres petites mains le souper de son père chéri. Ardente de cœur et froide d'imagination, Caroline ne connaissait encore qu'une passion, l'amour filial. Réputée la moins jolie et la moins intelligente du jeune trio d'héritières à marier qui fieurissait à Puy-Verdon, elle était la plus heureuse des trois, parce que, seule, elle n'avait pas la préoccupation d'être la plus spirituelle et la plus belle. Pourvu que papa et maman fussent contents d'elle, elle s'estimait la première fille du monde. C'est ainsi qu'elle disait, et c'est ainsi qu'elle sentait.
Au milieu du luxe naturel à une maison très-riche, les goûts simples, les instincts de ménagère de la Benjamine faisaient un contraste bizarre avec les go'its aristocratiques et les grands airs de celle qu'on appelait la lionne. Celle-là, Évcline la grande écuyère, venait de descendre au salon, après avoir échangé ses vêtements de drap mouillé contre une toilette d'un goût ravissant, liecoiffée, parfumée, chaussée, c'était une autre femme. Elle le savait, et aimait à se montrer tantôt sous l'aspet d'un garçon pétulant, indifférent aux morsures du hâle et aux fatigues de lâchasse, tantôt sous celui d'une femme nonchalante et raffinée, exercée à déployer toutes les séductions d'une coquetterie encore innocente, mais alarmante pour l'avenir.
Elle s'attendait à trouver pins de monde pour apprécier cette toilette miraculeusement rapide. Nathalie, qui était toujours habillée d'une manière grave, non pas tant p:n' goût naturel que par besoin de trancher par une opulente austérité à côté des chiffons plus recherchés et des coiffures plus savantes de sa sœur, en fit aussitôt la re-
MONT-REVÉCHE.
marque tout haut avec cette désobligeance sans pareille des tiiles hautaines et jalouses.
— Ils sont partis, dit-elle en jetant un regard d'admiration moqueuse sur les blondes tresses qu'Kveline avait semées de (leurs naturelles, et sur sa robe de mousseline blanche, souple et flottante comme un nuage.
— Qui donc est parti? demanda Éveline avec une hypocrisie maladroite.
Mais, se remettant aussitôt, elle ajouta, sinon avec plus de candeur, du moins avec une grâce pénétrante :
— Est-ce que notre père n'est pas là? Est-ce une toilette perdue que celle que j'ai faite pour lui?
— Papa a faim, dit Caroline en emmenant son père à table. 11 regardera tout à l'heure comme tu es jolie. Mais, toi-même, il faut manger, petite sœur. Tu as couru à cheval après dîner, et tu vas encore, si tu ne prends pas tes précautions, nous réveiller cette nuit en nous disant que tu meurs de faim. Allons, asseyez-vous, je vais vous servir tous les deux. Veux-tu me le permettre, maman? ajouta-t-elle en donnant un gros baiser sur la belle main d'Olympe, qui s'était posée sur son épaule.
— Ceci est grave, répondit madame Dutertrc en souriant avec tendresse à l'enfant de son cœur. I" faudrait peut-être demander d'abord la permission au père, et puis à la .sœur aînée... et puis à la cadette.
— Moi, je permets tout, ce soir, à tout le monde, dit Dutertre avec gaieté, pourvu qu'on m'aime à qui mieux mieux. J'ai surtout faim et soif d'être aimé après six mois d'exil.
— Tout le monde vous aime, bon père, dit Éveline; mais je permets à votre Benjamine de faire la maîtresse de maison devant vous. Elle s'en acquitte avec grâce, et, moi, quand je cesse de remuer et de m'agiter, je ne suis plus bonne à rien. J'aime mieux courir un sanglier que de découper une perdrix.
— Quant à moi, dit Nathalie, je n'entends rien à ces grandes choses de l'intérieur qui s'appellent du nom sublime de pot-au-feu.
Caroline, ravie, renvoya les domestiques, et, s'asseyant auprès de son père, se levant cent fois pour une, elle le servit avec idolâtrie.
— Dites donc, mon père, reprit Nathalie, parlez-nous un peu de ce penseur que vous nous avez présenté aujourd'hui.
— Pourquoi l'appelles-tu penseur? dit Dutertre. C'est tout simplement un homme de lettres ; car c'est de M. Thierray que tu me parles, je présimie?
— Oui, le nommé Thierray, reprit Nathalie avec un dédain superbe. On nous en avait si peu parlé, ajouta-t-elle en regardant Olympe, que nous ne lui supposions pas tant d'importance. Il faut qu'il en ait beaucoup; car }\ est grand homme dans sa manière de prononcer, de s'asseoir, de regarder et de marcher. C'est un penseur de profession, cela se voit à ses habits et jusque dans ses boulons de guêtre.
— Tu es donc toujours méchante, Nathalie? dit M. Dutertre d'un ton où il entrait plus de complaisance que de sévérité.
— Nathalie aime à railler, dit madame Dutertre avec plus de douceur encore ; mais je parie qu'elle n'a pas seulement regardé l'homme dont elle parle avec tant d'esprit.
— 11 paraît que vous l'avez regardé assez pour pouvoir
prendre sa défense, répondit Nathalie d'un ton qui se tenait musicalement à l'unisson de douceur de ses parents, et qui lui permettait d'être amère en ayant l'air d'être enjouée.
M. Dutertre eut un mouvement d'étonnement; il se retourna pour regarder Nathalie; il rencontra ses yeux calmes et fiers, et lui dit en y plongeant son regard paternel :
— Je regardais h qui tu viens de parler, ma fille. Je croyais que c'était une de tes lutîneries habituelles contre tes sœurs.
— Les lutineries de Nathalie! dit Éveline légèrement, le mot est doux!
Nathalie, qui avait très-bien compris la leçon paternelle, ne daigna pas faire attention à celle d'Éveline, et répliqua en s'adressant à M. Dutertre :
— Non, mon père, c'était bien à notre chère Olympe que je parlais.
— Olympe!... reprit Dutertre confondu.
Et, se tournant vers sa femme :
— Chère amie, dit-il, est-ce que vos filles vous appellent par votre nom de baptême, à présent?
Madame Dutertre voulut répondre pour détourner l'attention que son mari donnait à cette circonstance, Nathalie ne lui en donna pas le temps.
— Non, mon père, dit-elle; la petite fille (elle désignait Caroline) l'appelle toujours sa mère; Éveline dit encore petite maman d'un ton enfantin qui lui sied à ravir; mais, moi qui suis une fille majeure...
— Pas encore, dit Dutertre.
— Pardon ! reprit Nathalie , vous m'avez fait émanciper, et mes vingt ans m'autorisent à me regarder comme une vieille fille. Olympe est une jeune femme, plus jeune que moi réellement par ses grâces et sa beauté. Je la respecte comme votre femme: mais le respect n'a pas besoin d'avoir recours à des formes ridicules pour être réel.
— Ah çà ! je crois rêver, dit Dutertre; je ne comprends rien à ce nouveau thème ! Que s'est-il donc passé ici en mon absence?
— Rien, mon père, répondit Éveline, sinon que Nathalie est devenue beaucoup plus ennuyeuse et un peu plus esprit fort que par le passé.
— Je développerai mon thème, si mon père le veut, reprit Nathalie, toujours sans daigner prendre note des interruptions de sa sœur.
— Voyons ! dit Dutertre en regardant toujours fixement sa fille aînée, tandis que la Benjamine, contrariée des distractions qu'on lui donnait, le tourmentait pour le faire manger machinalement.
— Voici mon thème ; que mon père le juge, reprit Nathalie, et qu'il le condamne s'il est mauvais : ma bellemère...
Mais elle fut interrompue par madame Dutertre, qui s'était appuyée sur le dos de sa chaise, et qui se pencha pour lui dire, en lui donnant un baiser sur le front :
— Chère Nathalie, appelez-moi plutôt Olympe, si vous voulez me retirer le doux nom de mère , que de m'en donner un si solennel et si froid.
— Cependant, ma chère madame..., dit Nathalie. Olympe, douloureusement blessée de celte nouvelle
marque d'antipathie, porta involontairement la main sur son cœur. M. Dutertre eut un tressaillement nerveux, et
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MONT-REVÉCHE.
son front, uni et pur comme le siège de la sérénité, se plissa légèrement.
— Qu'est-ce donc, cher papa ? s'écria la Benjamine en lui saisissant le bras. Est-ce que vous vous êtes coupé ?
Et elle lui ôta des mains le fruit qu'il tenait, pour le couper elle-même.
— Non, chère petite, ce n'est rien, dit le père de famille.
Et, résolu de juger par lui-même au plus tôt la situation de son intérieur, il reprit en s'adressant à Nathalie :
— Continue, ma fille! tu disais...?
— Je disais, reprit Nathalie avec le même calme qu'auparavant, que traiter de maman une si jeune mère serait parfaitement déplacé à. l'âge que nous avons l'une et l'autre. Voulez -vous m'imposer un ridicule ? Ce que je hais le plus au monde, c'est de faire l'innocente de quinze ans, quand j'en ai vingt par le fait et quarante par le caractère. 11 me semble aussi que j'aurais l'air d'une jalouse qui veut vieillir Olympe...
— Sont-ce là toutes les graves raisons que tu as mûries pendant mon absence? dit M. Dutertre, qui savait lutter de sang-froid avec Nathalie, quand besoin était.
— Jusqu'à présent, dit Nathalie d'un air tranquille et pourtant menaçant, je n'en ai pas d'autres. Mais elles ont leur poids. Vous ne voudriez pas me contraindre à une mise , à un langage qui ne me siéraient pas et me rendraient insupportable à moi-même. Vous êtes le père le plus aimable et le» plus sage de la création; vous ne nous avez jamais assujetties ni blessées en quoi que ce soit. 11 doit vous être indifférent, à vous qui vous occupez des graves intérêts de la société, que, dans un intérieur que vous n'habitez pas assidûment, on attache quelque importance à des détails d'étiquette domestique, lorsqu'ils ne troublent en rien la paix de la famille.
— La paix de la famille, c'est quelque chose, sans doute; mais ce n'est pas tout, répondit Dutertre. Il y a quelque chose de plus doux, l'union ; quelque chose de plus grand et de plus beau, l'amour. Aimez-vous les uns les autres, c'est la suprême loi sans laquelle les familles comme la société périssent.
— Oh ! mon papa, tu as raison ! s'écria Caroline. Mais, sois tranquille, va! nous nous aimons ici! Moi, d'abord, j'aime tout le monde, toi le premier ; et puis petite mère, qui est bonne comme toi, et puis mesdemoiselles mes sœurs, qui .sont très-gentilles, quoique un peu braques... et puis toi aussi, va , quoique tu sois un taquin de premier ordre!
— Celle dernière interprétation s'adressait à Amédée Dutertre, que désignèrent les grands yeux noirs de la Benjamine, après qu'ils eurent fait le tour de la salle, pour s'arrêter enfin sur le jeune homme pâle, rêveur et muet, qui s'était accoudé à l'écart sur le poêle.
.\médée sortit de sa rêverie et sourit machinalement au son de voix et au regard de la jeune fille. Mais, .soit qu'il n'eût pas entendu .ses paroles, soit qu'il lui fût impossible de manifester de l'enjouement, il ne répondit rien.
— Donc, mon procès est gagné, et la séance est levée, dit Nalhalie pendant que son père éloignait sa chaise de la table et se plaçait de côté, conmie pour donner un dernier coup d'œil à son troupeau avant de se retirer.
— Votre plaidoyer roule sur un détail puéril, mon
enfant, répondit Dutertre. Cependant il ne faut pas blesser, même par une puérilité, les convenances de l'affection. Êtes-vous bien sûre que votre belle-mère, ma femme, votre meilleure amie, ne souffre pas un peu quand vous...?
— Non, mon ami, je n'en souffre pas, répondit vivement madame Dutertre; puisque Nathalie n'y voit pas une marque de froideur, je n'ai pas voulu même supposer qu'elle songeât à m'afdiger. Pourtant, si elle me permet une objection, je lui dirai qu'elle rejette sur moi, à coup sûr, le petit ridicule qu'à tort elle craint pour elle-même. Kn me traitant comme une jeune personne, elle me force à accepter la prétention d'une parité d'âge qui n'existe pas...
— Ce n'est pas là ce qui blessera mon père, dit Éveline avec plus d'étourderie que de méchanceté.
— ("st à mon p''re di' se prononcer là-dessus, dit .\aLliaiie : s'il veut qu'Olympe ait l'air d'être notre mère, qu'il lui fasse porter des robes de mérinos et des bonnets à ruche, au lieu de lui envoyer de Paris des robes de taffetas rose...
— Qu'elle ne porte pas! dit Dutertre en jetant les yeux sur la robe de velours noir de sa femme.
— Mais qu'elle va porter, à présent que lu es ici ! dit Caroline. N'est-ce pas, mère, que tu vas te faire belle pour papa ? Quand tu es bien arrangée, bien jolie, je vois dans ses yeux qu'il est contenti! Et moi aussi, papa, je mettrai demain ma robe rose pour te faire plaisir.
— Ah! toi, du moins..., dit Dutertre en la pressant sur son cœur.
Et sa phrase expira dans un baiser, mais il la termina intérieurement.
— Toi, du moins, pensa-t-il, enfant de mes entrailles, lu prends ta part de mon bonheur au lieu de me le reprocher !
A minuit, chacun était rentré chez soi depuis une heure; mais, à l'exception des domestiques, personne ne dormait au château de Puy-Verdon. M.et madame Dutertre avaient leurs appartements à une extrémité du château opposée à celle qu'occupaient les demoiselles Dutertre et leur principale servante, une bonne femme qui avait nourri Éveline et qui les avait élevées toutes les trois : on l'appelait du sobriquet de Grondette. Amédée Dutertre habitait une jolie tour carrée qui avait une entrée sur les cours et une sur les jardins. De ces trois points d'occupation qui avaient pour centre commun la vue delà pelouse semée de fleurs et plantée de beaux arbres, située au midi , on pouvait , au besoin , s'avertir et se rassembler, prévision qui n'est jamais inutile dans les résidences isolées.
Pénétrons dans l'appartement des demoiselles. 11 n'y aura pas trop d'indiscrétion, car, à l'exception de la Benjamine, que nous ne troublerons pas, puisqu'elle dit ses prières, seule dans sa petite chambre, aucune ne songe à se coucher. Les trois jolies pièces qui composaient cet appartement étaient reliées par un bout de galerie qu'on avait fermé à chaque extrémité pour en faire un salon commun, une sorte d'atelier où ces demoiselles avaient leurs études d'artiste et leurs ouvrages de femme. Pianos, livres, chevalets, corbeilles, tout cela était rangé ! trois fois par jour au moins par l'infatigable Grondette, I aidée de la patiente Benjamine. Mais, au moment où
MO.NT-REVÉCHE.
nous y pénétrons et où Grondette vient de se retirer dans une chambre située en face de la galerie, le désordre a déjà repris son empire sur l'élégant gynécée où la lionne turbulente et la raisonneuse distraite ont établi le quartier général de leur veillée.
Ce n'est pas qu'Éveline fût dans son heure et dans son costume de pétulance. Dès qu'elle quittait ses petites bottes de maroquin et son chapeau de feutre, elle devenait princesse , nous l'avons dit , et il n'y avait pas assez de batiste, de parfums, de dentelle et de satin, pour reposer ce corps, frêle en apparence, de la rudesse d'habitudes où l'emportait le jeune démon de sa fantaisie. Mais, dérangeuse par nature, comme l'appelait Grondette, que ce fût par indolence ou par activité, par besoin de partir plus vite oii de se reposer plus tôt, il fallait que tous les objets qui se rencontraient sous son pied ou sous sa main cédassent brusquement ou dédaigneusement la place à sa personne agile et souple, soit pour la laisser passer, soit pour la laisser s'étendre. Quelque précieux et choyé que fût ce corps de reine, tous les objets à son usage avaient un air de malpropreté ou de dégradation. La riche moire des fauteuils où l'on étendait des pieds crottés au retour de la chasse , les divans de velours où on laissait monter les chiens favoris, les rideaux de mousseline de l'Inde que l'on tirait d'une main impatiente, les tapis de Turquie fréquemment arrosés par le contenu des encriers, tous ces objets incessamment renouvelés d'un luxe dont Éveline avait un si grand besoin et usait avec un si grand mépris étaient maculés, tachés, flétris, et, au bout de quelques jours d'apparat, avaient perdu la fraîcheur et, qu'on nous passe le mot, la décence de leur aspect.
C'était bien tout l'opposé du chaste sanctuaire où, tandis que ses sœurs babillaient une partie de la nuit, Caroline s'enfermait pour dire ses naïves patenôtres, faire le relevé de ses petites dépenses personnelles, qui, presque toutes , consistaient en aumônes , raccommoder secrètement quelques nippes (car son plaisir était de se soustraire à l'indolence de la richesse), enfin repasser ses leçons et étudier avec conscience les choses d'instruction élémentaire que ses sœurs avaient trop vite dédaignées pour apprendre des choses frivoles aux yeux de Caroline.
Nous appelons frivoles, nous, les choses qu'on effleure sans les approfondir. Nous pensons que ce qu'on appelle les arts d'agrément, dans les familles aisées, est trèsinutilement barbare, et qu'on ferait beaucoup mieux, à l'état où les cultivent la plupart des jeunes personnes, de les appeler art de désagrément pour l'entourage condamné à en subir les résultats, la vue de certains portraits de famille, l'audition de certaines romances , de certains concertos, voire de certains vers.
Éveline et Nathalie n'en étaient pas précisément là. Elles avaient un certain talent, l'une pour la musique, l'autre pour la poésie. Éveline avait beaucoup de dextérité dans-les doigts et de fantaisie dans la cervelle, quand elle interrogeait follement, à d'assez rares intervalles, son piano presque toujours malade par suite d'un abandon prolongé ou d'une trop bouillante épreuve. Nathalie faisait réellement d'assez bons vers, parfois très- beaux quant à la forme ; mais où en eùt-elle trouvé le fond ? Son cœur était froid et fermé; son imagination, jamais émue par le sentiment, n'était qu'un miroir d'acier qui
reflétait les objets extérieurs avec netteté. C'était un talent d'observation, aidé d'une expression juste, parfois heureuse. Elle aimait le métier et se jouait avec les difficultés de la rime et du rhythme, comme ini ciseleur ferme et minutieux avec une matière rebelle. Elle faisait assez bon marché de la mode, car elle ne manquait pas de goût; mais, aimant à lutter, elle se plaisait à imiter tous les genres modernes, pour surenchérir sur les défauts de l'école romantique. Elle prenait cela pour la difficulté vaincue, et y trouvait une grande jouissance d'amourpropre. Elle s'assimilait ainsi les qualités de cette école, mais ces qualités n'étaient pas siennes et perdaient toute originalité en passant par un cerveau aussi froid que son cœur.
Elle n'avait réellement de personnalité un peu frappante que dans la satire ou l'imprécation. Athée par nature, si elle ne niait pas positivement la Divinité, elle la prenait à partie et discutait ses lois avec une rare audace. Lorsqu'elle avait de l'aigreur contre les personnes ou les choses, elle exhalait et calmait en secret son ressentiment et sa souffrance par d'assez véhémentes déclamations remarquablement bien tournées. C'était là tout son talent, talent assez éminent chez une femme, mais pas assez ardent pour être mâle, pas assez tendre pour être féminin.
Éveline et Nathalie étaient trop bien élevées, trop peu provinciales , et avaient affaire à des parents trop sensés pour débiter leur poudre d'or aux yeux des profanes. Elles eussent volontiers initié la famille à leurs petites gloires, si d'elles-mêmes elles n'eussent détruit comme à plaisir le charme de la vie de famille, l'une par ses bizarreries, par ses caprices d'enfant gâté et impérieux, l'autre par une orgueilleuse amertume. Toutes deux craignaient de trouver de la partialité dans le jugement de leurs parents, et, par-dessus le marché, toutes deux avaient la certitude de rencontrer une critique malveillante ou dédaigneuse toute faite d'avance dans l'esprit l'une de l'autre.
Malgré cette antipathie instinctive des deux sœurs, elles pouvaient difficilement se passer l'une de l'autre dans l'assaut qu'elles livraient à une troisième puissance domestique. L'entretien que nous allons rapporter expliquera la nécessité de cette alliance forcée dans l'offensive, mais non pas solidaire dans la défensive.
— Comment! il n'est que minuit? dit Éveline, qui feuilletait un roman de Walier Scott sans le lire, étendue sur un moelleux sofa, et jouant tantôt avec les tresses détachées de ses beaux cheveux, tantôt avec les oreilles d'un énorme et magnifique terre-neuve.
— Je trouve aussi le temps long aujourd'hui, répondit Nathalie, qui, d'une main ferme et en caractères d'une largeur affectée, copiait une longue tirade de sa façon sur un vélin épais et cassant.
— Mais cela s'explique, reprit Éveline, il y a une grande heure que nous sommes ensemble.
— Éveline, tu prends avec moi des habitudes de sarcasme qui lasseraient la patience de toute autre, mais dont j'ai résolu de ne pas m'apercevoir. Tu ne t'aperçois donc pas, toi, ma chère, de la cause de mon silence ?
lA
MONT-REVÉCHE.
— Oh L si fait ! c'est le calme du mépris, la patience de la force. D'un mot, tu me briserais!
— Qui sait ?
— Et tu as pitié de ma faiblesse !
— Peut-être bien.
— Tu fais à tort la généreuse, ma grande Nathalie; tu n'es qu'une avare, au contraire-, tu amasses les trésors de ta vengeance, et, d'un mot placé à propos de temps en temps, lu foudroies mon arsenal de taquineries. Mais je suis meilleure que toi et reconnais que j'ai tort. Nous ferions mieux de nous supporter mutuellementi à présent surtout que nous voilà condamnées à vivre de longues heures vis-à-vis l'une de l'autre.
— .Moi, je ne m'en plains pas; j'aime encore mieux ta société bizarre et ta causerie incohérente que les fourberies caressantes d'Olympe, les trahisons niaisement bien intentionnées de la Benjamine, les remontrances pédagogiques de M. Amédée, et surtout que les indignations mal contenues de notre pauvre père.
— C'est-à-dire que tu délestes tant tout le monde, que tu aimes mieux te reposer dans le dédain que l'inspire la frivolité? Tu devrais au moins excepter mon père...
— Ah ! tu poses la fille tendre et soumise, ce soir ! Oui, oui, tu l'as fait, je l'ai vu, Éveliiie, tu es lâche !
— Lâche de cœur, c'est possible. Ayant pour ma part le courage physique, je m'en contente, et ne rougis pas de céder à la fantaisie d'un père si indulgent pour moi et si parfait d'ailleurs.
— Fort bien, tu continueras à lui marquer la plus entière déférence, à la condition qu'il te laissera faire toutes tes volontés, même les plus absurdes, courir avec tout le monde, par tous les temps, par tous les chemins, exposer la réputation...
— Halte-là, ma belle ! Vous seule prétendriez volontiers cela. Mais, vivant avec vos livres, vous ne savez, de ce qui vous entoure, que le mal que vous y suppo.sez. Ma réputalion ne risque rien au grand jour et au grand air. Plus j'ai de témoins de mes actions, moins je crains qu'on ne les calomnie, et ce n'est pas au milieu des chevaux, des piqueurs et des chiens, que la vertu d'une demoiselle est exposée. On sait, d'ailleurs, que la main qui sait gouverner un cheval dangereux serait de force à châtier un insolent, et qu'une cravache voltige dans mes doigis aussi adroitement qu'une épée dans la main d'un homme.
— Fort bien ! tout cela me paraît du plus mauvais goût, et je ne conçois aucune espèce d'arme séante à la main d'une femme, quand l'austérité de son extérieur et le sérieux de ses habitudes ne la préservent pas de la seule pensée d'une insulte. Mais passons, car je compte beaucoup plus sur l'escorte fidèle d'Âmédée pour contenir les audacieux que sur tes moyens personnels de défense...
— Amédée est un sot qui, s'il me voyait insultée, me vengerait sans doute, mais en ne manquant pas de prouver que je suis dans mon tort, que c'est ma faute, et en me criant comme le maître d'école de la fable : « Je vous l'avais bien dit ! »
— Ce serait révoltant, en effet, que ce pauvre garçon, en se faisant couper la gorge pour tes sottises, se permit de murmurer contre sa souveraine adorée !
— Adorée ! voilà une méchanceté d'un nouveau genre ! Prétends-tu maintenant m'imposer le ridicule d'avoir pour
amoureux mon petit cousin, un enfant dont nous avons vu pousser la première barbe ?
. — Un enfant qui a maintenant une très-jolie barbe, et qui compte vingt-quatre ans, juste l'âge de madame Olympe.
— Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? Une femme de vingt-quatre ans a le double de l'âge d'un garçon du même âge.
— Alors tu ne penses pas qu'il puisse être amoureux... Un sourire sinistre passa sur les lèvres de Nathalie.
— De qui amoureux ? demanda Éveline étonnée.
— De toi, répondit Nathalie négligemment.
— J'espère bien qu'il n'y songe pas, le cher enfant ! cela me ferait de la peine, car je l'aime beaucoup. C'est un bon garçon, malgré ses manies ; il a été élevé avec nous, et je le regarde comme mon frère. Est-ce que tu le verrais d'un autre œil ? Tu en es peut-être jalouse, toi, qui ne fais et ne penses rien comme les autres?
Nathalie ne répondit que par un sourire et un mouvement d'épaules plus expressifs que toutes les paroles par lesquelles on peut exprimer le dédain qu'inspire un individu appartenant au sexe masculin. Puis elle bâilla, posa un instant son f]-ont élevé dans sa main longue et blanche, ch;ingea un hémistiche qui lui paraissait incolore, et se mit à l'écrire.
La pendule sonna le quart après minuit.
— Cette nuit est un siècle, dit Éveline en laissant tomber son livre, que la jeune Tisiphone, grande chienne griffonne courante de prédilection, se mit à déchirer à belles dents.
— Celte bête mange ton livre, dit Nathalie sans se déranger.
— Elle fait bien, répondit Éveline, il m'ennuyait. Décidément, je déleste Waller Scott.
— Et pourtant tu singes assez Diana Vernon.
— Comme lu singes la reine Elisabeth, et comme Caroline singe Cendrillon. Tout le monde singe quelqu'un, à dessein ou sans le savoir. Il n'y a pas de type humain qui ne trouve son analogue dans le roman, dans la fable ou dans l'histoire. Ce qui rend la ressemblance souvent ridicule, c'est que les situations diffèrent. Ainsi, Benjamine habitant un château comme celui-ci, et servie par vingt laquais, jouissant des préférences d'un papa débonnaire, est absurde quand elle fait elle-même le chocolat avec autant de hâte et de soin que si elle attendait des coups et des injures au bout de son œuvre ; moi, je suis ridicule en ayant l'air de chercher, à travers nos bois et nos collines, un père proscrit et persécuté, quand j'en ai un qui siège tranquillement à la Chambre, et règne par ses vertus et ses richesses dans la province... Et toi, ma pauvre Nathalie, qui, au lieu de la plus brillante cour de l'Europe, n'as à tyranniser qu'une famille ennuyeuse et paisible.
— Ennuyeuse, c'est vrai, interrompit Nathalie; paisible, cela te plaît à dire. Éveline, sais-tu pourquoi nous n'avons envie ni de veiller, ni de dormir en ce moment? C'est que nous avons de l'ennui sans êire pai.sibles.
— Pourquoi ne sommes-nous pas paisibles? C'est peutêtre la faute de noire caractère.
— Nullement. Le tien est celui d'un enfant qui s'amuse de tout; le mien, celui d'une femme qui méprise beaucoup de choses. Par nous-mêmes, nous avons de quoi
MONT-REVÉCHE.
nous réjouir ou nous distraire : toi dans les choses riantes, moi dans 1rs ciioses sérieuses. Mais, en dehors de nous, il y a une cause de trouble qui nous atteint déjà, et qui nous forcera d'éclater tôt ou tard. Cetie chose fatale, ridicule, mais insurmontable dans notre destinée, c'est l'amour de notre père pour une autre fenune que notre mère.
— Ah ! je t'en supplie, Nathalie, ne mets pas notre pauvre mère en cause dans cet éternel procès que tu fais à mon père. Tu n'avais que quatre ans quand elle est morte, je n'en avais que deux, la Benjamine venait de naître : aucune de nous ne l'a connue au point de se souvenir d'elle aujourd'hui, et l'amour filial n'est chez nous, de ce côté, qu'un sentiment très-vague et qui aurait mauvaise grâce à se plaindre du peu de temps que notre père a donné à sa douleur. Douze ans écoulés avant qu'il songeât à se remarier, c'est un deuil sur lequel je ne vois que celui du Malabar qui puisse renchérir.
— Que tu parles de tout légèrement, et surtout des choses sérieuses ! Je ne te dis pas que. notre père se soit remarié trop tôt; je te dis, au contraire, qu'il s'est remarié trop tard pour nous !
— Mais, nous-mêmes, ce serait nous en aviser bien tard pour le lui reprocher, toi surtout, qui avais déjà seize ans quand il nous fit part de ce projet qui le rendait si heureux, et auquel, pourtant, l'excellent père eût renoncé s'il nous eût vues désolées et effrayées.
— Belle autorité pour faire une pareille folie, que le consentement de trois petites filles qui s'ennuyaient au couvent et qui avaient hâte d'en sortir ! Je fus enchantée, pour ma part, quand mon père, enfant lui-même dans l'entraînement de sa passion, mit devant nos yeux d'enfant le doux leurre de la liberté, de la vie de luxe à la campagne, chose charmante à seize ans.
— Et à dix-huit aussi ; je m'y plais encore beaucoup.
— Tu mens, tu commencés à t'y ennuyer, et, moi, je m'y enniu'e depuis longiemps. Nous sommes nées pour le inonde, nous avons élé élevées pour le monde; nous avons soif de notre élément, et nous vivons ici. comme des poissons jetés sur l'herbe, qui bayent au soleil en entendant le lointain murmure de la rivière.
— Voyons, Nathalie, tu es injuste : est-ce que nous ne voyons pas du monde ici ? est-ce que le monde n'est pas partout pour les riches ? Dans trois jours, l'arrivée de mon père sera l'événement du pays, et nous ne saurons à qui entendre ; tu auras une cour de gens sérieux, moi un cortège d'écervelés...
— Oui, oui, une lanterne magique qui durera deux mois, et, quand mon père retournera à ses travaux parlementaires, la solitude, l'hiver, le silence ! Puis le printemps sans amour et sans espoir, l'été morne et accablant, avec des moissonneurs pour coup d'oeil et des mouches pour société.
— 11 est vrai que l'année de dix mois est un peu longue, mais on peut tuer le temps, et, quant à l'amour dont tu commences à être pressée d'éprouver les douceurs, moi, je te déclare que je n'y pense pas encore.
— Tu mens, te dis-je ! Tu y penses moins souvent et moins sérieusement que moi, c'est possible, mais tu commences à te dire que l'amour n'est pas ici et ne viendra pas nous y chercher.
— Pourquoi non ? Nous n'avons pas manqué de poursuivants jusqu'à cette heure.
— Des poursuivants de passage, et dont pas un ne nous convenait !
— Nous les avons tous assez peu encouragés. Nous sommes difficiles, conviens-en.
— Et nous avons sujet de l'être ; nous ne sommes pas seulement difficiles à contenter : nous sommes difficiles à marier.
— Au contraire, nous sommes riches et on nous permet d'épouser des hommes sans fortune, à la condition qu'ils seront honnêtes, bien élevés, laborieux... Quoi encore? Papa a là-dessus de belles théories assez romanesques...
— • Et, par conséquent, irréalisables. Les jeunes gens pauvres qui recherchent de riches héritières ne sont pas fort honnêtes, car ils les trompent en feignant d'aimer en elles autre chose que leur dot. Les jeunes gens riches sont insolents, ignorants, frivoles, sots...
— Quel pessimisme? J'espère que c'est ta bile qui te fait voir ainsi le monde. Mais, s'il en est ainsi, sais-tij que ce n'est pas nous qui sommes difficiles à marier, mais le monde qui est difficile à épouser?
— Il y a du vrai dans ta remarque. Mais ce qui est difficile n'est pas impossible. Seulement, il faut se trouver lancé en plein dans les conditions où l'esprit, la pénétration, le jugement, peuvent servir à quelque chose. Ainsi, que nous vivions dans le monde, à Paris, que nous voyagions en Angleterre, en Allemagne, en Italie, que nous menions la vie qu'il convient à notre situation dans la société, et, au milieu de tous les flots que nous aurons à traverser, notre œil saura bien découvrir, et notre main saura bien arrêter la perle fine qui nous convient, au milieu des coquillages vulgaires qui se prendront à nos filets.
— Ne te sers pas de cette métaphore, je t'en prie. La perle est toujours cachée dans une huître.
— Folle! tu cherches toujours le mot et ne réfiéchis à rien ! Nous sommes riches, nous sommes belles, nous sommes supérieures aux femmes du monde , et nous sommes peut-être destinées à attendre ici le limaçon dont le héron de la fable fut forcé de se contenter à l'heure du soir. Si cela continue, il nous restera à croquer le petit cousin entre nous trois.
— Oui, ce sera ce qu'on appelle croquer le marmot.
— Ah 1 que tu m'irrites avec tes sottes plaisanteries ! Riras -tu de bien bon cœur quand mon père viendra nous dire : « Vous voilà trois ; voici mon neveu Amédée Dutertre que j'ai élevé à la brochette pour vous, choisissez! »
— Crois-tu, vraiment, que mon père le destine à l'une de nous?
— J'espère qu'il le réserve pour sa Benjamine, lissent faits l'un pour l'autre, ces charmants enfants, et je ne pense pas qu'on me fasse , à moi, l'injure de me l'offrir.
— Parce que tu rêves l'amour, l'idéal, que sais-je ? mais, moi, sans faire tort à Benjamine, qui ne pense encore et ne pensera peut-être jamais qu'à élever des serins, je t'avoue que, si je me voyais réduite par disette à conserver intact mon nom de Dutertre , je m'arrangerais du cousin Amédée plutôt que de bien d'autres. Il ne me plaît pas du tout, je te le déclare; même il me déplaît un peu, il m'ennuie! mais, en somme, il est encore le plus joli garçon , le plus convenable, le plus instruit, la
MONT-REVÉCHE.
plus propre à faire un mari de campagne que nous ayons sous la main.
— Enfin, nous y viendrons, pensa Nathalie, mais tout à l'heure!... Voyons d'abord... Éveline! dit-elle tout haut, comme si elle n'eût pas entendu ce que sa sœur venait de dire à propos d'Amédée, que dis-tu de ces deux nouveaux visages qui sont venus ce soir et qu'on n'a pas voulu nous montrer aux lumières?
— Je les ai entrevus dans la cour, dit Éveline. 11 y a une espèce de lion qui m'a paru irréprochable.
— M. de Saulges?
— Oui, le nouveau voisin.
— Tu le trouves bien ?
— Parfait, charmant, un homme délicieux ! Mais, après le premier coup d'œil accordé à la curiosité, je n'y ai plus fait la moindre attention.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'aime pas les animaux de mon espèce. Je lee connais trop bien. Une lionne admirer un lion ! Allons donc!
— Mais celui-là montre quelque esprit?
— N'âi-je pas de l'esprit aussi, moi , quoique lionne? Non, non, ma chère, les semblables se fuient et les contrastes se cherchent, voilà l'idée que je me fais de l'amour et du mariage.
— Alors, l'homme de plume te plairait davantage?
— Oui ; ce n'est pas une figure régulière, c'est jaune, bilieux et d'une jeunesse équivoque; mais ça a des yeux magnifiques d'expression, des dents si blanches, des cheveux si noirs... et le sourire fin... une physionomie dont la distinction vient du dedans et se répand sur les lignes peut-être incorrectes et communes d'ailleurs... Tu ris? Oui, j'accorde que, pour des yeux bêtes, il est assez laid. Mais il a ce je ne sais quoi de rêveur, de souffrant , de mélancolique et de railleur, qui me paraît indispensable, même à la beauté, pour qu'elle ne soit pas ennuyeuse. Est-ce que c'est un grand nom littéraire , Jules Thierray?
— Connais pas! dit Nathalie du bout des lèvres. 11 y a comme cela deux ou trois mille écrivains célèbres dont, à moins de faire partie de quelque cénacle, peisonne n'a jamais entendu parler.
— Ce n'est pas une raison pour que celui-là n'ait pas be.aucoup de talent.
— Mon Dieu ! dit Nathalie, cela peut devenir, comme tout autre, un écrivain de premier ordre ! Il ne s'agit que d'être prôné dans un certain monde et de trouver ce qui flatte le goût du moment ! Mais qu'importe son rang dans la hiérarchie des beaux esprits, s'il te plaît par lui-même? et il te plaît un peu ?
— Beaucoup, ce soir! Mais que sais-je s'il me plaira demain ?
— Tâche qu'il ne te plaise plus.
— Pourquoi ?
— Parce que tu lui déplais.
— A quoi as-tu vu cela ?
— J'ai vu cela en môme temps que j'ai vu autre chose.
— Quoi donc?
— Qu'il est amoureux d'une autre personne que de toi.
— C'est donc de toi ?
— Non ; c'est d'Olympe Dutertre.
— Ah 1 fit Éveline d'un air étonné.
Puis elle ajouta avec indifférence :
— Eh bien, qu'est-ce que cela me fait?
— Et à moi? dit Nathalie en liau.ssant les épaules.
— Tu es sûre de ce que tu dis? reprit Éveline un peu rêveuse.
— J'en étais sûre avant qu'il vînt ici. Il lui a écrit des vers sur son album, au dernier voyage qu'elle a fait à Paris sans nous ; des vers bien plats, par parenthèse !
— Elle te les a montrés ?
— Je n'ai pas demandé sa permission pour les lire. Est-ce qu'on met des secrets dans un album?
— Alors, c'étaient des vers qui ne prouvaient rien !
— Ma chère amie, dans le monde, les vers sont l'art de faire des déclarations d'amour à une femme sous le ne;' de son mari et devant tout le monde.
— Tu dis pourtant qu'ils étaient plats, ces vers ?
— Veux-tu les lire ? Je les ai là.
— ■ Ah ! tu les as copiés ?
— Non, je les ai retenus...
Et elle passa une feuille volante à Éveline, qui s'éi:ri,!. après les avoir lus :
— Mais je les trouve charmants , moi , ces vers-là ! j(î les aime mieux que tous les tiens!
— ■ C'est que tu ne t'y connais pas. Ils n'ont qu'un mérite, c'est d'exprimer assez adroitement une pa.ssion très-vive.
— Voyons donc, dit Éveline en les relisant.
Et, quand elle eut fini, elle garda le silence et rêva. Puis elle dit :
— J'y vols plus d'adulation que d'amour.
— L'adulation n'est-elle pas le langage de l'amour?
— Celle-là est excessive.
— Olympe e.st admirablement belle , c'est incontestable.
— Trop pâle !
— C'est la mode, d'être pâle, et rien n'a plus de succès auprès des artistes. Tes belles couleurs, souvent trop vives, seraient en disgrâce dans un salon.
— Bah ! c'est un goût dépravé, cela ! Mais qu'est-ce que cela me fait, encore une fois ? Si le rimeur me trouve trop fraîche, le gentilhomme me rendra plus de justice, et il verra qui, de moi ou d'Olympe, sait faire changer de pied au galop, et enlever net ce changement dans un tournant dangereux; il ne me fera pas de vers, lui, mais on prend ce qu'on trouve !
— Tu oublies que les semblables se fuient et que les contrastes se cherchent! Le lion n'a pas plus de goût pour toi, que toi pour lui.
— Tu as vu aussi cela, ce soir, au salon^, où l'on ne voyait rien ?
— J'ai entendu.
— Quoi donc ? celui-là aussi fait la cour à Olympe ?
— 11 la lui fera; elle l'a charmé avec quelques mots, elle cause bien, elle est fort séduisante. Il lui a demandé si elle montait à cheval. « Fort peu, a-t-elle répondu , je n'ai pas le temps. » Là-dessus, il s'est écrié qu'elle avait bien raison de n'en pas perdre à de pareils amusements; que, pour lui, il en était dégoûté, et qu'il ne comprenait plus le plaisir qu'on pouvait trouver à cheval auprès d'une femme, car c'était la plus incommode manière de causer, et que, quand on avait le bonheur d'entendre une voix conmie la sienne, on devait regretter tout ce que
MONT-REVÊGHE.
le mouvement et le bruit des chevaux en fait perdre.
— Mais tout cela n'était pas flatteur pour moi... pour mon père, qui m'avait reproché de passer ma vie à cheval.
— Ton père n'entendait pas. Est-ce que tu n'as pas remarqué qu'on parle toujours bas aux jeunes femmes, et qu'on ne parle tout haut qu'aux maris et aux demoiselles?
— Tu es méchante, Nathalie ! Tu voudrais me rendre jalouse de ma belle-mère. Je t'avertis que c'est inutile, je ne le serai pas au" point de vue de la rivalité et de la coquetterie. Je ne le serais que si elle nous enlevait le cœur de mon père.
— Et tu trouves que ce n'est pas un fait accompli ?
— Non, non, cent fois non ! Tais-toi !
— Tu trouves tendre, de la part de notre père, de nous quitter et de nous envoyer coucher à onze heures, le jour de son arrivée ?
— 11 était fatigué du voyage. Il avait sommeil.
— A preuve qu'il n'est pas encore couché et que les croisées de leur appartement rayonnent dans la nuit comme la flamme de l'amour dans l'âme aveuglée de notre pauvre jeune homme de papa !
Ici, Nathalie partit d'un rire nerveux, haineux, horrible à entendre. Ce n'était pas la jalousie injuste, mais excusable, d'une fille qui dispute l'amour de son père, c'était le profond dépit d'une femme sans cœur qui hait et maudit le bonheur des autres.
Éveline en fut effrayée. Une rougeur brûlante couvrit son front.
— Ils s'aiment donc bien ! dit-elle en aspirant de toute son haleine l'air frais de la nuit.
Mais, faisant un dernier effort pour échapper à la maligne influence de sa sœur aînée, elle regarda d'un autre côté et dit pour changer d'entretien :
— Il paraît que personne ne dort cette nuit, car les croisées d'Amédée sont éclairées aussi. Ce bon Amédée! il travaille, il fait des chiffres, il compte nos richesses et les augmente par l'ordre et l'économie qu'il y porte.
Puis, entraînée par une succession d'idées assez naturelle, Éveline ajouta :
— Il ne possède rien, lui, et il n'y songe pas. Il est .'homme d'affaires de la famille. Il ne désire rien pour lui-même, heureux qu'il est d'être utile à mon père et à nous! Il serait bien juste qu'une de nous le récompensât un jour de tant de soins et de désintéressement. Allons, allons, Nathalie, si Olympe nous enlève les amoureux de passage, elle fait bien, elle nous rend service; car le bonheur est peut-être là, dans ce pavillon carré, où Amédée veille pour nous, et je crois bien que celle de nous qui l'y trouvera sera la plus sage des trois.
— Ainsi , tu te rabats , en désespoir de cause, sur le pauvre cousin? dit Nathalie d'un air triomphant, car elle avait enfin, à travers mille détours, amené Éveline au point où elle la voulait. Eh bien, ma chère petite, il te faudra encore renoncera ce pis aller. Des charmes plus puissants que les tiens s'y opposent, et ce n'est ni à toi, qu'il dédaigne comme une éventée, ni à moi, qu'il déteste comme un juge clairvoyant, ni à la Benjamine, qu'il regarde comme un zéro, que pense, à l'heure où nous sommes, le romanesque et mélancolique Amédée.
— Affreuse Nathalie ! dit Éveline en voulant quitter
13 fenêtre, oserais-tu prétendre aussi que notre belle' mère... ?
— Tais-toi et regarde, dit Nathalie en la ramenant et en la forçant de s'avancer avec elle sur le balcon.
— Que veux-tu que je regarde? dit Éveline cédant à un mouvement de curiosité irrésistible.
— Rien, répondit Nathalie; cette lune blafarde qui court comme une folle dans les nuages!
Puis, fermant derrière elle le lourd rideau qui devait empêcher leur lumière d'être vue au dehors, elle baissa la voix :
— Parle tout bas, dit-elle, et regarde la fenêtre d'Amédée.
— Elle est fermée, le rideau de mousseline cache seul les vitres. Mais je distingue le globe lumineux de sa lampe.
— Tu crois qu'il est là, qu'il travaille, qu'il ne pense qu'à supputer le nombre des bestiaux vendus dans l'année, et à enregistrer celui des gerbes de blé rentrées dans nos greniers à la moisson dernière?
— Eh bien?
— Amédée n'est pas dans sa chambre, il n'est pas dans son pavillon-; seulement, il laisse sa lampe allumée pour nous faire croire qu'il y fait des chiffres. Si le massif de sapins ne nous masquait pas sa porte, tu verrais qu'elle est ouverte.
— Où donc est-il?
— Regarde maintenant l'aile du château tout à l'heure brillante, qui est rentrée dans l'obscurité. Mon père est dans sa chambre, Olympe dans la sienne; l'un dort, l'autre est censée dormir.
— Enfin, où veux-tu en venir?
— Regarde les buissons de clématite qui s'étendent sous la fenêtre d'Olympe, et qui nous masquent aussi la petite porte de son boudoir donnant sur le perron de la tourelle; ne vois-tu rien?
— Rien du tout.
— Regarde mieux; attends que ce nuage se détache du visage de la lune ; à présent, à côté du buisson, dans cette lacune sur le sable blanc et uni?
— Je vois comme une ligne noire. C'est l'ombre de quelque chose.
— Ou de quelqu'un.
— C'est immobile... C'est l'ombre d'un objet quelcon-; que dont nous ne pouvons nous rendre compte.
— Et à présent, est-ce immobile ?
— Non, l'ombre grandit, diminue... elle marche. Ohl qu'elle est nette par moments! C'est une personne qui est là, je n'en doute plus; une personne qui se croit cachée par le massif, mais que la lune frappe de ce côié, et qui ne songe pas que sa silhouette se projette vers celui que nous voyons. Eh bien, est-ce Amédée, dis, Nathalie, est-ce lui?
— C'est lui ou elle, dit Nathalie. C'est peut-être tous
les deux.
— Il n'y a qu'une ombre, je te le jure.
— Alors c'est lui. Plus d'une fois, dans des nuits encore plus claires que celle-ci, j'ai vu s'agiter les branches de ce côté ; plus d'une fois, quand le silence était plus pro-
MO NT-vP-E VÉCUE.
fond, j'ai entendu le faible grincement de la porte d'Ame-, dée qui' S'ouvrait on ^c refermait; plus d'une fois ensuite' j'ai vu son ombre passer sur son rideau et la lumière disparaître. C'est alors qu'il rentrait et supprimait le fanal menteor d'é séi -(reillés laborieuses. Que d'autres choses j'ai vues! que d'autres choses je sais! Qwc de soupirs étouffés, que de regards dérobés, que de fleurs ramassées,; que de rougeurs subites, que de pâleurs mortelles!... Le pauvre jeune liommc en perd l'esprit. . . . ,^, ,
— Lui, ce garçon si froid, si invulnérable^ quîoe voit .rien^.qui i)e devine rien, à qui l'on serait obligé de faire
dès avances pour jui faire comprendre qu'il peut plaire? .. —r Ah! Éveline, tu, lui en as fait! tu te trahis!
— ;Pas plus qu'à un autre. J'en fais un peu à tout le monde pour avoir le plaisir 'de désespérer ceux.qjae j'at- tire à, mes pieds. Où est le mal?, ,,.({ j,,(,f c>\;m ^
— C'est petit, c'est pauvre. Ah ! qu'Olympe sait régner ,ijiieux que toiî^Elle ne dit.riçn, elle! elle fascine; elle n'appelle pas, elle attend; elle n'esçarmouche jamais, elle tnomphe toujours, . i : , '
— C'est donc une .caquette de premier ordre, selon toi? !-a~ '^•'' ^^ simplei,, de, faire une pareille question I
— Eh bien, il faudra que je l'observe, que je l'étudié, et que je m'empare de sa manière, si c'est la meilleure.
Là-dessus, Éveline, toujours légère et sans: Del, mais inquiète et préoccupée, quitta brusquement le balcon, où Je guet devenait superflu, la lune étant complètement voilée. Elle ne voulut plus écouter une parole de Nathalie ; elle sentait que cette parole était empoisonnée,, et elle y résistait comme une bonne et vaillante fUle qu'elle était au fond du cœur. Mais le coup était porté. Cet invincible besoin de plaire et de régner qui la tourmentait était froissé paf uiipbstacle qu'elle avait dédaigné jusque-là, et qui devenait gênant, effrayant pour sa personnalité. Elle dormit fort mal et rêva de Thierray, de Flavien et d'Amédée, sans savoir lequel obsédait particulièrement sa pensée. i ; ; .
Quanta Nathalie, elle dormit tpieux qu'elle n'avait fait depuis longtemps. Elle avait atteint son but et remporté une première victoire.
Caroline,, qui était, couchée depuis deux heures, ne s'éveilla qu'au jour, mais sous le poids d'un terrible cauchemar. Elle rêva que le hibou mangeait sa plus belle fauvette. Elle courut ouvrir sa fenêtre, et la fauvette, apprivoisée, mais libre, qui dormait sur un arbre voisin, vint aussitôt voltiger sur sa tête. L'enfant essuya ses lapnes, lui donng millebajseirs, et la laissa repartir pour aller, elle-même,, achever son somme.
Amédce était déjà levé, il traversait la pelouse pour aller surveiller Iqs travaux de la campagne. Il vit Benjainine à sa fenêtre,, mais Benjamine n'avait vu que sa fauvette.
Quand le soleil se leva, Flavien, qui avait très-bien dormi dans son castel de Mont-Bevêche, entra tout botté et tout habillé dans la chambre de Thierray.
— Allons, debout, paresseux! lui dit-il; la matinée est admirable, et tu perds le plus beau soleil, ajoutu-t-il avec emphase, -qui ait jamais doré la cime des forêts.
— Où allons-nous, ce matin? dit Thierray en cherchant à s'éveiller tout à fait.
— Nous allons à la plus prochaine cité morvandiote, trouver le premier notaire qui nous tombera sous la main.
pour signer la plus solennelle procuration qu'il saura rédiger. C'est une plaisanterie d'assez bon goût que je veux réellement faire à mon voisin Dutertre. Cet homme me plaît; je veux le lui prouver en lui faisant remettre, dès ce matin, un acte qu'il pourra garder dans ses archives, acte passé h, M. Dutertre, lui donnant plein pouvoir de vendre à lui-niême au prix qu'il jugera convenable la propriété qu'il a envie d'acheter.
— C'est fort galant, cela , dit Thierray en se frottant les yeux; manières de parfait gentilhomme! Savez-vous que vous êtes heureux, vous autres, quand vous êtes assez riches pour risquer de pareilles folies, de pouvoir le faire avec succès? Si un pauvre poète faisait cela, on tlirait: « 11 est fou! il: fait le grand seigneur, et il sacrifie à sa vanité son seul morceau de pain, fruit de ses veilles laborieuses L» Si un petit bourgeois s'en avisait, on dirait : (( C'est une finesse de gueuserie. Le bon juif sait bien à qui il a affaire, et qu'il tirera de cette lîalterie le double de son enjeu! » Mais, chez, le comte Flavien de Saulges, c'est la simple courtoisie d'un homme qui sait vivre et qui ne tient pas, d'ailleurs, à la bagatelle de cent mille francs ! Voilà de ces déclarations que je ne pourrai jamais faire à une femme, moi !
— M. le comte a demandé ses chevaux, dit Gervais en entrant; ils sont prêts..
— Meschevaux? dit Flavien en riant. Ce brave honmie joue ici le rôle du Caleb de Ravcnswood, J'ai demandé la pa tache et César, mon bon Gervais! Nous verrons àChàteau-Chinon si nous pouvons trouver quelque carriole plus légère et quelque bête plus ingambe à acheter ou à louer pour le temps que nmis devons passer ici.
— M. le comte croit que je plaisante, reprit Gervais. 11 y a, dans la cour deux beaux chevaux tout sellési avec un groom sur un troisième cheval; et, sous la remise, il y a une petite voiture de chasse qui est un vrai bijou. Si Monsieur veut voir...
Il ouvrit la fenêtre : Flavien et Thierray y coururent et virent toutes les merveilles annoncées par Gervais. Ils descendirent aussitôt dans la cour pouf les admirer de plus près.
— Quelle est la fée qui nous procure de pareilles sur7 prises? dit Flavien. Ou bien avons-nous, parmi nos voisins, un fils de famille ruiné qui nous envoie à essayer toutes les pièces de son encan?
— Mon Dieu! monsieur, la chose est plus simple que cela, dit Gervais. M. le comte avait dit devant moi, hier, qu'il faudrait voir ce que l'on pourrait trouver en chevaux et en voitures dans les environs. J'en ai parlé aux gens de Puy-Verdun, ils l'ont rapporté à leurs maîtres, et, tout à l'heure, ce jockey vient d'arriver avec les chevaux, un autre domestique et la voiture. Le domestique est reparti en disant que tout cela était au service de M. le comte pour tout le temps qu'il en aurait besoin, le groom, la voiture et les bêtes.
— Te voilà devancé, c'est-à-dire enfoncé ! dit Thierray à Flavien ; Dutertre se lève plus matin que toi, à ce qu'il paraît ; sa coin'toisie prévient la tienne.
— Je lui revaudrai cela, répondit Flavien.
— Que feras-tu?
— Tu vas me le dire, toi dont le métier est d'avoir des idées. ,.,,„. .,r
— Il m'en vient une ; c est de lut envoyer César et Ger-
MONT-REVÉGHE.
vais dans un vaste bocal d'esprrt-de-vin ; il a peut-être un musûe d'antiques!
Gervais fit une grimace qui voulait être un sourire, mais où il'entrait plus de mépris que d'admiration pour l'esprit de Thierray.
— .Non, dit Flavien, cela ferait peur aux dames. Si je l'envoyais toi-même ?
^ . .■<— Dans l'esprit-de-vin ?
Ici, le groom, qui, tenant les chevaux en main, n'avait pas eu l'air d'entendre un mot, trouva la conversation agréable, et partit d'un rire qui fendit sa bouche jusqu'aux oreilles.
— C'est le page de mademoiselle Éveline, dit Thierray à Flavien. La jeune lionne s'en mêle aussi, puisqu'elle te cède pettfi pièce de sa ménagerie.,
^Comment t'appelles-tu? dit Flavien au groom.
— Créjusse, monsieur, répondit-il avec aplomb. ,—T C'est un nom du pays?
Ir.-Trt- Non, monsieur, c'est uusobriquet.q«© Madame m'a donné comme ça. n-n"; i,
— UH.^pbriquetl Qréjijs^ei.Je! ii§ qowprçaç^^qpaa.Rdit Thierray^f . r f -.j nt :- mr.lA rtn vG'nîiiili' jib ,?.inrn hlA —
— C'est, repartit le groom, un jour que je disais comme ça à Madame, qui m'augmentait mon gage : « Merci, madame;- à pfésent, me voilà riche comme un créjusse. » Alors Madame m'appelle toujours de ce nom-là, et tout le monde en a pris l'habitude.
— Très-bien, dit Flavien, vous me paraissez un garçon de beaucoup d'esprit, monsieur Crésus. Écoutez ceci- : je vous donne tout de suite ciuq louis, si vous me dites ce qu'il pourrait se trouver, par hasard, d'agréable aux dames de Puy-Yerdon dans ma maison ou dans ma propriété, outre la propriété elle-même.
Le groom ne parut ni trop ébloui ni trop déconcerté. C'était un petit paysan morvandiot, têtu, et résolu. Il garda le silence; un instant, puis il dit : .., jic j.
— Le mois dernier, ces dames sont venues se promener ici. Elles sont entrées dans le jardin j. elles se sont reposées dans la maison... Dites donc, père Gervais, je parie que vous ne savez pas à quoi elles ont fait attention, ces dames 1 Vous y étiez, pourtant!
— Elles n'ont fait attention à rien I dit vivement Manette, qui accourait se mêler à la conversation, et qui craignait un élan de galanterie de nature à dépouilier le manoir de Mont-Revéche de son petit luxe suranné. De quoi voulez-vous que des dames si riches et qui ont tant de belles choses aient pris envie ici , où tout est vieux et passé de mode?
. — C'est à cause de cela précisément, dit Thierray. Voyons, Crésus, vous avez le coup d'œil du génie, vous, et je vois que vous tenez une idée. Parlez !
— Pardié ! ce n'est pas malin, dit le groom. 11 y a, dans le salon de Mont-Revêche, quelque chose que je n'ai pas vu, moi : je tena^is les chevaux quand ces dames y sont entrées; quelque chose que je ne sais pas le nom qu'il a. Ces dames l'ont bien dit en causant dans la voiture comme nous revenions; mais je n'ai pas pu m'en souvenir, et j'ai toujours eu envie de le voir depuis. Voilà, monsieur.
— C'est tout? dit Flavien. Ton idée ne vaut pas cent sous, et tu nous la donnes pour une idée de cent francs ! 11 y a beaucoup de choses peut-être dans mon salon de Mont-Revêche. Y sommes-nous eutrés, Thierray?
— Non pas que je sache, répondit Thierray ; mais le moment est venu d'éclaircirce mystère. Viens, Crésus...
— Créjusse, monsieunJ )or.ji{;oq iuo-; •:. . .;-■ •.
— C'est la même chose. Viens, te dis-je. Gervais, tenez les chevaux. Votre idée est en hausse, Créjusse! elle vaut vingt francs.
— Mais vous n'entrerez,, pas comme ça au salon, dit Manette, j'ai les clefs. .-,■,■: d-n i,
— Donnez-les-moi, dit Flavien.
Manette, malgré une répugnance assez visible, choisit une; grande clef dans son trousseau, passa devant et alla, vers l'angle de. la cour, ouvrir une porte vermoulue, qui n'était élevée que de deux marches au-dessus du sol.
— Sais-tu, dit Thierray à Flaviep en l'arrêtant sur ces marches, pendant que Manette entrait pour ouvrir les contrevents du salon, que ton manoir de Mont-Revêche, vu au soleil, est uuie chose ravissante?, 'i on gj,-,
— : Oui, dit Flavien, c'est: un petjt £e>w« H// assez gentil, et mieux conservé que je ne pensais. Hier, à la pluie, tout cela était sombre et humide; cela sentait le rhume de cerveau, espèce d'incommoditéi ridicule, hideuse, et que je crains plus que l'apoplexie. Mais, ce matin, je me réconcilie avec cette petite construction. Elle est assez originale. Je voudrais pouvoir la transporter en Touraine; cela ferait bien dans un coin démon parc.
— Ah ! créjusse que tu es 1 s'écria Thierray ; avec quel dédain tu parles de ce bijou, loi qui as des cliàteaux renaissance en Touraine , et peut-être des châteaux gothiques dans tous les coins du territoire! Tu trouves cela, gentil, cette petite cour où viennent se resserrer ces façadi-'s irrégulières, mais toutes élégantes et curieuses, aux plans sveltes et nus, couronnés d'ornements plus sobres que ceux de la renaissance, moins froids que ceux du grand siècle ; ces fenêtres qui ne sont ni le carré du xvi= siècle, ni le carré trop long de la lin du xvu". Sais-tu que le pur Louis Xlll est ce qu'il y a de plus rare en France depuis le grand abatis de châteaux que suscita la minorité de Louis XIV? Regarde le tien : c'est un bon vieux petit frondeur qui se donne encore à la sourdine des airs de féodalité dans ses étroites proportions ; un domicile non fortifié, et cependant agencé, sinon pour les bravades de la défensive, du moins pour les mystères des conspirations ; tout eu dedans, portes, fenêtres, escaliers, cuisines, écuries, chapelle, salon, a\ant rendez-vous sur le préau commun et inaccessible aux regards du dehors; à l'extérieur, presque rien que des murailles froides plongeant sur un fossé circulaire, et n'ayant d'ouvertures que celles qui permettent de voir sans être vu. J'appelle cela une perle, une perle noire, si tu veux, ce sont les plus belles. Cette couleur de vieillesse, que. Dieu merci! ta tante a laissée moisir autour d'elle, cette liberté de végétation qui s'est déjà faite depuis six mois que la mort est entrée ici, ces vieux sureaux qui sortent des crevasses, ces grilles fouillées, ces girouettes qui ne tournent plus, ces pavés régulièrement cerclés d'herbe vive qui forment comme un tapis grisâtre à fins carreaux verts, cette longue tourelle à pans coupés avec son petit befl'roi, ces \ioliers jaunes sur les corniches, ces roses trémières qui montent vers les fenêtres closes, comme pour appeler en vain un regard sur leur beauté; tout cela, te dis-je, me plaît et me transporte, et, si j'avais cent mille francs, je ne te laisserais pas le vendre à Dutertre, qui a des terres
MONT-REVÉGHE.
et des châteaux plus qu'il ne lui en faut. Ah! la vie de l'artiste! qu'elle est triste, et fermée à toutes les jouissances dont lui seul pourtant sait le prix! Avec ce castel et la petite zone de bois et de prairies qui l'environnent, je serais le plus riche des hommes, je redeviendrais paisible, heureux, naïf et bon! je n'aurais plus de faux besoins, de faux plaisirs... Il y a ici un paradis fait à ma taille, et il est à quelqu'un qui s'en défait, parce qu'il n'en a que faire, en faveur de quelqu'un qui l'achète, quoiqu'il n'en ait pas besoin!
— Mon cher: Thierray , dit vivement Flavien , dont l'âme généreuse s'ouvrit largement tout d'un coup àl'idée de rendre heureux un de ses semblables, je veux...
A la manière dont il avait serré le bras de Thierray, ce dernier comprit ce qui se passait en lui et ce qu'il allait dire.
— Arrête, mon cher ami! lui dit-il. Merci pour cette pensée! mais ne l'énonce pas. Rappelle-toi qui je suis.
Flavien se tut. Il connaissait la fierté susceptible de Thierray.
— Tu as bien tort ! dit-il en entrant dans le salon, où Manette avait fait pénétrer les rayons du soleil matinal, et où déjà M. Crésus, les mains passées dans la ceinture de buffle qui pressait sa taille carrée et trapue, sifflotait en promenant un regard curieux sur l'ameublement.
Le salon de la défunte chanoinesse n'avait pas été destiné dans le principe à l'usage qu'elle lui avait attribué. C'était une pièce quelconque qui se trouvait dans le coin le mieux abrité de la cour contre le vent du nord, et, par conséquent, le mieux exposé aux rayons obliques que le soleil projetait entre deux petites masses d'architecture situées en face des croisées. De neuf heures du matin à midi, on pouvait donc jouir, dans ce coin privilégié, d'un peu de lumière et de chaleur, avantage refusé à toutes les autres faces de cet édifice, dont l'ensemble présentait assez les dispositions intérieures d'un pigeonnier et la profondeur d'un puits. Grâce à cette circonstance, la pièce susdite avait été choisie pour réchauffer les membres frileux de la châtelaine, et elle l'avait meublée à l'époque où, jeune encore, agréable, spirituelle, chanoinesse, mais bossue et maladive, elle était venue enfouir son existence ti'iste et fière au fond de cette province. C'était en 1793, après sa sortie de prison, car elle avait payé son tribut, comme tant d'autres, à l'époque de la Terreur, et, croyant comme tant d'autres que la Révolution recommencerait indéfiniment, elle avait été chercher l'oubli dans une solitude. Elle était partie de Paris suivie d'un fourgon qui portait toute sa fortune mobilière, depuis son lit à baldaquin jusqu'à son coffret à ouvrage en bois de violette. Soigneuse et proprette comme une vieille fille, sédentaire et inactive comme une infirme, soignée par des valets d'ancienne roche, de ceux qui respectent jusqu'aux petits chiens des douairières , elle s'était amoindrie, séchée, éteinte insensiblement dans un âge très-avancé, sans que sa tenture de perse jaunie eût reçu une tache, sans qu'une parcelle de la marqueterie de ses étagères eût été enlevée. Sa vie s'était usée sans user aucun objet autour d'elle. Le salon était resté à peu près tel que le jour où elle avait lu la Quotidienne pour la première fois, et que celui où, pour la dernière fois, elle avait essayé de la lire. Sa bergère en bois sculpté et peint en gris était encore devant la cheminée; le coussin de tapisserie, ouvrage de sa main débile, semblait attendre ses pieds amaigris; les chenets,
surmontés de vases cannelés en cuivre doré, brillaient de tout leur éclat dans l'âtre vide et sombre ; les glaces, ternies et piquées par l'humidité, avaient presque perdu leur reflet, et ne renvoyaient que des images confuses comme des spectres. Le seul objet animé de ce sanctuaire était un vieux perroquet, presque blanc à force d'avoir grisonné, lequel , réveillé sur son perchoir, au moment où le soleil pénétra jusqu'à lui, fit entendre un cri rauque, comme pour se plaindre à Manette d'être dérangé avant son heure.
— Serait-ce par hasard de cet affreux perroquet que les dames de Puy-Verdon ont pris envie? dit Flavien.
— Ce perroquet ! s'écria Manette effrayée : le perroquet de Madame ! un vieux ami qui l'a vue naître, qui l'a vue mourir et qui verra peut-être mourir les jeunes gens qui sont ici! Sachez, monsieur le comte, que cet animal a appartenu à votre arrière-grand'mère , et qu'il a, d'après les papiers de la famille, plus de cent ans révolus.
— Ah! mais, dit Thierray en étant son chapeau, ceci devient intéressant. Monsieur le centenaire (et ici il salua profondément le perroquet), permettez-moi de vous présenter mon respect. Vous devez savoir bien des choses, et je gage que vous pourriez nous chanter la complainte sur la mort du maréchal de Saxe, que l'on vous apprit sans doute dans votre jeunesse.
— Hélas ! monsieur, répondit Manette, il a su tant de choses, qu'il ne se souvient plus de rien. Il ne parlait même plus depuis longtemps, lorsque...
— Eh bien, quoi? dit Flavien frappé de l'émotion de Manette.
— Attendez, monsieur le comte, répondit la vieille, il se secoue, il se gratte, il se rengorge, il va le dire, le seul mot nouveau qu'il ait appris, et dont il se souvienne aujourd'hui.— Allons, Jacot, puisqu'il faut que tu le dises!... Mes bons amis...
— Mes bons amis, dit d'une voix cassée et plaintive le perroquet, mes bons amis, je vais mourir!
— Voilà une triste parole! dit Flavien : qui donc la lui a apprise ?
— Hélas! monsieur!... dit Manette, Et ses yeux se remplirent de larmes.
— Allons, Crésus, dit Thierray, qui n'avait pas donné beaucoup d'attention au trouble de Manette, est-ce là l'objet de la convoitise de ces dames? Au fait, c'est sérieux, un oiseau centenaire, c'est un monument!
— Ces dames ont parlé d'oiseaux, de beaucoup d'oiseaux, dit Crésus.
— 11 n'y a pas d'autres oiseaux ici que celui-là! s'écria Manette irritée, et M. le comte ne le donnera pas ! Écoutez, écoutez ce qu'il dit, la pauvre bête !
— Je vais mourir! je vais mourir! répéta le perroquet avec une sorte de râle effrayant.
— Pilais, enfin, m'expliquerez-vous ce cri sinistre! dit Flavien.
— Vous ne le devinez pas, monsieur le comte?... Eh bien, sachez que, dans les trois derniers jours de sa vie, votre grand'tante, toute paralysée et tout agonisante, ne pouvait pas dire un autre mot que celui-là. Elle ne bougeait plus de son fauteuil. On ne pouvait la lever ni la
MONT-REVÉCHE.
couclier, on eût craint de la tuer en la touchant, tant elle était faible. Jacot, qui était habitué à être caressé par elle, tout étonné de ce qu'elle n'approchait plus de son perchoir, essayait de lui parler pour se faire remarquer: il ne pouvait plus, il ne savait plus dire un mot; mais, à force d'entendre sa maîtresse nous répéter d'un ton dolent : Mes bons amis, je rais mourir! il a cru qu'elle lui commandait d'apprendre ces mots-là, et, pour se faire caresser et affriander comme il en avait l'habitude, il s'est mis à les dire comme un écho. Cela a fait peur à Madame. On a emporté l'oiseau dans une autre chambre, mais il n'a pas désappris cette plainte, et, depuis six mois, il la dit aussitôt qu'il voit du monde. Eh bien, monsieur le comte, croyez-vous que les jeunes dames de Puy-Verdon trouveront cela bien réjouissant, et qu'elles ne feront pas tordre le cou à cette pauvre bête quand elles l'entendront parler ?
— Vous avez raison , Manette , dit Flavien , que ce récit avait attristé, bien qu'il n'eiJt vu sa grand'tante que quelques jours en toute sa vie, dans un voyage qu'elle avait fait à Paris pour un procès, ceci rentre dans la religion de famille, et je vous donne ce perroquet, avec charge d'en avoir soin à mes frais et dépens !
— Oh ! c'est inutile , monsieur. Cela a été prévu dans le testament de madame la chanoinesse , et il y a une rente constituée pour moi comme pour lui.
— Eh ! c'est vrai, dit Flavien, je l'avais oublié; oui, oui , bonne Manette, en même temps que le sort de Gervais et le vôtre sont assurés, celui de Jacot est à l'abri des coups du sort... Thierray, salue encore ce centenaire; c'est un rentier, il jouit d'une pension de vingt-cinq francs de rente.
— 11 est plus riche que moi , dit Thierray. Es-tu bien sur que ce soit le même perroquet? ajouta-t-il à voix basse. Pour conserver la rente, comme celui-ci a une réputation de longévité , je gage qu'on le fera vivre deux ou trois sii;cles dans la famille Gervais, en lui substituant des individus de deux ou trois générations de son espèce.
— N'importe! dit Flavien. Manette, vous aimez cette maison, je le vois. Je mettrai dans mon contrat de vente que vous y demeurerez le reste de votre vie, ainsi que Jacot et Gervais.
— Merci, monsieur le comte ! Dieu vous bénira, dit la vieille en s'inclinant devant Flavien çt en donnant un baiser à Jacot.
Leurs vieilles têtes, en se rapprochant, présentèrent à l'œil de Thierray une ressemblance d'un comique et en même temps d'une tristesse extraordinaires. Malgré cette remarque, qui le fit sourire, il ne put se défendre d'une sorte d'attendrissement qu'il secoua vite en rappelant à Flavien l'objet de leur visite domiciliaire au salon.
— Cet ameublement, si complet et si bien conservé, lui dit-il, est un spécimen d'une rare homogénéité. Tout y porte la même date, Louis XVI, depuis les choses de fond jusqu'aux derniers accessoires, depuis les tentures, les boiseries et les tapis, jusqu'à la corbeille brodée en rubans au passer, la miniature de madame la dauphine et le soufflet en bois de rose. Décidément, le salon est, dans son genre, aussi précieux et aussi intéressant à examiner que le château , et je vois là une foule de petites merveilles qui ont pu tenter les jeunes élégantes. Voyons, il faut en finir, si tu ne veux que ton bouquet du matin
arrive à midi, ce qui est une heure indue dans les annales des petits soins.
— Viens ici, Crésus, dit Flavien en posant le pommeau de sa cravache contre l'oreille rouge du groom. Tu as parlé d'oiseaux ; il y en a sur cet écran. Est-ce cela ?
— Non, monsieur le comte, dit Crésus, ces dames ont dit comme ça : « Les oiseaux , les jolis petits oiseaux qui sont sur la table ! n
— Il n'y a ni cage ni petits oiseaux sur ces tables, dit Thierray en faisant de l'œil le tour de la chambre.
— Et il n'y en a jamais eu, dit Manette. Madame n'aimait et ne supportait que le perroquet.
— Étaient-ce des oiseaux vivants, ou des oiseaux en peinture ? dit Thierray à Crésus.
— Dame ! je ne sais pas, répondit-il en se grattant l'oreille ; ça devait être vivant, car on a parlé comme d'un bruit qui s'entendait.
— Ah! dit Thierray, la chose s'éclaircit, et vos actions montent , monsieur Crésus ; vous êtes fort intelligent, et vous écoutez ce qui se dit à la portée de vos longues oreilles. — Tiens! ce doit être cette montre à répétition, dit-il à Flavien : il y a des oiseaux en or vert guilloché sur le fond d'or jauue de la boîte, et cela est d'un travail exquis.
Crésus rêva et dit d'un ton capable :
— Non , monsieur, ça n'est pas encore ça. Mademoiselle Éveline a dit : « Je le mettrais au salon, car il n'y aurait pas de place dans ma chambre; » et je pense, monsieur, que la chambre de Mademoiselle serait bien assez grande...
— Pour contenir une montre de la grosseur d'un oignon ! Vous êtes un grand logicien , monsieur Crésus, et vos moindres paroles sont des traits de lumière. Vous nous avez révélé que l'objet en question appartenait au genre masculin et faisait du bruit : donc, ce n'est ni une montre ni une horloge, mais ce peut être un coucou ou un tourne-broche. :
— Ou un instrument de musique, dit Flavien.
— Monsieur le comte brûle! dit enfin Manette, qui savait fort bien de quoi il s'agissait, et qui avait espéré qu'on ne le découvrirait pas, car cette recherche lui avait paru d'abord une profanation. Mais l'espoir de rester au château l'avait radoucie, et dès lors elle désirait complaire à son jeune maître.
— Pardié! s'écria Crésus, si vous étiez là quand on a regardé la chose, ce n'est pas malin, à vous, de la deviner, mère Manette... Mais, tout de même, vous me volez cent bons francs; car, sans moi, vous n'auriez rien dit.
— 11 a raison, dit Flavien. Manette, ne dites rien. Cherche, Crésus, cherche ! ton idée t'appartient.
Crésus se mit à fureter avec le flair d'un valet curieux et la précaution d'un paysan méfiant. Enfin, il découvrit, dans l'angle le plus obscur du salon, derrière les fauteuils qui lui formaient une barrière, un grand meubl? oblong couvert d'une toile verte. 11 souleva doucement cette toile et trouva en dessous une couverture de laine.
— C'est un lit! fit-il.
Et il laissa retomber la couverture. Mais , se ravisant, il la souleva de nouveau et découvrit un bois noir lisse comme de l'ébène, bordé d'une large raie dorée. Une clef s'offrit sous sa main.
— C'est un coffre, dit-iL Peut-on l'ouvrir?
ss
MONT-UEYÈCHE.
Sur un signe anirmalif de Flavien, il Yeje4^à ies couvertures, tourna la clef et essaya de lever le couvercle. Le couvercle résista. Alors, comme un' cliai qui towne autour d'un fromage pour savoir par où l 'entamer, il se pencha à droite et à gauche ; puis, découvrant un onglet, il lira la planche de sa rainure et se trouva en face d'un clavier placé dans des parois d'un ïftrmillou aussi beau que la plus belle laque chinoise, et ïout fehaussé de dorures sur bois.
— C'est ça! s'écria-t-il, c'est vmie sonnerie conimé -celles qu'il y a au château de Puy-Verdon ; seulement, les grandes claquettes, qui sont blanches là-bas, sont noires ici, et les petites, au lieu d'être noires, se trouvent être blanches... Et puis il y a deu.x sonneries, ajouta-t-ilen faisant remarquer qu'il y avait un double clavier; et ça reud un bruit, dit-il encore en posant ses gros doigts spatules sur les touches d'ébène. ■; .^ iiip /î, ni n'i'
— Eh bien, c'est un clavecin, un clavetrn!'én!bWn-état, chose rare aujourd'hui, dit Thierray eniessayant ieB'ola^ viers. C'est un meuble curieux et précieux, en effet, un rharmant cadeau à offrir à des personhes de goût... Mais rien ne prouve que ce soit cela i Marietteiiie dites Wen. M. Crésus a parlé de tables, d'oiseaux, et il faut qu'il les trouve, s'il veut loucher tout à l'heure le capital de cinq louis. : ildvffBO nof mi'i) iib n fivôT ?,ii.- .;;
— Oh ! il faudra bierr les trouver, dit Crésus, dont la figure épaisse, appartenant au type calmouk, s'était illuminée d'une certaine intelligence à l'idée de l'or. ni' -,
Et ii tourna et chercha si bien, qu'il souleva le couvercle anguleux du clavecin, l'appuya sur son bâton rouge, admira le dessous du couvercle qui était peint on vermillon, verni et doré comme le tabernacle du clavier, et enfin découvrit ïiux yeux charmés de. Tbiernay l'intérieur d'un des plus coquets et des plus riches instruments du xvui' siècle : les cordes de laiton, fines comme dis cheveux, résonnant, sur leurs petits becs de plume, le mécanisme naïf de l'instrument centenaire, dont la voix avait quelque rapport avec celle du perroquet, et, enfin, la table d'harmonie, ce fin morceau des artistes luthiers d'avant la Révolution , planchette de sapin mince comme une feuille de papier, lisse comme du satin et couverte de peintures mates aux teintes éblouissantes de pourpre et d'azur. Des arabesques d'une charmante fantaisie entouraient l'ouverture circulaire par où le son tentait de se répercuter dans la boite inférieure. Des feuillages verts s'enroulaient gracieusement autour d'une couronne d'étoiles d'or sur un fond de cobalt ; et, pour consommer le triomphe de Crésus, partout, sous la trame dorée des cordes métalliques, couraient et voltigeaient de beaux oiseaux fantastiques aux vives couleurs, au bec «t aux pattes d'argent , becquetant des fleurs splondides et faisant mine d'ajouter, par leur ramage, aux harmonies évoquées sur le clavier.
— Allons, c'est un bijou, dit Thierrax àl'lavion, et une curiosité de prix. Dans notre siècle d'utilité et de réalité, on a perfectionné la sonorité, on a atteint la soUdité; mais, dans l'heureux temps auquel remonte celle machine coquette, l'imaginatiou suppléait aux jouissances de l'oreille, et les yeux charmés rêvaient des concerts d'oiseaux célestes qui chantaient dans l'àme plus que dans le tympan. Eh ! mon Dieu, la voix humaine étaitclle moins belle pour être accompagnée par ces sons
grêlés, et la pensée rnosicale des maîtres étaît-elle moSn'fe puissante et moins sublime pour n'avoir pas à son sers'icè toutes les puissances de la matière?';' •" '^' ^^■'■■<-t- i'"!
Pendant que Thierray dissertait ainsi, 'FlBviëifr; tot^t'en l'écoulant avec un certain intérêt, versait la gratification à Crésus et donnait des ordres à Manette. Deux heures après, il était h la\ille, où il bouleversait l'esprit positif du notaire on OKigeant de lui la bizarre rédaction de fade qu'il était impatient d'envoyer à M. Dutertre sous forme de courtoise plaisanterie; et Thierray, monté sur lin des beaux 'Chevaux détachés des éouries de Piiy-Verdon, escortait au pas une charrette bu le clavecin , soigneusement posé sur des matelas, cheminait vers Puy- \ erdon, traîné par l'impassible César.
Thierray arriva à dix heures du matin, désireux de rie rencontrer aucune des dames Dutertre avant d'avoir pu installer le clavecin dans le salon. Invité h déjeuner dès la veille par Dutertre, il était parfaitement en règle visà-vis des bienséances. Dutertre ëtait sorti avec sa femme dans la campagne. Éveline et Nathalie, réparant le déficit qu'une longue veillée avait apporté dans leur repos, dor- ■niaieut encore. Benjamine, levée depuis longteinps, avait été soigner la volièi-e. Thierray se trouva seul dans la cour avec la figure sérieuse et légèrement éionnée d'Amé- ■dée Dutertrô.^ ,n,vo. :'!'•;; •:;:! ni oixicbiun ait u,3I(u,izm ni
Après avoir' ^écouté rexplîft3tirsh"né<îePsaîl-è;"ftînéHëe', souple et robuste, malgré l'apparente délicatesse de son organisation, mit basson habit, passa une blouse, 'sauta sur la charrette, enleva les matelas, et, ne voulant pas se fier aux mains rudes des serviteurs, aida Thierray à transporter jusqu'au salon l'instrument volumineux, mais léger, sans faire une égratignnre aux vei'uis merveilleusement intacts que Thierray aVart-eu soin d'envelopper de vieux numéros de M Quotidienne, seul journal auquel la chanoinesse eût été abonnéel
En se livrant de concert^vec A,médôe à ce petit travail, en l'aidant à enlever les quelques grains de poussière et les bouts de ficelle qui eussent pu nuire à l'éclat du coup d'œil; enfin, en le suivant dans sa chambre pour brosser son habit et laver ses mains, Thierray, toujours chercheur et soupçonneux, s'était rapidement posé ce problème :
— Voici un fort joli garçon. Ses yeux sont des flammes douces, ses dents sont des perles, ses muscles sont d'acier, ses formes sont élégantes, ses manières et son extérieur sont d'un homme parfaitement élevé'. Il parle ])eu, mais sa physionomie et sa prononciation disent qu'il est intelligent et distingué ; Gervais raconte qu'il a été élevé ici comme l'enfant de la maison, que M. Dutertre l'aime comme son fils, et se fie à lui par-dessus tout ; qu'il s'est adonné à l'étude de l'agriculture, et qu'il surveille et dirige en grand les vastes exploitations territoriales de son oncle. Donc, c'est un homme charmant que l'on peut ranger, chose rare, dans la catégorie des hommes utiles. Les femmes aiment-elles les hommes utiles ? Non ! mais elles aiment les hommes charmants. Donc, celui-ci doit être aimé céans d'une ou de plusieurs femmes, et il est aimé en raison du degré de charme qui l'emporte en lui sur l'utile. Quel est ce degré, s'il existe?
Et, tout en échangeant quelques mots de conversation générale avec Amédée, en regardant avec une attention pénétrante tous ses mouvements, ioutes ses expressions
MONT-R'ETfiGIIE.
de pliysionomie, il le trouva si calme, si simple, si à propos dans toutes choses, qu'il ne sut que penseï'.
— S'il était passionné, comme sa mélancolie l'indique, se disait-il, l'équilibre serait détruit; l'homme qu'on doit aimer l'emporterait de cent degrés sur l'homme qu'on doit estimer. Mais cette mélancolie n'est peut-être qu'une affaire de tempérament.
Il jeta un coup d'oeil sur l'intérieur du pavillon carré qu'habitait son jeune hôte; il était, conformément à l'opulence de la famille, aussi richement décoré et meublé que possible chez un jeune homme modeste et laborieux. Mais on devinait une sorte d'effort pour s'abstenir des jouissances d'un luxe qui ne lui appartenait pas. Amédée n'avait rien. Son père n'avait pas fait de bonnes affaires. Il était mort endetté. Duterlre avait tout payé; il avait élevé l'orphelin avec soin, avec tendresse, mais dans des tendances au but sérieux du travail. Amédée n'apportait donc que son travail dans le budget de la famille, travail intelligent, assidu, dévoué, mais qu'il ne considérait que comme l'acquit d'une dette sacrée, et en retour duquel il ne voulait accepter que le nécessaire. Ce nécessaire, dans les habitudes somptueuses au niveau desquelles il fallait bien se tenir un peu, eût été le superflu pour Thierray, qui était fort gêné, voulant mener la vie d'un homme du monde, et ne trouvant pas encore dans son talent les ressources nécessaires. Aussi, au premier abord, fut-il tenté de faire compliment à Amédée du bienêtre dont il paraissait jouir; mais tout aussitôt il devina que ces félicitations ne. lui seraient pas agréables.
A quoi, entre autres choses, le devina-t-il? A un morceau de gros savon-ponce que lui offrit le jeune homme pour se laver les mains. Le savon de l'ouvrier sur la tablette de marbre blanc d'une toilette garnie de porcelaines de Saxe! tout est révélation pour l'observateur attentif. Ce faible indice en disait assez. La toilette faisait partie du mobilier abondant et superbe de la maison. Le savon rentrait dans la dépense personnelle et journalière d'Amédée. Du savon pierreux à de si belles mains! 11 y avait là, selon Thierray, une parcimonie qui sentait l'abnégation héroïque ; car on tient à ses mains quand on les, a charmantes, quand on a vingt-cinq ans et quand on demeure dans une maison où il y a quatre paires de beaux yeux pour les apprécier.
— Voilà une complication ! pensa Thierray. L'homme vertueux l'einporte sur l'homme charmant comme sur l'homme utile. Les femmes aiment-elles les hommes vertueux? Oui, si la passion l'emporte sur ces trois faces de
,' l'individu. L'homme passionné est le roi naturel de la , création. — Vous cultivez le lépidoptère? dit-il en riant et
en jetant un coup d'oeil sur une pile de cartons bien
rangés, aux flancs desquels on lisait : Argyiinis, — Polyomates, — Vanesses, etc.
— J'aime les papillons, répondit Amédée en souriant comme im enfant pris en faute.
— Mais vous avez bien raison! C'est une passion que j'aurais si j'avais le bonheur d'habiter la campagne. Et puis c'est un moyen de faire la cour aux femmes.
— Vous croyez? dit Amédée avec un sourire trèsfroid.
-— Oui, à la campagne, les femmes, qui sont partout essentiellement artistes, aiment les richesses, les beautés, les caprices diàrmants de la nature : je parie qu'ici
toutes \eà damés aiment les papillons et vous en demandent.
— Non, pas toutes, répondit nonchalamment Amédéel
— Nous nous renfermons dans l'impénélrabilitë, pensa Thierray, nous avons un secret de cœur. Dans une heure je saurai laquelle des dames Duterlre aime les papillons.
— Amédée ! Amédée ! ton fdet, vite! cria de la pelouse une voix de femme aussi forte que celle d'un petit garçon. Un flambi: superbe, Jà, sur le jasmin de ta fenêtre!
Thierray courut à la fenêtre et vit Benjamine sur la pelouse. Eil' le voyant , elle sourit, piais ne se .troubla ]ioint, et lui dit avec la franchise et l'absence de timidité d'un véritable enfant :
/^Ah! bonjour monsieur; comment vous portez-vous? Thierray lui rendit presque paternellement son salut.
— Dites donc à Amédée, reprit la jeune fille, que les papillons se poseront bientôt sur son nez, ati t^âiri.dlônt il leur fait la chasse. •..".; '■.. .-..' "Amédée s'approcha tranquillement' d'éià fenêtre et lui jeta son filet en souriant. Elle le ramassa, courut après le papillon et disparut avec lui dans les massifs d'arbustes en fleurs. '■' ^'"^"' ^oinu:-) ?:niQ\iio) oyfi'.rnA aib ,i;jO —
Amédée était aussi calme qu*auparavant.
— Allons! elles sont deux qui aiment les papillons, pensa Thierray.
La cloche sonna le déjeuner.
— C'est le premier coup, dit Amédée. Nous avons ^encore une demi-heure avant le second. Voulez-vous que nous fassions un four de jardin?
— Volontiers, dit Thierray. — Si entre le premier et le second coup de cloche je ne devine pas ton secret, à toi, disait Thierray intérieurement, mon jugement est un 'sot et un flâneur. — D'autant plus, ajouta-t-il en s'adressant à lui, que je voudrais me munir d'un objet indispensable pour couronner ma mission ici.
— Que vous faut-il ? dit Amédée.
— Un bouquet, fût-il d'herbes des champs, pour placer sur le pupitre du clavecin que je suis chargé de présenter. C'est une galanterie bien usée, n'est-ce pas? mais, ici, ce n'est pas même une galanterie. C'est une simple étiquette à. placer sur un objet, comme pour dire, de la part de mon ami M. de Saulges : « Je vous ai vendu ma propriété; mais je me suis réservé cette bagatelle pour avoir à vous l'offrir. »
— Fort bien, répondit Amédée. Allons dire au jardinier en chef de nous faire un bouquet. --^
— Quoi! vous faites faire vos bouquets par les jardiniers, ici, quand vous avez la liberté et le bonheur de pouvoir les faire vouS-mêHie?
— Mais un bouquet équivalant à un écriteau, ce n'est plus un bouquet.
— Qui sait? dit Thierray en examinant son hôte; j'ai peut-être des instructions secrètes. Sous cet écriteau affiché à tous les yeux, l'ami dont je suis l'ambassadeur veut peut-être cacher un hommage, et je vous avoue que je ne sais rien d'intéressant et d'amusant comme de composer un bouquet pour une femme, même quandon n'agit que par procuration.
MONT-REVÊCIIE.
— Pour une femme? objecta Amédée toujours calme, ou maître de lui-même. Vous m'aviez dit que ce présent était offert aux dames de Puy-Verdon, et j'avais compris que c'était, comme le bouquet, une offrande collective. ■Toutes jouent du piano.
— Mais qui en joue le mieux?
— Sans contredit, c'est Éveline.
— Flavien n'en sait probablement rien, ditThierray en l'observant, et je vous avoue que je ne sais pas à laquelle de ces dames il a pensé en particulier.
— Je crois qu'il n'a pensé à aucune, mais à toutes, répondit un peu sèchement Amédée.
— Vous avez raison, ditThierray, et vous me donnez une leçon de convenances. 11 est évident que Flavien ne peut se permettre d'offrir un présent à aucune des demoiselles Dutertre en particulier. — J'ai dit une sottise, pensa-t-il, mais je l'ai fait exprès. J'ai éveillé un sentiment de jalousie. Reste à savoir s'il est collectif ou particulier. — Mais , reprit-il tout haut, l'hommage pourrait, sans inconvenance aucune, s'adresser à madame Dutertre exclusivement.
— Oui, dit Amédée toujours calme, mais dédaigneux, c'est un pot-de-vin offert par M. de Saulges à la femme de son acquéreur. '•>'!. A
— Oh ! que vous êtes positif! s'écria Thierray ; appeler une attention exquise du nom brutal et malsonnant de pot-de-vin ! 11 me semble que je vois du vin bleu dans un pot de faïence égueulé s'approcher des lèvres pures de madame Dutertre !
Thierray remarqua que la figure d'Amédée ne faisait pas un pli. Mais il crut voir qu'à la pensée des lèvres d'Olympe, les siennes devenaient pâles comme l'était habituellement le reste de son visage. Cependant sa voix ne trahit aucune émotion en disant :
— Si nous causons toujours, nous ne ferons pas le bouquet. Tenez, voilà mon sécateur, commencez.
— Si j'étais sûr, reprit impitoyablement Thierray, que le clavecin et le bouquet fussent spécialement offerts à madame Dutertre, je vous demanderais quelles sont les fleurs qu'elle préfère.
— Et je vous répondrais que je n'en sais rien, dit Amédée. Je crois que ma tante aime toutes les fleurs.
Ce mot ma tanie fut prononcé d'un ton de domesticité si chaste et si respectueux, que les soupçons de Thierray furent écartés.
— On n'aime pas sa tante, pcnsa-l-il, même quand elle n'est que la femme de notre oncle... C'est une sorte d'inceste. Pourtant on aime bien la cousine, qui est la fille de notre oncle... et on épouse l'une et l'autre avec ou sans dispense du pape. Voyons donc! nous n'avons pas encore nommé la troisième cousine. — Sur mon honneur, reprit-il en s'adressant à Amédée, je vous jure que, si mon ami a une intention particulière, je n'en suis pas le confident. J'ai parlé pour parler, comme les oiseaux chantent pour chanter, parce que le ciel est beau et que les arbres sont verts. Je dois donc m'en remettre à votre opinion, qui est la plus sensée. Le bouquet doit être collectif, et nqus devons le prouver, en réunissant toutes les fleurs qui plaisent à toutes les belles hôtesses de Puy-Verdon.
— Voilà un monsieur très-bavard, pensait Amédée.
— Donc , reprit Thierray , prenons des œillets pour madame Dutertre, elle doit aimer les œillets.
— Pourquoi?
— C'est une ^idée que j'ai! des roses pompons pour mademoiselle Caroline; un peu de tout pour mademoiselle Éveline; et pour mademoiselle Nathalie, que réservons-nous?
Le bout d'une baguette que tenait négligemment Amédée toucha, .soit à dessein, soit au hasard, une ortie qui perçait le gazon à ses pieds.
— Oh! oh! se dit Thierray, celle-là, il la déteste.
Le second coup du déjeuner sonna. Amédée, qui paraissait supporter plutôt qu'écouter Thierray, tressaillit et parut impatient de retourner vers la maison. Ce pouvait être une commotion naturelle sur des nerfs délicats : il pouvait aussi avoir faim ; mais Thierray voulut s'attribuer la victoire d'avoir au moins découvert quelque chose.
— 11 y a dans cette maison, pensa-t-il, des bruits qui le font frissonner et quelqu'un qui l'attire irrésistiblement. Donc, il est passionne plus qu'il n'est utile et vertueux. Il aime Benjamine comme sa sœur, il respecte Olympe, il abhorre Nathalie... C'est donc Éveline qu'il aime. Éveline doit aimer les papillons.
Cette circonstance, cette supposition, gratuite ou non, décida des sentiments et des pensées de Thierray pour tout le reste de la journée. 11 avait été amoureux à Paris, pendant quelques jours, de madame Dutertre, amoureux sans désir arrêté, sans ébranlement de cœur. L'assaut qu'il avait subi la veille, en s'imaginant qu'elle était grand'mère, les plaisanteries de Flavien, les siennes propres, avaient dépoétisé en lui cette brillante image; et puis Dutertre lui avait paru beau et respectable au milieu de sa famille. Son accueil était si cordial ! il inspirait tant d'estime et de reconnaissance à tous les gens du pays qui parlaient de lui! Thierray n'était corrompu qu'à la surface, par bravade, par affectation. Son cœur avait de la jeunesse, de la droiture, des instincts de religion sociale. Il s'abstint donc de faire attention, ce jour-là, à la victime qu'en riant il s'était choisie en quittant Paris; et, se sentant excité par la première idée de lutte qui lui tombait sous la main, il résolut d'être amoureux d'Éveline, au moins jusqu'au coucher du soleil, ne fût-ce que pour faire enrager Amédée,
On est beaucoup moins scrupuleux envers la fille d'un ami qu'envers sa femme, parce qu'on peut l'épou.ser si l'on arrive à la séduire ou seulement à la troubler; et, quand elle est riche autant que belle, la perspective n'a rien d'effrayant. Pourtant, si Thierray eût réfléchi ce matinlà, il se serait abstenu, car l'idée de s'enrichir par le mariage blessait toutes ses notions sur la dignité et la liberté de l'artiste.
Mais déjà Jules Thierray n'était plus l'homme qui avait quitté Paris trois jours auparavant. La campagne, le grand air, le soleil de septembre, l'aspect des vieux manoirs, le mouvement à travers les grands bois, les beaux jardins, les fleurs luxuriantes, et, plus que tout cela, l'indéfinissable influence que répand dans l'air qu'on respire la présence d'un groupe de femmes jeunes, belles, jolies, opulentes, et forcément plus avenantes à la campagne qu'à Paris, ne fût-ce que par devoir d'hospitalité ou par désœuvrement, c'était de quoi enivrer un peu cette tête vide et l'emporter hors du cerde rigide que lui avaient tracé la mode du septicisme et ses instincts de farouche indépendance.
Le succès d'Éveline sur Thierray fut fatalement favo-
MQNT-REVÉGIIE.
risé par l'attitude que prit, sans préméditation, madame Dutertre. Elle avait l'habitude, aussitôt que paraissait un étranger, et surtout un jeune homme, de s'effacer entièrement pour laisser briller les filles de son mari. A Paris, où elle se trouvait comme tête à tête au milieu du monde avec ce mari passionnément épris d'elle, elle redevenait elle-même et laissait percer une vive intelligence. Mais, dévouée à ses devoirs avant tout, elle ne quittait presque jamais la campagne et la famille. Aussi n'était-elle pas brillante d'habitude. Thierray ne l'avait vue que dans un de ces rares intervalles où elle ne craignait pas d'exciter de funestes rivalités. Quand il la trouva si réservée, si peu communicative, si sobre de se faire voir et entendre, bien qu'il reconnût qu'elle était encore plus belle que ses filles d'adoption, il la jugea guindée.
— Je ne m'étais pas trompé sur sa jeunesse et sur sa beauté, se dit-il ; mais je m'étais fait illusion sur son esprit et sa grâce. C'est une vaniteuse indolente qui s'admire elle-même et se croit dispensée d'être aimable.
Personne ne songea à entrer au salon avant de se mettre à table, le repas était servi, Dutertre avait faim. Thierray put aller déposer le bouquet sur le clavecin sans être observé.
Olympe et Benjamine étaient habillées de môme, en rose. La belle-mère avait dû céder aux désirs de l'enfant, qui prétendait fêter par là l'arrivée de son père chéri, et dont la passion était de copier les vêtements d'Olympe avec autant de soin que ses sœurs en mettaient à s'en éloigner. Aussi, Nathalie arriva-t-elle l'avant -dernière, avec une toilette bleu céleste, très-belle, mais très-mélancolique; et Éveline la dernière, avec une robe de foulard bariolée de fleurs et couverte de rubans chatoyants. Chez elle, la profusion et la fantaisie n'excluaient pas le goût. Elle était éblouissante de parure en ayant l'air de s'être arrangée à la hâte et au hasard.
Cette toilette étourdit Thierray.
— Est-elle toujours ainsi, se dit-il, ou suis-je pour quelque chose dans cette gracieuseté?
Il ne passa pas cinq minutes auprès d'elle, car il arriva précisément qu'elle vint occuper la place restée vide à son côté, sans trouver moyen de lui prouver par ses observations qu'il appréciait sa science et en goûtait les raffinements. Il y avait plusieurs autres commensaux, arrivés pour saluer l'arrivée de Dutertre. Le déjeuner était assez bruyant, à cause du mouvement des valets, de la sonorité de la vaste salle en boiserie, de la gaieté communicative de l'amphitryon et du mouvement incessant de Benjamine. Grâce à ces circonstances, Thierray put bientôt lier une causerie assez animée avec sa voisine.
Elle reçut d'abord avec moquerie les compliments adressés à sa toilette.
— Comment! monsieur, lui dit-elle, vous faites attention à nos chiffons? On nous avait dit que vous étiez un homme sérieux.
— Qui m'avait ainsi calomnié ? dit Thierray.
— Ah ! vous convenez, reprit Éveline, que, dès qu'on s'occupe de toilette, on perd le droit de prétendre au sérieux?
; — Non pas ! Il y a sérieux et sérieux, comme il y a toilette et toilette. Ne voir que la valeur ou l'éclat des choses, c'est être frivole ; mais apprécier le choix, l'arrangement, l'harmonie, c'est faire de l'art, et je déclare que vous êtes une grande artiste.
— Votre approbation doit me flatter, dit Éveline ; les romanciers ont besoin de s'y connaître pour peindre des types. Voyons, à quel caractère attribueriez-vous mon costume dans un de vos personnages ? Mes chiffons seraient-ils l'indice révélateur d'une âme fantasque ou profonde, courageuse ou timide ?
— 11 y aurait de tout cela, répondit Thierray, des contrastes piquants et des énigmes terribles dont on donnerait peut-être sa vie pour savoir le mot.
— Tais-toi donc! dit tgut bas Éveline à Nathalie, qui lui adressait la parole. J'écoute une déclaration. — Expliquezvous mieux, dit-elle en se retournant vers Thierray, et ne faites pas trop de littérature avec moi qui suis une fille de campagne. Dites tout bonnement ce que je suis, ce que je pense.
— Jusqu'à ce jour, vous n'avez rien aimé.
— Oh ! si fait : mon cheval !
— Vous en convenez, rien que votre cheval ?
— Oh ! mes parents, ma famille, cela va sans dire...
— Vous vous aimez encore plus vous-même.
— Mais vous me dites des injures, je crois, et je n'.aime que les compliments, je vous en avertis. h, nv.
— Je ne vous en ferai pas. Vous êtes peut-être une âme affreuse, un caractère détestable !
— Tu appelles cela une déclaration ? dit à Éveline Nathalie, qui écoutait.
Éveline éclata de rire et regarda Thierray en face.
— Et moi, je vous trouve charmant, dit-elle ; je vous en prie, recommencez.
— Cela vous amuse, dit Thierray, c'est dans l'ordre. Vous savez que vous avez des forces pour faire souffrir, et vous ferez beaucoup souffrir.
— Qui donc? les gens assez fous pour m'aimer?
— Ou pour vous le dire, répondit Thierray en serrant les lèvres d'une manière expressive.
— Conviens qu'il a un joli sourire, dit Éveline à Nathalie, pendant que Thierray répondait à son voisin de gauche.
— Allons, répondit Nathalie en haussant les épaules, te voilà éprise d'un sot ou d'un roué !
— Ou d'un roué ? reprit Éveline. S'il est amoureux de moi à la première vue, il est dans la première catégorie ; s'il l'est de ma belle-mère, et qu'il veuille se servir de moi comme d'écran, il est dans la seconde ; nous verrons bien !
Sur la fin du repas, Flavien arriva, et, sachant qu'on était encore à table, il passa par le perron du jardin dans le salon, admira le bon air que Thierray avait su donner à son offrande, et envoya tout doucement Crésus porter au cabinet de travail de Dutertre la procuration signée de sa main. Puis il se mit à faire le tour des jardins, ne voulant pas assister en provincial à son triomphe.
Le triomphe fut complet. D'une part , le charmant clavecin tant convoité par Éveline et si bien apprécié par Olympe ; de l'autre, le cordial et flatteur badinage de la procuration parafée et signée que le secrétaire de Dutertre lui apporta au milieu du salon : il y avait certes de quoi donner une bonne idée des manières du jeune gentilhomme, et ce fut encore mieux quand Crésus, appelé et questionné à l'incitation de Thierray, raconta à sa mode comment M. de Saulges«e'y était pris pour deviner ce qui pourrait être agréable aux dames de Puy-Verdon.
MONT-REVÈCHE.
Crésiis était, comme tous les grooms qui ont affaire à de bonnes gens, un enfant fort gâté. Éveline l'avait peutêtre un peu trop rabaissé au rôle de bouffon. Il en tirait une vanité, une audace singulières, et prenait pour autant de traits d'esprit les balourdises qu'elle lui faisait répéter. 11 s'étendit donc avec complaisance sur son office de devin àMont-Reveche, et 'n'oublia pks la gratification qu'il avait reçue.
— Allons, c'est un homme du pîus beau monde, dit Nathalie d'un air ironique.
— C'est un homme fort aimable, dit Olympe, qui voulait réparercette impertinence auprès de Thierray. Dans tous les mondes possibles, le désir d'être agréable est une qualité du fcœnr.
-^ Cest un bon voisin, et Voilà comme je les aime, dit Dutcrire. Confiance, c'est-à-dire honneur et loyauté.
— C'est un Charmant monsieur, dit Benjamine, il comprend mon papa-r'''^''^- ' ï^''^^' '-'l -'irto.Tutq.iioo ■■
— 'Puissance et prestige tî'é la ■richesse ! dit Thierray tout bas à Éveline; quand ce ne sont pas là des séduction's, ce sent encore des charmes.
— Ètes-vous riche, monsieur? dit Eveline avec une liberté d'interrogation qui confondit Thierray.
âUo^ Je n'&i et n'aurai probablement jamais rien, mademoiselle, répondit-il avec un empressement hautain.
— Eh bien, tant mieux! répondit-elle étourdiment. ■^'— Auriez-vous l'extrême bonté de m'expliqncr cette parole ?
— Ah ! vous savez que je suis une vivante énigme, Vous l'avez dit !
— Dois-je tâcher de deviner le sphinx ?
"i;/^ C^gt nie la prétention que de croire y arriver si »he!
— On apporta le café et des cigares. Madame Dutertre alluma le bout d'une cigarette en paille et fit mine de la fumer pour donner l'exemple à ses hôtes. Tous les hommes profitèrent de la permission, et, pendant qu'Olympe toussait à la dérobée ses trois bouffées d'étiquette hospitalière, Éveline prit un gros cigare et fuma comme un garçon au nez de Thierray avec l'intention presque évidente d'essayer sur lui l'effet de ses excentricités. Il ai fut choqué d'abord et ne se gêna point pour lui dire que c'était affreux. Elle jeta aussitôt son cigare, s'aiïm'.«a une demi-minute du trouble naïf qui s'empara de lui à cette concession inopinée, et alla chercher un antre cigare en disant:
— Vous aviez raison, celui-là était affreux. Est-ce que vous ne fumez-pas?
— Si fait, répondit-il en allumant son cigare à celui qu'elle venait d'allumer elle-même et qu'elle lui tendait familièrement, je fume sans cesse.
— ■ Vous avez tort 1
— Pourquoi?
■^ Afe ! si je vous explique toutes mes paroles, quand est-ce que vous commencerez à deviner mes pensées?
M. Duterlre passa près d'Évelino, lui ôta en souriant son cigare, le jata bien loin, malgré ses i<éclamations, et la laissa-eatiset avecT-hierray. ^-S^ 3i .j juj.UjLq iup
PeHdant que ces deux jeunes gens faisaient a'^'^â'ut'dè coquetteries, innocentes de la part d'Évetine, mais assez dangereuses pour Thierray, Nathalie, blessée de n'Être l'objet des attentions exclusives de personne, quitta le perron, où l'on fumait et causait à l'abri d'une vaste ten- (line d'étoffe de palmier, et s'enfonça dans les massifs de la pelouse. Insensiblement, perdue dans d'assez chagrines rêveries, elle s'éloigna dans le jardin anglais et se trouva tout à coup face à face avec Flavien.
Mais ce face à face ne troubla ni l'un ni l'autre. En marchant d'un pas lent et ineStlré, Nathalie n'avait pas éveillé Flavien, qui, assis sur un banc de gazon'et latÇfo un peu renversée contre la tige d'un platane, dormait du sommeil du justtî.' -t' ' ui
De Saulges avait ces besoins de repos subit et ctirti]Trét que les natures actives et robustes éprouvent et satisfont là où elles se trouvent, à moins qu'elles ne soient forcées de les combattre par un effort de la volonté. 11 s'était levé de grand matin, il avait fait six ou sept lieues de pa^^s au trot allongé d'un vigoureux cheval," il avait déjeuné à la hâte en repassant par Mont-Revêche, il était reparti sans songer à faire une sieste ; enfin il était las, il se 'tFOiivn(ft dans un lieu solitaire et frais, et, sans dessein prémédité, il dormait comme un roi, ou comme un paysan. ' '
Nathalie fut choquée de cette grossièreté, et, tournantlégèrement les talons sur la mousse discrète, elle s'éloigna avec mépris; mais, au bout de trois pas, celte réHexion l'arrêta :
— ]'ai menti hier au soir à Éveline en voulant lui faire croire que ce garçon était déjà épris d'Olympe. Il ne la connaît pas, il ne se soucie ni d'elle ni de nous. C'est, quant à nous, un cœur libre, une table rase. 11 vient ici pour vendre son domaine, preuve qu'il n'a aucun désir de conserver un pied-à-terre près de nous, aucim dessein d'épouser l'une de nous. Je dois donc le traiter comme un personnage sans conséquence, puisqu'il n'est pas enrôlé dans le corps des prétendants à ma dot. Il est riche, c'est un droit à mon estime. Je méprise les pauvres qui cajolent les ridicules et les travers d'une femme riche. Il n'a pas été frappé des charmes transcendants d'Olympe, puisqu'il dort au lieu de courir au-devant des remercîments qui l'attendent. Sa galanterie à l'endroit du clavecin est celle d'un homme qui apporte un cornet de bonbons à des petites filles. Sa confiance en mon père est le dédain seigneurial d'un patricien qui ne veut pas être en reste de procédés vis-à-vis d'un roturier. Décidément, M. de Saulges a du bon, et, par la raison que je ne lui plais pas, j'aimerais assez à lui plaire.
Elle se rapprocha, et, se tenant un peu en arrière du banc, de manière à voir le dormeur en profil et à iDouvoir disparaître derrière les massifs an moindre mouvement qu'il ferait pour s'éveiller, elle examina sa figure avec attention.
Flavien avait une de ces beautés fières et vaillantes qui flattent l'orgueil d'une souveraine; la taille élevée, les épaules larges, la ceinture fine, les traits admirablement dessinés, la chevelure blonde, épaisse, abondante; les mains grandes, mais blanches, et d'une belle forme; enfin. In vigueur et la fierté de*s antiques races équestres.
— 11 est trop beau ]iour ne pas être un peu bête, pensa Nathalie. Mais la nullité, chez ces êtres-là, est couverte d'un trop beau vernis de savoir-vivre jxiur qu'une femme
MONT-REVÉGHE.
ait à en rougir. On n'aime pas les gens pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils paraissent aux autres. La reine Élisajbeth eût pris ce noble seigneur pour un de ses grands officiers, et, quoi qu'en diseÉveline, je suis reine, je suis Elisabeth, je suis Anglaise par nature plus qu'on ne le pense... Comment plairais-je à ce grand vassal? comment le retiendrais-je ici, au moins tout le temps des vacances, ne fût-ce que pour n'être pas abandonnée au fretin des prétendants, pendant qu'Éveline jette déjà son dévolu sur le seul homme d'esprit de la société? Je suis aussi ,Ji»eJle dans mon gennç que M. Flavien dans le sien, et d'ime natiiire encore plus aristocratique, malgré mon origine bourgeoise. Là où celui-ci ne saurait que commander, je saurais régner. J'ai du talent, prestige infaillible sur ceux qui n'en ontpas.^Oui, mais je n'ai pas de coquetterie, et, dans ce temps-ci, il faut qu'une demoiselle fasse les avances pour se faire remarquer d'un homme qui n'aspire pas à une dot. Mais suis-je bien sûre de n'avoir pas de coquetterie? J'ai le désir d'être admirée, et la coquetterie, c'est l'esprit mis au service du besoin de plaire. L'esprit! Éyeliiieen a; mais, moi, j'ai dugénie, et je ne saurais pas m'en servir pour la satisfaction de mon amour-propre! Elle réfléchit encore longtemps. Je crois. Dieu lui pardonne! que, pendant cette orgueilleuse et grave méditation de Nathalie, il arriva à Flavien de ronfler un peu. Nathalie n'en fut point émue, et même cette pensée lui vint involontairement :
— Avec un mari qui ronflerait, on aurait tout de suite le droit de passer les nuits à écrire chez soi... Mais pourquoi no nous rccherche-t-il pas en mariage? pensa-t-elle. Nous sommes plus riches que lui. Il faut qu'il soit sans dettes, ou sans ambition, ou fiancé déjà,., ou encore, amoureux d'une femme mariée. Enfant que j'étais! avant tout, il faut savoir cela.
Elle cueillit une branche d'azalée, approcha derrière le ibanc^sur.la pointe du pied, la laissa tomber dans le chapeau de Flavien, qui était placé à côté de lui ; puis, se glissant comme une couleuvre dans les buissons, elle alla, d'un air fort tranquille, rejoindre le premier groupe qu'elle vit paraître sur la pelouse.
Flavien s'éveilla. Au moment de remettre son chapeau sur sa tête, il fit tomber la branche d'azalée; il l'examina un peu comme un chien de chasse flaire la piste d'un gibier suspect.
— C'est une déclaration, dit-il. Ces filles de province, comme ça s'ennuie! Voyons I
11 détacha une des fleurs qu'il mit à sa boutonnière, et froissa le reste de la branche qu'il fourra dans la poche de côté de son habit. Puis il se leva et prit le chemin du château, résolu, dans le désœuvrement de son propre cœur, à voir venir l'aventure.
11 n'avait pas fait trois pas, qu'il rencontra Caroline.
— Il n'y a, pensa-t-il, que les petites filles pour faire, en jouant, de pareils coups de tête. Elles appellent cela des espiègleries I
Mais Caroline, qui cherchait Nathalie, l'accosta avec sa manière accoutumée ;
— Bonjour, monsieur; comment vous portez-vous?
11 ne fallait que rencontrer ces beaux grands yeux vifs, hardis et tranquilles, pour ne pas douter un instant de SQU indifférence et de sa pureté. Aussi Flavien lui offrit-il son bras, qu'elle accepta sans embarras, pour retourner
vers saiïière,' un peu vaine d'être traitée comme une personne raisonnable, et s'etïorçant de régulariser son pas vagaljond, qui savait courir et non pas marcher.
En ce moment, Thierray, après s'être éloigné d'Éveline pour ne pas paraître d'une assiduité choquante, était revenu, comme naturellement, reprendre l'assaut avec elle. -i
— Mademoiselle, lui disait-il, aimez-vous les papillons?
— Je les déleste, répondit-elle. Ce sont les emblèmes de ma propre légèreté, et je ne demande qu'à me distraire de moi-même. '■
— Votre cousin Amédée aime beaucoup les papillons, mademoiselle.
— Ah! dit Évelinc avec son irréflexion accoutumée» c'est parce que sa tante lesaime! 'lo ,'J);o : n
Il s'en fallut de peu que cette parole imprudente n'éloignât subitement d'Évelihe l'hommage qu'elle prétendait accaparer. Thierray ne voyait encore, dans ses rapports avec le groupe féminin de Puy-Verdon, que le plaisir de tourmenter, d'effrayer, de supplanter, en passant, le rival qui lui tomberait sous la main. Ses yeux se portèrent rapidement sur Olympe et sur Amédée, qui échangeaient à voix basse quelques paroles dans un coin, debout l'un et l'autre. •. Jjjs.-.d moi;
Il n'y avait Tien de plus naturel que devoir ces deux personnes se consulter sur quelque détail d'intérieur avec cette sorte de petit mystère officiel qu'on affecte en pareille circonstance, pour ne pas troubler le loisir ou l'amusement des autres par un retour vers lés choses de la réalité. Mais Thierray, se croyant sur la voie d'une découverte importante, faillit oublier Eveline, qui, déjà, n'avait plus rien de mystérieux pour lui, pour courir après l'ombre d'un mystère nouveau. Il sentit passer en lui comme un vague frémissement de curiosité qu'Éveline prit pour un frisson de jalousie.
— Nathalie avait deviné juste, pensa-t-elle, M. Thierray est amoureux de ma belle-mère. Allons, c'est un combat à livrer, et je le livrerai. Il ne sera pas dit que cette jeune femme, à qui je permets d'accaparer le cœur de mon père, ne nous laissera pas un pauvre adorateur.
Elle fit si bien, que Thierray resta enchaîné à ses côtés, un peu préoccupé, un peu acerbe, un peu rebelle, mais, sinon retenu par un lien de fleurs, du moins empêtré dans un écheveau de soie. Flavien arriva, et, en recevant les remercîments et les éloges de la famille, il ne songea qu'à chercher dans les yeux de toutes les femmes qui se trouvaient là (car il était arrivé plusieurs voisines) la folle ou la railleuse qui avait jeté à sa tête , c'est-à-dire dans son chapeau, la branche d'azalée. Avant qu'il eût rencontré les yeux de Nathalie, celle-ci avait vu la fifiur à sa boutonnière, et s'était dit : , »■•. ■■ /.
— Ou il n'aime personne, ou il est facile à distraire. Avec une passion sérieuse, on ne se donne pas à la première venue, et cette fleur est sur lui comme un écriteau sur une maison à vendre ou à louer.
Elle prit un journal qu'elle fit mine de parcourir, et, quand Flavien, par un détour savant, trouva le moyen do venir la saluer, ellp était gi bien préparée à lui faire
MONT-REVÉCHE.
un accueil de glace, qu'après lui avoir souhaité fort gracieusement le bonjour, il s'éloigna en pensant :
— Certes, ce n'est pas de cette précieuse que je porte les couleurs à ma boutonnière!
Éveline causait avez tant d'animation sans même le voir, et Thierray l'absorbait si bien, que Flavien sourit en se disant que ce n'était pas celle-là non plus.
Quelque dame du voisinage? 11 ne s'en trouvait précisément pas une seule qui fût jolie, et on ne suppose jamais qu'un mystère de ce genre puisse cacher une figure ridicule ou déplaisante.
Restait madame Dutertre. Elle avait accueilli et remercié Flavien avec une cordialité gracieuse et calme; elle n'avait pas paru remarquer la fleur d'azalée. Pourquoi l'eiit-elle remarquée, si elle n'y était pour rien?
Mais tout d'un coup Flavien fit une remarque à son tour. Olympe avait, dans les plis de son jabot de dentelle, une fleur d'azalée toute semblable à la sienne et coupée fraîchement; car, on le sait, cette fleurnevit qu'un instant séparé de sa tige.
— Voyons ! se dit encore Flavien. — Mon cher voisin, dit-il à Dutertre, c'est donc une affaire faite , vous êtes propriétaire du petit domaine de Mont-Revèche. Je ne m'en occupe plus. Mais, ajouta-t-il en regardant madame Dutertre, Madame comprendra aussi bien que vous qu'il est des choses qu'on ne vend ni ne donne, des souvenirs de faqpille dont on ne se sépare pas. Ainsi le lit, la chambre, le petit castel, qui porte encore, pour ainsi dire, l'empreinte de ma vieille grand'tante, je n'ai jamais compté m'en dessaisir. Heureux aujourd'hui pourtant de détacher un échantillon de ce vieux mobilier, je l'ai mis à vos pieds, madame, ne sachant rien de plus précieux à vous offrir qu'une relique ainsi consacrée. Mais, comme je ne peux pas vous apporter la tour de Mont-Revêche pour la placer sur votre cheminée, permettez-moi de la garder pour moi. Aucune personne de votre famille ne voudrait habiter ce pauvre donjon si petit, si triste, si complètement isolé. Moi, je m'y trouve bien, je l'ai pris déjà en amitié, et je souffrirais de le voir habité par un fermier. Je vous livre, mon cher Dutertre, les bâtiments d'exploitation qui sont au bas du monticule ; mais je vous demande de me laisser sans regret ma colline de bruyère, mon fossé rempli de broussailles, et mon pied-à-terre de Mont-Revêche à côté de vous. Distrayez donc la valeur de cette habitation de celle que vous attribuez à la propriété entière.
— Elle est nulle, mon cher voisin, répondit Dutertre. Ces sortes de manoirs, qui ont une valeur historique ou artistique, n'en ont aucune dans les affaires de ce pays-ci, et passent par-dessus le marché dans les contrats d'achat et de vente, à moins qu'ils ne fournissent un local à l'exploitation agricole. Ce n'est point ici le cas : la ferme de Mont-Revêche est suffisante comme bâtiment, et votre donjon, qui ne serait pas volontiers habité par un fermier (vu sa réputation d'être hanté par les esprits), risquerait de tomber sous les outrages du temps. Nous ne distrairons donc rien de la valeur totale de la propriété, et vous garderez, vous, en toute propriété, la colline de Mont-Revêche et tout ce qu'elle comporte. A présent, laissez-moi vous dire que , dans notre marché , voilà ce qui m'enrichit le plus : c'est l'intention que vous avez de garder un pied-à-terre auprès de nous et de nous faire espé-
rer par là le séjour ou le retour d'un excellent voisin.
Madame Dutertre approuva son mari par un regard où Flavien crut voir de l'émotion, et un sourire cordial qui se changea pourtant en rougeur lorsqu'il lui baisa la main , après avoir serré chaleureusement celle de Dutertre.
Nathalie n'avait rien perdu decet entretien, qu'elle avait paru ne pas entendre. '''
— La partie est gagnée, se dit-elle, il restera. Un château pour une fleur, c'est assez chevaleresque.
Ht elle plaça à son corsage une fleur d'azalée qu'elle avait mise en réserve pour les besoins de l'aventure. Flavien n'y prit pas garde.
Eveline aussi avait ouvert l'oreille, et, comme elle ne s'obstinait pas, ainsi que Nathalie, à tenir les yeux baissés sur un journal, elle vit l'espèce detrouble enjoué et animé de Flavien, l'espèce de satisfaction tout à coup embarrassée d'Olympe. Un regard un peu trop hardi de ce dernier avait intimidé la jeune femme au milieu de sa candeur, et, chose étrange, Éveline, cette fille de dix-huit ans, ne comprenait pas la timidité. Elle pensa donc que Nathalie avait bien deviné et qu'une affaire de cœur ou de coquetterie s'engageait entre VcxceUent voisin et sa belle-mère.
Elle s'approcha de lui pour essayer l'efl^et d'une bordée au hasard.
— M. de Saulges n'est ni romanesque ni curieux, je le vois, dit-elle. On lui parle d'esprits, on lui apprend que son château est hanté, et il n'y fait pas la moindre attention.
— Est-ce quêtons les châteaux ne sont pas hantés? répondit Flavien. Tous ceux que j'ai habités ont leur légende. Le vôtre n'aurait-il pas la sienne?
— Oh ! il n'y a de spectres que dans les châteaux abandonnés, ou dans ceux qui sont encore habités par des nobles, dit Dutertre. La bourgeoisie réaliste a mis à la porte de chez elle le monde des rêves, et c'est grand dommage, convenez-en, mesdemoiselles !
— Mais vous ne nous dites pas, s'écria Thierray, la nature des apparitions de Mont-Revêche ! Cela m'intéresse, moi! Libre à M. de Saulges d'être blasé sur les légendes, puisqu'il en a autant que de châteaux à son service ; mais, moi qui ne possède pas le plus petit fragment de mâchicoulis, je serais fort curieux de savoir quelles aventures nous attendent dans les nuits d'automne du Morvan.
— Ah ! dit vivement Éveline, vous voyez bien que vous comptez prolonger votre séjour ici jusqu'aux nuits brumeuses d'octobre ou de novembre ! Quand je vous le disais !
Et, en même temps, elle regarda Flavien, qui regardait Olympe.
— Je l'espère bien ! dit M. Dutertre. Est-ce que nous n'avons pas formé le projet de courir et de chasser toute la saison, mon cher Thierray ? Je suis à vous pour cela, une fois par semaine, car je ne chasse que le gros gibier. Mais nous nous verrons plus souvent, je l'espère; tous les jours, si vous voulez! C'est ainsi que j'entends la vie de campagne. Pas d'invitation, pas de visite! Qu'on aille, qu'on vienne, qu'on soit les uns chez les autres comme dans la famille commune, et surtout que rien ne rappelle l'étiquette méfiante et la discrétion forcée de la vie de Paris.
MONT-REVÉGHE.
A huit jours de là, après une semaine de beau soleil, après des chasses magniliques, après des journées entières de promenades en voiture, de pêche ou d'équitation avec la famille Dutertre, Flavien et Thierray rentraient au manoir de Mont-Revêche entre onze heures et minuit. Le temps avait changé dans la soirée; le soleil s'était couché terne et voilé; la brise était restée assez tiède ; mais une petite pluie fine avait commencé à tomber.
En revenant à cheval côte à côte, de Puy-Verdon à Mont-Revêche, les deux amis s'étaient parlé à bâtons rompus, comme on peut parler au trot à l'anglaise, quand on ne le ralentit que pour monter une côte rapide ou descendre, dans l'obscurité, une pente dangereuse.
— Crésus ! avait dit Flavien au groom dans un de ces intervalles, vous ne partirez pas demain sans que je vous
voie. rio wr;
— C'est donc demain que je quitte Monsieur?
— A mon grand regret, certainement, monsieur Crésus I mais j'ai enfin trouvé, dans votre pays de sauvages, chevaux, domestique et voiture, et il est temps que je vous rende à vos fonctions auprès de mademoiselle Éveline, qui a bien "voulu se priver de vous pendant huit jours,
— Oh ! pardié ! elle peut bien se passer de moi tout le restant de sa vie, objecta philosophiquement Crésus, Elle a bien d'autres laquais que moi à ses ordres, et j'ai plus besoin d'elle qu'elle n'a besoin de moi.
— Ne rendez pas notre séparation trop déchirante, monsieur Crésus, en nous montrant les trésors de votre esprit, dit Thierray, et, puisqu'on n'a plus rien à vous dire, reprenez votre distance à douze têtes de cheval en arrière ; surtout comptez bien et qu'il n'y en ait pas une de moins.
— Sont-ils bêtes ! pensa Crésus. C'est égal, ça paye bien.
Et il opéra son mouvement de retraite à l'arrière-garde,
— 11 fait presque froid ce soir, dit Thierray,
— Non, c'est la campagne qui devient triste, répondit Flavien.
11 reprit le trot, et Thierray le suivit,
— Décidément, mon cher, dit Thierray, lorsqu'au bout de dix minutes ils se remirent au pas pour traverser un marécage, je ne suis pas né cavalier, le trot me fatigue. Je n'aime que le pas et le galop.
— Mais, mon très-cher, nous irons comme tu voudras. Règle l'allure, je le suivrai. Est-ce que par hasard tu te gênes avec moi ?
— Non ; mais, devant le monde, je te suis par amourpropre, et, quand nous sommes seuls, je te suis par habitude.
— Pourquoi mettrais-tu de l'amour-propre à cela ? Tu montes parfaitement bien.
— 11 est vrai qu'on ne met d'amour-propre que dans les choses qu'on ne fait pas bien, et c'est à cause de cela que j'ai la sottise d'en mettre dans l'équitation. Je l'ai apprise avec rage ; je me suis assoupli les muscles et assuré la main avec une rapidité étonnante. J'ai analysé l'étude du cheval assimilé à l'homme, et de l'homme assimilé au cheval, avec un sérieux formidable. J'ai dépensé plus de force physique et de volonté pour cette belle science que pour apprendre à penser et à écrire, le tout par amour-propre; et malgré tout, Éveline m'a dit ce soir une
grande vérité : « Vous nous jetez de la poudre aux yeux; vous avez bonne grâce, vous faites valoir votre montui-a; mais vous n'êtes pas vraiment solide, et, un beau jour, vous vous casserez le cou. »
— Était-ce une métaphore?
— Peut-être! Mais il en est de cela comme de tout le reste. Pour être homme de cheval, il faut avoir abordé le manège dès l'enfance, 11 faut être né, pour ainsi dire, à cheval, comme les enfants de famille et les grooms, comme les jeunes seigneurs et les enfants de ferme. Nous autres, descendants des races vouées au commerce, à la chicane, aux arts ou aux métiers, toute notre force, toute notre souplesse, toutes nos aptitudes, sont dans le cerveau ou dans la main. Nous naissons et grandissons dans la poussière des comptoirs, des bureaux ou des ateliers. Nos muscles s'y étiolent, notre sang s'y appauvrit, nous ne vivons plus que par les nerfs. Plus tard, si les séductions du loisir s'emparent de nous, nous sommes assez adroits et assez persévérants pour imiter les hommes de loisir dans nos goûts, dans nos manières, dans nos habitudes ; mais, pour un œil exercé, nous ne sommes jamais qu'une contrefaçon du patriciat, et les femmes ne s'y trompent guère, non plus que nous-mêmes, quand nous nous examinons de bonne foi,
— C'est possible, répondit Flavien. Peut-être même, à vouloir vous transformer ainsi, perdez-vous ce qui vous fait, en bien des points, supérieurs à nous,
— Quels sont donc, selon toi, mon cher ami, ces points de supériorité ?
— Tu les as signalés toi-même. Vous avez des nerfs, ce qui vous rend beaucoup plus aptes à vous emparer de la vie de civilisation que la puissance qui réside dans nos muscles, et qui relègue notre rôle au temps de la chevalerie. Vous vivez par le cerveau, par la souplesse de l'idée, la faculté du labeur persévérant, l'adresse de la main, toutes choses qui font peut-être l'animal moins beau, mais qui font, à coup sûr, l'homme plus fort. Ne vous plaignez donc pas, hommes du tiers ; vous n'êtes pas nés à cheval sur des chevaux, mais vous êtes nés à cheval sur le monde,
11 y avait loin, comme on voit, de cette conversation à celle de la chevauchée du bois de Boulogne, huit ou dix jours auparavant. Les rôles étaient intervertis entre ces deux jeunes gens. Chacun cédait l'avantage à l'autre, de bonne grâce. La jalousie était devenue épanchement ; la rivalité, concession. C'est que tous deux étaient amoureux, et que l'amour rend naïfs par moments, qu'il soit passion ou faiblesse, les cœurs les moins disposés à s'avouer vaincus.
Cependant, aucune confidence n'avait été échangée entre eux, Flavien mettait un soin extrême à ne jamais prononcer devant Thierray le nom qui le préoccupait, et Thierray, en parlant sans cesse d'Éveline , n'en avait encore jamais parlé sérieusement.
Le silence de la nuit était profond lorsqu'ils montèrent la colline de Mont-Revêche. La chouette logée dans le donjon faisait seule entendre son cri aigre-doux. La lune pâle paraissait à travers la pluie fine, comme une lampe dans son globe de verre mat.
— Quel paysage mélancolique! dit Thierray; c'est une nuit d'Ecosse, une nuit à apparitions.
— A propos, dit Flavien, as-tu fini par savoir quelle
MONT-REVÉCHE.
figure ont les revenants dé notre donjon? Je n'ai plus pensé à m'en informer.
— Éveline m'a conté cela ; mais elle est si moqueuse,
que je n'en crois rien.
Cela me fait songer à interroger
Crésus. — Avancez, riche Crésus, et dites-nous ce qui revient au château de Mont-Revêche.
' — Bah ! monsieur, c'est des bêtises ! répondit le groom morvandiot d'un ton sceptique.
— Il est possible que vous soyez un esprit fort, reprit Thierray; mais répondez à la question qu'on vous adresse, sans plus de commentaire.
— Eh ! mon Dieu, ils disent comme ça dans le pays qu'il y revient une dame.
— Jeune on vieille? dit Flavien.
^ Kh ! ça, on n'en sait rien ; on l'appelle la dame au loUp, parce qu'elle paraît avec un grand loup blanc qui la suit comme un chien.
— Vous vous abusez, monsieur Crésos, reprit Thierray, son loup est noir*
• — Non, monsieur, c'est son masque qui est noir. '■ — Nous y sommes, dit Thierray à Flavien : elle n'est suivie d'aucun quadrupède; mais elle a un masque de velours noir sur la figure. — Continuez, Crésus. Quelle ligure a-t-elle sous son masque ?
— • Ça dépend, monsieur. Quand elle est de bonne humeur, elle est toute jeune et assez gentille, qu'on dit. Quand elle est en colère, elle est vieille et laide comme un diable. Mais, quand elle veut faire mourir quelqu'un,- et qu'elle tire son masque, on voit une figure de mort desséché, et il faut partir dans la huitaine. Voilà ce qu'on dit ; mais c'est des fameuses bêtises.
— Tout cela est très-conforme à la version d'Éveline, dit Thierray en mettant pied à terre; car on était entré dans la cour du château. Eh bien, cette légende est jolie.
— Comment! vous n'êtes pas couché, Gervais? dit Flavien à son vieux serviteur, qui venait à sa rencontre. Je vous ai défendu de veiller pour m'attendre : ce service-là n'est plus de votre âge.
— Oh ! que M. le comte ne fasse pas attention, répondit le vieillard; c'est que je tiens à fermer la porte moimême derrière ces messieurs.
— Eh bien, croyez-vous que nous ne soyons pas assez grands garçons pour la fermer nous-mêmes? Au lit, au lit, ftion vieux brave I
— J'y vais, monsieur, répondit Gervais après avoir été tàter et palper la porte déjà fermée, avec une insistance singulière.
— C'est que nous ne saurions pas la fermer comme lui, da! dit Crésus à demi-voix à Thierray. Vous ne voyez pas qu'il fait une croix dessus avec ses doigts? Ah! vous parlez delà dame au loup! c'est lui qui gobe cette bêtise-là!
— Vraiment! dit Thierray. Écoutez donc ici, père Gervais. Est-ce que vous l'avez vue, vous?
— Qui donc, monsieur? dit Gervais tout ému.
— Eh ! la dame au loup !
— Oui, monsieur, répondit le bonhomme avec une grande assurance, et en faisant le signe de la croix. Puisqu'il vous plaît d'en parler et de la nommer, je ne suis pas un enfant pour en avoir peur. Je suis bon chrétien, Dieu merci! et je sais des- prières pour l'éloigner. Mais traitezmoi de fou et d'imbécile, si vous voulez, je l'ai vue comme
je vous vois, et justement là, à la place où vous êtes.
11 n'y avait pas à discuter devant une conviction si nettement posée. Aussi, ni Flavien ni Thierray n'y songèrent, et, plus curieux qu'épilogueurs, ils le pressèrent de questions.
— 11 est aisé de vous contenter, messieurs ; car cela n'est pas un conte, c'est une histoire... La dame Hélyelte de Mont-Revêche est morte ici en l'an 1665, et vous ver-^ rez son portrait dans le grenier quand vous voudrez. Eh bien, le costume qu'elle a dans son portrait, elle leport« encore; et le masque que vous verrez sur sa figure, ella ne le quitte pas pour se promener dans tes bois. Mais, quand il lui prend fantaisie d'entrer dans le dtâteau, elle l'ôte, et c'est alors qu'elle est nuisible.
— L'a-t-elle ôté devant vous? dit Thierray.
— Non, monsieur, elle n'en a pas eu le temps; je l'ai exorcisée, et elle s'est dissifiée en brouillard.
— Ainsi vous ne connaissez pas son visage?
— Non, Dieu merci! ' ,uv;iuij mie
— Mais vous ne nous avez'pas dit sori^histoire. Gervais frémit; mais, se remettant aussitôt :
— Je suis un vieux soldat, dit-il, et je n'étais pas plus poltron qu'un autre devant les Croates, qui m'ont fendu le cerveau à coups de sabre au passage du Mincio. Je peux donc me moquer d'une mauvaise âme en peine. Voilà l'histoire, messieurs; elle n'est pas longue, mais elle est vraie.
— La dame Hélyette de Mont-Revêche était amoureuse d'un croquant, dit Gervais : on dit un petit clerc de Clamecy. Pour se défaire de son mari, qui avait découvert son intrigue, elle donna dans la science du diable, dans les poisons, et elle montait dans le haut du donjon, où vous verrez ses fourneaux. Elle composa un breuvage qui fit mourir lentement monsieur son mari, Tranchelion de Mont-Revêche. Et, comme la chose lui réussit sans éveiller les soupçons de la justice, elle résolut d'épouser son amant le croquant ; mais elle apprit que le drôle était déjà marié dans le Rouergue, et elle s'apprêta à le faire mourir de la même façon. Or, comme elle était en train de souffler ses fourneaux d'enfer, une belle nuit, je ne sais quelle drogue, qu'elle versait dans la chaudière, lui sauta au visage et lui fit une brûlure effroyable. Cela fit du bruit. Le croquant eut l'éveil et quitta le pays. Madame Hélyette vécut seule et mourut vieille, ayant, depuis ce moment, toujours porté sur la figure ce qu'on appelait un loup, avec lequel elle voulut être enterrée, pour cacher jusque dans le tombeau la marque de son crime. Les paysans, qui sont ignorants et qui arrangent tout à leur idée, jouant sur le mot, prétendent qu'elle avait apprivoisé un grand vilain loup, à qui elle faisait dévorer ceux qui ne payaient pas la taille; qu'il a été enterré à ses pieds et qu'il revient avec elle; mais cela est faux, et je vous conte l'histoire exacte telle que je l'ai entendu raconter à madame la chanoinesse, qui la savait bien, la tenant du plus ancien curé des paroisses environnantes.
Gervais, ayant fini sa narration, fit encore gravement le signe de la croix, salua son maître et voulut se retirer.
— Attendez, Gervais, dit Flavien; n'exîste-t-il aucun
MQNT-REVÉGIIE.
document sur cette histoire dans les titres de la pro-
Non, monsieur, répondit Gervais. Vous y trouverez bien les noms, titres, contrais et ventes qui prouvent l'existence de madame Helyette et de M. Tranchelion ; mais de cette histoire, qui n'a e'té accréditée que par la rumeur publique, madame votre tante a eu beau chercher, il ne reste pas de traces.
— Sinon le portrait et les fourneaux , dit Thierray. Ma foi, je ne me coucherai pas sans les voir.
— Ni moi non plus, dit Flavien. Prêtez-nous votre lanterne, Gervais, car il doit pleuvoir dans le donjon.
— Non, monsieur le comte, le donjon est bien couvert. Mais je vais vous éclairer moi-même.
Et, avec une résolution qui contrastait avec ses croyances sujjérstitieuses, le bonhomme marcha devant eux, traversa la cour, monta l'escalier du donjon et ne s'arrêta que dans une sorte de grenier oi!i, parmi de vieux meubles, il trouva et leur montra les débris d'un alambic et les pièces d'un fourneau à expériences chimiques qui avait été noirci par le feu. Puis il toucha diverses toiles roulées, anciens portraits détachés de leurs cadres, qui ne portaient presque plus de traces de peinture sur leur trame usée, et' il en choisit une qui paraissait un peu mieux conservée.
— C'est elle! dit-il sans l'ouvrir.
— Emportons-la, dit Thierray, nous là verrons mieux au salon ; car, si cette figure est désagréable au bon Gervais, il est inutile de le contrarier et de le tenir éveillé plus longtemps.
Gervais salua en silence, conduisit ses maîtres au salon, alluma des bougies, leur fit remarquer qu'il y avait du feu, une bouilloire, du thé, du rhum, des citrons, des gâteaux, des cigares, et se retira fort calme, tandis que Crésus, après avoir rentré et pansé ses chevaux, regagnait aussi sa chambre en siiïlant avec insouciance.
— Voyons madame Hélyetle! dit Thierray en déroulant la toile. .
■ La' toile était un peu écaillée partout, un peu mangée aux rats dans les angles : néanmoins, madame Hélyetle était parfaitement visible, et la peinturé n'était pas trèsmauvaise. La dame était en amazone du temps de mademoiselle de Montpensier. Elle portait un chapeau de feutre mou avec une plume verte; son justaucorps chamois était serré d'une écharpe. Elle avait les cheveux bouclés comme naturellement, et ces cheveux étaient blonds; le cou, le menton et la main paraissaient jeunes; la bouche était charmante, vermeille et doucereuse; le masque noir cachait le reste. Sur le fond du tableau, on lisait en lettres dorées au pinceau le nom et la date que Gervais avait signalés avec exactitude.
— J'emporterai cette peinture et je la ferai restaurer, dit Flavien.
— Garde-t'en bien, Thierray , elle perdrait toute sa valeur, tout son caractère; fixons-la à la tenture avec des épingles, et nous lui trouverons un cadre en harmonie avec son air de vétusté.
• Ils trouvèrent sur la pelote de la chanoinesse des épingles qui avaient servi à la toilette de la chanoinesse, et madame Hélyette fut exhibée à la muraille. En ce moment, une voix rauque et plaintive prononça distinctement dans un angle de l'appartement :
—rWes bons amis, je vais mourir!
C'était le vieux jperroquet, qui, trompé parles lumières, procédait lentement à son réveil quotidien en faisant le gros dos et en répétant les paroles uniques de son vocabulaire.
— Quoi! cette affreuse bête est toujours ici? dit Flavien. Vraiment, tout est lugubre dans ce sombre Morvan et dans cette maussade demeure de Mont-Revèche!
— Pour le coup, dit Thierray en s'approchant de Jacot le centenaire, et en le grattant avec une sorte de complaisance, c'est toi qui as des nerfs, ce soir, mon cher ami. De quoi te plains-tu? Tu es dans un vieux château, petit, inais revêche au possible ; autour de toi, des terres que tu n'as pas Tennui et la déception de faire valoir, puisqu'elles sont vendues, et, de toutes les manières d'exploiter la propriété territoriale en France , c'est la seule que je comprenne et que je voudrais mettre en usage si Dieu m'avait affligé d'un patrimoine. Tu as, du haut de ton domaine, une vue magnifique, pour peu que tu veuilles monter les cent dix-sept marches de ton beffroi. Tes bois n'ont plus d'épines pour toi depuis que tu t'y promènes en amateur; mais ils ont toujours du gibier qu'on te prie en grâce de tuer pour sauver les sarrasins et les pommes dé terré d'alentour. Enfin, tu as des, reivenants dans ton château, une légende terrible, un portrait mystérieux, des fourneaux d'alchimiste et une voix de sibylle qui a appris des paroles de mort, tout exprès pour réjouir tes oreilles romantiques dans les nuits d'automne. Que diable te faut-il de plus? Si j'avais tout cela, moi, seulement pour un an^ je me referais le cœur et Timagination pour tout le reste de ma vie.
— Et qui t'empêche d,'y rester, Thierray? d'y rester un an, dix ans, toujours, si bon te semble? Voyons, ne veux-tu pas accepter mon château de.Mont-Revêche, à présent qu'il a été bien constaté qu'il n'avait aucune valeur commerciale, et qu'il pouvait entrer dans le contrat ou repter en dehors, sans rien changer aux conditions de la vente? .,. ^..
— Tu oublies, mon cher Flavien, que, pour habiter une masure comme celle-ci sans qu'elle vous tombe sur la tête, il faut au moins mille francs de réparation tous les ans, et qu'avec ma plume je me fais tout au plus six mille livres de rente, à la condition de travailler sans relâche. Tu crois donc que les vers rapportent quelque chose? Or, je fais, malgré moi, beaucoup de vers, et ma prose ne me dédommage pas du temps qu'ils me font perdre.
— Eh bien , gardons ce manoir à nous deux. Je me chargerai de l'entretenir, de l'étayer...
— Et les portes et fenêtres? dit Thierray. Du côté de la campagne, il y a économie; mais, sur le préau, c'est une ruche, une dentelle !
— Cela me regarde aussi, puisque je me suis imposé comme un devoir de rester propriétaire de la maison de ma tante. Faisons donc ce marché-là ; tu auras, ta vie durant, la jouissance nette de cette maison, sans aucune charge d'entretien ni d'impôts, et j'y viendrai de temps en temps philosopher ou fumer avec toi... Sais-tu faire du punch? Il y a là tout ce qu'il faut.
— Oui, je sais faire le punch ! Mais cette idée matérialiste qui te vient, ajouta Thierray en versant l'eau dansla théière, me ramène au sentiment dé la réalité. De quoi vivrais-je ici? Tu n'as pas la prétentiori. de me nourrir.
MONT-REVÉCHE.
Nous avons vendu nos terres (tu vois que je parle déjà en seigneur de Mont-Revêche), et je ne veux pas manger les pierres de mon donjon... Ah! attends! une idée! je connais déjà les moindres détails de mon habitation! . .
11 alla ouvrir un tiroir de bureau en bois de rose , et y prit un petit livre de pauvre apparence , un simple livre de cuisine, mais très-propre, et même parfumé à l'ambre, comme le contenu de tous les tiroirs de la chanoinesse. « Année 1846!... « dit-il, c'est l'année dernière. « Journal de la semaine... mémoire de Manette; dépense de table, 12 livres 6. sous... » Pas possible! pour une semaine ? Voyons donc ! cet ordinaire doit faire frémir ! « Menu du 10 septembre. » Tiens, c'est la date d'aujourd'hui. « Un poulet, une truite, une omelette soufflée... Menu du 11 : une carpe,' un perdreau, croquettes de riz... » Et les déjeuners, il n'en est pas question! Ah! j'y suis; les déjeuners se font avec les restes des dîners, du laitage, des œufs... Voyons donc : « Épices, savon , bougie... 1) Manette est un trésor de probité. Ma portière me compte ma bougie le double... Avec la nourriture, le chauffage, etc., etc., \0h, 102, 105 francs par mois... par an, un peu plus de douze cents livres...
— La terre de Mont-Revêche en rapportait deux mille, et ma tante faisait des économies.
— Vive Dieu ! et je ne vivrais pas ici comme Sancho dans son île ! Si fait ! Je passe l'hiver ici , Flavien ; je dépense vingt-cinq louis, et je retourne à Paris avec de l'embonpoint et trois volumes non mangés d'avance; ma fortune est faite... Et, si tu veux m'en croire, tu resteras avec moi; tu te reposeras du monde, tu rajeuniras ton sang et ton âme et tu épouseras une des demoiselles Dutertre pour faire une bonne fin.
— Laquelle me cèdes-tu? dit Flavien en riant. Ah ! que ton punch est fade! Est-ce Nathalie ou la Benjamine que tu me laisses?
— On dit que Nathalie fait des vers superbes.
— Pouah !
— Ah çà ! rappelle-toi donc que j'en fais, moi, et dissimule ton mépris.
— Eh ! mon cher, c'est à ton punch que je fais la grimace. J'aime les vers, et je sais que Nathalie les fait bien.
— Et elle est belle ! Un air de reine du x'' siècle !
— Des bandeaux nattés! Je déteste cela. ÏS 'importe, ses vers sont beaux.
Et Flavien bâilla.
— Tu les connais donc?
— De réputation.
— Je crois que tu préfères Benjamine.
— Pauvre petite fille! dit Flavien. Elle est adorable! Je la mettrais en pension jusqu'à sa majorité.
— .\lors, c'est donc Éveline ! Éveline l'amazone, la dame de mes pensées ?
— Je ne veux pas t'en dégoûter ; mais ma femme ne montera jamais à cheval : elle me rappellerait trop mes maîtresses.
— Alors. ..c'estdoncmadameDutertre, la belle Olympe?
— Mon cher ami, tu me parles mariage! Je ne peux pas épouser madame Dutertre!
— Mais tu peux IJaimer.
— Aimer, moi, une femme qui ne serait pas à moi ! Et mon besoin de domination, qu'en fais-tu?
— Je crois que c'est une prétention que tu as ; car tu es le caractère le moins emporté, le plus égal et le plus obligeant que je connaisse.
— Possible. Mais, ce qui me plaît, je veux le posséder; et ce que je possède , je ne veux pas le partager. Parlons de toi : il faut rester ici.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il faut épouser Éveline.
— Pourquoi encore ?
— Tu es amoureux d'elle.
— Me demandes-tu cela sérieusement ?
— Je ne te le demande pas, je te l'aflirmc.
— Flavien !...
— Tliierray !
— Est-ce que tu crois possible que je sois amoureux, après tout ce que je t'ai dit ?
— Oui.
— Je me serais donc trompé sur moi-même jusqu'à présent ?
— Non, tu t'es menti à toi-même.
— Oh ! oh !
— Oui, mon cher, j'ai des raisons pour brusquer tes détours d'esprit et tes mignardises de moquerie.
— Ah ! voyons ! quelles raisons?
— Une seule suffira, et c'est la meilleure : j'ai de l'estime, j'ai de l'amitié pour toi.
— Voici la première fois de ta vie que tu me dis cette bonne parole, et nous nous connaissons depuis trente ans!
— Oui ; mais il y a trente ans que tu sais que je t'aime, et il est môme fort inutile que je te le dise aujourd'hui.
— Pardonne-moi, Flavien, dit Thierray en lui tendant les mains avec effusion; mais je ne l'avais jamais cru.
— Vraiment? dit Flavien étonné. C'est mal, cela!
Et il hésita à lui prendre les mains; mais il fit réflexion, et, les lui serrant :
— Oui, tu es méfiant, dit-il, c'est-à-dire malheureux, je dois te pardonner.
— Que veux-tu! j'étais le fils de ton avoué. C'était si peu de chose que le fils d'un procureur de province dans les idées de ta noble famille! Nous avons fait ensemble nos premières études, mais il y avait aussi une distance d'âge entre nous. J'étais ton aîné de quatre ans; j'étais humilié de commencer si tard et d'être sur les mêmes bancs d'école avec un enfant à qui la fortune tenait lieu de précocité.
— J'aurais donc dû souffrir davantage, moi qui, parti du même point, restai si fort en arrière?
— J'avais la raison de mon âge et la volonté de ma race, voilà tout. Quand je sortis du collège, je te trouvai déjà homme, et, moi, je n'étais qu'un écolier mal habillé, gauche et honteux.
— Oui, on m'avait retiré du collège, où je ne faisais rien, et où tu te distinguais, pour me faire mener la vie de château, où j'appris l'escrime, l'équitation et l'art do nouer ma cravate. Tu m'admiras beaucoup, sans doute ?
— Je l'avoue, dit Thierray, j'eus honte de moi.
— C'est que, bien que beaucoup plus homme que moi, tu étais encore à bien des égards un enfant. Quant à moi , je l'étais tout à fait , et je méprisai ton latin et toa grec, que j'envie aujourd'hui.
MONT-REVÉGHE.
— Tu n'avais pas grande idée de moi et je le sentais. Jeté haïssais presque, et pourtant je t'enviais.
— Moi, voilà la différence, dit Flavien, et je m'en souviens bien, je t'aimais.
— Et pourquoi?
— Je n'en sais rien. Mes parents te trouvaient suffisant et sot. Cela me faisait de la peine, je savais que tu avais de l'esprit.
— Ce n'était donc pas seulement de la politesse, de l'aflabilité, ces manières de bon garçon que tu conservas toujours avec mol ?
— Non , c'était un besoin d'équité envers toi. Je t'aurais voulu moins savant et moins content de toi-même à certains égards; mais, quand on te refusait ce qui était dû à ton intelligence, à ta fierté, à ta droiture, j'étais révolté de cette injustice.
— Mais, depuis, Flavien, quand nous nous sommes retrouvés jeunes gens, et puis hommes faits, dans le monde , n'as-tu pas eu pour moi le sentiment de la protection plutôt que celui de la sympathie?
— J'ai eu l'un et l'autre, mon cher ami.
— Mais tu aurais dû me connaître assez pour savoir que cette idée d'être protégé par un homme...
— Moins instruit et moins intelligent que toi, te blessait, n'est-ce pas, c'est cela?
— Eh bien, oui, soyons francs. JN'as-tu pas sur moi d'autres avantages incontestables? Tu es beau comme un chasseur antique, et je suis maigre et noir comme un scribe. Tu es un noble comte, et je suis un croquant, moi, comme l'amant de madame Hélyette. Tu as la grâce et l'aisance qui font que tu causes souvent mieux que moi sans te donner aucune peine, tandis que je sue sang et eau, sans en avoir l'air, pour mettre un frein à une exaltation qu'on peut prendre pour de l'emphase, à une ironie qui pourrait être taxée d'impertinence. Tu es toujours dans la science de la mesure des mots, et je ne suis que dans celle de la mesure des idées. Tu vogues à ton aise dans le convenu; moi, j'y étouffe; enfin tu pourrais être un sot sans qu'on s'en doutât , et moi être traité en fou, en ayant beaucoup de raison. Donc, passe-moi la vanité d'avoir cru quelquefois que j'avais le fond et toi la forme. Aujourd'hui, tout tombe devant ta franchise, et je t'avoue que je me sens le plus petit de nous deux.
— Pourquoi donc, mon ami?
— Parce que tu viens de me dire une grande parole : /e t'ai toujours aimé! Et, moi qui en avais toujours douté, je sens que le cœur vaut mieux que l'esprit.
Thierray, en parlant ainsi, avait une larme au bord de la paupière. Il était moins bon réellement que Flavien ; mais il sentait plus vivement, et il réparait une vie de méfiance et de jalousie par une heure d'entraînement et d'effusion plus profonde qu'il n'était donné à Flavien de le lui rendre.
Pourtant ce dernier vit l'émotion de son compagnon et lui en sut gré.
— C'en est assez , ami , lui dit-il en lui prenant encore la main. Pardonnons-nous le passé, et disons-nous que nous nous sommes toujours estimés et protégés mutuellement. Dans les réunions de jeunes gens de mon espèce où je t'ai attiré, je t'ai sauvé, à ton insu, plus d'une méchante affaire. Dans les réunions de gens de lettres et
d'artistes où je t'ai suivi, je suis certain que tu m'as sauvé plus d'un ridicule. Ne soyons jamais hiuniliés de nous devoir une assistance mutuelle, et brûlons au feu de l'amitié toutes nos petitesses. A présent, continua-t-il, permets-moi de te parler de ton avenir. Il doit être beau. Tu n'es pas né pour aspirer péniblement à la fortune. 11 faut qu'elle vienne te trouver; tes goûts sont ceux d'un homme d'élégance, d'indépendance, de contemplation. Ton talent n'a pas besoin du stimulant de la misère. Loin de là, la misère le glacerait, car, si tu sais souffrir, tu ne sais pas renoncer. Sois donc riche, si tu le peux. Épouse mademoiselle Éveliiie Dutertre.
— Épouser une fille riche, arriver au luxe, à la liberté, à la satisfaction de tous mes appétits par une platitude ? Jamais!
— Depuis quand est-ce une platitude d'épouser une femme qu'on aime?
— Eh bien, oui, je l'aime, puisque tu l'as deviné, mais pas comme tu crois. J'en suis amoureux, je la désire passionnément; mais...
— Mais quoi ?
— Mais elle est coquette, et je la crains.
— C'est une coquetterie innocente.
— Qui peut devenir terrible, odieuse par conséquent à mes yeux, après m'avoir semblé charmante.
— Cependant cette fille est bonne au fond du cœur.
— C'est vrai! je vois que tu l'as observée mieux que je ne pensais. Mais j'ai peur d'elle. Que veux-tu que je te dise! Elle est blonde... blonde comme madame Hélyettel
Et Thierray, qui s'était retourné vers le portrait, tressaillit involontairement.
— Allons, poëte ! allons, rêveur! dit Flavien en riant, ne vas-tu pas imaginer une ressemblance sous ce masque?
— La femme coquette est un éternel personnage de bal masqué, reprit Thierray. Tiens, ami, ne m'interroge pas trop, je ne sais encore oi^i j'en suis. Dans huit jours, j'en serai peut-être fort dégoûté; je le suis à chaque instant, mais elle me reprend. Rendre et reprendre, c'est la devise et la science de cette amazone consommée ; mais, moi qui suis un cheval assez quinteux, je prendrai peut-être le mors aux dents. Ne faisons donc pas de projets. Laisse-moi m'oublier un peu dans ce jeu délicat, excitant et nerveux, qu'une jeune fille charmante livre à mon imagination. Ne me rappelle pas qu'elle est riche, et que tout cela pourrait bien finir par un notaire et un adjoint. A ce tableau, ma flamme pâlit, et je pense à M. Tranchelion, qui ne fut peut-être pas plus empoisonné que nous ne le sommes, mais qui fut probablement haï, méprisé et trompé par celte blonde masquée.
— Je ne te dirai plus que quelques mots, répondit Flavien. Dutertre est riche, mais vraiment grand. 11 veut que ses filles se marient à leur gré... Tu vois chez lui des gentilshommes, des industriels, des fonctionnaires, des artistes, des riches, des pauvres, des partis de toutes sortes, en un mot. Ces demoiselles ont donc de quoi choisir, mais pour le mariage, entends-tu bien? Elles vivent dans une grande liberté ; elles ont une belle-mère jeune, qui ne voudrait ni ne pourrait les gouverner. Dutertre est persuadé qu'elles savent se gouverner ellesmêmes... Si tu t'apercevais du contraire, si cette indulgence, cette loyauté des parents, venaient à enhardir des caprices... des malheurs domestiques... tu comprends,
MONT-REVÉGHE.
mon ami : Dutertre est le plus pur, le plus généreux, le meilleur des hommes... Ou se reprocherait toute sa vie d'avoir répondu à sa confiance par une trahison. Bonsoir! il se fait tard; et comme, grâce au signe de croix que Gervais a fait sur la porte, madame Hélyette se tiendra tranquille cette nuit, nous allons, je crois, dormir profondément.
Les deux amis se séparèrent. Thicrray songea-quelques instants aux dernières paroles de Klavien. Elles n'inquiétèrent pas sa conscience.
— Je ne suis pas un enfant, se dit-il, pour séduire malgré moi et mettre à mal bêlement une jeune fille. J'ai traversé plus d'un danger. Je ne suis plus dans la première fleur de la jeunesse ; j'ai assez usé mes passions pour n'avoir pas un immense mérite à les gouverner.
Et, là-dessus, il s'endormit.
Cette môme nuit, à peu près à la même heure où les habitants de Mont-Revêche avaient devisé de la sorte, Dutertre causait avec Amédée à Puy-Verdon. Après le départ de Flavien et de Thierray, chacun s'était retiré dans son appartement, à l'exception du chef de la famille, qui avait suivi Amédée dans le pavillon carré, sous prétexte d'affaires. Quand ils furent seuls, Dutertre, fermant les registres que son neveu avait ouverts devant lui, lui parla ainsi :
— Mon enfant, tu es triste, j'en veux savoir la cause. Amédée tressaillit douloureusement , n'essaya pas de
nier, mais ne répondit pas.
— Voyons, dit Dutertre en lui prenant les deux mains, n'es-tu p:is mon fils? Ne dois-je pas connaître ton cœur, et ne dépendil plus de moi de te rendre heureux?
— Mon oncle, mon père ! s'écria le jeune homme en serrant les mains de M. Dutertre, je suis assez heureux si vous êtes content de moi, et je ne demande qu'à vous servir toute ma vie, de près, de loin, comme vous voudrez.
— Amédée, je veux que ce soit de près ; je veux que tu ne quittes pas ma famille, à moins que tu ne sois dégoûté d'en être.
11 attendait une effusion, un aveu. Amédée eut des larmes d'attendrissement et ne parla point.
— Voyons, voyons donc ! reprit Dutertre; de la conûance, enfant ! Est-ce de toi-même ou de moi que tu doutes ?
— Ni de moi ni de vous, mon meilleur ami, dit Amédée. Mais j'ignore sur quoi vous m'interrogez.
— Sur ta mélancolie. Sais-tu que je te trouve changé?
— Je me porte bien, je vous le jure; et, si je suis mélancolique...— oui, je reconnais que je suis mélancolique, — il m'est impossible de vous en dire la cause.
— Impossible! s'écria Dutertre étonné de la fermeté de cette réponse. 11 y a entre ton cœur et le mien quelque chose d'impossible ! Amédée, j'ai donc quelque tort envers toi ? j'ai donc m.érité de perdre ton affection ?
— Ah ! je m'attendais à cette épreuve ; mais elle est terrible ! s'écria le jeune homme avec une profonde émotion. Tenez, mon oncle, épargnez-la-moi! Je vous aime plus que la vie ; je serais le dernier des ingrats ou des
égoïstes, si je vouspi'éférais quelque chose ou quelqu'un sur la terre. Vous êtes mon premier amour, ma jiremière vénération, mon premier devoir; vous êtes le seul cri de mon âme, le seul but de ma vie. Le mal que je ressens ne me vient pas de vous. S'il me venait de vous, je ne le sentirais pas, ou je le bénirais !
— Eh bien, quoi ? dit Dutertre. Il faut donc que je devine? Éveline est coquette, et, pour le moment, tu es jaloux de M. Thicrray.
— De M. Thierray? Je n'y ai pas songé, mon oncle. J'ignore si Éveline est coquette. Il me semble qu'elle a le droit d'être tout ce qu'elle veut être. Je ne suis pas amoureux d'Éveline.
— Regarde-moi en face pour me dire cela, dit Dutertre en souriant. Tu n'es pas, tu n'as jamais été amoureux d'Éveline?
— Pas plus que si elle était ma sœur. Regardez-moi bien, mon oncle : vous verrez que je ne vous trompe pas.
— Ah çà !... reprit Dutertre fort étonné, la délicatesse, la vertu, ont-elles sur toi assez d'empire pour étouffer l'amour dès son premier germe? Dis-moi donc, Amédée, est-ce que tu t'es jamais persuadé qu'il fallait être riche pour devenir mon gendre?
^ Jamais ! Je vous connais trop bien pour cela. Je sais que, si nous nous aimions, Éveline et moi... Mais nous ne nous aimons pas, mon oncle, ou, du moins, nous n'avons que de l'amitié l'un pour l'autre.
— Quoi ! ces promenades ensemble, cette espèce de domination qu'elle s'arroge sur toi , cette infatigable complaisance de ta part, ce soin jaloux de la protéger...
— Je fais mon olTice de frère.
— A contre-cœur, peut-être ? C'est impossible.
— Oui, mon oncle, il est impossible que je me fasse à contre-cœur l'écuyer, le gardien, le serviteur et le protecteur de votre fille, puisque c'est mon devoir, et un devoir rempli envers vous ne me semblera jamais pénible ni désagréable.
— ■ Enfin, tu me donnes ta parole d'honneur que l'assiduité de Thierray ne te chagrine pas?
— Je vous en donne ma parole d'honneur.
— Allons, Olympe et moi, nous nous sommes trompés.
— Olympe I... ma tante croit que...?
'Amédée, un instant troublé, se remit aussitôt.
— Oui, ma tante s'est trompée, dit-il.
— Alors, c'est donc Nathalie, ma muse sérieuse, qui s'est emparée de ton imagination ?
— Non, mon oncle, je n'ai jamais pensé à Nathalie plus qu'à Éveline.
— Eh bien, c'est donc ma Benjamine? Je ne me serais pas attendu à cela ; car je ne la croyais pas en âge d'inspirer un sentiment.
— Mais non, mon oncle, Caroline n'est pas en âge d'inspirer...
— Alors, ce n'est donc personne d'ici ? Voilà qui m'étonne et m'affecte un peu, je te l'avouerai. Quoi ! j'ai élevé un être excellent, avec la secrète ambition d'en faire tout à fait mon fils; il est ce qu'après tout examen et toute recherche je puis offrir de plus aimable, de meilleur et de plus sûr à mes filles, et il n'en est pas une qui lui plaise assez pour qu'il veuille se donner la peine de lui plaire à son tour? 11 faudra que ce trésor nous échappe
MONT-REYÉCHE.
et aille faire la joie et l'orgueil d'une famille étrangère ! Allons, mon amour-propre paternel est piqué, tu vois, et mon âme un peu affligée ; mais je ne t'en aime pas moins, car l'amour ne se commande pas, et je vois bien que ton cœur ne t'a pas demandé la permission de s'échapper de la maison.
— Non, mon oncle, mon cœur ne s'est pas échappé d'ici et ne s'en échappera jamais. Je ne me livre pas au sentiment de l'amour; je défends ma jeunesse de cette tentation, que vous seul devez m'interdire ou me permettre un jour. Je n'ai pas encore pensé au mariage. Si vous voulez que j'y songe plus tard,- j'y songerai ; si vous faites dépendre en partie votre bonheur de l'affection que pourrait me témoigner une de vos filles, je tâcherai d'en inspirer à votre Benjamine, quand elle sera en âge de ressentir un sentiment plus vif que l'amitié fraternelle. De mes trois sœurs, c'est celle dont les goûts et le caractère seraient le plus conformes aux miens. Mais elle n'a que seize ans, et montre encore les douces aptitudes et les développements incomplets de l'enfance. Laissons-la grandir, et, dans trois ou quatre ans, je serai, j'espère être digne d'elle et capable de la rendre heureuse.
Cette réponse fut faite avec franchise et fermeté. Dutertre sourit avec affection.
— A la bonne heure ! dît-il. Ce projet, car ce n'est encore qu'un projet, me charme sans me rassurer beaucoup. N'importe, tu me laisses de l'espoir, et je t'en remercie. Ma Benjamine!... Oui, celle-là... elle est bien bonne, n'est-ce pas, Amédée? Elle m'aime comme tu m'aimes... et elle chérit sa jeune mère comme nous la chérissons!
Dutertre, absorbé parune foule d'idées tristes et douces, rêva un instant, caressant les unes et refoulant les autres. Il ne vit pas le malaise douloureux d'Amédée, et il allait lui dire bonsoir, lorsqu'un souvenir le frappa, mais sans l'inquiéter.
— A propos, dit-il, explique-moi donc ces plaisanteries de Nathalie, auxquelles Éveline a pris une sorte de part, l'autre jour. Tu te promènes donc la nuit sur la pelouse, ou dans les massifs? Tu rêves donc à la lune comme un amoureux de roman ? Cela t'est bien permis; mais pourquoi ces demoiselles avaient-elles un air piqué, presque menaçant, en t'interrogeant sur tes prétendus travaux de la nuit, et sur ta lampe, qui, disent-elles, bride souvent dans le vide ?
— Ne me questionnez pas sur une chose si frivole, mon oncle, répondit Amédée plus triste que confus ; je ne pourrais pas vous répondre.
— Allons, je comprends! cela ne me regarde pas, en effet, et j'ai tort de vouloir pénétrer les petits mystères de la conduite d'un jeune homme. Pourtant, mon ami, je dois te dire que, dans une maison comme la nôtre, où des regards d'une innocente mais violente curiosité enfantine épient toutes choses sans les comprendre, il faut que le mystère de ces petites faiblesses soit complet...
— Quoi ! mon oncle, s'écria Amédée surpris et même blessé, vous me croyez capable d'avoir une intrigue de ce genre dans votre maison? Vous pensez que, si le démon de la jeunesse troublait mes nuits, je respecterais assez peu le sanctuaire de votre famille pour satisfaire mes passions sous le toit qui protège votre femme et vos filles, et pour les exposer à surprendre seulement un regard échangé avec quelque fenme attachée à leur service?
Non, non ! cette maison m'est sacrée! et je n'y voudrais pas même caresser une pensée qui pourrait souiller la pureté de l'air qu'on y respire.
— Noble cœur ! dit Dutertre en l'embrassant : ah ! je le vois, je ne t'estime pas encore ce que tu vaux! Pardonne-moi, enfant ! Mais alors, quand tu te promènes seul, la nuit... es-tu poète, ou es-tu triste?
— Peut-être suis-je l'un et l'autre, mais c'est sans le savoir, je vous jure, répondit Amédée avec un sourire mélancolique et candide.
En ce moment, un cri aigu et déchirant retentit dans la nuit sonore. Dutertre tressaillit , et son regard terrifié rencontra celui d'Amédée.
— Qu'est-ce donc? dit-il. Ce cri est parti de mon appartement. C'est la voix de ma femme !
Et il s'élança vers la porte. Amédée le retint.
— Non, mon oncle, dit-il, n'y allez pas.
— Comment, n'y allez pas? s'écria Dutertre.
— Ce n'est pas... non, ce n'est pas ce que vous croyez... Il n'y a rien là qui doive vous effrayer...
Amédée parlait dans une sorte d'égarement. Dutertre était trop effrayé pour y faire attention. Il se dégagea et courut vers l'aile du château dans laquelle on pénétrait, de ce côté de la pelouse, par le perron de la tourelle. 11 traversa le boudoir qui occupait le rez-de-chaussée, monta l'escalier en spirale et entra dans son appartement. Tout était calme et silencieux. Olympe parut s'éveiller dès qu'il entra.
— Olympe, vous dormiez? lui dit-il. Alors vous rêviez? Vous avez crié. C'est vous, n'est-ce pas, qui avez crié? Je ne prendrais pas une autre voix pour la vôtre!
— J'ai crié ? dit Olympe, qui parut faire un grand effort pour s'éveiller ou pour se souvenir. Je n'en sais vraiment rien, mon ami! Je n'ai pas conscience de cela. Mais qu'importe?
— Ma chère femme, vous n'êtes pas malade?
Elle porta doucement à ses lèvres la main de Dutertre, qui tenait les siennes, et, comme accablée du sommeil de la santé ou de la fatigue, elle retomba sur son oreiller et ses yeux se fermèrent. Dutertre interrogea son pouls, il était lent et faible; il toucha son front de ses lèvres, il était frais et calme. Elle avait un sourire angélique, une pâleur transparente, une beauté idéale.
Dutertre éprouvait pour cette jeune femme tous les transports de la passion, mais ce n'était pas l'unique cause de son attachement pour elle. C'était, avant tout, une estime profonde, un respect sans bornes, une tendresse inépuisable. Il l'aimait comme sa femme, peut-être encore plus que comme sa maîtresse. C'était une affection aussi complète, aussi vaste, aussi élevée que l'âme qui lui servait de sanctuaire.
Il la regarda se rendormir, plongé dans une extase respectueuse ; car il y avait, dans sa passion, de ces moments d'idolâtrie où il se trouvait heureux de la contempler sans qu'elle y prît garde. Mais une douleur vague traversa tout à coup son rêve de bonheur :
— Si elle était malade ! pensa-t-il, si j'allais la perdre ! Et une sueur froide glaça son font.
— Pourquoi donc cette idée ? se dit-il encore. Est-ce un pressentiment? Est-ce l'instinct de la misère humaine qui nous présente toujours le souvenir de la mort au sein des délices de la vie ?
MONT-REVÉCHE.
11 s'éloigna sans bruit, se souvenant qu'il avait laissé la perle du boudoir ouverte et qu'Ainédée l'avait suivi jusque-là. En redescendant l'escalier de la tourelle, il fut frappé d'un autre souvenir qui se dessinait plus net, à mesure que son inquiétude se dissipait. Amédée n'avait point paru surpris du cri.qu'ils avaient entendu. Il s'était efforci' de retenir son oncle, au lieu de partager son empressement à porter secours à Olympe. Cela était inexplicable.
— Mon ami, dit Dutertre en retenant son neveu dans le boudoir et en lui parlant à voix basse, bien qu'ils ne pussent être entendus de personne, il y a quelque chose d'extraordinaire dans le sommeil de ta tante. On ne crie pas ainsi sans faire un rêve affreux, et on n'a pas de tels rêves sans en garder le souvenir au réveil. Tu as eu l'air de savoir ce que cela signifiait, tout à l'heure. La pensée ne t'est pas venue comme à moi qu'un voleur entrait chez ma femme ou que le feu prenait à ses rideaux. Tu étais triste, mais pas étonné le moins do monde. 11 y a là quelque chose d'incompréhensible. Il faut me le dire.
— Oui, il faut vous le dire, je le sens, répondit Amédée avec effort ; mais , si je vous le dis , vous souffrirez beaucoup, et ma tante me fera des reproches qui me déchireront le cœur, la conscience, peut-être!
— Amédée, dit vivement Dutertre, il faut parler ! As-tu fait serment d'avoir un secret pour moi? Je t'en dégage. Je suis tout ici, le père , l'ami , le maître des cœurs et des consciences, parce que Je suis l'esclave dévoué au bonheur de chacun de vous. Parle vite, je le veux!
Dutertre exerçait, en effet, sur une partie de sa famille un ascendant illimité. Cet homme, la douceur, la tendresse, la débonnairelé mêmes , était né pour régner sur les âmes aimantes par la seule puissance de l'amour. Tout son secret pour l'inspirer était de le ressentir lui-même avec ardeur, et, dans les choses du cœur, il avait, avec les cœurs ardents comme le sien, une décision, une volonté, un magnétisme, si l'on peut dire ainsi , qui le rendaient aussi fort avec ceux-là qu'il était faible et même dupe vi.S-à-vis des cœurs glacés.
Amédée, formé du même sang, doué des mêmes instincts, reflet splendide et pur de cette âme d'élite, ne pouvait pas essayer de lui résister. Il parla, mais avec ménagement d'abord.
— Ma tante est malade, dit-il, je le crains. Ne l'avezvous jamais craint vous-même? Sa pâleur est-elle naturelle?
— Oui, oui, je le crains, dit Dutertre ; mais sa pâleur... je l'ai toujours vue ainsi !
— Oui, reprit le jeune homme, vos yeux y sont habitués. Il semble que ce soit une condition de son organisation, parce que c'est, dit-on, un des prestiges de sa beauté; mais c'est la preuve d'un refroidissement du sang qui n'est pas ordinaire à son âge, et qui, tôt ou tard, doit être le symptôme d'un dérangement dans l'équilibre physiologique. J'ai un peu étudié la médecine depuis un an , mon oncle. Je ne la sais pas, mais je la comprends, et je crois savoir mieux que les médecins de ce pays la situalion de ma tante.
— Parle donc, tu me fais mourir! Qu'a-t-elle? Depuis quand est-elle malade? Pourquoi me le cache-t-on? Pourquoi m'en fait-elle mystère? C'est donc grave?
— Oui et non. Après mûr examen, les premiers méde-
cins de Paris (car elle a consulté à votre insu à Paris, à son dernier voyage, il y a trois mois), les médecins de Paris lui ont déclaré, dans une consultation écrite que j'ai entre les mains...
— Montre-la-moi ! s'écria Dutertre.
— Je vous la montrerai ; mais soyez certain que je ne vous trompe pas.
— ils ont déclaré...?
— Que ma tante n'avait aucune lésion organique ; qu'elle offrait l'apparence de la plus parfaite et de la plus saine, et même de la plus robuste constitution, mais qu'il existait chez elle une surexcitation nerveuse incompréhensible, et qu'il fallait y apporter promptement et fréquemment remède par l'emploi des calmants, des stupéfiants les plus énergiques.
— Quels sont donc ces symptômes nerveux? Des cris?
— Quelquefois un cri âpre et strident lui échappe au commencement de son sommeil. Ce cri, dont elle n'a pas conscience ou qu'elle ne veut pas avouer, m'a souvent fait tressaillir à l'heure où nous l'avons entendu ce soir. Et alors l'inquiétude me fait sortir de ce pavillon, qui est peut-être le seul endroit habité d'où on puisse l'entendre distinctement, et approcher de la tourelle. Toujours prêt à appeler, si quelque nouveau signe de souffrance me faisait craindre des accidents plus graves, je veille parfois des nuits entières, à portée de constater les progrès du mal dont seul j'ai arraché la confidence". Vous voyez, mon oncle, que ce n'est pas de la poésie que je fais au clair de la lune , mais une souffrance bien vive que j'éprouve et que je ne devais révéler qu'à vous.
— Pourquoi ce mystère, encore une fois?
— Cela, je ne vous le dirai pas , mon oncle , répondit Amédée avec sa fermeté accoutumée. II s'agit pour moi de vous faire connaître le mal et non d'en rechercher la cause. Je pourrais me tromper!
— Eh bien , ce mal ? dit Dutertre en proie à une vive anxiété.
— Il est quelquefois très-grave. Les cris échappés durant le sommeil ne sont qu'un résultat de la contrariété terrible que la malade s'impose durant le jour pour les retenir et cacher un indicible malaise, des tressaillements subits, des besoins poignants de pleurer et de sangloter. Ma tante est douée d'une volonté supérieure...
— Oui , je le sais. La volonté de tout souffrir sans se plaindre. Eh bien, elle voudrait crier, pleurer, n'est-ce pas? Elle se contient?
— Oui, mais elle se brise, et j'ai vu des crises qui m'ont brisé moi-même. Des étouffements soudains, des suffocations effrayantes, les lèvres bleues, les yeux sans regard, les mains glacées, roidies comme par la mort. J'ai cru dix fois qu'elle allait expirer sous mes yeux.
— Et le remède, le secours, le salut, quels sont-ils? dit Dutertre s'armant d'une attention de sang-froid au-dessus de ses forces et ne sentant pas les larmes qui baignaient ses joues.
— Le remède est sûr mais terrible. Ce sont ces antispasmodiques dont je vous ai parlé, l'opium sous plusieurs formes. Ils font cesser les crises et même ils en retardent le retour. Mais ils n'en détruisent pas la cause, et même ils leur préparent la victoire, en affaiblissant d'autant plus l'individu. Vous avez remarqué des langueurs, des distractions que vous preniez pour des rêveries douces ou pour
MOMT-REVÈGHE.
des préoccupations sans gravité : ce sont des accal)lements, des lacunes, pour ainsi dire, dans l'existence piiysique et morale. Ma tante se plaint et s'effraye de ces remèdes funestes. Elle s'en abstient le plus possiljle quand elle espère cacher le mal qu'ils combattent; mais, depuis que vous êtes de retour, malgré mes supplications, elle prend do l'opium tous les jours, tant elle craint de vous effrayer par un de ces accidents imprévus, et je vois qu'une de mes prévisions se réalise. Elle a crié cette nuit. L'opium arrive à perdre sa vertu. Vous savez que les remèdes les plus énergiques se neutralisent en s'assimilant à notre économie. Si elle continue, elle va être forcée d'augmenter les doses, et c'est la mort lente qu'elle fait passer ainsi dans ses veines, votis ne l'ignorez pas.
— Elle est donc perdue, mq^n Dieu? s'écria Dutertre en se levant et en retombant comme foudroyé sur son siège.
— Non, mon cher oncle. Elle est jeune et forte ; elle a la volonté de vivre, car elle vous aime comme on aime Dieu. Elle ne mourra pas : Dieu ne le permettra pas !...
Et Amédée, à bout de ses propres forces, fondit en larmes à son tour.
Thierray , après avoir bien rêvé à Éveline et à madame Hélyette, un peu à madame Dutertre et pas du tout à Nathalie ni à Caroline, s'éveilla assez tard dans la matinée. Gervais entra, alluma le feu que le temps pluvieux rendait agréable, sinon nécessaire, et remit en silence une lettre à Thierray. Elle était de Flavien de Saulges et ainsi conçue :
« Adieu, mon cher Thierray; pardonne-moi de te quitter brusquement. Je reviendrai peut-être dans quelques jours. Je ne reviendrai peut-être pas du tout. Dispose du manoir de Mont-Revêche, où, Dieu merci, tu te plais, et où il m'est impossible de passer une nuit de plus. Suppose tout ce que tu voudras, que je suis fou, que je suis niais, que j'ai peur des revenants, que j'ai vu madame Hélyette. Quand je serai à Paris, quand j'aurai passé trois jours dans le monde de la réalité, les chimères qui m'assiègent seront dissipées , je n'en doute pas , et je t'écrirai , sans mauvaise honte, le secret de ma fuite. Je viens d'écrire à Puy-Verdon pour expliquer ce départ précipité : je donne pour préteste une lettre d'affaires que j'ai trouvée ici hierau soir en rentrant. Dis comme moi, cela suffit. Présente mes regrets, mes excuses, mes amitiés, mes respects, et n'oublie pas ce que je t'ai dit en dernier lieu : épouse Éveline.
» Ton ami, Flavien. »
Thierray relut deux fois cette lettre, se leva, s'informa. Flavien était parti avant le jour avec le nouveau domestique qu'il avait retenu la veille , et qui était arrivé de grand matin avec un beau cheval et un tilbury achetés de la veille aussi. Le domestique rentra avec l'équipage au moment où Thierray prenait ces renseignements , et lui remit un second billet de Flavien :
« Je monte en diligence. Je renvoie à Mont-Revêche l'homme, la bête et la voiture dont j'ai fait acquisition hier. Je suis content de ces trois choses ; je te prie de les
héberger chez nous, en mon absence, et de t'en servir le plus possible, pour que tout cela ne soit pas rouillé quand je retournerai près de toi. Les arrangements sont faits, tu n'as rien à débourser, car tout cela m'appartient avec ta permission. Tu sais que le cheval est bon à monter. A toi de cœur! »
— C'est une manière honnête de me fournir un équipage sans qu'il m'en coûte rien, pensa Thierray, car il ne reviendra pas I On ne part pas ainsi sans une cause grave! Si nous n'étions en plein midi, heure à laquelle je ne crois pas du tout aux revenants, je me persuaderais qu'en effet madame Hélyette lui a montré son plus affreux visage. J'y penserai la nuit prochaine, et peut-être réussirai-je à la voir aussi. En attendant, je crois que Flavien a lancé à l'austère Nathalie une déclaration qui a été prise en mauvaise part; ou qu'il pense encore à Léonice plus qu'il ne voulait l'avouer; enfin que la vie d'ermite ne saurait lui convenir plus de huit jours... Ah çà! je vais m'ennuyer ici, moi! se dit encore Thierray en faisant d'un œil inquiet le tour de sa résidence. Je commençais à aimer Flavien... oui, je l'aimais réellement depuis hier au soir. L'excellent cœur , le généreux caractère! J'aurais parlé avec lui de ma nouvelle passion... Mais cette passion estelle assez forte pour que je m'en entretienne tout seul, le soir, eu rentrant dans mou château? Allons, c'est ce qu'il faut voir !
Et Thierray, ayant déjeuné à la hâte, monta le beau et bon cheval que Flavien lui laissait, et reprit le chemin de Puy-Verdon, où l'on devait, ce jour-là, voir une sit»-prise annoncée la veille par Dutertre.
Sur une des collines qui protégeaient à l'est et au nord le parc et les magnifiques jardins de Puy-Verdon, bouillonnait une source abondante, laquelle prenait son cours sur le versant opposé et allait rejoindre une petite rivière à une demi-lieue de distance, sans sortir des propriétés de Dutertre. Du côté du jardin, la colline était assez escarpée, et avait pour base des rochers d'un bel effet qui formaient en cet endroit la limite naturelle de l'enclos privilégié. Du côté par où s'épanchait la source, la pente l'entraînait en un sens contraire à cet enclos, qui ne manquait pas d'eaux vives; mais Olympe avait souvent exprimé le regret qu'une de ces belles chutes d'eau qu'elle rencontrait dans les bois d'alentour ne réjouît pas la vue et l'ouïe plus près de sa demeure; elle avait dit cela sans songer que ce regret serait tôt ou tard un ordre pour son mari. Dutertre avait donc résolu de mettre une cascade sous les yeux de son idole, et il avait communiqué son projet à Amédée, qui s'était fait fort de l'exécuter durant son absence.
En conséquence, un nouveau lit avait été creusé à la source, sur le versant opposé à celui qu'elle s'était naturellement choisi; les dames de Puy-Verdon avaient vu ces travaux préparatoires sans en savoir le but : on avait parlé d'un chemin creux, puis d'une saignée pour arroser des prairies altérées sur un autre point; enfin, un bassin, avec ses issues nécessaires, avait été établi au bas des rochers sous prétexte de citerne pour l'arrosage, et, depuis huit jours qu'on était en promenades lointaines ou en chasse, Amédée avait pu faire déblayer les derniers obstacles et laisser les eaux de la source s'amasser en réservoir provisoire, sans éveiller l'attention de sa tante et de ses cousines.
MONT-REVÉCIIR.
L'espèce de loi-peur où madame Datertre paraissait souvent plongée, les distractions que Thierray et Flavien causaient à Nathalie et à Éveline avaient favorisé le secret des derniers travaux, masqués, d'ailleurs, par la végétation de la colline. Benjamine seule, attentive et pénétrante dans les choses de fait, avait tout observé, tout découvert : mais elle se gardait bien de vouloir ôter à sa petite mère le plaisir d'être surprise, et à son père le plaisir de la surprendre. Elle fut donc muette comme une tombe, et ne songea même pas, plus lard, à s'en vanter, tant ce caractère d'enfant avait de solidité et de sûreté relative sous ses dehors irréfléchis et enjoués.
On partait pour le point de vue choisi par Dulertre pour son effet, lorsque Thierray arriva. Le point de vue était une éminence sur la pelouse, et, par une malice toute paternelle, Dutertre fit asseoir sa famille et ses hôtes le dos tourné à la colline. 11 leur montrait l'horizon opposé et les exhortait à attendre de côté le phénomène extraordinaire qu'il leur avait promis.
Si cette surprise eût abouti vingt-quatre heures plus tôt, le brave Dutertre, dont le naturel, à la fois sérieux et enjoué, avait beaucoup de rapport avec celui de Benjamine, eût pris un triple plaisir, un plaisir d'enfant, un plaisir d'amant et un plaisir de père, à cette petite fête. Mais son àme était brisée, et il faisait des efforts puissants pour cacher à sa femme et à ses filles l'inquiétude qui le rongeait. 11 avait promis à son neveu qu'il ne paraîtrait pas s'apercevoir de l'état d'Olympe; il avait vite compris qu'il l'aggraverait en lui ôtant la consolation qu'elle goûtait à le lui cacher. 11 était résolu à la soigner à son insu, à feindre de découvrir peu à peu qu'elle était souffrante, et à ne jamais lui montrer qu'il s'en effrayait sérieusement. Mais il était pâle, et sa voix, toujours si pleine et si fraîche, était sensiblement altérée. Thierray s'en aperçut. Dutertre parla légèrement d'un rhume et d'une migraine. Il affectait un gaieté expansive; mais ses yeux ne pouvaient se détacher d'Olympe, et, à chaque mouvement qu'elle faisait, il tressaillait malgré lui, comme s'il se fût attendu à la voir tomber morte dans tout l'éclat de sa beauté, dans tout le calme de sa force.
Le temps s'était élevé, et un rayon de soleil se montra enfin, comme pour récompenser Dutertre de ses efforts. On entendait bien la pioche et la bêche résonner sur la colline ; mais on y était habitué et on n'y faisait plus attention. Tout à coup Amédée, qui avait disparu et qui se tenait auprès des ouvriers, fit entendre le signal convenu : un coup de sifllet. Dutertre répondit par un signal semblable, qui signifiait que tout le monde était h son poste, et il permit que l'on se retournât, mais en prenant le bras de sa femme, qu'il pressa contre sa poitrine, prêt à la rassurer, si l'inattendu de la scène lui causait quelque légère angoisse de surprise ou d'inquiétude. On entendait alors un mugissement sourd comme celui du vent qui s'élève, puis ce fut comme un tonnerre lointain, et enlin la masse d'eau contenue dans le réservoir, dont on venait d'enlever précipitamment la dernière digue, s'élança à travers les arbres et fit sa première chute, bruyante, fangeuse et quelque peu terrible, dans la cannelure naturelle du rocher, où l'on avait dirigé sa course. Au premier moment, cette cataracte eut assez d'impétuosité pour entraîner quelques roches et quelques jeunes arbres
qui se tiouvaifnt trop près de ses rives, subif^iient élargies, et l'espèce de hourra triomphant et joyeux, que poussèrent les cinquante ouvriers, ajouta au fracas de l'irruption. Mais bientôt les eaux s'éclaircircnt, se rangèrent dans leur nouveau lit et tombèrent en nappe d'argent sur les flancs lavés du rocher, pour s'enfuir en ruisseau joyeux et rapide à travers les arbres du parc et aller rejoindre leur ancien cours.
Tous les habitants du voisinage étaient accourus à l'entrée du parc pour voir cette chose merveilleuse; tous les bergers épars dans la campagne s'étaient massés sur les hauteurs environnantes, et cette scène pittoresque eut ses spectateurs et ses applaudissements.
Dutertre avait observé attentivement sa femme; il tenait sa main, il interrogeait son pouls sans paraître y songer.
— Si la surprise, la peur ou le plaisir lui font du mal, pensait-il, c'est une maladie toute physique.
— Et il s'effrayait moins de cette pensée que de la crainte d'une cause morale. Olympe ne tressaillit ni ne trembla. Elle n'était pas plus poltronne, pas plus petitemaîtresse que par le passé. Loin de là : elle aimait le bruit et l'émotion d'un mouvement imprévu. Ses joues s'animèrent un peu, ses yeux brillèrent, et elle se sentit agile pour courir admirer de près la cascade, dès qu'il fut possible de le faire sans danger d'être atteint par la chute de quelque pierre ou de quelque branche.
— Que cela est charmant! quelle heureuse idée! disaitelle à son mari, qui ne la quittait point.
— C'est une idée à toi, répondit-il : ne disais-tu pas, l'année dernière, qu'il ne manquait que cela ici?
— Comment! c'est parce que j'ai dit cela? c'est pour moi?
— Et pour qui donc, je te prie?
— Ah! tais-loi, ami, dit vivement Olympe, ou dis-moi cela plus bas!
L'émotion d'Olympe, le mouvement brusque avec lequel elle se retourna pour voir si les paroles de son mari n'avaient été entendues que d'elle seule, et l'espèce d'étouffement dissimulé par une toux affectée, furent si sensibles pour Dutertre, qu'une partie de la vérité lui fut révélée.
Cent fois, sa femme lui avait dit en souriant :
— Prends garde de me trop aimer devant tes filles; tout le monde t'adore ici, et c'est trop juste, l'affection est jalouse. 11 ne faut pas que nos chers enfants croient que tu préfères l'une de nous à aucune des autres.
Dutertre s'était habitué à l'idée de cette innocente et tendre jalousie; il s'était habitué aussi à la respecter, à la ménager; il croyait y être parvenu. 11 s'imaginait adorer sa femme en cachette, et ce chaste mystère avait été jusqu'alors un charme de plus dans son amour. Confiant de sa nature, incapable de supposer le mal, optimiste par instinct, parce qu'il portait constamment en lui le désir et la volonté du bonheur des autres, il ne s'était jamais alarmé sérieusement des conséquences domestiques de son second mariage. 11 avait cru longtemps à la bonté de ses trois filles. Peu à peu il avait vu se développer le caractère hautain et dur de l'aînée, l'indépendance fougueuse de la seconde; il avait deviné que .=on bonheur, à lui, deviendrait facilement un motif d'aigreur ou un prétexte de révolte. Depuis huit jours surtout, il croyait voir et toucher du doigt ces plaies secrètes dont il
MONT-REVÈCHE.
n'appréciait pourtant pas encore la profondeur. Mais Olympe l'avait toujours rassuré. Niant toutes ses souffrances, toutes ses humiliations, tous ses déboires, palliant les torts d'autrui, réparant ou cachant le mal avec une persévérance et une délicatesse inouïes, elle avait réussi h rendormir son mari dans la douce quiétude dont il éprouvait le besoin. Elle espérait lui cacher toujoLirs les sourdes angoisses de cet intérieur troublé. Depuis deux ans qu'il avait accepté la députation , il faisait d'assez longues absences pour que cette difficile entreprise n'eût pas encore échoué, et, quoique Olympe n'aimât pas le monde , elle accueillait volontiers l'entourage nombreux qui, au retour de son mari, empêchait celui-ci de voir l'abîme creusé sous la pierre même de son foyer.
Cette fois, enOn, il le pressentit, et, se retournant par le même mouvement instinctif que sa femme , il vit les yeux noirs et profonds de Nathalie attachés sur elle avec une singulière expression d'ironie et de dédain. Nathalie haïssait Olympe désormais de toute la force de l'orgueil blessé. Elle avait essayé de plaire à Flavien à sa manière, Flavien ne s'en était pas aperçu ; il n'avait vu qu'Olympe, et Nathalie avait juré de se venger, fallût-il traverser le cœur de son père pour arriver à celui de sa rivale.
Quelques instants après, pendant que la famille se mêlait aux ouvriers, et qu'on arrosait de vin et d'argent la pioche et la bêche enrubanées présentées par eux aux dames du château, Dutertre prit le bras d'Amédée et l'emmena à quelque distance, comme pour voir le nouveau cours du ruisseau.
— La cause ! la cause ! s'écria cet homme généreux et passionné, qui ne pouvait étouffer sa douleur. Tu ne m'as pas dit la cause ! 11 me la faut, tu la sais ! Et moi aussi, je la sais, je crois la savoir; mais il serait affreux, il serait terrible de se tromper ! Parle, enfant, parle, toi dont la bouche n'a jamais menti. C'est une cause moi'ale. Le chagrin seul peut produire ce mal étrange, ce combat entre le corps et l'âme, entre la mort et la vie. Ma femme est malheureuse, ma femme est rongée par un affreux chagrin ! Son âme, droite et ardente comme la mienne, comme la nôtre, Amédée, ne^ peut soutenir une lutte incessante contre l'amertume et l'injustice. Ma femme a besoin d'aimer et d'être aimée. Ma femme est méconnue et haïe !
Malgré le trouble d'Amédée, malgré son propre besoin d'épanchement, malgré l'ascendant que son oncle exerçait sur lui, il refusa de répondre, et, se sentant incapable démentir, il se renferma dans un silence impénétrable. Dutertre fut forcé d'admirer cette réserve et de la respecter.
— Oui, tu as raison, dit-il, je ne suis pas un homme, je ne suis pas un père de famille : je suis un malheureux sans courage et sans patience. Je tente la vertu , j'essaye de te faire manquer à tes devoirs. Oui, tais-toi! je verrai par mes propres yeux, je sonderai la plaie, je la guérirai... ou je briserai les mains impies qui l'ont faite!
— Mon oncle! mon oncle! s'écria Amédée effrayé de la passion qui se révélait chez Dutertre, si vous soupçonnez vos filles... souvenez-vous que vous leur devez plus qu'à vous-même!
— Oui, plus qu'à moi-même, dit Dutertre, mais non pas plus qu'à cet ange de douceur et de bonté.
— Pardonnez-moi , mon oncle , reprit Amédée avec
énergie, vous leur devez davantage. C'est l'àme plus que le corps qu'il faut sauver en ce monde. Olympe est en paix avec Dieu. Sa conscience ne faillira pas à ses devoirs. Si elle meurt, c'est nous qui serons à plaindre, et non pas cette intelligence divine qui retournera vers les cieux; mais il nous restera des devoirs à remplir sur la terre, et, si votre tendresse se retire de vos filles, elles seront perdues pour le monde d'ici-bas comme pour le monde de là-haut.
Dutertre serra convulsivement la main de son neveu.
— Oui, dit-il, tu as raison, je suis un homme faible, et je reçois d'un enfant une leçon profonde et terrible. Eh bien, je l'accepte. Dieu est dans l'âme des enfants purs et parle par leur bouche. Oui, je me sacrifierai, et le devoir gouvernera la passion, même la plus sainte et la plus sacrée qu'il y ait au monde. Si on tue dans mes bras l'objet de mon culte, je l'ensevelirai dans mon cœur sous mes propres ruines, mais je cacherai le crime et ne le punirai pas.
En proie à une violente exaltation, Dutertre s'éloigna, erra seul quelques instants au fond du parc et revint calme et maître de lui-même.
Cependant Thierray poursuivait son expérience fiévreuse auprès d'Éveline. On sait qu'il s'agissait pour lui, ce jour-là, de savoir si elle le charmait assez pour qu'il pût vivre le soir avec sa pensée dans la solitude de Mont-Revêche. Thierray vivait encore par l'imagination au jour le jour. Certes, il n'avait pu braver impunément, depuis une semaine, le feu des coquetteries d'une fille charmante, bizarre, audacieuse, spirituelle et chaste, en dépit de la liberté' parfois choquante de ses allures d'esprit et de conduite. Mais Thierray avait toujours eu l'ambition d'aimer, et la fantasque Éveline n'éprouvant pas encore ce besoin, ne cherchait qu'à l'éblouir. 11 lui savait gré, à coup sûr, de toute la peine qu'elle se donnait pour cela, car il était trop expérimenté pour se piquer ou s'alarmer de ces brusqueries affectées et des transitions impertinentes au moyen desquelles elle soufflait le froid et le chaud sur ses espérances. La pauvre enfant était une coquette bien naïve auprès de celles que Thierray avait connues dans un certain monde, et l'impuissance de ses efforts pour ressembler à une âme dépravée était, à son insu, le plus grand, le seul véritable attrait qu'elle eût aux yeux de sa prétendue victime.
Mais tout cela, après avoir été charmant pendant une heure ou deux, devenait une fatigue pour un homme très-fin, blasé sur bien des choses, et avide seulement d'amour vrai et rassurant. Thierray avait probablement rencontré cet amour vrai, et peut-être plus d'une fois dans sa vie; mais il n'avait pas su l'apprécier, ou plutôt il ne s'était pas soucié alors d'un bonheur sérieux et tranquille. Son imagination, son ambition, l'inquiétude et la curiosité de sa jeunesse, avaient eu d'autres besoins, de faux besoins à satisfaire; mais il se faisait tard dans cette existence isolée et difficile. Thierray sentait son cœur s'impatienter d'être négligé trop longtemps par son propre esprit. L'esprit, c'était toujours la même chose. Le cœur promettait et demandait à la fois quelque chose d'inconnu etda l'éconfortant.
Si bien qu'Éveline l'ennuya tout à coup, et que, pour se soustraire à ces incessantes taquineries, il lui fit deux eu trois réponses assez mordantes, quasi brutales.
JIOM-REVÉCIIE.
Dutertre les entendit; lui qui, peut-être trop préoccupé par son amour pour Olympe, ou trop porté à l'extrôme inilulgenre diins ses relations domestiques, n'avait pas coutume de sur\'eiller l'attitude de ses filles avec rigidité, il se sentit disposé, ce jour-là, à tout voir, à tout peser, à tout juger, non plus à travers le prisme de ses douces illusions paternelles, mais à travers la notion plus lucide et moins riante.de ses devoirs.
Il écouta sans paraître écouter; il regarda sans paraître regarder. 11 entendit Éveline redoubler de hardiesse dans ses attaques insensées; il la vit suivre et guetter Thierray comme une proie qui lui résistait du bec et de l'ongle. 11 en fut affligé et humilié, et, au moment oii Éveline montait à sa chambre pour faire l'éblouissante toilette quotidienne du dîner, il lui prit, le bras et la suivit', résolu d'avoir avec elle une sérieuse explication pour la première fois de sa vie.
11 est des situations fatales où, longtemps arrêté sans méfiance au bord d'un précipice, on met enfin le pied sur un sable fin qui semblait n'attendre que l'occasion de s'écrouler et de vous entraîner dans sa chute; des jours malheureux où, en croyant tout réparer, tout étayer autour de soi, on fait tout écrouler sur sa tête. Dutertre était dans un de ces jours néfastes et sur une de ces pentes irrésistibles ; au premier effort qu'il allait tenter pour tout sauver, il allait tout voir se dissoudre autour de lui.
Éveline, étonnée de l'air solennel de son père, et préoccupée des impertinences froides de Thierray (elle n'avait pas eu le dernier, comme on dit aux petits jeux), se sentit saisie de méfiance et d'himneurdès la première parole.
— Ce que me disait M. Thierray? répondit-elle; à quoi cela avait rapport? Vraiment, je n'en sais plus rien déjà, cher ptM'e, et je ne conçois pas que cela vous occupe.
— Pardonne-moi , ma fille, reprit Dutertre, il est fort naturel que je m'occupe du soin de ta dignité, et il m'a semblé que M. Thierray n'en tenait pas assez de compte.
— C'est possible, père : ce bel esprit a trop d'esprit, et il en abuse. Mais je ne m'en inquiète guère, et je sais le remettre à sa place.
— Éveline, mon enfant, ces paroles que tu dis blessent un peu mon oreille.
— Ah ! fit Éveline avec une légère teinte d'impertinence et en commençant à détacher ses magnifiques cheveux blonds devant son miroir; car, dans son dépit, elle n'oubliait pas qu'elle n'avait qu'une heure pour les recherches accoutumées de sa parure.
— Oui, ma fille, écoutez-moi , dit Dutertre un peu sévère; relevez vos cheveux et asseyez-vous près de moi. C'est votre ami le plus sérieux, c'est votre père qui vous parle.
— Ah 1 mon Dieu ! c'est un sermon ! dit Éveline avec une humeur marquée. Mon cher petit père va me gronder comme une morveuse ! Qu'ai-je donc fait pour changer ainsi son charmant caractère, et que se passe-t-il aujourd'hui entre nous?
Et, passant de l'impatience à lacàlinerie avec sa mobilité et sa souplesse accoutumées, Éveline embrassa et ca-
ressa son père, autant pour le désarmer que pour se débarrasser d'une explication embarrassante.
Dutertre accueillit .ses chiiteries avec sa bonté ordinaire, mais sans enjouement.
— Ma bonne Éveline, dit-il, je n'aime pas plus à faire des remontrances que tu n'aimes à les entendre. Je ne t'en ai pas accablée jusqu'à cette heure.
— C'est à cause de cela que je ne comprends rien à celle-ci, reprit Éveline croyant avoir repris le dessus. Ayant été fort gâtée peut-être, jamais blâmée et pas du tout surveillée, je m'étais arrogé le droit de me croire parfaite, et voilà que vous voulez me déranger dans mes illusions sur moi-môme! Voyons, papa, c'est cruel. Je suis habituée à vos épigrammes, car vous êtes fort taquin, aussi, vous! Mais je les prends en bonne part, au lieu que vos reinontrances... Vraiment, je ne sais pas de quelle couleur elles peuvent être, et j'ai peur de n'y rien comprendre du tout.
— Éveline, voilà bien des paroles pour ne pas m'écouter. Écouter serait pourtant le seul moyen de comprendre, et je ne parlerai pas de choses bien mystérieuses. Tu es trop libre et trop irréfléchie, ma fille, je te l'ai dit mille fois en riant , je te le dis pour la première fois avec tristesse.
— Comment! mon père, vous voilà triste parce que je suis gaie? Je crois rêver! Quel malheur va donc m'atteindro? quelle menace pèse donc sur moi? Je croyais que mon bonheur vous rendait heureux; j'étais habituée à voir toutes mes folies vous plaire, tous mes enfantillages vous réjouir, et vous voilà avec un front rembruni et un œil presque dur! Est-ce ma faute, à moi, si M. Thierray est un fat, et puis-je l'empêcher de me dire des impertinences de mauvais goût?
— Ma chère Éveline, si Thierray était un fat et un impertinent de mauvais goût, je serais fort coupable de l'avoir introduit dans ma famille; je ne me le pardonnerais pas, croyez-le bien : mais, comme je le connais, au contraire, pour un homme d'esprit, de jugement et de très-bonne compagnie, je dois croire que vous le faites manquer à ses instincts et à ses habitudes par des provocations très-innocentes, je le sais, mais parfois hors de sens et de mesure. J'ai entendu tout à l'heure, sans le vouloir, sans y songer, des fragments de dialogue entre vous, qui m'ont fait monter le rouge au visage, non pas qu'il manquassent de décence dans les idées ou dans les expressions, mais parce qu'ils accusaient en vous une volonté insensée de vous emparer du cœur de ce jeune homme, tandis qu'il affectait de vous montrer que son cœur était fort capable de vous résister. C'est là une situation humiliante pour une femme, et j'aurais cru aue vous aviez plus de fierté.
— Ainsi, je manque de fierté! dit Éveline pourpre de colère et de honte. Je m'abaisse à faire la cour à un homme qui ne veut pas de moi ! Je rampe à ses pieds, je l'implore, je le provoque ! Voilà ce que je fais, ou du moins ce que mon père pense de ma conduite!
Et la jeune fille orgueilleuse et violente fondit en larmes, retira brusquement sa main de celle de son père, et marcha dans la chambre avec agitation.
— Je suis fâché de vous trouver plus irritée que reconnaissante envers moi, dit Dutertre; croyez pourtant qu'il m'en coûte beaucoup de vous blesser ainsi, et que le
MONT-REVÊCHE
ai
calme où vous me voyez me fait plus de mal que l'exaltation où vous êtes.
— Mon pôre, s'écria Éveline en accourant à lui et en l'embrassant, ne me traitez pas de la sorle! Si vous vous mettiez à me gronder, j'en deviendrais folle; si vous vous meniez à me haïr, j'en mourrais. Je vous le dis encore, je ne suis pas habituée à votre courroux, à votre froideur envers moi. Je suis un enfant gâté, un enfant qui ne sait pas souffrir, ne me tuez pas !
Et l'étrange fille, en proie à une véritable douleur, mais sans repentir aucun, pleurait avec véhémence et se regardait comme une victime.
Dutertre, touché de tant de sensibilité, mais surpris et effrayé de découvrir si peu de conscience dans ce caractère incomplet, tâcha de s'y prendre par un raisonnement des plus simples et pour ainsi dire terre à terre.
— Écoute, folle enfant, lui dit-il, je ne te gronde pas, je ne veux pas t'humilier; je veux t'éclairer et te préserver justement de l'humiliation dont l'idée t'est si pénible. Parle-moi franchement : aimes-tu ce jeune homme?
— Moi? Pas du tout. Dieu merci! s'écria Éveline, furieuse contre Thierray pour lui avoir attiré cette scène.
— Eh bien , tant pis ! répondit Dutertre ; car il a du mérite, un nom honorable dans les arts, du talent, une grande délicatesse de sentiments et une véritable élévation d'idées et de caractère.
— Vous croyez? dit Éveline, à qui cet éloge de Thierray ne déplut pas. Je ne sais pas tout cela, moi; je ne l'ai pas examiné à ce point.
— Mais, moi, reprit Dutertre, je devais l'examiner, et je l'ai fait. Je devais prendre sur lui des informations minutieuses et sûres; enfin, avant de l'introduire chez moi, je devais m'assurer que c'était uu homme d'honneur, que personne au monde n'avait le droit de faire rougir. C'est là le premier point, le point essentiel dans la société. Quant aux détails, je ne me crois point infaillible dans l'observation, et je ne crois pas non plus que Thierray soit sans défauts; mais, comme je n'ai jamais pensé qu'il existât sur la terre un seul homme à l'abri de tout travers et de toute imperfection, j'ai jugé que, dans le cas où le spectacle de notre heureuse famille le ferait penser au mariage , et dans le cas où une de mes filles apprécierait ses qualités , Thierray serait un des hommes avec lesquels on a d'aussi bonnes chances que possible pour un avenir à deux.
— Ainsi, mon père, dit Éveline, c'est un prétendant que vous nous avez amené là?
— Non, ma fille; c'est vous qui en avez fait un prétendant peut-être , par l'attention que vous lui avez accordée; moi, je l'ignore. Je ne choisis pas pour vous; je n'ai jamais formé, je ne formerai jamais de projet qui pourrait blesser vos inclinations et vous enlever votre initiative. Dans cette société, très-difficile à traverser, parce qu'elle est à la fois très-exigeante et très-corrompue, j'ai cherché à vous ouvrir une voie aussi douce et aussi sûre que possible , en vous laissant , à toutes trois , sur le point capital du mariage , une grande liberté de choix. Mais ce respect de vos droits les plus délicats, cette confiance dans votre jugement, ne devaient pas me rendre aveugle et téméraire. Je ne devais pas vous lancer sans réilexion dans un monde plein de hasards et de dangers, parce qu'il est plein de vices fardés et d'appa-
rences menteuses. Je devais faire ce que j'ai fait : vous tenir dans une retraite agréable, où je ne laisserais pénétrer que des hommes sûrs, incapables de vous tromper, de vous rechercher lâchement pour vos richesses, et où vous seriez libres de choisir, non pas dans une foule daspirants, mais parmi un petit nombre aussi bien épuré qu'il m'était possible de le faire. Là s'est borné mon rôle; et je ne sais pas ce que, dans .ma situation vis-à-vis de vous, j'eusse pu faire de plus pour concilier la tendresse avec la prudence , mon besoin de vous voir heureuses avec mon devoir de vous faire respecter.
— Je comprends tout cela, mon père , dit Éveline, rfui avait écouté avec assez d'attention, et je suis fâchée que vous ne m'ayez pas jugée plus tôt assez raisonnable pour l'entendre. Je vous confesse que nous avons eu parfois du dépit, Nathalie et moi, de nous voir ainsi reléguée;; à la campagne et de n'aller à Paris qu'à de rares ei courtes occasions, comme de petites filles de province qui vont embrasser leur papa, acheter des robes neuves et voir la girafe au Jardin des Plantes. Mais noujî avions tort, je le reconnais, puisque nous n'étions pas les victimes oubliées de vos préoccupations industrielles et politiques, mais bien les victimes privilégiées de votre sollicitude et de votre prudence paternelles.
— Tu ne t'en crois pas moins une victime, ma chère enfant, car tu maintiens le mot.
— Passons, mon papa. L'année est longue, il y a des jours de pluie où l'on s'ennuie à la campagne malgré qu'on en ait; et puis on ne croit pas toujours, pour se résigner, à ces dangers du monde qu'on ne connaît pas. Mais revenons à votre M. Thierray. Nous sommes libres de faire attention à lui si bon nous semble ; voilà votre conclusion, quant à lui. Mais, quant à moi, je comprends moins qu'auparavant la leçon un peu dure que vous m'avez donnée. Si je suis libre de l'aimer, je suis libre de vouloir m'en faire aimer, et la manière dont je m'y prendrai, bonne ou mauvau^e, hardie ou timide, savante ou maladroite, ne regarde que moi.
— Et je serai indiscret et déplacé, moi, ton père, si je te dis que tu prends la mauvaise voie et que tu compromets ton bonheur futur par un système faux et fâcheux?
— Permettez, papa, dit Éveline redevenue folâtre et railleuse , vous avez tous les droits possibles commf excellent père, et, de plus, vous êtes compétent comme homme à succès dans le monde ; mais...
— Qu'est-ce que cela, Éveline? dit Dutertre étonné et mécontent ; quelle est la portée de semblables expressions dans votre bouche, et quand c'est à votre père qu'elles s'adressent? Que savez-vous de ma vie dans le monde? et qui vous a appris ce que peut être l'animal ridicule désigné par vous sous le titre d'homme à succès?
— Mon Dieu ! papa , si vous vous fâchez pour un mot, il ne faut plus que je vous réponde. Voyons, c'est donc une impertinence que j'ai dans l'esprit, quand je me représente mon père tel qu'il est, c'est-à-dire un homme de quarante-deux ans, qui n'a pas un cheveu blanc, pas une ride au front, pas une dent de moins; la santé, la force de la première jeunesse, une beauté idéale, une âme enthousiaste, des manières charmantes : enfin un type si parfait, si attrayant, qu'il fait tort à tous les adorateurs de ses filles?
MONT-REVÉCHE.
^ Je crois, Dieu me pardonne, dit Dutertre avec un sourire triste, que tu es coquette, c'est-à-dire flagorneuse et moqueuse, màme avec ton père!
— Allons, allons, papa , ne le prenez pas ainsi. Quand ma bonne Grondetie parle de vous, elle dit que, lors de votre premier mariage, vous étiez le pUis c'.iarmant, le plus aimable enfant qu'elle eût rencontré, et qu'à présent, vous clés encore le plus beau et le plus brave homme qu'elle ait jamais connu: et Grondetie a raison : notre jeune mère, la plus belle et la plus jolie femme de France peut-être, n'est-elle pas, d'ailleurs, là pour attester à tous les yeux que vous êtes plus capable d'inspirer l'amour que pas un des freluquets sur lesquels vous nous permettez de faire main basse? Donc, je maintiens que vous êtes un homme à succès.
— Encore? dit Dutertre haussant les épaules. 11 se sentait presque offensé de ces adulations hypocrites, où perçait je ne sais quel esprit de critique et, partant, de révolte.
— Oui, dit Éveline toujours audacieuse, vous connaissez encore l'amour, vous l'éprouvez, vous l'inspirez, parce que vous êtes jeune et beau, et vous paraissez aussi compétent que possible pour nous donner une théorie sur l'art de se faire aimer. Mais, quelque versé que vous soyez dans cet art, laissez-moi vous dire qu'il n'y a pas de système applicable à tout le monde, et que chacun doit trouver celui qui lui est propre. Laissez-moi chercher ou e.xpérimenter le mien sur Thierray, in anima vili; que vous importe?
— In anima vili? C'est Nathalie qui t'apprend ce latinlà! Voilà bien du mépris pour ce pauvre Thierray, et il ne mérite certes pas d'être traité comme l'esclave sur qui on essaye l'effet de certains poisons. S'il en est ainsi , ma fille, comme je ne suis pas chargé de vous fournir de pareils sujets, et que Thierray, peu habitué à remplir un pareil office, pourrait bien oublier son savoir-vivre, et s'échapper malgré lui jusqu'à vous donner quelque dure leçon dont je ne pourrais être le témoin impartial, je vais le congédier doucement sous quelque prétexte , ou plutôt vous envoyer faire un petit voyage de santé chez une de vos tantes, jusqu'à ce que votre victime se soit éloignée d'elle-même.
Et Dutertre se leva , craignant sa faiblesse, et voulant laisser Éveline sur cette petite anxiété.
.Mais Éveline le retint, et, recommençant ses pleurs, elle se plaignit, sans suile et sans raison, d'être humiliée, traitée comme une enfant, menacée d'une pénitence et déshérilée de la douce indulgence, par conséquent de la tendresse de son père. L'heure -s'écoulait. Éveline n'était pas habillée, ses beaux cheveux tombaient en désordre sur ses épaules , ses yeux étaient gonflés , ses joues enflammées par les larmes ; elle sentait que la cloche du dîner allait sonner, et l'humiliation de paraître abattue et comme vaincue devant Thierray, la crainte qu'il ne devinât ce qui s'était passé l'exaspérait tellement, qu'elle eut presque une attaque de nerfs.
Au bruit de ses sanglots, Nathalie, qui, de la chambre voisine, écoutait cette scène depuis le commencement, entra comme surprise et effrayée, et affecta de prodiguer à sa sœur des soins qui n'étaient pas indispensables, et qui, certes, eussent été moins empressés en toute autre circonstance.
La présence de Nathalie , devant qui elle était doublement humiliée, rendit cependant à Éveline toule sa fierté d'emprunt. Bonne mais irascible, aimante mais déraisonnable , Éveline chercha un appui dans cet inévitable témoin de sa honte enfantine.
— Oui , répondit-elle aux hypocrites questions de la muse de Puy-Verdon, mon père me gronde; mon père me raille; il blesse mon amour-propre avec le sang-froid d'une mortelle indifférence. Tu avais raison, Nathalie, notre père ne nous connaît plus, il ne nous aime plus!
— Taisez-V'ous , malheureuse enfant ! s'écria Dutertre, qui sentit le vertige et vit le bord de l'abîme dans le sourire amer de Nathalie : que Dieu vous pardonne un tel blasphème, si vous n'êtes pas folle !
Nathalie eut, pour envenimer le mal, des airs d'une douceur terrible et des à-propos d'une mortelle conciliation.
— Eh ! non , mon père, dit-elle, ce n'est pas vous que nous accusons ! Éveline accepterait tout de vous seul ! mais, si elle a été mal élevée , si elle n'a pas été élevée du tout, ce n'est pas sa faute. La pauvre enfant est susceptible... Tenez, elle en souffre beaucoup, et elle croit que vous ne voulez plus rien faire pour la calmer et la consoler; mais elle se trompe, n'est-ce pas, mon père? vous nous aimez toujours , et personne ne nous enlèvera votre amour et votre protection ?
— Nathalie, dit Dutertre, pâle et le cœur serré, je ne te comprends pas !
— Pardon, mon père, vous me comprenez. Nous ne sommes pas aimées de tout le monde ici ! C'est bien naturel, nous ne saurions nous en plaindre. Mais songez que nous ne sommes pas bien coupables d'avoir les défauts de notre âge et de notre isolement. Nous manquons de frein habituel, et il en faut peut-être un à la jeunesse; mais il le faut légitime, et une belle-mère n'est pour nous qu'une étrangère dont nous n'avons pas voulu subir la contrainte. Nous n'avons pas eu souvent le bonheur de vivre sous vos yeux, et quelque bien élevée, quelque convenable que soit madame Olympe à notre égard, son âge ne comporte pas l'autorité. Passez-nous donc nos travers, ayez patience avec nous, puisque nous avons si peu de temps dans l'année pour jouir de votre présence, et songez qu'il nous faut quelque courage , à nous aussi, pour accepter notre situation.
— De quoi donc vous plaignez-vous , mes filles ? dit Dutertre avec une force douloureuse. Oij sont les souffrances, les malheurs de votre destinée? Èles-vous opprimées, persécutées par ma femme ? Dites, dites ! Si vous avez des sujets de plainte, je les écouterai, ici, tout de suite; je les vérifierai, et je vous ferai justice dans le secret d'un tribunal de famille. Mais je ne veux plus d'insinuations, plus de rélicences; elles me tuent! Parlez, mais parlez sans détour, vite, et avec le courage de la franchise.
Nathalie ne s'attendait pas à voir son père aborder la question avec cette netteté d'intention. Ne comprenant pas la grandeur et la pureté de son amour pour Olympe, elle croyait, à le voir éviter délicatement jusqu'à ce jour tout motif de rivalité domestique, qu'iJ rougissait de cet amour comme d'une faiblesse, et qu'il lui serait facilede le placer ainsi vis-à-vis d'elle sur un pied d'infériorité. En le trouvant ferme et résolu, elle battit en retraite,
MONT-REVÉCHE.
observa que la cloche du dîner sonnait, que ce n'était pas le moment d'une explication, et que, d'ailleurs, elle reculerait toujours devant la craijite de blesser et d'affliger son pt;re.
— Vous pouvez m'affliger, dit Dutcrtre, si votre cœur est injuste ; me blesser, je vous en défie. Je ne comprends pas ce que l'amour-propre aurait à faire ici. Vous vous expliquerez ce soir, toutes les deux, quand nous serons seuls. Je ne veux pas m'endormir une. nuit de plus sur le malentendu qui règne entre nous. Relevez vite vos cheveux, Éveline, et descendez. Vous, Nathalie, suivezmoi.
Nathalie, pour ne pas obéir et pour ne pas résister, passa la première, descendit d'un pas ferme, et alla s'asseoir à table avec un visage froid.
Éveline se récria sur l'impossibilité de se montrer dans le négligé et dans le trouble où elle se trouvait.
— Eh bien, répondit Dutertre, restez; je dirai que vous avez un peu de migraine. Mais vous vous calmerez et vous descendrez dans une heaire. Je l'exige.
Il descendit à son tour, mais il lui fallut toutes les forces de sa volonté et de son organisation pour cacher sa souffrance intérieure. Olympe n'y fut pas trompée. Elle regarda Amédée avec inquiétude comme pour l'interroger. Un pressentiment sinistre s'empara d'elle en voyant que son neveu évitaitses regards et que son mari souriait avec effort. Elle s'effraya davantage quand elle apprit qu'Éveline était souffrante; mais, habituée à concentrer toutes ses pensées, toutes ses émotions, elle parut ne pas se douter que le moment terrible était venu et que la glace, sinon encore rompue, venait du moins de craquer sous ses pieds.
Éveline, restée seule, ruminant sa colère, s'apprêtait à déchirer quelque robe ou à casser quelque porcelaine pour se soulager, lorsque Caroline vint la trouver.
— Voyons, qu'est-ce qu'il y a, petite sœur? dit l'enfant, chez qui les doux et patients instincts de la maternité semblaient être une prédominance de l'àme; nous avons pleuré; nous boudons, parce que nous avons gâté nos yeux bleus ! Allons , de l'eau fraîche, et cela passera vite.
— Laisse-moi, Benjamine, dit l'autre en la repoussant, je ne suis pas en train de rire.
— C'est bon! c'est bon! répondit la petite sans se troubler, nous connaissons ça : tu t'es mise en colère parce que ton chignon ne tenait pas, ou parce que le fichu que tu veux est, comme de coutume, le seul qui ne soit pas prêt. Voyons, quel chiffon est-ce qu'il te faut? Je vais le repasser, s'il ne l'est pas. J'ai toujours des fers dans ma chambre, et ce sera fait en un tour de main, sans que Grondette s'en doute.
— Sotte que tu es! reprit Éveline. Il s'agit bien de chiffons ! papa vient de me faire une scène.
— Oh ! je le crois bien ! dit la Benjamine en riant. 11 est si méchant, ce papa que nous avons ! C'est un homme terrible ! Je parie qu'il t'a battue! Pauvre sœur! faut-il pleurer avec toi, ou aller battre ce méchant père qui fait pleurer son petit lion crépu?
— Tu m'impatientes, tu m'ennuies! s'écria Éveline. Va- . t'en, grande niaise ! Que viens-tu faire ici ? On dîne sans
toi, et je parie qu'on te fait chercher partout !
— Oh ! que non pas, dit Caroline. J'ai bien le temps
de dîner ! J'ai demandé à notre mère la permission de venir t'habiller, et me voilà.
— Notre mère ! dit Éveline avec amertifme. Caroline, qui en comprenait peut-être plus qu'elle ne
voulait le laisser croire, et qui avait l'admirable bon sens de repousser toutes les explications dangereuses ou pénibles, ne parut pas entendre cette exclamation, et, sans rien dire, commença à relever d'une main adroite et légère les beaux cheveux d'Éveline, après avoir renvoyé la femme de chambre curieuse qui se présentait pour remplir cetofîlce, et Grondette, qui venait s'inquiéter de la migi-aine de sa diablesse; c'est ainsi que la vieille villageoise appelait familièrement Éveline qu'elle avait nourrie.
Eveline, nonchalante et préoccupée, se laissa coiffer et habiller par sa jeune sœur, qui, toujours babillant, se répondant à elle-même quand Éveline ne daignait pas lui répondre, et disant des riens comme un oiseau qui gazouille, réussit à endormir son dépit et à la ramener à l'admiration d'elle-même.
— A présent, lui dit-elle après l'avoir menée devant son miroir, où Éveline donna machinalement le point lumineux à son image, en attachant certain bijou et en rajustant certain nœud, nous allons respirer un peu notre flacon, et puis nous allons sourire, embrasser cette sotte de Benjamine et descendre au dessert. C'est encore un beau moment pour faire une entrée! Tout le monde est gai, papa cause, maman sourit. Éveline paraît, on lui demande de ses nouvelles. Elle donne un bon baiser à maman, et puis à papa ; elle dit qu'elle est mieux, elle va s'asseoir avec beaucoup de grâce, elle mange un peu, elle rit un peu, elle a beaucoup de succès, et tout le monde est content.
— Qu'il faut do patience pour te supporter. Benjamine! Dis-moi, tu seras donc toujours idiote? Songes-tu que tu as seize ans et qu'on va peut-être te parler bientôt de mariage ?
— Oh ! moi, je n'aime pas cela, le mariage ! dit Benjamine. C'est bon pour vous qui êtes de grandes princesses. Mais, moi, je ne veux pas quitter ma mère, jamais, entends-tu bien ?
— Tu l'aimes donc bien? dit Éveline. Allons, jusqu'à la Cendrillon qui l'aime plus que nous!
-^ Pour une fille d'esprit, vous dites des bêtises, répliqua la petite en s'agenouillant devant elle pour lui lacer ses bottines de satin noir. Vous faites tout votre possible pour vous rendre haïssable, et votre grand dépit vient de ce que vous ne pouvez pas empêcher qu'on ne vous adore malgré tout.
— Pauvre Cendrillon ! dit Éveline en attirant la tète brune de l'enfant sur ses genoux et en caressant ses cheveux flottants, naturellement bouclés comme ceux de son père. Tu seras heureuse, toi ! parce que tu es bête comme une oie et bonne comme un ange.
— Bah! je ne suis peut-être pas si bête que tu crois, répondit Caroline en se relevant avec la légèreté d'un oiseau.
Elle fit rapidement un peu d'ordre dans la chambre pour épargner ce soin à Grondette ; puis elle prit sa sœur sous le bras et la força à descendre en courant et en sautant dans les grands escaliers en spirales adoucies du château. Un chat qu'elles éveillèrent en sursaut fit un
bh
MONT-REVÉCHE.
bond fantastique en fuyant devant elles : ce fut pour Benjamine l'occasion d'un immense éclat de rire, et sa dolente sœur, entraînée par la contagion de ce rire frais et sonore qui était chez Caroline comme l'hymne liarmonieux de la virginité de l'âme, se présenta devant ses parents et devant Tliierray avec le visage animé d'un naïf et cordial enjouement. Le front de Dutertre s'éclaircit. Olympe respira. Amédée remercia Éveline d'un regard amical, Ihierray se demanda quelle pluie ou quelle rosée avait assoupli ces traits si beaux, dilaté ces yeux si brillants, et la trouva plus charmante qu'elle ne lui avait encore semblé. Nathalie éprouva pour la versatilité du caractère de sa sœur un profond dédain.
— Tu vois bien, mère ! murmurait la Cendrillon à l'oreille d'Olympe : quand je te disais que je la ramènerais bien belle et bien gaie !
Thierray fut positivement amoureux d'Évelinc au dessert. Elle avait une expression qu'il ne lui avait jamais vue, quelque chose d'accablé et de souffrant qui voilait la hardiesse habituelle de son regard. Éveline, de son côté, pensait à l'éloge que son père lui avait fait de Thierray, et, bien que, par esprit de contradiction, elle fijt d'autant plus disposée à le dénigrer tout haut, elle était flattée, dans le secret de son amour-propre, d'avoir un homme de quelque mérite à ses pieds. Elle connaissait le jugement et la pénétration de son père. Elle savait que, si sa bienveillance et sa générosité étaient immenses, son estime et sa confiance n'avaient rien de banal ou d'aveugle.
Elle résolut donc d'enflammer tout à fait Thierray. Mais comment s'y prendre? Sensible à la critique plus qu'au reproche, pour rien au monde elle n'eût voulu mériter une seconde fois les remarques désobligeantes , selon elle, que son père avait osé se permettre. 11 fallait donc occuper et tourmenter Thierray sans qu'il y parût.
— Tiens ! pensa-t-elle, je n'ai pas encore essayé de le rendre jaloux; c'est pourtant bien simple. Est-ce que mon prtit cousin n'est pas là pour me servir au moins à cet usage?
La pluie avait recommencé ; d'ailleurs, les jours devenaient courts. On passa du dîner au salon.
Éveline, gracieuse avec son père, presque doucereuse avec Olympe, enjouée avec Benjamine, fut tendre avec Amédée. Affectant ou éprouvant un surcroît de migraine, elle s'assit nonchalamment dans un coin, lui demanda de mettre un coussin sous ses pieds, de lui .aller chercher son flacon, d'éloigner d'elle la corbeille de fleurs, de lui verser quelques gouttes d'éllicr sur le front, et, quand elle l'eut accaparé par l'obligation de lui rendre tous ces petits soins, affectant de le tutoyer bien haut, de lui parler fraternellement, de l'appeler son bon Amédée, le plus attentionné et le plus infatigable des amis, elle le retint près d'elle une heure entière, dans une sorte de tète-à-tète, à lui parler à voix basse, à lui dire des riens qu'elle eût pu fort bien lui dire tout haut, enfin à se poser en petite malade bien douce, bien tendre jiour les siens, et particulièrement pour cet ami d'enfance, ce véritable ami de cœur auprès duquel les amis de rencontre
et les serviteurs d'occasion comme Thierray ne devaient pas songer à briller, ci moins qu'ils ne se donnassent beaucoup plus de soins et de peines que Thierray n'en avait pris jusqu'alors.
Thierray vit ce nouveau manège et ne le devina qu'à moitié. En faisant le don Juan avec Klavien, il plaisantait presque toujours et se fardait quelquefois. Au fond, il avait la dose très-convenable de modestie et de méfiance de soi dont tout homme d'esprit est pourvu.
— Il se peut bien, pensa-t-il, qu'elle veuille m'inquiétcr ou m'éprouver; mais il se peut fort bien aussi que je n'aie servi depuis huit jours qu'à inquiéter ou à éprouver U. Amédée. 11 est charmant; il lui est peut-être destiné en mariage : il est sans doute fort amoureux d'elle. Allons, probablement j'ai donné lieu à un rapprochement et j'assiste à une réconciliation. Occupons-nous de Nathalie, pour lui prouver que nous savons vivre et prendre les choses du bon côté.
Il s'approcha d'Olympe et de Dutertre, qui étaient en ce moment assis l'un près de l'autre, et, s'adressant à tous deux :
— Je voudrais, dit-il, faire très-secrètement, et sans que vous en sachiez rien, une prière à mademoiselle Nathalie. Je sais qu'elle fait de très-beaux vers, et je meurs d'envie d'en entendre quelques-uns. Si elle veut seulement m'en dire quatre, je lui en ferai quatre cents qu'elle ne sera pas obligée de lire ni d'entendre, et ainsi nous serons quittes.
Tout cela avait été dit assez distinctement pour être entendu de Nathalie, qui était proche, et qui cependant ne bougea pas et feignit de ne pas entendre.
— Nathalie fait de très-beaux vers , en effet , répondit madame Dutertre ; mais elle les garde si mystérieusement, que vous ferez un miracle si vous pouvez lui en arracher quatre. Pour ma part, je souhaite bien que vous réussissiez, si je peux profiter de l'occasion pour les entendre. Mais pourtant, si elle veut ne les dire qu'à vous, nous serons discrets et nous n'écouterons pas.
— Je vois, dit Nathalie en se levant et en s'approchant de la table où travaillait madame Dutertre, que M. Thierray meurt d'envie de nous dire quatre cents vers, et que vous mourez d'envie de les entendre. S'il n'en faut que quatre de ma façon pour vous procurer à tous deux cette satisfaction, je consens à les faire; mais donnez-moi des bouts rimes à remplir, car je ne me rappelle absolument rien dans ce moment-ci.
C'était la manière la plus naturelle et la plus modeste de s'en tirer. M. Dutertre, toujaurs prêt à encourager les rares moments de bienveillance de Nathalie, offrit de donner quatre rimes, d'en demander quatre autres à Olympe, et de faire compléter la douzaine par Thierray.
-^ Ce n'est pas tout, dit Nathalie, il faut m'indiquer le sujet; libre à moi de le traiter sérieusement ou légèrement.
Éveline ouvrit l'oreille et crut que Thierray allait proposer quelque sujet qui eût rapport à elle. 11 n'en fut rien. Thierray, qui n'avait pas plus envie de la flatter que de prendre au sérieux le talent de Nathalie, proposa un parallèle entre le Crésus antique et le moderne Crésus, le groom de Puy-Verdon. Nathalie fit très-rapidement des vers spii'iluels, plus malins qu'enjoués, mais très-adroitement adaptés aux rimes. Thierray lui en fit compli-
MONT-REVÊCHE
ment, reprit les mêmes rimes, le même sujet, et lui fit douze vers qui rivalisaient de savoir-faire avec les siens. Madame Dutertre proposa im sujet plus élevé pour faire briller le talent sérieux de Nathalie, et vainquit, avec une douce persistance, la prétendue paresse de sa bellefille, qui se tira fort bien d'affaire, et, plus sensible qu'elle ne voulait l'avouer à ce petit succès, finit par se laisser arracher quelques-unes de ses meilleures pièces. Thierray les trouva ce qu'elle étaient : le produit de l'intelligmice froide ; mais il pouvait, sans mentir, en louer la forme, qui ne manquait ni d'ampleur ni de science. Dutertre, voyant ou croyant sa fille mieux dispo.séc pour sa -femme, ramena les choses à leur point de départ, dans le désir d'un commun enjouement. Tliierray fit, en se jouant, des bluettes charmantes, luttant d'improvisation avec Nathalie, qui ne resta guère en arrière et qui s'émoustilla jusqu'à rire avec assez d'abandon. La gaieté des personnes habituellement sérieuses a parfois beaucoup de charme, et Nathalie eût pu être fort aimable si elle eût été aimante.
Thierray se retira à dix heures, prétextant beaucoup de lettres à écrire, mais ayant fait si bonne contenance toute la soirée, qu'Éveline crut avoir manqué son but et montra même un peu d'humeur à Nathalie.
Après le départ de Thierray, Olympe, pressentant que quelque chose d'inconnu s'agitait autour d'elle, et ne voulant pas se placer entre Dutertre et ses filles, se retira de bonne heure, suivie de Benjamine. Amédée lut dans les yeux de Dutertre qu'il devait s'en aller aussi et l'attendre dans le pavillon. Dutertre resta seul avec ses deux aînées. 11 les voyait mieux disposées, et il espérait un bon résultat de cette explication, devant laquelle il ne pouvait ni ne voulait reculer.
Le jour et le moment n'étaient pas du goût de Nathalie. Elle s'était laissée un peu désarmer par la. douceur et les prévenances généreuses de sa belle-mère devant Thierray. Éveline, piquée contre elle, ne paraissait pas disposée à la soutenir. Enfin, Dutertre avait une attitude calme et digne, qui la gênait plus que tout le reste et qui commençait à faire entrer une sorte de crainte, sinon de repentir, dans son âme altière et jalouse.
— Eh bien, dit Dutertre, qui marchait gravement dans le salon, Nathalie, Éveline, nous avons à causer. Vous avez des griefs contre moi, contre celle que je vous ai donnée pour mère et pour amie. Vous vous trouvez assujetties, mortifiées, blessées. Parlez, je vous écoute, mes enfants.
Éveline était incapable de rancune.
— Non, mon père, répondit-elle avec franchise. Quant à moi, cela n'est pas. Je ne pourrais me plaindre que d'une chose, si j'étais assez raisonnable pour m'apercevoir que je manque de raison.
— Et cette chose? dit Dutertre.
— C'est d'avoir été trop peu morigénée ; c'est d'avoir eu un père trop confiant dans mes bons instincts, une belle-mère trop douce, trop esclave de mes caprices, trop craintive devant mes bourrasques, trop discrète ou trop délicate dans ses observations. Elle est trop jeune et elle n'est pas ma mère, voilà tout son crime; et, comme elle n'y peut rien, ni moi non plus, nous serions folles de creuser les inconvénients de cette situation respective, de nous en affecter, et surtout de nous les reprocher l'une à
l'autre. J'ai mille défauts qu'une mère rigide ou le couvent eussent peut-être corrigés. Vous m'avez retirée du couvent, que je détestais, et vous m'avez donné une mère trop faible, je devrais peut-être dire trop bonne!... Oui, Olympe est bonne, excellente, aimable au possible, ajouta Éveline en regardant Nathalie avec résolution, et c'est un mauvais service à me rendre que de me donner raison contre elle quand j'ai tort. Que pouvait-elle pour me contenir et me corriger? 11 eût fallu une volonté de fer, qui se serait probablement brisée contre la mienne; car j'étais disposée à ne supporter aucune autorité. Et qui sait si j'aurais cédé à celle de ma propre mère? J'ai résisté aujourd'hui même à celle que le meilleur des pères me faisait sentir pour la première fois. Je suis donc tout à fait absurde et peut-être un peu coupable. Pardonnezle-moi, mon père, oubliez les sottises que j'ai dites, gardez-moi le secret auprès de ma petite maman, qui, je l'espère, ne se doute pas de tout cela. Épargnez-moi l'exigence de me courber devant elle pour lui montrer mon repentir : je ne le pourrais pas ; mais soyez sûr que je l'aime au fond du cœur, que je ne lui en veux pas d'être charmante, de vous plaire et de vous rendre heureux. Voilà, j'ai dit.
Et Éveline, courbant le genou devant son père avec une grâce caressante, le désarma en lui baisant les mains. II la releva et la pressa sur son cœur. Plus ému qu'il n'eût voulu le paraître, il essaya de la préserver pour l'avenir du retour de ces injustices. Elle le promit, pour avoir plus tôt fini ; car elle n'était pas bien convaincue de sa propre résolution, et, jusque dans ses meilleurs mouvements, il entrait toujours un peu de caprice. Mais, résolue au moins de s'endormir en paix avec son père et avec sa propre conscience, elle jura d'essayer de se corriger, à condition qu'on la laisserait s'examiner et se blâmer elle-même ; puis, mettant sa migraine en avant et ne voulant pas avoir affaire à Nathalie de la soirée, elle demanda la permission d'aller dormir et laissa son père et sa sœur en tête-à-tête.
— A toi, maintenant, ma fille, dit Dutertre, qui reprit aussitôt l'apparence du calme, de la douceur et de la fermeté. J'attends tes plaintes ou tes réclamations.
— Je ne me plains jamais, répondit Nathalie, qui avait préparé son réquisitoire, mais qui manquait de vrai courage ; et, quand les réclamations sont vaines, je sais me taire.
— Ma fille, reprit l'infortuné Dutertre contenant sa douleur et son indignation, je vous adjure par votre mère, que j'ai aimée, rendue heureuse et pleurée douze ans, de me parler avec confiance et sincérité. Ne vous plaignez pas, si c'est vous humilier que d'ouvrir votre cœur à un père qui vous chérit ardemment; mais faites valoir vos droits auprès de lui, s'il a eu le malheur de les méconnaître. Parlez.
— Vous n'avez eu aucun tort personnel envers moi, mon père, répondit Nathalie se posant comme un juge bien plutôt que comme' un appelant, et vous n'avez méconnu jusqu'ici aucun de mes droits. Je soutTre parce que je souffre, et il ne dépend pas de vous que je me trouve heureuse.
— Alors, confiez-vous à moi, prenez-moi pour voire confident, et je tâcherai de faire cesser vos peines.
— Vous ne le pouvez pas, mon père : vous êtes invin-
MONT-REVÊCHE
ciblemont lié pour la vie à uno personne qui m'est antipathique et auprès de qui l'existence m'est amère et pénible. Je m'ennuie mortellement ici : je suis condamnée à y vivre loin do vous, au milieu d'une famille qui ne partage pas mes goûts et sous l'apparente dépendance d'une femme pour laquelle je n'ai que de l'éloignement. Ne me demandez pas quels sont ses torts envers moi. Elle n'en a volontairement aucun ; mais, à mes yeux, elle a celui d'être une société obligée, une ligure importune, un chef de famille femelle qui usurpe ma place. Si vous n'aviez pas de femme, vous comprendriez que je suis d'un âge et d'un caractère qui m'autorisent à vous suivre partout, même en surveillant mes sœurs et en vous répondant de leur bonne tenue. dans le monde. Si j'étais, moi, la compagne de votre vie et le délégué de votre autorité, Éveline ne serait pas une folle et Caroline une sotte; nous ne serions pas de gauches provinciales et nous n'attendrions pas après les maris que vous nous choisissez d'avance, et dont aucun peut-être ne nous conviendra, quelque envie que nous ayons de vous complaire. Enfin, si vous n'étiez pas dominé par l'idée qu'on est forcément heureux auprès de cette belle Olympe, vous vous aviseriez, sans que j'aie la douleur de vous le dire, du spleen qui me ronge et qui commence à s'emparer d'Éveline, sous forme de monomanie chassante et chevauchante. Vous voyez, mon père, que mes plaintes sont inutiles, et que je dois subir mon sort sans espoir de le voir changer autrement que par un mariage de désespoir, ce qui me paraît un trisle moyen de salut.
— Je ne vous demanderai pas, répondit Dutertre, glacé par la froideur de sa fille, pourquoi votre belle-mère vous est antipathique; ce serait vous entraîner sur un terrain où je ne veux pas placer la discussion, puisque vous déclarez qu'elle n'est coupable d'aucim tort envers vous. Je vois que votre parti est pris de changer en mécontentement et en amertume une vie de famille que je supposais devoir être douce et riante. Veuillez vous résumer, ma fille, et me dire ce que vous exigeriez pour vous trouver libre et heureuse selon vos goûts.
— Je voudrais commander là où je cède et m'abstiens, pour m'épargner l'odieuse nécessité d'obéir.
— Ma fille, vous n'obéissez à personne, vous ne cédez à rien, vous n'avez à vous abstenir de rien que je sache. Si je me trompe, prouvez-moi que vous êtes esclave là où ma volonté est que vous soyez libre.
— Je suis libre à la condition de respecter un ordre domestique qui n'est pas établi par moi. Il est des natures qui se sentent esclaves du moment qu'elles ne gouvernent pas.
— C'est bien de l'ambition et bien de l'orgueil, Nathalie, que de vouloir ainsi gouverner les aulres. Ce despotisme ne serait-il pas limité par mon autoiité nalurelleet sacrée, si je vivais près de vous, et quand même je ne serais pas marié? Il me faudrait donc vous obéir aussi, moi, ou vous voir malheureuse comme une reine détrônée ?
— Vous raillez, mon père, et ne raisonnez pas. Je me soumettrais à vous dans mon cœur, mais j'aurais sur vous l'ascendant de la persuasion. Pourquoi ne l'aurais-je pas aussi bien que votre femme, que vous consultez sur les moindres choses, et sans l'agrément de laquelle nous ne pouvons ni sortir, ni rentrer, ni manger, ni dormir à
nos heures? En quoi sorais-je plus incapable qu'elle de gouverner ma maison et de choisir ma société? Vous voyez bien que je ne suis rien ici ; et poin-tant j'approche de ma majorité, je n'ai aucun des ti-avcrs de la jeimesse, et je me sens faite pour succéder à l'autorité de celle qui m'a donné le jour.
— Ne pouvez-vous accepter le partage de cette autorité? Ne vous l'a-t-on pas mille fois offerte, et, malgré vos refus, n'a-t-on pas persisté à vous consulter sur toutes ces choses de l'intérieur, pour lesquelles vous anichcz précisément un profond dédain?
— Ce n'est pas le gouvernement du pot-au-feu que je réclame : je n'en suis pas jalouse ; mais je réclamerais le choix de mes convives, de mon entourage, enfin.
— Ainsi, les hôtes que j'accueille ne vous conviennent pas toujours?
— Pas toujours, j'en conviens.
— Et vous les chasseriez pour en introduire d'autres?
— Peut-être, mon père.
— Et, comme votre belle-mère vous est antipathique, vous la prieriez de partir la première, en attendant que vous me fissiez la même invitation, si je venais aussi à vous être une société obligée, une figure imjwrtunef... Eh bien, ma chère Nathalie, tu es folle, mille fois plus folle que ta sœur Éveline. Je veux croire que ta grande logique est en complet désaccord avec elle-même, ou bien je me persuaderais avec terreur que tu n'aimes personne et que tu voudrais substituer des esclaves étrangers aux égaux naturels qui sont dans ta famille. Pardonne-moi de n'en pas vouloir écouter davantage. J'ai la prétention de garder vis-à-vis de toi mon rôle de père, de demeurer le chef de la famille et de n'être influencé que par la douceur et la raison.
— Oui, par Olympe ! murmura Nathalie avec aigreur.
— Assez, ma fille, assez ! dit Dutertre, dont la voix émue prit malgré lui l'accent d'une douceur déchirante. Tu es irritée et injuste; mais tu es intelligente et fière. Tu rentreras en toi-même, et tu te jugeras cette nuit, comme Éveline s'est jugée ce soir : à moins quetu n'aimes mieux te condanmer naïvement tout de suite, afin que j'aie plus vite la joie de t'absoudre et de t'ouvrir mes bras.
— Mon cher père, répondit Nathalie un peu ébranlée, vous êtes très-bon, très-grand, très-digne de commander. Tant que vous serez près de nous, toutes choses, selon moi, iront pour le mieux. Ne m'interrogez plus, je vous en supplie, avant le jour où vous serez prêt à nous quitter. Alors vous me permettrez de reprendre cet entretien et de l'amener à une solution que je persiste à croire nécessaire pour vous et pour moi.
— Tâchez qu'elle soit plus acceptable que celle de ce soir, dit Dutertre en l'embrassant, et, jusque-là, promettezmoi de ne souffrir d'aucune chose de détail sans m'en dire franchement la cause. Veux-tu me le promettre, ma fille?
— Soyez tranquille, mon père, répondit-elle en prenant son bougeoir pour se retirer ; quelque chose qui arrive, je n'engagerai point avec votre femme une lutte où je sais que je serais vaincue, et elle pourra dormir sur l'oreiller de ma mère sans que j'y enfonce une épingle.
— Allons, dit Dutertre quand elle fut sortie, celle-là est cruelle et impitoyable. 0 mon Dieu ! sa mère était bonne pourtant, et nous ne vous avons jamais offensé ni l'un ni l'autre! Comment des êtres conçus et enfantés
MONT-REVÉCHE.
dans l'amour viennent-ils au monde le sein déjà gonflé du venin de la haine!
Et Dutertre, étonné du triste courage avec lequel il s'était laissé torturer, résolut d'aller fortifier et consoler Amédée, ce généreux enfant qui subissait et partageait toutes ses angoisses.
— Eh bien, lui dit-il en entrant dans le pavillon, je sais tout, et tu peux parler librement. Le mal est grand, mais moins grand que je ne pensais. De mes deux filles aînées, également déraisonnables dans leur genre, une seule est vraiment hostile à mon bonheur. Éveline est bonne, et le cœur, joint à un fond d'équité naturelle, la ramènera toujours. Nathalie est une barre de fer, et s'appuie, pour blâmer et haïr, sur une si étrange théorie d'autorité, que je ne vois pas le remède... Cependant il doit exister : cherchons-le ensemble.
— Nathalie est une nature bizarre et sera difficilement heureuse, répondit Amédée. 11 faut même s'attendre à ce qu'elle ne trouve jamais que des satisfactions relatives et incomplètes dans la vie. Mais n'est-il pas temps devons soumettre à certaines désillusions, mon cher oncle? La force et l'activité de votre cœuret de votre caractère vous ont fait croire qu'à force de travail, de dévouement, de soins et de bienfaits, vous pouviez faire le bonheur de tous ceux qui vous entourent...
— Je le reconnais , dit Dutertre ; c'était une chimère dont, au reste, je n'ai pas toujours été dupe autant que j'ai voulu le paraître pour conserver le courage dans mon âme et la foi dans celle des autres ; mais je le savais bien, et je sais plus que jamais aujourd'hui que, d'une part, le monde extérieur, loin de nous seconder, nous traverse; que, de l'autre, les instincts ^e ceux pour qui nous travaillons nous résistent et combattent en eux-mêmes le bien que nous voulons leur faire. Dieu, dans sa mystérieuse sévérité, est au-des'sus de tous nos efforts. 11 nous donne des enfants, des frères, des amis dont il semble nous confier le bonheur et la vertu ; il nous en envoie d'autres qui semblent faits pour déjouer et méconnaître tous nos soins. Que sa volonté soit faite ! il faut l'accepter telle qu'elle est, croire qu'il ne crée rien d'inutile à l'ensemble des choses qui constituent l'harmonie générale, et que les travers mêmes de ceux que nous aimons ont leur raison d'être que nous reconnaîtrons plus tard. Cherchons donc le plan nouveau de conduite que je dois me tracer vis-à-vis de ma famille, et que cette nuit ne s'écoule pas, comme la dernière, sans amener une solution au moins provisoire. Dis-moi, avant totit, poursuivit Dutertre, si la mésintelligence qui règne ici est pire ou moindre en mon absence.
— Elle est pire en apparence, répondit Amédée; elle est la même en réalité : votre présence contient les vivacités d'Éveline et modère ses caprices ; elle réduit au silence la voix amère de Nathalie, qui, chaque jour, verse une goutte de fiel dans le calice que boit votre femme. Mais vous ne voyez que la surface des choses : dès que vous avez le dos tourné, on se paye avec usure de la privation : ce sont des critiques mordantes à propos de tout, des allusions tirées par les cheveux, des contradictions
obstinées sur les sujets les plus futiles, un ton tranchant ([ui impose silence ou un dénigrement plein de mépris à la moindre objection. 11 semble même que, quand vous êtes ici, il y ait comme une menace suspendue- sur la tête de ma pauvre tante. Elle la pudeur, la droiture, la candeur même, elle est accusée de coquetterie, de mystère, que sais-je! C'est incompréhensible pour elle et pour moi-même, ce qu'on a l'air de lui reprocher quelquefois ! Ma tante s'en est émue d'abord, et puis elle s'est soumise avec une abnégation sans égale, et renfermée dans son martyre avec une force effrayante ; car ce martyre la consume et la brise.
— Oui, je le conçois, dit Dutertre en passant les mains sur son front brûlant. Olympe a le droit d'être la plus fière et la plus libre des créatures humaines, et elle se condamne, par amour pour moi, à en être la plus humble et la plus foulée. Ah! pauvre femme! mon amour lui a été fatal.
— Si vous l'entendiez parler de cet amour, vous comprendriez qu'elle le préfère, avec tous ses maux, à un bonheur sans trouble qui ne lui viendrait pas de vous. Soyez donc aussi courageux qu'elle, mon oncle !
— Ah ! qu'il est facile de l'être, quand à une âme vaillante on joint un corps robuste ! Mais, chez elle, l'enveloppe est délicate, et le corps succombe... Elle meurt, mon ami, elle meurt ! Ne le vois-tu pas?
— Elle peut guérir. 11 ne s'agit que de lui trouver un moyen de repos, un temps d'oubli ; car, tant que vos filles (et Nathalie surtout) ne seront pas mariées, vous l'avez dit, la solution ne peut être que provisoire.
— Mais elles ne peuvent tarder à se marier ; ne le penses-tu pas?
— Elles tarderont peut-être plus que vous ne pensez. Éveline sera hésitante et capricieuse. Quant à Nathalie, qui est encore plus difficile à satisfaire dans son orgueil, elle ne s'avise pas d'un obstacle : c'est qu'elle inspire de l'éluignement au peu de personnes pour qui elle n'en éprouverait pas.
— Oui, dit Dutertre accablé; n'aimant pas, elle ne se fait point aimer : c'est tout simple. Ah ! malheureux que je suis! me voilà donc réduit à désirer que l'on me débarrasse de mes enfants !
— Non, non, vous ne le désirez pas, dit Amédée avec une généreuse énergie. Vous les sauverez vous-même. Voyons, quels seraient vos projets?
— Renoncer à la carrière politique que je me suis laissé imposer, contrairement à mes goûts, par les suffrages de cette province; rentrer dans la vie de famille, veiller sur mon intérieur, ne plus quitter ma femme d'un instant, tenir en bride ces appétits désordonnés de commandement ou d'indépendance qui ont trop grandi chez mes lilles en mon absence.
— La lutte sera terrible, funeste peut-être. Et puis résolvez-vous ainsi cette grave question du devoir politique? Pouvons-nous le sacrifier au devoir domestique? Le sentiment du bien général ne doit-il pas l'emporter sur celui du bonheur individuel?
— 11 ne s'agit pas de mon bonheur à moi! s'écria Dutertre ; il s'agit de la vie de ma femme et de la conscience de mes filles, qui s'égare faute de guide et de frein. D'ailleurs, le bien qu'on peut faire par la politique dans le temps où nous sommes, c'est peut-être un rêve, et le
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mortel dégoût que j'éprouve dans cette carrière m'est un sûr garant que ma vocation n'est pas là. Je suis un hommR des champs, un simple conducteur de travaux, travailleur moi-même, ingénieur, pionnier, défricheur de landes, ami et enfant de la terre, compagnon et frère des ouvriers que je moralise en les occupant. Arrière les discoureurs qui ergotent sur cette grande question de l'agriculture sans connaître ni l'homme ni ses besoins, ni le sol et ses ressources! A quoi me sert de passer ma vie à entendre des paradoxes et à les combattre sans succès? Cela est bon pour ceux qui aiment les phrases et qui sont jaloux d'influence. Moi, je déteste les vaines paroles et n'ai pas besoin d'être député pour faire du bien autour de moi. Je donne ma démission et je reste parmi vous. Je marie mes filles, ce qu'elles ne sauront faire elles-mêmes, et je sauve ma femme. Voilà qui est décidé.
— Ce sera le bonheur de Caroline et le mien, répondit Amédée ; mais , quoi que vous fassiez , ce ne sera ni celui de ma tante ni le vôtre. Évefine et Nathalie s'habitueront vite à vous braver. Souvenez-vous qu'il y a deux ans, lorsque vous passiez ici la meilleure partie de l'année, et que leurs caractères n'étaient pas développés comme ils le sont aujourd'hui , il y avait déjà des luttes puériles, mais orageuses, que vous ne pouviez vaincre sans souffrir.
— Je souffrirai !
— Et la souffrance de ma tante en sera aggravée. N'oubliez pas que le seul fil auquel tienne son existence, c'est la croyance où elle est encore de votre bonheur.
• — Il est vrai! que faire donc? Éloigner ma femme? On croira que je ne l'aime plus, que je ne l'estime pas! Éloigner mes lillcs? Elles se diront haïes et chassées par Olympe ! Cependant, il faut les séparer d'elle à tout prix, ne fut-ce que pour quelques mois pendant lesquels ma pauvre malade guérirait! 0 mon Dieu! mon Dieu! c'est donc un crime que j'ai commis, de me remarier dans toute la force, dans toute la sincérité de mon être et de ma vie! Le ciel m'est témoin que je ne croyais enfreindre ni les lois divines et humaines, ni les convenances sacrées de la nature, ni les liens augustes de la famille, en donnant à mon cœur cette compagne sans égale, à mes enfants cette mère sans tache. J'aimais passionnément, je l'avoue, et pourquoi en rougirais-je? Qu'y a-t-il de plus grand, de plus religieux qu'un amour sanctifié par le serment d'une éternelle fidélité? Mais je jure, sur l'honneur de ma première femme, que, si je n'avais pas cru la remplacer dignement auprès de ses filles, en leur donnant Olympe pour seconde mère, j'eusse vaincu et terrassé ma passion. Pourquoi donc une sorte de malédiction s'est-elle attachée au bonheur le plus légitime et à l'action la plus loyale de ma vie?
Amédée, enfoncé dans un fauteuil, et les yeux fixés à terre, écoutait Uutertre avec une pieuse tristesse ; celui-ci, debout contre la croisée entr'ouverte, levait vers les astres son noble regard voilé par les larmes.
— Tenez, mon oncle, dit Amédée après quelques instanls de silence, cetle solution de fait que vous cherchez, je crois que Nathalie l'a trouvée. Son désir est de vous suivre à Paris. Pourvu qu'elle voie le monde et qu'elle gouverne, je ne dis pas une maison, elle en est incapable, mais un salon, sa vanité sera satisfaite et son superbe ennui se dissipera. Si elle ne se marie pas dans
le courant de l'année, elle reviendra ici aux vacances avec vous, et, qu'elle y soit bien ou mal pour ma tante, ma tante aura eu le temps de guérir.
— C'est une excellente idée, répondit vivement Dutertre, et, si tel est son désir, je regrette qu'elle ne l'ait pas dit, ce soir, quand je provoquais sa confiance; cet arrangement terminait tout à l'amiable... Mais il sera pris demain, et j'espère que cette satisfaction l'engagera à épargner ma femme et mon repos jusqu'à notre départ.
— Ne vous dissimulez cependant pas, reprit Amédée, qu'il éprouvera quelques difficultés. Éveline sera jalouse de sa sœur aînée, et voudra la suivre, car Paris commence à devenir aussi son rêve.
— Je ne puis emmener Éveline, elle est trop folle. Je ne pourrais l'accompagner au bois de Boulogne, oii elle voudra faire briller sa grâce à dompter un cheval ; elle ira avec un domestique , au moment où , absorbé par les affaires ou retenu à la chambre, je m'attendrai le moins à ses escapades. Elle se perdra de réputation sans vouloir y prendre garde, ou se posera en excentrique écervelée. Tout cela est bon ici, où l'on connaît l'innocence de sa vie, et où l'affection qu'on m'accorde l'entoure de bienveillance. Ailleurs, c'est impossible! Mais nous tournerons la difficulté : Nathalie partira comme pour un mois, afin, dirons-nous, de régler quelques affaires de succession maternelle relatives à sa prochaine majorité. Elle restera à Paris sous divers prétextes; au besoin, on endormira l'impatience d'Éveline par des promesses. D'ailleurs, Éveline est bonne, et, l'influence de Nathalie écartée, elle redeviendra charmante.
— A la bonne heure! dit Amédée. Mais que ferez-vous de Nathalie là-bas? Une fille de vingt ans, très-belle et vaniteuse, sinon coquette, peut-elle et doit-elle vivre seule? car elle sera forcément seule toute la journée, grâce à vos occupations.
— Je ferai venir du Poitou ma sœur aînée, qui sera fort aise de voir Paris et qui demeurera avec nous. Ce sera un chaperon pour Nathalie ; elle est douce, bonne, et ne manque pas de jugement.
— Mademoiselle Élise Dutertre est une personne excellente, dit Amédée ; mais justement Nathalie la déteste.
— Quoi! elle aussi, la pauvre vieille fille sans prétention et sans succès, même dans le passé?
— Elle se permet, quand elle vient ici, de trouver vos filles un peu trop gâtées, et cela exaspère Nathalie.
— Ainsi, elle va haïr et tourmenter ma pauvre sœur comme elle fait de ma femme? Eh bien, n'importe. Élise est calme, ferme, et lui tiendra tête. Elle s'en ira peutêtre; mais nous aurons gagné du temps. Sois certain que ce séjour de Paris ne réalisera pas les rêves de gloire et d'éclat de Nathalie. Telle n'est pas mon intention. Elle n'aura pas de salon , elle vivra retirée, malgré qu'elle en ait. Je n'aime pas le monde, moi, et je n'ai jamais compris une vie employée à la conversation banale. D'ailleurs, sache une chose qu'il est temps que je te dise : ma fortune, splendide parce que l'ordre y règne à côté de la libéralité, n'est cependant pas plus assiu-ée qu'aucune fortune de ce monde. Je me suis engagé, il y a longues années, pour un ami bien cher qui avait perdu la sienne et qui l'a refaite grâce à moi. Mais il est mort en Amérique sans régulariser sa position envers moi et sans dégager
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ma signature. C'est le digne Murray, mon cousin par alliance, qui t'envoyait autrefois de si beaux papillons du Mexique et du Brésil. Si les associés qui lui succèdent sont ineptes ou de mauvaise foi , cette terrible signature , dont je demande en vain le retrait , peut me forcer à vendre une partie de mes immeubles ou à trouver des sommes considérables que je n'ai pas. Je puis donc être, malgré ma sagesse et la tienne, compromis comme tout le monde d'un jour à l'autre, et, sinon ruiné, du moins gêné. Dans cette situation , j'ai songé, sinon à diminuer mes dépenses , du moins à ne pas les augmenter. Au moment d'acheter un hôtel ravissant aux Champs-Elysées, pour faire venir un peu plus souvent et un peu plus longtemps ma famille à Paris , dans le courant de mes années d'exil, j'ai reculé devant une petite imprudence; je me suis tenu à un simple loyer où je ne reçois que des hommes et des gens sérieux. Or, ma fille , tant qu'elle vivra près de moi, ne tiendra pas un salon d'hommes, et ne se fera pas un cortège de beaux esprits. Quelque dédain qu'elle ait pour mes idées bourgeoises à cet égard, il faudra qu'elle se plie aux conditions d'une existence bourgeoise. C'est un petit châtiment qu'elle aura mérité et cherché. Puisse-t-il lui être salutaire et lui apprendre à apprécier l'intérieur dont elle s'exile et où son retour sera salué, plus tard, comme celui de l'enfant prodigue.
Cette conclusion paraissant la meilleure , l'oncle et le neveu se séparèrent.
Dès le lendemain, Dutertre informa sa fille aînée de la résolution qu'il avait prise, sans lui dire toutefois, de peur d'un orage dont Olympe eût recueilli les coups, le projet qu'il avait formé de faire venir à Paris la vieille mademoiselle Dutertre, et les plans de retraite et d'économie qu'il s'était tracés. Forcé de jouer au plus fin avec elle, et de lui ménager ces surprises désagréables, il prit son parti de souffrir seul quand le moment de la colère et du désappointement serait venu.
Nathalie, se leurrant de brillantes espérances et désirant fort peu associer une rivale comme Éveline à ses futurs triomphes, promit sincèrement de suivre le plan de son père pour effectuer sans solennité leur séparation à la fin des vacances. Le front chargé d'ennuis de la muse s'éclaircit donc un peu, et, comme elle attribua la condescendance de son père au désir qu'Olympe avait de se débarrasser d'elle , elle cessa de la maudire et de la persécuter, sans cesser de la dénigrer tout bas.
Olympe eut donc un intervalle de repos où, sans savoir ce qui se préparait et ce que son mari avait souffert, elle s'imagina qu'il avait réussi à la réconcilier avec sa belle-fille.
— Ce grand cœur sait faire des miracles, disait-elle à Amédée , qu'elle croyait seul initié au secret de ses douleurs. Il réchauffe comme le soleil , et fond les glaces sur les hautes cimes.
Et déjà Olympe commençait à guérir, comme une plante vivace qui se relève au moment d'un orage.
Que faisait Thierray à Mont-Revêche pendant que ces petits événements de famille suivaient leur cours à Puy- Verdon? car, depuis la soirée où Éveline avait travaillé à le rendre jaloux d'.Amédée, c'est-à-dire depuis huit jours environ , Thierray n'avait pas reparu. Il avait écrit qu'en descendant de cheval il s'était donné l'entorse la
plus stupide du monde; qu'il espérait cependant en être bientôt quitte, et qu'en attendant le bonheur d'aller faire sa cour aux dames de Puy-Verdon, il tâcherait d'endormir ses souffrances et de charmer ses ennuis en faisant les quatre cents vers dont mademoiselle Nathalie ne l'avait pas voulu tenir quitte.
— J'ai promis de les faire, ajoutait-il en finissant; mais j^ n'ai pas promis de les faire lire ou entendre. Que mademoiselle Nathalie se rassure donc sur les funestes conséquences do ma fidélité à lui tenir parole.
Dutertre avait été voir Thierray, et avait failli le trouver grimpant lestement sur une échelle pour ranger et orner à sa guise les appartements de son nouveau manoir : Thierray n'avait eu que le temps de chausser une pantoufle, de se jeter dans un fauteuil et de contrefaire l'impotent. Amédée était venu aussi savoir de ses nouvelles, mais alors Thierray était préparé. Il avait la pantoufie obligée, il boitait même assez bas, il lui était impossible encore de se chausser et de sortir. Éveline sut ces détails, qui l'intéressaient plus vivement qu'elle ne l'avouait, et se tranquillisa.
Pourquoi Thierray, qui n'avait aucune espèce d'entorse, avait-il eu recours à cet expédient pour ne pas retourner à Puy-Verdon? C'est ce que nous verrons au prochain chapitre; mais terminons celui-ci par une question que se posait précisément Thierray, comme en cet instant notre lecteur se la pose peut-être à lui-même.
Qu'est-ce donc, au fond , que ce caractère concentré et ce personnage à peu près muet d'Olympe Marsiniani, femme Dutertre?
Le lecteur est un peu mieux renseigné que ne l'était Thierray, et pourtant il ne saurait résoudre tous les doutes qui traversaient l'esprit de notre observateur, pénétrant par nature, préoccupé par circonstance.
Pour savoir comment cette énigme vint à obséder la rêverie de Thierray, il faut ne point interrompre le cours des choses et suivre celui de ses idées daas la solitude de Mont-Revêche.
(1 Qui sait? écrivait Thierray à Flavien, quelques jours après le départ de celui-ci. — C'est une idée qui n'est pas neuve, mais qui est et sera toujours ingénieuse. La migraine a été créée pour les femmes qui ne veulent pas se laisser voir ; l'entorse a été mise au monde pour les hommes qui ne veulent pas les aller voir : ce sont deux accidents qui n'ont pas besoin de cause, et que personne ne peut nier, parce que personne ne peut les constater; outre qu'ils n'ont rien de révoltant pour la pensée, l'entorse n'estropie pas plus un homme que la migraine ne défigure une femme; mais l'entorse a cette supériorité sur la migraine, qu'elle dure longtemps, qu'elle peut durer tant qu'on veut, comme se dissiper en vingt-quatre heures. Elle a été inventée à l'usage de l'homme, en ce qu'elle est le moyen d'un plus grand déploiement de force morale.
» En deux mots, j'ai pris cette entorse au château de Puy-Verdon, dans la soirée qui a suivi ton départ, Éveline faisant les yeux doux, la patte de velours et la bouche en cœur à son petit cousin, soit pour rallumer sa flamme,
MONT-REVÉGHE.
soit pour exciter la mienne. Dans le premier cas, j'ai trouvé le tour commun et ennuycusement classique. Dans le second, j'ai jugé que j'avais servi assez longtemps de stimulant aux ardeurs du cousin, et qu'il m'était bien permis de prendre un peu de repos, après avoir joué mon rôle et rempli mon office.
» Dans le doute, abstiens-toi , dit la sagesse des nations. Je me suis donc abstenu de retourner à Puy-Verdon ; mais je suis homme de trop bonne compagnie pour ne pas avoir une entorse pour excuse. Quand mon pied sera guéri, si mon cœur ne l'est pas, j'irai voir où en sont mes chances.
» Tu as eu tort, cher Flavien, de me dire par trois fois : Épouse Èvelinc! Ce mot m'a terrifié comme le Ta seras roi! des sorcières de Macbeth. On n'a pas plutôt l'idée d'épouser une femme qui plaît, qu'on la veut trop parfaite. On s'en dégoûte, parce qu'on devient féroce; on ne lui passe plus rien.
» Moi , je trouvais Éveline ravissante pour le plaisir que je lui demandais, plaisir tout intellectuel, tout poétique et parfaitement innocent. Mais passer de là au projet d'en faire mon amie exclusive, ma compagne pour toujours, c'est trop! C'est tout au plus si, en supposant qu'elle fût une jeune veuve au lieu d'être une jeune fille, j'aurais eu assez de confiance en elle pour vouloir être son amant.
» Ce n'est pas qu'elle soit bien rusée; c'est une vraie coquette de son village. Je ne craindrais donc guère d'être trompé par elle ; mais, sans être de force à vous jouer, elle a la manie déjouer avec vous comme avec un éventail, vous fatiguant, vous secouant, vous usant sans cesse. Or, tfuand on se laisse beaucoup user, on devient si mince, qu'un beau jour on vous brise ; et à quoi bon se faire mettre en pièces par la main d'un enfant gâté qui ne sait même pas si vous êtes un objet de prix, ou un colifichet de la boutique à ving-cinq sous?
I) Et puis, enfin, mon cher ami, — car, en raison de l'intérêt affectueux que tu me portes, je dois m'excuser de n'avoir pas suivi tes bons conseils, — je t'avouerai que je ne suis pas assez jeune homme pour m'absorber ainsi dans un papotage de femme. J'aurais besoin d'une bonne créature qui s'occupât un peu de moi, et non d'une merveilleuse qui veut m'occuper toujours d'elle. A défaut de cet idéal, j'avais faim et soif de travailler et d'être seul, ou tout au moins de savoir si, dans la solitude absolue, je pourrais satisfaire mon besoin de travailler. La première soirée a été maussade. Il faisait du vent; un vent si impétueux, qu'il a réussi à faire tourner les girouettes de ton château; mais, comme elles ont cédé de mauvaise grâce, et avec quels cris rauques, avec quelles plaintes lamentables! cela m'a rendu nerveux comme un chien de basse-cour, et j'ai eu de furieuses envies de hurler à la lune toute la nuit. J'ai pensé à madame Hélyette, et, quand je me dis que tu l'as peut-être vue, que c'est peutêtre elle qui t'a fait me quitter si brusquement, je crains de n'être qu'un pleutre de romancier, bon à raconter les aventures des autres, et incapable d'en avoir une, indigne d'éprouver la plus petite hallucination! Bref, je n'ai rien vu, j'ai bâillé, j'ai dormi, et, le lendemain, je me suis éveillé plusawîcur que jamais, c'est-à-dire plus froid, plus bête, plus laborieux, plus patient qu'une araignée qui fait sa toile dans un coin où il ne passe jamais de mouches.
» A. présent, me voilà ranimé et j'écris avec plaisir et chaleur. C'est qu'à nous autres, qui procédons toujours par la fiction, il faut, pour que notre cœur s'échauffe, que notre imagination s'allume. Une fois lancé dans le monde des rêves, nous acceptons la réalité. Nous nous en rendons maîtres, puisqu'il dépend de nous de l'embellir et de la transformer pour notre usage. Si ma blonde Eveline venait me faire une petite visite dans ce moment-ci, je serais homme à lui faire un bon accueil et à lui dire des choses fort tendres, pour peu qu'elle me permît de garder mes pantoufles et de m'étendre dans mon fauteuil.
» Pendant que je fais ce rêve, Éveline fait peut-être publier ses bans avec Amédée Dutertre. Mais que m'importe? Ici, dans ma contemplation égoïste, elle m'appartient beaucoup plus qu'à lui. Je la pose à mon gré, je la pare à mon goût; je la fais parler dans le diapason que je veux. En vérité, je l'aime beaucoup mieux depuis que je ne la vois plus, et je ne désire même plus la voir, afin de garder ce frais et riant souvenir d'une passion de huit jours sans lendemain.
» Et toi, mon cher Flavien, vas-tu me dire enfin la raison de ton départ? Songe que je t'aime parce que tu l'as voulu. Tu m'as baptisé ami sincère et même dévoué, le dernier soir que nous avons passé dans ce petit salon de la chanoinesse, d'où je t'écris, ma foi, fort à mon aise, les pieds chauds, la tête pleine et le cœur libre. Puisses-tu m'en dire autant de toi-même!
» Jules T. »
A cette lettre, Thierray reçut, peu de jours après, la réponse suivante :
« Mon cher ami, l'entorse est une des plus belles découvertes des temps modernes et une des plus belles prérogatives de notre sexe. Je m'en suis toujours servi avec succès. Mais ce n'est pourtant qu'un palliatif, et, Dieu merci! tu n'as pas besoin d'un de ces remèdes énergiques qui coupent le mal dans sa racine. Moi, j'étais dans ce dernier cas; il fallait, bien loin d'avoir une claudication qui me tînt à portée de me raviser, prendre mes jambes à mon cou et me sauver au plus vite.
)) Je connais ta discrétion. Je vais tout te dire, et sans phrases, sans esprit, sans gaieté même, car on aurait beau rire de soi-même en certaines circonstances, on n'en souffrirait pas moins.
1) Voilà trente ans que nous rions ensemble, parlant parfois sérieusement des choses, des hommes et des femmes en général, mais évitant de nous montrer l'un à l'autre tels que nous sommes. Pourquoi cette réserve ou cette affectation? Je n'en sais rien. Je crois qu'il y a eu de ta faute; mais ne revenons pas là-dessus, et, puisque tu t'es avisé si tard de mes vrais sentiments pour toi, réparons le temps perdu.
» Connais-moi tel que je suis. Je ne t'ai jamais menti, mais je ne t'ai point tout dit. Je suis ardent, tenace et violent dans mes passions, tu le sais; mais ce que tu ne sais pas, c'est que je suis impressionnable et facile à enflammer comme une jeune pensioîinaire. Ici, pour la dernière fois, je te permets de rire, car, en effet, la comparaison est fort plaisante; cette prétention à la sensibilité des fibres, à la délicatesse des impressions, ne s'ac-
MONT-REVÉCHE.
corde guère avec ma musculature gauloise et mon masque sculpturalement paisible. Je me sers des expressions que tu as souvent consacrées à la description de mon solide et massif individu.
» A présent, je raconte : trêve de moqueries.
1) Le lendemain de notre première visite à Puy-Verdon (c'était le jour du clavecin), m'étant assoupi sur un banc, dans le parc, je trouvai une branche de fleurs dans mon chapeau; j'en mis un brin à ma boutonnière, et la première femme que je vis avec une fleur semblable à son corsage, c'était Olympe Dutertre.
» Mes yeux en firent la remarque, les siens aussi. Elle parut cependant fort calme, et moi, comprends-tu que je fis la bêtise de rougir? Quand je te disais qu'il y avait du rapport entre moi et une jeune fille. Je sentis que j'étais écarlate, ce qui devait être fort laid et encore plus ridicule; mais enfin, j'avais le feu au visage, et le sang me montait si bien à la tête, qu'un instant j'en eus la vue obscurcie. Mais, quand ce nuage se dissipa, je vis que la femme froide et pâle dont j'essayais, malgré mon apoplexie, de bien pénétrer le regard, était devenue tout aussi rouge que moi, et que ses yeux, après avoir rencontré les miens, s'en détournaient avec une sorte de terreur ou de honte.
1) Tout cela fut l'affaire d'un instant et ne fut remarqué, peut-être, que par le jeune Dutertre, qui a l'innocente ou dangereuse habitude de regarder beaucoup sa jeune tante, et qui en est, si je ne me trompe , éperdument épris.
» Si j'étais un romancier comme toi, je dirais ici que cette rougeur contagieuse et ce regard échangé avec madame Dutertre décidèrent du reste de ma vie. Mais, comme je sais que quand tu mets ces choses-là dans tes livres, tu n'en penses pas un mot, je m'en priverai, et me bornerai à dire qu'ils décidèrent du reste de ma semaine.
» Aussitôt que je pus approcher de madame Dutertre sans être surveillé, je lui demandai pourquoi elle préférait les fleurs d'azalée aux autres fleurs, et nous eûmes une suite de propos, interrompus fort habilement de sa part, fort lourdement, mais obstinément renoués de la mienne. Enfin, elle fut forcée de me comprendre, tressaillit singulièrement, et garda le silence en détournant la tête. Je pris sa main ; elle se retourna vers moi d'un air étonné : je le fus plus c(u'elle, en voyant qu'elle avaif la figure couverte de larmes.
» Thierray, je n'aime pas les larmes : j'en ai vu beaucoup, mais celles-là, je t'assure, étaient de vraies et belles larmes, de celles qu'on ne retient pas parce qu'on ne les sent pas couler, de celles que l'homme qui les cause voudrait essuyer avec ses lèvres.
» Je sentis ma faute. J'avais été brusque, presque emporté dans mes questions. Je baisai sa main avec ardeur. Elle ne la retira pas trop vite et me répondit par ces paroles :
I) — Vous devez me trouver bien faible et bien nerveuse de m'affecter d'une si petite chose. Un instant, j'ai cru que cette fleur, pareille à celle que je porte aujourd'hui, vous avait été mystérieusement donnée dans l'intention de m'atlirer l'outragç de quelque soupçon. Mais je vois bien que c'est l'effet d'une innocente plaisanterie ou du hasard tout simplement.
» — Vous croyez, lui dis-je, que le hasard fait tomber
des branches de fleurs , fVaîclicment coupées avec des ciseaux, dans le chapeau d'un homme qui dort? Je ne vois ici et je ne connais au monde aucun homme qui oserait me faire la mauvaise plaisanterie de m'exposer à commettre une impertinence. Donc, l'espièglerie vient d'une femme, et j'aurais été bien heureux qu'elle vînt de vous.
» — Vous appelleriez cela une espièglerie?
)) — Vous-même l'appeliez tout à 1 heure une plaisanterie.
» — J'avais raison, dit-elle ; c'est ainsi qu'il faut prendre une pareille chose.
» Là-dessus, elle me quitta et ne reparut qu'au bout d'une demi-heure. Elle n'avait plus de fleur dans son fichu et elle paraissait brisée. Thierray, tu sais que je ne suis pas un fat. Je suis en âge de raison. Je le déclare donc que je ne suis pas du tout persuadé que la fleur d'azalée ait été mise dans mon chapeau par madame Dutertre. Cela n'est conforme ni à son air de décence, ni à l'expérience d'une femme qui n'a rien d'une provinciale écervelée. Sans me casser la tèie à chercher qui ce peut être, je consens à croire qu'une des trois petites filles m'a voulu jouer ce méchant tour. Il n'en est pas moins vrai qu'une sorte de mystère provenant du fait de madame Dutertre est resté attaché à cette puérile aventure et ne m'a plus permis de la voir avec indifférence.
n Le lendemain, si tu t'en souviens, nous avons chassé avec toute la famille. Attaché aux flancs agiles du cheval qui emportait Éveline à travers bois, tu ne m'as pas vu, dans un moment de dispersion générale, monter sur le siège de la calèche qui ramenait Olympe au rendez-vous, et la conduire, sous prélexle que le chemin était défoncé à un certain endroit dont le cocher ne pouvait s'aviser, à cause d'une petite nappe d'eau qui couvrait la crevasse. Comme nous étions seuls, je remis naturellement mon cheval au cocher, et, poussant les chevaux de la voiture, je me procurai un tête-à-tête pris aux cheveux, pour ainsi dire.
)) Je revins adroitement ou maladroitement à l'affaire de l'azalée.
)) — Monsieur, me dit au?sitot Olympe, ne cherchez pas à approfondir cette sotte histoire. Vous me feriez beaucoup de peine, et les conséquences pourraient en être plus graves que le sujet ne paraît le comporter. Croyez de moi tout ce qu'il vous plaira, mais n'accusez personne d'avoir voulu se jouer de vous ou de moi.
» — La plus simple explication franche et naturelle me réduirait pour toujours au silence, lui répondis-je. Si vous craignez de me la donner, c'est que vous me prenez pour un homme sans usage ou sans honneur.
» — Ni l'un ni l'autre, dit-elle en me tendant la main avec une douceur adorable. Mais il est des moments de susceptibilité qui exagèrent l'intention ou la portée d'un enfantillage. J'ai eu un de ces mouvements-là hier. Je n'v pense plus aujourd'hui. Soyex assez notre ami pour l'oublier de même.
» Il y avait dans la manière dont elle disait ce mot, notre ami, quelque chose de suppliant qui m'alla au cœiir. J'aime la femme faible qui demande protection. Je me sentis son ami tout d'un coup.
» — Votre ami? lui dis-je. C'est fait! Je serais bien heureux de l'être assez pour vous inspirer quelque confiance. Ne pouvez-vous me dire, au moins, pourquoi l'on
MONT-REVÉCIIE.
m'aurait choisi, moi, un étranger, un nouveau venu, pour avaler le poison de cette fleur, et pour m'enivrer jusqu'à oser vous en parler? '
,) — Cela, dit-elle, je le cherche avec vous, et vous jure que je n'en sais rien. Mais ne cherchons par davantage, je vous en supplie.
„ — Mais me défendez-vous de le chercher tout seul ? M'est-il possible d'être l'objet d'une coquetterie ou d'une mystification, sans désirer d'en connaître l'auteur, quand l'auteur est une femme, et qu'après vous toutes celles que je vois ici sont encore très-belles ou très-jolies?
» — Ah ! monsieur ! ne croyez jamais qu'aucune de mes filles puisse être assez légère, assez dépourvue de fierté pour faire de telles avances, même à l'homme le plus généreux et le plus sûr.'
» — Selon vous, ce serait donc une avance bien compromettante ? Prenez garde, si nous venions à découvrir la coupable !
» — Eh bien, eh bien, reprit-elle avec angoisse, il faudrait plutôt croire que c'est moi.
» — Vous? Hélas! non. Je vois au blâme que vous exprimez que ce n'est pas vous.
» — Qui sait? un accès de folie! Vous ne me connaissez pas!...
1) En disant cela d'un air qui voulait être gai, elle eut un sourire si triste, que je me sentis remué une seconde fois jusqu'au fond de l'âme. Je ne sais pas si j'aime les femmes autant que tu me fais l'honneur de le croire; mais j'aime les enfants avec passion quand ils sont doux, beaux et un peu frêles. Eh bien, il y a de l'enfant chez Olympe, quelque chose de craintif qui m'enivre, parce que ce n'est ni gaucherie ni timidité. Elle a, au contraire, beaucoup d'usage et tout l'aplomb des convenances. Mais l'âme est effrayée, frémissante; l'œil est d'une colombe qui redoute toujours le vautour. Aussi cet œil chaste vous caresse-t-il malgré lui, et il semble que cette modeste et peut-être froide créature va se faire toute petite et se jeter dans votre sein, non pour se faire aimer peut-être, mais pour se faire défendre ou cacher.
» Je me sentis fort troublé de ce genre de coquetterie involontaire, tout nouveau pour moi, je l'avoue. Celte femme qui me disait : « Prenez garde à moi, je suis )) peut-être dangereuse et hardie, » de l'air dont elle m'eût dit : u Ke me tuez pas, je suis bien inoffensive et bien )) poltronne, » s'empara de mon âme ou de mes sens (je n'ai jamais su faire certaines distinctions) d'une manière irrésistible. J'eus un éblouissement plus prononcé que celui de la veille; je crois que je la pressai presque dans mes bras, que j'étais absurde, qu'elle était pétrifiée d'étonnement, qu'elle me croyait fou, et qu'elle ne se donnait plus la peine de m'écouter, mais qu'elle regardait autour d'elle comme pour voir si son domestique n'était pas à portée de me tenir en respect.
» Il arrivait au lieu oii nous étions arrêtés. Je sautai à terre, je remontai à cheval et je m'éloignai fort mécontent de ma sottise, et ne concevant pas que j'eusse été assez brutal et assez mal appris pour effrayer une pauvre honnête femme qui ne songeait qu'à couvrir la pudeur de ses sottes belles-Olles du manteau de sa candide générosité.
>) Mais que veux-tu que je te dise ? A la honte et au repentir succéda un transport d'imaginalion dont je ne
pus de longtemps me rendre maître. Je m'éloignai dans les bois, je ne reparus que le soir au château ; Dutertre et loi vous vous étiez inquiétés de ma disparition.
» Je trouvai moyen d'être si respectueux avec madame Dutertre, qu'elle dut me pardonner. Mais, depuis ce soirlà, mon cher ïhierray, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, jusqu'à celle inclusivement où j'ai quitté le Morvan.
» Tous les jours de la maudite semaine que j'y ai passée, j'ai résolu de rester à Mont-Revêche, tous les jours j'ai été emporté à Puy-Verdon comme par un diable incarné dans ma volonté; j'ai demandé pardon à madame Dutertre sur tous les tons du repentir et du respect. Tous les jours, en demandant pardon, j'ai fait la nouvelle sottise de dire ou de laisser voir que j'étais amoureux fou. C'était si involontaire, qu'elle n'a pas pu m'en vouloir. Elle a continué à être étonnée, à avoir peur, à me regarder avec ses grands yeux de gazelle effarée et suppliante, à me demander pardon de ce qu'elle ne me comprenait pas du tout. Le fait est qu'on aurait juré souvent qu'elle ne m'entendait pas ou ne me devinait pas. Enfin, un soir que, bien malgré moi, je lui donnais le bras avec la rage de le lui donner, et même de casser la figure à quiconque voudrait me l'ôter (oui, tout cela malgré moi, je le répète), elle se mit à me parler de son mari avec tant d'admiration et même d'enthousiasme, que je rentrai en moimême. Qu'avais-je à lui répondre? Elle a mille fois raison d'estimer son mari, de respecter sa famille et d'aimer son devoir. Comme je n'ai jamais fait le projet de la séduire, et que j'ai été tout bonnement surpris par le désir aveugle et involontaire de la surprendre elle-même, je n'avais pas la moindre objection à lui faire, pas le moindre prétexte à me donner. D'autant plus que son mari mérite tout le bien qu'elle en pense et qu'elle en dit. C'est un des hommes les plus sympathiques que j'aie jamais rencontrés, et il est certain que je J'aime comme si jfe le connaissais depuis vingt ans. Mon rôle était donc d'une stupidité révoltante, et je n'avais à répondre que ceci : « Oui, madame, » votre mari est un galant homme, un ami parfait. L'ani- » mal grossier qui songerait à lui enlever sa femme mé- » riterait cent soufflets, et c'est moi qui suis cet animal "immonde, n'en déplaise à l'honneur, à l'amitié, à la )) raison et à la déHcatesse. »
» Je gardai pour moi la conclusion, je fis chorus avec elle sur l'éloge de Dutertre, et je m'en revins à Mont- Revêche par une soirée pluvieuse, me trouvant fort sot, mais me croyant guéri. Nous avons devisé une partie de la nuit; nous avons, si tu t'en souviens, parlé de toi, de moi, d'Éveline, de madame Hélyette. J'ai été, je crois, un peu sentimental et assez vertueux. Et puis je suis rentré dans ma chambre pour me coucher.
» VA\ bien, le diable est après moi, mon cher ami : le premier objet que je trouvai sur ma table, c'est un vase rempli de fleurs d'azalée blanche, les mêmes damnées fleurs qui ont fait tout le mal. Ces fleurs venaient de Puy- Verdon ; elles étaient flétries. On les avait mises dans l'eau, où elles commençaient à se relever; mais elles avaient fait une lieue pour venir dans ma chambre, cela était certain.
» Encore une nuit blanche ! Au petit jour, je me lève, je vais examiner le jardin, celui de la ferme, toute la végétation à la ronde. Pas un brin d'azalée qui puisse, par la main de Manette, s'être introduit sous mon toit. Je rentre.
Mn\T- REVÉCUE.
je vois Manette qui ouvrait les jalousies du salon pour procurer le spectacle de l'aube matinale à son perroquet antédiluvien. Je l'interroge, elle ne sait ce que je veux dire.
» Alors la colère me prend. Qu'est-ce donc? Ou madame Dutertre est une coquette atroce à cause de son air candide, ou quelqu'un d'atroce veut la compromettre et la perdre. Dans l'un ou l'autre cas, je ne puis résister plus longtemps. Mon sang est allumé ; mon instinct de sauvage me domine, et j'aurai beau me railler et me mépriser, il faudra que je sois ou très-coupable ou très-ridicule, mécontent de moi-même dans les deux cas.
» C'est alors que j'ai vu entrer dans la cour le nouveau cheval qu'on m'amenait fort à point, et auquel je te prie de laisser le nom que je lui ai donné : Problème. ]'ai trouvé qu'il trottait assez bien. J'ai pris la fuite. Je ne me suis arrêté qu'à Paris. J'y ai eu une affreuse migraine qui m'a duré trois jours. Mon médecin voulait me saigner ; mais je ne crois pas, quoi qu'il en dise, que l'on ait jamais trop de force : je pense, au contraire, que l'abus qu'on est tenté d'en faire prouve qu'on n'en a pas assez. J'ai fait beaucoup d'exercice, et je me trouve mieux. J'ai bien encore un peu de cette fièvre nerveuse que tu me connais, et j'ai parfois envie de battre quelque passant; mais je ne bats personne, et j'espère même ne pas battre mon chien. Écris-moi : parle-moi de Puy-Verdon. 11 est possible que la manière dont tu apprécieras tout cela me fasse rire de bonne grâce dans quelques jours.
» Tu trouveras, dans le secrétaire de ma chambre, cent billets de banque de mille francs que j'y ai oubliés. C'est le prix de mon patrimoine morvandiot que le notaire de Dutertre m'avait apporté le lendemain de la remise de ma procuration cà Dutertre. Je n'en n'ai pas besoin. Garde-lesmoi jusqu'à nouvel ordre, et emprunte-moi tant qu'il te plaira.
» Si c'est Éveline qui m'a mystifié, je le lui pardonne à cause de toi ; mais, si c'est Nathalie, qu'elle prenne garde à moi, si nous nous retrouvons dans le monde ! Je ne sais pourquoi je la soupçonne. Qu md une femme bel esprit n'est pas ridicule, elle est infailliblement méchante.
» Adieu, mon ami ! j'ai passé la nuit à t'écrire et à me résumer tout en m'agitant. J'ai peut-être eu tort de ne pas rester auprès de toi, tu m'aurais guéri par le raisonnement... 11 me prend des envies furieuses de retourner à Mont— Revêche... Mais, décidément, c'est trop près de Puy-Verdon. »
La lettre de Flavien, qu'on vient de lire, était l'objet d'une grande contention d'esprit de la part de Thierray, et il passa par ces diverses réflexions :
— Heureux jeune homme! quelle riche nature! Décidément, il est mon supérieur dans la hiérarchie des êtres, comme il l'est selon les préjugés de caste. Comme il s'enflamme, comme il sent, comme il résiste, comme il retombe et comme il triomphe ! En huit jours, il oublie une femme perdue, il se passionne pour une femme pure, il le lui dit, il est peut-être au moment de la vaincre, qui sait? 11 mord son mouchoir, il ne dort pas, il satt qu'elle est faible, et il part ! L'oubli de certains plaisirs, le désir de certaines
joies; le triomphe de l'honneur, de la conscience et de la bonté... car il y a de tout cela en lui... et tout cela en une semaine ! Tandis que, dans le même espace de temps, j'ai oublié d'être amoureux d'Olympe, et je n'ai pas pu me décider à l'être d'Éveline. Allons, Flavien est mon maître, c'est un homme d'action et je ne suis qu'un rêveur! — Mais qui donc a envoyé ces fleurs qui l'ont fait partir si vite?
Thierray entra machinalement dans la chambre qu'avait occupée Flavien , se demandant s'il avait laissé ou emporté ce dernier gage d'amour ou de perfidie.
Manette était là, donnant de l'air à l'appartement.
— Monsieur veut quelque chose? dit-elle.
— Oui, dame Manette. Que sont devenues les fleurs qui étaient ici le jour du départ de M. de Saulges?
— Ah! mon Dieu, dit Manette, encore ces fleurs! Ce sera un tour de madame Hélyette. Elle en fait ici de toutes sortes.
— Expliquez-vous, bonne dame.
— Qu'est-ce que vous voulez que j'explique? Je n'y comprends rien. Le jour du départ de M. le comte, il me demande, et même il se fâche un peu, où j'ai pris ces fleurs qui sont sur sa cheminée. Je n'avais pas mis de fleurs, je n'en avais pas vu sur sa cheminée en entrant le soir pour faire son feu. J'ai beau le lui jurer, il me soutient qu'il y en a. Puis, impatienté, il me tourne le dos et quitte le pays. Eh bien, monsieur, je vous jure qu'il a rêvé ces fleurs-là, et qu'il les a vues en imagination ; car, après son départ, j'ai tout rangé ici, et le vase que voici était vide.
— 11 les a emportées, se dit Thierray à lui-même. Allons, il persiste encore à croire qu'il est aimé, il croit cela malgré lui, comme le reste.
Thierray s'approcha du petit vase en porcelaine craquelée que lui avait désigné Manette, le prit et l'examina.
— Ne vous tourmentez pas de ces fleurs. Manette; ce n'est pas la dame au loup, c'est moi qui les avais mises dans ce vase. Elles étaient précieuses... Il est joli, ce petit vase!
Et, en le retournant, Thierray en fit tomber une petite bande de parchemin attachée par un fil à la queue brisée et séchée d'une fleur. Flavien, en prenant le bouquet et en jetant l'eau, n'avait pas aperçu la signature.
— A coup sûr, pensa Thierray, qui s'empara de cette pièce de conviction sans la signaler à l'attention de Manette, c'est une main lourde et maladroite qui a brisé la base du bouquet. C'est un esprit obtus qui a fait tremper dans l'eau le parchemin que voici, et où il est impossible de rien distinguer. Cela me fait bien l'effet d'être l'esprit et la main de M. Crésus. Il nous accompagnait pour la dernière fois, ce soir-là. Il a pu entrer ici pendant que nous montions au donjon pour chercher le portrait de madame Hélyette. Je le saurai!
11 examina vainement la bandelette mystérieuse. Il y avait eu quelque chose d'écrit ; car on distinguait encore le haut d'une majuscule qui pouvait aussi bien être le fragment d'un 0 que celui de toute autre initiale. Impossible de s'assurer du fait.
Alors Thierray alla se rasseoir devant sa table de travail dans le salon de la chanoinesse. Il avait pris ce lieu en amitié, même avec l'unique et triste société du perroquet, qui, au dire de Manette, ne pouvait se souffrir ailleurs que là où il avait ses habitudes. Mais Thierray
MONT-REYÉCHE.
essaya en vain de reprendre le fil de sa composition. Il était trop préoccupé de l'aventure de Flavien et de tout ce qui se raltadiait d-ans cette aventure au souvenir de Puy-Yerdon. Alors il se posa le problème que ni lui, ni P'iavien, ni bien d'autres n'eussent pu résoudre :
— Qu'est-ce donc qu'Olympe Dutertre? un fée, une folle, un ange, une coquette ou une bêle? Flavien ne perd pas son temps à se demander tout cela, pensa-t-il, et le seul problème, qu'il ait cherché à résoudre en fouettant le cheval auquel il a donné ce beau nom, c'a été de savoir s'il était aimé ou s'il ne l'était pas. Heureuse et riche nature, encore une fois ! 11 i>e voit dans une femme que ce qui lui plaît instinctivement : la douceur et la grâce, et il ne lui demande pas autre chose que d'être le type qu'il aime en général.' 11 n'épluche pas comme moi les qualités et les défauts qui tombent sous l'analyse. Ah! que j'envie ses ivresses et ses souffrances!
En rêvant ainsi, Thierray se sentit de plus en plus dégoûté d'Éveline, comme d'un type compliqué, comme d'une nature incomplète ou illogique dont l'étude augmentait en lui la manie vaine, écœurante et fatigante de tout passer au tamis ou au laminoir. 11 éprouva le besoin impérieux de n'y jilus songer. Madame Dutertre absorbait sa pensée. Le portrait que lui en traçait Flavien, ébauche un peu grossière, un peu barbare, appréciation sans délicatesse, mais assez brûlante dans sa naïveté, se posait dans son souvenir comme une Isis voilée qu'il avait oublié, négligé ou dédaigné d'observer. Et, tout en se détachant d'Éveline comme d'une fatigue d'esprit, il s'en créait une autre plus grande encore, en voulant pénétrer une destinée beaucoup plus problématique, un cœur beaucoup plus impénétrable.
— Cette lumière mystérieuse m'était apparue pourtant, se disait-il. Quand j'ai vu cette femme à Taris, j'y ai pensé huit jours, quinze jours peut-être. Elle m'avait frappé comme étrange dans son mélange de réserve et d'abandon. Je riais, je persiflais quand je la couvrais d'antithèses en la dépeignant à Flavien ; mais, au fond de nos plaisanteries sur nous-mêmes, il y a toujours quelque chose de vrai. J'étais, sinon amoureux, du moins tout disposé à l'être, et je ne venais pas ici seulement avec l'intention de chasser et le besoin de prendre l'air: il y a bien, au fond de ces bois, un parfum d'aventure qui m'attirait. Si j'avais suivi mon premier instinct, je serais peut-être aujourd'hui amoureux comme Flavien. Être malheureux comme lui, c'est-à-dire être sûr de mon propre penchant , avoir à combattre en moi-même une volonté bien prononcée, bien impétueuse, ce serait un bonheur que d'autres passions m'ont donné et que j'attends encore de l'amour. Je ne fuirais pas comme lui, je souffrirais, j'existerais... au lieu que je m'ennuie!... Flavien renonce à elle, il a raison. 11 a eu avec Dutertre des relations d'argent où ce dernier s'est montré si bon voisin, on pourrait même dire si bon ami, qu'il serait grossier de faire sous ses yeux la cour à sa femme. Et puis Flavien est de ces hommes qui ne savent pas attendre, et qui vont tout de suite aux derniers périls, sauf à s'en repentir le lendemain; moi, je ne me sens pas si attaché à Dutertre, et, d'ailleurs, je n'ai pas besoin d'un drame, j'aimerais mieux un poëme. 11 n'y a que les fats et les sots qui résolvent la chute d'une femme et le désespoir d'un mari. L'homme d'esprit marche devant
lui à l'aventure, cueillant ce qu'il rencontre, fleurs ou fruits, ne songeant à ruiner, à dépouiller personne, profitant de la vie et n'abusant de rien. Or, comme il n'y a de crimes véritables que ceux qui sont prémédités, l'homme d'esprit peut et doit être heureux, sans danger de faire le malheur des autres.
Ayant ainsi entassé beaucoup de sophismes à son usage, cet esprit, plus souple que rigide, s'abandonna à une fantaisie nouvelle, après avoir réduit tous ses scrupules au silence.
— Mon entorse sera guérie ce soir, dit-il en donnant un coup de pied au coussin que la crédule Manette arrangeait tous les matins sous son bureau.
Et, comme il faisait à grands pas le tour du salon, il vit devant lui, à la hauteur de la fenêtre, la figiire à la fois simple et narquoise de M. Crésus, qui, du deliors, le regardait marcher avec admiration.
Ce n'était pas la première fois que, d'un air de commisération oflicieuse et sous divers prétextes, le page d'Éveline venait espionner la démarche de Thierray. Ce dernier, se voyant pris en flagrant délit, ne chercha plus à dissimuler.
— Bonjour, monsieur Crésus, lui dit-il en allant droit à la fenêtre. Vous engraissez, riche Crésus, vous avez le teint fleuri. Je ne vous demande donc pas de vos nouvelles. Vous en pourrez donner de bonnes sur mon compte, si par hasard on vous en demandait à Puy-Verdon. Je marche comme un chevreuil depuis ce matin.
— C'est ce que je vois, monsieur, dit Crésus de son air lourdement rusé. Par bonheur, monsieur! car vous aviez l'air de dianlrement souffrir, l'autre jour, et je parie que vous vous êtes bien ennuyé de boiter connne ça si longtemps.
Si Crésus eût été dans le salon, ou Thierray dans la cour, ce dernier eût été fort tenté de lui montrer combien son pied était guéri. Par bonheur pour Crésus, celui-ci ne présentait à la fenêtre du rez-du-chaussée que son visage.
— Monsieur Crésus, répondit Thierray en lui souillant au nez une bouffée de cigare qui le fit reculer, j'ai toujours remarqué combien vous étiez d'un naturel judicieux. Cependant vous faites quelquefois des sottises.
— Ah! dame! peut-être bien, monsieur.
— Savez-vous lire, jeune Crésus?
— Ma foi, non, monsieur.
— Quoi! ignorant, vous ne connaissez pas seulement vos lettres?
— Ma foi, non, monsieur, répéta Crésus embarrassé et honteux.
— Alors, je ne m'étonne plus du mépris que vous faites des étiquettes des plantes qu'on vous confie.Vous les trempez dans l'eau avec le bouquet, et vous croyez qu'on peut lire le nom d'une fleur quand vous l'avez fait baigner pendant vingt-quatre heures dans un vase comme celui-ci I
Thierray montrait h Crésus le vase de porcelaine craquelée et l'étiquette de parchemin qu'il en avait retirée.
— Dame! monsieur, dit Crésus pris au dépourvu, je n'avais pas fait attention à ce petit papier-là. C'était donc le nom de la fleur?
— Qu'est-ce que vous voudriez que ce fût, je vous le demande? Voyons, pouvez-vous me le dire, ce nom?
— Pardié! monsi'. ur, ils appellent ça de l'azalée.
— Voyez! sans vous, pourtant, je n'en saurais rien. Et