‹ La guerreChapitre 18 sur 72 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

A différentes reprises, Thierray, au milieu do ce demisommeil qui n'était pas sans charmes , crut entendre quelques bruits inusités dans la maison. Il ne s'en inquiéta pas d'abord. 11 n'y avait pas de chien de basse-cour à Mont-Revêche ; la maison était si bien fermée, par sa propre construction, qui n'avait d'issues que sur la cour intérieure ; le mur qui reliait les trois façades était si solide, si élevé et clos d'une porte si massive, qu'il était à peu près impossible de s'y introduire, soit furtivement, soit de vive force. Gervais et Manette , gardiens et serviteurs du manoir, ne s'étaient jamais endormis une seule fois , depuis trente ans, sans donner le tour de clef à la serrure et assujettir avec soin la barre de fer transversale , outre le signe de croix qui devait également les préserver de la visite de madame Hélyette et de celle des voleurs.

Le domestique que Flavien avait confié, c'est-à-dire donné à Thierray, mais dont celui-ci était résolu à se débarrasser comme d'un luxe inutile aussitôt qu'il serait décidé que Flavien ne reviendrait pas, couchait dans une chambre basse attenante à l'écurie. Ce domestique se nommait Forget ; il était fidèle, tranquille et ne croyait pas aux esprits.

Thierray ne croyait ni aux esprits ni aux voleurs. 11 prétendait n'avoir jamais eu assez d'imagination pour réussir à évoquer les uns, jamais assez d'argent pour mériter d'attirer les autres.

Néanmoins une sorte de frôlement qu'il crut entendre pour la seconde fois dans les corridors, un bruit vague de portes ouvertes qui pouvait bien n'être que celui d'une jalousie agitée par le vent, mais qui pourtant réveillèrent tout à fait Thierray, firent venir à son esprit la pensée qu'il avait en garde cent billets de banque de mille francs, et que, pour la première fois de sa vie, il ne pourrait rire au nez des voleurs désappointés. 11 releva la tète , se frotta les yeux et se trouva dans une quasi-obscurité.

Pendant qu'il s'était assoupi, sa lampe, à bout d'huile, s'était éteinte, et le feu de la cheminée, dont la flamme était épuisée, n'envoyait plus que les vagues et rougeâtres

clartés de la braise aux plans les plus rapprochés de l'âtre.

Thierray se leva , chercha à tâtons des allumettes , et, n'en trouvant pas, il s'approcha de la cheminée, résolu d'aller explorer la maison aussitôt qu'il se serait muni d'une lumière.

11 venait de se baisser vers le foyer, lorsqu'il entendit frappera la porte du salon trois coups bien distincts, qui semblaient produits par le pommeau métallique d'une cravache ou d'une canne légère.

— C'est Flavien qui arrive, pensa-t-il.

Et, sans se donner le temps de s'arrêter à cette idée plus qu'à toute autre, il répondit instinctivement et d'une voix assurée : « Entrez ! « tout en continuant d'allumer la bougie qu'il avait prise sur la cheminée.

On ouvrit. On entra sans rien dire, et même avec une certaine précaution. Thierray, enfin muni d'une lumière que l'humidité avait rendue lente à s'enflammer, se releva en disant :

— Qui est là ?

On ne répondit pas, et Thierray, qui, en ce moment, était debout, sa bougie à la main, prêt à se retourner, tenant peut-être à honneur de ne pas trop presser ses mouvements, car il éprouvait, en dépit de lui-même, une certaine émotion, sinon de crainte, du moins d'étonnement et de méfiance ; Thierray, qui se trouvait tourné vers la glace de la cheminée et qui eut l'instinct d'y jeter les yeux, vit derrière lui, vers le milieu de l'appartement, une forme étrange, vague, mais qui semblait être, dans cette glace ternie et faiblement éclairée, le portrait de madame Hélyette détaché de la muraille.

— Oh ! oh ! se dit Thierray presque joyeux du malaise qu'il éprouvait, une hallucination! Enfin, je saurai donc ce que c'est!

Il posa la bougie sur la cheminée, regarda encore l'apparition, la trouva plus distincte, et, convaincu qu'il était le jouet d'un phénomène d'imagination ou de vision fort curieux à constater sur lui-même, il eut le sang-froid d'allumer une seconde bougie, de la poser à l'autre bout de la cheminée et de se retourner avec beaucoup de lenteur et de calme apparent.

Madame Hélyette était debout et immobile devant lui, à six pas de lui.

— C'est bien cela! dit tout haut Thierray, immobile aussi et un peu paralysé des jambes, mais encore parfaitement maître de sa volonté, quoiqu'il parlât à son insu. — L'amazone, le chapeau, la plume, le masque, la cravache, rien n'y manque... les cheveux blonds comme ceux d'Éveline, le menton jeune, le cou élégant. Bien ! je vous vois... encore, toujours... Ne vous effacez pas.

En ce moment, Thierray s'aperçut qu'il parlait haut, et le son de sa propre voix l'effraya.

— Cela rend plus malade qu'on ne le pense, se dit-il en faisant un eftbrt pour ne pas articuler sa pensée avec les lèvres. Peut-être que cela rend fou. J'en ai assez.

11 ferma les yeux un instant, jugeant que , lorsqu'il les rouvrirait, le fantôme serait dissipé. En s'abstenant ainsi de sa propre vision, il pensa à ce qu'il ferait si elle persistait, et reprit courage.

— Non, je ne suis pas fou , se dit-iU je me rends parfaitement compte d'un phénomène dont j'ai beaucoup entendu parler, que j"ai toujours désiré d'éprouver par moi-même , quoique je ne m'en crusse pas capable, et , à

MONT-RËVÈGHE.

présent que je le subis, il serait regrettable de ne pas le subir aussi complet que possible.

Ainsi armé contre sa propre faiblesse, il rouvrit les yeux. La dame au loup était toujours là; seulement, elle s'était un peu éloignée vers le fond de l'appartement et ne recevait plus autant de lumière.

— Cela tend à se dissiper, pensa Thierray. Voyons , allons vers le spectre!

Il essaya; mais ses jambes lui refusèrent le service. Autant son cerveau était libre et fort, autant son corps était engourdi et glacé.

— Je ne voudrais pas m'évanouir, pensa encore Thierray, je ne me rendrais plus compte de rien. Voyons, puisque j'ai au moins la parole libre, évoquons ma propre fantaisie par ma propre volonté. Approchez-vous, cria-t-il au fantôme, je vous l'ordonne, et ôtez votre masque, je veux vous voir.

Le spectre fit un signe négatif.

Soit que l'effort de la volonté eût grandi son courage d'une manière peu commune , soit que le geste du fantôme eût pris une apparence de réalité surprenante, Thierray sentit ses pieds se déclouer du marbre du foyer, et il marcha droit au fond du salon , en disant d'un ton presque enjoué :

— Eh bien, je vous l'arracherai, votre masque !

Le spectre recula et fit légèrement le tour du salon poursuivi par Thierray, dont les jambes n'étaient pas parfaitement libres, mais dont la volonté augmentait, en voyant l'apparition tendre à lui échapper. Ce mouvement éveilla le perroquet, qui s'écria d'une voix plus distincte et plus sinistre que de coutume :

— Mes bons amis, je vais mourir !

Un cri d'effroi partit du gosier de madame Hélyette, et elle tomba comme défaillante sur un fauteuil.

Tin'crray, convaincu alors qu'il était mystifié par une personne bien vivante, s'élança vers elle et la saisit par le bras. Il ne croyait plus avoir affaire à un fantôme produit par son cerveau ; cependant il s'était fait un tel combat en lui-même, que si, au lieu d'une créature palpable, il n'eût saisi que le vide, il fût tombé évanoui, peut-être mort.

Un éclat de rire lui répondit, le masque tomba : c'était Éveline, revêtue d'un costume tout à fait semblable à celui du portrait de la défunte, coiffée de même, et belle à ravir dans cet accoutrement qui semblait avoir été inventé pour elle.

— Je suis contente de vous, brave chevalier! lui ditelle en lui tendant la main avec un effort d'assurance qui trahissait une assez vive émotion. C'est affaire à vous d'affronter les choses surnaturelles, et vous pourrez maintenant défier la véritable dame au loup de vous faire reculer d'un pas. A votre place, je n'aurais pas fait si bonne contenance, car il a suffi de votre affreux perroquet, dont je connaissais pourtant bien la monomanie, pour m'effrayer au point de me faire oublier mon rôle.

— Avant de répondre à vos agréables plaisanteries, dit Thierray, dont une sueur froide baignait encore les tempes, et qui se sentait porté à l'humeur beaucoup plus qu'à la joie, voulez-vous bien me permettre de vous demandfrr, mademoiselle, comment il se fait que vous soyez ici?

— Oue vous importe ? répondit Éveline piquée de ce ton glacial. J'y suis, cela ne regarde que moi.

— Pardon ! cela me regarde beaucoup aussi. Je ne veux pas être responsable devant l'opinion et devant vos parents des conséquences d'une démarche aussi étrange de votre part.

— Rassurez-vous, monsieur, dit Éveline tout à fait blessée, votre réputation ne sera pas comj^rornisc par ma visite. Personne n'en saura rien.

— Excepté le fidèle Crésus, qui vous a accompagnée ici , et celui des domestiques de Mont-Revêche qui vous a ouvert la porte ?

— Forget, qui est maintenant à votre service, a été naguère au mien. Il connaît la pureté de mes intentions, il m'est dévoué et il est incorruptible. Quant à Crésus, c'est un enfant qui n'entend pas plus de malice que moi à une plaisanterie , et dont je suis assez riche pour payer le silence. Êtes-vous tranquille ?

— Pas le moins du monde. Dans huit jours, tout le pays saura que, pour se donner l'amusement bizarre de faire peur à M. Thierray, sous le masque de la dame au loup, mademoiselle Éveline Dutertre est venue seule le trouver au milieu de la nuit.

— Vous rêvez ; personne ne le saura. Crésus est bavard quand il ne risque rien à l'être; mais, quand il s'agit de ses intérêts, le paysan morvandiot se laisserait mettre à la torture. D'ailleurs, je nierais effrontément ; vous aussi, je l'espère; mes parents n'y croiraient jamais , et Crésus passerait pour fou. A présent, voulez-vous avoir l'obligeance de me faire du feu ? Je suis transie de peur et de froid.

11 était bien impossible à Thierray de refuser les soins de l'hospitalité à sa belle visiteuse. 11 ralluma le feu, approcha un fauteuil oi!i Éveline s'assit, et lui, tisonnant, les genoux plies devant l'àtre, regardant malgré lui le joli pied qu'elle allongeait sur les chenets, il continua à la morigéner en l'interrogeant.

— Pourquoi dites-vous que vous avez eu peur, vous qui poussez la hardiesse jusqu'à l'extravagance ?

— Je n'ai peur ni des bois pendant la nuit, ni de la solitude dans la campagne, car c'est être seule que d'être avec Crésus. Je n'ai pas même été effrayée de la folie de mon entreprise. Mais j'ai eu peur dans les corridors de votre manoir fantastique, aussitôt que je me suis trouvée seule dans l'obscurité, tâtonnant les murs et cherchant les portes. Je savais que vous étiez toujours dans ce salon jusqu'à deux ou trois heures du matin. Je m'en étais assurée en envoyant Forget regarder à travers les fentes de la jalousie. Mais, pendant cette exploration, l'idée m'est venue que, comme dans l'histoire de la Nonne sanglante , la véritable Hélyette allait m'apparaître et me montrer sa figure brûlée pour me punir d'avoir osé ia contrefaire.

Là-dessus, Éveline se mit à rire avec autant de tranquillité que si elle eût été dans le salon de Puy-Verdon, sous l'œil de ses parents.

Thierray fut stupéfait de tant d'audace. Était-ce excès de candeur et d'ignorance, ouliabitude de dévergondage?

Résolu de s'en assurer, bien qu'également résolu à ne pas en profiter, Thierray, la regardant fixement , lui demanda où était Crésus.

— Dans le bois le plus proche, avec mes chevaux, répondit-elle, et parfaitement caché dans le fourré.

— Et Forget?

MONT-REVÉCHE.

— Dans sa chambre ; je lui ai ordonné de se recoucher, et, quand je vais sortir, c'est vous qui, sans bruit, refermerez vos portes.

— Mais comment êtes-vous sortie de Puy-Verdon ?

— Oli ! cela, rien de plus facile. Dans une habitation si vaste, et où rien ne me résiste, il sulTisait que Crésus fût averti, que les chevaux fussent prêts et conduits dehors à une certaine heure, que j'eusse certaines clefs, et que tout le monde fût endormi. Je suis partie à une heure du matin... et, tenez, il n'est pas deux heures : nous sommes venus vite, malgré les ténèbres.

— Et comment rentrerez-vous ?

— A dix heures, comme à l'ordinaire. Je sors souvent avec le jour, et je ne m'afflige pas toujours de la société d'Amédée. Crésus ou tout autre laquais m'accompagne souvent le matin ; les premiers palefreniers qui se lèveront se diront que je suis sortie apparemment un peu plus tôt que de coutume. J'ai tant de fantaisies, qu'ils ne s'étonnent jamais de rien. Les premiers bûcherons qui me rencontreront dans les bois à. l'aube du jour se diront que je viens de me lever. Ce ne sera pas la première fois que j'aurai été debout aussitôt qu'eux, et ceux qui me verront rentrer ne sauront pas si je suis dehors depuis deux heures ou depuis douze. Mon père, qui commence à devenir féroce, me dira peut-être que je me fatigue trop, et qu'il ne veut plus que je sorte sans lui ou sans son neveu , qui est une véritable bonne d'enfants. Qu'est-ce que cela me fera, du moment que j'aurai réalisé ma fantaisie d'aujourd'hui ? Demain, j'en aurai quelque autre qu'il n'aura pu prévoir.

— Ainsi, mademoiselle, dit Thierray toujours assez froid et attentif, vous allez, pour satisfaire la fantaisie de m'effrayer par l'apparition d'un spectre, errer dans les bois, par une nuit irès-froide, depuis deux heures du matin jusqu'au lever du soleil? Et, encore après, en dépit d'une nuit sans sommeil et sans abri , vous continuerez à chevaucher jusqu'à dix heures, pour ne pas éveiller de soupçons ? C'est payer un peu cher un si court et si fade amusement.

— 11 se peut que le plaisir ait été médiocre pour vous, répondit-elle ; mais, pour moi, il a été complet. D'abord, j'ai eu un peu peur moi-même, émotion sur laquelle je ne comptais pas; car je suis aussi sceptique que vous prétendez l'être. Mais je crois que nous ne le sommes ni l'un ni l'autre; car, si vous n'avez pas eu peur, vous avouez du moins que vous avez cru voir un revenant. C'est d'autant plus brave de votre part. Ne vous en défendez donc pas ; car cela vous élève beaucoup dans mon estime.

— J'en suis Irès-flatté, mademoiselle, mais je ne mérite peut-être pas votre admiration. Il se peut bien que je vous aie reconnue tout de suite. 11 se pourrait aussi qu'après avoir causé avec l'habile Crésus dans la matinée, j'eusse pressenti vos projets et attendu votre visite.

Éveline fut un instant confuse, inquiète surtout de la discrétion de son page; mais elle se remit par la moquerie et la coquetterie, comme elle faisait toujours.

— Je n'en crois rien, répondit-elle. Si vous m'eussiez attendue, j'aime à croire que je n'eusse pas trouvé la porte fermée et que vous eussiez dispensé Forget de veiller pour être prêt à me l'ouvrir.

— Non, mademoiselle, reprit Thierray toujours plus

sévère à mesure qu'il se croyait plus provoqué, j'espérais que vous n'auriez pas le cœur de mener à bout une pareille absurdité.

— Moi, monsieur, j'espérais, dit Éveline en se levant avec une dédaigneuse insouciance, que l'aventure tournerait autrement, que vous auriez moins de courage, que je traverserais ce salon sans vous arracher une parole, que je sortirais masquée et inconnue comme j'étais entrée, et qu'un de ces jours vous viendriez nous raconter votre aventure avec un peu d'embellissement, comme les poètes en mettent toujours dans leurs narrations. Au lieu de cela, vous avez été téméraire et moi stupide. Le cri d'un perroquet m'a fait crier, vous avez reconnu ma voix; vous menaciez de m'ôter mon masque : je ne laisse pas volontiers porter la main sur moi, et j'ai dû paralyser la vôtre en vous montrant mon visage. A présent, tout est dit; bonsoir. Ouvrez-moi les portes.

— Vous croyez, dit Thierray, que je vais vous laisser passer la nuit dehors, à la belle étoile?

— Vous parlez d'étoiles? C'est une métaphore! dit-elle en riant : il pleut à verse !

En effet, on entendait les gouttières s'épancher à flots sur les pavés de la cour.

— Vous voyez donc bien, dit Thierray, que vous êtes forcée d'attendre ici que le départ soit possible, que la nuit touche à sa fin. Ce ne sera pas avant trois heures d'ici, je vous en avertis. Vous voilà forcée d'avaler la coupe d'imprudence et de danger que vous avez remplie. Je vous déclare que ce n'est pas ma faute. Si on vient à le savoir, je me battrai pour vous; mais je jurerai sur l'honneur à votre père que je ne sais pas du tout pourquoi vous m'avez mis dans cette agréable situation.

Et, en parlant ainsi, Thierray alla fermer aux verrous la porte du salon.

— Que faites-vous donc là? dit Éveline déconcertée.

— Je ne veux pas vous exposer à être surprise par ceux de mes domestiques qui ne sont pas dans votre confidence, et, si vos parents, s'apercevant de votre absence, s'avisaient de venir vous chercher ici, je veux pouvoir parlementer avec eux avant de vous livrer à leur juste indignation.

Éveline devint pâle, et la peur s'empara d'elle sérieusement.

— Mais non, mais non! s'écria-t-elle. 11 faudrait me cacher !

— Non pas. Je sortirais, j'irais au-devant d'eux, et vous ne reparaîtriez à leurs yeux que couverte de ma protection et portant le titre de ma fiancée.

— Vraiment? Les résultais de mon équipée seraient-ils si graves? dit Éveline rougissante, à demi satisfaite, à demi honteuse. Je comprends alors pourquoi vous êtes si effrayé des suites de l'aventure.

Et elle lança à Thierray un regard timide et brûlant qui faillit lui ôter le sang-froid dont il s'était armé.

— Oui, j'en suis effrayé, dit-il en évitant ce dangereux regard : je sais à quoi le soin de mon honneur me déciderait sans hésitation, plutôt que de passer pour avoir séduit une jeune fille et pour lui avoir refusé la réparation de l'honneur. Mais, en vous doryiant mon nom, je serais pris d'une mortelle haine pour vos richesses et peut-être pour vous-niètne, qui m'auriez forcé de les accepter malgré moi, et qui ne m'auriez pas laisse le choi^

MONT-REVÉGHE.

entre mon penchant à ma liberté, et la honte d'un rôle coupable ou ridicule.

Éveline, terrifiée de ce discours, se sentit brisée. Elle retomba sur le fauteuil et fondit en larmes en s'écriant :

— Ah! vous ne m'avez jamais aimée, et, à présent, je ne vous inspire que do la haine !

Thierray fut vaincu. L'amour lui revint au cœur. Il n'est point d'homme assez fort pour de telles épreuves.

— Voyons, dit Thierray en s' approchant d'Éveline, mais sans toucher un seul pli de son vêtement, parlez franchement : pourquoi êtes-vous venue ici? Êtes-vous réellement assez enfant, je devrais dire assez folle, pour risquer votre réputation, votre pudeur, votre honneur peut-être, dans le seul but de me faire un de ces tours de vieux château, que des demoiselles se permettent tout au plus dans leur propre maison, à l'égard des plus intimes amis de leur famille?

— Pourquoi dites-vous que je risque mon honneur? dit Éveline d'un ton très-fier; car elle sentait qu'en dépit des paroles sévères de Thierray , sa voix émue s'était singulièrement radoucie.

— Vous avez l'habitude, répliqua Thierray, de répondre à des questions par d'autres questions, je le sais; permettez-moi de ne répondre à la vôtre que quand vous aurez répoiïdu à la mienne.

— Eh bien, mon Dieu! dit Éveline, j'ai fait une folie parce que je suis folle, voilà tout le mystère ! Mais celle-ci n'est pas si préméditée que vous croyez. Tout cela est arrivé par hasard et sans réflexion. Ce costume, je ne l'ai pas fait faire pour vous. 11 y a trois mois que je l'ai et que je le porte quelquefois dans le manège et dans le parc de Puy-Verdon ; c'est une fantaisie qui m'a séduite quand je suis venue ici après la mort de la chanoinesse, et lorsqu'il n'était question ni de vous ni de M. deSaulges dans notre vie. Mon père, désirant acheter la propriété, voulut tout examiner, même le castel, où nous étions venus rarement faire de courtes visites à la vieille dame. Nous montâmes dans le donjon ; Manette nous raconta en détail la légende; nous voulûmes voir le portrait : le costume me plut; j'en fis un croquis et j'en commandai un tout de suite. Depuis, vous nous avez parlé plusieurs fois de cette légende; vous avez même prétendu que M. de Saulges avait vu l'apparition, à preuve qu'il était parti brusquement comme un fou. Je vous ai souvent demandé ce que vous éprouveriez si la dame au loup se montrait devant vous au milieu de la nuit : vous assuriez mourir d'envie de la voir, tout en avouant que vous en auriez grand'peur. Cette idée d'essayer votre courage m'a passé par la tête, j'ai pensé à la faire partager à mes sœurs, ou à Amédée. J'ai craint leur froide raison. Et puis on vous disait malade. Je ne voulais pas vous tuer, moi! Enfin, aujourd'hui, Crésus m'apprend que vous n'avez jamais eu d'entorse (je m'en doutais bien!), que vous aviez failli venir demain, et puis que, tout d'un coup, vous vous êtes ravisé. Voyant que vous aviez résolu de me faire enrager, j'ai voulu vous rendre la pareille. Je m'ennuyais hier au soir. Ma belle-mère est absente, Amédée

et Caroline aussi. Mon père est absorbé dans je ne pnis quel travail; Nathalie me cache je ne sais quel mystère. Elle s'enferme dans sa chambre, fait des paquets et range des papiers comme si elle allait se marier à mon insu. Une irrésistible envie de me divertir par une excentricité sans pareille s'est emparée de moi. En dix minutes, j'ai organisé ma sortie avec Crésus, et, au coup de minuit, comme tout ronflait sous le toit maussade de Puy-Verdon... Mais vous savez le reste. Et en voilà bien trop pour motiver une chose puérile dont vous voulez absolument faire un événement dramatique. A présent que j'ai répondu, répondez! Où prenez-vous que j'expose mon honneur en venant chez vous? N'avez-vous point d'honneur vous-même? N'êtes-vous pas un homme d'esprit, un artiste, qui se moque des usages, des préjugés, qui ne les respecte que pour la forme, et qui prend d'une façon poétique et chaste les prétendues bizarreries d'une humeur comme la mienne? Est-ce que ce n'est pas, au fond, une grande preuve d'estime, de confiance et même d'amitié, que je vous donne en venant ici? Et, si je me suis trompée en osant rire avec vous comme avec mon frère (comme je vais quelquefois rire tout haut aux grands éclats dans le pavillon d'Amédée), cela vous donne-t-il le droit de m'outrager, en me disant que je fais bon marché de mon honneur? Tenez, vous êtes un pédant, une imagination froide; vous êtes triste, vous êtes vieux! et vous allez me dire que je ne vous connais pas assez pour être si familière, si confiante avec vous! Eh bien, tant pis pour vous, si vous ne pouvez vous faire jeune, innocent, fraternel et fou avec moi pendant une heure ou deux de tête-à-tête, dans des conditions exceptionnelles, à l'insu et, par conséquent, à l'abri du blâme des méchants et des sots!

Éveline débita tout ceci avec une grande volubilité, une grande coquetterie, une grande innocence, et avec un mélange de fierté, de franchise, de câlinerie, qui reprirent leur ascendant sur Thierray. 11 est bien impossible à un jeune homme, dont le cœur est libre et la tête vive, de recevoir avec indifférence une preuve d'amour si naïvement déguisée en plaisanterie. 11 eût été, en effet, trop froid et trop pédant de vouloir, par l'exigence d'un plus ample aveu, effrayer la pudeur et humilier la fierté d'Éveline. En la grondant même davantage, Thierray craignit d'être ridicule. En repoussant les conséquences du danger qu'elle bravait pour lui, il se sentait cruel envers luimême autant qu'envers elle.

11 se trouva donc tout d'un coup disposé à une grande indulgence pour la faute dont il profitait. Mais, avec l'amour qui revenait, arriva la jalousie, et il fut tout à fait sombre et mordant en lui demandant l'explication des fleurs jetées dans le chapeau de Flavien. Éveline crut qu'il devenait fou, et demanda à son tour l'explication de cette demande avec une franchise évidente.

Thierray, ne voulant pas compromettre les autres femmes de Puy-Verdon, éluda la question en disant que la langue lui avait tourné, et que ce n'était pas du chapeau de Flavien, mais de celui de Crésus qu'il voulait parler.

— Le bouquet d'azalée apporté ici par votre page était, dit-il, remis par vous à l'adresse de Flavien. Voulez-vous le nier?etla devisequi portait probablcmentvotresignature?

— A présent, j'y suis, dit avec candeur Éveline, qui ne connaissait que ce dernier détail des petites ruses de Na-

MONT-REVÉCHE.

tlialie. Eh bien, savez-vous ce qu'il y avait sur l'étiquette? Mais vraiment, s'écria-t-elle en riant, il est impossible que ce soit là la cause du départ de M. de Snolg^'s. Eh bien, il y avait sur ce parchemin, en caractères imités du gothique : HclijeUe.

— Et que signifie cette plaisanterie?

— Elle n'est pas de moi, elle est de mi sœur Nathalie, qui, je le crois, aime votre ami autant que sa gravité le lui permet. Puisque vous êtes jaloux et que vous me forcez à dire le secret des autres, gardez -le en homme d'honneur. Natlialie voudrait être devinée; elle mourrait d'un orgueil rentré, si elle était neticment comprise. Elle voulait intriguer M. Flavien pour savoir, je crois, s'il avait le cœur libre, voilà tout; et c'est l'idée qu'elle a eue de se cacher sous le pseudonyme de madame Hélyette qui m'a un peu donné celle de me cacher sous son masque. Me voilà forcée de vous avouer mon peu d'imagination : je ne suis qu'ime plagiaire.

— Et dois-je croire, dit Thierray de plus en plus indulgent, que vous avez pour moi les mêmes seniimcnts que votre sœur a pour mon ami?

— Thierray, dit Évcline avec une familiarité et une chasteté charmantes, vous êtes trop délicat, vous avez, je crois, quelque chose de trop exquis dans le cœur et dans l'esprit pour vouloir que je réponde à cette question dans la situation bizarre où je suis venue me jeter vis-à-vis de vous. C'est alors que je mériterais vos réprimandes, et, comme elles me font beaucoup de peine, permettez-moi de ne pas m'y exposer.

— Ah! vous êtes une sirène! s'écria Thierray. Vous venez me voir seule, en pleine nuit, et vous exigez que je trouve cela très-drôle et pas du tout enivrant! Le danger auquel vous ne pensez seulement pas pour vous, il faut que je n'y croie pas pour moi-même? Mais c'est à devenir fou!

— Voyons, pourquoi donc? répondit Éveline en souriant. Tout le danger, entre une fille chaste et un homme d'honneur, est d'arriver à s'aimer l'un l'autre, n'est-ce pas? Eh bien, nous sommes jeunes, nous sommes égaux, nous sommes libres. Il n'y a aucun obstacle entre nous, et, s'il faut vous le dire, mon père m'a grondée, le dernier jour que vous êtes venu chez nous, parce que j'étais trop cruelle envers vous et que je ne lui parlais pas de vous assez sérieusement. . .

— Vraiment, Éveline? dit Thierray troublé.

— Ne le saviez-vous pas?

— Non, je vous le jure!

— Eh bien, sachez-le, dit-elle en riant, et prenez l'épreuve que j'ai voulu faire ce soir de votre courage comme un des côtés de l'examen auquel j'ai le droit de vous soumettre. De votre côté, comme vous n'êtes pas plus décidé que moi à combler les vœux de mon père, soumettezmoi à vos analyses. Je m'y prête, vous le voyez : je vous apporte ici toute l'irréllexion, toute la déraison, toute la simplicité de mon caractère. Si vous appelez cela de la coquetterie, je ne sais pas comment vous appellerez le contraire. Dites-moi qu'une jeune personne capable d'un pareil coup de tête vous est insupportable, je le concevrai ; mais, moi, j'aurai le droit de vous répondre qu'un poëte capable de se fâcher d'une pareille confiance en lui...

— N'est qu'un cuistre! dit Thierray. Allons, j'en conviens Oubliez ma dureté! Dieu veuille que ceci reste

entre nous un secret qui ne nous force pas à nous aimer avant de nous connaître !

— Quel paradoxe, monsieur l'écrivain ! On se connaît de reste quand on s'aime ! Si nous en étions là, nous nous moquerions bien d'être découverts dans ce tête-à-tête !

— Eh bien, parlez pour vous, dit Thierray, pour vous, bizarre enfant, qui pouvez donner à ce point votre estime et votre confiance sans donner votre cœur et votre foi. Mais, moi, j'ai peur de vous aimer avant de pouvoir me fier à vous, et voilà pourquoi je suis si maussade.

— Allons, vous voulez, pour m'estimer, que je vous dise ici, et maintenant, que je vous aime ! Je ne le ferai certes pas, et, si je viens jamais à en être bien sûre, ce sera à Puy-Verdon et en présence de tous les miens que je vous le dirai. En attendant, savez-vous une chose? c'est que je meurs de faim dans votre château de Mont- Revêche.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Thierray, voilà bien un autre embarras! Les enfants sont comme cela! Dans les situations les plus critiques, leur estomac crie comme si de rien n'était, et ils vous demandent à manger. Où vais-je trouver, dans cette cellule d'ermite, de quoi satisfaire l'appétit royal de la dame de Puy-Verdon?

— Je vais vous le dire, répondit Éveline. Tout à l'heure, en me dirigeant à tâtons dans la salle à manger, qui est ici près, j'ai mis la main sur quelque chose de poissé qui m'a bien fait l'effet d'être une tarte aux confitures. J'avais déjà faim, et j'avais quelque envie de profiter de l'occasion ; mais j'ai eu peur que. surprise par vous dans cette opération matérielle, il ne me fût difficile après de passer pour un spectre.

La salle à manger n'était séparée du salon que par un couloir. Thierray y passa, en recommandant à Éveline de faire le guet à la porte du salon pour être prête à s'enfermer, si Gervais ou Manette venaient à s'éveiller et à faire une ronde. Puis il apporta la tarte aux confitures, des fruits, un fromage à la crème. Il ne trouva pas de vin dans les buffets; mais Éveline n'en buvait jamais, et elle salua avec acclamation un bol de café froid que Thierray apporta à tout hasard. Le couvert fut mis sur un guéridon, que l'on roula auprès de la cheminée.

Tout cela se fit à deux, en riant, en se faisant de gros yeux et de plaisantes expressions de figure, quand une maladresse menaçait d'éveiller par quelque bruit trop prononcé les échos endormis du manoir. Puis Éveline mangea avec le même appétit qu'elle aurait eu dans un dîner sur l'herbe en famille. Elle trouva tout délicieux, força son hôte à manger aussi, et, se divertissant de toutes choses avec la candeur d'un enfant, elle arriva à une gaieté entraînante.

Troubler par des fadeurs cet épanouissement de son âme, ou l'effaroucher par des ardeurs indiscrètes, eût semblé bien vulgaire, bien bête, bien laid à un esprit aussi élevé que celui de Thierray. Il prit le parti de rire, comme Éveline, au bord du précipice. L'innocence de sa déraison était, après tout, un attrait plus pénétrant pour le cœur qu'un excitant pour les sens. Éveline était un de ces charmants êtres sans vice et sans vertu, dont, par respect, on ne peut songer à faire sa maîtresse, dont, par prudence, on n'ose pas vouloir faire sa femme.

Le meilleur parti à tirer de la circonstance, c'était d'en goûter la douceur sans atrière-pensée, puisque, à tuLt

MONT-REVÉGHE.

prix, il fallait s'y soumettre. C'est ce que fit Thierray, sans trop d'effort. Était-ce à lui, d'ailleurs, d'être le moins brave devant les conséquences de l'avenir? Épouser une fdle jeune, riche, belle, spirituelle, quand même elle est très-gùlée et très-folle, c'est un suicide qu'on peut accepter, surtout quand on sent qu'elle vous aime et qu'on espère la dominer par là.

Thierray ne se permit de nouvelles réprimandes que celles qu'autorisait son propre amour. Il laissa voir combien il avait été jaloux d'Amédée. Éveline confessa qu'elle avait joué un méchant jeu. Il y eut des moments où elle mena(;a de le recommencer et d'autres où elle s'effraya de l'avoir essayé, en voyant que Thierray n'était pas encore assez épris pour ne point rompre à la première offense de ce genre. En somme, ce long tête-à-tête fut bon à l'un et à l'autre. Éveline y éprouva la force d'un caractère qu'elle s'était flattée de vaincre facilement. Thierray sentit qu'avec de telles dispositions à lu coquetterie, il fallait tenir la main ferme, et -il se promit d'établir son autorité avant le mariage, si Éveline, par de nouvelles témérités, ne lui refusait pas le temps nécessaire à ce laborieux et délicat travail du cœur et de l'intelligence.

Au milieu de cette petite lutte, où mille digressions enjouées et amicales trouvèrent place, la pluie cessa de tomber et léchant du coq annonça l'approche de l'aube. Éveline s'apprêta à partir. Elle prétendait descendre seule le sentier de la colline et gagner le fourré, dans son costume d'Ilélyette, assurant que quiconque la rencontrerait ainsi fuirait épouvanté. Cela eût été indubitable pour Gervais ou pour Manette, mais non pas peut-être pour les paysans, qui necroyaient pas tous auxrevenants, et dont quelqu'un pouvait avoir vu Éveline à Puy-Verdon sous ce même costume. Thierray exigea qu'elle mît son chapeau sous son bras, qu'elle couvrit sa taille et cachât sa tête sous' une mante à capuchon, qu'il alla chercher sans bruit jusqu'auprès de la chambre où dormait Manette. Ainsi transformée en femme quelconque du pays, elle sortit du château sans être vue de personne. Thierray sortit quelques instants après elle, avec son fusil, comme s'il partait pour la chasse, et la suivit à distance, sans avoir l'air de s'occuper d'elle, mais tout prêt à lui porter secours en cas de besoin. Elle arriva ainsi sans encombre au carrefour du bois où elle avait laissé Crésus. Le pauvre page était transi, malgré l'abri impénétrable des grands chênes où il s'était réfugié avec les chevaux. 11 avait eu fort envie de se plaindre; mais, dès qu'Éveline parut, l'ascendant qu'elle exerçait sur les esprits subalternes par sa résolution et sa libéralité lui imposa silence. Elle s'assura qu'il n'y avait personne à portée de la voix, excepté Tliierray, qui sifflait avec une apparente insouciance derrière le taillis environnant. Elle se dépouilla du vêtement villageois, que Thierray devait retrouver au pied du plus gros chêne, endossa mi surtout de drap noir que Crésus tira de sa valise, ôta la plume et le galon de son feutre, remplaça le masque d'Hélyette par un voile qu'elle avait dans sa Doche, et, ainsi redevenue à peu près l'Éveline Dutertre des temps ordinaires, elle partit au galop sous l'épaisse et humide ramure de la forêt.

Thierray alla reprendre la mante, qu'il roula pour la fourrer dans sa carnassière et dont il fit tomber un mouchoir noué par un coin. C'était le mouchoir d'Éveline; le coin où était brodé son chiffre liait un simnle anneau

d'or, un véritable anneau de mariage. Thierray s'empressa de l'ouvrir, et, aux premières clartés du jour, réussit à lire ces mots gravés dans l'intérieur : sur une des brisures : Sponlanéilé; sur l'autre brisure : Réflexion. C'était une épigramme, mais aussi une avance. La spontanéité raillait la réflexion, mais se livrait à elle. Thierray baisa involontairement l'anneau, le mit à son doigt et remonta la colline. D'en haut, il vit la jeune fille qui, rapide comme une flèche, traversait au galop une clairière déjà lointaine.

'l'hierray rentra; tout dormait encore. Il put restituer la mante de Manette, ranger le salon, faire disparaître les traces du souper, et se retirer dans sa chambre, où le sommeil ne put le suivre. Tout en résumant cette nuit d'aventures et la journée qui l'avait précédée, il se rappela son billet à Flavien. L'idée de laisser ce dernier un jour entier dans l'erreur où il l'avait plongé sur le compte d'Éveline, à propos du bouquet d'azalée, lui fut insupportable. Il était couché depuis une heure, quand ce souvenir lui vint. 11 se releva, se promettant, par la même occasion, de supprimer son envoi de vers à Nathalie, qu'il était bien résolu de ne plus occuper de ses prétendus hommages.

Mais, quand il arriva au buffet où il déposait chaque soir ses lettres, il ne les retrouva plus. Gervais frottait le meuble, le facteur avait passé; il était déjà loin, emportant le courrier de Thierray.

Thierray prit son parti d'aller se recoucher, se consolant par la pensée qu'Éveline lirait la date de son envoi à Nathalie, qu'il la verrait le jour môme pour se justifier, et que, le jour même aussi, il écrirait à Flavien pour le désabuser. Néanmoins il eut, relativement à ce dernier, un mouvement de honte et de jalousie.

— Cette fois, se dit-il, ma spontanéité n'a pas pris conseil de ma réflexion. J'ai livré pour vingt-quatre heures aux dédains ou aux désirs d'un tiers l'aimable fiancée dont je porte au doigt le gage d'alliance, et j'en enrage 1 Tant mieux! après tout : à cela je sens que je l'aime! Pourvu que l'inflammable Flavien ne se mette pas en tête de me laisser madame Dutertre et de poursuivre Éveline, comme je le lui aiconseillé hier. Pourquoi ce maudit facteur rural se lève-t-il si matin? Si je montais à cheval pour courir après lui? Mais il ne me rendra pas ma lettre. Eh bien, j'irai à Château-Chinon, et je pourrai mettre au moins une seconde lettre à la poste, qui partira avec la première. Oui, c'est cela!

Et Thierray se releva à la hâte, cria de sa fenêtre à Forget d'atteler Problème au tilbury, écrivit à Flavien ce peu de mots : « Non, ce n'était pas Éveline, mais ce n'était pas non plus Olympe, » et partit avec Forget pour le plus prochain bureau de poste.

11 jeta lui-même son billet dans la boîte, et, se rappelant bien clairement qu'il n'y avait dans ses vers à Nathalie rien qui pût blesser ou alarmer sérieusement Éveline, il ne s'inquiéta plus de ce dernier envoi, et prit le chemin de Puy-Verdon, pensant avec raison qu'il devait y être avant elle, pour lui prêter son appui dans le cas où sa course nocturne y serait déjà ébruitée.

MONÏ-REVÉCHE,

II trouva chacun vaquant à ses occupations accoutumées. Les domestiques qui vinrent à sa rencontre lui dirent qu'il ne trouverait encore personne au château ; que madame était absente, ainsi que mademoiselle Caroline et M. Amédée ; que M. Dutertre était allé voir les travaux des champs; que mademoiselle Nathalie n'était jamais levée avant dix heures, et que mademoiselle Éveline était partie pour la promenade avec le jour, de grand malin, peut-être avant le jour. Ces derniers renseignements furent donnés par plusieurs bouches avec une candeur qui rassura Thierray. Personne ne soupçonnait rien. 11 prit Forget à l'écart, comme pour lui donner quelques ordres.

— Mon ami, lui dit-Il, pouvez-vous me dire quelle est la femme ou le jeune garçon déguisé que vous avez introduit cette nuit dans le château de Mont-Revêche?

— Monsieur ne le sait pas? s'écria Forget surpris et presque effrayé.

— Non, en vérité. Comment le saurais-je? Ce personnage était masqué et s'est diverti à vouloir me faire peur. J'ai couru après lui. 11 s'est si bien caché et enfui, que je n'ai pu le rejoindre.

— Et comment monsieur sait-il que je l'ai fait entrer? dit Forget un peu méfiant.

— Parce que vous seul avez pu le faire, répondit Thierray. Ce n'est pas Gervais et Manette, superstitieux comme je les connais, qui auraient permis à un revenant d'entrer dans la maison.

— C'est vrai, monsieur, dit Forget. J'ai eu tort. Mais j'ai été trompé, j'ai cru que vous étiez d'accord avec ce revenant-là, et que vous ne me le disiez pas vous-même, parce que, ne me connaissant pas encore, vous manquiez de confiance en moi. Mais je suis un honnête homme, monsieur, incapable de trahir aucun secret.

— Je le sais, Forget... Donc, cette personne, c'était?...

— Puisque vous ne le savez pas, monsieur, je ne vous le dirai que quand on me le commandera. Je vous prie de m'excuser si j'ai fait une sottise. Je ne m'imaginais pas du tout qu'on venait pour faire peur à monsieur. On m'avait parlé d'une dame que monsieur devait épouser, et qu'il y avait une brouille qui se raccommoderait, si j'ouvrais la porte sans que Manette ni Gervais pussent s'en apercevoir. J'ai cru bien faire. Je n'ai pas pris d'argent pour cela, je n'en accepterais pas. J'aime la famille que ça regarde, et vous aussi, monsieur, quoique je sois bien nouveau auprès de vous ; je vois qu'on s'est joué de moi, et que tout ça, c'était une 7iiche. Mais elle est bien dangereuse; si on venait à le savoir, ça ferait beaucoup parler. Heureusement, je n'ai pas envie de faire du mal, je n'en ai jamais fait à personne, et il ne m'arrivera plus jamais d'ouvrir la porte, à moins que monsieur ne me le commande, car le premier devoir d'un serviteur, c'est d'obéir à son maître.

— Mais je ne suis pas votre maître jusqu'à présent, mon cher Forget? .

— Pardon, monsieur! M. le comte m'a dit : « Vous êtes à moi, mais vous servirez M. Thierray, » et je ne connais que ça.

— Eh bien, Forget, dit Thierray, qui sentit aussitôt l'opportunité de s'attacher cet honnête homme, de ce moment, non-seulement vous me servez, mais vous êtes à moi, si vous le voulez bien.

— De bien grand cœur, monsieur; mais M. le comte m'a dit que j'étais à lui, et j'ai donné ma parole pour six mois au moins.

— M. de Saulges vous rend votre parole; vous êtes à moi, et vous servirez M. de Saulges, s'il revient. Consentez-vous, aux mêmes conditions?

— Oui, monsieur, répondit Forget, j'aurai beaucoup de plaisir à vous servir.

— Et vous ne me direz pas le nom du revenant de cette nuit, si je vous commande de me le dire?

— Pour ça, non : que monsieur m'excuse, je peux promettre seulement à monsieur de n'avoir plus jamais de secrets par rapport à lui, de ne plus rien écouter, et de ne jamais ouvrir la porte sans son ordre. Mais trahir une personne pour une petite" bêtise qu'elle a voulu faire... non, je ne peux pas vous obéir.

— Vous m'avouez pourtant que c'était une femme? dit Thierray voulant éprouver Forget jusqu'au bout.

— Je peux bien ne pas en être plus sûr que monsieur, répondit Forget, à qui la délicatesse des sentiments tenait lieu de finesse d'esprit ; le revenant ne m'a pas parlé ; il avait un masque. Je ne sais d'une femme que ce qu'on m'en a dit. On a bien pu se moquer de moi. Alors, monsieur, ni vous ni moi, nous ne savons rien, et c'est le mieux.

Thierray, qui n'était point né aristocrate, et qu'aucune habitude d'enfance n'empêchait de se livrer à son impulsion naturelle, tendit la main à son domestique, qui, élevé,, lui, dans d'autres idées, hésita à la lui donner, et ôta son chapeau d'une main en recevant, de l'autre, cette marque d'estime. Thierray ne dit rien et s'éloigna. Forget réfléchit un instant, se demanda s'il devait prendre au sérieux son nouveau maître; comprit, grâce à sa droiture naturelle, plus forte que les préjugés de l'éducation, qu'il pouvait l'estimer en conscience, et alla brosser son cheval, tout en faisant ses réflexions intérieures sur le mécontentement paternel que lui causerait une fille aussi écervelée que l'était son ex-patronne Éveline. Dans ses idées, qui n'étaient pas dépourvues de justesse, se compromettre pour une passion n'était pas un crime; mais s'exposer pour une espièglerie, c'était un grand mal. Il faut dire qu'il n'y avait pas de cœur plus généreux et d'esprit moins enjoué que le cœur et l'esprit de Forget.

Thierray alla guetter, des hauteurs du parc, l'arrivée d'Éveline sur tous les sentiers et chemins qui aboutissaient vers le château. 11 était neuf heures quand il la vit descendre, au pas et dans une pose rêveuse, une pente escarpée qui ramenait l'oiseau fuyard au nid paternel. Il put retourner, comme par hasard, à la grille de la cour, et lui offrir la main pour descendre de cheval.

Elle fut doucement flattée de le voir debout, n'ayant pas dormi et veillant sur son retour au bercail.

— Personne ne sait rien, lui dit-il aussitôt que Crésus eut le dos tourné pour emmener les chevaux. Forget est l'homme le plus sûr; mais, croyez-môi, il faut faire accepter une somme à Crésus et l'envoyer chercher une condition loin d'ici.

Ah! mon Dieu, dit Éveline d'un air chagrin, vous

MONT-REVÉGHE.

pensez u tout cela, vous! Eh bien, moi, je ne veux pas m'en occuper. J'ai bien autre chose en tête!

— Quoi donc, chère Éveline?

— Otez donc votre gant, je vous en prie.

— Le voilà, dit Thierray en lui montrant son anneau, qu'il avait au doigt.

— Ah ! vous l'avez trouvé? reprit-elle en souriant. C'est bien, rendez-le-moi.

— \'oilà votre mouchoir, il a un chiUre; mais l'anneau n'en a pas, et il n'y a pas d'imprudence à me le laisser.

— Pas d'imprudence! Vous ne voyez jamais le danger que dans les faits extérieurs, dans les choses matérielles! Songez à quoi vous vous engagez vous-même en gardant cette bague. C'est moi qu'elle compromet auprès de vous, et ne voyez-vous pas que c'est la seule opinion dont je me soucie?

— Eh bien, soyez en paix sur ce point, adorable fille. Je sais que je m'engage à m'efTorcer de me faire aimer, je sais que la tâche est difficile...

— DifDcile? répondit Éveline en le regardant fixement. Vous rappelez-vous quatre petits vers qui m'ont toujours semblé plus grands que tous les alexandrins du monde?

u Comment, disaient-ils, Sans philtres subtils, Être aimés des belles?

— Aimez ! » disaient^elles.

Là-dessus, Éveline, riante et fraîche comme une matinée de printemps, accablée de fatigue pourtant, mais illuminée par la joie d'être aimée, monta légèrement le perron et regagna sa chambre, où Grondette s'étonnait de ne pouvoir entrer.

— La raison de ce phénomène, lui dit Éveline en tirant la clef de sa poche, la voici : ta diablesse est sortie de bonne heure et, par distraction, a emporté la clef.

Cette journée fut, jusqu'au soir, une des plus douces de la vie de Thierray. Dutertre n'avait et ne pouvait avoir aucun soupçon de l'escapade de '"i fille. L'eùt-il connue, il l'eût pardonnée, ce jour-là, > n la voyant si gaie, si heureuse, si sincère dans sa prédilection marquée pour Thierray. Elle semblait si parfaitement corrigée de tout caprice, que Thierray, de son côté, ne cachait presque plus sa défaite, et Dutertre croyait voir clairement qu'un heureux mariage couronnerait avant peu ces heureuses amours.

Nathalie, depuis que son départ pour Paris était secrètement arrêté, ne se donnait plus la peine d'être aimable ou fâcheuse. Elle vivait seule, de rêves ambitieux et de projets splendides. Elle pensait fort peu à Flavien, bien qu'elle eût daigné y songer, avant la résolution qui lui faisait espérer de trouver à Paris vingt partis tout aussi brillants et non moins agréables. Ce jour-là, pourtant, une circonstance fortuite devait changer complètement la disposition de son esprit et la nature de ses sentiments.

Elle ne parut qu'au déjeuner, et Thierray passa l'aprèsmidi avec Éveline dans les bois et les rochers au-dessus de la cascade. Dutertre les y avait accompagnés; mais Éveline îtait lasse, et le père, voyant l'amant épris sérieusement, c'est-à-dire religieusement respectueux, alla errer plus loin et les laissa ensemble.

Cependant, après une nuit et une journée de tête-à-tête peu interrompu, Thierray n'élait pas plus avancé qu'au- |)aravant, en ce sens que, pas plus que la semaine précédente, Éveline, tout en lui faisant voir par mille séductions charmantes qu'elle le préférait à tout autre et voulait être aimée de lui, ne se départit pas une seule fois de sa légèreté, de son incertitude, disons le mot, de son absence de moralité dans la religion du cœur. L'amour, pour elle, ctiit un jeu plus délicieux que tous les autres jeux dont se composait sa vie morale; mais, au fond, c'était toujours un jeu. Elle était belle joueuse, elle savait perdre sans humeur, mais elle s'obttinait à la revanche. Elle voulait gagner, c'est-à-dire posséder les cœurs sans laisser posséder le sien d'une manière absolue. Elle ne voyait jamais que le jour présent. L'idée de l'avenir, si douce aux atTeciions durables, si nécessaire à la loyauté et à la logique de Thierray, était une idée antipathie^ le à l'esprit aventureux et flottant d'Éveline. On eût pu résumer toules les promesses de cette âme légère par ces mots : « Espérez, n'exigez pas. Je vous aime aujourd'hui, faites-vous aimer demain. Je ne pourrai jamais répondre de moi-même ; je suis sincère, je ne me vante de rien. Je ne me connais guère, c'est à vous de me juger, de m'apprécier ou de me fixer. Mais ne comptez pas trop sur mon aide. Je ne peux m'aider moi-même, je me laisse aller, comme le vent qui souffle et comme la feuille que le vent emporte. »

Et Thierray finit par se dire tout bas ;

— Oui, oui, tout cela signifie : « Épousez-moi, car je vous aime; mais soyez philosophe, car vous aurez sans iloute grand besoin de l'être. »

Et la tristesse le prit comme il ramenait sa fiancée au château. Le soleil déclinait, l'air devenait humide. Une sorte de froid passait dans l'âme de Thierray, avec cet invincible ennui qu'éprouve un esprit brillant mais sérieux, dans le contact prolongé d'un esprit charmant mais fantasque.

Nathalie parut au dîner avec une figure très-problématique. Elle avait un éclair dans les yeux, un sourire sur les lèvres, qui la rendaient fort belle et un peu effrayante.

— J'ai reçu, dit-elle à Thierray, les vers que vous m'annonciez. Ils sont ravissants. Je garderai ce petit chef-d'œuvre pour l'étudier toute ma vie !

Sa voix étrange fit tressaillir Dutertre. Éveline dit en riant à sa sœur :

— Pourquoi donc nous dis-tu cela du ton de lady Macbeth?

Nathalie baissa les yeux, serra les lèvres et ne répondit pas.

Elle ne reparla plus à Thierray de ses vers. Ce silence lui parut étrange. Quatre cents vers valaient bien au moins quatre petites phrases d'approbation ou de remerciment, à une par centaine. Elle semblait vouloir en faire un mystère entre elle et le poète qui les lui avait adressés. Éveline s'en inquiéta, et, trop franche pour le cacher, elle tourmenta sa sœur toute la soirée devant Thierray, pour que l'épître lui fût communiquée. Nathalie refusa net, disant que ce qui était à elle était à elle. Dutertre, étonné, s'en mêla; il croyait voir, comme Thierray et comme Éveline, que Nathalie se faisait un méchant plaisir de rendre sa sœur jalouse, et de troubler le naissant bon-

MONT-REVÉCHE.

heur de ces deux amants. 11 insista avec douceur, mais sa voix avait plus de fermeté que ses paroles n'en voulaient montrer. Nathalie, se tournant alors vers Thierray, lui dit :

— On me force, monsieur, à faire l'aveu d'une chose déplorable. C'est que j'ai perdu votre lettre une heure après l'avoir reçue; mais les poètes ont une merveilleuse mémoire, et je suis sûre que vous poiu'riez nous réciter vos quatre cents vers sans vous gêner.

— Ce sera fort ennuyeux, répondit Thierray, car ils sont mauvais : je les ai faits tristement et sans inspiration. Mais, puisque vous voulez condamner votre père et votre sœur à les entendre, je vais tâcher de me les rappeler.

Aidé, en effet, par beaucoup de mémoire et de facilité, improvisant là où il y avait- lacune dans son souvenir, il récita les quatre cents vers, que Nathalie parut écouter comme si elle ne les connaissait pas. 11 la soupçonna de les avoir jetés au feu sans daigner les lire , et lui pardonna plus volontiers ce mépris qu'il n'eût fait d'un essai de perfidie.

Èveiine trouva tout charmant. Dutertre appjaudit beaucoup. Thierray se retira sur un succès, croyant laisser Nathalie sur une défaite. 11 ne se doutait pas qu'elle tenait sa victoire, comme elle se le disait inLJrieurement, par les ailes.

Dutertre, après qu'Éveline, brisée de lassitude, se fut retirée aussi de son côté, essaya d'arracher à Nathalie le mot de l'énigme.

— Mon père, lui dit-elle, ne me le demandez jamais. Le jour où je m'en justifierai, l'on me haïra sérieusement, et je serai victime d'un hasard fatal que l'on m'imputera à trahison.

Dutertre crut sérieusement à une soi le de trahison de la part de Thierray.

— Je crois deviner, dit-il, et, si je devine juste, vous avez agi sagement et généreusement en refusant à votre sœur la preuve d'une malice ou d'une légèreté , pour ne rien dire de plus, de la part de M. Thierray. Sans aucun doute, les vers qu'il vient de réciter ne sont pas les seuls qu'il vous ait adressés ?

— 11 ne m'a point adressé de v"-?, répondit Nathalie ; ce qui a été mis sous mes yeux n'est q e de la prose ; mais elle est remarquable , ajouta-t-elle avec une expression de profonde ironie.

— Ma fille, reprit l'excellent Dutertre, peut-être attaches-tu trop d'importance à une lettre que M. Thierray t'aura écrite dans un mouvement de dépit contre ta sœur. Tu n'en veux pas tirer gloire, je le sais, car tu m'as souvent manifesté l'absence de tout penchant, même de toute bienveillance, pour M. Thierray. J'ai cru qu'il méritait mieux de ta part et de la mienne. Il m'a semblé voir que ta sœur et lui avaient une inclination prononcée l'un pour l'autre, inclination que j'ai encouragée en silence. Mais, s'il n'est pas digne de mon estime et de ma confiance, ton devoir est de m'éclairer. Moi seul dois être juge de ce qu'il y a de sérieux ou de frivole dans le caractère de ce jeune homme. Je te remercie donc, encore une fois, de ta réserve de tout à l'heure, mais je te prie de me remettre la lettre et de ne pas craindre que personne ici t'accuse jamais de l'avoir provoquée.

— En êtes-vous bien sûr, mon père? dit Nathalie; me connaissez-vous parfaitement? vous a-t-on assez fait re-

marquer tous mes fiéfauts? enfin, jureriez-vous sur votre honneur, en dépit des plus cruelles insinuations, que vous me savez incapable de faire à un homme la moindre avance, la moin''re provocation ?

— Oui, ma filie, répondit Dutertre espérant la ramener au sentiment de la justice par de grandes marques d'estime ; je vous jure sur l'honneur, et je jurerais à la face du monde, que votre caractère sérieux et votre fiorté excessive vous défendraient et vous interdiront toujours le système de coquetterie dont notre chère Êveline use quelquefois, sans en comprendre le péril et la gravité.

— Votre estime me suffit, mon père, dit Nathalie ; elle me consolera de tout, et je n'ai qu'à garder le silence du mépris et de la résignation.

— Pardon, Nathalie 1 ma conclusion est différente. Je veux savoir si Thierray est digne de devenir mon gendre; je vous demande sa lettre.

— Impossible, mon père !

— Il ne saura jamais que vous me l'avez communiquée; je ne voudrais pas exposer ma fille à la vengeance d'un homme sans principes.

— J'en suis bien persuadée, mon père, dit Nathalie, qui, malgré son attitude défensive, écoutait avidement et semblait noter avec soin chaque engagement qu'elle arrachait à son père ; mais ma sœur?...

— Votre sœur ne saura jamais que j'ai lu cette lettre, elle n'en connaîtra pas même l'existence. J'éloignerai Thierray sous tout autre prétexte, sans exposer deux sœurs à un de ces conflits d'amour-propre qui laissent toujours quelques nuages dcus l'intimité.

— Et ma belle-mère? dit Nathalie.

— Si vous désirez que ma femme reste étrangère à ce petit événement domestique, je suis très-disposé à lui en épargner l'inquiétude et le souci.

— Je l'exigerais, moi père !

— Soit, puisque c'est mon désir également, et qu'elle ne pourrait y porter remèue.

— Ainsi, vous vous engageriez à ne jamais révéler à personne, à personne au monde, l'existence de cette lettre?

En parlant ainsi, Nathalie tirait à demi de sa poche l'envoi assez volumineux de Thierray.

— Doutez-vous donc de ma parole, ma fille ? dit Dutertre d'un ton sévère.

— Non certes, si vous daignez me la donner formelle, précise, sacrée.

— Je croyais vous l'avoir donnée, je vous la donne encore, répondit Dutertre,

Nathalie tira de sa poche la lettre tout entière, la fit craquer dans ses doigts, parut hésiter; puis, la retirant avec précipitation :

— Non ! non ! s'écria-t-elle, c'est impossible! Cela vous ferait trop de mal.

Elle tremblait réellement devant l'action qu'elle allait commettre.

Dutertre, qui n'en connaissait pas la gravité, crut qu'elle se jouait de lui et qu'elle voulait troubler, sans motif et sans preuve, la sécurité de sa sœur.

— Prenez garde ! lui dit-il. Vous mcferiez croire qu'il n'y a rien dans cette lettre qui vaille la peine que vous vous donnez pour l'incriminer.

— Si je ne vous la remets pas, mon père, dit Nathalie, '

MONT-REVÉCHE.

vous croirez que je l'ai provoqué par mes avances, n'est-ce pas ?

— l'eut-être! répondit Dutertre à bout de calme et de patience.

^'jthalie feignit de se trouver vaincue, et copondant, moitié ifMTeur de voir l'arme qu'elle tenait se retourner contre elle-même, moitié remords du mal qu'elle allait faire à son père, elle se débattit encore. Il est peut-être des âmes complètement corrompues après une carrière mauvaise ; il n'en est pas de complètement perverses au début de la vie, et Nathalie sentit en ce moment un grand combat livré par ses entrailles et sa conscience au démon de la haine et de l'envie.

— Mon père, dit-elle, ne parlez pas ainsi, ne me tentez pas, ne mettez pas en jeu ma fierté outragée. Je ne dois pas vous donner cette lettre. Vrai ! souvenez-vous de ce que je vous dis, je ne le dois pas! Ce n'est pas ce que vous croyez. Cela ne concerne ni Thierray ni Éveline. il y a là un mystère que vous n'avez plus le droit d'éclaircir. Vous avez juré! Vous ne pourriez combattre pour votre honneur qu'en risquant de le compromettre, soit comme père, soit comme...

Elle s'arrêta effrayée du mot qu'elle allait prononcer. Son père l'acheva :

— Soit comme époux? dit-il.

Et une pâleur mortelle se répandit sur son visage. La plaie qu'il croyait fermée se rouvrait.

— Allons, dit-il avec énergie et en tendant la main pour recevoir la lettre, donnez! J'ai résolu de ne laisser couver aucun feu sous la cendre, de ne m'endormir sur aucune apparence de calme trompeur. Puisque la pensée du mal veille autour de moi, mon devoir est de l'éteindre-, donnez-moi cette lettre!

— Vous me l'arracherez donc de force, si je vous la refuse? dit Nathalie, qui voulait faire violer son dernier reste de conscience.

— Non, dit Dutertre. Dieu me préserve de porter jamais une main égarée sur les objets de mon affection ! Je fais appel à votre devoir le plus sacré, qui est de n'avoir pas de secrets pour votre père.

— Je ne peux pas rési.ster, dit Nathalie ; mais je vous prends à témoin de l'effroi et de la douleur avec lesquels je vous n])éis.

Elle lui mit en tremblant la lettre dans là main et voulut sortir. Dutertre, qui était encore maître de son émotion, l'arrêta.

— Restez, dit-il, ceci est peut-être la flèche empoisonnée du Parthe ; je veux causer avec vous de cette lettre, quelle qu'elle soit, après que je l'aurai lue ; asseyez-vous.

Nathalie s'assit à une certaine distance, la tête tournée de manière à ne pas paraître observer l'attitude de son père, mais de manière cependant à n'en rien perdre dans la glace où se reflétait son image.

Dutertre, voyant une fort longue lettre, la posa sur h table, approcha son siège et lut... non pas une lettre de Thierray à Nathalie, comme il s'y attendait, mais la lettre qu'' Thierray avait reçue de Flavien la veille.

Thierray, dans la préoccupation et la fatigue d'esprit

où l'avait surpris Éveline à Mont-Revêche la nuit précédente, avait, une demi-heure auparavant, enveloppé et cacheté, à la place de ses vers, les dix petits feuillets qui composaient la lettre de son ami. Le hasard avait voulu que les deux paquets se trouvassent rapprochés sur la même table, qu'ils eussent le même volume, la même apparence, que le papier azuré fût le même, car celui dont s'était ?crv; ThiciTay c^ait un reste de celui que Flavien avait apporté dans son nécessaire à Mont-Revéche. ïiiicrray avait serré précieusement ses propres vers dans le tiroir de son bureau, tout en mettant l'adresse de Nathalie sur la lettre très-confidentielle et as.sez compromettante où son ami lui disait son amour pour madame Dutertre.

Si on se rappelle les expressions de celte lettre, elle pouvait se résumer ainsi pour Dutertre :

«Une fleur donnée mystérieusement et peut-être amoureusement à Flavien durant son sommeil a allumé en lui une curiosité ardente, une sorte de passion sensuelle et hardie. Olympe avait, soit par hasard, soit à dessein, une fleur semblable à son corsage. Son trouble étrange et maladroit a encouragé un jeune homme entreprenant à lui exprimer pendant huit jours des désirs dont la seule pensée fait frémir de rage un mari délicat, un amant passionné. Au moment où Flavien se décourageait devant une dernière apparence ou un dernier effort de vertu, un nouvel envoi mystérieux des mêmes fleurs est venu l'exalter au point qu'il a fui pour ne pas succomber, »

— Oui, le généreux Flavien, se disait Dutertre, daigne me laisser ma femme encore pure ; sans sa grandeur d'âme, encore un jour, et cette femme faible et imprudente fût tombée fascinée entre ses bras comme le passereau par le vautour.

Telle fut, grâce aux défaillances de la nature humaino quand l'amour domine le raisonnement, la première impression de Dutertre. Ce portrait de sa femme, cette définition, que Thieriay trouvait vigoureuse dans sa naïveté un peu sauvage, des attraits, de la faiblesse et des séductions de la douceur, tout ce tableau d'une scène où il crut voir Olympe frissonnante et consternée dans les bras de Flavien, firent bouillonner et brûler le sang dans les veines du mari.

— Je ne me serais jamais douté qu'elle fût faible devant l'insolence, se dit-il, et qu'elle put courir de ces dangers que les êtres vraiment chastes ne connaissent seulement pas!

C'étaient ces images qui troublaient et torturaient Dutertre au point de l'empêcher de s'arrêter à l'histoire mystérieuse des fleurs. Aux premières lignes de ce récit, il avait souri de la fatuité de Flavien, tant il lui avait paru invraisemblable, impossible, que sa femme fût capable d'une pareille provocation. Quand sa pensée se fut douloureusem nt arrêtée sur les tableaux présentés par le narrateur avec un cachet de sincérité, de bonhomie et même de modestie évidentes, il trouva possible au moins l'envoi des dernières fleurs à Mont-Revêche. Olympe n'avait pas provoqué cette passion, mais elle en avait peutêtre subi le magnétisme, et peut-être avait-elle fini par y répondre; peut-être, en effet, Flavien avait-il été trèsgénéreux envers elle en s'efforçant de douter encore, etcn se hâtant de fuir. Voilà ce que se disait Dutertre.

Nathalie suivait dans la glace toutes les surprises, toutes les hésitations, toutes les tortures de son père. Elle

MON'T-llKVJ'Cn]

éprouvait un mélange de joie e1 Je remords, de triomphe et de terreur.

Bientôt cependant Dutertre, qui avait fini de lire et qui revenait au comuiencemeiit de la lettre pour en peser toutes les expressions, sentit luie autre lumière se faire dans son esprit. Klle le bouleversa, et, ne se possédant plus, il se leva terrible devant Nathalie.

— Ma fille, dit-il en la foudroyant de son regard, ceci est une trame odieuse ! C'est vous qui, un certain jour, avez remarqué que ma femme avait une certaine fieur à sa ceinture. C'est vous qui vous êtes fait un jeu cruel d'en mettre de semblables sous la main de ce jeune homme endormi. C'est vous qui lui en avez envoyé d'autres à Mout-Revêche pour lui faire croire que ma femme, ma pauvre femme, était éprise de hii! Vous avez voulu la compromettre, la perdre : il le sent lui-même, et bientôt vous serez devinée et châtiée par l'horreur que vous inspirerez à tout le monde.

— Voilà à quoi je m'attendais, répondit Nathalie avec audace. Est-ce que madame Olympe n'a pas eu le soin de le faire pressentir à M. Flavien ? est-ce qu'elle ne le croit pas charilablenienl? est-ce que ses belles larmes, comme il dit, et ses insinuations assez claires ne sont pas une accusation effroyable qui vient assurer le triomphe de sa haine, en passant de la plume de M. Flavien sous les yeux de mon père? Aurais-je cédé à vos ordres de vous montrer cette lettre, si je n'avais compté qu'un jour ou l'autre madame Olympe réussirait à vous faire croire ce que croit déjà sou adoiateur? Ne devais-je pas me mettre en garde contre une pareille perfidie , qui m'eut livrée sans défense à son aversion et à vos rigueurs? Voyez la différence entre nous : je ne l'accuse de rien , moi ! Je ne prétends pas, je ne crois pas qu'elle ait donné ou envoyé des fleurs; mais je vois qu'il en a reçu, qu'il lui a attribué cette agacerie, et que la première pensée de cette femme envieuse et cruelle a été de m'accuser jusqu'à en pleurer de colère devant lui !

Nathalie s'arrêta en voyant pour la première fois le visage de son père baigné de larmes. La colère était courte chez lui et faisait place à une profonde douleur.

Nathalie fut effrayée et sincèrement repentante un instant.

— Mon père, s'écria-t-elle, je lui pardonne! pardonnez moi aussi de vous faire souffrir! mais ne me haïssez pas! Je vous jure sur votre bonté, sur votre honneur, sur vos vertus, que je n'ai pas eu la pensée de compromettre votre femme. Je souffre de ses soupçons, c'est ce qui me rend anière ])our elle; mais je vous proteste, je vous fais serment devant Dieu que je ne les mérite pas.

Nathalie disait la vérité. Le hasard était seul coupable de la méprise ou de l'incertitude de Flavien. Nathalie n'avait pas remarqué qu'Olympe eût une fleur demi-cachée dans les dentelles de son sein , puisqu'elle-mênie avait arboré un instant une de ces fleurs. Elle l'avait vite jetée., en prenant note de l'inattention de Flavien. Puis, le jour où elle l'avait vu pour la dernière fois, elle s'était imaginé qu'il la regardait avec un certain intérêt. Les vieilles filles ont de ces illusions continuelles, et Nathalie, à force de se dire vieille fille par dépit, commençait à le devenir en réalité. Alors elle avait envoyé un bouquet signé HélycUe, associant sa sœur à cette plaisanteiie.

Elle fut tentée, pour rassurer entièrement son père, p'avouer toute l'aventure, et c'eût été le plus simple; mais elle s'était trop enferrée en le niant d'abord. L'ne nuiiivaiK' honu' la retint ; et puis, malgré le trouble ou la plongeait sa vengeance, elle ne put se décider à y renoncer entièrement. Du moment où elle avait lu la lettre de Flavien, un sentiment nouveau s'était allumé en elle comme un incendie. Les ardeurs de la jeunesse avaient monté pour la première fois à son front glacé. De vagues aspirations lui avaient révélé le besoin de trouver dans le sein d'un être jeune, bouillant et résolu, l'initiative qui manquait à sa vie solitaire et froide. Flavien , sans s'en douter, lui avait révélé l'amour, sous un aspect bien peu éthéré, il est vrai, pour une jeune personne dont l'imagination visait au sublime, mais, en réalité, sous le seul aspect qui pût émouvoir une fenime sans tendresse et sans dévouement : le trouble des sens.

Elle était donc souffrante et j douse jusqu'à la fureur, en voyant une autre femme, la femme qu'elle haïssait, devenir, par sa faute à elle, l'objet des désirs qu'elle eût voulu inspirer, bien que, dans son agitation et son ignorance d'elle-même, elle ne se rendît pas compte de ce qu'elle éprouvait.

Dutertre vit que, sur le point capital, elle était sincère, et n'osa pas insister pour savoir le reste. 11 était môme naturellement porté à attribuer le badiuage des fleurs à la folle Éveline, comme une de ses naïves rubriques pour rendre Thierray jaloux. 11 en fut plus attristé dans son amour. Éveline, coupable à sa manière, mais sans malice aucune, contre sa belle-mère, et Nathalie innocente. Olympe restait chargée d'un blâme qu'elle méritait en elïet pour avoir secrètement accusé cette dernière d'une noirceur gratuite. La pauvre femme avait tant souffert, qu'elle pouvait bien avoir quelques accès d'injustice. Elle l'avait senti, elle l'avait dit à Flavien ; elle avait fait ensuite tous ses efforts pour lui en retirer la pensée, elle avait été près de s'accuser elle-même pour disculper les autres; mais elle n'avait pu y réussir sans émouvoir, plus qu'elle ne l'avait prévu, l'imagination exaltée de ce jeune homme, et tout cela formait un vague ensemble de dénégations pudiques et de frayeurs attrayantes que Flavien avait définies à sa manière, à savoir que, sans y rien comprendre, il s'y était brûlé comme un sphinx ivre et impétueux à une flamme tremblotante agitée par le vent.

Dutertre consola et rassura sa fille, qui pleurait moitié de colère, moitié de chagrin. 11 prit la lettre et la jeta au feu.

— Que tout ressentiment et toute inquiétude soient consumés, dit-il, comme cette lettre imprudente et frivole. Olympe est malade, sachez-le, ma fille. Elle est nerveuse , affaiblie , et peut-être a-t-on eu ici envers elle des torts qui, sans la justifier de ses soupçons, doivent l'excuser. Oubliez cela. M. deSaulges ne doit pas revenir, et, si jamais ma femme, ce dont je la sais incapable, laissait échapper quelque doute devant moi sur cette puérile aventure des fleurs, comptez bien qu'avec la même affection paternelle que je vous témoigne, je vous justifierais auprès d'elle.

— Sans doute, mon père, ce serait aussi avec la même sévérité que vous me témoignez quelquefois? dit Nathalie tout à fait rendue à sa haine. Je suis ici profondément

MONT-REVÉCHE.

blessée, et un étranger est le confident des accusations dont votre femme me gratifie.

— Nathalie, vous disiez tout à l'heure : Je lui pardonne ; est-ce ainsi que vous pardonnez ?

— Eh bien, je serai généreuse CHvers elle, répon^'it Nathalie d'un air méprisant. Je ne suivrai pas l'exemple qu'elle me donne. Je ne prendrai pas de confidents de l'injure qu'elle m'a faite ; surtout je ne les choisirai pas arrivés de la veille pour leur ouvrir mon cœur le lendemain, car je craindrais de les voir s'enhardir jusqu'à me serrer dans leurs bras à quelque rendez-vous de chasse.

Et Nathalie, redevenue furieuse de voir son père si indulgent pour les soupçons d'Olympe . lisant dans sou regard irrité que sa jalousie secrète allait se traduire par une violente indignation contre la main qui retournait le îw dans sa blessure, se retira, ou plutôt se sauva dans sa chambre.

C'était la première fois de sa vie que Dutertre allait dormir sous son toit sans avoir serré ses trois filles contre son cœur, et, pour la première fois, il ne rappela point l'enfant rebelle pour la calmer et la ramener au sentiment de ses devoirs envers lui. A cette heure solennelle de minuit, qui termine un jour de notre courte vie pour en ouvrir un autre dont nul de nous n'est assuré de voir la fin, il y a quelque chose d'effrayant et d'afi'reux à se séparer des membres de sa famille sans avoir pu leur pardonner ou les bénir.

Mais Dutertre était à bout de ses forces. Il alla errer dans son appartement, en proie à un désespoir calme et profond. Chef de famille avant tout, il déplorait la rivalité qui rainait toutes ses espérances de bonheur. Il s'effrayait des forces de Nathalie pour la haine. Il pleurait sur cette âme froissée qui ne devait jamais connaître le vrai bonheur. 11 s'affectait aussi de voir que cette hostilité opiniâtre avait réussi à troubler l'âme de sa femme jusqu'à lui faire oublier un instant sa générosité, son équité naturelles.

Mais c'était peu que cette souffrance. Une autre, bien plus énergique et moins combattue par la résignation, lui succéda.

Dutertre n'avait jamais eu seulement la pensée d'être jaloux de sa femme. Depuis quatre ans qu'elle était devant lui comme un miroir de pureté, sans que jamais un regard de distraction, une ombre de coquetterie, vinssent à le ternir, il avait vécu dans son amour comme dans le sein de Dieu. Cette confiance sans limites, ce respect inaltéré, faisaient sa force et sa consolation au sein des luttes du monde et de la famille. Non-seulement il n'avait pas cru possible qu'elle aimât un autre que lui, mais encore qu'elle fût aimée d'un autre, tant il la voyait préservée par son auréole de chasteté naturelle et de fidélité exclusive.

Dutertre se trompait quant au dernier point; là, son optimisme, sa générosité de cœur, sa candeur extraordinaire, lui faisaient trop juger les autres hommes par luimême. 11 savait bien qu'il en est de corrompus. Le soin qu'il avait pris de les éloigner de son sanctuaire et de ne s'entourer que d'esprits délicats et de caractères nobles lui ôtait la notion des faiblesses inhérentes à la nature humaine. Dans sa modestie, il croyait aussi austères que j tous les hommes qu'il pouvait estimer d'ailleurs.

Marié à vingt ans à une femme de seize, il n'avait ja-

mais connu les égarements du cœur et de la conduite à l'âge oii les passions sont farouches chez les hommes, faute de satisfactions légitimes ; sa jeunesse avait donc été pure comme .son enfance. Après avoir perdu ra première femme, il n'avait pu perdre le souvenir des quatre ans de bonheur tranquille et plein qu'il avait goûtés dans le mariage. Il ne comprenait même pas le bonheur sous une autre forme, et une longue douleur l'avait préservé des passions fugitives. A trente ans, il en avait essayé pourtant, n'osant pas confier ses enfants troj) jeunes à une seconde femme. .Mais, dans ce qu'il appelait en lui-même ses égarements, il avait conservé une moralité qui eut fait sourire la plupart des hommes du monde où il vivait, si sa chasteté instinctive lui eût permis do s'en expliquer devant eux. 11 avait toujours regardé comme un tel crime de chercher à séduire une jeune fille ou une femme mari^Je, qu'il ne croyait pas qu'on pût être honnête homme et voler ainsi l'honneur des familles. De là son excessive confiance dans tous ceux qui l'entouraient, pour peu qu'ils gardassent devant lui certaines apparences de moralité sociale. Il est vrai de dire que les manières de cet homme rare, son aversion pour le cynism:^, l'esprit avec lequel il le rembarrait, enfin, je ne sais quelle influence de gravité douce, toujours présente au milieu de son plus aimable enjouement, repoussaient la confiance des libertins et même celle des hommes légers. On le respectait sans s'en rendre compte et sans que lui-même s'en aperçût. Ce n'était donc pa.s le moyen pour lui de connaître les véritables mœurs , Ie3 instincts, les théories ou les entraînements de son entourage.

Cet entourage était aussi choisi que possible. On eût pu en juger par Flavien, qui, certes, n'était pas un roué sans principes et sans loyauté ; par Thierray, qui, moins candide à l'égard de lui-même, n'en était pas moins incapable d'un égoïsme cruel ou scandaleux ; par Amédée, qui était aussi religieux en amour que Dutertre lui-même ; et pourtant ces trois hommes avaient été ou étaient amoureux de madame Dutertre.

Voilà ce que Dutertre commençait à voir, sinon à comprendre, et ce qui causait le tumulte de ses pensées. 11 s'efforçait d'oublier la fatale lettre de Flavien, et pourtant il regrettait de l'avoir brûlée. 11 se disait qu'il l'avait mal comprise; que, s'il pouvait la relire en cet instant, il n'y trouverait que des motifs de sécurité. Mais, alors, ks passages qui l'avaient le plus ému se présentaient à sa mémoire avec une netteté désespérante. Certaines situations auxquelles Nathalie avait fait une attention cruelle en les lui rappelant, certaines remarques sur l'espèce de surveillance jalouse exercée par Amédée sur sa jeune tante, lui brûlaient le cerveau comme si elles eussent été écrites avec du feu.

A cette dernière pensée surtout, Dutertre, épouvanté de lui-même, se demandait s'il devenait fou, ou si, depuis quatre ans, il était la dupe de la plus odieuse des trahisons, la trahison domestique. II sentait sa tète éclater, et son cœur, rempli d'une ineffable tendresse pour ce fils adoptif dont il allait jusqu'à suivre les conseils et accepter l'influence dans ses douleurs de mari et de père, se brisait en sanglots, sans que ses yeux sèches par l'insomnie pussent épancher ses larmes.

Il se jeta sur un lit de repos dans le boudoir de sa

:uu\t-he\é(;he.

femme, et, vaincu par la fatigue, il s'endormit on murmurant ce cri de détresse :

— 0 Nallialie! Nathalie! ce soir tu as tué ton père!

Diitertre eut quelques heures d'un sommeil accablant. 11 fit des rêves affreux. 11 s'éveilla' souvent, mal à l'aise comme on l'est quand on dort tout habillé. 11 était baigné de sueur, quoique la nuit fût froide. Plusieurs fois il ne se rendit pas comple du lieu oi^i il était. Ce lit de repos où s'étendait quelquefois Olympe était placé dans une sorte d'alcôve fermée d'tine tapisserie. Les bougies s'étaient consumées. Dutertre se trouvait dans des ténèbres rendues complètes par le lourd rideau qu'il avait machinalement lire sur lui. Par moments il se croyait descendu vivant dans la tombe; mais il n'avait pas la volonté de se soustraire à cette impression lugubre. Il se rendormait pour tomber dans quelque autre, songe plus lugubre encore.

11 s'éveilla tout à fait en entendant parler auprès de lui. Il ouvrit les yeux, vit les .premiers rayons du jour glisser vers lui par la fente de la tapisserie, et reconnut les voix d'Olympe et d'Amcdée.

Dutertre n'attendait sa femme que le lendemain soir. Elle avait dû aller voir une amie d'enfance trè.s-malade qui se rendait à Nice, et qui, n'ayant pas la force de se détourner pour aller à Puy-Verdon, l'avait suppliée de venir passer une heure avec elle à Nevers, en lui indiquant le jour de son passage dans cette ville. Olyni]» avait calculé qu'elle pourrait rendre ce devoir à l'amitié et être de retour au bout de vingt-quatre heures. Dans sa tendre sollicitude, Dutertre. ne voulant pas laisser ses filles seules, avait supplié sa femme d'emmener avec elle Benjamine pour la soigner, et il leur avait donné Amédée pour les proléger toutes deux. Il l'avait suppliée encore de prendre trois jours pour cette absence, afin de ne pas se fatiguer. Il craignait que la vue de son amie malade, moulante ]ieut-êlro, ne la rendit malade elle-même, et il ne voulait pas l'exposer à courir la poste sous le coup d'une crise nerveuse.

Olympe avait trouvé son amie beaucoup mieux qu'elle n'espérait; elle était elle-même infiniment mieux portante depuis quelques jours. Elle était impatiente de revenir : elle était revenue.

La veille, c'eût été une surprise ravissante pour Dutertre. En ce moment, il se demanda si Flavien n'était pas de retour à Mont-Hevêche.

Et puis elle était seule avec Amédée. Elle ne savait pas son mari si près d'elle. Une terrible, une douloureuse curiosité condamna Dutertre à l'immobilité, au silence.

— (Comment! il est sorti et personne n'en sait rien? disait Olympe. Il a passé la nuit dehors, puisque son lit n'est pas défait dans sa chambre! cela m'inquiète !

— 11 sera parti hier au soir pour la ferme des Rivets, r>.'pondit Amédée. 11 m'a dit qu'il avait l'intention d'y passer, en notre absence, une journée entière pour tout voir. 11 aime à marcher, il y aura été à pied sans rie,i dire à personne, afin d'y coucher et de s"y trouver tout porté ce matin. De cette manière il pourra faire sa tournée

complète etrevenirici avant la nuit. Mais, si vous voulez, ma tante , je vais monter en tilbury et je vous l'amène dans deux heures.

— Non, mon enfant, merci! reprit Olympe. Ces courses-là lui font du bien. Elles sont nécessaires à son activité. Il faut bien aussi qu'il surveille ses travaux. Il y prend tant d'intérêt el il a si peu de temps ta y consacrer! Et toi-même tu as besoin de repos ai)rès une nuit passée en voiture sans dormir; car ton office de surveillant t'en empêchait.

— Et vous, ma tante, est-ce que vous avez dormi? dit Amédée avec l'accent d'une tendre sollicitude que Dutertre s'imagina être à même de remarquer pour la première fois.

— Moi? Très-bien, je t'assure, répondit Olympe, dont le tutoiement envers Amédée parut aussi une chose nouvelle au malheureux époux, quoiqu'il l'eût exigé luimême à l'époque où Amélée, âgé de vingt ans, était venu habiter Puy-Verdon définitivement.

— Oui, reprit Amédée, vous avez dormi aussi bien qu'on peut dormir avec la tête d'une marmotte comme celle-ci sur l'épaide!

Il s'adressait à Benjamine, qui entrait en cet instant par le perron.

— Papa n'est pas dans le jardin, dit-elle; j'en ai fait le tour. 11 n'y a encore personne de levé, et je n'ai pu savoir où iL^st.

— Il do.vttre à la grande ferme, répondit Olympe Nous ne le verrons sans doute qu'à dîner. Allons, patience, ma chérie. Il faut t'aller coucher.

— Oh! mère, j'en ai si peu envie, et c'est si beau de voir lever le soleil!

— Je t'en prie, ma fille, va dormir un peu. Qu'est-ce que dirait papa , si je lui ramenais sa chérie avec la migraine ou la fièvre?

— Tu le veux, bonne mère? J'y vas. Mais, toi , tu vas te coucher aussi ?

— Certainement, répondit Olympe.

— Mère, reprit l'enfant, voilà tes fleurs que je confie à ce garçon-là pour qu'il les fasse revenir dans l'eau.

Et elle remettait à son cousin une gerbe d'asphodèles. La jeune femme embrassa la fille de son choix. Dutertre leur entendit échanger de gros baisers.

— Ah ! pensa Dutertre, cela sonne pourtant l'innocence et la vertu, ces baisers-là !

Néanmoins, il resta immobile. Caroline s'en allait. Olympe et Amédée restaient ensemble.

Tout aussitôt Olympe, qui était toujoiirs debout près de la porte entr'ouverte donnant sur le pirron, dit à son neveu :

— Et loi aussi, Amédée, va te repo.ser.

— Oui, ma tante, répondit-il d'une voix qui tremblait aux oreilles de Dutertre. Vous ne voulez pas que j'appelle votre femme de chambre?

— Non, vraiment, laisse dormir cette pauvre fille, qui ne me sait pas revenue. Je n'ai besoin de personne.

— Bien sûr? vous ne soulTrez pas?

— Pas du tout.

— Vous ne prendrez pas d'opium?

— Je n'en prends plus, dit Olympe avec enjouement. Est-ce que j'en ai jamais pris?

— C'est vrai qu'elle est guérie, pensa Dutertre; est-ce

MONT-REVEGHE.

l'amour de Flavien ou le mien qui a fait cette cure miraculeuse?

— Vous n'êtes pas inquiète de mon oncle, au moins? reprit Amédée, qui semblait trouver mille prétextes poiune pas sortir. Si vous l'étiez, je courrais...

— Non ! mais ne me parle pas comme cela , je le deviendrais : tu ne l'es pas, de ton coté? Jure-le, je te croirai et me rassurerai, car tu n'es pas menteur, toi !

— Je vous jure que mon oncle doit être où je vous dis.

— A la bonne heure! C'est égal! j'ai du guignon en tout, Amédée. Je me suis hâtée de revenir ! Je me faisais une si grande fête de le surprendre et de pouvoir metlre un jour de plus dans ma vie ! Car elle est bien courte, ma vie, sais-tu ?

— Mon Dieu! que dites-vous là? Est-ce que?... Oui, vous souffrez, vous le cachez!

— 11 est plus inquiet que moi-même! se dit Dutertre.

— Tu ne me comprends pas, l'eprit Olympe. Je dis que ma vie est courte, parce qu'elle ne dure que deux ou trois mois par année. Est-ce que j'existe quand il n'est pas là? Eh bien, pourquoi as-tu l'air triste? Est-ce que cela t'étonne? est-ce que, comme moi, tu n'es pas une àme en peine en son absence ?

— Non, cela ne m'étonne pas, dit Amédée avec une grande émotion, et je suis comme vous. Son absence nous fait bien 'ht mal à tous; mais elle vous tue, et voilà pourquoi je suis triste. Si vous vous laissez mourir, ma tante, qu'est-ce que nous deviendrons? Mon oncle ne vous survivrait pas!

— Mais je ne veux pas mourir! s'écria Olympe d'une voix pénétrante par sa douceur. Oh! tu ne me laisseras pas mourir, toi qui es un peu mon médecin. Mais le grand médecin de l'âme, vois-tu, c'est lui. Pourvu que je le voie, je suis sauvée. Ah ! mon cher enfant, aime-le bien , ce ne sera jamais trop! Allons, bonjour ou bonsoir. Je monte. Tu fermeras cette porte, dont la serrure me brise les doigts; et puis n'oublie pas les fleurs de notre Benjamine.

— Ce ne sont pas les siennes, ce sont les vôtres, ma tante : nous les avons cueillies pour vous. Vous les trouviez belles sur leur tige au coucher du soleil.

— Oui, je les trouve belles, quoique pâles et tristes.

— Elles sont pures , mais sans parfum.

— Sans parfum! dit Olympe en se penchant vers la gerbe de fleurs. Eh bien, on calomnie comme cela beaucoup de plantes, parce qu'elles ont des émanations fines et discrètes. Moi, je trouve qu'elles ont l'odeur des bois, quelque chose qui n'a pas de nom précis , mais qui charme sans enivrer. Aies-en soin. Adieu! à tantôt.

Et Olympe sortit.

11 se fit un silence qui étonna Dutertre.

Amédée ne bougeait pas. Dutertre écarta doucement la tapisserie et le regarda attentivement.

Un faible jour pénétrait dans cette pièce ; mais, comme elle était fort petite, Amédée se trouvait forcément assez près de son oncle pour que celui-ci ne perdît pas un de ses mouvements.

Le jeune homme, avant de se retirer par le jardin, demeurait les yeux fixés sur la porte par où Olympe était sortie. Il tenait toujours dans ses bras la gerbe de (leurs qu'elle avait respirée. Tout à coup, par un mouvement convulsif, il la porta à son visage, l'en couvrit, comme

pour étouffer les baisers dont il la remplissait, et vint tomber ainsi sur un fauteuil, telletnent près de Dutertre, que, sans la préoccupation complète où il était, il eût vu ses yeux ardents attachés sur lui. Dutertre n'y put tenir. En proie à une agitation insurmontable, et ne sachant pas supporter plus longtemps son inaction, il écarta le rideau , étendit le bras et prit dans les mains d' Amédée les fleurs , qu'il en arracha avec une sorte de violence.

Amédée tressaillit, devint pâle comme la mort, et resta fasciné par le regard de son oncle, les yeux dans les siens, avec l'expression d'un profond désespoir, mais sans honte ni crainte.

Dutertre fut subitement désarmé par cet air de franchise qui bravait la douleur même.

— Ah! malheureux! s'écria-t-il , toi aussi , tu l'aimes! mais c'est un inceste du cœur !

— Non, il n'y a pas d'inceste, répondit Amédée avec la résolution d'un homme fort, qui, contraint d'avouer tout , ne recule devant rien ; il n'y en a pas dans mon cœur, puisqu'il n'y en a pas dans ma pensée.

— Mais ce parfum que tu cherches là , s'écria Dutertre en froissant les asphodèles, c'est à moi de l'y trouver, à moi seul, et tu me le voles, dans le secret de ton àme!

— Pourquoi me volez-vous le secret de mon âme? répondit Amédée, presque irrité contre son oncle. Vous faites là un grand mal à vous et à moi!

— Le malheureux me donne tort ! s'écria Dutertre avec angoisse. Oui, oui, c'est moi qtii suis le coupable, parce qu'on me croit aimé !

— Vous êtes aimé, mon père, ne soyez pas ingrat envers le ciel , vous êtes aimé comme personne ne le fut jamais.

— Qu'en sais-tu, insensé? Tu t'en inquiètes donc bien? Et que t'importe à toi? T'ai-je chargé de veiller à la garde de mon trésor?

— J'ai veillé sur sa santé, sur sa vie. Quelle plus grande preuve d'amour et de dévouement pouvais-je vous donner, à vous, que de rester auprès d'elle?...

— En souffrant comme tu souffres, n'est-ce pas?

— Qui vous a dit que je souffrais? Me suis-je jamais plaint? S'en doute-t-elle? Quelqu'un a-t-il pu jamais le lire dans mes yeux?

— Oui, quelqu'un l'a remarqué et deviné; quelqu'un l'a dit et écrit.

— Si ce quelqu'un-là n'est pas une femme, nommezle-moi, et il faudra que l'un de nous...

— Vous ne le saurez jamais. Je ne vous accorde pas le droit de vous battre pour ma femme.

— Pour elle? Non , certes! personne ne l'aura jamais, pas même vous, mon oncle. On peut se battre pour soimême, quand on est accusé d'avoir insulté une telle femme, même par la pensée. On ne peut jamais se battre pour prouver qu'elle ne le mérite pas. Ce serait lui faire outrage que d'accepter la possibilité d'mi pareil doute.

— C'est de l'idolâtrie que tu as pour elle, malheureux!

— Eh bien, oui, que vous importe? N'ai-je pas le droit d'adorer, dans le mystère de mon àme, la même divinité que vous? Vous êtes le prêtre, et je vous vénère d'autant plus que vous êtes seul digne de l'être. Mais moi, croyant

MONT-REVÉCIIE.

et fervent , moi qui baise les reliques à la porte du temple, sans avoir jani.iis permis à mon imagination d'en franchir le seuil , en quoi suis-je sacrilège envers elle ou envers vous?

— Ainédéc, répondit Dutertre, je connais ta force morale, ta religion, ta candeur; mais tu blasphèmes, sans le savoir, on assimilant le culte de la créature à celui du Créateur. Il se mêle toujours à ces extases de l'âme je ne sais quelles extases des sens dont la pensée m'irrite et dont le spectacle m'a ôté la raison un instant. J'aurais dû, tu dis vrai , ne pas violer le sanctuaire de ta conscience, ne pas surprendre et dérober le secret de tes rêves. Le mal est fait, je l'ai commis malgré moi, comme, malgré toi, sans doute, lu embrassais et respirais ces fleurs.

— Ces fleurs qu'elle n'avait pas même touchées! reprit Ami'dée. Et quelle plus grande preuve voulez -vous donc de mon respect? Tenez, voilà son mantelet ; je l'avais biin vu, et j'ai résisté à la tentation d'y porter seulement la main.

— Amédée ! Amédée ! il y a dans la plus chaste fiamme, dans la passion la mieux cachée et la plus contenue, quelque chose de terrestre qui ôte la raison aux êtres doués de la plus puissante volonté. C'est un dangereux martyre que celui auquel je te condamnais !

— Dangereux ! pour qui ? s'écria Amédée en tombant aux genoux de Dutertre. Vous n'oseriez pas dire, mon ]ière, que ce fût pour vous ou pour elle ! Oh ! ne le dites l^as ! ne m'ôlez pas le principe de ma force, votre estime et celle de moi-même !

— Dangereux pour toi, oui, pour toi seul, j'en suis persuadé, dit Dutertre en lui prenant les mains, pour loi , mon enfant , dont la raison ou la vie succomberont aux secrètes tortures d'un amour ainsi combattu en toi.

— Vous ne le croyez pas, répondit Amédée, rouge d'un noble orgueil; vous ne ine croyez i)as si faible que de combattre sans vaincre, quand je n'ai affaire qu'à moi-même.

— Tu guériras sans doute; mais tu es dans le paroxysme de la lièvre, et il ne faut pas en affronter la cause à toute heure.

— Au conlraii-e, dit Amédée avec résolution, il le faut! il le faut absolument, si c'est pour moi seul que vous craignez. Et c'est pour moi seul , dites, mon oncle, c'est bien pour moi seul? Si vous aviez une autre pensée, je n'attendrais pas mon ordre d'exil, je sortirais de votre maison à l'inslant même, et pour toujours !

— Irrité contre moi, sans doute? dit Dutertre, étonné du feu de son regard.

— Eh bien, répondit le jeune homme, exalté comme un saint des anciens jours, mortellement blessé par vous, qui in'aui'iez outragé et déshonoré dans votre for intérieur.

— Enfant enthousiaste, dit Dutertre, je ne veux pas, je ne peux pas douter de vous... ni d'elle! ajouta-t-il avec un peu plus d'effort.

— Encore moins d'elle, j'espère ! s'écria Amédée prêt à reprocher à Dutertre de ne pas assez vénérer sa femme.

— Je sais qu'elle ne vous aime que comme son fils, comme je vous aime ! répondit Dutertre. Si j'en avais jamais douté, j'en serais sûr eu ce nioment, où je viens de l'entendre vous parler de son affection pour moi en des termes qui m'honorent. Mais je vous répète, enfant, que

votre malheureuse passion vous crée une situation impossible, au-dessus des forces humaines!

— Vous ne connaissez pas la mesure des miennes, mon ami, dit Amédéi^ avec animation. 11 y a des souffrances qu'on aime, précisément parce qu'on sent qu'on les domine. Le jour où, exilé auprès d'elle, je n'aurai plus de mérite à souffrir pour vous, je serais brisé. Je l'ai essayé plusieurs fois; je le sais, l'absence me tue, et c'est alors que ma passion m'écrase. Sa présence à elle me ranime et me rend l'empire de moi-même. Me croirez-vous, moi que vous appelez la bouche sans souillure, si je vous dis que, quand elle est là, devant moi , je ne souffre pas, je n'ai pas de désir, je ne conçois pas qu'on en puisse avoir; que je me sens aussi calme, aussi pleinement heureux qu'un enfant auprès de sa mère; que je n'ai jamais désiré de baiser sa main en la regardant ; que mon cœur ne bat pas quand elle s'appuie sur mon bras ; que mon sang coule mesuré et rafraîchi dans mes veines quand elle me parle de vous avec adoration ; que même mon cœur se dilate à l'entendre et à lui répondre; enfin, que, là où la divinité est présente, il n'y a plus pour moi de femme?... Dites ; croyez-vous que je mente en vous disant cela ?

— Non, répondit Dutertre, frappé de ce qu'il entendait, non ! car c'est ainsi que je l'ai aimée quatre ans avant que d'oser le lui dire.

— Je le sais, reprit Amédée, alors que vous hésitiez devant cette chose si grave, un second mariage, vous aimiez bien souvent sans espoir, et, dans ces moments-là même, vous étiez heureux. Eh bien , vous l'étiez moins que moi ; car, dans ces heures de renoncement à votre bonheur, vous ne vous immoliez qu'à un devoir encore mal défini dans votre conscience. Vous n'aviez que la crainte vague de gâter l'avenir de vos enfants. Moi, j'ai la certitude que je tuerais mon père, et vous croyez que je peux nourrir en moi le désir d'être heureux au prix d'un pareil crime ? Non, non ! mon bonheur est plus haut placé que dans la satisfaction de mon propre amour. Il est placé dans le sacrifice de cet amour même, et, si vous m'en ôtez la gloire, vous me laisserez toute ma misère, en m'arrach'ant ma plus haute, ma souveraine consolation! Vous avez cédé à votre passion, vous, mon père, parce que vous en aviez le droit; vous pouviez la légitimer, vous ne pouviez prévoir les maux qu'elle a causés dans votre famille, et qui, après tout, ne sont pas sans remède. Moi qui ne pourrais avoir d'espérance sans rougir, je ne peux pas être vaincu, je ne peux pas être faible ! Et puis, grâce à Dieu, je ne suis pas aimé !

— Grâce à Dieu, dis-tu? demanda Dutertre étonné.

— Oui, grâce à Dieu, puisque c'est vous qui l'êtes! répondit Amédée avec l'enthousiasme du dévouement, et puisque c'est justement vous que je préfère à moi-même!

Dutertre, profondément attendri, cacha son visage dans ses mains; puis, après un instant de silence, il les posa en signe de bénédiction sur la tête du jeune homme, en lui disant :

— Mon fils, je vous estime, je vous aime et je vous bénis, mais vous ne pouvez pas rester ici.

Amédée, atterré, courba la tùte comme si cette bénédiction eût été celle du prêtre au pied de l'échafaud.

MONT-REVÈCHE.

— Vous me tuez, dit-il ; mnis que votre volonté soit faite !

— Non, je te sauve, dit Dutertre en se levant. Il y aurait, dans la tâche que tu t'imposes, des douleurs que ni toi ni moi n'avions prévues. C'est à moi seul de les supporter. Ne m'interroge pas ; je ne puis rien te dire, sinon que je crois en loi comme en moi-même, et que ce n'est par aucun sentiment d'égoïste et vulgaire méfiance que je t'éloigne. Je te dis qu'il le faut, non pour mon honneur, mais pour ma dignité; non pour le repos de mon esprit, mais pour celui de ma conscience.

— Votre arrêt est mystérieux, mais je dois m'y soumettre sans le pénétrer, dit Amédée. Alors, donnez-moi donc quelque grande tâche à accomplir pour vous, quelque mission difficile ; trouvez-moi un moyen pour que je trouve, moi, de la force, en me disant que ma force vous est nécessaire.

— Oui, elle m'est nécessaire, et me le sera toujours. Mais c'est au sein de la famille surtout, car j'ai besoin de ton affection plus encore que de ton intelligence et de ton travail. Écoute ! cette famille si belle et si vivace, dont j'étais trop fier et que je croyais pouvoir rassembler toujours sous mon aile, va se disperser. Il le faut. Eveline va, je crois, épouser Thierray, qu'elle a choisi elle-même, et que j'estime. Nathalie me suit à Paris : va m'y attendre ; nous vivrons là tous trois avec ma sœur. Je ne ferai ici, pendant l'année qui va commencer, que de rapides apparitions, comme j'y suis contraint depuis que j'ai eu le malheur d'accepter la députatiun. Ma femme libre, calme, habituée déjà à l'idée de quelques années d'absence, séparée de celle de mes filles qui la tue, vivra tranquille et guérira auprès de ma Caroline. D'ici à un an, Nathalie sera mariée; je donnerai ma démission, et alors, si tu peux me jurer sur l'honneur que tu es guéri, nous reviendrons vivre ici , et je caresserai de nouveau l'espoir que tu m'as donné de t'attacher à ma plus jeune... à ma meilleure fille! Sinon, tu partiras pour l'Amérique, où tu auras peut-être ma fortune à sauver d'un danger toujours suspendu sur elle.

— Ce danger vous préoccupe trop peu, mon oncle, laissez-moi partir tout de suite.

— Non, dit Dutertre, qui s'effrayait des suites du désespoir d'Amédée, et qui n'osait l'abandonner trop à luimême, tant le sentiment paternel vivait généreux et tendre dans son âme à côté du sentiment conjugal ; — non, le moment de s'occuper des choses matérielles n'est pas venu. Nous souffrons ici d'un mal moral, moi surtout, qui vais m'exiler encore une fois de ma maison, et associer ma vie pour plus de souffrances à celle d'une âme terrible, d'une fille parfois dénaturée! J'aurai beaucoujj à souffrir, mon ami ; il me faudra de la force et de la patience. Je n'aurai pas ma Benjamine pour essuyer mes larmes. Je laisse ce trésor à Olympe. Remplace auprès de moi cette fille chérie, en même temps que lu seras le doux et sage conseil que j'aime à écouter dans mes agitations intérieures. Tu m'aimes plus que toi-même, tu le dis, je le crois, j'accepte!

En pariant ainsi, Dutertre examinait la physionomie d'Amédée avec soin. Il éprouvait ce jeune courage, il s'efforçait de le détacher de lui-même, de le sauver par l'enthousiasme du dévouement, qui était sa véritable vertu, sa véritable force. S'il eut aperçu quelque hésitation dans

son regard, quelque défaillance dans son esprit, il eût renoncé à ce moyen de salut, il en eût cherché quelque autre. Mais le regard d'Amédée resta brillant, sa figure s'éclaircit, un sourire d'espoir et de reconnaissance fit trembler ses lèvres.

— Oui, vous avez raison, s'écria-t-il, c'est là mon désir, c'est là ma mission et ma gloire! Être votre appui dans la lutte qu'on livre à votre justice et à votre bonié, votre consolât ion dans lesdouleurs dont on vous abreuve!.. Merci, merci, mon pore! je ne suis pas assez grand, assez digne pour vous conseiller, comme vous le dites ; mais, là où la grandeur manque, la tendresse supplée. Je vous aimerai, je souffrirai avec vous, je trouverai moyen de vivre et de bénir mon sort avec cette pensée-là ; soyez tranquille; je pars tout de suite... il le faut... Oui, je comprends, ou je devine ! quelque langue empoisonnée... Non, non, n'en parlons pas, n'y pensons pas. Pardonnons tout. Travaillons au bonheur de ceux qui nous assassinent. Nous les ramènerons par la patience, par le dévouement ; vous verrez, mon oncle, vous serez encore heureux ! vous guérirez tous vos malades ! Oh ! soyez béni pour cette pensée de vouloir me garder près de vous quand vous serez loin d'ici !

Amédée tomba dans les bras de son père adoptif en fondant en larmes. Son cœur se brisait, mais il restait si fidèle, si sincère envers son juge et son rival ; il baisait avec tant d'effusion la main du sacrificateur, que Dutertre oublia entièrement l'espèce de rage qui l'avait transporté un instant auparavant, pour le serrer dans ses bras et ne plus voir en lui que le meilleur des fils et le plus pur des êtres.

Il le suivit dans le pavillon carré, s'occupa de le munir d'argent, de lettres et d'effets, avec une délicate sollicitude, et prépara avec lui le prétexte d'affaires qu'il donnerait à ce- brusque départ, sans éveiller l'attention de personne.

Pendant ce temps, on préparait la voiture qui devait emmener le jeune homme. Dutertre lui prit le bras pour l'y conduire lui-même. En repassant devant la porte de la tourelle où, tant de fois, Amédée avait veillé de loin et en secret sur le sommeil fébrile d'Olympe, Dutertre sentit un alourdissement du bras appuyé sur le sien, comme si la mort glaçait subitement les membres de ce malheureux enfant ; mais cette violente émotion fut rapidement vaincue. Amédée sourit de son mal en silence, et tout aussitôt, plein de vaillance et de sublime enjouement, il doubla le pas, en recommandant à son oncle ses n'='urs et ses animaux favoris. Quand la voiture qui emportait le dernier sourire adressé à son ami eut disparu derrière les murs du château, il retomba comme anéanti sur li'mêrae, et, pendant quelques heures, il fut léellement suspendu entre la vie et la njort, ne pensant plus, ne comprenant pas, ne se souvenant de rien, et cro\ant qu'il n'aurait pas la peine d'aller jusqu'au bout de son voyage.

Dutertre, resté seul, sentit une sorte de soulagement momentané, comme après l'accomplissement d'un devoir; mais, quand il rentra dans sa maison, il pensa qu'il n'y reverrait plus cet enfant si parfait, et la trouva vide. L'être qui, pour lui, peuplait tout de joies ineffables était comme séparé de lui désormais par un abîme. 11 ne croyait pas Olympe infidèle par le cœur, et il savait

MONT-REYÉCHE.

qu'elle ne l'avait pas été par les sens; mais il n'était pas sCir qu'elle ne l'eût pas été par l'imagination : et ne fûtce que pour un instant, sans le concours de sa volonté, et comme à l'insu irelle-mêmc, c'en était assez pour que le radieux bonheur de l'époux fût terni, presqiieempoisonné.

Il n'alla pas réveiller sa femme. 11 ne voulut ou il n'osa pas croire que quelque inquiétude sur son compte l'eût empêchée de s'endormir. Il n'alla pas, comme à l'ordinaire, contempler son beau sommeil chaste comme celui d'une vierge. Il craignait de se surprendre moins occup:; de l'admii-er que d'espionner la découverte de quelque secrète Irahison de l'âme. Son rôle d'époux, qu'il avait rempli jusque-là avec tant de religieuse dignité, lui parut, pour la première fois, le rôle odieux ou ridicule d'un mari jaloux ou trompé".

11 alla errer dans les bois et prit la direction de Mont- Revêche .sans y songer, mais entraîné par un instincl de méfiance dont il ne se rendait pas compte. Il rencontra Thierray qui venait déjeuner à Puy-Verdon. Dutcrtre ne songea pas à saluer en lui son gendre, à lui faire l'accueil encourageant et paternel des autres jours. 11 ne se souvenait même pas que ce fût là le futur éjioux d'Éveline. Il ne vojait plus en lui que le confident de Flavien, l'homme qui avait lu cette lettre maudite, et qui pouvait supposer son honneur en péril. Sans cette lettre, Dutertre eût, à coup sûr, ce jour-là, provoqué généreusement ces aveux délicats, toujours embarrassants de la part d'un homme sans fortune, demandant la main d'une riche héritière. Plus que tout autre, Thierray avait besoin qu'on fit les premiers pas vers lui, car sa fierté souffrait extrêmement de la situation où il se trouvait. 11 sentait que ses assiduités auprès d'Éveline ne pouvaient se prolonger davantage sans la sanction officielle du père de famille. 11 s'éiait donc résolu à la demander ce jour-là, et, quand il vit Dutertre seul et à pied, il descendit de -cheval et se mit à marcher près de lui. espérant, comptant presque que Duterire allait le premier briser la glace.

Mais Dutertre, pâle, malade, accablé, le consterna par la différence de son accueil avec celui des autres jours; son front chargé d'ennuis, son regard investigateur, ses paroles coniraintes firent croire à Thierray que l'équipée d'Éveline était découverte, et qu'il se trouvait en présence d'un père justement irrité, qui attendait, dans une attitude sévère, l'offre de la l'éparation inévitable.

Thierray n'était nidiemenl préparé à se jeter la tête en avant dans le précipice du mariage avec une fille sans cervelle. Il avait compté parler de ses espérances et avoir du temps pour se raviser, si l'inconséquence d'Éveline l'y forçait, sans l'exposer à aucun blâme. En se croyant pris dans un piège, peut-être tendu par elle avec plus d'habileté qu'elle n'en paraissait capable, peu s'en fallut qu'il ne la prît en aversion.

Enfin il fallait s'exécuter, car Dutertre parlait de la pluie et du beau temps d'un air préoccupé que Thierray prit pour un air ironi(|ue et menaçant.

— Monsieur, dit Thierray, vous me faites l'honueui', j'espère, de ne pas me regarder comme un misérable, et j'ai hâte de vous prouver que je suis digue de l'estime que vous m'avez témoignée jusqu'à ce jour; mais, avant tout, j'ai besoin de vous demander si vous me cro\ez capable d'avoir provoqué, même par intention, la regrettable circonstance où je me suis trouvé hier.

— Assez I assez! monsieur Thierray, répondit Dutertre avec une sorte de violence. Je sais très-bien qu'il n'y a pas de votre faute ; il n'était pas besoin de me le dire, et je m'étonne beaucoup que vous pensiez devoir m'en parler.

Puis il ajouta d'un ton plus calme :

— Vous avez de l'honneur; je me fie à votre discrétion, bien que je sache qu'il n'y ait là rien de grave, rien qui blesse mon honneur, et dont j'aie le droit de me plaindre en ce qui vous concerne.

Dutertre croyait, en parlant ainsi, que Thierray s'était aperçu de sa méprise dans l'envoi de la lettre, et qu'il venait lui en témoigner son regret, idée qu'avfc raison il trouvait assez inintelligente, presque déplacée. Il ne se doutait pas plus de la visite de sa fille à Mont-Revêche que Thierray ne se doutait d'avoir encore quatre cents vers de sa façon dans le tiroir de son bureau à la place des confidences de son ami.

La philosophie de Dutertre à son égard le frappa donc d'une grande surprise, et il y vit un esprit de justice si rigide, qu'il en fut presque eilrayé.

— Pauvre Éveline! pensa-t-il, on la sait si folle, qu'on ne songe pas même à m'accuser, et on l'abandonne aux conséquences de sa faute, sans m'imposer pour devoir de les réparer. Allons, je serai aussi héroïque que cet honnête homme! j'épouserai, dussé-je m'en mordre les doigts plus tard!

— Monsieu)-, dit-il, j'admire votre sagesse et votre fierté ; mais je sens que je dois à votre honneur une réparation...

— Eh ! quelle diable de réparation pourriez-vous m'offrir, vous? dit Dutertre l'interrompant avec une sorte d'ironie amère. Vous ne pouvez pas m'en donner d'autre que celle du silence, et j'y compte. Ne parlons plus de cela, vous dis-je.

Et, lui tendant la main d'une manière plus imposante qu'affectueuse, il ajouta :

— N'en parlons jamais, je vous en prie, Thierray! Thierray fut profondément blessé de cette réponse, qui

pouvait s'interpréter comme un refus formel de la main d'Éveline.

— Fort bien ! se dit-il, les bourgeois seront toujours des bourgeois; les riches voudront toujours des gendres richesi les artistes, les gens de lettres seront toujours, dans les familles opulentes, des messieurs sans conséquence, pour qui les demoiselles de la maison ont parfois des passions assez vives, mais qui ne .sont pas tenus d'épouser, parce qu'ils ne peuvent offrir, eux, aucune espèce de réparation à l'honneur compromis. Pourvu ijue je me taise, on ne m'en demande pas davantage ; c'est tout ce à quoi je suis propre. Un amant discret et clandestin, c'est possible ; un époux ofilciel, jamais!

Il ne rép(jiidit à Dutertre que par un suuiire dédaigneux, que Dutertre n'observa même pas. Thieiray aurait rougi d'insister; il aurait eu l'air de profiter de la folie d'une petite fille pour épou.ser un million de dot. Mais sa surprise, sa consternation furent au comble, quand Dutertre, qui ne voulait plus penser qu'au bonheur de sa fille, et était résolu à surmonter son. propre malaise en présence de son futur gendre, lui dit fort naturellement :

— Allons, Thierray, vous êtes à cheval, vous alliez à Puy-Verdon, ne vous dérangez pas plus longtemps. Je

MONT-REVËCHE.

vais voir une coupe que j'ai par ici ; ma femme est revenue, et je vous retrouverai à déjeuner.

Là-dessus, il s'éloigna sans juger nécessaire d'attendre la réponse de Thiérray.

— Ceci est trop fort! dit le jeune homme en remontant avec rage sur son cheval. On sait que je suis aimé; la fille est compromise ; on m'interdit très-formellement de songer au mariage, et on m'autorise à revenir dans la maison ! C'est un peu trop me traiter en subalterne, je pense... ou bien celte fille a déjà fait plus d'une équipée du même genre. On sait qu'elle est perdue, qu'elle ne peut être épousée, et on lui permet d'avoir des amants sous forme de fiancés pour l'empêcher de faire du scandale. Est-ce là la cause de ce soin qu'elle prend elle-même de ne jamais rien promettre pour l'avenir? Est-elle une de ces femmes affranchies qui ont horreur du mariage et qui prétendent vivre libres à la face du monde? Elle est assez cerveau brûlé pour avoir contraint sa famille à subir les conséquences de son émancipation. Ma foi ! je serais bien sot de n'en pas profiter. Cela est beaucoup plus agréable qu'un engagement comme celui que j'allais prendre.

Et Thiérray piqua des deux, le cœur plein de colère et l'esprit de railleries.

Mais, comme il approchait des tourelles blanches et sveltes de Puy-Verdon, il assista à une petite scène gravement burlesque qui le fit rentrer en lui-même.

Quoiqu'il n'eût pas emmené Forget, Forget se trouvait là. 11 était venu pour vider un compte avec M. Crésus, qu'il n'avait pu voir la veille, le page ayant passé tout le jour endormi et caché dans le grenier à foin, pour se dédommager de la mauvaise nuit qu'Éveline lui avait procurée. Forget venait chercher et guetter Crésus aux alentours du château, et, au moment où Thiérray approchait, le rigide serviteur de Moiit-Revêche venait de surprendre, auprès d'un jeune arbre dépouillé de ses feuilles, le page de Puy-Verdon prenant en rêve le délassement d'une pipée dont il préparait les gUiaux.

Thiérray entendant parler Forget sur un diapason inusité, et reconnaissant aussi la voix de Crésus, qui semblait demander grâce tout en provoquant, .selon la coutume des enfants terribles, arrêta son cheval et prêta l'oreille.

— C'est très-bien! disait Forget. Tu n'es qu'un méchant galopin que j'ai toujours soupçonné de me voler mon tabac et mes brosses. Tu le faisais par méchanceté plus que par chiperie, je le sais bien; mais tu m'as fait de mauvaises farces dont je n'ai pas voulu me plaindre. C'est toi, pas moins, qui m'as fait quitter ces bons maîtres, parce que je ne pouvais plus me supporter avec toi. J'ai été bon ; j'ai dit : « Si je le fais renvoyer et qu'il tombe sur de la canaille de maîtres comme il y en a, c'est un enfant perdu qui ira au mal comme tant d'autres. » J'ai lâché la maison...

— Oui, oui, répondit Crésus, parce que vous saviez bien que mademoiselle Éveline me soutiendrait, et que vous ne me feriez pas renvoyer comme ça! Vous n'êtes qu'un vieux grigou qui se fâche de tout...

— Et, en attendant, je t'ai pardonné quand tu es venu me demander grâce en pleurant, et me disant que, si tu étais renvoyé de Puy-Verdon, tes parents ne te recevraient pas. Le vieux a cédé la place au jeune , parce que le vieux

était sûr de gagner sa vie honnêtement partout, et que le jeune risquait de devenir un vagabond et de finir par les galères.

— Eh bien, qu'est-ce que vous me reprochez à c't'heure? quel mal est-ce que je vous ai fait depuis?

— Tu m'as fait faire hier une sottise, et je te le reprocherai toute ma vie. Tu es venu me chanter des histoires, me dire des mensonges au sujet de... enfin, sufilt!

— Mais puisque je vous dis que mademoiselle Eve...

— Tais-toi, tais-toi, vilain môme! si tu dis encore une fois son nom, j'vas t'allonger encore une fois les oreilles.

— Allons, allons, père Forget, pas de bêtises! Je vous jure qu'elle m'a dit ce que je vous ai dit. Je savais bien que c'était une frime pour vous faire couper dedans, et qu'elle n'allait chez vous que pour faire une farce à votre monsieur ; mais dame ! je vous ai parlé comme j'étais commandé. C'est-il ma faute ?

— C'est bon, en v'ià assez, dit Forget, je ne veux pas te faire de mal aujourd'hui ; mais c'est pour te dire que, si tu as le malheur de répéter un mot de cette histoire-là, même à monsieur Thiérray, qui ne sait pas seulement qui c'est qui est venu trimer la nuit dans ses corridors, tu vois bien ton arbre à piper les oiseaux? eh bien, je prendrai un bâton de c'te taille-là, et je te réponds que, dans l'état où je te laisserai, tu ne diras plus un mot ni bon ni mauvais, car tu seras mort.

— Tiens, vieux assassin, vieux brigand! dit Crésus d'un ton de détresse, car Forget le secouait rudement; est-ce que vous croyez que je veux parler de ça pour me faire llanquer à la porte? Lâchez-moi donc! Quand je vous dis que, si vous n'en parlez pas, ça ne se saura jamais!

— A la bonne heure! dit Forget en le lâchant et en stimulant sa fuite par l'impulsion d'un formidable coup de pied, vous êtes un joli garçon, à c't'heure.

Crésus disparut en grommelant des injures ; Forget s'en alla avec un calme philosophique, et Thiérray doubla le pas pour le rejoindre.

— Forget, lui dit-il, j'ai entendu et vu ce qui vient de se passer. Je sais maintenant, ou je devine de qui il est question. Quelqu'un, dans le château, le sait-il?

— Pas les domestiques, du moins, monsieur, et vous voyez que j'ai pris mes garanties avec le galopin.

— Avait-il parlé?

— Non, monsieur; mais, si l'argent donne une sûreté pour l'avenir, la crainte en donne une autre. La demoiselle paye sans doute; moi, je fais ce que je peux, je cogne.

— Et moi, que puis-je faire?

— Rien, monsieur, que de paraître ne rien savoir.

— Vous avez raison, Forget, j'y suis décidé.

— Oui, monsieur, ce sera bien. Vous ne pouvez pas épouser ça, c'est trop riche, et j'ai été bien simple de croire que c'était convenu. Mais c'est gentil, voyez-vous, c'est honnête. Ça met le chapeau sur l'oreille et ça prend des airs de linotte, parce que ça ne sait rien. C'est gâté, mais c'est bon comme le père, et faire du tort à une jeunesse comme ça, ça serait l'affaire d'un sans cœur.

— La vérité sort de la bouche des simples, dit Thiérray. Merci! Forget.

Il tourna bride, et, d'un temps de galop, retourna à Mont-Revêche avec la resolution d'en partir le soir même.

MONT-REVÊCHE

La jonrir'e fut triste à Piiy-Verdon. I^veline, à qui son jx^re avait annoncé Thicrray au déjeuner (s'élonnant luimême de ne pas le voir rendu avant lui), l'attendit vainement d'heure en heure, et passa de l'inquiétude au dépit, du dépit à l'elTioi et au chagrin. Olympe, ravie de voir son mari plus tôt qu'elle ne l'espérait, sentit tout aussitôt un coup mortel la frapper au cœur quand elle lut sur son visage un abattement inconcevable et qu'elle trouva dans ses manières quelque chose de contraint qu'elle ne connaissait pas. L'attitude de iXathalie était effrayante de roideur et d'amertume.

— Elle me le tuera, se disait Olympe. Hélas! ne peiitclle se contenter d'une victime?

La pauvre femme voyait bien que la blessure faite à Dutertre parlait de là ; mais elle était si loin de penser qu'elle eût à se défendre ou à se justifier auprès de lui, qu'elle se gardait de l'interroger, s'étant fait une loi, nonseulement de ne jamais se plaindre à lui de Nathalie, mais de ne jamais l'aider à s'en plaindre devant elle. Dans celte union qui semlilait si belle, si bien assortie, cl que l'amour avait formée de ses propres mains, il y avait fatalement un côté sacrifié : ces deux époux ne pouvaient ouvrir entièrement leur cœur l'un à l'autre. Ils souffraient d'un mal commun qu'ils ne pouvaient jamais alléger par un mutuel épanchement, et une des plus vives sources de la félicité humaine, la fusion des chagrins dans l'intimité, leur était interdite parles délicatesses de l'affection même.

Le départ d'Amédée étonna médiocrement. Dans une vie aussi pleine et aussi chargée d'intérêts généraux et particuliers que l'était celle de Dutertre, il paraissait tout simjile qu'une nouvelle imprévue le fît disposer pour quelques jours de l'intelligence et de l'activité de son neveu. Duierlre ne donna pas d'importance à ce départ, et se contenta de dire que l'afl'aii'e pourrait bien retenir Amédée absent une quinzaine.

Nathalie observa tout haut à son père qu'elle augurait une plus longue absence. Elle seule avait compris la cause de cet incident. Dutertre lui répondit d'un ton bref qu'elle ne savait rien de ses affaires. Elle subit celte mortification avec une sorte de joie. Elle avait étonné et inquiété C)lympe, qui voyait poindre des malheurs inconnus dans chienne de ses paroles mystérieuses.

Caroline gronda son père de n'avoir pas envoyé son secrétaire ou quelque autre de ses employés à la place d'Amédée.

— Qu'est-ce que nous allons faire sans notre bonne d'enfants? dit-elle, répétant par affection le titre que sa sœur J'A'eline avait donné par moquerie à Amédée. Qui est-ce qui m'attrapera des papillons? Et l'anglais, que je commençais à parler, je vais l'oublier, moi! Et qui est-ce qui nous fera la lecture pendant que nous travaillons, maman et moi?

— Le fait est, dit Éveline, qu'il va nous manquer, noli'e pauvre Amédée ! Il faudra donc que je monte à cheval toute seule dans le parc, puisque mon pèiv me trouve trop (jvande pour être accompagnée dehois par un do-

mestique? Oh! si je reste enfermée, moi, je vais faire une maladie.

Dutertre sentait lui-même combien, dans une famille, l'absence d'un des membres les plus dévoués et les plus aimables laisse un vide sinistre. A chaque instant, il se surprenait sur le point d'adresser la parole à son neveu, et, quand on venait lui parler de ses travaux des champs, il disait, ne se rappelant pas les détails nombreux dont if l'avait chargé : « Nous demanderons cela à M. Amédée. » Et tout aussitôt il avait le cœur serré en se disant qu'Amédée ne reviendrait peut-être jamais à Puy-Verdon.

Au bout de deux ou trois jours, Dutertre, surpris de ne p:is voir revenir Thierray, et remarquant les yeux souvent rouges de larmes de la pauvre Éveline, le crut malade et alla lui rendre visite. Thierray n'avait pas quitté le pays; mais, ce jour-là, il était allé faire une longue course dans la campagne. Dutertre lui laissa sa carte, et quelques ;onrs se passèi'ent encore ainsi, sans que Thierray fit mine de reparaître.

Thierray s'était promis de retourner à Paris. Mais sa situation lui paraissait si étrange, qu'il crut devoir rester au moins une semaine en expectative.

— Si Dutertre pense que j'ai compromis sa fille, so disait-il, il viendra m'en demander réparation; s'il pense que c'est elle qui s'est compromise pour moi, il jugera peut-être devoir accepter celle que je lui ai offerte. Mon devoir est donc de laisser venir, et de me tenir sous la main de ce père irrité ou fantasque.

Et il continua le roman qu'il écrivait pour le public, jugeant que celui de sa vie réelle tournait à un pauvre dénoûment.

Thierray était mortellement triste, en dépit de sa résignation.

(1 On dit, écrivait-il à Flavien, que le témoignage d'une bonne conscience tient lieu de tout. Je t'assure que ma conscience est pure de tout crime, et même de toute faute, et pourtant ton manoir m'est devenu une prison, ton revenant un cauchemar, et ton perroquet une figure (le croque-mort. J'avais rêvé ici pourtant, pendant vingtquatre heures, une vie de prince à ma taille de poëte ; .si j'avais épousé le million d'Éveline, mon ambition se fût bornée à avoir six mille livres de rente et à te louer Mont- Revêche à perpétuité, afin d'y travailler en paix avec une Éveline convertie, une capricieuse corrigée à mes côtés... et qui sait? un ou deux marmots jouant à nos pieds sur le tapis brodé par la chanoinesse! Oui, j'avais rêvé l'amour jusqu'à chérir en imagination les petits Thierray, noirs et malins, que je croyais déjà voir grouiller autour de moi. — -Eh bien, me voilà seul, seul pour toujours probablement, car tout ce qui m'est arrivé me dégoûte de l'hyménée singulièrement, et, si madame Hélyctte ne vient en personne me consoler, je crois que je mourrai sage, à l'abri de toute perfidie, mais triste et sot comme un vieux garçon. »

Thierray avait raconté à Flavien tout le petit drame de ses amours avec Éveline. La seule chose dont il ne se fût pas avisé, c'était de vouloir relire cette première lettre de son ami qui avait, à son insu, causé tout le mal. Il eût trouvé sous sa main une preuve matérielle de .sa distraction ([ui lui eût expliqué l'étrange conduite de Dutertre à son égard.

Éveline, mortifiée et oresoue désesoérée. avait écrit

MONT-REVÉCHE.

deux billets à Thierray, et, pour plus de sûreté, les avait confiés à Crésus sous le couvert de Forget. La première fois, Forget avait refusé net de rien recevoir, et la seconde, sur les instances du groom, qu'il ne pouvait blâmer d'obéir aux ordres de sa maîtresse, il les avait brûlés devant lui, en le prenant à témoin de sa vertueuse horreur pour l'entremettage même le plus innocent.

Éveline ne savait, plus à quel saint se vouer. Elle avait une fierté excessive à certains égards; à certains autres, elle en était totalement dépourvue. Elle avait le cœur sincère et l'esprit faux. Elle n'eût pas souffert d'un homme du monde la moindre infraction au respect qui lui était dû ; elle s'exposait sans honte à des leçons de la part d'un domestique. Pour elle, qui se croyait née sinon reine, comme Nathalie, du moins héroïne et princesse, la hardiesse d'un homme de cette classe l'amusait sans l'offenser. C'était Condé ou Turenne accueillant d'un sourire la familiarité du soldat, disant : Le drôle a raison, et ne changeant rien pour cela à sa raison d'État ou à sa tactique de guerre.

Si bien qu'un soir, Dutertre s'étant absenté (ayant été tout de bon forcé d'aller passer vingt-quatre heures à sa ferme des Rivets pour une importante expertise), il passa par la tète d'Éveline de faire une seconde campagne à Mont-Revêche. Le succès de la première l'enhardissait. 11 y a, dans l'impimité d'ime faute comme d'une sottise, un attrait fatal pour en commettre d'autres.

— Thierray est fantasque, se disait-elle. 11 est susceptible, ombrageux, un peu despote. La dernière fois que nous nous somt^ies vus, il est parti triste. Ou ma fortune épouvante sa fierté bien réellement, ou, en voulant l'amener à tolérer mes défauts, j'ai véritablement effrayé sa rigidité. 11 se débat contre moi, et cependant il ne feint pas ; il n'est pas malade, il ne cherche point, cette fois, de prétexte, mais il reste, il attend, il veut me faire sentir que je dois plier et me soumettre aux exigences de son caractère. 11 n'en sera pas ainsi. Je veux qu'il m'aime comme je suis, et que mes sottises mêmes, faites au profit de son amour-propre, lui tournent la tête et me le livient pieds et poings liés. Il me recevra mal, il me dira encore des injures : tant mieux! il en sera d'autant plus repentant et plus faible quand il me verra pleurer. Oui, oui, je sais liien que cela me fera grand mal et que je pleurerai pour tout de bon; mais il m'en demandera pardon à genoux, et, quand le jour paraîtra, il me dira encore comme Roméo : « Non, ce n'est pas le chant de l'alouette! »

Il s'agissait d'exécuter ce téméraire projet, rendu plus dillicile par la résistance formidable de Forget, et p.nl'hésitation de Crésus, qui commençait à craindre les conséquences de son rôle de page.

— Je me passerai d'eux, j'irai seule, se dit Éveline. J'aurai un déguisement meilleur que celui de madame Hélyeite : j'irai à pied, je resterai moins longtemps, je rentrerai avant le jour. Ainsi je n'aurai point de confidents qui puissent épouvanter ce scrupuleux et ce pusillanime Thierray.

Mais comment pénétrer dans l'impénétrable castel de Mont-Revêche? Par la porte, il n'y fallait plus songer.

— Eh bien, se dit cavalièrement Éveline, à défaut de la pot le, on entre par la fenêtre.

Pour être téméraire au point où l'était cette jeune tille, il ne suflTit pas d'être extravagante et volontaire, il faut

encore être innocente jusqu'à l'ignorance des véritables dangers qui menacent une femme. Éveline savait vaguement qu'on peut perdre son honneur par trop de confiance. Pour n'avoir pas l'air d'une petite fille trop sotte elle faisait même parfois semblant de savoir comment, bien qu'elle n'en sût rien du tout. Mais ce dont elle ne se doutait pas le moins du monde, c'est qu'elle pût être en danger, même avec un très-bonnète homme. N'ayant ressenti aucun entraînement des sens, elle ignorait la violence de ces entraînements chez les autres. Elle ne pensait pas qu'un baiser pût lui donner le vertige, et, d'ailleurs, défendue, au milieu de ses hardiesses inouïes, par l'instinct d'une pudeur farouche, elle n'admettait pas la pensée de pouvoir s'oublier jusqu'à accorder un baiser à l'homme à qui elle allait offrir sa main et son cœur.

— Il ne s'agit donc plus, pensa-t-elle, que d'entrer par la fenêtre!

Le jour qui précéda la nuit de cette nouvelle expédition, elle profita de l'absence de Dutertre pour monter à cheval avec Crésus. Olympe la vit et essaya de lui remontrer que ce serait un chagrin pour son père, qui, depuis sa dernière promenade avec le page, lui avait affectueusement , mais sérieusement interdit de recommencer. Elle s'y prit avec toutes les formes de la douceur et de la tendresse insinuante. Éveline n'était pas disposée à céder ce jour-là; il y allait pour elle de son projet mystérieux : elle résista.

— Mon père ne le saura pas, répondit-elle en s'élançant sur sa belle jument anglaise, qui piaffait déjà d'impatience d'emporter son léger fardeau à travers champs.

^.Pardonnez-moi, chère enfant; il le saura, répondit Olympe.

— Certainement! dit Nathalie, qui, d'une fenêtre donnant sur la cour, assistait à cette scène comme par hasard; c'est la première chose que lui dira Madame.

■ Crésus et un autre domestique étaient là , car il y a toujours dans les luttes de famille quelques-uns de ces muets témoins qui en exagèrent ou n'en comprennent pas la gravité. Olympe avait été tentée de leur défendre d'accompagner Éveline, dont l'honneur lui avait été confié et dont la réputation devait, selon elle, lui faire braver la colère même de cette folle enfant; mais la parole glacée de Nathalie tomba sur son cœur et l'énerva. Elle pâlit, et, tendant la main à Éveline :

— Allez donc, ma chère enfant, lui dit-elle, si vous ratifiez l'insulte que l'on vient de me faire!

En voyant une larme brûlante dans les yeux d'Olympe, Éveline eut un remords : elle sauta légèrement de son cheval et, allant à elle, elle l'embrassa.

— Non, chère mère, lui dit-elle, je sais bien que vous ne le direz pas, vous!

Et, levant la tête vers la fenêtre où Nathalie s'était placée en observation :

— Si quelqu'un le dit, ajouta-t-elle, ce sera Nathalie. Allons, rentrez, chère petite maman, et ne songez plus à cela, j'y renonce.

Olympe rentra pour cacher ses pleurs.

— Et vite, Crésus! en route, dit Eveline en regrimpant à cheval; et vous, silence! cria-t-elle à l'autre domestique.

Puis elle partit comme un trait. Elle eût franchi un précipice, s'il s'en tut ouvert un sous ses pas.

MONT-REVÉGHE.

Elle prit pour bul un endroit quelconque, fit deux lieues de galop, et revint par un autre chemin qu'elle connaissait à merveille et qui passait au bas de la colline de Mont-Revêche, du côté opposé à la porte du château et à la ferme qui se trouvait située au-dessous. Quand elle fut là :

— Tiens, dit-elle en se retournant vers Crésus : j'ai pris le plus long, voici Mont-Revêche! Pourquoi donc ne m'as-tu pas dit que je me trompais?

— Je ne savais pas que vous vous trompiez , répondit Crésus, qui n'en pensait pas un mot.

Éveline mit son cheval au pas comme pour le laisser souffler, échangea quelques paroles oiseuses avec Crésus, et jeta sur les dehors du petit castel le coup d'oeil d'un général expérimenté qui tâte les endroits faibles de la place. Elle avisa un éboulement qui, de loin, lui parut facile à escalader, et qui, selon ses conjectures, devait donner accès dans une petite chapelle que ïhienny faisait précisément réparer. Elle distingua une éciicilc qu'elle jugea courte, car elle n'en put compter les barreaux.

— Thierray m'aurait-il fait cette galanterie pour me faciliter les moyens de pénétrer au cœur de la forteresse? se dit-elle, souriant de la facilité de son entreprise.

Et, sans faii'e plus d'attention ni de calcul, elle reprit le galop et disparut.

Thierray, en ce moment-là , était dans la chapelle ; il voyait passer Éveline , dont, malgré l'éloignement, il reconnaissait le costume et l'allure élégante. Il eut le courage de ne pas se montrer à la fenêtre, et crut le danger passé quand elle eut disparu dans le boisé avec sonjjlan écrit dans le cerveau.

A minuit, Éveline, qui s'était procuré un costume de paysan, sous prétexte d'habiller de neuf le petit neveu de Grondette (un gars d'une quinzaine d'années, à peu près de sa taille) , endossa le sarrau de toile bise, chaussa les longues guêtres de laine et les gros souliers, couvrit ses épaules d'une peau de mouton bien chaude, à la manière des bergers du pays , cacha ses beaux cheveux sous un chapeau à grands bords , s'arma héroïquement de petits pistolets sous sa blouse, prit un licàton de houx dans sa main délicate couverte de gros gants verts tricotés, et gravit les rochers de la cascade avec autant de nerf et d'haleine que si elle eût fait toute sa vie le métier de chevrière. De ce côté, le parc n'était fermé que par une barrière rustique, facile à enjamber. Éveline, souple et mince comme un serpent, passa à travers les barreaux, et se trouva, en pleine nuit, en pleine campagne.

La grande connaissance qu'elle avait des moindres accidents du terrain, des moindres détails du paysage, lui permit de se diriger pirsque à vol d'oiseau sur Mont- Revêche, à travers les taillis, les prairies et les ravins, sans suivre aucune roule tracée. Elle avait donc beaucoup de chances pour ne rencontrer personne , et elle les eut toutes, car elle traversa effectivement un désert. Elle Qt le double du chemin voulu , pour éviter les petits torrents des montagnes et les ascensions trop pvnihles; néanmoins elle eut encore plus d'une fatigue à suimonter, plus d'un obstacle à franchir : rien ne la rebuta. Exalté par son propre couia[;e, alerte et solide dans les habits légers et les fortes chaussures du pajsan, elle marcha à la conquête de sou fiancé avec un héroïsme

digne d'une amazone de l'Arioste. Déterminée h faire tête aux loups s'ils osaient l'aborder, elle se demanda pourquoi elle aurait moins de bravoure et de bonheur, pour satisfaire un rêve romanesque, que n'en avaient chaque nuit les femmes et les enfants de la campagne, pour aller voler un fagot ou une brassée d'herbes dans la propriété du voisin. Souriante, animée, adroite, ardente, elle eut semblé belle à Thierray, en dépit de luimême, s'il l'eût vue ainsi fendre les genêts comme un chevreuil, ou raser comme un lièvre les joncs épineux des clairières.

En ce moincnt, Thierray disait à Flavien, qui était tombé à l'improviste à Mont-Revêche sur les dix heures du soir :

- ' ' 'i ', mon ami , je ne sais^omment te remercia ue La sollicitude. Quoi! l'arracher à tes plaisirs, refaire ce long voyage , revenir dans ce pays de loups, pour me tirer d'embarras et me faire faire ce mariage! J'en suis si confus, q'ue tu devrais bien, pour me rassurer, me laisser croire...

— Que je suis mal guéri de ma passion pour madame Olympe? Crois-le, si bon te semble, cela ne fait pas grand tort à cette honnête femme. Pour moi, je suis convaincu, à présent , et pour cause , que j'étais un sot et qu'elle n'a même pas compris un mot à cette belle passion. Cependant , ne me rappelle pas trop les absurdités que je t'ai écrites, j'en suis honteux, et te prie de les jeter au feu.

— Quand tu voudras! dit Thierray en mettant la main sur le fatal tiroir.

— Bien, bien, tu les brûleras! dit Flavien, dont la conversation empêcha Th'erray d'ouvrir le tiroir, en donnant un autre cours à ses idées. Je te parle sérieusement, il ne faut pas manquer sottement ce mariage.

— Mais, au contraire, il faut le manquer, reprit Thierray, puisque j'y vois des soucis et des dangers qui ne seront jamais compensés par les vanités de la fortune.

— Eh bien, manque-le; mais pas sottement, te dis-je 1

— A la boime heure, je t' écoule !

— Tu ne peux rester dans cette fausse situation vis-àvis de Dutertre. Dutertre, homme de coeur et galant homme s'il en fut, ne doit pas attendre que tu lui demandes la main de sa fille, soit qu'il sache le coup de tête qu'elle a fait pour toi, soit qu'il se doute seulement de son inclination et de la tienne. Tu dois, en tout état de cause, faire la demande en règle, car tu risques d'être vilipendé pour ne l'avoir pas faite. I.'j toutes façons, un refus en règle te justifie. Si on t'accepte, ma foi ! c'est un joli pis-aller que d'épouser un million et une femine qui fait des folies pour vous! ce n'est pas si fréquent dans ce froid et triste monde où nous vivons, et je t'avoue que je suis désolé de n'avoir pas de penchant pour celle jolie personne, car je serais très-fiatté d'être aimé ainsi.

— Et c'est parce que j'en suis llalté que je me méfie d'un amour qui prendrait sa source^dans la vanité satisfaite, répondit Thierray. J'ai une peur affreuse de la richesse et de la gloriole; c'est avec cela qu'on vit misérable de coeur et qu'on meurt misérable d'esprit.

MONÏ-REVÊCHE.

Les deux amis prolongèrent leur veillée sur ce thènic, débattu obstinément de part et d'autre. Flavien ne faisait aucun cas de l'argent par lui-même, parce qu'il en avait à discréiion; mais il ne concevait point qu'on pût s'en passer quand on avait, comme, Thierray, les goûts du monde, et il croyait lui rendre un service d'ami en lui aplanissant les ojjstacles vers la fortune. Il lui offrait et il se proposait sérieusement d'entrer en pourparlers avec Dutertre, dont il était loin de prévoir l'éloignement subit pour lui, et qu'il aimait d'autant plus qu'il lui avait immolé son amour pour Olympe. Il ne voulait pas croire à la conversation que lui rapportait Tliierray.

— Non, disait-il, vous vous êtes mal expliqués et mal compris mutuellement. ïu t'y seras mal pris tout le premier. Tu l'auras blessé par quelque mépris d'artiste pour sa fortune. 11 aura cru voir que tu te sacrifiais, et sa fierté s'en est émue.

— Et, dans ce cas, il eijt dû me proposer un duel, répondit Thierray. ]e sais qu'il est brave, et, tout père de famille qu'il est, il est presque aussi jeune que moi. Pourtant je l'attends toujours, et je t'assure que je le crois un peu fou. La pauvre Éveline a de qui tenir.

— Non, Dutertre n'est pas fou ; je le sais incapable do repousser un homme comme toi à cause de son manque de fortune. Je veux renouer l'affaire, et je le ferai malgré toi. Si cela doit finir par un duel, que diable! finissez-en et ne soyez pas là à vous regarder comme deux sentinelles, du haut de vos donjons. J'ai donc bien fait de venir, ne fût-ce que pour te servir de témoin.

— Mon cher de Saulges, tu es le meilleur ami que j'aie jamais eu, et je ne me pardonne pas de ne t'avoir pas apprécié plus tôt. Crois à toute ma reconnaissance, mais sache que j'ai peur de ton zèle, et que je ne voudrais pas...

Ici, un cri déchirant, qui semblait partir du dehors, interrompit Thierray, et les deux amis se regardèrent, écoutant et se demandant s'ils avaient rêvé.

— Ah çà! est-ce encore la dame au loup qui fait de ses tours? dit Flavien en se levant et en prenant un flambeau. On a appelé, c'est certain.

— Non, dit Thierray, c'est un cri de détresse, c'est un accident, et plus près de nous peut-être que cela ne semble.

Ils sortirent du salon, et se dirigèrent vers les appartements inhabités qui prenaient jour sur la face extérieure du château, car il leur semblait que le bruit était venu de ce côté. Thierray, guidé peut-être par un vague instinct, quoiqu'il fût à cent lieues de pressentir la vérité, entra dans la chapelle, et vit devant lui un corps étendu sans mouvement sur le pavé.

— Bon! un voleur qui s'est cassé la mâchoire en tombant de là-haut, dit-il mesurant de l'œil la distance du pavé à la fenêtre, qui était de neuf à dix pieds.

— Est-il mort? dit Flavien avec la nonchalante tranquillité qu'il portait dans les faits de la vie active.

— C'est un enfant! reprit Thierray s'approchant du jeune villageois, dont il ne voyait pas la figure tournée vers le mur.

Et, soulevant le large chapeau qui cachait cette figure, il jeta à son tour un cri perçant, en découvrant les blonds cheveux et le visage pâle d'Éveline évanouie. Ils l'emportèrent dans le salon où elle se ranima, regarda autour d'elle d'un air étonné, reconnut Thierray et sourit.

— Voyez, dit-elle, à quoi vous m'exposez ! je me suis fait mal ! encore une de vos bouderies cruelles, et je me tuerai!

En achevant ces mots, elle vit Flavien, qu'elle n'avait pas remarqué d'abord. De pâle qu'elle était, elle devint pourpre de honte, et cacha son visage dans ses deux mains avec un effroi plein de pudeur qui attendrit Flavien, en lui faisant retrouver la femme timide dans l'héroïne entreprenante.

— Ne doutez pas de mon honneur, de ma discrétion, de mon intérêt, lui dit-il ; rassurez-vous, mademoiselle ; mais, pour Dieu ! dites-nous si vous êtes blessée.

Thierray ne pouvait parler; suffoqué par l'effroi, la reconnaissance et le dépit qui se combattaient en lui, il ne savait s'il devait la maudire ou la remercier à genoux; mais son angoisse la plus forte et la plus naturelle était la crainte qu'elle ne se fût blessée mortellement.

— Oui, oui, lui dit-il enfin en lui touchant les bras, avec une anxiété qui écartait toute idée contraire au respect ; — vous devez avoir beaucoup de mal ; parlez, parlez. Que vous est-il arrivé?

— Rien, en vérité, dit Éveline; j'ai seulement le pied engourdi; je ne suis pas tombée précisément; j'ai sauté de plus haut que je ne croyais, et j'ai eu peur, voilà tout.

— Mais comment êtes-vous entrée? Quelle est cette nouvelle folie? dit Thierray, rassuré, mais non calmé.

— .4h ! vous me le demandez? dit Éveline d'un ton de reproche déchirant.

Flavien vit qu'une explication entre eux devenait nécessairç , et , par discrétion , il se retira doucement ; mais Éveline le rappela.

— Monsieur de Saulges, lui dit-elle, puisque la Providence me fait vous rencontrer ici , rendez-moi un grand service : restez entre nous. Quelque fastidieuses que soient les querelles de deux fiancés parfaitement déraisonnables tous les deux, acceptez généreusement cette tâche. Vous êtes son ami , à lui ; soyez aussi le mien. Servez-moi de témoin, de juge, de conseil et d'avocat au besoin , je vous en prie.

Flavien , ramené par ces paroles caressantes , prit Éveline en amitié.

— Eh bien, oui, je le veux, dit-il, car, aussi bien, je ne suis revenu ici que pour faire entendre raison à ce sceptique et travailler à votre union. Mais, avant tout, ma chère demoiselle , prenez quelque chose , de la fleur d'oranger, del'éther, que sais-je? Que prend-on pour les chutes, Thierray? Elle est pâle comme la mort, cei*e pauvre enfant ! Est-ce qu'il n'y a pas ici quelque chose qui soit bon pour son état? Cherche donc.

Thierray ouvrit le nécessaire pharmaceutique de la chanoinesse, et il y prit des sels qui soulagèrent effectivement Éveline. Elle raconta ce qui lui était arrivé. Elle avait trouvé, de près, les objets aperçus de loin, beaucoup moins rassurants qu'elle ne s'y était attendue. L'éboulément laissait une plus grande portée à l'échelle. L'échelle était plus longue qu'elle ne croyait. Elle n'avait pas voulu reculer devant le danger de se tuer, et, sauf à faire naufrage au port, elle avait atteint la fenêtre de la chapelle. Là, au moment où ses pieds quittaient le dernier échelon, elle avait, par un effort désespéré, franchi l'embrasure et sauté dans l'intérieur sans se demander à quelle distance elle se trouvait du sol. Elle était arrivée au bas très-adroi-

trop peu, et comme elle sut ensuite l'occuper à côté d'elle tout en s'occupant elle-même, causant avec lui comme avec une personne raisonnable, et lui donnant tant de confiance, sans avoir l'air de le questionner, qu'il lui eut bientôt défilé tout son chapelet de disettes, dont il avait l'habitude de se faire prier quand on s'en montrait trop curieux. Et mèmement, il se trouvait si content avec elle et si fier de savoir causer, qu'il s'impatientait contre les mots qu'il no connaissait point, et rendait son idée par des mots de son invention, qui n'étaient du tout sots ni vilains.

— Qu'est-ce que vous faites donc là, Tiennet ? me ditelle tout d'un coup, comme pour me faire entendre que je restais trop longtemps.

Et, comme j'avais déjà inventé cinquante petites liistoires pour ne pas m'en aller, je me trouvai à court et ne sus rien lui dire, sinon que j'étais occupé à la regarder.

— Est-ce que ça vous amuse ? fit-elle.

— ■ Je ne sais pas, lui répondis-je. Autant vaut demander au blé s'il est content de se sentir pousser au soleil.

— Oh ! oh ! il paraît que vous êtes devenu malin pour tourner les compliments ! mais pensez donc que c'est peine perdue avec moi, qui n'y comprends rien et n'y sais rien répondre.

— Je n'y connais rien non plus, Thérence. Tout ce que je veux dire, c'est qu'à mon idée, il n'y a rien de si beau et de si saint à voir qu'une jeune fille prenant son plaisir dans la causette d'un petit enfant.

— Est-ce que ça n'est pas naturel ? dit Thérence. Il me semble, à moi, que je rentre dans la vérité des choses du bon Dieu, en regardant et en écoutant ce marmot. Je sens bien que je no vis pas, à l'ordinaire, comme une femme doit aimer à vivre ; mais je n'ai pas choisi mon sort, et l'état voyageur et abandonné que je mène est dans mon devoir, puisque j'y suis le soutien et le bonheur de mon père. Aussi, je ne m'en plains pas et ne souiiaite pas une vie qui ne serait pas la sienne ; seulement, je comprends bien le plaisir des autres ; celui que Brulette a dans la société de son Chariot, qu'il soit à elle ou au bon Dieu, me serait très-doux aussi. Je n'ai pas eu souvent l'occasion d'un si gentil divertissement, et je peux bien le prendre oii je le trouve. Vrai, c'est une jolie compagnie que ce petit bonhomme, et je ne savais pas que ça pouvait avoir tant d'esprit et de connaissance.

— Et pourtant, mignonne, ce Chariot n'est aimable que par les grands soins de Brulette, et il lui a fallu s'amender beaucoup pour l'être autant que celui que Dieu a fait gentil de son naturel.

— Vous m'étonnez grandement, dit Thérence. S'il y a des enfants plus gentils que celui-là, on est trop heureux de pouvoir vivre avec eux. Mais en voilà assez, Tiennet. Allez -vous-en, ou l'on viendra vous chercher et on voudra aussi m'emmener, ce qui me contrarierait, je vous le confesse, car je suis un peu lasse et je me trouve si bien d'être là tranquille avec ce petit, qu'on ne me rendrait pas service en me dérangeant sitôt.

Il fallut bien obéir, et je m'en allai le cœur tout rempli et tout révolutionné des idées qui me venaient au sujet de cette fille.

VINGT-QUATIUEME VEILLEE

Ce n'était pas seulement la beauté surprenante de Thérence qui m'occupait l'esprit, mais un je ne sais quoi qui me la faisait paraître au-dessus de toutes les autres. Je m'étonnais d'aimer tant Brulette, qui lui ressemblait si peu, et j'allais me demandant si l'une des deux était trop franche ou l'autre trop fine. Dans mon jugement, Brulette était plus aimable, ayant toujours quelque chose de gentil à dire à ses amis, et sachant les retenir autour d'elle par toutes sortes de petits commandements dont les garçons se sentent Abattes, parce qu'ils aiment à se croire nécessaires. Tout au rebours, Thérence vous marquait franchement n'avoir aucun besoin de vous, et semblait même étonnée ou ennuyée que l'on fit attention à elle. Toutes deux sentaient leur prbc cependant ; mais tandis que Brulette se donnait la peine de vous le faire sentir aussi, l'autre avait l'air de ne vouloir qu'une estime pareille à celle qu'elle pourrait vous rendre. Et je ne sais comment ce grain de fierté, plus caché, me paraissait une amorce qui donnait la tentation en mémo temps que la peur.

Je trouvai la danse enrayée tout au mieux, et Brulette voltigeant comme un papillon aux mains et aux bras d'iluriel. Il y avait tant de feu sur leurs visages, elle paraissait si ivrée au dedans et lui au dehors, qu'ils ne voyaient et n'entendaient rien autour d'eux. La musique les enlevait, mais je crois bien que leurs pieds ne se sentaient point toucher la terre et que leurs esprits dansaient dans le paradis. Comme, parmi ceax qui mènent la bourrée, il y en a peu qui n'aient point une amour ou une grosse fantaisie en la tête, on ne faisait pas seulement attention à eux, et il y avait tant de vin, de bruit, de poussière, de chansons et de joyeuses paroles dans l'air chaud de la noce, que le soir arriva sans que l'assistance prît grand souci du contentement particulier d'un chacun.

Brulette ne se dérangea que pour me demander nouvelles de Chariot et pourquoi Thérence ne venait point; mais elle se tranquillisa aisément sur mes réponses , et lluriel ne lui donna pas le temps d'eu écouter bien long sur la conduite de son gars.

Je ne me sentais point en goût de danser, car il se faisait (jue je ne trouvais là aucune fille jolie, encore qu'il y en eût ; mais pas une ne ressemblait à Thérence, et Thérence ne me sortait point de la tête. Je me mis en un coin pour regarder son frère, afin d'avoir quelque nouvelle à lui en donner quand elle me questionnerait. Huriel avait si bien oublié son tourment, qu'il était tout bonheur et toute jeunesse. II se trouvait bien assorti avec Brulette, en ce qu'il aimait le plaisir et le bruit autant qu'elle, quand il s'y mettait, et il avait le dessus sur tous les autres garçons, en ce qu'il ne se lassait jamais à la danse. Chacun sait qu'en tout pays, les femmes enterrent les hommes à la bourrée et tiennent encore sans débrider quand nous sommes crevés de soif et de chaud. Huriel n'était curieux de boire ni de manger, et on aurait dit qu'il avait juré de rassasier Brulette de son meilleur divertissement; mais, au fond, je voyais bien

LES MAITRES SONNEURS

qu'il y prenait son propre plaisir et qu'il aurait fait le tour de la terre sur un pied, pourvu que celte légère danseuse fut à son bras.

A la Dn, plusieurs garçons, ennuyés d'être refusés par Brulette, observèrent qu'il y avait un étranger bien favorisé d'elle, et on commença d'en causer autour des tables. Il faut vous dire que Brulette, qui ne s'était pas attendue à se tant divertir et qui avait un peu de mépris dorénavant pour tous les galants des environs, à cause du mauvais comportement de leurs langues, ne s'était point mise dans de grands atours. Elle avait plutôt l'air d'une petite nonne que de la reine de chez nous ; et, comme il y avait là de grandes toilettes de gala, elle n'avait pas fait les beaux effets du temps passé. Cependant, quand elle se fut animée à la danse, force fut de se rappeler que nulle ne pouvait lui être comparée, et ceux qui ne la connaissaient point ayant questionné ceux qui la connaissaient, il en fut dit du mal et du bien autour de moi.

J'y prêtai l'oreille, voulant en avoir le cœur net, et ne donnai point à connaître qu'elle était ma parente. Alors j'entendis revenir l'histoire du moine et de l'enfant, de Joseph et du Bourbonnais, et il fut dit que ce n'était peutêtre pas Joseph l'auteur du péché, mais bien ce grand garçon si empressé auprès d'elle et paraissant si sûr de son fait qu'il ne souffrait personne autre s'en approcher.

— Eh bien, dit l'un, si c'est lui et qu'il vienne à réparation, mieux vaut tard que jamais.

— Ma foi, dit un autre, elle n'avait pas mal choisi. C'est un gars superbe et qui parait très-bon enfant.

— Après tout, dit un troisième, ça fera un beau couple, et quaiiJ le prêtre y aura passé, ça sera aussi bon qu'un autre ménage.

Par là, je vis bien qu'une femme n'est jamais perdue tant qu'elle aune bonne protection, mais qu'il en faut une franche et finale, car cent ne valent rien, et tant plus s'en mêlent, tant plus la rabaissent et lui font tort.

Dans ce moment-là, ma tante pritHuriel à part, et, l'amenant auprès de moi, lui dit :

— Je veux vous faire trinquer une verrée de mon vin à ma santé, car vous me réjouissez l'âme de si bien danser et de mettre si bien en train le monde de ma noce.

Huriel avait regret de quitter Brulette pour un moment; mais la maîtresse du logis était fort décidée, et il n'y avait pas moyen de lui refuser une poKtesse.

Ils s'assirent donc à un bout de table qui se trouvait vide, une chandelle posée entre eux, et se voyant face à face. Ma tante Marghitonne était, comme je vous l'ai dit, une toute petite femme qui avait oublié d'être sotte. Elle portait la plus drôle de figure qu'on pût voir, très-blanche et très-fraîche, encore qu'elle eût la cinquantaine et mis au monde quatorze enfants. Je n'ai jamais vu un si long nez avec de si petits yeux, enfoncés de chaque côté comme par une vrille, mais si vifs et si malins qu'on ne les pouvait regarder sans avoir envie de rire et de bavarder.

Je vis pourtant qu'Huriel était sur ses gardes, et qu'Use méfiait du vin qu'elle lui versait. Il trouvait dans son air quelque chose de moqueur et de curieux, et, sans savoir trop pourquoi, il se mettait en défense. Ma tante, qui, depuis le matin, n'avait pas reposé une minute de remuer et de causer, avait grand' soif pour de bon, et n'eût point avalé trois petits coups, que le bout pointu de son grand nez devint rouge comme une senelle, et que sa grande

bouche, où il y avaitdes dents blanches et serrées pour trois personnes plutôt que pour une, se mit à rire jusqu'aux oreilles. Pourtant, elle n'était pas dérangée dans son jugement, car jamais femme ne porta mieux la gaieté sans outrance et la malice sans méchanceté.

— Ah ça, mon garçon, lui dit-elle, après beaucoup de propos en l'air, qui ne lui avaient servi qu'à faire passer la première soif, vous voilà, pour tout de bon, accordé avec ma Brulette? Il n'y a point à reculer, car ce que vous souhaitiez est arrivé : tout le monde en cause, et si vous pouviez entendre, comme moi, ce qui se dit de tous les côtés, vous verriez qu'on vous met sur le dos le futur aussi bien que le passé de ma jolie nièce.

Je vis que cette parole enfonçait un couteau dans le cœur d'Huriel et le faisait tomber des étoiles dans les épines; mais il y flt bonne contenance et répondit en riant :

— ■ Je souhaiterais, ma bonne dame, avoir eu le passé, car tout en elle n'a pu être que beau et bon; mais si j'ai le futur seulement, je me tiendrai pour bien partagé du bon Dieu.

— Et sage vous serez, riposta ma tante, riant toujours et le regardant de près avec ses petits yeux verts qui ne voyaient pas de loin, de telle façon qu'on eût dit qu'elle lui voulait percer le front avec son nez effilé. Quand on aime, on aime tout, et on ne se rebute de rien.

— C'est ma volonté, dit Huriel d'un ton sec qui ne démonta point ma tante.

— Et c'est d'autant mieax de votre part, que la pauvre Brulette a plus d'ordre que de bien. Vous savez sans doute que toute sa dot tiendrait bien dans votre verre, et si, n'y a-t-il point de louis d'or dans son compte.

— ■ Eh bien, tant mieux, dit Huriel; le compte en sera fait vilement, etje n'aime point à perdre mes heures dans les additions.

— D'ailleurs, fit ma tante, un enfant tout élevé est un embarras de moins dans un ménage, surtout si le père fait son devoir, comme il le fera, je vous en réponds!

Le pauvre Huriel eut chaud et froid ; mais, pensant que ce fût une épreuve, il la soutint et dit :

— Le père fera son devoir, moi aussi, j'en réponds ! car il n'y aura pas d'autre père que moi pour tous les enfants nés ou à naître.

— Oh ! quant à ça, reprit-elle, vous n'en serez pas le maître, je vous en donne ma parole !

— J'espère que si, dit-il en serrant son v'erre, comme s'il l'eût voulu écraser dans ses doigts. Quiconque abandonne son bien n'a plus à y repêcher, et je suis un gardien assez fidèle pour ne point souffrir les maraudeurs.

Ma tante allongea sa petite main sèche et la passa sur le front d'Huriel. Elle y sentit la sueur, encore qu'il fût très-pàle: et, changeant tout à coup sa mine de malin diable en une figure bonne et franche comme l'était le fond de son cœur :

— Mon garçon, lui dit-elle, mettez vos coudes sur la' table, et venez ici tout près de ma bouche. Je veux vous donner un bon baiser sur la joue.

Huriel, étonné de son air attendri, se prêta à sa fantaisie. Elle releva les cheveux épais de sa tempe et avisa le gage de Brulette, qu'il portait toujours, et que sans doute elle connaissait. Alors , approchant sa grande bouche, comme si elle l'eût voulu mordre, elle lui glissa quatre ou

MONT-REVÊCHE

elle se faisait un devoir de demander : c'est à présent, monsieur Thierray, poursuivit Lveline, que je sens l'immense folie que j'ai faite. Hélas! il n'est pas de volonté assez forte pour imposer ses caprices à la destinée, car la destinée aussi a les siens, plus aveugles et plus terribles que tous les nôtres!

— Ne parlez pas, chère Éveline, dit Thierray effrayé de son agitation ; vous avez la fièvre.

Elle s'endormit d'un sommeil pénible, entrecoupé de cris et de gémissements. Elle rêvait toujours qu'elle tombait, et Thierray, craignant le délire, lui couvrit la tête de linges mouillés et imbibés d'éther.

Pendant qu'il comptait les minutes, en proie à une inquiétude sans égale, ef plus mécontent des causes de cette situation qu'il ne voulait le paraître à la pauvre blessée, Flavien, d'une course rapide, arrivait au hameau de Puy-Verdon, situé à l'entrée de la vallée que couronnait le château. Le premier objet qu'il vit à la porte d'une des plus pauvres maisons de ce hameau fut une des voitures de Dutertre dont Crésus tenait les chevaux. 11 demanda au groom où était son maître.

— Oh! bien loin, monsieur, dit Crésus; il est à sa grande ferme, à trois lieues d'ici, et ne reviendra que ce

soir à la nuit.

Flavien se souvintalorsqu'I^velinelui avait parlé de cette

circonstance, il l'avait oubliée dans son iroubleenpartant.

— Qui donc est là? deinanda-t-il à Crésus en dé.signant la maison devant laquelle stationnait l'équipage.

— Il n'y a que madame toute seule , qui est venue porter des remèdes à un malade.

— La mère? c'est encore mieux, se dit Flavien. Mais, au moment de mettre pied à terre pour entrer

dans la maison, il hésita.

— Oui, si c'était une mère! pensa-t-il; mais une bellemère! un être qu'à tort ou à raison on regarde comme un ennemi naturel! Que faire? Éveline ne me le pardonnera peut-être pas! Cependant, tôt ou tard, il faudra bien que madame Dutertre sache ce qui est arrivé. 11 me paraît môme impossible qu'elle l'ignore jusqu'à ce soir... Les moments sont précieux, l'état d'Éveline peut être grave. Sa vie est une plus grande responsabilité pour nous que son secret... Allons!

11 descendit de cheval, et, au même moment, maoamc Dutertre, portant une petite pharmacie de campagne sous son bras, sortit de la chaumière, reconduite par une jeune fille qui la remerciait des soins rendus à ses parents.

Flavien, qui se regardait comme bien guéri de sa passion, se sentit pourtant ému, en la voyant, plus qu'il ne s'y attendait.

Olympe était de ces femmes que l'on ne regarde pas impunément, soit qu'on les voie des yeux du corps ou des yeux de l'âme. Elle avait une de ces beautés parfaites qui résultent d'une complète harmonie morale et physique dans l'organisation. Tout en elle était beau et pur, les traits, l'expression, la taille, les cheveux, les extrémités, la voix, le regard, le sourire et même les larmes, comme Flavien l'avait très-bien remarqué. Elle avait paru si paria te à son père, qui était un artiste éminent, et à tous ies artistes éminents qui avaient vu fleurir son adolescence; son intelligence sereine, facile, féconde, répondait si bien à sa beauté, que, dans le groupe de talents choisis

où elle avait été élevée en Italie, on s'était écrié cent fois que ce serait un sacrilège envers Dieu et les hommes que Je 118 pas la consacrer à l'art dont elle semblait née prêtresse. Elle avait une des plus belles voix, elle annonçait un des plus beaux génies musicaux de l'Europe. Elle avait atteint sa seizième année dans cette atmosphère de tendres sympathies et de paternelles admirations, sans être ni enivrée ni effrayée de ce grand avenir qui s'ouvrait devant elle. Elle marchait dans sa brillante destinée avec le calme des êtres privilégiés qui héritent du feu sacré sans orgueil, et qui savent qu'ils ont à s'aider eux-mêmes, tout en se sentant portés par l'amour et l'engouement de leur entourage.

Mais, à seize ans. Olympe Marsiani avait vu Arsène Dutertre, et sa destinée avait été changée.

Dutertre avait alors trente-quatre ans. C'était plus du double de l'âge d'Olympe. Mais ce n'en était pas moins un être aussi accompli qu'elle dans son genre , on pourrail dire dans le même genre ; car il existait dans leurs goûts, dans leurs idées, dans leurs caractères, dans leur organisation tout entière, des rapports dont la puissance les entraîna irrésistiblement l'un vers l'autre, et se révéla à eux chaque jour davantage. Tous deux étaient calmes à l'extérieur avec une âme ardente; tous deux étaient à la fois tendres et passionnés, combinaison bien rare et qui ne se rencontre que chez les natures d'élite : c'est dire que tous deux étaient énergiques et doux, enthousiastes et tolérants , sérieux d'esprit et enjoués de caractère.

Dutertre, élevé avec soin par des parents riches qui appartenaient à la haute industrie, richement doué, lui, par la nature, sentait vivement, et comprenait largement !rs arts. Le hasard l'amena dans la maison Marsiani, où, dès la première heure, il fut aimé et apprécié. 11 n'était pourtant ni musicien, ni peintre, ni auteur. Il n'en était I as moins artiste et poète. Sa prédilection pour l'agricullure prenait sa source dans une immense admiration i ;';)ur l'œuvre divine et dans une candeur de l'âme qui le ' , ortait aux occupations de la vie primitive. Sa femme le comparait souvent, avec Amédée, à ce personnage de Cooper, type de prédilection qu'il a développé dans plusieurs romans sous les noms si connus du Chercheur de sentiers, à'Œil-de-Faucon, du Guide, etc. Ce type, devenu populaire, est , à travers les développements souvent trop naifs du récit, une des plus belles et des plus suaves créations de la pensée humaine. Il est pur et grand comme une forêt vierge. C'est la vertu du chrétien alliée à la liberté du sauvage, c'est l'homme primitif dans toute sa puissance physique, initié au progrès'moral de l'humanité par ses côtés d'excellence incontestable, la charité, le pardon, la droiture, la justice.

Tel eût été Dutertre s'il eût vécu dans les déserts d'un monde vierge, et la comparaison de sa femme s'appliquait avec justesse à ce qu'il y avait d'inné en lui. La société l'avait enrichi de toutes les connaissances nécessaires à l'époque et au milieu où il vivait, et, chose étrange! elle n'avait rien elTacé, rien corrompu dans cette organisation admirable. 11 avait acquis, dan» celte société, la notion de Vulile, inconnue au héros de la solitude ; mais, habile à tirer parti des ressources de la nature, il n'en avait pas abusé en vue de lui-même, il en avait largement et sagement usé en vue des autres. Le bien qu'il avait fait était

MONT-REVÉCHE.

immense, et, dans ses mains, la richesse était un levier pour en faire chaque jour davantage.

Olympe, enfant, n'avait pu comprendre cet homme dès le premier jour. Elle l'avait aimé d'instinct, non pas comme Éveline aimait Thierray, avec la volonté de le vaincre, mais comme les âmes dévouées aiment ce qui leur ressemble, avec le besoin de faire son bonheur.

Dutertre avait aimé Olympe enfant avec autant d'entraînement spontané et plus de certitude encore. Lui qui avait des enfants, des filles en qui il voyait poindre des qualités et des défauts, il avait discerné, dès l'abord, chez cette jeune créature, une supériorité sans alliage. 11 avait compris, tout aussi bien que senti, que cet être était fait pour lui seul et qu'ils se chercheraient en vain ailleurs tout le reste de leur vie.

Il est fort inutile de raconter ici par quelles alternatives de résolution et de crainte, d'espoir et d'effroi, il avait passé durant quatre années, en songeant d'une part au sort de ses filles, de l'autre à celui d'Olympe elle-même. On peut bien croire qu'un tel homme n'avait rien sacrifié à la passion aveugle, comme le prétendait l'envieuse Nathalie. Il s'était effrayé d'arracher Olympe à un avenir de gloire que toute sa richesse à lui ne pourrait peut-être pas remplacer. Il était revenu en France plusieurs fois pour sonder l'âme et l'esprit de ses filles. 11 les avait trouvées empressées de revenir au foyer paternel, bonheur impossible pour elles tant qu'il ne leur aurait pas donné une seconde mère, et elles l'avaient supplié de se remarier, Nathalie plus ardemment que les deux autres, parce qu'elle était l'aînée et sentait plus vivement l'ennui du cloître.

A son troisième voyage en Italie, Dutertre avait trouvé Olympe orpheline et retirée aussi dans un couvent, avec la résolution de n'en sortir que pour le mariage, jamais pour le théâtre. Elle abjurait la vie libre de l'artiste avec une obstination dont ses parents et ses amis ne pouvaient pénétrer la cause, tant elle avait gardé avec patience et modestie le secret de son amour pour Dutertre.

Dutertre attribua comme eux cette résolution soudaine au premier effet de la douleur filiale. Olympe avait adoré son père; il avait désiré qu'elle fût cantatrice; elle avait travaillé à le devenir pour le satisfaire. Il n'était plus, elle abandonnait un projet qui, disait-elle, n'était pas le sien , mais dont elle ne devait plus compte à personne.

Il fallut que Dutertre devinât la vérité lui-même. Olympe, fière et timide, ne lui eût jamais révélé sa passion. Elle avait compris ses scrupules, elle avait voulu lui épargner le remords de lui faire manquer sa vocation. Elle avait compris également qu'un père de famille ne pouvait épouser une cantatrice. Elle fit ce sacrifice, sans même songer que c'en fût un.

Quand elle épousa Dutertre, elle avait \nngt ans. Elle croyait qu'entre ses filles et elle il y aurait toujours la distance d'âge relative qui existait alors entre sa jeune e-xpérience du monde et leur complète ignorance de la vie. Elle les regardait comme des enfants et se flattait naïvement de leur être une mère. Elle les avait aimées comme elle savait aimer, la pauvTe femme, de toute son âme et même avec aveuglement, jusqu'à l'heure fatale où, forcée de découvrir chez Éveline une résistance invincible, chez Nathalie une haine profonde, elle avait pressé en silence

la Benjamine sur son cœur, seul refuge qui lui restât en l'absence de son mari.

.\médée avait été littéralement un frère à ses yeux. Ils étaient du même âge, et ce jeune homme sérieux et triste, atteint du mal profond qui le rongeait à son insu, tout en l'appelant parfois sa mère, se trouvait réellement d'âge à la soutenir et à la consoler. 11 s'était acquitté de ce soin avec un désintéressement admirable, et Olympe, ne comprenant pas sa souffrance, tant elle était vaincue par la sienne propre, s'était habituée à lui ouvrir son âme comme au meilleur ami qu'elle eût, après son époux.

Depuis quelques jours. Olympe était plus triste, plus effrayée qu'elle ne l'avait été de sa vie. Elle voyait son mari agité et préoccupé, partagé entre des accès d'idolâtrie pour elle et de subites froideurs qu'elle prenait encore pour l'effet d'un chagrin étranger à leur amour. Amédée lui manquait. Il lui semblait que cet ami délicat et ingénieux eut arraché à Dutertre l'aveu de son anxiété, ou que, du moins, il lui eût suggéré, à elle, le moyen de la faire cesser.

Lorsque Flavien la vit apparaître au seuil de cette chaumière, il fut frappé de l'altération de ses traits. Habituellement pâle, car elle était de ces organisations lymphatiques et bilieuses qui produisent les plus persévérantes et les plus lucides intelligences, elle avait, pour la première fois, les lèvres entièrement décolorées. Les plans de son visage conservaient la rondeur qui s'allie à la fermeté dans les beaux types italiens; mais les narines, en se resserrant et en rendant son profil plus fin, attestaient l'invasion d'une maladie chronique. Enfin , ses yeux légèrement cerclés d'une teinte bleuâtre avaient pris un développement qui la rendait plus belle, mais qu'un diagnosticien plus habile eût observé avec inquiétude.

Flavien jugea qu'elle avait eu quelque grand chagrin depuis qu'il ne l'avait vue. Une circonstance que nous avons omise dans ce récit, parce qu'elle trouvera sa place plus tard, le préserva de la vanité de croire qu'il fût pour quelque chose dans ce chagrin. 11 n'en fut pas moins touché, car cette altération l'embellissait encore à ses yeux, en la lui montrant plus souffrante, plus faible, plus femme, selon lui.

Olympe était vêtue avec une extrême simplicité, d'une robe de drap foncé, d'un mantelet pareil et d'un voile de dentelle noire, noué sous le menton, qu'elle portait souvent le matin pour sortir dans la campagne; c'est la mantille des Italiennes. Tout ce noir, tout ce sombre la faisait paraître encore plus blanche. Aussi, les paysans, qui ne se trompent pas sur le solide éclat nécessaire à la santé, la jugeaient-ils fort malade, bien qu'autour d'elle, dans la famille, hormis Dutertre, personne n'y fît une attention sérieuse depuis le départ d'Amédée.

Elle fut un peu surprise de voir Flavien, mais elle ne manifesta aucune émotion, et lui fit un accueil froidement poli, qu'il comprit du reste, surtout lorsqu'elle ajouta :

— Je ne croyais pas, monsieur, que vous dussiez revenir.

11 la supplia d'écouter une communication importante qu'il avait à lui faire, et elle s'éloigna un peu de Crésus et des villageois pour l'écouter sans pruderie, bien qu'avec

MONT-REVÈCHE.

une répugnance visible et avec une attitude qui n'eût pas laissé d'espoir au roué le plus impertinent.

— Rassurez-vous, quant à moi, madame, lui dit-il dès qu'il put lui parler sans être entendu des autres témoins, mais préparez-vous à surmonter un moment d'inquiétude et de chagrin. Je vous apporte... je suis absolument forcé de vous apporter une nouvelle aflligeante.

— Mon Dieu! s'écria Olympe, avez-vous vu mon mari? que lui est-il arrivé? Parlez donc vite, monsieur, de grâce!

— Non, madame, répondit Flavien baissant la voix, car il lisait de loin dans les yeux de Crésus combien il faisait elTort de ses oreilles. — Non, il n'est pas question de M. Dutertre... Quelqu'un que vous aimez moins, mais encore beaucoup...

— Ah ! ciel ! Amédée ! dit Olympe, notre pauvre Amédée! Oui ! vous venez de Paris... un malheur!...

— Je ne le savais pas à Paris, dit Flavien, 'qui s'effrayait beaucoup, en la voyant si émue, du coup qu'il allait lui porter.

— Mais qui donc, mon Dieu? Mes filles sont toutes à Puy-Verdon... elles dorment... Bah! vous me trompez, monsieur! vous vous jouez de moi!

— Non, madame, car ce serait un jeu atroce; toutes vos filles ne sont malheureusement pas à Puy-Verdon dans ce moment-ci.

— Ah! parlez!...

— Éveline...

— Est déjà sortie? seule? elle est tombée de cheval? Ah ! Dieu ! cela devait arriver... Où est-elle?...

— Parlez plus bas, madame, ce n'est pas seulement un accident, c'est un secret plus grave que la blessure légère qu'elle s'est faite au pied.

— Vous me tuez ! expliquez-vous donc vite, dit Olympe tremblante.

Et, lui saisissant le bras, sans plus se souvenir de ses torts, elle le mena quelques pas plus loin.

En aussi peu de mots que' possible, Flavien lui raconta ce qui s'était passé. Olympe l'écoutait avec ses grands yeux effarés, ne pouvant comprendre, croyant faire un rêve, et portant de temps en temps la main à son front comme pour tâcher d'y faire entrer le sens des paroles qu'elle était forcée d'entendre.

— J'allais chercher M. Dutertre, dit Flavien en finissant; mais j'apprends qu'il est trop loin, et Éveline est dans un état inquiétant.

— Oui, oui, son père est trop loin, dit Olympe, dont les yeux s'étaient fixés à terre avec une expression de méditation douloureuse. D'ailleurs, il faut le préparer à une crise si rude. C'est moi , moi seule, qui dois aller vers elle. Attendez... je vais trouver le moyen de tout sauver pour aujourd'hui... 11 faut que je le trouve!... mais d'abord partons, courons vers elle... En route il me viendra une idée; je suis comme une folle en ce moment-ci!

Elle reprit le bras de Flavien, et, le ramenant vers la voiture avec une résolution dont elle ne paraissait pas capable au milieu d'un si grand trouble :

— Crésus, dit-elle au groom, montez sur le cheval de M. de Saulges; retournez au château, et dites que, si je ne suis pas rentrée pour déjeuner, on ne m'attende pas. Je vais voir d'autres malades. Allons, monsieur le comte, dit-elle à Flavien, de manière à être entendue, puisque

vous voulez bien me servir de cocher, conduisez-moi chez ces pauvres gens.

Elle monta vivement dans la calèche, qui se fermait avec des. glaces et des stores, circonstance que Flavien avait déjà remarquée, et qui permettait de ramener Éveline cachée à tous les regards, au moins durant le trajet. Mais Éveline serait-elle transportable? Là était la question. Flavien ne s'arrêta pas à réfléchir, il fouetta les chevaux et s'enfonça sous les bois qui conduisaient à Mont-Revêche, laissant Crésus stupéfait, et quelque pee narquois à la vue de ce tête-à-tête improvisé.

Ce tête-à-tête n'eut rien d'enivrant, comme l'on peut croire : Olympe, enfermée dans la voiture et perdue dans les tristes réflexions que lui suggérait la circonstance; Flavien sur le siège, conduisant à fond de train, à travers des chemins difficiles et dangereux, deux chevaux ardents, et tout entier à la brillante responsabilité d'arriver vite au secours d'une héroïne sans compromettre les jours de l'autre. Flavien, comme tous les hommes adonnés aux exercices de la vie physique , était un peu enfant et attachait une certaine importance à son talent d'automédon. De temps en temps, il se retournait vers Olympe pour lui demander si elle n'avait pas peur; mais la glace se trouvait toujours entre eux, ce qui coupait court à tout dialogue, et il la voyait absorbée, tristement rêveuse, n'accordant aucune attention aux accidents du chemin, par conséquent au mérite de son conducteur.

Au bas de la colline de Mont-Revêche, il fallait de toute nécessité 'prendre le pas, tant le chemin était rapide. Olympe, seulement alors, baissa la glace entre le fond de la voiture et le siège de Flavien.

— Monsieur, lui dit-elle, croyez-vous que je puisse entrer chez vous sans être vue de vos domestiques?

— Je n'en fais pas de doute, madame; certainement Thierray les aura tous éloignés. Mais les gens de la ferme ont déjà dû reconnaître votre voiture.

— Peu importe, dit-elle. M. Dutertre vous ayant déjà prêté des chevaux et une voiture , il n'y a pas de raison pour qu'on sache que je suis dans celle-ci. J'ai eu soin de me cacher.

— Entrerai-je dans la cour, madame?

— Oui ; mais ne m'ouvrez la portière qu'après vous être assuré de l'absence de témoins indiscrets.

La porte de Mont-Revêche était fermée au verrou et à la barre. Flavien sonna d'une certaine façon convenue entre lui et Thierray. Celui-ci vint ouvrir lui-même, et referma quand la voiture fut entrée. Il avait gardé Forget à tout événement, mais il l'avait enfermé sur parole dans une pièce située sur la façade extérieure, certain qu'il respecterait le mystère de cette matinée, et qu'il était même content de n'y être pas initié.

— Eh. bien, madame, dit Flavien à Olympe en lui ouvrant la portière, avez-vous trouvé les moyens de tout sauver ?

— Oui, répondit-elle, si l'état 3e la pauvre malade nous le permet.

— Grâce au ciel ! dit Thierray en lui offrant le bras, elle va infiniment mieux. Elle a dormi, et, depuis une

MONT-REVÉCHE.

demi-heure, elle ne souffi'e plus. Je crois que vous pourrez l'emmener. — Ah ! madame , ajouta-t-il en la faisant entrer dans la maison , croyez bien que Je n'ai rien , absolument rien à me reprocher dans ce qui arrive !

— Je le sais, dit Olympe, qui avait pris son bras sans lui adresser la parole ; je sais aussi vos bonnes intentions pour l'avenir; ne parlons donc pas de ce qui est déjà le passé.

En la voyant entrer dans le salon, Éveline fit un cri, et, cachant son visage dans les coussins du sofa où elle était étendue :

— Ah ! messieurs ! dit-elle , vous me portez le dernier coup 1

La pauvre Olympe ne se rebuta pas de ce cruel accueil. Elle courut à Éveline, couvrit de baisers ses mains, dont elle cachait jusqu'à son front brûlant de honte, pressa sa tête blonde contre son sein et l'arrosa de larmes.

— Oh ! madame, vous me plaignez ! vous avez raison, dit Éveline, me voilà perdue 1

— Non , mon enfant , répondit Olympe, vous êtes sauvée, puisque je suis près de vous, et votre seule confidente. Ayez courage, ma bonne Éveline; si vous pouvez supporter la voiture, personne ne saura ce qui est arrivé, et votre père lui-même ne l'apprendra que de votre bouche, quand vous jugerez devoir le lui dire.

— Ah! Olympe, s'écria Éveline vaincue par tant de douceur et de dévouement, c'est vous qui êtes bonne, meilleure cent fois plus que je ne mérite. Ah ! que l'on est injuste envers vous! Oui, emmenez-moi d'ici, cachezmoi, sauvez-moi, et que mon père ne le sache jamais. Je ne crains au monde que son blâme ou ses railleries. Tenez, je ne sens plus aucune douleur, je peux marcher.

— Gardez-vous-en bien, s'écrièrent Olympe et Thierray, tout serait perdu !

Olympe visita le pied malade et renouvela le pansement. Le vulnéraire avait fait merveille , l'inflammation avait disparu, et tout faisait présager que l'opération aurait lieu dans de bonnes conditions. Flavien et Thierray transportèrent la blessée , et Olympe les aida à l'étendre dans la voiture.

— Allez nous attendre à Puy-Verdon , comme si vous veniez naturellement déjeuner, dit Olympe à Thierray. Vous y arriverez avant nous, car nous nous en irons doucement. Dites que vous m'avez rencontrée avec M. de Saulges, et que j'arrive, que vous croyez que j'ai dû aller voir des malades un peu loin, par ici. Il m'arrive souvent de faire d'assez longues courses dans ce but, cela n'étonnera personne. M. de Saulges sera censé m'avoir indiqué un cas d'urgence. Mais ne vous expliquez pas autrement, vous nous avez à peine parlé, vous ne savez rien précisément. 11 se passera plusieurs jours avant que l'on vérifie le fait , si même on songe à le vérifier. Allez , monsieur Thierray, prenez la traverse; vous, monsieur de Saulges, conduisez-nous au pas. Je vous dirai ce qu'il faudra faire quand il sera temps.

Elle baissa les stores. Thierray alla délivrer Forget, rangea le salon, puis il partit de son côté.

Évehne supporta assez bien la voiture, et s'aida de tout son courage, qui était réel, pour ne pas inquiéter Olympe, dont la présence d'esprit, elle le sentait bien, lui était nécessaire.

A un quart de lieue de Puy-Verdon, Olympe parla à

Flavien et lui fit quitter le chemin pour prendre un détour, moicunaut lequel ils arrivèrent à une entrée peu fréquentée du parc, assez lom du château. Ils avaient rencontré beaucoup de gens sur les chemins à cause du dimanche et de l'heure de la messe. Mais on avait vu Flavien ramenant une voiture de la maison, et cela ne donnait pas lieu à de grands commentaires. La voilure fermée fut jugée vide. On se borna à dire :

— Ces messieurs ! ça aime à se servir de cochers à eux-mêmes.

Un esprit fort hasarda cette réflexion :

— Ça aime mieux nourrir trop de chevaux qu'assez de domestiques.

Dans le parc, nos voyageurs trouvèrent enfin la solitude. Olympe explora de l'œil les allées sinueuses qu'elle fit prendre à son guide et le dirigea vers une enceinte de rochers qui formait une grotte naturelle très-ombragée d'arbres touffus. Là, après s'être encore assurés qu'ils ne pouvaient être observés , elle aida Flavien à déposer Éveline sur le gazon.

— Restons ici, ma chère enfant, lui dit-elle; M. de Saulges va rentrer au château avec la .voiture; il ne jettera pas trop l'alarme, mais il dira d'un air assez inquiet que, revenant avec moi de cette promenade, nous vous avons trouvée ici, blessée, et nous appelant à votre secours. Il fera apporter un brancard, il enverra chercher le médecin et le chirurgien; je constaterai que je vous ai trouvée ici, tombée de ces rochers où vous aviez voulu grimper; je dirai que c'est moi qui vous avais donné hier l'idée de mettre ce costume pour aller surprendre et mtriguer, à son réveil, Caroline, dont c'est justement l'anniversaire. Vous ajouterez que vous vous êtes déguisée ainsi de grand matin, en ayant soin de ne vous faire voir à personne ; que vous alliez cueillir vous-même votre bouquet de fête dans le parc, que vous avez voulu atteindre... tenez ! ces gentianes qui poussent là sur les rochers. — Quelle heure est-il, monsieur de Saulges?

— Neuf heures, dit Flavien.

— Eh bien , vous avez été évanouie deux heures à cette place, dit Olympe à Éveline, vous êtes restée ensuite une heure sans pouvoir bouger et sans voir approcher personne.

— Et ce pansement que j'afau pied, dit Éveline, il faut vite me l'ôter.

— Non, dit Olympe, c'est moi qui viens de le faire. — Monsieur de Saulges, donnez-moi la pharmacie qui est dans la voiture, mettez-la par terre à côté de moi, et allez vite au château.

Flavien obéit, admirant l'esprit des femmes.

— En fait de ruses, se dit-il, la plus austère n'est pas plus maladroite qu'une autre dans l'occasion; si elle n'en use pas pour elle-même, elle n'en a pas moins un arsenal en réserve au profit des autres. Ah ! l'esprit de corps ! Mais à qui la faute ? Nous voulons dans le monde qu'elles aient plus de soin de leur réputation que de leur vertu. Amants, nous les voulons pures du blâme d'autrui; époux, nous leur pardonnons l'infidélité réelle plus volontiers que le scandale de l'apparence. Aussi la réputation d'une femme est-elle quelque chose de si terrible à garder, que la plus vertueuse d'entre toutes ne se fera pas de scrupule de préserver celle d'une amie au prix de mille mensonges et de la comédie la mieux jouée.

MONT-REVÉCHE.

Une heure après, Éveline était dans son lit, entourée des tendres soins d'Olympe, de Benjamine et de Grondette. L'opération avait été pratiquée avec succès. Le joli pied était sauvé. Seulement, il était condamné à des semaines d'inaction, qui déjà, en dépit de l'accablement de la souffrance, tourmentaient l'imagination de l'impatiente patiente ; c'était le bon mot du chirurgien, qui essayait de la faire sourire et la consolait fort à propos en louant le courage qu'elle avait montré.

Toute la maison acceptait sans méfiance l'explication donnée, excepté Crésus, qui trouvait dans tout cela quelque chose d'extraordinaire, mais qui n'osait faire part de ses idées à personne, et Nathalie, qui était beaucoup plus frappée de la promenade matinale d'Olympe avec Flavien que de l'accident arrivé à sa sœur.

Thierray et Flavien voulurent partir, aussitôt après l'opération, pour la ferme des Rivets, afin de préparer Dutertre à apprendre l'accident arrivé à sa fille, et de pouvoir lui donner en même temps de bonnes nouvelles de son état. Mais Éveline, à qui Olympe fit part de cette résolution, s'y opposa avec énergie.

— Que vont-ils faire là tous les deux! s'écria-t-elle. C'est mettre mon père sur la voie de tout découvrir. Et d'ailleurs, je connais Thierray, il dira tout, pour peu que mon père l'interroge. M. de Saulges est encore pire pour la franchise. Ils croient que le mieux c'est de confesser les choses telles qu'elles sont. Or, dites-leur, Olympe, qu'ils n'ont pas le droit de faire ma propre confession, et que je le leur dénie absolument. Si mon père découvre la vérité, il sera temps de presser notre mariage. S'il ne la sait jamais, comme vous me l'avez promis, M. Thierray m'épousera librement et pourra m'aimer, tandis qu'il me haïra, n'en doutez pas, s'il m'épouse par cas de force majeure.

— Hélas 1 êtes-vous si peu sûre de ses sentiments ? dit Olympe navrée de ce qu'elle entendait.

— Oui, oui, je vous entends, chère amie, reprit Éveline. Vous ne concevez pas que j'aie ainsi couru après un homme qui me fuyait? La sottise est accomplie; je la paye cher et je m'en repens de reste. 11 n'est donc pas besoin de me la faire sentir.

— Non, non ! calmez-vous, ma fille chérie, dit Olympe; je ne songe point à cela. Je ferai votre volonté, et j'espère que tout s'arrangera pour votre bonheur,

— Jurez-moi que vous ne direz rien à mon père, reprit Éveline; jurez-le-moi bien, et je serai tranquille.

— Je vous le jure, ma chère enfant. J'ai presque surpris votre secret : je n'ai pas le droit d'en disposer.

— A la bonne heure! Oh! je vous aimerai. Olympe, et je réparerai tous mes torts envers vous. A présent, donnez-moi de quoi écrire. Je veux moi-même avertir mon père, afin qu'il ne s'inquiète pas. Nous lui enverrons Crésus, qui ne se laissera pas tirer les vers du nez sur le passé, il y est trop intéressé, et renvoyez vite Thierray et son ami à Mont-Revêche. 11 est inutile que mon père les voie aujourd'hui.

11 fallut ol)éir à Éveline, dont la souffrance et le chagrin n'avaient point abattu la volonté. Elle écrivit à Dutertre:

« Cher père bien-aimé, » Je viens de me donner une entorse. Si on vous dit que j'ai une jambe cassée , n'en croyezrien. Je dors, je

bois, je mange, et je vous attends ce soir pour être raillée de ma maladresse à grimper sur les petits rochers du parc. Ma bonne petite mère me soigne comme si cela en valait la peine. Benjamine pleure comme si elle avait perdu un serin, et Grondette me gronde. Moi, je ris et vous embrasse de toute mon âme.

» Votre ÉVEUNE. »

Flavien allait se retirer avec Thierray ; il était même déjà dans le jardin, allumant son cigare, tandis qu'Olympe, restée sur le perron avec Thierray, entretenait celui-ci des volontés d'Éveline, lorsque Nathalie s'approcha de Flavien et noua la conversation avec lui. L'accident de la matinée avait causé trop de bouleversement dans les habitudes de la maison pour qu'elle eût trouvé le moment de lui parler.

— Dieu merci ! Éveline est aussi bien que possible, lui dit-elle. Nous vous devons de la reconnaissance, monsieur ; car, sans vous, elle eût pu rester longtemps seule dans le parc et privée de secours.

— Sans moi? dit Flavien, étonné de l'à-propos.

— Oui , sans l'idée que vous avez eue d'emmener ce matin ma belle-mère à la promenade, et de la ramener par les endroits les moins fréquentés et les mieux ombragés du parc, vous n'eussiez point trouvé notre pauvre Éveline dans ces rochers.

Flavien sentit le fiel de l'insinuation et se tint en garde.

— C'est, en effet, un hasard bien heureux, dit-il, que j'aie mal connu les chemins et que j'aie presque égaré madame Dutertre en voulant la ramener par le plus court.

— Ah! elle ne vous le disait donc pas? Elle était à même de vous avertir, pourtant ; elle connaît les allées du parc, elle!

— Je crois que madame Dutertre s'était endormie dans la voiture.

— Vous avez donc fait une bien longue course?

— Assez longue, précisément.

— Du côté de Mont-Revêche, à ce qu'il paraît?

— Est-ce que cela vous intéresse beaucoup, mademoiselle? Voici madame votre mère, qui vous le dira mieux que moi ; car je ne connais le pays que de vue, et il me serait diflicile de vous en tracer la géographie.

Thierray vint les rejoindre. Flavien salua Nathalie en la regardant avec une sévère ironie.

— Je parie que c'est cette méchante fille qui m'a fait faire mille sottises avec ses damnés bouquets! dit-il à Thierray en s'éloignant. J'aurais dû remarquer qu'ils sen- ' talent la bile. Décidément, je comprends pourquoi madame Dutertre est malheureuse, en dépit de l'amour de son mari.

Nathalie s'était attachée aux pas d'Olympe. Au moment où celle-ci rentrait dans le salon pour retourner auprès d'Éveline, elle l'y avait rejointe et lui demandait, avec une étrange audace de haine, où elle avait passé la matinée en tête-à-tête avec M. de Saulges.

La colère qui l'emportait lui fit manquer son but. Olympe ne se déconcerta pas, ne chercha point de prétexte , et , se voyant heurter de îront, répondit avec dignité :

— Ma chère enfant, je ne comprends pas pourquoi vous me faites une question si peu intéressante, quand je n'ai

MONT-REVÉGHE.

pas un instant à perdre loin de votre sœur, qui souffre !

Et elle s'éloigna sans écouter les sourdes invectives qui grondaient dans la poitrine de sa rivale.

Nathalie, restée seule, pleura des larmes de rage. Elle se sentait éprise de Flavien avec une intensité qui était comme un châtiment de Dieu prononcé sur elle ; car Flavien la haïssait, et elle le voyait bien.

Cependant Crésus arrivait à la ferme des Rivets, cherchait M. Dutertre dans la campagne, et lui remettait la lettre d'Éveline.

— Je crains qu'on ne me trompe pour me rassurer, ditil en pcàlissant, après l'avoir lue. Pour un léger accident, on ne m'enverrait pas un exprès on ne m'écrirait pas soi-même. Crésus, ma fille est tombée de cheval ?

— Non, monsieur, dit Crésus triomphant. Elle n'y a pas monté d'aujourd'hui.

— N'importe! dit Dutertre, en qui les entrailles paternelles produisirent comme une vague divination , je suis sûr que ma fille a fait une chute affreuse ! je le sens dans tout mon corps!

— Allons, monsieur, reprit Crésus, qui était fier de sa mission, voilà que vous vous tourmentez trop. C'est ce que Madame avait peur. Aussi elle m'a dit comme ça : « Si tu vois Monsieur tranquille, tu ne lui diras rien de plus ; si tu le vois qui se casse la tête de ça, tu lui donneras ma lettre. )> Et la v'ià, monsieur, puisque vous vous la cassez, la tête !

Olympe écrivait à son mari :

« Je ne veux pas vous tromper, mon ami, votre arrivée ici en serait plus pénible. C'est plus qu'une entorse, c'est une luxation. Mais tout est réparé par les soins du bon Martel. Éveline ne souffre presque plus ; elle n'a aucun autre mal ; c'est de l'ennui pour elle, parce qu'il faudra du repos, mais vous ne devez prendre aucune inquiétude. Croyez-en celle qui ne vous a jamais menti. »

Olympe avait écrit avec effusion cette dernière phrase, partie de son cœur et de sa conscience. Et puis, tout en cachetant sa lettre, elle avait été épouvantée à l'idée que bientôt, pour complaire à Éveline, il lui faudrait mentir beaucoup pour la première fois de sa vie.

Dutertre, plus rassuré par la lettre d'Olympe que par celle d'Éveline, partit cependant à l'instant même pour son château. Il trouva Éveline aussi bien oue possible après les émotions et les souffrances qu'elle avait endurées. Il était venu vite, sans faire aucune question à Crésus, ne voulant s'en rapporter qu'au témoignage de sa femme. Benjamine, qui avait couru au-devant de lui , avait succinctement raconté l'histoire inventée par Olympe et à laquelle l'enfant ajoutait une foi entière. Cette nistoire était si simple et si vraisemblable, que Duienre n'insista pas sur les détails. Soit par oubli , soit par un de ses profonds instincts de délicate prudence qui couvaient dans l'âme dévouée de Benjamine, elle n'avait parlé ni de Thierray, ni de M. de Saulges.

— C'est maman, avait-sUe dit simplement, quiatrouvé ma pauvre petite sœur dans les rochers du parc.

Si bien que Dutertre embrassa sa fille et sa femme sans leur faire ces questions oiseuses qui ne réparent pas les

accidents. 11 s'occupa seulement d'interroger le médecin et le chirurgien, qui répondirent de la malade. Dutertre, à qui la crainte du tétanos se présenta, demanda si la chute avait été faite de haut, avec violence et dans des circonstances effrayantes. Éveline se hâta de répondre qu'elle n'était tombée que de sa hauteur et que son pied avait porté à faux.

Dutertre, aussi tranquille que possible, descendit pour dîner avec Nathalie et les deux Esculapes campagnards, qui étaient des amis fidèles de la maison et des hommes instruits, surtout Blondeau le médecin. Ils le quittèrent au dessert pour voir leur malade et faire quelques courses avant la nuit, car Dutertre leur avait fait promettre de coucher au château, dans la crainte d'un accident imprévu dans l'état de sa fille.

Nathalie n'avait qu'un instant pour se venger d'Olympe, pendant que son père prenait son café. Elle mit le temps à profit.

— Vous a-t-on dit, au milieu de tout cela, dit-elle, que le barbare et fantastique Thierray était enfin revenu?

— Ah! dit Dutertre, tant mieux! Éveline l'a-t-elle su?

— Elle l'a même vu , car c'est lui qui a aidé à la rapporter du parc sur un brancard avec l'autre.

L'autre ne frappa point Dutertre. 11 ne pensait qu'à Éveline.

— Eh bien, dit-il, lorsqu'il l'a vue ainsi, cette pauvre enfant, a-t-il montré de l'émotion, de l'attachement? Étais-tu présente ?

— Oui, mon père; M. Thierray a été aussi désespéré qu'il convenait à votre futur gendre de l'être.

— Et cela a consolé un peu Éveline, je suppose? Saiton maintenant pourquoi il est resté toute une semaine sans venir nous voir ?

— Non, pas précisément. Moi, je suppose que c'est la présence de son ami à Mont-Revêche qui l'aura retenu.

— Quel ami? dit Dutertre, à qui passa un frisson dans les veines.

— Eh bien , M. de Saulges , répondit Nathalie d'un ton d'indifférence.

— Il est à Mont-Revêche? demanda Dutertre en s'efforçant de montrer le même calme.

— Sans doute, puisqu'il est venu ici ce matin.

— Ici?

— Est-ce qu'Olympe ne vous a pas dit qu'ils étaient rentrés ensemble ? C'est singulier !

— Qui, ensemble? M. de Saulges avec Thierray?

— Vraiment, vos questions m'étonnent, mon père, et me font craindre d'avoir dit quelque sottise. Que votre femme est une personne singulière avec ses cachotteries! Puis-je deviner qu'elle vous fait mystère des choses les plus simples?

— Ma femme ne me fait mystère de rien, Nathalie, dit Dutertre avec fermeté, et, moi, je ne lui fais même pas de questions.

— Ah ! fit Nathalie avec nonchalance. Peut-être avezvous raison, mon père.

Et elle sortit brusquement : le coup était porté. Un trouble mortel s'empara de Dutertre; ses genoux tremblaient. 11 ne se sentit pas la force de monter à la chambre d'Éveline, où était Olympe, et il attendit que les médecins fussent redescendus.

MONT-REVÈGIIE.

— Elle va à merveille, cette chère petite, dit le vieux Martel, le chirurgien, qui nvait vn naître Éveline. Je vous assure que vous pouvez vous tenir en repos et me laisser aller coucher chez moi. Blondeau vous reste. Si la ligature venait à se déranger, chose impossible, vous m'enverriez chercher; c'est si près d'ici, le hameau de Puy-Verdon!

Martel se dérangeait didicilement de ses habitudes. Blondeau assura que sa présence n'était pas urgente et promit de rester. Dutertre donna la clef des champs au vieux praticien, qui se chargea de passer chez les malades de son confi ère. 319

— D'ailleurs, dit Martel en s'en allant, vous avez ici le meilleur des médecins : c'est \olre femme! Savez-vous qu'elle nous fait concurrence? Elle avait fait à Éveline un premierpansement admirable. Vraiment les femmes d'esprit excellent dans tout et font tout ce qu'elles veulent. l'ai vu, dans les chaumières des pauvres gens, des merveilles de prévision et d'intelligence qu'elle avait faites en attenclant ma visite.

— Oui, dit Dutertre, quoique d'une santé assez délicate elle-même, elle s'occupe beaucoup de la santé des autres.

El, entraîné par une aveugle fatalité à chercher le mol de l'énigme de Nathalie, il ajouta :

— Elle sort quelquefois avec le jour pour porter assistance aux pauvres.

— Parbleu I reprit Martel, elle était levée ce matin plus tôt que moi; car, quand j'ai fait ma tournée dans le village, elle y avait déjà passé.

— Ah! elle est sortie ce matin? dit Dutertre rusant malgré lui et jouant l'indifférence.

— Bon ! dit Martel très-innocemment ; quand elle a trouvé ce matin Éveline dans le parc sur les neuf heures, elle avait déjà fait sa grande tournée, elle! Oh! c'est un grand cœur que madame Dutertre ! Tout pour les autres, rien pour elle-même! Mais, si je vous parlais d'elle, je ne m'en irais pas. Bonsoir.

Et Martel s'en alla , laissant Dutertre rongé d'une funeste curiosité.

— Votre femme est une sainte ! dit à son tour Blondeau. Mais elle ne se ménage pas assez. Elle est délicate et se fatigue au delà de ses forces.

— Oui, n'est-ce pas? dit vivement Dutertre. Je suis sûr qu'elle est exténuée aujourd'hui ! Sortie depuis la pointe du jour! Où a-t-elle été, ce malin?

— Je n'en sais rien, répondit Blondeau, qui remarqua le trouble de Dutertre avec une grande surprise.

— Elle a été à Monl-Revêche , dit Nathalie, qui était rentrée à pas de loup et qui fit semblant de venir chercher sa broderie sur la table.

Dutertre reçut ce coup avec impassibilité, comme s'il s'y fût attendu.

— Ah! dit-il, est-ce que la pauvre vieille Manette serait malade? Ma femme a beaucoup de bontés pour elle : c'est une honnête créature.

— Je crois que mademoiselle Nathalie se trompe, dit Blondeau, qui, sans comprendre, voyait un drame domestique se dérouler sous ses yeux. 11 connaissait Nathalie, il était pénétrant. Il sentait sa propre intervention nécessaire, sans trop savoir encore sur quel point elle devait porter. — Je ne pense pas que madame Dutertre ait eu occasion d'aller ces jours-ci à Mont-Revèche , ajoula-t-il en voyant que son doute soulageait Dutertre.

— Moi, je sais qu'elle y a été, reprit l'impitoyable Nathalie. Quel mal y aurait-il ? Probablement, il y avait des malades. Si ce n'est pas la vieille Manette, ce pouvait être le vieux Gervais.

— Comment le sauriez-vous donc? dit Dutertre perdant ses forces. Est-ce que vous auriez des espions dans la campagne?

Et il essaya un sourire d'enjouement qui fut plein d'amertume.

— Eh! mon Dieu! la cimpagne est s^mée d'espions tout aussi peu curieux, tout aussi peu médisants que moi, dit Nathalie d'un ton léger. Un de vos nouveaux fermiers de Monl-Revêche, puisque la ferme vous appartient à présent, mon père, est venu tantôt pour nous offrir un cadeau de gibier, que j'ai dû recevoir, ma belle-mère étant occupée auprès d'Éveline. Ce bonhomme m'a demandé naïvement si c'était moi qui avais été ce matin à Monl- Revêche, parce qu'il avait vu la calèche blanche à stores bleus monter la côte cl entrer dans le castcl , conduite par M. de Saulges sur le siège. Cela vous prouve que les paysans n'entendent pas malice aux relations et aux démarches des gens dont ils ne comprennent pas les usages. Or, comme, moi, je ne suis pas médecin et que je ne vais pas à Monl-Revêche ; comme Olympe a eu soin de faire dire ici à sept heures, en renvoyant Crésus, qu'elle parlait du village du Puy-Verdon avec M. de Saulges pour voir des malades ; comme elle e.st rentrée dans cette même calèche à neuf heures avec M. de Saulges, je trouve tout naturel qu'elle ait été chez lui, avec lui, pour soigner son pauvre monde.

— A la bonne heure! dit Dutertre du ton d'un homme condamné à la torture , qui, à force de souffrir, ne sent plus la souffrance ; — c'est que les vieux serviteurs de la chanoinesse sont malades!

— Dangereusement, à coup sûr, dit Blondeau , qui ne savait plus que dire. J'irai les voir demain matin.

— Olympe ne vous a point parlé d'eux! dit Nathalie, qui sentait que la présence d'un tiers empêcherait son père de lui imposer silence.

— Si fait, dit Blondeau, je crois qu'elle m'a dit quelque chose comme cela. Mais j'étais si troublé de l'accident d'Éveline...

— Sans doute, sans doute! dit Dutertre en se levant avec effort du fauteuil sur lequel il s'était affaissé comme un paralytique. Allons donc lavoir, celte pauvre Éveline. Nous l'oublions pour parler de choses oiseuses.

11 monta chez sa fille, suivi de Blondeau. Grondette vint à sa rencontre.

— N'entrez pas, monsieur, lui dit-ell(\ Ma diablesse dort, elle dort très-bien ; et, tenez, la petite aussi fait son somme, ajoula-t-elle en entre-bâillanl la porte et en montrant Caroline assise et assoupie au coin du lit de sa sœur.

— Est-ce que cette enfant va veiller? dit Dutertre.

— Non, non, monsieur, c'est Madame qui veut veiller. Elle a été prendre sa coiffe et sa robe de chambre pour passer la nuit ; elle renverra la petite sitôt qu'elle reviendra. Moi, je reslei'ai là aussi, soyez tranquille.

— Non pas, Grondette; mettez îjn lit de -sangle pour vous dans cette pièce, afin qu'on puisse vous appeler au besoin. C'est moi qui veillerai ma fille.

— Vous ferez bien, dit Blondeau; madame Dutertre n'est pas de force à passer les nuits, ne le souffrez pas.

MONT-REVfiClIE.

Blondeau, en apprenant d'Amédée qu'il avait révélée son oncle la maladie nerveuse d'Olympe, s'en était expliqué avec Dutcrtre. Blondeau n'avait jamais cru Olympe dangereusement malade, surtout depuis les quelques jours oii, la méchanceté de Nathalie s'étant engourdie, madame Dutertre avait paru subitement refleurir. Il avait passé ensuite quelques autres jours sans la voir. Au milieu de l'accident d'Éveline, il n'avait pas été surpris do la voir pâle et bouleversée. Mais il crut devoir réveiller les inquiétudes de Dutertre, car il pressentait un orage inouï dans les fastes de cette union jusque-là si paisible et si tendre. 11 se confirma dans cette opinion en notant le silence de Dutertre, qui, à l'ordinaire, l'accablait de questions sur ce sujet, et qui parut à peine l'avoir entendu.

Dutertre descendit, traversa la maison et se rendit par l'intérieur à ses appartements. Blondeau ne voulut pas le suivre, mais il alla au jardin et marcha sur la pelouse à portée, non pas d'entendre une discussion conjugale, mais d'offrir secours et consolation au besoin. Il a dit depuis qu'il s'était senti ce soir-là oppressé d'un pressentiment étrange, tout à fait insolite dans son caractère calme et dans son esprit enjoué.

Blondeau n'était pas, d'ailleurs, complètement dépourvu de la curiosité qui atteint jusqu'aux plus sages natures dans la vie de province. 11 ruminait donc ce qu'il venait de voir et d'entendre.

— Comment diable, se disait-il, Dutertre, qui n'a jamais eu de sa femme l'ombre d'un sujet de jalousie, s'avise-tril, après huit ans de parfait amour, dont quatre ans de mariage modèle, d'être jaloux à ce point? Qu'estce que ça lui fait que sa femme soit conduite en voiture par M. de Saulges, quand il la laisse depuis deux ans dans une sorte de tête-à-tête avec Amédée et jouissant d'une liberté illimitée, privilège des honnêtes femmes incapables d'en abuser? Quel mal peut-on faire dans une voiture quand la femme est au fond et l'homme sur le siège ? Est-ce une manière commode pour causer? Mieux vaudrait se promener bras dessus bras dessous dans les bois, et même dans les allées de ce parc, qui sont beaucoup plus mystérieuses, à mon avis. Est-ce que, dans les promenades de famille, dans les chasses, dans les courses quelconques auxquelles on se livre aux vacances, Dutertre n'a pas vu dix fois sa femme accompagnée tantôt par l'un, tantôt par l'autre? Est-ce qu'elle ne pourrait pas, fort naturellement et fort innocemment, prendre dans sa voiture M. de Saulges ou M. Thierray, qui sont peut-être tous deux des gendres postulants, pour causer avec eux de quelque projet de mariage , ou , en effet , pour aller voir avec eux des indigents et des infirmes? Je trouve un peu singulier qu'elle ait été précisément pour cela à Mont- Bevêche en personne, au lieu de m'y envoyer. Mais, que diable! il y a quelque raison fort simple à cela, que la mauvaise pièce de Nathalie ne nous dit pas, et qui s'expliquera demain, comme s'expliquent toutes choses de ce monde quand on se donne la peine d'attendre pour juger. Madame Dutertre se croit protégée de tout soupçon par sa vertu même. Elle en a bien le droit, mais elle n'en a pas moins tort, à ce qu'il paraît, puisque dans sa propre maison elle trouve la malveillance et la calomnie. Allons, de tous les mariages que j'ai vus , le meilleur ne vaut pas grand'chose I

11 va sans dire que Blondeau était un vieux garçon.

Cependant Dutertre était entré dans la chambre de sa femme. Elle avait mis une robe de chambre grise et roulé ses magnifiques cheveux noirs sous une coiffe de batiste. Elle avait l'air d'une reli3;ieuse. Elle avait le calme, la douceur, l'expression chaste et grave d'une vierge d'Holbein. Elle priait, car Olympe, Italienne et catholique, n'avait jamais manqué aux pratiques de sa religion d'enfance, môme dans le temps où elle se destinait au théâtre. Dutertre respectait la simplicité de son cœur et ne la dérangeait jamais de ses prières. En ce moment, il les imputa presque à hypocrisie, et fut tenté de les interrompre. Il ne l'osa pas. On ne passe pas, en un instant, du respect sans bornes au doute et à la colère. Il attendit avec impatience qu'elle eût fini, en se promenant de long en large dans la chambre voisine, qui était la sienne.

Olympe entendit le bruit nerveux de ses pas, et comprit qu'il était agité. Elle se recueillit un instant pour élever son âme à Dieu une dernière fois, et alla vers lui.

— Est-ce que notre fille est plus mal? lui dit-elle avec effroi, en voyant son air sombre.

— 11 ne s'agit pas de ma fille, répondit Dutertre, il s'agit de moi. Olympe, je me sens très-mal, je souffre beaucoup. J'ai un chagrin mortel, j'ai résolu de vous le dire avec franchise, parce qu'il dépend peut-être de vous de faire cesser, d'un seul mot, cette angoisse, et, si vous m'aimez encore, vous n'hésiterez pas à me le dire.

— Si je vous aime encore? dit Olympe éperdue.

Elle ne put rien ajouter, il lui sembla que la foudre venait de tomber sur elle.

— Eh bien, oui ! ma femme, il me semble que vous ne m'aimez plus.

— Pour dire une telle parole pour la première fois, ô mon Dieu! il faut n'aimer plus soi-même! répondit Olympe, qui sentit comme une main glacée se poser sur ses épaules. Pourquoi me dites-vous cela? Que vous ai-je fait pour me tuer comme cela tout d'un coup?

Ce cri, parti des profondeurs de l'âme, fit frissonner Dutertre.

— Oui, c'est un rêve affreux que je fais! s'écria-t-il en lui prenant les mains. Délivre-moi de ce supplice; parle vite, réponds-moi. As-tu rencontré, ce matin, M. de Saulges chez tes malades ?

— Oui, mon ami, répondit Olympe étonnée, et ne pressentant pas la jalousie de son mari.

— Et tu es partie avec lui pour faire une longue promenade? m'a-t-on dit.

— Oui, mon ami, c'est vrai; ne vous l'ai-je pas dit moi-même ?

— Non. Je ne te l'ai pas demandé, dit Dutertre calmé par l'assurance de sa femme. Pourquoi donc cette promenade? Je n'en comprends ni le hasard, ni l'opportunité.

Olympe pensa que Dutertre n'était tourmenté que relativement à Éveline, qu'il pressentait la vérité et qu'il la blâmait d'aider à ce mystère. Il fallait qu'il fût bien irrité contre sa fille pour faire à sa feuime un si grand crime de son silence. Elle s'était engagée par serment à garder le secret d'Éveline. A sa grande surprise, elle voyait Dutertre hors de lui. Elle craignit pour la pauvre malade les suites de cette indignation, si elle confirmait par des aveux les soupçons de Dutertre. Elle se résolut à

MONT-REYÊCHE.

les détourner de son mieux. Dutertre , voyant qu'elle hésitait à répondre, réitéra sa question d'un ton plus froid et plus inquiet.

Je ne comprends pas l'importance de cette demande,

dit-elle; M. de Saulges, que je ne savais pas dans le pays, et qui vous cherchait, m'a-t-il dit, s'est adressé à moi pour me demander un service, pour me confier le soin d'assister une personne qui l'intéresse... Je l'ai prié de m'y conduire. Ce n'était pas bien loin, mais il m'a ramenée au pas par la traverse... Je crois qu'un des chevaux était boiteux, que je m'étais assoupie dans la voiture, et que M. de Saulges a un peu erré au hasard dans le parc, ce qui heureusement nous a fait rencontrer Éveline.

Olympe avait fait un grand effort pour articuler ces dernières phrases d'expédient. Elle n'eût éprouvé aucune gène à les dire pour repousser des insinuations malveillantes ou seulement curieuses contre sa belle-fille. Mais mentir à un père si juste et si tendre, à un époux si ardemment aimé, fut pour elle un supplice, et Dutertre n'y fut pas trompé.

— Vous, mentir! s'é"ria-t-il ; Olympe mentir! 0 mon Dieu! combien il faut aimer pour se transformer ainsi du jour au lendemain !

— Aimer! Je ne comprends plus, dit Olympe saisie de vertige. Non, sur mon saiutéternel, je ne comprends plus.

— Ni moi, dit Dutertre, que les accents vrais de sa femme frappaient toujours au cœur. Expliquez-moi donc, Olympe, expliquez-moi tout! Ne voyez-vous pas que je meurs à vous attendre ainsi?

— Comment expliquer ce que je n'entends pas moimême? reprit Olympe. Explique-toi le premier, mon ami, et je saurai le moyen de te calmer.

— Eh bien, dit Dutertre exaspéré, je vous ferai cette mortelle injure de vous interroger. Le ciel m'est témoin que j'ai tout fait pour m'y soustraire, et que c'est vous qui vous y abaissez de vous-même. Pourquoi avez-vous été, ce matin, à Mont-Revêche? Répondez : cette fois, je l'exige...

Olympe n'avait pu prévoir que son mari serait si vite informé des détails de cette malheureuse affaire. 11 n'y a rien de moins questionneur que la confiance absolue, et jamais Dutertre n'avait songé à demander compte à sa femme de l'emploi des heures qu'elle ne passait point auprès de lui. Combien d'autres fois elle avait passé la matinée dehors, soit seule, soit avec Caroline ou Amédée, sans qu'il songeât à faire d'autres questions que celle-ci : « Eh bien, mes enfants, comment vont vos pauvres? » Les courses n'avaient même pas toujours pour but de porter des soins charitables. C'étaient souvent de simples promenades, et plus d'une fois Olympe avait erré seule dans les bois, dont elle aimait l'aspect sauvage et les douces senteurs.

11 est vrai que, durant le temps que Dutertre passait auprès d'elle, c'était presque toujours avec lui qu'elle se promenait ; mais elle lui avait souvent écrit : « Ce matin, j'ai parcouru seule les endroits que tu préfères; quand je ne suis pas avec toi , je suis mieux avec ton souvenir qu'en toute autre compagnie. » Et Dutertre ne lui avait

jamais dit ni écrit : « Je ne veux pas, je n'aime pas que tu sortes seule. »

Ce matin-là, Dutertre ayant été forcément absent, elle n'avait pas fait entrer dans son plan la précision des explications qu'elle aurait à lui donner. Elle s'était flattée qu'un concours de circonstances fatales ne viendrait pas tout à point constater son entrée dans Mont-Revêche, que huit jours se passeraient avant que la nécessité de tout dire se présentât, et qu'avant ces huit jours Éveline et Thierray se seraient confessés, car elle ne voyait pas la nécessité de ce silence prolongé avec Dutertre, et elle ne s'était engagée envers Éveline à le garder que dans la crainte de provoquer en elle, par sa résistance, un de ces accès de fièvre mortelle qui suivent parfois les chutes violentes.

Si Dutertre n'eût été en proie à une jalousie terrible, dont Olympe n'admettait pas la pensée, il ne lui eût pas semblé si irrité contre Éveline, et contre elle par contrecoup. Comment pouvait-il l'être contre elle? Voilà ce qu'elle ne comprenait pas. Aussi resta-t-elle muette devant sa dernière interrogation, faite d'un Ion de juge et do maître, ne pensant pas qu'elle dût attirer un orage sur la tête de sa belle-fille, et trahir sa confiance pour s'épargner le blâme d'avoir voulu la sauver.

Elle resta donc pâle, interdite, terrifiée. Il lui semblait que, pour la traiter ainsi à propos de ce qu'elle avait fait, il fallait, ou que Nathalie eût imaginé quelque épouvantable calomnie impossible à prévoir ou à combattre, ou que Dutertre fût devenu fou.

Cette dernière idée s'empara d'elle presque complètement lorsqu'elle vit Dutertre, qui avait la main cachée dans sa poitrine, l'en retirer pleine de lambeaux ensanglantés de sa chemise. Elle fit un cri et s'élança vers lui pour le couvrir de larmes et de baisers, sans s'inquiéter s'il n'allait pas la tuer dans un accès de démence furieuse.

11 la repoussa avec indignation, croyant voir dans cet élan l'épouvante et la supplication d'une femme coupable. Olympe voulait lui parler, lui jurer qu'Éveline était innocente, que, dans tous les cas, Thierray était bien résolu à l'épouser. Devant cette rage et ce désespoir de son mari, elle ne songeait plus à garder le secret d'Éveline, mais à soulager l'infortuné père de famille de ses craintes pour l'avenir ou le passé.

Elle fit de vains efforts : la parole vint mourir sur ses lèvres. Elle était redevenue trop malade depuis quelques jours, elle avait trop souffert dans cette dernière journée pour surmonter tant d'émotion et de fatigue. Elle n'avait jamais vu son mari irrité contre elle. Il lui sembla que des tenailles lui comprimaient le gosier; elle se débattit, fit entendre des sons inarticulés, et, ne pouvant pas mémo crier, elle tomba brisée sur un fauteuil.

— Remettez-vous, Olympe, dit Dutertre, qui , de son côté, ne parlait pas sans un violent effort, tant il éprouvait le besoin de rugir de douleur. Je ne vous ferai jamais ni menaces ni reproches. Tout ceci est la faute de ma confiance insensée, de mon optimisme aveugle. Je vous devais plus de surveillance et de protection. Que voulezvous! je vous croyais la force des anges! je vous croyais plus qu'une femme! Allons! rassurez-vous, vous dis-je. Je n'oublierai pas les devoirs qui me lient envers vous. Je sauverai à tout prix l'honneur de ma famille et ferai

MONT-REVÉCIIE.

respecter le vôtre, comptez-y! Vous serez toujours ma femme et ma fille. Mais, oh! mon Dieu, vous n'êtes plus Olympe, vous n'êtes plus ma sainte, ma divinité, mon souverain bien!... Vous avez subi quelque violence morale, je ne sais quelle inexplicable fascination ! Vous en serez vengée, et, après cela, comptez sur votre ami, qui ne vous livrera point à la risée publique et qui vous pardonnera ces huit jours de torture et cet avenir de désespoir, à cause des huit années de suprême bonheur que vous m'avez donnée.

Olympe entendit ces paroles sans les comprendre. Elle avait le regard fijsfe, la bouche contractée, les mains roidies sur les bras de son fauteuil. Pour qui ne devinait pas e coup mortel qu'elle venait de recevoir, son attitude pouvait sembler celle de la culpabilité consternée.

Dutertre ne put teaûr davantage à cet épouvantable silence, qui lui arrachait son dernier espoir. Jusque-là, sa femme pouvait lui paraître légère ou entraînée; mais il ne suffit pas de quelques heures pour vaincre la vertu d'une femme longtemps pure, et Dutertre pensait que, si Olympe avait laissé son cœur ou son imagination à Mont- Revéche, elle était du moins rentrée avec son honneur à Puy-Verdon. En la voyant muette et comme terrassée sous le poids de sa faute, il perdit sa dernière illusion et s'enfuit au fond du jardin pour y étouffer son désespoir, sa fureur et sa honte.

Au bout d'un quart d'heure, il rentra dans le boudoir, passa dans son cabinet, y resta quelques instants sans approcher de l'appartement d'Olympe et sortit de nouveau par le jardin. En ce moment, Dutertre était fou.

Blondeau, qui le guettait et qui avait commenté sa première sortie et sa rentrée, l'arrêta sur le perron de la tourelle et lui dit avec décision :

— Qu'y a-t-il, monsieur Dutertre? Vous me cherchez', sans doute? Vous paraissez inquiet : votre femme est souffrante ?

— Quelle femme? Je n'ai plus de femme! répondit Dutertre avec égarement.

— Malheureux ! s'écria Blondeau, qui crut à un drame encore plus tragique. Vous qui n'avez jamais fait que le bien! Eh bien, fuyez, fuyez, sauvez-vous! que je ne sois pas forcé de vous livrer au châtiment!

— Est-ce que vous croyez qu'elle en mourra? dit Dutertre avec un affreux sourire. Oh! que non, docteur, les femmes ne meurent pas pour si peu.

— Où allez-vous? dit Blondeau, qui, en le saisissant, avait senti la crosse des pistolets qu'il cachait sous son manteau.

— Oîi je vais, mon pauvre docteur? répondit Dutertre, qui semblait sortir d'un rêve pour retomber dans un autre. Je vais regarder les étoiles et respirer un peu dehors. Ayez soin de ma pauvre Éveline, entendez- vous? Je reviendrai bientôt.

Blondeau, pensant qu'il avait des projets de suicide, allait le retenir encore, lorsqu'il lui sembla entendre un gémissement partir de la chambre d'Olympe. Dominé par une préoccupation sinistre, il lâcha Dutertre et monta précipitamment l'escalier. Blondeau s'était trompé. Olympe était toujours muette, assise dans son fauteuil, immobile et froide comme une statue. Au premier moment, le médecin la crut morte. Comme elle ne présentait aucune trace de violence, non plus que l'appartement où elle se

trouvait, il se rassura, constata une situation nerveuse cataleptique et redescendit vivement pour appeler Dutertre; mais il ne le trouva plus ni dans la maison, ni dans le jardin. 11 appela la femme de chambre d'Olympe, lui défendit de jeter l'alarme, à cause d'Éveline, qui avait besoin de la plus complète tranquillité d'esprit, et s'occupa activement de ramener Olympe au sentiment de la vie. Elle se ranima, mais sans paraître comprendre ce qui lui était arrivé; sa femme de chambre put la faire coucher, car elle s'aida elle-même machinalement, et, quand Blondeau rentra, il essaya de l'interroger; mais Olympe, portant la main à son cou et à son front, lui indiqua ainsi que la voix ne lui était pas revenue et que ses idées étaient confuses.

Nathalie, qui, de sa fenêtre, observait le mouvement précipité des lumières dans l'appartement d'Olympe, pressentit quelque événement et vint doucement écouter dans le boudoir. Elle n'y fut pas longtemps sans rencontrer Blondeau, qui allait et venait avec inquiétude.

— Qu'y a-t-il donc? lui dit-elle un peu effrayée. Mon père serait-il malade?

— Votre père, dit brutalement Blondeau, qui vit dans Nathalie l'assassin du bonheur domestique , vous ne savez pas où il est? Eh bien, ni moi non plus ; cherchezle, car, à l'heure qu'il est, il se fait peut-être sauter la tête.

— C'est horrible! s'écria Nathalie, c'est atroce, ce que vous dites là !

— Bah ! dit Blondeau , est-ce que cela vous émeut? Est-ce que vous n'avez pas fait votre possible pour que cela arrivât?

— Grand Dieu! reprit Nathalie en proie à une terreur affreuse, mais n'oubliant pas sa haine, c'est cette odieuse femme qui le tue et qui m'accuse!

— Cette odieuse femme, dit Blondeau, ne vous pèsera pas longtemps, au train dont vous menez sa vie!

— Blondeau, dit Nathalie exaspérée, vous êtes un misérable! le confident de ses intrigues peut-être! Mais je vous méprise tous deux. Où est mon père? Cela seul m'intéresse.

— Vous avez réussi à rendre votre père absurde et méchant pendant une heure, dit Blondeau en haussant les épaules devant les accusations de Nathalie. Cherchezle, vous dis-je, et tâchez de le détromper. C'est tout ce que vous avez à faire, si vous en êtes capable.

Nathalie épouvantée allait sortir, lorsque Crésus arriva.

— Que voulez-vous? lui demanda Blondeau du ton de brusque autorité que prend à bon droit le médecin dans les orages de famille.

— Je venais parler à Madame, de la part de Monsieur, dit Crésus.

— Dites-moi ce que vous veniez lui dire, reprit Blondeau avec un redoublement d'autorité, devant lequel le groom obéit instinctivement.

— Monsieur vient de monter à cheval, dit-il; il n'a jamais voulu que je le suive. 11 m'a donné ça pour Madame.

11 montrait un billet qu'il hésitait à remettre à Blondeau , Dutertre lui ayant préalablement ordonné de le remettre à Olympe elle-même; mais Blondeau prit le billet, l'ouvrit sans façon, l'approcha d'une bougie et lut tout bas :

MOM-REVÈCHE.

« Olympe, vous pouvez reposer tranquillement cette nuit, ne vous rendez pas malade. Je vous reverrai demain matin. »

— C'est bien, dit-il à Crésus, vous pouvez aller vous coucher.

Crésus sortit.

— Qu'y a-t-il dans ce billet? dit Nathalie. Je veux le savoir.

— Il y a, répondit Blond''au, que vous pouvez aller vous coucher aussi; vous avez fait assez de mal pour aujourd'hui.

— Mon père n'est pas en danger?

— En danger? dit Blondeau. On est toujours en danger, quand on va se battre aup.istolet, el je jurerais que M. Dutertre est à cette heure-ci sur la route de Mont-Revêche.

— Il va se battre avec M. de Saulges! s'écria Nathalie; comme cela, tout d'un coup, sans rien éclaircir, sur un doute qui ne fait que d'entrer dans son esprit ! Mais quelle atroce passion a-l-il donc pour cette femme?

— 11 a la passion de l'amour, comme vous avez celle de la haine.

— Mon Dieu, mon Dieu, que faire? dit Nathalie en se tordant les bras, sourde qu'elle était devenue aux injures de Blondeau.

— Il n'y a rien à faire, dit cehii-ci, qu'à vous retirer chez vous et à passer une mauvaise nuit que vous n'aurez pas volée. Ah! si fait, attendez... Mais cela ne vous regarde pas.

11 alla donner quelques ordres et revint. Il trouva Nathalie qui montait l'escalier d'Olympe. Il la saisit par le bras et la fit redescendre avec autorité.

— Non, lui dit-il, les malades me sont confiées, et vous n'irez pas me tuer celle-là. J'en réponds devant Dieu. Si vous voulez absolument tuer quelqu'un, jetez l'alarme dans la maison, réveillez Éveline en sursaut, dites-lui ce qui se passe, elle aura un accès de fièvre cérébrale, et dans trente-six heures elle S'.'ra morte.

Blondeau ne savait pas toute la profondeur du caractère de Nathalie; il la savait bilieuse, jalouse de son père et médisante en général. Il regardait comme un devoir de sa position d'ami et de médecin de la famille de lui donner une rude leçon, pensant qu'il la corrigerait, ou que, du moins, il arrêterait pendant quelques jours l'effet des paroles empoisonnées qui portaient le désordre physique et moral dans la famille.

C'était raisonner logiquement. Nathalie, qui eût lutté contre une critique plus ménagée et plus douce de formes, fut écrasée par cette brutalité paternelle. 11 est des caractères que la douceur rend ingrats, que la patience irrite, et qui céderaient à la rigueur. II faut le dire et le croire à l'honneur de la vertu liumaine: la méchanceté ne donne pas de force véritable.

Si Dulertrc ont procédé comme Blondeau, Nathalie, sans être [dus tendre, eût été plus inoffensive. Elle se sentit brisée par cette parole rude, par ce mépris, dans la bouche d'un homme vieux, laid, et de manières assez communes, qu'elle avait toujours regardé comme un subalterne et qui la mettait sans façon sous sespieds. Elle se trouva complètement humiliée pour la première fois de sa vie, et tout aussitôt, non par une anomalie, mais par une conséquence de son caractère arrogant et de son esprit faible, elle s'humilia.

— Blondeau, mon cher Blondeau, s'écria-t-elK en fondant en larmes, c'est vous qui tuez ici, et c'est moi qui suis immolée 1 je l'ai mérité peut-être, mais ayez pitié de moi ! Dites-moi ce qu'il faut faire pour ramener mon pauvre père , pour l'empêcher de se battre ou de se suicider, car vous m'avez mis des terreurs atroces dans le cerveau, et je crois que je deviens folle.

— Si je savais ce qu'il faut faire, dit Blondeau avec plus de douceur, quelque malade que soit sa femme, je ne serais pas ici. Mais, quelle que soit l'intention de votre père, vous le connaissez aussi bien que moi, vous savez qu'aucune force humaine ne peut combattre, en de certains moments, l'énergie de sa volonté. S'il veut se tuer, il s'y prendra de telle façon, que personne ne saura où le joindre et que personne peut-être ne pourra jamais constater son genre de mort. S'il veut se battre... ma foi! je n'ai jamais vu qu'on pût empêcher un homme de cœur de se battre quand il croit devoir le faire. Pourtant, d'après son billet, j'espère qu'il n'est plus question de tout cela, et que, s'il en a eu la pensée, un quart d'heure de solitude et de réflexion dissipera ces fumées. Il promet de revenir demain matin , et Dutertre n'a jamais rien promis qu'il n'ait tenu. Il est monté à cheval, c'est très-bon; il n'est guère de transport qu'une demi-heure de trot par une nuit froide n'ait forcément calmé. Il y regardera à deux fois, d'ailleurs, avant de faire une esclandre qui transformerait une chose très -indifférente en une rumeur publique. Calmez-vous donc un peu, et repentez-vous beaucoup, mon enfant. Vous êtes mauvaise, vous abusez de votre esprit, vous êtes jalouse de votre belle-mère, et, en croyant la faire souffrir seule, vous tuez votre père à coups d'épingle. II est temps de changer de système , sf vous ne voulez êtrehaïe de tout le monde, et rester vieille fille en dépit de vos vers et de vos écus. On vous gâte ici, on ménage votre amour-propre; mais, moi, je vous dis que vous ne plaisez à personne , et que tout le monde a peur de vous, excepté moi qui vous ai vue naître et qui me moque de vos malices. Ainsi donc, rentrez en vousmême, changez ; et, dans votre intérêt, si vous ne pouvez pas être bonne, tâchez au moins d'agir comme si vous l'étiez ; ça viendra peut-être par la crainte du monde et par l'habitude; autrement... souvenez-vous de ce que je vous dis!... Le mal que vous ferez retombera sur votre tête, et moi qui vous aime et vous plains encore, à cause de vos parents, je deviendrai votre ennemi implacable et ferai hautement connaître le serpent qui mord ici tout le monde.

Nathalie, atterrée, sentit profondément, sinon par la conscience, du moins par la peur, la force des raisonnements et des menaces de Blondeau. Elle courba la tête en silence, et il la laissa pour remonter auprès d'Olympe.

Elle était toujours dans le même état, frappée d'une contraction nerveuse qui produisait le mutisme : le battement de son pouls était à peine sensible, celui du coeur était insensible tout à fait. Elle avait les yeux ouverts, fixes, et paraissait réfléchir avec effort. Blondeau lui demanda à quoi elle pensait; elle fit signe qu'elle n'en savait rien. Il lui demanda si elle était inquiète de quelque chagrin arrivé à son mari. San sourcil se fronça légèrement, et elle regarda Blondeau avec une sorte d'effroi vague.

— Vous souvenez -vous de quelque chose de semblable? lui dit-il.

MONT-REYÉCHE

— Elle fit signe que non.

— Vous comprenez bien et vous entendez bien ce que je vous dis?

- Oui, dit-elle avec la tête.

— Vos yeux voient bien? Pouvez-vous lire une lettre? Elle étendit la main pour la recevoir. Elle lut ce que

Dutertre lui écrivait, sourit et fit signe qu'elle allait essayer de dormir. Blondeau lui administra une nouvelle potion, mais elle ne dormit point.

Nathalie entra sans bruit, sur la pointe du pied. Blondeau lui fit signe impérativement de s'élojgner. Elle joignit les mains d'un air suppliant, et s'arrêta avec soumission derrière le lit, d'où Olympe ne pouvait la voir.

ondeau fut touché du repentir de Nathalie, et, comme toutes les bonnes gens en pareil cas, un peu fier de l'avoir produit.

— Pensez-vous, dit-il à Olympe, avoir à vous plaindre de quelqu'un autour devons, que vous semblez plongée dans la mélancolie?

Olympe fit signe que non.

— Nathalie est venue demander souvent de vos nouvelles ; ne voudriez-vous pas lui serrer la main avant de vous endormir?

Olympe étendit sa main décolorée, comme pour recevoir celle de son ennemie.

Nathalie s'élança vers elle, tomba à genoux près de son lit et couvrit de baisers et de larmes cette main qu'elle ne touchait jamais que du bout du doigt avec une impitoyable affectation. Elle était si effrayée delà pâleur et du mufAsme d'Olympe, qu'elle sentait qu'elle l'avait tuée, et la teneur du châtiment moral la pliait enfin comme un criminel qui baise le crucifix au pied de l'échafaud.

Olympe parut étonnée de cette effusion et la regarda quelques instants comme pour recueillir ses idées. Puis, des larmes vinrent à ses yeux, elle attira Nathalie vers elle, lui donna un long et maternel baiser au front, se laissa retomber sur son oreiller et s'assoupit enfin avec un divin sourire sur les lèvres. La pauvre femme croyait avoir rêvé toutes les douleurs de sa vie, et toutes les images effrayantes qui fiottaient depuis une heure dans son cerveau s'évanouissaient comme des chimères.

Pendant que ces choses se passaient à Puy-Verdon, Dutertre, comme l'avait très-bien auguré Blondeau, courait sur le chemin de Mont-Revêche. La nuit était fraîche; la lune, pleine et brillante, éclairait tous les objets distinctement. Duterire montait un grand et vigoureux cheval noir dont le trot allongé dévorait l'espace. A mi-chemin de Mont-Revêche, dans une clairière marquée d'une croix, il se trouva face à face avec un cavalier qui venait comme à sa rencontre, aussi rapide que lui, et monté sur un beau cheval gris pommelé. C'était Flavien de Saulges. *

Les deux chevaux, qui se connaissaient probablement de longue date, s'étaient salués de loin par un hennissement sonore, et, en même temps que leurs cavaliers s'abordèrent avec une résolution froide et défiante, ces animaux intelligents allongèrent leurs cous et se touchèrent de leurs naseaux fumants, comme pour se donner un baiser fraternel.

— J'allais vous trouver, monsieur, dit Dutertre parlant le premier; j'ai affaire à vous.

— Je venais vous trouver aussi, répondit Flavien, et je suis charme de vous épargner la moitié du chemin.

— 1-ii bien, monsieur, reprit Dutertre, l'explication ne sera pas longue, car vous savez ce qui m'amène?

— Parfaitement, monsieur, répliqua Flavien, et me voici complètement à vos ordres.

Flavien était venu dans des intentions beaucoup plus conciliantes que ne le promettait ce début. Mais, à l'attitude irritée et à l'accent de provocation glaciale de Dutertre, il sentit tout le feu de son sang et tout l'orgueil de sa race se réveiller, et couper court à toute réflexion.

La place n'était pas mal choisie par le hasard pour un duel. Dutertre était armé pour deux, et la lune fit briller la crosse des pistolets qui garnissaient les fontes de sa selle. Il passa une jambe pour descendre de cheval. Flavien, copiant tous ses mouvements avec une méthodique exactitude, passa la jambe aussi. [11 s'en voulait à lui-même do se trouver engagé dans une affaire contre laquelle sa conscience s'était révoltée d'avance.

— Mais, puisque Dutertre le prend ainsi, pensait-il, il n'y a pas moyen de s'entendre. Allons, les explications que je dois à l'honneur de la femme viendront après... pourvu que je ne tue pas!

Et cette dernière idée causa à Flavien un sentiment d'effroi et de remords, qui se traduisit en lui par une forte disposition à la colère. Heureusement, Thierray ne s'était fié ni à la diplomatie, ni h la patience de Flavien. 11 avait envoyé louer des chevaux à la ferme et il arrivait. Au moment où les deux adversaires allaient attacher leurs montures à la base de la croix de bois qui marquait le centre de la clairière, deux cavaliers débouchaient d'un sentier ombragé, que l'un avait indiqué à l'autre comme abrégeant la distance et permettant de regagner l'avance prise par M. de Saulges. C'était Thierray suivi de Forget.

— Vous avez amené vos témoins? dit Dutertre d'un Ion d'ironie à Flavien. C'est fort bien ; moi, je n'en ai pas, et n'en ai pas besoin.

— Monsieur, répondit Flavien, vous accepterez probablement pour vous M. Thierray, qui est notre ami commun, et, moi, je me contenterai de mon domestique, qui est un fort honnête homme.

— En sommes-nous déjà là? dit Thierray, qui, en descendant de cheval, entendit ces dernières paroles. Vous ferez, messieurs, ce que vous voudrez quand j'aurai eu une explication nette et loyale avec M. Dutertre. Mais je suis intéressé dans cette même affaire pour mon propre compte, et je réclame une explication préalable, je la réclame au nom de l'honneur. Forget, ajouta-t-ilen élevant la voix, prenez tous ces chevaux, et éloignez-vous.

Forget sortit de la clairière, attacha aux branches les deux paisibles animaux de la ferme et tint en main les deux autres. Crésus, à sa place, eût fait de son mieux pour écouter; Forget s'arrangea de manière à ne pas entendre.

Dutertre attendit avec un calme apparent que Flavien repoussât le premier la pensée d'une explication ; mais, voyant qu'il gardait le silence, il prit la parole.

— Voici la seconde fois, monsieur Thierray, dit-il, que, fort mal à propos selon moi, vous cherchez à vous im-

MONT-REVÉGHE

miscer dans une affaire où votre rôle devrait être purement passif. Faites-moi grâce d'explications qui ne peuvent être qu'irritantes pour moi; je n'ai nul besoin, nulle intention d'exposer ici mes griefs, et je n'admets pas qu'on les discute. Je vois que M. de Saulges tient à avoir des témoins, j'accepte les siens, je refuse d'en prendre pour moi, et je suis résolu, s'il veut retarder l'affaire et m'exposer pour la règle à de honteuses confidences devant des arbitres, à le forcer à se battre séance tenante.

— Ma foi! monsieur, vous n'aurez pas cette peine, dit Flavien en frappant du poing sur le bloc de rocher qui soutenait la croix; Dieu m'est témoin qu'en venant ici j'avais presque la résolution d'éviter l'affaire ; mais, à présent, grâce à vous, je meurs d'envie qu'elle ait lieu au plus vite. C'est assez, Thierray, Monsieur est pressé. Nous causerons après, si nous pouvons !

— Quand l'un de vous sera mort ou mourant, il sera trop tard, reprit Thierray avec fermeté. Je sais très-bien que, si c'est M. de Saulges, M. Dutertre sera vengé, et que son adversaire payera de bonne grâce la dette du sang pour une simple mauvaise pensée. Mais , si c'est M. Dutertre qui succombe, il mourra avec un blasphème sur la conscience et une calomnie sur les lèvres, dont madame Dutertre portera la peine et subira l'outrage tout le reste de sa vie. Je ne souffrirai donc pas, dusséje avoir affaire à vous deux, qu'un duel ait lieu entre vous avant que l'honneur de madame Dutertre soit sorti pur de cette affaire.

— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous ! s'écria Dutertre avec impétuosité; je ne souffrirai pas, moi, que le nom de ma femme soit prononcé ici une troisième fois.

— Libre à vous, monsieur, d'interdire cet honneur à votre adversaire; mais ce nom n'est point souillé en passant par mes lèvres. Flavien, éloignez-vous ; je l'exige. Dans dix minutes, vous serez aux ordres de Monsieur, et moi aux vôtres à tous deux. Avant tout, donnez-moi la lettre que vous avez sur vous; si M. Dutertre ne veut pas la lire , il faut au moins qu'elle soit trouvée sur sa poitrine en cas de mort, car c'est la justification éclatante que personne au monde , pas même un mari aveuglé par la jalousie, n'a le droit de refuser à une femme respectable.

— Vous avez raison, dit Flavien oppressé et luttant de toute sa loyauté contre son propre emportement. Dussé-je subir l'outrage de cet homme, je dois réparer le mal que j'ai causé ! — Allons, insultez-moi ! dit-il à Dutertre d'une voix étouffée par la violence qu'il se faisait à lui-même; dites-moi que j'hésite et recule : ce sera un châtiment beaucoup plus affreux que la mort! — Thierray, ajoutat-il en s'éloignant par un effort désespéré, si tu n'es pas content de moi aujourd'hui, je ne sais pas de quoi tu le seras jamais!

Il y avait trop de rage et de douleur vraies dans l'accent de Flavien pour que Dutertre, qui se connaissait en bravoure, put attribuer sa conduite à de lâches motifs.

Il prit en silence la lettre que lui présentait Thierray.

— - Vous devez, je crois, la lire, monsieur, dit Thierray d'un ton ferme et respectueux à la fois. Elle ne justifie pas mon ami, elle l'accuse au contraire davantage. 11 y a donc du courage moral encore plus que du courage physique de sa part à vous l'avoir apportée lui-même et de son propre mouvement; mais, comme elle justifie entièrement une personne...

— Et où prenez-vous, monsieur, que cette personne ait besoin de justification dans ma pensée? Voilà où je trouve inconvenant, blessant pour elle et pour moi, le soin que vous voulez prendre de me la faire respecter comme je dois.

— Je n'ai pas cette prétention, monsieur. Mais j'ai été deux fois la cause involontaire et fortuite d'une situation qui peut la compromettre vis-à-vis de juges moins clairvoyants et moins équitables que vous. Je dois vous fournir les moyens de terrasser leur malveillance, puisqu'à vous seul appartient ce droit et ce devoir.

— Eh bien, oui, dit Dutertre, qui commençait à subir l'influence de l'énergie intelligente de Thierray. Oui, ditil c'est mon devoir.

Et il ouvrit une lettre d'Olympe à M. de Saulges, datée du lendemain du départ de ce dernier pour Paris.

— C'est, lui dit Thierray en l'arrêtant, la réponse immédiate à une lettre que Flavien, trompé par les maudites fleurs qui jouent un rôle mystérieux dans cette affaire, eut la folie d'écrire en quittant Mont-Revêche. Je vous dirai d'abord, je dois, je veux vous dire quelle est la personne qui se servait de ce langage mystérieux, non pour compromettre madame Dutertre, mais pour piquer la curiosité et enflammer l'imagination de mon ami pour son propre compte. Moi seul, je le sais; M. de Saulges l'ignore et doit toujours l'ignorer. Un père doit le connaître. Cette personne, c'est mademoiselle Nathalie Dutertre.

— Ah! toujours Nathalie! s'écria involontairement Dutertre, et, frappé subitement de l'idée qu'elle avait dû calomnier Olympe jusque dans ses dernières assertions sur les événements de la matinée, il lut avidement ce qui suit, à la seule clarté de la lune, qui étincelait ''ans la pureté d'un ciel lumineux et froid :

« Tout ce que je peux vous répondre bien vite et bien franchement, monsieur, c'est que je n'y comprends rien, et que je n'ai jamais eu la bizarre pensée de ces fleurs. Si vous partez pour vous soustraire à la mauvaise tentation de m'en attribuer le mérite, vous faites bien et je vous en sais gré. Je ne m'en occuperais pourtant pas au point de m'en défendre, si vous ne me disiez que vous regarderez mon silence [comme un aveu et que vous le bénirez peut-être. Ne me bénissez pas, monsieur; je vous estime, mais je ne vous aime pas du tout. Si, par mes préoccupations, clranges, selon vous, j'ai causé votre illusion à cet égard, je vous demande mille fois pardon d'être d'un caractère distrait, et même je vous dois d'en expliquer toute Vètrangeté. Je suis sujette à des malaisesjiierveux que mon médecin me fait combattre par des calmants. Durant les jours que vous avez passés dans ma famille, il m'est arrivé plusieurs fois de prendre un peu d'opium, plus peut-être que la dose ordinaire. Cela me plongeait dans une sorte d'assoupissement moral qui m'empêchait parfois de voir et d'entendre. Vous me dites que j'ai dû comprendre votre langage de ces jours-là. Eh bien, monsieur, je vous jure sur l'honneur de votre mère, que vous invoquez précisément pour me parler du vôtre, que je n'en ai pas compris un mot, et que, sans votre lettre de ce matin, je ne me doutais pas de cette passion subite dont vous voulez, je crois, me rendre un peu responsable. Permettez-moi de me récuser absolument,

MONT-REVÉCHE.

responsable. Permettez-moi de me récuser absolument, et d'espérer qu'elle finira plus vite que les sentiments distingués dont je vous prie d'agréer l'expression.

« Olympe Dutertre. »

La foudroyante tranquillité de cette lettre, certificat de fatuité si poliment accordé à la prière de M. de Saulges, allégea en grande partie les angoisses deDutertre. Il sentit même qu'il y avait de la grandeur d'âme de la part de Flavien à produire cette preuve de son inexpérience auprès des femmes vertueuses, et à la produire précisément devant un mari aimé.

11 eutquelques moments de calme silencieux où l'image rayonnante de sa sainte immaculée lui apparut comme une vision bienfaisante; mais bientôt il se rappela l'effroi d'Olympe au seul nom de Mont-Revêche deux heures auparavant, son silence terrible devant les accusations et les reproches dont il l'avait chargée, et il dit à Thierray avec un redoublement de hauteur et de méûance

— Qu'avais-je besoin de cette lettre, et pourquoi donc me l'apportait-on ce soir, en toute hâte?

— Parce que, ce soir seulement, tout à l'heure, répondit Thierray, mon ami et moi avons découvert la sottise que j'ai faite en envoyant, au lieu de mes vers, une malencontreuse lettre de lui à moi, lettre que mademoiselle Nathalie vous a immédiatement montrée.

— Comment le sauriez-vous, si cela était? dit Dutertre.

— Je sais que cela est, parce que, le lendemain de cette méprise, je vous abordai... tenez, à peu près à la même place où nous sommes, et me hasardai craintivement à vous demander la main de votre charmante fille Éveline.

— Vous m'avez demandé la main d'Éveline? dit Dutertre frappé de surprise.

— Oui, eD vous ne m'avez pas compris. Vous avez cru que je faisais allusion à la lettre. Vous m'avez répondu as.sez durement, d'une manière blessante même. Je n'ai pas compris non plus. Je me suis cru refusé, offensé, et je me suis abstenu de reparaître chez vous. Ce soir seulement, j'ai eu l'explication de votre conduite, et je venais vous apporter celle de la mienne. Flavien, qui s'intéresse vivement à mon bonheur, qui s'accusait de l'avoir troublé, a pris les devants. Il ne venait ici que pour vous exposer les motifs de ma retraite, et pour vous offrir d'autres explications que tous deux nous avons cru nécessaire de ne pas retarder davantage.

Dutertre sentit tout ce qu'il allait briser dans l'avenir de sa famille et dans le cœur d'Éveline, s'il hésitait à encourager les espérances de Thierray.

— Je vous donne ma fille si vous l'aimez et si elle vous aime, dit-il; mais, avant tout, je dois un châtiment à l'homme qui a outragé ma femme par ses prétentions, et qui persiste encore sous mes yeux, en dépit de la lettre que vous venez de me faire lire, à la compromettre ouvertement par des assiduités insolentes et des ruses puérilement lâches.

— Nous y voilà, pensa Thierray. Il sait tout ce qui concerne sa femme, il ne sait rien de ce qui concerne sa fille; j'en étais sûr : il faut tout confesser ou laisser ces deux hommes se couper la gorge. — Monsieur Dutertre, dit-il en lui prenant la main, et en la pressant avec effusion, vous venez de me dire des paroles qui me don-

nent le droit de vous parler, malgré le peu de distance que l'âge a mis entre nous, comme un fils parle h son pèr .

Dutertre pressa la main de Thierray et essaya un triste sourire.

— Laissez-moi vous interroger, reprit Thierray ; vous n'avez plus le droit de me taxer d'inconvenance si je m'intéresse aux secrètes agitations d'une famille que je regarde, dès ce moment, comme la mienne. Je sais fort bien que vous ne pouvez jamais soupçonner ni accuser madame Dutertre, mais vous croyez avoir le droit de condamner mon ami sans appel. Dites-moi ce que vous lui reprochez aujourd'hui en dehors de ses premières extravagances.

— Je lui reproche très-sévèrement, Thierray, d'être revenu ici, d'abord ; ensuite, d'avoir guetté et surpris ma femme dans l'exercice des plus saintes fonctions de la charité; d'avoir exploité cette charité, cette pitié de son âme crédule et naïve pour la conduire à Mont-Revêche, sous prétexte, je crois, d'y secourir des malades, et dans le but, certain à mes yeux, de ternir sa réputation par cette démarche. Oui, vos hommes du monde, vos roués de bon ton, ils sont ainsi faits! J'ai eu tort de croire à une exception. Ils savent que la première forteresse d'une femme, c'est sa bonne renommée, et ils la battent en brèche, espérant que, perdue aux yeux du monde, elle n'aura plus de motifs sérieux pour se défendre. Ces hommes aimables, ces bons plaisants!... Oh! je donnerai à celui-ci une leçon qui servira d'exemple aux autres ! Je veux le tuer, Thierray, et je le tuerai, je vous en réponds! J'aurais honte de moi-même si je reparaissais devant ma femme sans l'avoir vengée !

— Je conçois qu'avec la pensée que vous avez de lui , la vengeance vous soit agréable; mais il faut y renoncer pour deux motifs : le premier, c'est qu'à partir de la réponse de madame Dutertre que vous avez entre les maii;s, circonstance qui vous prouve que Flavien ne compte pas se vanter, Flavien n'a absolument rien à se reprocher contre elle ni contre vous. Il s'accuse, il se blâme , il se repent même d'un moment de folie, et, tout en bravant votre ressentiment, comme son naturel bouillant l'y entraîne, il a la mort dans l'âme d'avoir à se battre avec un homme qu'il révère , pour le tort qu'il n'a pas fait à une femme qu'il respecte. Voyons, ami ! ami et père que vous êtes! ne vous souvenez-vous plus des expressions dont il se servait à propos de vous dans cette malheureuse lettre? Ne voyez-vous pas le désespoir avec lequel il vous présente sa poitrine? Vous allez tirer le premier, vous, l'offensé. Je vous jure qu'il tirera en l'air, et que vous serez forcé de l'insulter indignement pour l'amener à faire autrement à la seconde épreuve.

— Vous avez dit que j'avais deux motifs pour m'abstenir de ce duel, dit Dutertre légèrenïent ébranlé, quel est donc le second ? A-t-il pu emmener ma femme à Mont- Revêche pour un motif plausible? Il n'en est pas que je puisse admettre , eussiez-vous été vous-même en danger de mort. Ma femme est-elle un médecin? en a-t-elle la science et les devoirs? Ceci est un jeu cruel que vous devriez m'épargner, Thierray.

— Ce n'est point un jeu cruel, c'est un aveu terrible à vous faire, dit Thierray s'armant de courage. Votre femme était le seul médecin qui pût v°nir assister et emmener le

MONT-REVÊCIIE.

malade de Mont-Revêche, car ce malade, ce blessé, c'était Éveline.

— Éveline! s'écria Dutertre en prenant son front dans ses mains. Mon Dieu ! est-ce que c'est Éveline que vous dites? Est-ce que je suis fou aujourd'hui?

— J'ai dit Éveline, reprit Thierray, que l'épouvante et la douleur du père de famille frappèrent d'un tel respect, qu'il n'hésita p'us à s'exécut r, t-iûl-il s'en reperfr un jour. Oui, Éveline, qui m'aimait au point de venir m'arracher au découragement de votre mauvais accueil; Éveline, dont la fortune m'effrayait et combattait en moi contre mon amour même; Éveline, contre laquelle je m'enfermais, refusant de recevoir ses lettres et d'aller prendre ses ordres; Éveline, qui est entrée chez moi, la nuit, par une fenêtre, au risque de sa vie, et au prix d'une chute affreuse; Éveline, qui serait peut-être en danger de mort si vous lui disiez que je vous ai fait cette révélation; Éveline, enfin, dont je craignais la bizarrerie et les caprices, mais qui m'a vaincu par son audace, sa confiance, sa générosité, et qu'à l'heure qu'il est j'aime de toute la puissance de ma volonté.

— Dieu veuille que vous disiez vrai! dit Dutertre profondément abattu.

— Doutez-vous de ma parole? s'écria Thierray.

— Non, répondit Dutertre en lui serrant h main. Je doute de la spontanéité de votre inclination pour elle et n'en puis accuser que les défauts de son caractère. Votre résolution est généreuse, Thierray, s'il est vrai que vous n'ayez donné lieu par aucune séduction trop vive à cette extravagante et déplorable entreprise de sa part. Si vous ne l'aimiez pas, je crois que je serais condamné à subir le malheur et à payer la faute d'avoir trop aimé et trop gâté mes enfants. Oui, je serais condamné à refuser le sacrifice de votre liberté, et celui de votre fierté, que je sais excessive.

— Je n'attendais pas moins de vous, luonsieur Dutertre, dit Thierray en l'embrassant avec admiration ; mais, que votre délicatesse se rassure, ma fierté saura se préserver. N'apportant rien à ma femme, je dois exiger que nous soyons mariés sous le régime de la séparation de biens. Quant à mon inclination, elle a été spontanée, car, dès le premier jour où j'ai vu Éveline, je n'ai vu qu'elle, et me suis senti absorbé, agité, heureux et malheureux en même temps. Et quant aux séductions que j'aurais pu exercer sur son imagination, certes, j'ai fait mon possible pour lui plaire, sans espérer, sans songer à obtenir d'elle des preuves si marquées de mon bonheur. Mais, si je suis innocent de ses résolutions (et, dans le cas contraire, ce serait à moi, bien plus qu'à Flavien, de vous offrir ma vie), je ne le suis pas de la direction que ses sentiments ont prise, car je les ai provoqués, malgré moi-même, autant que possible.

— Merci, Thierray, merci ! Tout ce que vous me dites lipart d'un noble cœur et d'une bonne conscience. Soyez tranquille. J'ignorerai toujours cette aventure; mais croyez-vous qu'il soit possible qu'on l'ignore dans le public ?

— C'est tellement possible, que cela est, dit Thierray, qui raconta la première visite d'Éveline sous les traits de madame Hélyette. Convenez, ajouta-t-il en finissant, que l'invraisemblance d'une pareille histoire est une garantie pour qu'on la repousse comme une fable, si quelqu'un

s'avisait de la publier. Il expliqua ensuite le motif du retour de Flavien en Nivernais, l'empressement qu'il avait mis à courir chercher Dutertre pour lui déclarer la situation d'Éveline à Mont-Revêche, la rencontre toute fortuite qu'il avait faite d'Olympe, et l'initiative que celle-ci avait prise dans la suite de l'événement. 11 entra enfin dans tous les détails qui complétaient la vérité du fait.

Dutertre, assis sur le rocher de la croix , avait écouté avec stupeur le récit de Thierray. 11 se leva et lui dit :

— Adieu, ami! je vous remercie, vous m'avez sauvé! J'ai hâte, à présent, d'aller remercier la femme généreuse et sublime qui s'est exposée aux soupçons et qui a subi en silence mon propre blâme pour sauver l'honneur de ma fille.

Et, ne se ressouvenant plus de Flavien, il alla pour chercher son cheval.

— Attendez, lui dit Thierray. Ne nous quittons pas sans nous être concertés sur ce que nous devons dire , Flavien et moi, pour expliquer la visite de madame Dutertre à Mont-Revêche. Commandez, afin que notre système ait de l'unité.

— Vous viendrez demain matin à Puy-Verdon, répondit Dutertre, et nous nous concerterons. Quant à M. de Saulges, nous n'avons pas besoin de son concours... car son intention est certainement de partir demain pour Paris , ajouta-t-il en élevant la voix.

11 avait vu Flavien qui l'attendait, debout et immobile, à l'entrée de la cbirière.

— Oi^i, monsiet.r, répondit Flavien en se rapprochant aussitôt. Telle est mon intention, si vous n'avez plus rien à me dire.

— J'étais l'offensé, monsieur, répondit Dutertre avec gravité. J'ai le droit de retirer mon initiative. Je suis forcé de la retirer. Un duel entre nous, en ce moment, compromettrait à la fois deux femmes dont la réputation m'est plus sacrée que ma vengeance ne m'est chère. L'avenir me prouvera si je dois poursuivre ou abandonner les projets qui me conduisaient vers vous.

— En tout temps, en tout lieu, vous me trouverez prêt à vous donner satisfaction, dit Flavien.

Ils se saluèrent, et Forget amena leurs chevaux. Au moment où Flavien allait monter sur le sien, il frappa du pied, jura énergiquement et dit à Thierray :

— C'est révoltant d'injustice de me quitter comme cela!

— Pourquoi donc, monsieur? dit Dutertre, qui était déjà à cheval , et qui, i'ayaac eetendu, revint auorès de lui.

— Parce que, dit brutalement Flavien, les yeux gros de larmes généreuses, quand un homme qui a des prétentions tout comme un autre, et qui n'est ni meilleur ni pire qu'un autre, apporte à un mari une lettre comme celle que j'ai reçue de votre femme, il mérite bien au moins qu'on ne lui fasse pas l'injure de le soupçonner pour l'avenir.

— Je ne veux pas vous soupçonner, monsieur, dit Dutertre avec dignité; cette lettre est à vous, je vous la rends.

MONT-REVECIIE.

Et il lui tendit la lettre d'Olympe.

— Je n'en veux pas, dit Flavien avec brusquerie. Je ne me méfie certes pas de moi-même. Mais il y a des mé-

' chants et des sots en ce monde ; c'est à Thierray de garder cette preuve entre mille de l'esprit, du bon goût et de la véritable dignité de sa belle-mère. I — Elle n'a pas besoin de cette preuve, dit Dutertre en / approchant la lettre de l'allumette enflammée que tenait Thierray, lequel s'était mis en mesure d'allumer son cigare.

Et il brûla la lettre.

— A présent, nous sommes quittes, ajouta-t-il en saluant de nouveau.

Et il disparut sous les chênes de la forêt.

— Si jamais on me prend à faire la cour à une honnête femme!... dit Flavien en reprenant avec Thierray la route de Mont-Revêche.

— N'es-tu donc pas satisfait? dit Thierray en souriant. Tu es venu ici pour faire mon mariage : il est conclu. Tu voulais donner une réparation loyale et concluante à un homme d'honneur, tu l'as fait sans qu'il en coûtât une goutte de sang, et en recevant de lui-même une marque

, d'estime...

— Ou de dédain! dit Flavien. Mais admettons que ce soit de l'estime, de la confiance, je n'en ai pas moins perdu la sympathie et l'amitié d'un des hommes vers qui je me sentais le plus porté. Je ne m'en suis pas moins fermé l'accès d'une famille qui va être la tienne et où j'aurais été heureux de te voir heureux! tout cela parce qu'on est un homme du monde, rempli des préjugés de l'amonr-propre; parce qu'on se croit forcé de répondre aux avancîE' d'une femme, quand même on se doute qu'elles viennent d'une autre; parce qu'on se croirait déshonoré à ses yeux et aux siens propres, si on mettait un frein aux passions, à la langue, à l'imagination! Mon Dieu, que la vanité déplaire est une sotte chose! et qu'on est bien plus sage en achetant l'amour d'une femme qu'en tâchant de l'inspirer!

— C'est-à-dire qu'une nuée de Léonices va te consoler de ta mésaventure? Fais mieux, crois-moi, marie-loi, Flavien. Choisis bien, et tu ne seras plus tenté de voler le bonheur dans le nid des autres. C'est une leçon que je prends pour moi-même.

— Tu as peut-être raison, répondit Flavien, mais j'v regarderai à deux fois. Si j'allais tomber sur quelque Nathalie!

Qu'on juge de l'effroi de Dutertre quand il entra dans la chambre de sa femme et qu'il trouva Nathalie et Blondeau veillant celte espèce de morte qui ne parlait plus et comprenait à peine. Malgré l'humble attitude de la coupable, qui vint à lui en suppliant, et qui s'efforçait de réparer par des soins tardifs le mal qu'elle avait causé, Dutertre ne put s'empêcher de lui dire :

— Ah ! ma fille, vous avez tué la plus noble des femmes ! et, si votre père ne vous maudit pas, c'est qu'il sait trop que le ciel s'en chargera !

Jamais Dutertre n'avait dit de telles paroles; il n'avait jamais cru avoir à prononcer de tels arrêts dans sa famille. Nathalie en fut terrifiée et alla errer en gémissant dans le jardin. Elle revit la place où elle avait contemplé Flavien endormi. Elle comprenait que son père venait d'avoir une explication décisive qui bannissait pour

jamais ce jeune homme de la famille. Elle vopit qu'en se vengeant de son indiffiîrence, elle s'était pour jamais ôté à elle-même toute chance de lui plaire. Elle ignorait s'il ne l'avait pas devinée et s'il ne la maudissait pas. Elle pleura sa faute, forcée enfin d'en boire l'amertume et d'en subir les résultats.

— Oui, oui, se dit-elle, on se tue soi-même à lutter ainsi contre tous! Blondeau a raison ; si on n'est pas née bonne, c'est-à-dire faible, crédule et tendre, il faut au moins, pour ne pas succomber sous le blâme de ces faibles, agir comme ils font, plier, pardonner ou épargner.

Ellû prit donc d'aussi bonnes résolutions qu'elle était susceptible de les concevoir, et elle les tint avec la persistance de volonté qui était en elle. Mais il était trop tard, sinon pour elle, du moins pour les autres.

Olympe ressuscita dans les bras de son mari agenouillé devant elle. Blondeau, jugeant que la joie était le meilleur remède aux maux produits par le chag'rin, alla voir Éveline pour leur laisser la liberté de s'expliquer. Olympe recouvra la parole et la mémoire. Elle n'avait pas compris les derniers reproches de son mari. Elle ne savait p;is qu'il eût pu être jaloux de Flavien ; son intelligence avait été comme paralysée à partir du moment où il l'avait grondée (c'était son expression) d'avoir gardé le secret d'Éveline. Dutertre remercia Dieu dans son âme de n'avoir pas été compris. 11 rougissait d'avoir pu accuser un être si pur et si doux; il ne s'en consolait que par la pensée qu'elle n'avait pas senti la pire blessure, celle de l'outrage inlligé par ses soupçons.

— Oh! qu'elle ne sache jamais, mon Dieu! disait-il en priant dans son âme comme un enfant, qu'elle ne sache jamais que j'ai été jaloux ! Ce serait la fin de son amour et la fin de ma vie.

— Pourquoi donc me grondais-tu si fort? disait Olympe avec la naïveté de l'innocence. Est-ce parce que ma visite à Mont-Revêche pouvait être connue, mal interprétée, et faire mal parler de moi? Mon Dieu! il s'agissait d'empêcher que ces malheurs-là n'arrivassent à ta fille. Je t'avoue que je n'ai pas pensé à moi, et, si j'y avais pensé, il me semble que j'aurais encore agi comme je l'ai fait; car c'eût été mon devoir, à moi qui suis aimée de toi, à moi qui ne peux être soupçonnée par mon mari, et qui, du sein d'un si parfait bonheur, puis braver le monde entier, de me sacrifier à cette enfant qui n'a pas encore trouvé un appui semblable, et dont l'avenir dépendait en ce moment de mon dévouement pour elle.

— Ange de candeur et de bonté! disait Dutertre en couvrant ses bras de baisers, pardonne-moi , je ne comprenais pas! Je croyais ma fille perdue, j'étais fou! Oui, oui , j'ai eu un véritable accès de folie, je t'ai effrayée, je n'en avais pas conscience. Mais j'ai vu Thierray : ma fille est pure, il l'aime, il l'épouse, et toi, je viens te remercier à genoux de me l'avoir ramenée au bercail, sur tes épaules, ma pauvre brebis errante; de me l'avoir sauvée, consolée, bénie dans sa douleur, et relevée de sa confusion. Et que m'importe ce que dira de toi le monde? Saistu ce que je répondrais? « Ma femme a été là parce qu'elle a cru devoir y aller : je n'ai pas d'autre raison à en donner, et je ne lui en demanderai jamais d'autre. II est des êtres trois fois saints qui ont le droit d'aller partout, fût-ce dans des repaires de vice, parce qu'ils n'y

MONT-REVÉCHE.

vont que pour faire lo bien, et qu'aucune souillure ne peut les atteindre. » Cela vaut mieux, vois-tu, que de chercher des motifs. Nous n'en trouverions pas un qui fût à la hauteur de ton de'vouement, et la meilleure défense d'une femme, c'est le respect de son mari.

En parlant ainsi avec effusion, Dutertre s'accusait luimême à dessein devant Dieu, et la réparation qu'il ne pouvait offrir à sa femme, il la présentait au [ciel comme une expiation de sa faute.

Martel arriva au jour; il avait, sur un billet très-confidentiel de son confrère Blondeau, erré toute la nuit dans sa carriole pour empêcher un duel , ou tout au moins pour être à portée de soigner et de ramener les blessés. 11 était fatigué et contrarié de cette mauvaise nuit, d'autant plus qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à Blondeau, qui, voyant tous ses malades tranquilles et tous ses morts bien vivants, avait été prendre quelques heures de repos. Martel fut mandé par Dutertre auprès d'Olympe, qui lui paraissait avoirla fïèvre. Martel, bourru et appesanti, lui en trouva fort peu, et alla enfin se livrer aux douceurs du sommeil, en disant :

— Ça ne sera rien. Dormez. Demain, il n'y paraîtra plus. Il le croyait.

Le lendemain, l'état d'Éveline n'inspirait plus la moindre appréhension. Flavien était reparti pour Paris, Thierray faisait de son mieux des rêves de bonheur. Nathalie, les yeux creusés par l'insomnie, belle comme un ange rebelle foudroyé, demandait pardon dans chaque regard, et s'empressait autour d'Olympe, comme une fille pieuse auprès de sa mère. Olympe s'était levée faible, mais pleine de sérénité et le cœur ouvert à toutes les espérances de bonheur qui se réveillaient autour d'elle. Benjamine, qui voyait, sans chercher à le comprendre, le changement survenu dans les manières de sa sœur aînée, lui en témoignait indirectement sa joie et sa reconnaissance en lui prodiguant les plus ardentes caresses.

Dutertre croyait tout sauvé, tout réparé ; mais Blondeau, en examinant les traits et en prenant le poignet d'Olympe dans ses doigts exercés, fronça légèrement le sourcil et dit :

— Ça va mieux, mais il faudra vous soigner, et ne pas avoir trop de journées comme celle d'hier.

Dutertre, inquiet de l'expression étonnée et rêveuse de Blondeau, l'emmena à part pour l'interroger.

— Je ne sais que vous dire, répondit Blondeau; je trouve un étrange désordre dans la circulation du sang. C'est peut-être la suite inévitable des émotions d'hier; mais je vous dis, monsieur Dutertre, qu'il ne faudrait pas risquer souvent des scènes violentes devant votre femme. C'est une organisation très-ébranlée, assez mystérieuse, et qui ne lutterait pas victorieusement contre des chagrins prolongés.

— Mon Dieu! que craignez-vous donc? s'écria Dutertre. Quels symptômes vous ont donc effrayé tout à l'heure?

— Je vous dirai cela dans quelques jours, si , contre mon espérance, ces symptômes ne disparaissent pas.

On remarqua à Puy-Verdon, dès les jours suivants, que la manière d'être de madame Dutertre subissait un changement extraordinaire. Jusque-là, bienveillante avec une sorte de timidité, et habituellement taciturne, elle devint tout d'un coup expansive, sensible à l'excès, pres-

que enthousiaste dans les témoignages de son affection.

Olympe avait travaillé quatre ans sous le regard haineux de Nathalie, et devant la fréquente méfiance d'Éveline, à renfermer ses émotions, à effacer sa personnalité, à se réduire autant que possible à l'état d'abstraction, pour n'exciter ni raillerie ni jalousie. La vive reconnaissance qu'Éveline lui témoignait, la conversion subite et miraculeuse de Nathalie, avaient si vivement touché Olympe, qu'elle s'abandonnait désormais sans réserve à son naturel. Ce naturel était tout l'opposé de l'attitude forcée qu'elle s'était faite depuis son mariage. Italienne, c'est-à-dire expansive et résolue; artiste, c'est-à-dire enthousiaste et impressionnable, elle redevenait avec tous ce qu'elle avait été dans le secret de l'intimité avec son mari, avec Caroline et Âmédée; et encore n'avait-elle jamais été brillante avec ces deux derniers qu'en de rares et courts instants de calme et d'oubli. Car cette aversion qu'elle avait sentie s'étendre sur elle, d'autre part, l'avait accablée, à l'habitude, d'une insurmontable mélancolie. Cette femme choyée et adorée dans son enfance, portée en triomphe dans sa première jeunesse, née pour aimer et pour être aimée, n'avait pu supporter, sans un effort immense, sans une résignation surnaturelle, le milieu hostile où elle s'était trouvée transplantée par son mari. Les deux dernières années surtout, où Nathalie s'était transformée en une flèche empoisonnée, frappant sans relâche et pénétrant par tous les pores; où Éveline s'était émancipée jusqu'à faire craindre des écarts de jeunesse dont Olympe portait devant le monde et devant son mari la responsabilité délicate, sans avoir l'autorité nécessaire pour les réprimer; où le constant souci de cette femme infortunée avait été de cacher les torts dent elle était la victime, enfin toute cette lutte prolongée contre les élans parfois impétueux de sa fierté souffrante avait détruit en elle, à son insu, le principe de la vie. Le jour où son sort fut marqué fut précisément celui où le violent orage domestique dont nous avons raconté les détails amena trop tard des résultats heureux. Olympe se crut sauvée. Elle sentit le besoin de vivre, de se manifester, de se dilater au soleil du bonheur, comme une plante brisée relève la tête pour regarder le ciel et boire la rosée l'espace d'un dernier matin.

Elle avait caché ses talents supcrieutï lés le joup où elle avait senti qu'elle excitait l'envie. A la prière de Nathalie et de son mari, elle les manifesta de nouveau dans toute leur puissance. Un jour, bien qu'elle eût dit depuis longtemps que sa voix s'était perdue dans l'inaction, et qu'elle l'eût cru elle-même, elle chanta. Cette voix puissante et merveilleuse, guidée par une science parfaite, cette inspiration sublime, remplirent l'atmosphère de Puy-Verdon de je ne sais quelle magie délicieuse et terrible dont tous les cœurs furent à la fois ravis et oppressés. Des larmes coulèrent involontairement de tous les yeux, 'même de ceux de Nathalie, qui crut entendre le chant du cygne égorgé par elle. Éveline, qui était toujours couchée sur un lit de repos, et qu'on transportait au salon avec le plus grand soin, prit involontairement la main de Thierray, qui regardait Olympe avec une étrange anxiété. Thierray se pencha vers sa fiancée et lui dit tout bas :

Ceci me fait plus de mal que de bien. Je vous dirai

pourquoi, et puissé-je me tromper I

Thierray, qui était excessivement nerveux et dont l'or-

MONT-REVÉCIIE

gnnisation exquise et un peu souffrante recevait toutes (es impressions plus rapides que chez la plupart des nommes, quitta le salon et alla trouver Blondeau.

— Madame Dutertre est fort malade, lui dit-il, j'en suis sûr ; je ne suis pas médecin, je ne sais rien ; mais, quand elle parie, j'ai froid ; quand elle rit, j'ai peur ; quand elle chante, j'étouffe. Sachez si je rêve.

— Madame Dutertre a une mauvaise pierre dans son sac, dit Blondeau avec une brutalité chagrine. Le diable s'en mêle. Elle va de mal en pis, et personne ne s'en doute. Je n'ose pas me prononcer, j'ai peur de tuer tout le monde; je ne m'endors pas. je fais tout ce que je dois faire, mais je crains bien d'en être pour mes peines.

La tristesse de Blondeau en disait encore plus que ses paroles. Thierray, oppressé sous ce fatal secret, lui demandait chaque jour s'il était temps d'éclairer Dutertre.

— Pas encore! disait Blondeau. On ne porte ces coupslà que quand on n'a plus du tout d'espérance.

Qui eût pu deviner, a nioins d'une sorte de divination réelle, les progrès de la maladie d'Olympe? Sa beauté avait pris un caractère de sarité trompeuse. Un peu de bouflissure simulait l'embonpoint sur ses joues; parfois une légère coloration lui donnait un éclat qu'elle n'avait jamais eu. Elle ne se plaignait jamais, elle cachait avec un .soin extrême l'étouffemenl subit et les palpitations violentes qu'elle éprouvait, attribuant ces malaises terribles à des ressentiments passagers de la maladie nerveuse dont elle se croyait guérie. Elle avait horreur de se rappeler le souvenir de ce mal qui était lié à celui de ses chagrins. Vis-à-vis de sa propre conscience, se les retracer c'eût été en révoquer le pardon.

Elle était bien guérie, en effet, du mal présent; mais elle était la proie d'un autre rnal plus grave, auquel le premier l'avait prédisposée. Quand le déchirement s'opère dans les liens qui nous retiennent à la vie, il y a longtemps qu'ils sont usés en nous par une force insensible et lente, mais acharnée et impitoyable.

Un matin. Olympe ayant monté un escalier un peu plus vite que de coutume , tomba suffoquée sur la dernière marche ; un soir qu'elle chantait, elle s'interrompit en s'écriant, hors d'elle-même :

— De l'air! de l'air! mes amis, j'étouffe! je meurs! Les accidents devinrent peu à peu plus fréquents, plus

prolongés. La fièvre lente s'établit, les forces déclinèrent rapidement; un matin, Olympe ne put se lever et pleura de dépit contre elle-même, qui avait réussi à se vaincre jusqu'à ce moment. Ce jour-là, Éveline, debout et guérie, Thierray, épris et rassuré, recevaient la bénédiction nuptiale dans la chapelle du château de Puy-Verdon. Olympe . ne put y assister et pria pour eux avec ferveur. J Le lendemain, Dutertre, que l'inquiétude commençait ^' à dévorer, arracha de la bouche de Blondeau et de Martel, réunis en consultation à deux autfes médecins, ces paroles qui ménageaient la portée du coup fatal :

— Cela pourrait devenir assez grave. Tout fait craindre un commencement d'anévrisme au cœur.

Les médecins s'étaient dit entre eux :

— C'est une femme morte. Tout ce qui était indiqué par la science a été observé avec discernement par notre confrère Blondeau. Qu'il continue à adoucir les dernières luttes de la vie ; qu'il avertisse la famille avec ménagement. Il n'y a plus rien à tenter.

Dutertre, qui ne s'était jamais endormi sur le danger, lut son arrêt dans les yeux humides de larmes du vieux Martel, qui, encore plus, s'il est possible, que Blondeau, vénérait madame Dutertre et chérissait la famille. Dutertre fit des efforts sublimes pour ne pas troubler les joies d'un premier jour d'hy menée par lesfectacle de son désespoir.

Éveline, facile à tromper, était toute à la joie enfantine de marcher, comme elle disait, sur la terre du bon Dieu, appuyée sur le bras de son mari. Elle était heureuse de ses toilettes splendides, de l'affection qui l'entourait, de la beauté nouvelle qu'elle avait acquise durant les semaines de son inaction. Sa première fraîcheur, longtemps dévorée par le hàlc, avait retleuri. Ses nerfs, longtemps excités par des fatigues désordonnées, s'étaient détendus dans le repos. Le caractère s'en ressentait; il s'était détendu aussi dans les douces assiduités, dans les soins tendres dont «lie avait été l'objet. Rendu aux bons mouvements de sa nature, elle aimait tout le monde, elle adorait son mari, et se sentait même subjuguée par lui avec une sorte de plaisir tout nouveau pour elle.

Mais le soir, Dutertre écrivait à son neveu :

« Reviens, mon fils. J'ai besoin de toi pour ne pas mourir avant elle. La maladie est incurable, je ne le vois que trop. Ce matin, elle a demandé pourquoi tu n'étais pas là pour le mariage de ta sœur Éveline. Je lui ai promis qu'elle te verrait dans trois jours ; elle s'en réjouit. Viens donc, je n'ai pas le droit de te priver de la dernière bénédiction d'une sainte. »

Les derniers jours d'Olympe approchèrent sans qu'elle les sentît venir. Dutertre avait donné sa démission de membre de la chambre des députés pour ne plus avoir à quitter Olympe. La pauvre femme était heureuse de se voir réunie pour toujours à l'homme qu'elle chérissait toujours avec idolâtrie. Elle ne vit pas venir sa fin. Une délicate, une savante sollicitude lui épargna les appréhensions sinistres de la mort. Elle s'endormit comme un jeune oiseau qui sent le froid et la faim dans son nid abandonné, qui murmure faiblement sa souffrance, mais qui ne sait pas qu'il va mourir.

Quelques heures auparavant, elle avait dit à Amédée :

— Mon cher enfant, je me sens bien faible. Je n'y comprends rien, car je suis si heureuse, que je ne me sens pas malade. Il me semble que je pourrais me lever, marcher, courir; mais je n'ai pas seulement la force de lever un bras. Est-ce qu'on meurt de faiblesse ? Les médecins disent que non , et je ne le crois pas non plus. Cependant, si je venais à mourir, jure-moi que tu épouserais ma Benjamine, et que ni elle ni toi ne quitteriez jamais mon mari.

Amédée l'avait juré. Dutertre lutta pendant près d'un an contre la tentation incessante et acharnée du suicide. 11 avait tellement la conscience de son devoir de citoyen et de chef de famille, il payait son désespoir de si peu de complaisance, qu'il avait confessé à Amédée l'espèce de monomanie horrible dont il était obsédé, en le priant de ne jamais le laisser seul. Amédée, qui ressentait les mômes tentations dans un morne silence, s'attacha à lui comme son ombre, afin de le préserver en se préservant lui-même.

MON'T-REVÉCIIE.

L'n ange de patience, et de doucenrse plaçait souvent entre eux dans leur amère méditation. C'était la Benjamine. Inconsolable de la perte de celle qu'elle avait aimée comme sa propre mère, elle était la plus calme, la plus forte de la famille. Elle était si ingénieuse à consoler et à distraire les autres, qu'un jour Aiiiédée, dans une crise de chagrin violent, lui dit à voix basse, mais avec humeur :

— Laisse-nous, Benjamine ; ta gaieté nous fait mal ! Caroline ne répondit qu'en répétant ces deux mots :

— Ma gaieté !

Puis elle pâlit, trébucha , et sortit en se rattrapant aux meubles comme une personne ivre.

Amédée courut après elle, la soutint dans ses bras, et lui demanda tendrement pardon de son injustice. Caroline fondit en larmes :

— Vous ne comprenez donc pas, dit-elle, que j'ai plus de chagrin que vous tous, parce que j'ai perdu plus qu'aucun de vous? Mon père a des devoirs po'ur le fortifier contre la douleur ; moi, je n'en avais qu'un, c'était de donner du bonheur à celte pauvre femme qui n'en avait pas quand mon père était absent. Éveline est mariée et sera bientôt mère d'un petit enfant qu'elle aimera encore plus qu'elle n'aime son mari; Nathalie est instruite, spirituelle, ambitieuse; toi, tu peux soulager mon père d'une partie de ses fatigues et de ses travaux : qu'est-ce que je peux, moi, et qu'est-ce que je suis? Je ne suis ni artiste comme Éveline, ni savante comme Nathalie. Je n'aime pas le monde; je ne vois rien dans l'avenir qui me tente, rien dans le présent qui m'absorbe, depuis que ma pauvre mère n'est plus là pour accepter mes soins, mon amour, et me dire que je lui fais du bien. Oui, j'ai donné un peu de bonheur dans ma vie, j'en suis sûre ! Elle le disait et je le sentais bien aussi ! Et c'est déjà fini! A présent, je ne suis plus bonne à rien. Je ne peux pas suffire à mon père, je n'ai pas assez d'esprit pour le consoler. Elle ne m'en demandait pas, elle, elle m'aimait tant! oui, elle m'aimait encore plus que mon père ne m'aime, s'il est possible. Elle m'aimait comme pas un de vous ne m'aimera jamais. C'était ma sœur, parce qu'elle était jeune et simple ; c'était ma mère, parce qu'elle était grande et sage. C'était ma fille aussi, parce qu'elle était faible de corps, malgré son courage, et que je la soignais comme un petit enfant. C'était tout pour moi, une amie, une parente, un modèle. Qu'y avail-il sur la terre d'aussi beau, d'aussi bon, d'aussi aimant qu'elle? Je n'étais pas seulement heureuse d'être sa fille chérie, j'en étais fière, j'en étais vaine ! Et à présent, de quoi pourrais-je tirer gloire? A qui pourrais-je i^tre nécessaire? Ah! tu vois, Amédée, je suis gaie, bien gaie ! j'ai bien sujet de l'être!

C'était la première fois de sa vie que Caroline parlait si longtemps et avec tant de feu. Amédée sentit tout à coup que cette bonne petite fille était tout simplement une grande âme, un caractère admirablement trempé, uni au cœur le plus tendre. 11 la pressa contre son sein et pleura avec:elle. Il pleura pour la première fois depuis la mort d'Olympe, et, depuis ce jour, il vit Caroline avec d'autres yeux. C'était elle, en effet, qui l'emportait sur tous par l'enthousiasme et le désintéressement de son amour pour ia morte. Elle n'avait vécu que par elle, elle ne comprenait pas encore qu'elle put vivre pour quelque autre.

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