ADVIENNE QUE POURRA
— Monsieur le curé, dit Léonce, je suis au désespoir de vous déranger. Je sais que quand le prêtre est interrompu dans la lecture de son bréviaire, il est forcé de le recommencer, fùt-il à l'avant-dernière page. Mais je vois avec plaisir que vous n'en êtes encore qu'à la seconde, et le motif qui m'amène auprès de vous est d'une telle urgence, que je me recommande à votre charité pour excuser mon indiscrétion.
Le curé ût un soupir, ferma son bréviaire, ôta ses lunettes, et , levant sur Léonce de gros yeux bleus qui ne manquaient pas d'intelligence:
— A qui ai-je l'honneur de parler? dit-il.
— .^. un jeune homme rempli de sincérité, répondit gravement Léonce, et qui vient vous soumettre un cas fort délicat. Ce matin, j'ai persuadé très-innocemment à une jeune dame, que vous pouvez apercevoir là-bas en voiture découverte, de faire une promenade avec nioi dans vos belles montagnes. Nous sommes étrangers tous deux aux usages du pays; nos sentiments l'un pour l'autre sont ceux d'une amitié fraternelle; la dame mérite toute considération et tout respect; mais un scrupule lui est venu en chemin , et j'ai dû m'y soumettre. Elle dit que les habitants de la contrée, à la voir courir seule avec un jeune homme, pourraient gluser sur son compte, et la crainte d'être une cause de scandale est devenue si vive dans son esprit que j'ai regardé comme un coup du ciel l'heureux hasard de votre reucontre.Je me suis donc déterminé à vous demander la faveur de votre société pour une ou deux heures de promenade, ou tout au moins pour la reconduire avec moi à sa demeure. Vous êtes si ' bon, que vous ne voudrez pas priver une aimable personne d'une partie de plaisir vraiment éuihante, puisqu'il s'agit surtout pour nous de glorifier l'Eternel dans la contemplation de son œuvre, la belle nature.
— Mais, Monsieur, dit le cure qui montrait un peu de méfiance et qui regardait attentivement la voiture, vous n'êtes point seul ; vous avez avec vous deux autres personnes.
— Ce sont nos domestiques, qu'un sentiment instinctif des convenances nous a engagé à emmener.
— Eh bien , alors, je ne vois pas ce que vous pouvez craindre des méchantes langues. On ne fait point le mal devant des serviteurs.
— La présence des domestiques ne compte pas dans
l'esprit des gens du monde.
— C'est par trop de mépris des gens qui sont nos frères.
— Vous parlez dignement , monsieur le curé, et je suis de votre opinon. Mais vous conviendrez que, placés comme les voilà sur le siège de la voilure, on pourrait supposer que je tiens à cette dame d^s discours trop tendres, que je peux lui prendre et lui baiser la main à la dérobée.
Le curé fit un geste d'elïroi, mais c'était pour la forme ; son visage ne trahit aucune émotion II avait pa.-sé l'âge où de brûlantes pensées tourmentent le prêtre. Ou bien possible eit qu'il ne se l'ùt pas abstenu tou;oiirs au point de ha'ir la vie et de condamner le bonheur. Léonce se ùivertit à voir combien ses prétendus scrupules lui semblaient puérils.
— Si ce n'est que cela , repartit le bonhomme, vous pouvez placer la noire dans la voiture entre vous deux. Sa présence mettra en fuite le démon de la médisance.
— Ce n'est guère l'usage, dit le jeune homme embarrassé de la judiciaire du vieux prêtre. Cela semblerait affecté. Le danger est donc bien grand , penseraient les méchants, puisqu'ils sont forcés de mettre entre eux une vilaine négresse? .4u lieu que la présence d'un prêtre sanctifie tout. Un digne pasteur comme vous est l'ami naturel de tous les fidèles, et chacun doit comprendre que l'on recherche sa société.
— Vous êtes fort aimable, mon cher Monsieur, et je ne demanderais qu'à vous obliger, répondit le curé, Hatté et séduit peu à peu ; mais je n'ai pas encore dit ma messe, et voici le premier coup qui sonne. Donnez-moi vingt minutes... ou plutôt venez entendre la messa. Ce n'est pas obligatoire dans la semaine, mais cela ne peut jamais faire de mal ; après cela vous me permettrez de déjeuner, et nous irons ensuite faire uu tour de promenade ensemble si vous le désirez.
— Nous entendrons la messe, répondit Léonce; mais aussitôt après, nous vous emmènerons déjeuner avec nous dans la campagne.
— Vous y déjeunerez fort mal, observa vivement le curé, à qui cette idée parut plus sérieuse que tout ce qui avait précédé. On ne trouve rien qui vaille dans ce pays aussi pauvre que pittoresque.
— Nous avons d'excellent vin et des vivres assez recherchés dans la caisse de la voilure, reprit Léonce. Nous avions donné rendez-vous à plusieurs personnes pour aller manger sur l'herbe, et chacun de nous devait porter une part du festin. Mais comme toutes ont manqué de parole, excepté moi, il se trouve que je suis assez bien pourvu pour le petit nombre de convives que nous sommes.
— .\ la bonne heure, dit le curé , tout à fait décidé. Je vois que vous aviez une jolie partie en train , et que sans moi ell.' serait troublée par l'embarras de ce dangereux téte-à-tètc. Je ne veux pas vous la faire manquer, j'iiai avec vous, pourvu que ce ne soit pas trop loin; car je ne manque pas d'affjires ici. Il plaît à l'un de naître, à l'autre de mourir, et c'est tous les jours à reconiaiencer. .Allons, avertissez votre dame ; je cours à mon église.
— Eh bien , donc, dit Sabina, qui, en attendant le retour de Léonce, avait pris un livre Oans la poche de la voiture et feuilletait J-Filhelm-Meister; j'ai cru que vous m'aviez oubhée, et je m'en consolais avec cet adorable conte.
— Je l'avais apporté pour vous, dit Léonce; je savais que vous ne le connaissiez pas encore, et que c'était la lecture qu'il vous lallait pour le moment.
— Vous avez des attentions charmantes. Mais que faisons-nous?
— Nous allons à la messe.
— L'étrange idée! Es:-ce en me faisant faire mon salut que vous comptez me divertir?
— Il vous est interdit de scruter mes pensées et de deviner mes intentions. Du moment où je ne perterais plus votre inconnu dans mon cerveau, vous ne me laisseriez rien achever de ce que j'aurais entrepris.
TEVRRINO.
— C'est vrni. Al'ons donc à la messe; mais que vouliez-vons faire <le ce cuié?
— \\\ quui , toujours dos ([ueslions, quand vo\is savez que l'oracle doit eue muet?
Vos bizarreries commencent à m'int(''resspr. Est-ce
qu'il ne m'est pas même permis de chercher à comprendre?
— Parfaitement, je ne risque point d'être deviné.
Le wurst traversa le hameau et s'arrêta devant l'église rustique. Elle était ordinaireiuent presque déserte aux messes de la semaine , mais elle se remplit de femmes et d'enlants curieux dés que les deux nobles voyageurs y fuient entrés. Cependant le plus grand nombre retourna bientôt sous le porche pour admirer les chevaux, touclier la voilure, et surtout conleniiiler la négresse, qui leur causait un ctonneineut mêlé d ironie et deiïroi.
Le sacristain vint placer Sabina et Léonce dans le banc (l'honneur. L'air des montagnes est si vif, que lo curé avait dé;à faim et ne traînait pas sa messe en longueur.
Lai y G... avait pris du bout des doigts un missel respectable parmi d'autres boufpiins de dévotion cpars sur le pne-Dieu. Elle paraissait fort recueillie; mais Léonce s'apercul bientôt qu'elliUenait toujours //^/7Ai?i!/;i-J/(?;.s' ('e;sous sou cliàlc, qu'elle le glissait pou à peu sur le mis?el ouvert devant elle, et enlin qu'elle le lisait avidement pendant le confiteur.
Lui , s'agenouilla près d'elle à l'élévation , et lui dit bien bas ; — Je gage que ce pasteur na'if et ces bonnes gens qui vous regardent sont édilies de votre piété, Sabina 1 Mais moi , je me dis que vous respectez les apparences d'une religion à laquelle vous ne croyez plus.
Elle ne lui répondit qu'en lui montrant du doigt le mot pédant qui se retrouve en plusieurs endroits de Ifitliehn-Mcistcr, à propos d'un des personnages de la troupe vagabonde.
— Vous savez bien que je ne suis pas dévote, lui ditelle après la messe, en parcourant avec lui la nef bordée de petites chapelles ; j'ai la religion de mon temps.
— C'est-à-dire que vous n'en avez pas?
— .le crois qu'au contraiie aucune époque n'a été plus religieuse, en ce sens que les esprits élevés luttent contre le passé, et aspirent vers l'avenir. Mais le présent ne peut s'abriter sous aucun temple. Pourquoi m'avez-vous tait entrer dans celui-ci? •
— N'allez-vous pas à la messe lo dimanche?
— C'est une affaire de convenance, et pour ne pas jouer le rôle d'esprit fort. Le dimanche est d'obligation religieuse, par conséquent d'usage mondain.
— Hélas! vous êtes hypocrite.
— De religion? Non pas. Je ne cache à personne que j'obéis à une coutume.
— Vous vous êtes fait un dieu de ce monde profane, et vous le trouvez plus facile à servir.
— Léonce, seriez-vous dévot? dit-elle en le regardant.
— Je suis artiste, répoudit-il; je sens partout la présence de Dieu, même devant ces grossières images du moyen âge, qui font ressembler le lieu où nous sommes à quelque pagode barbare.
— Vous êtes plus impie que moi : ces fétiches affreux , ces ex-voto cyniques me fout peur.
— Je vois , le passé est votre effroi ; il vous gâte le présent. Que ne comprenez-vous l'avenir? Vous seriez dans l'idéal.
— Tenez, artiste, regardez! lui dit Sabina en attirant son attention sur une fi.iure agenouillée sur le pavé, dans la profondeur sombre d'une chapelle funéraire.
C'était une jeune fille, presque un enfant, pauvrement vêtue, quoique avec propreté. Elle n'était pas jolie, mais sa figure avait une expression saisissante, et son attitude une noblesse singulière. Un rayon de soleil, égaré dans cette cave humiue où elle priait , tombait sur sa nuque rosée et sur une magnili(|ue tresse de cheveux d'un blond pâle, presque blanchâtre, roulée et seirée autour d'un petit béguin de velours rouge brodé d'or fané, et garni de dentelle noire, à la mode du pays. Elle était haute eu couleur, malgré le ton fade de sa chevelure. Le bleu
tranché de ses yeux paraissait plus brillant sous ses longs cils d'or mat tirant sui' l'argent. Son prolil trop court avait des courbes d'une finesse et d'une énergie extraordinaires.
— Allons, Léonce, ne vous oubliez pas trop à la regarder, dit Sabina à son compagnon, qui était comme pétrifié devant la villageoise, c'est de moi seule qu'il faut être occupé aujourd'hui; si vous avez une distraction , je suis perdue, je m'ennuie.
— Je ne iieiise qu'à vous en la regardant. Regardez-la aussi. Il faut que vous compreniez cela.
— Cela? c'est la foi aveugle et stupide, c'est le passé qui vit encore, c'est le peu[ile. C'est curieux pour l'artiste, mais moi je suis poète, et il me faut plus que l'é-' trange, il me faut le beau... Cette petite est laide.
— C'est que vous n'y com|)rencz rien. Elle est belle selon le type rare auquel elle appartient.
— Type d'Albinos.
— Non ! c'est la couleur de Rubens, avec l'expression austère des vierges du Bas-Empire. Et l'attitude?
— Est raide comme le dessin des maîtres primitifs. Vous aimez cela?
— Cela a sa grâce, parce que c'est na'if et imprévu. La Madeleine de Canova pose, les vierges de la Renaissance savent qu'elles sont belles ; les modèles primitifs sont tout d'un jet , tout d'une pièce, on pourrait dire tout d'une venue, comme la pensée qui les fit éclore.
— Et qui les pétrifia... Tenez, elle a fini sa prière; parlez-lui , vous verrez qu'elle est béte malgré l'expression de ses traits.
— Mon enfant, dit Léonce à la jeune C!le, vous paraissez lrès-|iieusc. Y a-t-il quelque dévotion particulière attachée à cette chapelle?
— Non , Monseigneur, répondit la jeune fille en faisant la révérence; mais je me cache ici pour prier, afin que M. lo curé ne me voie point;
— Et que craignez-vous des regards de M. le curé? demanda lady G...
— Je crains qu'il ne me chasse, reprit la montagnarde ; il ne veut plus que je rentre dans l'église, sous prétexte que je suis en état de péché'mortel.
Elle fit cette réponse avec tant d'aplomb et d'un air à la fois si ingénu et si décidé , que Sabina ne put s'empêcher de rire.
— Est-ce que cela est vrai? lui demanda-t-elle.
— Je crois que M. le curé se trompe, répondit la jeune fille , et que Dieu voit plus clair que lui dans mon cœur.
Là-dessus elle fit une nouvelle révérence et s'éloigna rapidement , car le curé, qui avait fini de se dépouiller de ses habits sacerdotaux , paraissait au fond de l.i nef.
Interrogé par nos deux voyageurs, le cure jeta uu regard sur la pécheresse qui fuyait, haussa les épaules, et dit d'un ton courroucé :
— Ne faites pas attention à cette vagabonde, c'est urip àme perdue.
— Cela est fort étrange, dit Sabina; sa figure n'annonce rien de semblable.
— Maintenant, dit le curé, je suis aux ordres de Vos Seigneuries.
On remonta en voiture, et après quelques mots de conversation générale, le curé demanda la permission de lire son bréviaire, et bientôt il fut si absorbé par cette dévotion , que Léonce et Sabina se retrouvèrent cjmme en lèto-à-lèle. Par égard pour le bonhomme, iiui ne paraissait pas entendre l'anglais, ils causèrent dans celte langue afin de ne lui point donner de uistractions.
— Ce prêtre intolérant, esclave de ses patenôtres, ne nous promet pas grand plaisir, dit Sabina. Je crois que vous l'avez recruté pour me punir d'avoir pris un peu d'humeur de la rencontre de la marquise.
— J'ai peut-être eu un motif plus sérieux, répondit , Léonce. Vous ne le devinez pas?
— Nullement.
— Je veux b;en vous le dire ; mais c'est à condition que vous l'écoulerez très-sérieusement.
— Vous m'inquiétez ! '
TEVERINO
— C'est déjà quelque chose. Sachez donc que j'ai mis ce tiers entre nous pour me préserver moi-même.
— Et de quoi, s'il vous plaît?
— Du danger caché au fond de toutes les conversations qui roulent sur l'amour entre jeunes gens.
— Parlez pour vous, Léonce ; je ne me suis pas aperçue de ce danger. Vous m'aviez promis de ne pas laisser l'ennui approcher de moi; je comptais sur votre parole, j'étais tranquille.
— Vous raillez? C'est trop facile. Vous m'aviez promis plus de gravité.
— Allons, je suis très-grave, grave comme ce curé. Que vouliez-vous dire?
— Que, seul avec vous, j'aurais pu me sentir ému et perdre ce calme d'oii dépend ma puissance sur vous aujourd'hui. Je fais ici l'ulfice de magnétiseur pour endormir votre irritalion habituelle. Or, vous savez que la première condition de la puissance magnétique c'est un flegme absolu, c'est une tension de la volonlc vers l'idée ( e domination immatérielle ; c'est l'absence de toute émotion étranaère au phénomène de rinfluence mystérieuse. Je pouvais me laisser troubler, et arriver à être dominé par votre regard , par le son de votre vois , par votre fluide magnétique, en un mot, et alors les rôles eussent été intervertis.
— Est-ce que c'est une déclaration, Léonce? dit Sabina avec une hauteur ironique.
— Non, Madame; c'est tout le contraire, répondit-i! tranquillement.
— Une impertinence, peut-être?
— Nullement. Je suis votre ami depuis longtemps, et un ami sérieux, vous le savez bien, quoique vous soyez une femme étrange et parfois'injuste. Nous nous sommes connus enfants :"notre affection fut toujours loyale et douce. Vous l'avez cultivée avec franchise, moi avec dévouement. Peu d'hommes sont autant mes amis que vous, et je ne recherche la société d'aucun d'eus avec autant d'attrait que la vôtre. Cependant vous me causez quelquefois une sorte de souffrance indéfinissable. Ce n'est pas le moment d'en rechercher la cause ; c'est un problème intérieur que je n'ai pas encore cherché à résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis pas amoureux de vous et que je ne l'ai jamais été. Sans entrer dans ries explications qui auraient peut-être quelque chose de trop hbre après cette déclaration, je pense que vous comprenez pourquoi je no veux pas être ému auprès d'une femme aussi belle que vous, et pourquoi la figure paisible et rebondie qui est là m'était nécessaire pour m'empêcher de i vous trop regarder. |
— En voilà bien assez, Léonce, répondit Sabina, qui \ affectait d'arranger ses manchettes afin de baisser la tête et de cacher la rougeur qui brûlait ses joues. C'en est même trop. Il y a quelque chose de blessant pour moi dans vos pensées.
— Je vous défie de me le prouver.
— Je ne l'essaierai pas. Votre conscience doit vous le dire.
— Nullement. Je ne puis vous donner une plus grande preuve de respect que de chasser l'amour de mes pensées.
— L'amour ! Il est bien loin de votre cœur ! Ce que vous croyez devoir craindre me flatte peu ; je no suis pas une vieille coquette pour m'en enorgueillir.
— Et pourtant, si c'était l'amour, l'amour du cœur comme \ous l'entendez, vous seriez plus irritée encore.
— Aflligée peut-être, parce que je n'y pourrais pas répondre , mais irritée beaucoup moins que je ne le suis par l'aveu de votre souffrance incléfinissable.
— Soyez franche , mon amie; vous ne seriez même pas affligée ; vous ririez, et ce serait tout.
— Vous m'accusez de coquetterie? vous n'en avez pas le droit : qu'en savez-vous, puisque vous ne m'avez jamais aimée, et que vous ne m'avez jamjiis vue aimer personne?
— Écoutez , Sabina , il est certain que je n'ai jamais essayé de vous plaire. Tant d'autres ont échoué ! Sais-je seulement si quelqu'un a jamais réussi à se faire aimer
de vous? Vous me l'avez pourtant dit une fois, dans un jour d'expansion et de tristesse; mais j'ignore si vous ne vous êtes pas vantée par exaltation. Si je vous avais la'ssô voir que je suis capable d'aimer ardemment, peut-être eussicz-vous reconnu que je méritais mieux que votre amitié. Mais, pour vous le faire comprendre, il eût fallu ou vous aimer ainsi, ce que je nie, ou feindre, et ni'enivrer de mes propres affirmations. Cela eût été indigne de la noblesse de mon attachement pour vous, et je ne sais pas descendre à de telles ruses : ou bien encore, il eût fallu vous raconter les secrets de ma vie, vous peindre mon vrai caractère, me vanter en un mot. Fi! et n'être pas compris, être raillé!... Juste punition de la vanité puérile ! Loin de moi une telle honte !
— De quoi vous justifiez-vous donc , Léonce? Est-ce que je me plains de n'avor que votre amitié? est-ce que j'ai jamais désiré autre chose?
— Non , mais de ce que je m'observe si scrupuleusement , vous pourriez conclure que je suis une brute , si vous ne me deviniez pas.
— A quoi bon vous observer tant, puisqu'il n'y a rien à craindre ? L'amour est spontané. Il surprend et envahit, il ne raisonne point, il n'a pas besoin de s'interroger, ni de s'entourer de prévisions, de plans d'attaque et de projets de retraite; il se trahit, et c'est alors qu'il s'impose.
« Voilà une bonne leçon, pensa Léonce, et c'est elle qui me la donne ! »
Il sentit qu'il avait besoin d'étouffer son dépit, et, prônant la main de lady G..., il lui dit en la serrant d'un air affectueux et calme :
— Vous voyez donc bien, chère Sabina, qu'il ne peut y avoir d'amour entre nous; nous n'avons dans le cœur rien de neuf et de mystérieux l'un pour l'autre; nous nous connaissons trop, nous sommes comme frère et sœur.
— Vous dites un mensonge et un blasphème, répondit la fière lady en retirant sa main. Les frères et les sœurs ne se connaissent jamais, puisque les points les plus vivants et les plus profonds de leurs âmes ne sont jamais en contact. Ne dites pas que nous nous connaissons trop, vous et moi; je prétends, au contraire, n'être nullement connue de vous, et ne l'être jamais. Voilà pourquoi, au Heu de me fâcher, j'ai souri à toutes les duretés que vous me dites depuis ce ma in. Tenez, j'aime mieux aussi ne pas vous connaître davantage. Si vous voulez 'garder votre fluide magnétique, laissez-moi croire que vous avez dans le cœur des tré.sors de passion et de tendresse, dont notre paisible amitié n'est que l'ombre.
— Et si vous le croyiez, vous m'aimeriez, Sabina! Il est donc certain pour 'moi que vous ne le croyez pas.
— Je puis vous en dire autant. Faut-il eu conclure que si nous sommes seulement amis , c'est parce que nous n'avons pas grande opinion l'un de l'autre?
«Elle est piquée, pensa Léonce, et voilà que nous sommes au moment de nous ha'ir ou de nous aimer. »
— M'est avis, dit le curé en fermant son bréviaire, que nous voici bien assez loin , cl que nous, pourrions, s'il plaisait à Vos Seigneuries, mettre quelque chose sous la dent.
— D'autant plus , dit Léonce , que voici à deux pas , au-dessus de nous, un plateau de rochers avec de l'omure, et d'où l'on doit découvrir une vue admirable.
— Quoi, là-haut? s'écria le curé qui était un peu chargé d'embonpoint; vous voulez grimper jusqu'à la Roche- Veite? Nous serions bien plus à l'aise dans ce bosquet de sapins, au bord de la roule.
— Mais nous n'aurions pas de vue! dit lady G... en passant son bras a'un air folâtre sous celui du vieux prêtre, et peut-on se passer de la vue des montagnes?
— Fort bien quand on mange, répondit le curé, qui, ' pourtant, se laissa entraîner.
Le jockey conduisit la voiture à l'ombre, dans le bosquet, et bientôt de nombreux serviteurs se présentèrent pour l'aider à chasser les mouches et à faire manger ses chevaux. C'étaient les petits pâtres, épars sur tous les points de la montagne, qui, en un clin d'œil, se rassem-
TEVERINO
Li'oiifc courul aii-ilcvani liii ciiri'. (l'agc 'j.j
blèrent autour de nos promeneurs, comme une volée d'oiseaux curieux et affamés. F^'un prit les coussins du charà-bancs pour faire asseoir les convives sur le rocher, l'autre se chargea du transport des pâtés de gibier, un troisième de celui des vins ; chacun voulait porter ou casser quelque chose. Le déjeuner champêtre l'ut bienlôt installé sur la Uocho-Vcrte, et, en voyant qu'il était splcndide et succulent, le curé s'essuya le front et laissa échapper un soupir do jubilation de sa poitrine halelante. On fit la part des petits pages déguenillés, celle des serviteurs aussi, car on avait de quoi satisfaire tout le monde. Léonce n'avait pas fait les choses à demi ; on eut dit qu'il avait prévu à (|uel estomac de prèlre il aurait aifaire. Sabina redevint très-enjouée, et avoua que, |iuur la première fois depuis longtemps, elle avait beaucoup d'appétit. Léonce ayant servi tout le monde, commençait à manger à son lour, lorsque les enfanis, assis en groupe à quelque distance , se prirent à s'agiter, à bondir et à crier en faisant de grands mouvements avec leurs bras . comme pour a|)pcler quelqu'un du fond du ravin : « La fille aux oiseaux ! la fille aux oiseaux ! »
ENLEVO^S IIERMIONE.
— Taisez-vous, sotte engeance, dit le curé : n'attirez point celle folle par ici ; nous n'avons que faire de ses jongleries.
filais les enfanis ne l'entendaient point et continuaient à appeler et à faire des gestes. Sabina, se penchant alors sur le bord du rocher, vit un speclacle fort extraordinaire. Une jeune montagnarde grimpait la pente escarpée qui conduisait à la Roche-Verlo, et celte enfant marchait littéralement dans une nuée d'oiseaux qui voltigeaient autour d'elle, les uns béquetant sa chevelure, d'autres se posant sur ses épaules, d'aulres, tout jeunes, sautillant et se traînant à ses pieds, dans le sable. Tous semblaient se disputer le plaisir de la toucher ou le profit do l'implorer, et rempli:;saient l'air de leurs cris de joie et d'impatience. Quand la jeune fille fut plus près et qu'on put la distinguer à travers son cortège tourbillonnant, Léonce et Sabina reconnurent la blonde aux joues vermeilles et aux cheveux d'or pâle qu'ils avaient vue dans l'église une heure auparavant.
TEVERINO
A riiistanl mcme de tous les baissons d'alenlour. (Page 0.)
Alors le curé se pencha aussi vers le ravin, et, par ses gestes, lui prescrivit de s'éloigner.
La grosse figure et l'habit noir du prêtre firent sur elle l'effet de la télé de Méduse. Elle s'arrêta immobile, et les oiseaux, ellarouchés, s'envolèrent sur les arbres qui bordaient le sentier.
Cependant les instances de lady G... et la vue de son verre rempli d'un excellent vin de Grèce qu'on venait d'enlainer calmèrent l'ire du saint homme, et il consentit à crier à la fille aux oiseaux :
— Allons, venez faire vos pasquinades devant Leurs Seigneuries, bohéniienne que vous êtes I
La jeune fille tenait dans sa main une poignée de grains qu'elle jeta derrrière elle le plus loin qu'elle put, et si adroitement, qu'elle sembla seulement faire un geste impératif aux oisillons qui recommençaient à la poursuivre. Ils s'abattirent tous dans le fourré qu'elle feignait de leur désigner, et, occupés qu'ils étaient à chercher leurs petites graines, ils eurent l'air de se tenir tranquilles à son commandement. Les autres enfants n'étaient pas dupes de ce petit manège, mais Sabina eut tout le plaisir d'y être trompée.
— Eh bien, la voilà donc, celte pécheresse endurcie , dit Léonce, en tendant la main à la montagnarde pour l'aider à atteindre le plateau, qui était fort escarpé de ce côté-là. Mais elle le gravit d'un bond pareil à celui d'un jeune chamois, et, portant les deux mains à son front, elle demanda la permission de travailler.
— Faites voir, faites vite voir, fainéante, dit le curé, ce qu'il vous plaît d'appeler votre travail.
Alors elle s'approcha des enfants et les pria de bien tenir leurs chiens et ne pas bouger; puis elle ôta un petit mantelot de laine qui couvrait ses épaules, et, grimpant sur une roche voisine encore plus élevée que la Roche- Verte, elle fit tournoyer en l'air cette étoffe i ouge comme un drapeau au-dessus de sa tête. A l'instant même , de tous les buissons d'alentour, vint se précipiter sur elle une foule d'oiseaux de diverses espèces, moineaux , fauvettes, linottes, bouvreuils, merles, ramiers, et même quelques hirondelles à la queue fourchue et aux larges ailes noires. Elle joua quelques instants avec eux, les repoussant, faisant des gestes, et agitant son manlelet Comme pour les effrayer, altrapant au vol quelques-uns, et les rejetant dans l'espace sans réussir à les dégoûter
TEVERINO
(le Inir nmoiircufP |ioiirs!iilo. Puis, qi}anfl elln eut bien iii( iilré à quel point elle était, sonveraiiie absolnn et adorée de ce peiiple libre, elle se couvrit la létc de son manteau, se coucha par terre, et feis^nit de s'endormir. Alors on vit tous ces volatiles se poser sur elle, se blottir à l'r'Tivi dans les plis de ses vêlements, et paraître magnétisés par son sommeil. Enfin, quand elle se releva, elle réiléra son stratagème, et les envoya, à l'aide d'une nouvelle pâture, s'abattre sur des bruyères, où ils disparurent et cessèrent leur babil.
Il y eut quelque chose de si gracieux et de si poétique dans toute sa pantomime, et son pouvoir sur les habitants de l'air semblait si merveilleux, que cette petite scène causa un plaisir extrême aux voyageurs. La négresse n'hésila pas à croire qu'elle assistait à un enchantement , et le curé lui-même ne put s'empêcher do sourire à la gentillesse des élèves, pour se dispenser d'applaudir leur éducatrice.
— Voilà vraiment une petite fée, dit Sabina en l'attirant auprès d'elle, et je vous déclare, Léonce, que je suis réconciliée avec ses cils û'amhre. Mignon lui avait fait tort dans mon imagination. .le l'aurais voulue brune et jouant de la guitare; mais j'accepte maintenant cette Mignon, rustique et blonde, et j'aime autant sa scène de magie avec les oiseaux que la danse des œufs. Dismoi d'abord, ma chère enfant, comment tu l'appelles?
— Je m'appelle Madeleine Mélèze, dite l'oiselière ou la fille aux oiseaux, pour servir Votre Altesse.
— Voilà de jolis noms, et cela te complète. Assieds-toi là près de moi, et déjeune avec nous; pourvu, toutefois, que ton peuple d'oiseaux ne vienne pas, comme une plaie d'Iilgypte, dévorer notre festin.
— Oh ! ne craignez rien, Madame, mes enfants n'approchent pas de "moi quand il y a d'autres personnes trop près.
— En ce cas, si tu veux conserver ton sot métier, ton gagne-pain, dit le curé d'un ton grondeur, je te conseille de ne pas le laisser accompagner si souvent dans tes promenades par certains vagabonds de rencontre ; car bientôt, à force d'être tenus en respect par la présence de ces oiseaux de passage, les oiseaux du pays ne te connaîtront phis, Madeleine.
— Mais, monsieur le curé, on vous a trompé, assurt^ ment, répondit l'oiselière , je n'ai encore eu qu'un seul compagnon de promenade, et il n'y a pas si longtemps que cela dure; nous sommes toujours tous deux seuls; ceux qui vous ont dit le contraire ont menti.
Le sérieux dont elle accompagna cette réponse mit Léonce en gaieté et le curé en colère.
— Voyez un peu la belle réponse! dit-il, et si l'on peut rien trouver de plus effronté que cette petite fille!
L'oiselière leva sur le pasteur cotirroucé ses yeux bleus comme des saphirs et resta muette d'étonnement.
— Il me semble que vous vous trompez beaucoup sur le compte de cette enfant, dit Sabina au curé: sa surprise et sa hardiesse sont l'effet d'une candeur que vous troublerez par vos mauvaises pensées ; permettez-moi de vous le dire, monsieur le curé, vous faites, ]jar bonne intention sans doute, tout votre possible pour lui donner l'idée du mal qu'elle n'a pas.
— Est-ce vous qui parlez ainsi. Madame? répondit à demi-voix le curé; vous qui, par prudence et vertu, ne vouliez pas rester en tète-à-lête avec ce noble seigneur, malgré ses bons sentiments et le voisinage de vos douiestiques?
Sabina regarda le curé avec étonnement, et ensuite Léonce d'un air de reproche et de dérision : puis elle ajouta avec un noble abandon de cœur :
— Si vous jugez ainsi Ui motif qui nous a fait rechercher votre société, monsieur le curé, vous devez y trouver la confirmation de ce que je pense de celte enfant: c'est que ses pensées sont plus pures que les noires.
— Pures tant que vous voudrez. Madame! reprit le curé, que, dans sa pensée, Sabina avait déjà surnommé le bourru, occupée qu'elle était de retrouver les personnages de Wilhem-Meisler dans les aventmes de sa promenade; mais laissez-moi vous objecter que chez Ips
' filles de celte condition, qui vivent au liasaril et comme à l'abandon, l'excès de l'innocence est le pire des dangers. Le premier \ enu en abuse, et c'est ce qui va arri-
j ver à celle-ci, si ce n'est déjà fait.
— Elle serait confuse devant vos soupçons, au lieu ! qu'elle n'est qu'effravée de vos menaces. Vous autres
])rêtres, vous ne comprenez rien aux femmes, et vous froissez sans pitié la pudeur du jeune âge.
— Je vous soutiens, moi, re|)rit le bourru, que ce qui est vrai pour les personnes de votre classe, n'est pas applicable a celle des pauvres gens. La pudeur de ces filleslà est bêtise, imprévoyance; elles font le mal sans savoir ce qu'elles font.
— En ce cas. peul-étre ne le font-elles pas, et je croirais assez que Dieu innocente leurs fautes.
— C'est une hérésie. Madame.
— Comme vous voudrez, monsieur le curé. Disputons, j'y consens. Je sais bien que vous êtes meilleur (]uo vous vous ne voulez en avoir l'air, et qu'au fond du cœur vous ne haïssez point ma morale.
— Eh bien , oui, nous disputerons après déjeuner, répliqua le curé.
— En attendant , dit Sabina en lui remplissant son verre avec grâce, et en lui adressant un doux regard dont il ne comprit pas la malice, vous allez m'accordcr la faveur que je vais vous demander, mon cher curé bourru.
— Comment vous refuser quelque chose? répondit-il en portant son verre à ses lèvres; surtout si c'est une demande chrétienne et raisonnable? ajouta-t-il lorsqu'il eut avalé la rasade de vin de Chypre.
— Vous allez faire la paix provisoirement avec la fille aux oiseaux, reprit lady G... Je la prends sous ma protection ; vous ne la mettrez pas en fuite, vous ne lui adresserez aucune parole dure; vous me laisserez le soin do la confesser tout doucement, et, d'après le compte que je vous rendrai d'elle, vous serez indulgent ou sévère, selon ses mérites.
— Eh bien, accordé! répondit le curé, qui se sentait plus dispos et de meilleure humeur, à mesure qu'il contentait son robuste appétit. Voyons, dil-il en s'adressant à Madeleine qui causait avec Léonce, je te pardonne pour aujourd'hui , et je te permets de venir à confesse demain, à condition que, dès ce moment, tu te soumettras à toutes les prescriptions de celte noble et vertueuse dame, qui veut bien s'intéresser à toi et t'aider à sortir du péché.
Le mot de péché produisit sur Madeleine le même effet d'étonnement et de doute que les autres fois ; mais, satisfaite de la bienveillance de son pasteur et surtout de l'intérêt que lui témoignait la noble dame, elle fit la révérence à l'un et baisa la main de l'autre. Interrogée par Léonce sur les procédés qu'elle employait pour captiver l'amour et l'obéissance de ses oiseaux, elle refusa de s'expliquer, et prélendit qu'elle possédait un secret.
— Allons, Madeleine, ceci n'est pas bien, dit le curé, et si tu veux que je le pardonne tout, tu commenceras piar divorcer d'avec le mensonge. C'est une faute grave que de chercher à entretenir la superstition , surtout quand c'est pour en profiter. Ici, d'ailleurs, cela ne te servirait de rien. Dans les foires où tu vas courir et montrer ton talent (bien malgré moi, car ce vagaliondage n'est pas le fait d'une fille (lieuse), tu peux persuader aux gens simples que tu possèdes un charme pour attirer le premier oiseau qui passe et pour le retenir aussi longtemps (pi'il te plaît. Mais les petits camarades, que voici, savent bien que, dans ces montagnes, où les oiseaux sont riires et où tu passes ta vie à courir et à fureter, tu découvres tous les nids aussitôt qu'ils se bâtissent, que tu t'empares de la couvée et que tu forces les pères et mères à venir nourrir leurs petits sur les genoux. On sait la patience avec laquelle tu restes immobile des heures entières' comme une statue ou comme un arbre, pour que ces bêtes s'accoutument à te voir sans te craindre. On sait comme, dès qu'ils sont apprivoisés, ils te suivent partout pour recevoir de toi leur pâture, et qu'ils t'amènent leur famille à mesure qu'ils pullulent, suivant
TEVERINO
en cela un admirable instinct de mémoire et d'attachement, dont plusieurs espèces sont particulièrement douées. Tout cela n'est pas bien sorcier. Chacun de nous , s'il était . comme toi , ennemi des occupations raisonnables et d'un travail utile , pourrait en faire autant. Ne joue donc pas la magicienne et l'inspirée, comme certains imposteurs célèbres de l'antiquité, et entre autres un misérable Apollonius de Tlij ane, que l'Église condamne comme faux prophète, et cjui prétendait comprendre le lansa^e des passereaux. Quant à ces nobles personnes , n'espère point te moquer d'elles. Leur esprit et leur éducation ne leur permettent point de croire qu'une bambine comme toi soit investie d'un pouvoir surnaturel.
— Eh bien, monsieur le curé, dit lady G..., vous ne pouviez rien dire qui ne fût moins agréable , ni faire sur la superstition un sermon plus mal venu. Vos explications sont ennemies de la poésie, et j'aime cent fois mieux croire que la pauvre Madeleine a quelque don mystérieux, miraculeux même, si vous vouiez, que de refroidir mon imagination en acceptant de banales réalités. Console-loi, dit-elle à l'oiselière qui pleurait de dépit et qui regardait le curé avec une sorte d'indignation naïve et ficre : nous te croyons fée et nous subissons Ion prestige.
— D'ailleurs, les explications de M. le curé n'expliquent rien, dit Léonce. Elles conslalent des faits et n'en dévoilent point les causes. Pour apprivoiser à ce point des êiiTS libres et naturellement farouches, il faut une intelligence particulière, une sorte de secret magnétisme tout
lexceptionnel. Chacun de nous se consacrerait en vain a 'cette éducation, que la mystérieuse fatalité de l'instinct dévoile à celte jeune fille.
— Oui ! oui ! s'écria Madeleine, dont les yeux s'enflammèrent comme si elle eût pu comprendre parfaitement l'argument de Léonce, je défie bien M. le curé d'apprivoiser seulement une poule dans sa cour, et moi j'apprivoise les aigles sur la montagne.
— Les aigles, toi? dit le curé piqué au vif de voir Sabina éclater de rirej je t'en défie bien ! Les aigles ne s'apprivoisent point comme des alouettes. Voilà ce qu'on gagne à de niaises pratiques et à des prétentions bizarres. bii devient menteuse , et c'est ce qui vous arrive, petite efîronlée.
— Ah , pardon , monsieur le curé , dit un jeune chevrier qui s'était détaché du groupe des enfants , et qui écoulait la conversation des nobles convives. Depuis (luelque temps , Madeleine apprivoise les aigles : je l'ai vu. Son esprit va toujours en augmentant, et bientôt elle apprivoisera les ours, j'en suis sûr.
— Non, non, jamais, répondit l'oiselière avec une sorte d'effriii et de dégoût peinte dans tous ses traits. Mon esprit ne s'accorde qu'avec ce qui vole dans l'air.
— Eh bien, que vous disais-je? s'écria Léonce frappé de cette parole. Elle sent, bien qu'elle ne puisse en rendre compte ni aux autres, ni à elle-même, que d'indéfinissables affinités donnent de l'attrait à certains êtres pour elle. Ces rapports intimes sont des merveilles à nos yeux, parce que nous ne pouvons en saisir la loi naturelle , et le monde des faits physiques est plein de ces miracles qui nous échappent. Soyez-en certain, monsieur le curé, le diable n'est pour rien dans ces particularités; c'est Dieu seul qui a le secret de toute énigme et qui préside
: à tout mystère.
— A la bonne heure, dit le curé assez salisfait de cette explication. A votre sens, il y aurait donc des rapports inconnus entre certaines organisations iJifTérentes'? Peutêtre que cette petite exhale une odeur d'oiseau perceptible seulement à l'odorat subtil de ces volatiles?
— Ce qu'il y a de certain, dit Sabina en riant, c'est qu'elle a un profil d'oiseau. Son petit nez recourbé, ses yeux vifs et saillants, ses paupières mobiles et pâles, joignez à cela sa légèreté, ses bras agiles comme des ailes, ses jambes fines et fermes comme des pattes d'oiseau, et vous verrez qu'elle ressemble à un aiglon.
— Comme il vous plaira, dit Madeleine, qui paraissait être douée d'une rapide intelligence et comprendre tout ce qui se disait sur son compte. Mais , outre le don de me faire aimer, j'ai aussi celui de l'aire comprendre;
j'ai la science, et je défie les autres de découvrir ce que je sais. Qui de vous dira à quelle heure on peut se faire obéir et à quelle heure on ne le peut pas? quel cri peut être entendu de bien loin? en quels endroits il faut se mettre? quelles influences il faut écarter? quel temps est propice? Ali ! monsieur le curé , si vous saviez persuader les gens comme je sais attirer les bêtes , votre église serait plus riche et vos saints mieux fêtés.
— Elle a de l'esprit , dit le curé bourru , qui était au fond un bourru bienfaisant et enjoué, surtout après boire; mais c'est un esprit diabolique, et il faudra, cpieique jour, que je l'exorcise. En attendant, Madelon , fais venir tes aigles.
— Et où les prendrai-je à celte hetire? répondit-elle avec malice. Savez-vous où ils sont, monsieur le curé? Si vous le savez, dites-le, j'irai vous les chercher.
— Vas-y, toi, puisque tu prétends le savoir.
— Ils sont où je ne puis aller maintenant. .le vois bien, monsieur le curé, que vous ne le savez pas. Mais si vous voulez venir ce soir avec moi, au coucher du soleil, et si vous n'avez pas peur, je vous ferai voir quelque chose qui vous étonnera.
Le curé haussa les épaules ; mais l'ardente imagination de Sabina s'empara de cette fantaisie. — J'y veux aller, moi, s'écria-t-elle, je v<'ux avoir peur, je veiix être étonnée, je veux croire au diable et le voir, si faire se peut !
— Tout doux ! lui dit Léonce à l'oreille, vous n'avez pas encore ma permission, chère malade.
— Je vous la demande, je vous t'arrache, docteur aimable.
— Eh bien , nous verrons cela ; j'interrogerai la magicienne, et je déciderai comme il me conviendra.
— Je compte donc sur votre désir, sur votre promesse de m'amuser. En attendant, n'allons-nous pas retourner à la villa pour voir comment mylord G... aura dormi?
— Si vous avez des volontés arrêtées , je vous donne ma démission.
— A Dieu ne plaise 1 Jusqu'ici je n'ai pas eu un instant d'ennui. Faites donc ce que vous jugerez o|iportun ; mais où que vous me conduisiez, laissez-moi emmener la fille aux oiseaux.
— C'était bien mon intention. Croyez-vous donc qu'elle se soit trouvée ici par hasard?
— Vous la connaissiez donc? Vous lui aviez donc donné rendez-vous?
— Ne m'interrogez pas.
— J'oubliais! Gardez vos secrets; mais j'espère que vous en avez encore?
— Certes, j'en ai encore, et je vous annonce. Madame, que ce jour ne se passera pas sans que vous ayez des émotions qui troubleront votre sommeil la nuit prochaine.
— Des émotions ! Ah ! quel bonheur ! s'écria Sabina ; en garderai-je longtemps le souvenir?
— Toute votre vie, dit Léonce avec un sérieux qui semblait passer la plaisanterie.
— Vous êtes un personnage fort singulier, reprit-elle. On dirait que vous croyez à votre puissance sur moi , comme Madeleine à la sienne sur les aigles.
— Vous avez la fierté et la férocité de ces rois de l'air, et moi j'ai peut-être la finesse de l'observation, la patience et la ruse de Madeleine.
— De la ruse? vous me faites peur.
— C'est ce que je veux. Jusqu'ici vous vous êtes raillée de moi, Sabina, précisément parce que vous ne me connaissiez pas.
— Moi? dit-elle un peu émue et tourmentée de la tournure bizarre que prenait l'esprit do Léonce. Moi , je ne connais pas mon ami d'enfance, mon loyal chevalier servant? C'est tout aussi raisonnable que de me dire que je songe à vous railler.
— Vous l'avez pourtant dit. Madame, les frères efles sœurs sont éternellement inconnus les uns aux autres , parce que les points les plus intéressants et les plus vivants de leur être ne sont jamais en contact. Un mystère profond comme ces ahîmes nous sépare; vous ne me connaîtrez jamais, avez-vous dit. Eh bien , Madame , je
TEVERINO
prétends aujourd'hui vous connailre et vous rester inconnu. C'est vous dire, ajouta-t-il en voyant la méfiance et la terreur se peindre sur les traits de Sabina, que je me résit;ne à vous aimer davantage que je ne veux et ne puis prétendre à être aimé de vous.
— Pourvu que nous restions amis, Léonce, dit lady G..., dominée tout à coup par une angoisse qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même , je consens à vous laisser continuer ce badinagc; sinon je veux retourner tout de suite à la villa, me remettre sous la cloche de plomb do l'amour conjugal.
— Si vous l'exigez , j'obéis; je redeviens homme du monde , et j'abandonne la cure merveilleuse que vous m'avez permis d'entreprendre.
— Et dont vous répondez pourtant ! Ce serait dommage.
— J'en puis répondre encore si vous ne résistez pas. Une révolution complète, inouïe, peut s'opérer aujourd'hui dans votre vie morale et intellectuelle, si vous abjurez jusqu'à ce soir l'empire de votre volonté.
— IMais quelle confiance faut-il donc avoir en votre honneur pour se soumettre à ce point?
— Me croyez vous capable d'en abuser? Vous pouvez vous faire reconduire à la villa par le curé.- Moi , je vais dans la montagne chercher des aigles moins prudents et moins soupçonneux.
— Avec Madeleine, sans doute ?
— Pourquoi non?
— Eh bien , l'amitié a ses jalousies comme l'amour : vous n'irez pas sans moi.
— Partons donc !
— Partons!
Lady G... se leva avec une sorte d'impétuosité, et prit le bras" do l'oiselière sous le sien, comme si elle eût voulu s'emparer d'une proie. En un clin d'œil les enfants reportèrent dans la voiture l'attirail du déjeuner. Tout fut lavé, rangé et emballé comme par magie. La négresse , semblable à une sibylle aiîairée , présidait à l'opération ; la libéralité de Léonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l'adresse aux plus gauches. 11 me semble , lui dit Sabina en les voyant courir, que j'assiste à la noce fantastique du conte de Gracieuse et Percinet ; lorsque l'errante princesse ouvre dans la forêt la boite enchantée, on en voit sortir une armée de marmitons en miniatuie et de serviteurs de toute sorte qui mettent la broche, font la cuisine et servent un repas merveilleux à la joyeuse bande des Lilliputiens, le tout en chantant et en dansant, comme font ces petits pages rustiques.
— L'apologue est plus vrai ici que vous ne pensez, répondit Léonce. Rappelez-vous bien le conte, cette charmante fantaisie que Hoffmann n'a point surpassée. 11 est un moment où la princesse Gracieuse, punie de son inquiète curiosité par la force même du charme qu'elle ne peut conjurer, voit tout son petit monde enchanté prendre la fuite et s'éparpiller dans les broussailles. Les cuisiniers emportent la broche toute fumante, les musiciens leurs violons, le nouveau marié entraine sa jeune épouse, les parents grondent , les convives rient , les serviteurs jurent, tous courent et se moquent de Gracieuse, qui, de ses belles mains, cherche vainement à les arrêter, à les retenir, à les rassembler. Comme des fourmis agiles, ils s'échappent, passent à travers ses doigts, se répandent et disparaissent sous la mousse et les violettes , qui sont pour eux comme une futaie protectrice , comme un bois impénétrable. La cassette reste vide, et Gracieuse, épouvantée , va retomber au pouvoir des mauvais génies , lorsque...
— Lorsque l'aimable Léonce, je veux dire le tout puissant prince Percinet, reprit Sabina, le protégé des bonnes fées, vient à son secours, et, d'un coup de baguette, fait rentrer dans la boite parents et fiancés , marmitons et broches, ménétriers et violons.
— .\lors il lui dit, reprit Léonce : Sachez, princesse Gracieuse, que vous n'êtes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies; vous les semez à pleines mains sur le sol aride de la réalité , et là, plus agiles et plus fines que vous, elles vous échappent et vous
trahissent. Sans moi, elles allaient se perdre comme l'insecte que l'œil poursuit en vain dans ses mystérieuses retrai'es de gazon et de feuillage; et alors vous vous retrouviez seule avec la peur et le regret, dans ce lieu solitaire et désenchanté. Plus de frais ombrages , plus de cascades murmurantes, plus de fleurs embaumées; plus de chants, de danses et de rires sur le tapis de verdure. Plus rien que le vent qui siffle sous les platanes pelés, et la voix lointaine des bêtes sauvages qui monte dans l'air avec l'étoile sanglante de la nuit. Mais, grâce à moi, que vous n'implorerez jamais en vain, tous vos trésors sont rentrés dans le coffre magique, et nous pouvons poursuivre notre route, certains de les retrouver quand nous le voudrons, à quelque nouvelle halte, dans le royaume des songes.