DOUZIÈME VEILLÉE
Il y eut un moment oià la bête parut perdre pied; mais Brulette était, en ce moment-là, entre nous deux, et montrait beaucoup de courage. Quand nous fûmes sur l'autre rive, Huriel, fouaillant toujours nos montures, nous fit prendre le galop, et ce ne fut qu'en plaine, à la vue du ciel et à la portée des habitations, qu'il nous laissa souffler.
— A présent, dit-il en marchant entre moi et Brulette, je vous dois des reproches à tous deux. Je ne suis pas un enfant pour vous mettre dans un danger et vous y laisser. Pourquoi vous êtes-vous sauvés de l'endroit où je vous avais recommandé de m'attendre?
— C'est vous qui nous faites reproche ? dit Brulette un peu animée; j'aurais cru que ce dût être le contraire.
— Commencez donc ! dit Huriel devenu pensif. Je parlerai après. De quoi me blâmez-vous.
— Je vous blâme, répondit-elle, de n'avoir pas eu la prévoyance de la mauvaise rencontre que nous devions faire; je vous blâme surtout d'avoir su donner fiance à mon i)ère et à moi, pour me faire sortir de ma maison et de mon pays, où je suis aimée et respectée, et pour m'amener dans des bois sauvages, où vous ne pouvez qu'à grand'peine me sauver des offenses de vos amis. Je ne sais pas quelles paroles grossières ils ont voulu me dire ; mais j'ai bien entendu que vous étiez forcé de répondre de moi comme d'une honnête fille. C'est donc qu'on en doit douter en me trouvant en votre compagnie ? Ah ! le malheureux voyage ! \'oici la première fois de ma vie que je me vois insultée, et je ne croyais point que cela me dût arriver jamais !
Là-dessus, de dépit et de chagrin, le cœur lui enfla et elle se prit à pleurer de grosses larmes. Huriel ne répondit pas d'abord : il avait une grande tristesse. Enfin, il prit courage et lui dit :
— 11 est vrai, Brulette, que vous avez été méconnue.
LES MAITRES SONNEURS
Vous en serez vengée, je vous en réponds ! Mais comme je i pu ea donner punition sur l'heure , sans vous exposer davantage, ce que je souffre au dedans de moi de colère rentrée, je ne veux pas vous le dire, vous ne le comprendriez jamais !
Et les larmes qu'il retenait lui coupèrent la parole.
— Je n'ai pas besoin d'être vengée, reprit Brulette, et je vous prie de n'y plus songer ; je tâcherai d'oublier de mon côté.
— Mais vous n'en maudirez pas moins le jour oi!i vous vous êtes confiée à moi ? dit-il en serrant le poing comme si, pour un peu, il eût voulu s'en assommer lui-même.
— Allons, allons, leur dis-je à mon tour, il ne se faut point quereller, à présent que le mal et le danger sont passés. Je reconnais qu'il y a eu de ma faute, lluriel emmenait les muletiers d'un côté et nous eût fait sauver de l'autre. C'est moi qui ai jeté Brulette dans la gueule du loup en croyant la sauver plus vite.
— Le danger n'y était d'aucune façon sans cela, dit Huriel. Certainement, parmi les muletiers, comme parmi tous les hommes qui vivent d'une manière sauvage, il y a des coquins. Il y en avait un dans cette bande-là ; mais vous avez vu qu'il a été blâmé. 11 est vrai aussi que beaucoup d'autres parmi nous sont mal appris et plaisantent mal à propos ; mais je ne sais point ce que vous entendez pur notre communaulé. bi niuis sommes associés d'argent et de plaisirs comme de pertes et de dangers, nous respectons les femmes les uns des autres comme tous les autres chrétiens, et vous avez bien vu que l'honnêteté était pareillement respectée pour elle-même , puisqu'il vous a suffi de dire un mot de fierté pour ranger ces hommes-là au devoir.
— Et pourtant, dit Brulette encore fâchée, vous étiez bien pressé de nous faire partir, et il a fallu se sauver vilement, au risque de se noyer dans la rivière. Vous voyez bien que vous n'êtes pas maître de ces mauvais esprits, et que vous aviez grand'peur de les voir revenir à leur méchante idée.
— Tout cela, parce qu'on vous avait vu fuir avec Tiennet, reprit le muletier. On a cru que vous étiez là en faute. Sans votre peur et votre défiance, vous n'auriez même pas été vue de mes compagnons ; mais vous avez eu mauvaise idée de moi tous les deux, confessez-le !
— Je n'avais pas mauvaise idée de vous, dit Brulette.
— Et moi, si fait, dans ce moment-là, répondis-je. Je m'en confesse, ne voulant pas mentir.
— Ça vaut toujours mieux, reprit Huriel, et j'espère que tu en reviendras sur mon compte.
— C'est fait, lui dis-je. J'ai vu comme tu étais décidé, et maître de ta colère en même temps, et je reconnais qu'il vaut mieux savoir bien parler en commençant que de finir par là ; les coups viennent toujours assez tôt. Sans toi, je serais mort à cette heure, et toi aussi, pour me soutenir, ce qui eût été un grand mal pour Brulette. Or donc, nous en voilà dehors, grâce à toi, et je pense que nous devrions en être meilleurs amis tous les trois.
— A la bonne heure ! répondit Huriel en me serrant la main. Voilà le bon côté du Berrichon: c'est son grand sens et son tranquille raisonnement. Etes-vous donc Bourbonnaise, Brulette, que vous voilà si vive et si têtue ?
Brulette consentit à mettre sa main dans la sienne, mais elle demeura soucieuse; et comme je pensais qu'elle a\'ait
froid, pour s'être beaucoup mouillée dans la rivière, nous la fîmes entrer dans une maison pour changer et se ravigoter d'un doigt de vin chaud. Le jour était venu, et les gens du pays paraissaient de bonne aide et de bon cœur.
Quand nous reprîmes notre voyage, le soleil était déjà chaud, et le pays, un peu élevé entre deux rivières, réjouissait la vus par son étendue, qui me rajipelait nos plaines. Le dépit de Brulette était passé ; car en causant avec elle auprès du feu de ces Bourbonnais, je lui avais remontré qu'une honnête fille n'est point salie par des propos d'ivrognes, et que nulle femme ne sjrait nette si ces propos-là comiitaicnt pour quelque chose. Le muletier nous avait quitlés un moment, et quand il revint pour mettre Brulette en selle, elle ne se put tenir de crier d'étonnement. 11 s'était lavé, rasé et habillé proprement, non pas si brave qu'elle l'avait vu une fois, mais aussi gentil de sa mine et assez bien couvert pour lui faire honneur.
Cependant elle n'en fit ni compliment ni badinerie , et seulement le regardait beaucoup, comme pour nfaire connaissance avec lui, quand il n'avait pas les yeux sur elle. Elle paraissait chagrinée de lui avoir été un peu rèche, mais ne savait plus comment revenir là-desssus, car il parlait d'autres sujets, nous donnant explication du pays bourbonnais, où, depuis le passage de la rivière, nous étions entrés, me faisant connaître les cultures et usances, et raisonnant en homme qui n'est sot sur aucune chose.
Au bout de deux heures, sans autre fatigue ni encombre, toujours montant, nous étions arrivés à Mesples, qui est paroisse voisine de la forêt où nous devions trouver Joseph. iN'ous ne fîmes que traverser l'endroit, où Huriel fut beaucoup accosté de gens qui paraissaient lui porter bonne estime, et de jeunesses qui le suivaient de l'œil et s'étonnaient de la compagnie qu'il menait avec lui.
Nous n'étions cependant pas encore arrivés. C'était au fin fond du bois , ou , pour mieux dire , au plus haut , que nous devions gagner; car le bois de l'Alleu, qui se joint avec celui de Chambérat, remplit un plateau d'où descendent les sources de cinq ou six petites rivières ou ruisseaux, et formait alors un pays sauvage, entouré de landes déserte-;, ou peu s'en faut, d'où la vue s'éi,eadait très-au loin do tous les côtés; et de tous ces cotés-là, c'étaient autres forêts ou bruyères sans fin.
Nlius n'étions cependant encore que dans le bas Bourbonnais, qui touche au plus haut du Berry, et ii me fut dit par Huriel que le pays allait toujours grimpant jusqu'à l'Auvergne. Les bois étaient beaux , tout en futaies de chênes blancs, qui sont la plus belle espèce. Les ruisseaux, dont ces bois étaient coupés et ravinés en mille endroits^ formaient des places plus humides, où poussaient des vergnes, des saules et des trembles, tous arbres grands et forts , dont n'approchent point ceux de notre pays. J'y vis aussi, pour la première fois, un arbre blanc de sa tige et supsrbe de son feuillage, qui ne pouss ■ point chez nous , et qui s'appelle le hêtre. Je crois bien que c'est le roi des arbres après le chêne, et s'il est moins beau , on peut dire quasiment qu'il est plus joh. Ils étaient encore assez rares dans cette forêt, et Huriel me dit qu'ils n'étaient foisonnants que dans le mitant du pays bourbonnais.
Je regardais toutes choses avec grand étonnement, m'attendant toujours à voir plus de raretés qu'il n'y en avait , et ne revenant pas de trouver que les arbres n'a-
valent pas la tête en bas et les racines c i l'air, tant on s'inquiète de ce qui est éloigné et de ce qu'on n'a jamais vu. Quant à Brulette, soit qu'elle eût du goût naturel pour 'es endroits sauvages, soit qu'elle voulût consoler Iluriel des reproches qui l'avaient affligé , elle admirait tout plus que de raison et faisait honneur et révérence aux moindres fleurettes du sentier.
Nous marchions depuis un bon bout de temps sans rencontrer àmp qui vive, quand Huriel nous dit en nous monranl mi? éclaircie et un grand abatis : — Nous voilà aux coupes, et dans deux minutes, vous verrez notre ville et le ch'îtesu de mon père.
11 disait cela en riant , et pourtant nous cherchions encore des yeux quelque chose comme un bourg et des mai" sons, quand il ajouta, en nous montrant des huttes de tsrre et de feuillage qui ressemblaient plus à des terriers d'animaux qu'à des demeures d'humains : — ^'oilà nos palais d'été, nos maisons de plaisance. Restez ici, je cours en aveilir Joseph.
11 partit au galop, regarda à l'entrée de toutes ces cabioles et revint nous dire, un peu inquiet, mais le cachant de son mieux : — Il n'y a personne, c'est bon signe ; Jos?ph va bien ; il aura accompagné mon père au travail. Attendez-moi encore; reposez-vous dans notre cabane, qui est la première ici devant vous; j'irai voir où est notre malade.
— Non, non, dit Brulette, nous irons avec vous!
— Avez-vous donc peur ici? Vous auriez tort ; vous êtes sur le domaine des bûcheux, et ce ne sont pas, comme les muletiers , des suppôts du diable. Ce sont de braves gens de campagne comme ceux de chez vous, et là où règne mon père, vous n'avez rien à craindre.
— Je n'ai pas peur de votre monde, reprit Brulette, mais bien de ce que je ne vois pas Joset. Qui sait s'il n'est point mort et enseveli ? Depuis un moment, l'idée m'en est venue, et j'en ai le sang figé.
Iluriel devint pâle, comme si la même idée le gagnait; mais il n'y voulut pas donner attention. — Le bon Dieu ne l'aurait pas permis! dit-il; descendez, laissez là vos montures qui ne passeraient pas dans le fourré, et venez avec moi.
Il prit une petite sente qui menait à une autre coupe; mais là encore, nous ne vîmes ni Joseph ni autre per-, sonne.
— Vous pensez que ces bois sont déserts, nous dit Huriel, et cependant je vois, aux coupes fraîches, que les bûcheux y ont travaillé tout le matin ; mais c'est l'heure où ils font un petit somme, et ils i)ourraient bien être couchés dans les bruyères sans que nous les vissions, à moins de marcher dessus. Mais écoutez ! voilà qui me réjouit le cœur! c'est mon père qui cornemuse, je reconnais sa manière , et c'est signe que Joset ne va pas plus mal , car l'air n'est point triste, et je sais que mon père le serait si un malheur était arrivé.
Nous le suivîmes, et c'était véritablement une si belle musique, que Brulette, encore que pressée d'arriver, ne pouvait tenir de s'arrètt.- par moments, comme charmée.
Et sans être aussi porté qu'elle à comprendre une pareille chose, je me sentais secoué aussi dans mes cinq sens de nature. A mesure que j'avançais, je croyais voir autrement, entendre autrement, respirer et marcher d'une manière qui m'était nouvelle. Les arbres me paraissaient plus
beaux, aussi la terre et le ciel, et j'avais plein le cœur un contentement dont je n'aurais su dire la cause.
Et voilà qu'enfin, sur des roches, au long desquelles marmonnait un gentil ruisselet tout rempli de fleurs, nous vîmes Joset debout, d'un air triste, auprès d'un homme assis qui cornemusait pour le plaisir de ce pauvre ma lade. Le chien Parpluche était à côté d'eux et paraissait écouter aussi, comme eût fait une personne douée de connaissance.
Comme on ne faisait pas encore attention à nous, Brulette nous retint d'avancer , voulant bien regarder Joseph et prendre connaissance de son état par son air, avant de lui parler.
Joseph était blanc comme un linge et sec comme un bois mort, à quoi nous connûmes bien que le muletier ne nous avait point menti; mais ce qui nous consola un peu fut de voir qu'il avait grandi quasiment de toute la tète, ce que les gens qui le voyaient tous les jours pouvaient bien n'avoir pas remarqué, et nous expliquait, à nous autres, sa maladie par la fatigue de son croît. Et malgré qu'il avait les joues creusées et la bouche pâle, il était devenu tout à fait joli homme, ayant, malgré sa langueur, les yeux clairs et même «fs comme de l'eau courante, des cheveux fins, qui se séparaient, sur sa figure blême, en manière de bon Jésus, et toute une semblance d'ange du ciel, qui le différenciait d'un paysan autant qu'une fleur d'amandier se différencie d'une amande dans sa carcotte.
Mêmement ses mains étaient blanches comme celles d'une femme, pour ce que, depuis un temps, il n'avait point travaillé, et l'habillement bourbonnais, qu'il avait pris coutume de porter, le faisait ressortir plus dégagé et mieux construit , qu'autrefois ses blaudes de toile de chanxTe et ses gros sabots.
Mais quand nous eûmes donné notre première attention à notre ami Joseph, force nous fut de regarder aussi le père d'Huriel, un homme comme j'en ai peu vu de pareils, croyez-moi, et qui, sans avoir étudié, avait une grande connaissance et un esprit qui n'eût point gâté un plus riche et mieux comiu. Il était grand et fort homme, de belle prestance comme Huriel, mais plus gros et large d'épaules; sa tête était pesante et emmanchée de court comme celle d'un taureau. Sa figure n'était point jolie du tout, pour ce qu'il avait le nez plat, la bouche épaisse et les yeux ronds ; mais ça n'en faisait pas moins une mine qu'on aimait à regarder, et qui, tant plus on la regardait, tant plus vous saisissait par un air de force, de commandement et de bonté. Ses gros yeux noirs brillaient comme deiLX éclairs dans sa tète, et sa grande bouche, quand elle riait, vous aurait fait revenir de la plus mauvaise mort.
Il avait, en ce moment-là, la tête couverte d'un mouchoir bleu, noué par derrière, et ne portait guère autre vêtement que son haut-de-chausses et sa chemise , avec un grand tablier de cuir, dont ses mains, usées au travail, ne différaient point pour la couleur et la dureté. Mêmement ses doigts écrasés ou entaillés par maints accidents où ils ne s'étaient point épargnés, semblaient des racines de buis toutes contournées de gros nœuds, et l'on eût dit qu'ils ne pouvaient plus faire service que de marteaux à casser la pierre. Et nonobstant, il les menait aussi subtilement sur le hautbois de sa musette que si ce fussent légers fuseaux ou menues pattes d'oisillons.
A côté de lui étaient couchées les carcasses de grands
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chênes fraîcliement abattus et dépecés, emmi lesquels on voyait les instruments de son travail , sa cognée brillante comme un rasoir, son sciton pliant comme un jonc, et sa bouteille de terre, dont le vin entretenait ses forces.
A un moment, Joset, qui l'écoutait sans souffler, tant il y trouvait d'aise et de soulagement , vit son chien Parpluche venir vers nous pour nousj caresser; il leva les yeux et nous vit arrêtés à dix pas de lui. De blême, il devint rouge comme le feu, mais ne bougea, car il crut d'abord que c'était la vision des personnes auxquelles la musique le faisait songer.
Brulette courut vers lui, les bras étendus : alors il fit entendre un cri et tomba, comme suffoqué, sur ses deux genoux, ce qui me fit grand'peur, car je n'avais point idée d'un amour si étrange , et je pensais que le saisissement lui donnait le coup de la mort.
Mais il en revint au plus vite, et se mit h remercier Brulette et moi, ainsi qu'Huriel, dans des mots si amitieux et qui lui venaient si aisément, qu'on pouvait bien dire que ce n'était plus le même Joset qui, si longtemps, avait répondu : Je ne sais pas, à toute chose qu'on lui pût dire.
Le père Bastien, ou plutôt le Grand-Bûcheux, car on l'appelait toujours comme ça dans son pays, posa sa musette et, du temps que Brulette et Joset se parlaient, secoua ma main comme s'il m'eût connu de naissance.
— Voilà ton ami Tiennet? dit-il à son garçon. Eh bien, sa figure me revient et sa corporence aussi; car je gage que j'aurais peine à le tourer, et j'ai toujours vu que les Iiommes les plus forts étaient les plus doux. Je l'ai vu dans toi, mon Huriel, et dans moi-même qui me suis toujours senti en bonne disposition d'aimer mon prochain plutôt que de l'écraser. Or donc , Tiennet, sois le bienvenu dans nos forêts sauvages : tu n'y trouveras point du beau pain de pur froment et des salades de toutes sortes comme dans ton jardin ; mais nous tâcherons de te régaler de bonne causerie et de franche amitié. Je vois que tu as accompagné la belle fille de Nohant, qui est comme la sœur et la petite mère à notre Joset. C'est bien fait à vous, car le courage lui manquait pour guérir; mais à présent, je n'en serai plus en peine, et ce médecin-lh me paraît bon.
11 disait ainsi, en regardant Joset, qui s'était assis sur ses talons aux pieds de Brulette et lui tenait la main en l'examinant de tous ses yeux, et la questionnant sur sa mère, sur le père Brulet, sur les voisins, les voisines et toute la paroissée.
Brulette, voyant que le Grand-Bûcheux parlait d'elle, vint à lui, et lui fit excuse de ne l'avoir point salué en premier ; mais lui, sans plus de façon, la prit par le corps et réleva sur la roche comme pour la voir d'entier, ainsi qu'une bonne sainte ou toute autre chose précieuse; et, la reposant à terre, il l'embrassa au front, disant à Joset qui rougissait autant que Brulette: — Tu me disais bien! c'est joli de tout en tout, et voilà, je pense, une pièce sans tache ni défaut. L'âme et le corps sont de la meilleure qualité qu'il y ait : ça se voit à travers les yeux. Et dis-moi donc, Huriel, je ne peux pas savoir, moi qui suis aveuglé sur mes enfants, si elle est plus joUe que ta sœur; mais il me semble qu'elle ne l'est pas moins, et que si elles étaient à moi toutes les deux, je ne saurais de laquelle me dire le plus fier. Voyons, Brulette, n'ayez point honte d'être belle, et n'en soyez pas vaine non plus. L'ouvrier qui façonne si bien les créatures de ce monde ne vous a pas consultée,
et vous n'êtes pour rien dans son ouvrage ; mais ce qu'il fait pour nous, on peut le gâter par foUe ou sottise, et je vois, à votre air, que, loin de là, vous respectez ses dons en vous-même. Oui, oui, vous êtes une belle jeunesse, saine de cœur et droite d'esprit; je vous connais assez, puisque vous voilà ici, venant réconforter ce pauvre enfant qui vous appelait comme la terre appelle la pluie. Bien d'autres n'eussent pas fait comme vous, et, pour cela, je vous estime. Aussi, je vous demande vos amitiés pour moi, qui vous serai ici un père, et pour mes deux enfants, qui vous seront frère et sœur.
Brulette, qui avait eu gros sur le cœur le mauvais comportement envers elle des muletiers dans le bois de la Hoche, fut si sensible à l'estime et aux compliments du Grand- Bûcheux, qu'elle en eut des larmes prêtes à couler, et que, se jetant à son cou, elle ne sut lui répondre qu'en le baisant comme si ce fût s )n propre père.
— Voilà la meilleure réponse, dit-il, etj'en suis content. Or ça, mes enfants, l'heure du repos est passée pour moi, et je dois reprendre ma tâche. Si vous avez faim, voilà mon bissac et mes petites provisions. Huriel s'en ira tout à l'heure avertir sa sœur pour qu'elle vienne vous faire compagnie ; et vous autres, mes Berrichons, vous deviserez avec Joseph, car vous en avez long à lui dire, j'imagine ; mais vous ne vous écarterez point, sans lui, de mon han et du bruit de ma cognée, car vous ne connaissez point la forêt et pourriez vous y égarer.
Là-dessus, il se mit à débiter ses arbres, après avoir pendu sa musette à un de ceux qui étaient encore debout. Huriel mangea un morceau avec nous, et questionné sur sa sœur par Brulette : — Ma sœur Thérence, nous dit-il, est une bonne et gentille enfant d'environ votre âge. Je ne dirai pas, comme mon père, qu'elle peut soutenir la comparaison avec vous ; mais, telle qu'elle est, elle se laisse regarder, et son humeur n'est pas des plus sottes. Elle a coutume de suivre mon père dans toutes ses stations, afin qu'il n'y manque de rien, car la vie d'un bûclieux, comme celle d'un muletier, est bien dure et bien triste quand il n'a pas de compagnie pour son cœur.
— Et où donc est-elle en ce moment-ci ? demanda Brulette : ne pourrions-nous l'aller trouver ?
— Elle est je ne sais pas où, répondit Huriel, et je m'étonne qu'elle ne nous ait point entendus venir, car elle n'a pas coutume de s'éloigner des loges. L'as-tu vue aujourd'hui, Joseph ?
— Oui, dit-il, mais pas depuis le matin. Elle était un peu abattue et se plaignait du mal de tète.
— Elle n'est pourtant pas sujette à se plaindre de quelque chose ! reprit Huriel. Or donc, excusez-moi, Brulette; je m'en vas vous la chercher au plus vite.
TREIZliÏME VEILLÉE
Quand Huriel nous eut quittés, nous finies promenade et conversation avec Joseph ; mais, pensant qu'il était content de m'avoir vu et le serait encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble, sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le père Bastien pour m'occuper à le voir travailler.
C'était une chose plus réjouissante que vous ne sauriez
LES MAITRES SONNEURS
croire, car, de ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dépi^ché d'une si rude et si gaillarde fa-^on. Je pense bien qu'il eût pu faire, sans se gêner, l'œuvre de quatre des plus forts clirétiens en sa journée, et cela, toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et sifflant quand il était seul. Il était d'un sang si chaud et si grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de n'avoir rien à faire pour mon compte. Il m'apprit que, généralement, les fendeux et bûcheux étaient habitants voisins des bois où ils travaillaient, et que, quand leurs demeures en étaient tout proche, ils y venaient à la journée. D'autres, demeurant un peu plus loin, y venaient à la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour y retourner à la nuit le samedi ensuivarxt. Quant h ceux qui descendaient comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs cabanes étaient plus grandes, mieux construites et mieiLX approvisionnées que celle des bùcheux à la semaine.
11 en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. 11 y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de même qu'il y avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte ; mais, généralement, ce dernier métier consistait à faire seulement des transports.
Dans les temps d'aujourd'lmi, l'industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n'y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui consomment encore du charbon de bois est bien mandré, et on ne voit que peu de ces ouvriers-là dans nos pays. Il y en a cependant encore qui vont dans les grands bois de Gheure en Berry, ainsi que des fendeux et bùcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et où les bois couvraient encore au moins la moitié de nos provinces, tous ces états étaientgrandement recherchés et avantageux. Si bien qu'en une forêt, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population de ces différents ordres, tant de l'endroit même que des endroits éloignés, qui avaient cliacun leurs coutumes, leurs confréries, et, autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis-à-vis des autres.
Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moimême, que tous les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.
Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma préférence pour mon pays. — Tous les pays sont beaux, disait-il, du moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime particuhère de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon. J'ai oui dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout. Et cependant, toujours on
bâtissait de belles maisons sur ces montagnes endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces. On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouhez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en leurs palais.
La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa sœur Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu mais ne s'en inquiétait point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne se tenaient pas loin de là : mais, les voyant causer toujours et ne point donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour je m'en sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais jamais été bien jaloax de Joseph, avant le moment où le muletier nous avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme ; et, depuis ce moment-là, chose étrange ! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au heu de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune autre.
Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette, surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu gentil, savant et jjarleur agréable. Certainement il devait son changement à la compagnie du Grand-Bûcheux et de son fils, mais il y avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en voyage elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à chaque moment davantage ; car si sa fantaisie se tournait sur cet étranger, deux grosses peines m'attendaient; la première, c'est que notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre Brulette quitîerait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa vue, ni sa causerie.
J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant avec lui une fille si belle, que Brulette n'eu approchait point. Elle était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre des bois, elle était plutôt pâle que blanche ; mais cette sorte de blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la queue d'un bateau ; mais il en sortait un chignon de cheveux si merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle n'était pas souriante et gracieuse comme
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Brulette. Elle ne cherchait point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté et plus froid dans les manières.
Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi, à la fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.
— Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée ; c'est tout ce que je veux faire pour le moment.
— Et tu ne leur parleras point ? Tu vas leur montrer ta mauvaise Iiumeur? disait Huriel qui paraissait surpris.
— Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jnune fille; et d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer
— Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeime fille.
— Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait un mauvais cœur ; mais je no suis point chargée de l'amuser; je la servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.
— Mais elle t'attend ; qu'est-ce que je vas lui dire ?
— Dis-lui ce que tu voudras : je n'ai pas à lui rendre compte de moi.
Là-dessus la fille du Bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.
11 passa son chemin ; mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première vue de Thérence; je m'étais dit : Voilà une figure qui m'est connue ; à qui est-ce qu'elle ressemble donc?
Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait,j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien éire cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en s'en allant , encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait embrassé d'aussi bon cœur en ce temps-là qu'elle paraissait mal disposée maintenant à me recevoir.
Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une pareille rencontre ; mais enfin la musette du Grand-Bûcheux, qui sonnait une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était justement couché.
Je n'eus point de peine retrouver le chemin des loges, car c'est comme cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.
Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de hangar, luilé en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent et de la pluie ; des planches de sciage, posées sur des souches, formaient une table dressée à l'occasion.
Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage, avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant inutiles et ermuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.
Cependant, comptant sur l'arrivée de la mère à Joseph, ou sur cefie du père Brulet, Thérence avait souhaité leur donner leurs aises, et, dès la veille, s'était approvisionnée à Mesples. Elle venait d'allumer le feu sur la clairière et avait convié ses voisines à l'aider. C'étaient deux femmes de bûcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus dans la forêt, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire suivre au bois de leurs familles.
Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine d'hommes, qui commençaient à se rassembler sur un tas de fagots pour souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard et de leur pain de seigle; mais le Grand-Bûcheux, allant à eux, devant que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec son air de brave homme : — Mes frères, j'ai aujourd'hui compagnie d'étrangers que je ne veux point faire pâlir de nos coutumes; mais il ne sera pas dit qu'on mangera le rôti et boira le vin de Sancerre à la loge du Grand-Bûcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veax vous mettre en bonne connaissance avec mes hôtes, et ceux de vous qui me refuseront me feront de la peine.
Personne ne refusa, et nous nous trouvâmes rassemblés une vingtaine, je neveux pas dire autour de la table, puisque ce monde-là ne tient point à ses aises, mais assis, qui sur une pierre, qui sur l'herbage, l'un couché de son long sur des copeaux, l'autre juché sur un arbre tordu, et tous plus ressemblants, sans comparaison du saint baptême, à un troupeau de sangliers qu'à une compagnie de chrétiens.
Cependant la belle Thérence, allant et venant, ne paraissait pas encore vouloir nous donner attention, lorsque son père, qui l'avait appelée sans qu'elle eût fait mine d'entendre, l'accrocha au passage, et, l'amenant malgré elle, nous la présenta. — Pardonnez-lui, mes amis, nous dit-il; c'est une enfant sauvage, née et élevée au fond des bois. Elle a honte, mais elle en reviendra, et je vous demande, Brulette, de l'encourager, car elle gagne à être connue.
Là-dessus , Brulette , qui n'était embarrassée ni mal disposée, ouvrit ses deux bras et les jeta au cou de Thérence, laquelle, n'osant se défendre, mais ne sachant se fivrer, resta ferme à la voir venir, et releva seulement sa tête et son regard jusqu'alors fiché en terre. En cette position, se voyant de près l'une l'autre, les yeux dans les yeux, et quasi joue contre joue, elles me firent penser de deux jeunes taures, l'une desquelles avance le front pour folâtrer, tandis que l'autre, défiante et déjà malicieuse de son encornure, l'attend pour la heurter traîtreusement.
Mais Thérence parut tout à coup gagnée par le regard doux de Brulette, et, retirant sa ligure, elle la laissa tomber sur l'épaule de cette belle, pour cacher des pleurs qui lui remplirent les yeux.
— Ma foi, dit le père Bastien en raillant et caressant sa fille, voilà ce qui s'appelle être farouche. Je n'aurais jamais cru que la honte des fillettes pût aller jusqu'aux larmes. Mais comprenez quelque chose aux enfants, si vous
LES MAITRES SONNEURS
pouvez ! Allons, Rnilette, vous me paraissez plus raisonnable; suivez-la, et ne la lâchez qu'elle ne vous ait parlé: il n'y a que le premier mot qui coûte.
— A la bonne heure, dit Brulette, je l'aiderai, et au premier mot de commandement qu'elle me voudra dire, je lui obéirai si bien , qu'elle me pardonnera de lui avoir fait peur.
Et tandis qu'elles s'en allaient ensemble, le Grand-Bûcheux me dit : — Voyez un peu ce que c'est que les femmes ! La moins coquette (et ma Thérence est de celles-là) ne se peut trouver en face d'une rivale en beauté , sans être ou échauffée de dépit ou glacée de peur. Les plus belles étoiles font bon ménage côte à côte dans le ciel; mais, de deux filles de la mère Eve, il y en a toujours une au moins qui est gênée par h comparaison qu'on peut lui faire de l'autre.
— Je pense, mon père, dit Huriel, que vous ne rendez point justice à Thérence pour le moment. Elle n'est ni honteuse ni envieuse. Et il ajouta en baissant la voix : — Je crois que je sais ce qui la chagrine, mais le mieux sera de n'y pas faire attention.
On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très-beaux , dont je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce monde en manger sans crainte; des œufs fricassés avec diverses sortes d'herbes fortes, des galetons de blé noir, et des fromages de Chambérat, renommés en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de ruminer chaque morceau , ils avalaient quatre à quatre comme gens affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu du festin.
Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur fit offre de quelque plat. Us apportaient bur pain pour recevoir le fricot dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette. C'était comme abeilles bourdonnant autour de la ruche : j'en étais étourdi et ne me sentais pas festiner.
Malgré que le vin fût bon et que le Grand-Bùcheux ne l'épargnât point, personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la fête dura peu; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle finit de bonne iieure et tranquillement. Le Bùcheux reçut grands compliments pour ses honnêtetés, et l'on voyait bien qu'il avait commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son moyen, mais aussi par son bon cœur et sa lionne tête.
On nous fit beaucoup d'avances d'amitié et d'offres de service, et je dois reconnaître que ces gens étaient plus ouverts et plus prévenants que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriellcs amenait, l'un après l'autre, auprès de Brulette, les lui présentant par leurs noms, et leur enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa sœur, d'où elle reçut tant de révérences et de politesses, qu'elle n'avait jamais été si bien fêtée dans notre village!
Quand l'heure de dormir fut venue, le Grand-Bûcheux m'offrit de partager sa chambre. Joset avait sa loge voisine
de la nôtre, mais elle était plus petite et nous aurions pu y être gênés. Je suivis donc mon hôte d'autant plus volontiers que j'étais cnchargé de veiller de près sur Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thérence, et le muletier, fidèle à ses habitudes, s'était déjà couché dehors en travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en eût pu approcher.
En jetant un coup d'œil sur la chambrette où les deux filles se retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles très-propres ; Huriel, grâce à ses mulets, pouvait transporter facilement et sans dépense, d'un lieu à l'autre, le petit ménage de sa sœur; mais celui de son père ne devait pas lui donner grand embarras, car il se composait d'un tas de fougères sèches avec une couverture. Encore le Grand-Bùcheux trouvait-il que c'était de trop et que, pour bien faire, il eût dû coucher à l'étoilée comme son fils.
J'étais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne l'entendis remuer non plus qu'une pstite pierre, derrière la cloison de planches qui nous séparait.
Quand je me levai, le Bûcheux et son garçon étaient de- Dout et se consultaient ensemble.
— Nous parlions de toi, me dit le père, et comme il faut que nous allions au travail, je désire que l'affaire dont nous causons soit décidée: Brulette, à qui j'ai remontré que Joseph avait besoin de sa compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volonté de lui en donner le plus possible, s'est engagée pour la huitaine tout au moins; mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a priés de t'y décider. C'est ce que nous ferons, j'espère, en te disant que nous en serons contents, que tu ne nous pèses point, et que nous te prions d'agir avec nous comme nous ferions avec toi, si besoin était.
Cela dit d'un air de vérité et d'amitié me commandait de m'engager; et, de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez les étrangers, encore qu'une huitaine me parût bien longue, j'étais obligé de me ranger à son vouloir et à l'intérêt de Joseph.
— Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la chambre de Thérence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si bonne réception ; mais si je reste, c'est à la condition qu'on ne fera point ici de dépenses pour nous, et que nous serons lilices tous les deux de vivre à nos frais comme nous l'entendrons.
— Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel ; car si la cr.iinte de nous être à charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une chose, c'est que mon père gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne connaissons pas plus de grand contentement tous les deux que d'obliger nos amis et de leur faire honneur.
Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonn;r un peu ses écus, comme pour dire : « Je suis un bon parti. » Cependant il agit tout aussitôt comme un homme qui se met de côté, car il nous annonça qu'il allait nous quitter.
Sur ce mot-là, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle surmonta aussitôt pour lui demander, sans trop paraître s'en soucier, où il allait et pour combien de t'jmps.
LES MAITRES SONNEURS
— Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai assez près de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi; Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la Croze chercher mes bètes et mes équipages, et, en repassant, je vous dirai adieu.
Là-dessus il partit, et le Grand-Bûcheux, enjoignant à sa fille d'avoir grand soin et grand égard pour nous, s'en alla, de son côté, à son ouvrage.
Nous voilà donc restés, Brulette et moi, en compagnie de la belle Thérence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle eût été à nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fête, et répondait par oui et par non à tout ce que nous inventions de lui dire. Si bien que cette indifférence rebuta Brulette, qui me dit, dans un moment où nous étions seuls : — Il me semble, Tiennet, que nous déplaisons beaucoup à cette fille ; elle m'a fait place dans son lit, cette nuit, comme une personne qui serait forcée d'y recevoir un hérisson. Elle s'est jetée dans la ruelle, le nez contre la cloison, et sauf qu'elle m'a demandé si je voulais plus ou moins de couverture, elle ne m'a pas voulu dire un mot. J'étais si lasse que j'aurais volontiers dormi tout de suite, et même, voyant qu'elle en faisait semblant pour se dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je n'aipufermer l'œil, car j'entendais qu'elle s'étouffait de pleurer. Si tu veux m'en croire, nous ne la gênerons pas plus longtemps, nous chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la forêt, et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille fenmie que j'ai vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage son logis avec moi. Si ce n'est qu'un ht d'herbages, je m'en contenterai ; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y être reçu avec des larmes. Quant à nos repas, je compte que, dès aujourd'hui, tu iras à Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre cuisine.
— C'est très-bien, Brulette, lui répondis-je, et je ferai tout ce que vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquiétez pas de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon cœur, sans craindre de fondre à la rosée. Cependant, écoutez-moi : si nous quittons comme ça la loge et la table du Grand-Bùcheux, il nous croira fâchés, et comme il nous a trop bien traités pour avoir à se reprocher quelque chose, il verra aisément que c'est sa fiUe qui nous rebute. 11 l'en grondera peut-être, et voyons si la chose sera méritée. Vous dites que cette jeunesse a été très-honnête, voire soumise envers vous. Or donc, si elle a quelque peine cachée, avons-nous le droit de blâmer sa tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de rien, la laisser hbre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son galant, si elle eu a un, et, quant h nous, faire société avec Joset, pour qui seul nous sommes venus ici ? Ne craignez-vous point aussi qu'en nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans l'idée que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre à part ?
— Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec cette grande rechigneuse et la verrai venir.