VOGUE LA GALÈRE
Exact au rendez-vous, Léonce quitta, avant le jour, V Hôtel des Étrangers, et le soleil n'était pas encore levé lorsqu'il entra dans l'allée tournante et ombragée de la villa : les roues légères de sa jolie voiture allemande tracèrent à peine leur empreinte sur le sable fin qui amortissait également le bruit des pas de ses chevaux superbes. Mais il craignit d'avoir été trop matinal, en remarquant qu'aucune trace du même genre n'avait précédé la sienne , et qu'un silence profond régnait encore dans la demeure de l'élégante lady.
Il mit pied à terre devant le perron orné de fleurs, ordonna à son jockey de conduire la voiture dans la cour, et, après s'élre assuré que les portes de cristal à châssis dorés du rez-de-chaussée étaient encore closes, il s'avança sous la fenêtre de Sabuia , et fredonna à demi-voix l'air du Barbier :
Ecco vidcnle il cielo,
Giâ s|iiii]ia la bi'lla aui'ora...
... t; puoi tluniiir cosi?
Peu d'instants après la fenêtre s'ouvrit, et Sabina, enveloppée d'un burnous de cachemire blanc, souleva un coin de la tendine et lui parla ainsi d'un air affectueusement nonchalant :
« Je vois, mon ami, que vous n'avez pas reçu mon billet d'hier soir, et que vous ne savez pas ce qui nous arrive. La duchesse a des vapeurs et ne permet point a ses amants de se promener sans elle. La marquise doit avoir eu une querelle de ménage, car elle se dit malade. Le comte l'est i our tout de bon ; le docteur a allaire, si bien que tout le monde me manque de parole et me prie de remettre à la semaine prochaine notre projet de promenade.
— Ainsi, faute d'avoir reçu votre avertissement, j'arrive tort mal a propos, dit Léonce, et je me conduis comme un provincial en venant troubler votre sommeil. Je suis si humilie de ma gaucherie, que je ne trouve rien à dire pour me la faire pardonner.
— Ne vous la reprochez pas; je ne dormais plus depuis longtemps. Le caprice de toutes ces daines m'avait causé tant d'humeur hier soir, qu'après avoir jeté au feu leurs sots billets, je me suis couchée de fort bonne heure, et endormie de rage. Je suis fort aise de vous voir, il me tardait d'avoir quelqu'un avec qui je pusse maudire les projets d'amusement et les parties de campagne, les gens du monde et les jolies femmes.
— Eh bien! \ous les maudirez seule, car, en ce moment, je les bénis du fond Ue lame.
Et Létince , penché sur le bord de la fenêtre où s'aocouduit Sabina, fut tenté de prendre une de ses belles mains blanches; mais l'air tranquillement railleur de cette noble personne l'en empêcha, et il se contenta d'attacher sur son bras superlie , que le burnous laissait à demi nu, un regard tres-sigiiilicalif.
— Léonce, répondit-elle en croisant son burnous avec une grâce dédaignense, si vous me dites des fadeurs, je vous ferme ma fenêtre au nez et je retourne dormir. Rien ne fait dormir comme l'ennui; je l'éprouve surtout depuis quelque temps, et je crois que si c.'la continue, je n'aurai plus d'autre parti a prendre que de consacrer ma vie à l'entretien de ma fraîcheur et de nion embonpoint, comme fait la duchesse. Mais tenez , soyez aimable , et api)liquez-vous, de votre côté, à entretenir votre esprit et votre bon goût accoutumés. Si vous voulez me promettre d'observer nos conventions, nous pouvons passer la matinée plus agréablement que nous ne l'eussions fait avec cette brillante société.
— Qu'a cela ne tienne! Sortez de votre sanctuaire et venez voir lever le soleil dans le parc.
— Oh , le parc ! il est joli, j'en conviens, mais c'est une ressource que je veux me conserver pour les jours oii j'ai d'ennuyeuses visites à subir. Je les promène, et je jouis oe la lïeaulé de cette résidence, au lieu d'écouter de sots discours que j'ai pourtant l'air d'entendre. Voilà poi.rquoi je ne veux pas me blaser sur les agréments de ce séjour. Savez-vousque je regrette beaucoup de l'avoir loué pour trois mois? il n'y a que huit jours que j'y suis, et je m'ennuie déjà mortellement du pays et du voisinage.
— Grand merci 1 dois-je me retirer V
— Pourquoi feindre cette susceptibilité? Vous savez i)ien que je vous excepte toujours de mon anathème contre le genre humain. Nous sommes de vieux amis, et nous le serons toujours, si nous avons la sagesse de persister à nous aimer modérément comme vous me l'avez promis.
— Oui, le vieux proverbe : a s'aimer peu à la fois, afin de s'aimer longtemps. » Mais voyons, vous me promettez une bonne matinée, et vous me menacez de fermer votre fenêtre au premier mot qui vous déplaira. Je ne trouve pas ma position agréable, je vous le déclare, et je ne respirerai à l'aise que quand vous serez sortie de votre forteresse.
— Eh bien , vous allez me donner une heure pour m'habiller; pendant ce temps, on vous servira un déjeuner sous le berceau. J'irai prendre le thé avec vous, et puis nous imaginerons quelque chose pour passer gaiement la matinée.
— Voulez-vous m'entendre, Sabina? laissez-moi imaginer tout seul, car, si vous vous en mêlez, nous passerons la journée, moi à vous proposer toutes sortes d'amusements, et vous à me prouver qu'ils sont tous stupides et plus ennuyeux les uns que les autres. Croyezmoi, faites votre toilette en une demi-heure, ne déjeunons jias ici, et laissez-moi vous emmener où je voudrai.
— Ah! vous touchez la corde magique, l'inconnu! Je vois , Léonce , que vous seul me comprenez. Eh bien , oui, j'accepte; enlevez-moi et partons.
Lady G... prononça ces derniers mots avec un sourire et un regard qui firent frissonner Léonce. — 0 la plus froide des femmes ! s'éci ia-t-il avec un enjouement mêlé d'amertume, je vous connais bien, en etlét, et je sais que votre unique passion, c'est d'échapper aux passions humaines. Eh bien ! votre froideur me gagne, et je vais oublier tout ce qui pourrait me distraire du seul but que nous avons à nous proposer, la fantaisie!
— Vous m'assurez donc que je ne m'ennuierai pas aujourd'hui avec vous? Oh! vous êtes le meilleur des hommes. Tenez, je ressens déjà l'effet de votre promesse, comme les malades qui se trouvent soulagés par la vue du médecin, et qui som guéris d'avance par la certitude qu'il atlecte do les guérir. Allons, je vous obéis, docteur improvisé, docteur subtil, docteur ajmirable! Je m'habille à la hâte, nous partons àjeun, et nous allons... où bon vous semblera... Quel équipage dois-je commander?
— .Aucun, vous ne vous mêlerez de rien, vous ne saurez rien ; c'est moi qui prévois et commande , puisque c'est moi qui invente.
— .\ la bonne heure, c'est charmant! s'écria-t-elle ; et, refermant sa fenêtre, elle alla sonner ses femmes.
TEVERINO
qui bientôt abaissèrent un lourd rideau de damas bleu entre elli; et les reyards de Léonce. Il alla donner quelques ordres , puis revint s'asseoir non loin de la fenêtre de Sabina, au pied d'une statue , et se prit à rêver.
— Eh bien! s'écria lady G. au bout d'une demi-heure, en lui frappant léi;èrement sur l'épaule, vous n'éles pas plus occupé de notre départ que cela? vous me promettez des inventions merveilleuses, des surprises inouïes, et vous êtes là à méditer sur la statuaire comme un homme qui n'a encore rien trouvé?
— Tout est prêt, dit Léonce en se levant et en passant le bras de Sabina sous le sien. Ma voiture vous attend et j'ai trouvé des choses admirables.
— Est-ce que nous nous en allons comme cela tète à tète? observa lady G...
« Voilà un mouvement de coquetterie dont je ne la croyais pas capable, pensa Léonce. Eh bien ! je n'en profiterai pas. »
— Nous emmenons la négrcssse, répondit-il.
— Pourquoi la négresse? dit Sabina.
— Parce qu'elle plait à mon jockey. A son âge toutes les femmes sont blanches, et il ne faut pas que nos compagnons de voyage s'ennuient, autrement ils nous ennuieraient.
Peu d'instants après, le jockey avait reçu les instructions de son maître, sans que Sabina les enlendît. La négresse, armée d'un large parasol blanc, souriait à ses côtés, assise sur le siège large et bas du cliar-à-bancs. Lady G..-, était nonchalamment étendue dans le fond , et Léonce, placé respectueusement eu face d'elle, regardait le paysage en silence; ses chevaux allaient comme le vent.
C'était la première fois que Sabina se hasardait avec Léonce dans un lète-à-téle qui pouvait élre plus long et plus complet qu'elle no s'en était embarrassée d'abord. Malgré le i)rojet de simple promenade, et la présence de ces deux jeunes serviteurs qui leur tournaient le dos et causaient trop gaiement ensemble pour songer à écouter leur entretien, Sabina sentit qu'elle était trop jeune pour que cette silualion ne ressemblât pas à une étourderie; elle y songea lorsqu'elle eut franchi la dernière gniledu parc.
Mais Léonce paraissait si peu disposé à prendre avantage de son lôle, il était si sérieux, et si absorbé par le lever du soleil, qui commençait à montrer ses splendeurs, qu'elle n'osa pas témoigner son embarras, et crut devoir, au contraire, le surmonter pour paraître aussi tranquille que lui.
Ils suivaient une route escarpée d'où l'on découvrait toute l'enceinte de la verdoyante vallée, le cours clés torrents, les montagnes couronnées de neiges éternelles, que les premiers rayons du soleil teignaient de pourpre et d'or.
— C'est sublime ! dit enfin Sabina , répondant à une exclamation de Léonce; mais savez-\ous qu'a propos du soleil, je pense, malgré moi, à mon mari?
— A propos, en eUel, Oit Léonce , où est-il?
— Mais il est à la villa; il dort.
— Et se réveille-t-il de bonne heure?
— C'est selon. Lord G... est plus ou moins matinal, selon la quantité de vin qu'il a bue à son souper. Et comment puis-je le savoir, puisque je me suis soumise à cette règle anglaise, si bien inventée pour empêcher les femmes de modérer l'intempérance des hommes!
— Slais le terme moyen?
— Midi. Nous serons rentrés à cette heure-là?
— Je l'ignore, Madame; cela ne dépend pas de votre volonté.
— Vrai! J'aime à vous entendre plaisanter ainsi; cela flatte mon désir de l'inconnu. Mais sérieusement, Léonce?...
— Très-sérieusement, Sabina , je ne sais pas à quelle heure vous rentrerez. J'ai été autorisé par vous à régler l'emploi de votre journée.
— Non pas! de ma matinée seulement.
— Pardon! Vous n'avez pas limité la durée de votre
promenade, et, dans mes projets, je no me suis pas désisté du droit d'inventer à mesure que l'inspiration viendrait me saisir. Si vous mettez un frein à mon génie, je ne ré|j(mds plus de rien.
— Qu'est-ce à dire?
— Que je vous abandonnerai à votre ennemi mortel,, à l'ennui. !
— Quelle tyrannie! Mais enfin, si, par un hasard étrange, lord G... a été sobre hier soir?...
— Avec qui a-t-il soupe?
— Avec lord H..., avec M. D..., avec sir J..., enfin, avec une demi-douzaine de ses chers compatriotes.
— En ce cas , soyez tranquille , il fera le tour du cadran.
— Mais si vous vous trompez?
— Ah ! Madame , si vous doutez déjà de la Providence, c'est-à-dire de moi, qui veille aujourd'hui à la place de Dieu sur vos destinées, si la foi vous manque, si vous regardez en arrière et en avant, l'instant présent nous échappe et avec lui ma toule-puissance.
— Vous avez raison, Léonce; je laisse éteindre mon imagination par ces souvenirs de la vie réelle. Allons! que lord G... s'éveille à l'heure qu'il voudra ; qu'il demande où je suis; qu'il sache que je cours les champs avec vous, qu'importe?
— D'abord il n'est pas jaloux de moi.
— Il n'est jaloux de personne. Mais les convenances, mais la pruderie britannique!
— Que fera-t-il do pis?
— Il maudira le jour ou il s'est mis en tête d'épouser une Française, et, pendant trois heures au moins, il saisira toute occasion de préconiser les charmes des grandes poupées d'.AIbion. Il murmurera entre ses dents (jue l'Angleterre est la premien! nation de l'univers; que la nôtre est un hôpital de fous; que lord Wellington est supérieur à Napoléon, et que les docks de Londres sont mieux bâtis que les palais de Venise.
— Est-ce là tout?
— N'est-ce pas assez? Le moyen d'entendre dire de pareilles choses sans le railler et le contredire !
— Et qu'arrive-t-il quand vous rompez le silence du dédain?
— Il va souper avec lord H..., avec sir J..., avec M. D..., après quoi il dort vingt-quatre heures.
— L'avez-vous contrarié hier?
— Beaucoup. Je lui ai dit que son cheval anglais avait l'air béte.
— En ce cas, soyez donc tranquille, il dormira jusqu'à ce soir.
— Vous en répondez?
— Je l'ordonne.
— Eh bien , vivat! que ses esprits reposent en paix, et que le mariage lui soit léger 1 Savcz-vous, Léonce, que c'est un joug affreux que celui-là?
— Oui, il y a des maris qui ballenl leur femme.
— Ce n'est rien; il y en a d'autres qui les font périr d'ennui.
— Est-ce donc là toute la cause de votre spleen? Je ne le crois pas, milady.
— Oh! ne m'appelez pas Milady! Je me ligure alors que je suis Anglaise. C'est bien assez qu'on veuille me persuader, quand je suis en Angleterre, que mon mari m'a dénationalisée.
— Mais vous ne répondez à ma question, Sabina?
— Eh ! que puis-je répondre? Sais-je la cause de mon mal?
— Voulez-vous que je vous la dise?
— Vous me l'avez dite cent fois, n'y revenons pas inutilement.
— Partlon , pardon , Madame. Vous m'avez traité de docteur subtil, admirable, vous m'avez investi du droit de vous guérir, ne fût-ce que pour un jour...
— IJe me guérir en m'amusant, et ce que vous allez me dire m'ennuiera, je le sais.
— Inutile délaite d'une pudeur qu'un tendre soupirant trouverait charmanle, mais que votre grave médecin trouve souverainement puérile !
TEVERINO
— Eh bien, si vous êtes cassant et brutal, je vous aime riiiciix ainsi. Pai lez donc.
— L'iibsence d'amour vous exaspère, votre ennui est i'im|ialieiice et non le di^goût de vivre, votre fierté exagén-c trahit une faiblesse incroyable. 11 faut aimer, Sabina.
— Vous parlez d'aimer comme de boire un verre d'eau. Est-ce ma faute, si personne ne me plait?
— Oui , c'est votre faute! Votre esprit a pris un mauvais tour, voire caractère s'est aigri, vous avez caressé votre amour-propre, et vous vous eslimez si haut désormais que |K'rsonno ne vous semble digne de vous. Vous trouvez (]ue je vous dis de grandes duretés, n'est-ce pas? Aimeriez-vous mieux des fadeurs?
— Oh 1 je vous trouve charmant aujourd'hui, au contraire! s'écria en riant lady G... sur le beau visage de laquelle un peu d'humeur avait cependant passé. Eh bien, laissez-moi nie justifier, et citez-moi quelqu'un qui me donne tort.' .le trouve tous les hommes que le monde jette autour de moi ou vains et stupides, ou intelligents et glacés. J'ai pitié des uns, j'iu peur des autres.
— Vous n'avez pas tort. Pourquoi ne cherchez-vous pas hors du monde?
— Est-ce qu'une femme peut chercher? Fi donc'!
— Mais on peut se promener quelquefois, rencontrer, et ne pas trop fuir.
— Ison, on ne peut pas se promener hors du monde, le monde vous suit partout, quand on est du grand monde. Et puis, qu'y a-t-il hors du monde? des bourgeois, race vulgaire et insulente; du peuple, race abrutie et malpropre; des artistes, race ambitieuse et profondément égoïste. Tout cela ne vaut pas mieux que nous, Léonce. Et puis, si vous voulez que je me confesse, je vous dirai que je crois un peu à l'excellence de notre sang patricien. Si tout n'était pas dégénéré et corrumi'U dans le genre humain, c'est encore là qu'il faudrait espérer de trouver des types élevés et des natures d'élite, .le no nie pas les transformations de l'avenir, mais jusqu'ici je vois encore le sceau du vasselage sur tous ces fronts récemment alîranchis. Je ne hais ni ne méprise, je ne crains pas non plus cette race qui va, dit-on, nous chasser; j'y consens. Je pourrais avoir de l'estime , du respect et de l'amilié pour certains plébéiens ; mais mon amour est une fleur délicate qui ne croit pas i.ans le premier terrain venu; j'ai des nerfs de marquise ; je ne saurais me changer et me maniérer. Plus j'accepte l'égalité future, moins je me sens capable de cnérir et de caresser ce que l'inégalité a souillé dans le passé. Voilà toute ma théorie , Léonce , vous n'avez donc pas lieu de me prêcher. Voulez -vous que je me fasse sœur de charité? Je ne demande pas mieux que de surmonter mes dégoilts en vue de la chanté ; mais vous voulez que je cherche le bonheur de l'amour, là où je ne vois à piatiquer que l'immolation de la pénitence!
— Je ne vous piècherai rien, Sabina; je ne vaux ni mieux ni moins que vous; seulement, je crois avoir un instinct plus chaud, un désir plus ardent de la uignité de l'homme, et celle ardeur vraie est venue le jour où je me suis seiui artiste. Depuis ce jour le genre humain m'est apparu, non pas [lartagé en castes diverses, mais semé ae types supeneui s par eux-mêmes. Je ne crois donc pas l'haljiluae a=sez influente sur les âmes, assez destrucuve du pouvoir (Uvih, pour avoir flétri a jamais la postérité des esclaves. (Juand il plait à Dieu que la Fornarina soit belle, et que Raphaël ait du génie, ils saunent sans se demander le nom de leurs aïeux. La beauté i;e l'àme et du corps, voilà ce qui est noble et respectable; et, pour élre sortie d'une ronce, la fleur de l'églantier n'est pas moins suave el moins charmante.
— Oui , mais pour aller la respiier, il faut vous décliiier dans de sauvages buissons. Et puis, Léonce, nous ne [louvons pas voir de même la beauleiueale. Vous êtes liouiuie et artiste, c'est-à-dire que vous avez un sentiment a la fois plus malériel et plus exalté de la forme; voiie art est matérialiste. C'est le divin Uapliaël epris de la lobusle Fornarina. Eu bien, oui! la maîtresse du Titien uie parait aussi une belle grosse femme sensuelle,
nullement idéale Nous autres patriciennes, nous ne
concevons pas... Mais, grand Dieu! voici un équipage qui vient à nous, et qui ressemble tout à fait à celui do la marquise!
— Et c'est elle-même avec le jeune docteur !
— Voyez, Léonce, voici une femme plus facile à satisfaire que moi! Nous allons surprendre une intrigue. Elle se faisait passer pour malade, et la voilà qui se promène avec...
— Avec son médecin , comme vous avec le vôtre, Madame. Elle s'amuse par ordonnance.
— Oui, mais vous n'êtes que le médecin de mon âme...
— Vous êtes cruelle, Sabina! que savez-vous si co beau jeune homme ne s'adresse pas plutôt à son cœur qu'à ses sens?... Et si elle pensait aussi mal de vous, ne serait-elle pas profondément injuste, puisque moi, qui suis en tête-à-tête avec vous, je ne m'adresse ni à votre cœur, ni...
— Juste ciel! Léonce! vous m'y faites penser. Elle est méchante, elle a besoin de se justifier par l'exemple des autres... elle va passer près de nous. Elle est hardie ; au lieu de se cacher elle va nous observer, me reconnaître... c'est peut-être déjà fait !
— Non, Madame, répondit Léonce, votre voile est baissé, et elle est encore loin; d'ailleurs... prends à gauche, le chemin de Sainte-Apollinaire ! cria-t-il au jockey qui lui servait de cocher, et qui conduisait avec vitesse el résolution.
Le wurst s'enfonça dans un chemin étroit et couvert, et la calèche de la marquise passa, peu de minutes après, sur la grande route.
— Vous voyez. Madame, dit Léonce, que la Providence veille sur vous aujourd'hui , et qu'elle s'est incarnée en moi. 11 faut faire souvent un long trajet dans ces montagnes pour trouver un chemin praticable aux voitures, aboutissant à la rampe, et il s'en est ouvert un comme par miracle au moment où vous avez désiré de fuir.
— C'est si merveilleux, en efl'el, répondit lady G... en souriant , que je pense que vous l'avez ouvert el frayé d'un coup de baguette. Oui, c'est un enchantement! Les belles haies fleuries el les nobles ombrages I J'admire que vous ayez songé à tout , même à nous donner ici l'ombre el les fleurs qui nous manquaient lorsque nous suivions la rampe. Ces châtaigniers centenaires que vous avez plantés là sont magnifiques. On voit bien , Léonce, que vous êtes un grand artiste , et que vous ne pouvez pas créer à demi.
— Vous dites des choses charmantes , Sabina , mais vous êtes pâle comme la mort ! Quelle crainte vous avez de l'opinion ! quelle terreur vous a causée cette rencontre el ce danger d'un soupçon ! Je ne me serais jamais douté qu'une personne aussi forte et aussi fière fût aussi timide !
— On ne se connaît qu'à la campagne, disent les gens du monde. Cela veut dire que l'on ne se connaît que dans le tèie-à-tête. Ainsi, Léonce, nous allons ce matin nous découvrir mutuellement beaucoup do qualités el beaucoup de défauts que nous n'avions encore jamais aperçus l'un chez l'autre. Ma timidité est vertu ou faiblesse, je l'ignore.
— C'est faiblesse.
— El vous méprisez cela?
— Je le blâmerai peut-être. J'y trouverai tout au moins l'explication de ce rahiiiemenl de goûts, de celte habitude ae dédains exquis dont vous me parliez tout à l'heure. Vous ne vous rendez peut-être pas bien compte
I de vous-même. Vous altribueï peut-être trop à la délicaj tesse exagérée de vos perceptions aristocratiques ce qui I n'est en réalité que la peur du blùme el des railleries de vos pareils.
— Mes pareils sont les vôtres aussi , Léonce ; n'avezvous donc aucun souci de l'opinion? VouUriez-vous que je lisse un choix dont j'eusse a lougir. Ce serait bizarre.
— Ce serait [uir trop bizarre, et je n'y songe point. Mais une har .lesse d'indépendance plus prononcée me parailrail pour vous une ressource précieuse, et je vois que vous ne l'avez pas. H n'est plus question ici de choisir
TEVERINO
dans une sphère ou dans l'autre, je dis seulement qu'en i général , quelque choix que vous fassiez , vous serez plus occupée du jugement qu'on en porlera autour de vous I que des jouissances que vous en retirerez pour votre 1 compte personnel.
— Je n'en crois rien , et ceci passe la limite des vérités dures, Léonce ; c'est une taquinerie méchante, un système de malveillantes inculpations.
— Voilà que nous commençons à nous quereller, dit ! Léonce. Tout va bien, si je réussis à vous irriter contre moi; j'aurai au moins écarté l'ennui.
— Si la marquise entendait notre conversation , dit Sa- 1 bina en reprenant sa gaieté, elle n'y trouverait pas à mordre, je présume?
— Mais comme elle ne l'entend pas et que nous pouvons faire d'autres rencontres, il est bon que nous rom- 1 pions davantage notre têle-à-tèle, et que nous nous en- ' tourions de quelques compagnons de voyage. !
— Est-ce qu'à votre tour, vous prenez de l'humeur, | Léonce ?
— Nullement; mais il entre dans mes desseins que vous ayez un chaperon plus respectable que moi ; je le vois qui vient à ma rencontre. Le destin l'amène en ce lieu , sinon mon pouvoir magique.
Sur un signe de son niailre, le jockey arrêta ses chevaux. Léonce sauta lestement à terre et courut au-devant du curé de Sainte-Apollinaire, qui marchait gravement à l'entrée de son village, un bréviaire à la main.