QUATORZIÈME VEILLÉE
La belle Thérence ayant tout préparé pour notre déjeuner et voyant monter le soleil, demanda à Brulette si elle avait songé à réveiller Joseph. C'est l'heure, lui dit-elle, et il est fâché quand je le laisse dormir trop tard, parce que la nuit d'après il a peine à se reprendre.
— Si c'est vous qui avez coutume de l'ajipeler, ma mignonne, répondit Brulette, faites-le donc : je ne connais point son habitude.
— Non, non, reprit Thérence d'un ton sec : c'est votre affaire de le soigner à présent, puisque vous êtes venue pour ça. Je peux, à cette heure, m'en reposer et vous eu laisser la charge.
— Pauvre Joset ! ne put s'empêcher de dire noire Brulette. Je vois qu'il est d'un grand embarras pour vous et qu'il ferait mieux de s'en revenir avec nous dans son pays 1
Thérence tourna le dos sans répondre, et je dis à Emette : — Allons tous deux l'appeler. Je gage qu'il sera content d'entendre ta voix la première.
La loi,'e de Joset touchait quasiment celle du Grand-Bùcheux. Sitôt qu'il entendit la voix de Brulette, il vint tout courant regarder à travers la porte et lui dit : — Ah 1 je crait^nais de rêver, Brulette ! c'est donc bien vrai que tu es là?
Quand il fut assis sur les souches entre nous deux, il nous dit que, pour la première fois depuis longtemps, il avait dormi tout d'une lampée, et cela était connaissable à son visage, qui valait déjà dix sous de plus que celui de la veille. Thérence lui apporta, dans une écuelle, un bouillon de poule, et il voulait le donner à Brulette, qui s'en défendit d'autant mieux que les yeux noirs de la fille des bois semblaient remphs de colère, à cause de l'offre qui lui en était faite.
Brulette, qui était trop fine pour vouloir domier prise à son dépit, refusa, disant qu'elle n'aimait point le bouillon et que ce serait grand dommage d'en avoir laissé le mal à l'infirmière pour n'en retirer ni le profit ni le plaisir ; et même, elle ajouta avec douceur : — Je vois, mon gars, que tu es soigné comme un gros bourgeois, et que ces braves gens n'épargnent rien pour te réconforter le corps.
— Oui, dit Joset, prenant la main de Thérence et la joignant, dans les siennes, à celle de Brulette; j'ai causé de la dépense à mon maître (il appelait toujours comme ça le Grand-Bùcheux, à cause qu'il lui enseignait à musiquer) et de la fatigue à cette pauvre sœur que vous voyez là. Sache, Brulette, qu'après toi, j'ai trouvé un ange sur la terre. Comme tu m'as assisté l'esprit et consolé le cœur quand j'étais un enfant éberWgé et quasi propre à rien, elle a soigné mon pauvre corps en détresse quand je suis tombé ici en misère de fièvre. Les secours qu'elle m'a donnés, jamais je ne pourrai l'en remercier comme je le dois; mais je peux dire une chose : c'est qu'il n'y eu a pas une troisième comme vous deux, et qu'au jour des récompenses, le bon Dieu gardera au ciel ses deux plus belles cou-
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ronnes pour Catherine Brulet, la rose du Berry, et pour Thérence Huriel, la blanche épine des bois.
Il sembla que ce doux parler de Joseph mît du baume dans le sang de Thérence, car elle ne refusa plus de s'asseoir pour manger avec nous, et Joseph était entre ces deux belles filles, tandis que moi, profitant du sans-gène que j'avais vu dans la manière du pays, je me dérangeais tout en mangeant, pour être tantôt près de l'une et tantôt près de l'autre.
Je faisais de mon mieux pour contenter la fille des bois par mes prévenances, et je tenais h honneur de lui montrer que les Berrichons ne sont pas des ours. Elle répondait très-doucement à mes honnêtetés ; mais il ne me fut point possible de la faire sourire ni lever les yeux sur moi en me répondant. Elle me paraissait avoir l'humeur bizarre, prompte au dépit, et remplie de défiance. Et cependant, quand elle était tranquille, elle avait quelque chose de si bon dans l'air et dans la voix, qu'on ne pouvait prendre d'elle une mauvaise idée ; mais ni dans ses bons moments, ni dans les autres, je n'osai lui demander si elle se ressouvenait que je l'eusse portée en mes bras et qu'elle m'en eût payé d'une accolade. Je m'étais bien assuré que c'était elle, car son père, à qui j'en avais déjà parlé, n'avait point oublié la chose et prétendait avoir comme reconnu ma figure sans savoir pourquoi.
Tout en déjeunant, Brulette, comme elle m'en fit part ensuite, commençait à avoir une autre doutance de la vérité. C'est pourquoi elle se mit en tête d'observer et de feindre pour en savoir plus long.
— Or çà, dit-elle, vais-je rester tout ce jour les bras croisés ? Sans être une grosse ouvrière, je n'ai pas coutume de dire mon chapelet d'un repas à l'autre, et je vous prie, Thérence, de me montrer quelque ouvrage où je puisse vous aider. Si vous souhaitez courir, je garderai la loge et y ferai ce que vous me commanderez ; mais si vous restez, je resterai aussi, à condition que vous m'occuperez pour votre service.
— Je n'ai besoin d'aucune aide, répondit Thérence, et vous, vous n'avez besoin d'aucun ouvrage pour vous désennuyer.
— Pourquoi donc cela, ma mignonne?
— Parce que vous êtes avec votre ami, et, comme je pourrais être de trop dans toutes les choses que vous avez à vous dire, je sortirai si vous souhaitez rester, je resterai si vous souhaitez sortir.
— Cela ne ferait ni le compte de Joset ni le mien, dit Brulette avec un peu de malice. Je n'ai point de secrets à lui dire, et tout ce que nous avions à nous raconter, nous y avons donné la journée d'hier. A cette heure, le contentement que nous avons d'être ensemble ne peut que s'augmenter de votre compagnie, et nous vous la demandons, à moins que vous n'en ayez; une meilleure à nous préférer.
Théi ence resta indécise, et la manière dont elle regarda Joseph fit voir à Brulette que sa fierté souffrait de la crainte d'être importune. Sur quoi, Brulette dit à Joseph ; — Aidemoi donc à la retenir ! Est-ce que tu n'en seras pas content? Ne disais-tu pas, tout h l'heure, que nous étions tes deux anges gardiens? Et ne veux-tu pas qu'ils travaillent ensemble à ton salut?
— Tu as raison, Brulette, dit Joseph. Entre vos deux bons cœurs, je dois guérir plus vite, et si vous vous met-
tez deux à vouloir bien m'aimer, il me semble que chacune de vous m'en aimera davantage, comme quand on se met à la tâche avec un bon compagnon, qui vous donne de sa force pour redoubler la vôtre.
— Est-ce donc moi, dit Thérence, qui serai le bon compagnon dont votre payse a besoin? Allons, soit! Je vas prendre mon ouvrage, et je travaillerai ici.
Elle alla quérir du linge taillé en chemise, et se mit à le coudre. Brulette voulut l'aider, et, comme elle s'y refusait: — Alors, dit-elle à Joseph, donne-moi tes bardes à raccommoder; elles doivent avoir besoin de moi, car il y a longtemps que je ne m'en suis pas mêlée.
Thérence la laissa examiner le trousseau de Joseph ; mais il ne s'y trouva pas un seul point à faire, ni seulement un bouton à coudre, tant on y avait bien veillé; et Brulette parla d'acheter du linge à Mesples le lendemain, pour lui faire des chemises neuves. Mais il se trouva que celles que Thérence cousait en ce moment étaient destinées à Joseph, et qu'elle voulait les finir seule, comme elle les avait commencées.
Les soupçons venant de plus en plus à Brulette, elle fit semblance d'insister là-dessus, et Joseph même fut obligé d'y dire son mot, à savoir que Brulette s'ennuyait à ne rien faire. Alors Thérence jeta son ouvrage avec colère, disant à Brulette : — Finissez-les donc toute seule ; je ne m'en mêle plus ! Et elle s'en alla bouder en la maison.
— Joset, dit alors Brulette, cette fille-là n'est ni capricieuse ni folle, comme je me le suis imaginé; elle est amoureuse de toi !
Joseph eut un si grand saisissement, que Brulette vit bien qu'elle avait parlé trop vite. Elle ne s'imaginait point encore combien un homme malade dans son corps, par suite du mal de son esprit, est faible et craintif devant la réflexion.
— Que me dis-tu là ! s'écria-t-il, et quel nouveau malheur serait donc tombé sur moi?
— Pourquoi serait-ce donc un malheur?
— Tu me le demandes, Brulette ? Est-ce que tu crois qu'il dépendrait de moi de lui rendre ses sentiments?
— Et bien, dit Brulette, tâchant de l'apaiser, elle s'en guérirait !
— Je ne sais pas si on guérit de l'amour, répondit Joseph; mais moi, si j'avais fait, par ignorance et par manque de précaution, le malheur de la fille au Grand Bùcheux, de la sœur d'Huriel, de la vierge des bois, qui a tant prié poui- moi et veillé à ma vie, je serais si coupable, que je ne pourrais me le pardonner.
— L'idée ne t'est donc jamais venue que son amitié pou
vait se changer en amour?
— Non, Brulette, jamais!
— C'est singulier, Joset !
— Pourquoi ça? N'élais-je point accoutumé, dès mon enfance, h être plaint pour ma bêtise et secouru dans ma f.dblesse? Est-ce que l'amitié que tu m'as toujours marquée, Brulette, m'a jam;iis rendu vaniteux au point de croire... Ici Joseph devint rouge comme le feu et ne put dire un mot de plus.
— Tu as raison, lui répondit Brulette, qui était prudente et avisée autant que Thérence était prompte et sensible. On peut beaucoup se tromper sur les sentiments qu'on d)ane ou qu'on reçoit. J'ai eu uns folle idée sur cette fille, et puisque tu ne la partages point, c'est qu'elle n'est p^iii'
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fondée. Thérence doit être, comme je le suis encore, ignorante de ce qu'on appelle la vraie amour, en attendant que le bon Dieu lui commande de vivTe pour celui qu'il lui aura choisi — N'importe,dit Joseph, je veux et je dois quitter ce pays.
— Nous sommes venus pour te ramener, luidis-je, aussitôt que tu t'en sentiras la force.
Contre mon attente, il rejeta vivement cette idée.— Non, non, dit-il, je n'ai qu'une force, c'est ma volonté d'être grand musicien, pour retirer ma mère avec moi et vivre honoré et recherché dans mon pays. Si je quitte celui-ci, j'irai dans le haut Bourbonnais jusqu'à ce que je sois reçu maître sonneur.
Nous n'osâmes point lui dire qu'il ne nous semblait pas devoir jouir jamais de bons poumons.
Brulette lui parla d'autre chose, et moi, très-occupé de la découverte qu'elle venait de me faire faire sur Thérence, porté, je ne sais pourquoi, à m'inquiéter d'elle, que je venais de voir sortir de sa loge et s'enfoncer dans le bois, je me mis à marcher du côté qu'elle avait pris, allant comme à l'aventure, mais curieux et même envieux de la rencontrer.
Je ne fus pas longtemps sans entendre des soupirs étouffés qui me firent connaître où elle s'était retirée. Ne me sentant plus honteux avec elle, du moment que je ne pouvais rien prétendre dans son chagrin, je m'approchai et lui parlai résolument :
— Belle Thérence, lui dis-je, voyant qu'elle ne pleurait point et seulement tremblait et suffoquait comme d'une colère rentrée, je pense que nous sommes cause, ma cousine et moi, de l'ennui que vous avez. Nos figures vous choquent, et surtout celle de Brulette, car je n'estime pas la mienne mériter tant d'attention. Nous parlions de vous ce matin, et justement je l'ai empêchée de s'en aller de votre loge, où elle pensait bien vous être à charge. Or parlez-moi franchement, et nous nous retirerons ailleurs; car si vous avez mauvaise opinion de nous, nous n'en sommes pas moins bien intentionnés pour vous et craintifs de vous occasionner du déplaisir.
La Gère Thérence parut comme outrée de ma franchise, et, se levant de l'endroit où je m'étais assis auprès d'elle:
— Votre cousine veut s'en aller? dit-elle d'un air de menace ; elle veut me faire honte ? Non I elle ne le fera point !... ou bien...
— Ou bien quoi ? lui dis-je, déterminé de la confesser.
— Ou bien je quitterai les bois, et mon père, et ma famille, et je m'en irai mourir seule en quelque désert !
Elle parlait comme dans la fièvre, avec l'œil si sombre et la figure si pâle, qu'elle me fit peur. — Thérence, lui dis-je en lui prenant très-honnèlement la main et en la forçant à se rasseoir, ou vous êtes née injuste, ou vous avez des raisons pour haïr Brulette. Eh bien , dites-lesmoi, en bonne chrétienne, car il est possible que je la blanchisse du mal dont vous l'accusez.
— Non, vous ne la blanchirez pas, car je la connais s'écria Thérence, qui ne se pouvait surmonter davantage! Ne vous imaginez pas que je ne sache rien d'elle ! Je m'en suis assez tourmenté l'esprit, j'ai assez questionné Joseph et mon frère pour juger, à sa conduite, qu'elle est un cœur ingrat et un esprit trompeur. C'est une coquette, voilà ce qu'elle est, votre Berrichonne, et toute personne franche a le droit de la détester.
— Voilà un reproche bien dur, répondis-je sans me troubler. Sur quoi vous fondez-vous ?
— Et ne sait-elle point, s'écria Thérence, qu'il y a ici trois garçons qui l'aiment et dont elle se joue ? Joseph qui en meurt, mon frère qui s'en défend, et vous qui tâchez d'en guérir ? Prétendez-vous me faire accroire qu'elle n'en sait rien et qu'elle a une préférence pour l'un des trois ? Non ! elle n'en a pour personne ; elle ne plaint pas Joseph, elle n'estime pas mon frère, elle ne vous aime pas. Vos tourments l'amusent, et, comme elle a, en son village, une cinquantaine d'autres galants, elle prétend vivre pour tous et pour aucun. Eh bien, peu m'importe quant à vous, Tiennet, puisque je ne vous connais point. Mais quant à mon frère, qui est si souvent éloigné de nous par son état et qui nous quitte dans un moment où il pourrait rester. . . et quant à Joseph qui en est malade et quasi hébété... Ah ! tenez, votre Brulette est bien coupable envers tous deux, et devrait rougir de ne pouvoir dire une bonne parole ni à l'un ni à l'autre.
En ce moment, Brulette, qui nous écoutait, se montra, et, mal habituée à être traitée de la sorte, mais contente cependant d'entendre expliquer la conduite d'Huriel, elle s'assit auprès de Thérence et lui prit la main d'un air sérieux, où il y avait de la compassion et du reproche en même temps. Thérence en fut un peu apaisée et lui dit d'une manière plus douce :
— Pardonnez-moi, Brulette, si je vous ai fait de la peine; mais, véritablement, je ne me le reprocherai point, si je vous amène à de meilleurs sentiments. Voyons, convenez que votre conduite a été fausse et votre cœur dur. Je ne sais pas si c'est la coutume en vos pays de se faire désirer avec l'intention de se refuser ; mais moi, pauvre fille sauvage, je trouve le mensonge criminel et ne comprends rien à ces manéges-là. Or donc, ouvrez les yeux sur le mal que vous faites. Je ne vous dirai pas que mon frère y succombera : c'est un homme trop fort et trop courageux, il est aimé de trop de filles qui vous valent bien, pour ne pas en prendre son parti ; mais ayez pitié du pauvre Joset, Brulette ! Vous ne le connaissez point, encore que vous ayez été élevée avec lui ; vous l'avez jugé imbécile, et c'est au contraire un grand esprit. Vous le croyez froid et indifférent, tandis qu'il est rongé d'une tristesse qui prouve le contraire : mais son corps est trop faible et ne saura tenir contre le chagrin, si vous l'abusez. Donnez-lui votre cœur comme il le mérite, c'est moi qui vous en prie et qui vous maudirai si vous le faites mourir !
— Est-ce que vous pensez ce que vous me dites là, ma pauvre Thérence ? répondit Brulette en la regardant à travers les yeux. Si vous voulez savoir le fond de mon idée, je crois que vous aimez Joseph et que je vous donne, malgré moi, mie forte jalousie qui vous porte à me chercher des torts. Eh bien, regai'dez-y mieux, mon enfant, je ne veux point rendre ce garçon amoureux de moi, je n'y ai jamais songé, et je regrette qu'il le soit. Je suis même toute portée à vous aider à l'en guérir, et si j'avais su ce que vous me faites voir, je ne serais point venue ici, encore que votre frère m'eût dit la chose être nécessaire.
— Brulette, dit Thérence, vous me croyez bien peu fière, si vous jugez que j'aime Joseph comme vous l'entendez, et que je descends jusqu'à la jalousie pour vos agréments. La manière dont je l'aime, je n';ii pas de sujet de m'en cacher ni d'en avoir honte devant personne. S'il
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en était ainsi, j'aurais, à tout le moins, assez d'orgueil pour ne pas laisser croire que je vous le dispute. Mais mon amitié pour lui est si franche et si honnête, que je me porterai courageusement à le défendre contre vos pièges. Ainsi, aimez-le franchement comme moi, et, au lieu de vous en vouloir, je vous aimerai et vous estimerai ; je reconnaîtrai vos droits, qui sont plus anciens que les miens, et vous aiderai à l'emmener dans son pays, à la condition qu'il y sera votre seul ami et mari. Autrement, attendeavous à trouver en moi une ennemie qui vous donnera ouvertement condamnation. Il ne sera pas dit que j'aurai aimé cet enfant et soigné ce malade, pour qu'une belle coquette de village le vienne tuer sous mes yeux.
— C'est bien, dit Brulette qui avait repris toute sa fierté ; je vois de plus en plus que vous êtes amoureuse et jalouse, et j'en suis plus tranquille pour m'en aller et le laisser à vos soins. Que votre attache soit honnête et franche, je n'en doute pas ; je n'ai pas, comme vous, des raisons pour être colère et injuste. Pourtant je m'étonne de ce que vous voulez me faire rester et me paraître amie. C'est Va où finit votre sincérité, et je vous déclare que j'en veux savoir la raison, sans quoi je ne m'y prêterai point.
— La raison, vous la dites vous-même, répondit Thérence, quand vous vous servez de vilains mots pour m'humilier. Vous venez de prononcer que j'étais amoureuse et jalouse : si c'est comme cela que vous expliquez la force et la bonté de mon sentiment pour Joseph, vous ne manquerez point de le lui faire croire aussi, et ce jeune homme, qui me doit le respect et la reconnaissance, se croira le droit de me mépriser et de se moquer de moi en lui-même.
— Vous avez raison, Thérence, dit Brulette, qui avait le cœur et l'esprit trop justes pour ne pas estimer la fierté de la fille des bois. Je dois vous aider à garder votre secret, et je le ferai. Je ne vous dis pas que je vous aiderai de tout mon pouvoir auprès de Joseph ; votre hauteur s'en offenserait, et je comprends que vous ne vouliez pas recevoir son amitié de moi comme une grâce ; mais je vous prie d'être juste, de réfléchir, et même de me donner un conseil que, plus douce et plus humble que vous, je vous demande pour la gouverne de ma conscience.
— Dites donc, je vous écoute, répondit Thérence, apaisée par la soumission et la raison de Brulette.
— Sachez avant tout, dit celle-ci, que je n'ai jamais eu d'amour pour Joseph, et, si cela pouvait vous guérir, je vous en dirais la cause.
— Dites-là, je la veux savoir ! s'e"cria Thérence.
— Eh bien, la cause, dit Brulette, c'est qu'il ne m'aime pas comme je voudrais en être aimée. J'ai connu Joseph dès ses premiers ans ; il n'a jamais été aimable avant de venir ici, et il vivait si retiré en lui-même que je le jugeais égoïste. A présent, je veux croire qu'il ne l'était pas d'une mauvaise façon ; mais, d'après l'entretien que nous avons eu hier ensemble, je suis toujours assurée que j'aurais en son cœur une rivale dont je serais vitement écrasée, et cette maîtresse qu'il préférera à sa propre femme, ne vous y trompez pas, Thérence, c'est la musique.
— J'ai quelquefois songé à ce que vous dites là, répondit Thérence, après avoir réfléchi un peu et en mon-
rant bien, par son air soulagé, qu'elle aimait mieux avoir à se battre contre la musique, dans le cœur de Joseph, que contre l'aimable Brulette. Joseph, dit-elle, est trèssouvent dans l'état où j'ai vu quelquefois mon père, c'est-
à-dire que le plaisir de musiquer est si grand pour eux que rien ne compte auprès de celui-là ; mais mon père n'eu est pas moins aimant et si aimable, que je ne suis point jalouse de son plaisir.
— Eh bien, Thérence, dit Brulette, espérons qu'il rendra Joseph tout pareil à lui et par conséquent digne de vous.
— De moi ? pourquoi de moi plus que de vous ? Dieu m'est témoin que je ne m'occupe pas de moi quand je travaille et prie pour Joseph. Mon sort me tourmente bien peu, allez, Brulette, et jene comprends guère qu'on se souvienne de soi-même dans l'amitié qu'on a pour une personne.
— Alors, dit Brulette, vous êtes comme une manière de sainte, ma chère Thérence, et je sens que je ne vous vaux point ; car je me compte toujours pour quelque chose, et même pour beaucoup, quand je me permets de rêver le bonheur dans l'amour. Peut-être n'aimez- vous point Joseph comme je me l'imaginais ; mais, quoi qu'il en soit, je vous prie de me dire comment je dois me comporter avec lui. Je ne suis point du tout sûre qu'en lui ôtant l'espérance, je lui porterais le coup de la mort : autrement vous ne me verriez pas si tranquille ; mais il est malade, c'est bien vrai, et je lui dois des ménagements. Voilà oîi mon amitié pour lui est grande et sincère, et oh je ne suis pas si coquette que vous pensez ; car s'il est vrai que j'aie cinquante galants en mon village, oli serait mon avantage et mon divertissement devenir relancer en ces bois le plus humble et le moins recherché de tous ? 11 me semblait, au contraire, que je méritais mieux de votre estime, puisqu'à l'occasion, je savais lâcher sans regret ma joyeuse compagnie pour venir porter assistance à un pauvre camarade qui se réclamait de mon souvenir.
Thérence, comprenant enfin qu'elle avait tort, se jeta au cou de Brulette, sans lui demander aucunement excuse, mais en lui marquant par des caresses et par des larmes qu'elle s'en repentait franchement.
Elles en étaient là quand Huriel, suivi de ses mules, devancé par ses chiens et monté sur son petit cheval, parut au bout de l'allée où nous étions.
Le muletier venait nous faire ses adieux ; mais rien, dans son air, ne marquait le chagrin d'un homme qui se veut guérir, par la fuite, d'un amour nuisible. 11 paraissait, au contraire, dispos et content, et Brulette pensa que Thérence ne l'avait mis au rang de ses amoureux que pour donner une raison de plus, bonne ou mauvaise, à son premier dépit.
Elle essaya même de lui faire dire le vrai motif de son départ, et, comme il prétendait avoir de l'ouvrage qui pressait, Thérence, de son côté, disant le contraire et s'efTorçant à le retenir, Brulette, un peu piquée du courage qu'il marquait, lui fit reproche de s'ennuyer en la compagnie des Berrichons. Il se laissa plaisanter et ne voulut rien changer à son dessein ; ce qui finit par oflenser Brulette et la porta à lui dire :
— Puisque je ne vous verrai peut-être plus jamais, ne pensez-vous pas, maître Huriel, qu'il serait temps de me rendre un gage qui ne vous appartient pas, et qui vous pend toujours à l'oreille ?
— Oui-dà , répondit-il , je crois qu'il m'appartient comme mon oreille appartient à ma tête, puisque c'est ma sœur qui me l'a donné.
— Votre sœur n'a pu vous donner ce qui est à Joseph ou à moi.
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— Ma sœur a fait sa première communion tout comme vous, Brulette, et quand j'ai rendu votre joyau à Joset, elle m'a donné le sien. Demandez-lui si ce n'est point la vérité .
Thérence rougit beaucoup, et Huriel riait en sa barbe. Brulette crut comprendre que le plus trompé des trois était Joseph, qui portait, comme une relique, à son cou, le petit cœur d'argent de Thérence, tandis que le muletier portait toujours celui qui lui avait été confié d'abord. Elle ne se voulut point prêter à cette fraude, et s'adressant à Thérence : — Ma mignonne, lui dit-elle, je crois que le gage que garde Joset lui portera bonheur, et m'est avis qu'il le doit conserver ; mais puisque celui-ci est à vous, je vous requiers le redemander à votre frère, afin de m'en faire un don qui me sera très-précieax venant de vous.
— Je vous ferai n'importe quel autre don vous souhaiterez de moi, répondit Thérence, et ce sera de grand cœur; mais celui-ci ne m'appartient plus. Ce qui est donné est donné, et je ne pense pas qu'Huriel me le veuille restituer.
— Je ferai, dit vivement Huriel, ce que Brulette voudra. Voyons, le commandez-vous?
— Oui, dit Brulette, qui ne pouvait plus reculer, encore qu'elle regrettât son idée en voyant l'air fâché du muletier. 11 ouvrit aussitôt son anneau d'oreille et en retira le gage qu'il remit à Brulette, disant : — Soit fait comme il vous plaît. Je serais consolé de perdre le gage de ma sœur, si je pensais que vous ne le donnerez, ni ne l'échangerez.
— La preuve que je ne le ferai point, dit Brulette en l'attachant au collier de Thérence, c'est que je le lui donne en garde. Et quant à vous, dont voici l'oreUle déchargée de ce poids, vous n'avez plus besoin d'aucun signe pour vous faire reconnaître quand vous reviendrez en mon pays.
— C'est bien honnête de votre part, répondit le muletier; mais comme j'ai fait mon devoir envers Joseph, et que vous savez à présent ce que vous aviez besoin de savoir pour le rendre heureux, je n'ai plus à me mêler de ses affaires. Je pense que vous l'emmènerez et que je n'aurai plus jamais occasion de retourner en votre pays. Adieu donc, belle Brulette, je vous augure tous les biens que vous méritez, et vous laisse en ma famille, qui, mieux que moi, vous servira ici et vous reconduira chez vous quand vous le souhaiterez.
Là-dessus, il s'en aUa chantant :
Un malet, doux mulets, trois mulets Sur la monlague, voyez-les; Au diable c'est la baade.
Mais il me parut que sa voix n'était point aussi assurée qu'elle s'efforçait de le paraître; et Brulette, qui se sentait mal à l'aise, voulant échapper à l'attention de Thérence, revint avec elle et moi auprès de Joseph.
QUINZIÈME VEILLÉS
Je ne vous ferai point le récit de chaque jour que nous passâmes en la forêt. Ils furent d'abord peu différents les uns des autres. Joseph allait de mieux en mieux, et Thé-
rence voulait qu'on le maintînt dans ses espérances, s'associant toutefois h la résolution que Brulette avait prise de ne point l'encourager à expliquer ses sentiments. La chose n'était guère malaisée à obtenir, car Joseph s'était juré à lui-même de ne rien dire avant le moment où il se croirait digne d'attention, et il eût fallu que Brulette fût provocante avec lui pour lui arracher un mot d'amourette. Pour surplus de précaution, elle s'arrangea de manière à n'être jamais seule avec lui. Elle retint si bien Thérence à son coté, que Thérence en vint bientôt à comprendre qu'on ne la trompait point et qu'on souhaitait même lui laisser gouverner la santé et l'esprit du malade en toutes choses.
Ces trois jeunes gens ne s'ennuyaient pas ensemble. Thérence cousait toujours pour Joseph, et Brulette, m'ayant fait acheter un mouchoir de mousseline blanche, se mit à le festonnner et à le broder, pour en faire offre à Thérence ; car elle y était adroite, et c'était merveille de voir une fille de campagne faire des ouvrages si fins et si beaux, comme elle les faisait. Elle affichait même devant Joseph de n'aimer plus la couture et le soin des nippes, afin de se dispenser de travailler pour lui et de le forcer à remercier Thérence, qui s'y employait si bien; mais, voyez un peu comme on est ingrat quand on s'est laissé déranger l'esprit par un j femelle ! Joseph ne regardait quasiment point les doigts de Thérence usés à son service ; il avait toujours les yeux sur les mains douces de Brulette, et on eut dit qu'à la voir tirer son aiguille, il comptait chaque point comme un moment de son bonlieur.
Je m'étonnais comment l'amour pouvait ainsi remplir son esprit et occuper tout son temps, sans qu'il songeât seulement à faire quelque ouvrage de ses mains. Quant à moi, j'eus beau essayer de peler de l'osier et de faire des paniers, ou, avec des pailles de seigle, des tresses pour les chapeaux, je ne fus point là deux fois vingt-quatre heures sans avoir un si gros ennui, que j'en étais malade. Le dimanche est un beau jour, parce qu'il vous repose de six jours de fatigue ; mais sept dimanches par semaine, c'est trop pour un homme habitué à faire service de ses membres. Je ne m'en serais point aperçu, si l'une de ces belles eût voulu faire attention à moi ; mêmement, la belle Thérence , avec ses grands yeux un peu enfoncés , et son signe noir auprès de la bouche, m'aurait bien tapé sur la tête, si elle l'eût souhaité ; mais elle n'était point d'une humeur à se laisser détourner de son idée . Elle causait peu, riait encore moins, et si l'on essayait le moindre badinage, elle vous regardait d'un air si étonné qu'elle vous ôtait la hardiesse de lui en donner l'expUcation. Si bien qu'après avoir passé deux jours à fafioter avec ces trois personnes tranquilles, autour des loges, ou à m'asseoir avec elles de place en place dans la forêt, m'étant bien assuré que Brulette était aussi en sûreté en ce pays que dans le nôtre, je commençai à chercher de l'occupation, et j'offris au Grand-Bûcheux de l'aider à sa tâche. 11 m'y reçut bien, et je commençais à me divertir en sa compagnie ; mais quand je lui eus dit que je ne voulais point être payé et que je bûchais à seules fins de me désennuyer en travaillant, il ne fut plus retenu par son bon cœur qui lui aurait fait excuser mes fautes, et commença de me montrer qu'il n'y avait point d'homme plus malpatient que lui, en fait d'ouvrage. Comme je n'étais point là dans mon métier et ne savais pas bien me servir des outils, je le
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fâchais par la moindre maladresse, et je vis bien qu'il se faisait tant de violence pour ne me point traiter d'imbécile et de lourdaud, que les yeux lui en sortaient de la tète et que la sueur lui en découlait du front.
Ne voulant point a\'oir des mots avec un homme si bon et si agréable en toutes autres choses, je m'employai avec les scieurs de long, et je m'en acquittai à leur contentement; mais là, je connus bien que l'ouvrage est triste et lourd quand ce n'est qu'un exercice de notre corps et qu'il ne s'y joint pas l'idée d'un profit pour soi-même ou pour les siens.
Brulette me dit le quatrième jour : — Tiennet, je vois que tu as de l'ennui, et je ne te cache pas que j'en ai aussi ma bonne part; mais c'est demain dimanche, et il nous faut inventer quelque réjouissance, je sais que les gens de la forêt se réunissent dans un bel endroit, ou le Grand-Bùcheux les fait danser. Eh bien, il nous faut acheter du vin et quelque victuaille pour leur donner un plus beau dimanche que de coutume, et faire honneur à notre pays chez ces étrangers.
Je fis comme Brulette me commandait, et, le lendemain, nous étions sur un bel herbage avec tous les ouvriers de la forêt et plusieurs filles et femmes des environs que Thérence avait invitées pour la danse. Le Grand-Bûcheux cornemusait. Sa fille, superbe en son attifage bourbonnais, était grandement fêtée, sans se départir de son air sérieux. Joset, tout enivré des grâces de Brulette, qui n'avait point oublié d'apporter de chez nous un peu de toilette, et qui charmait tous les yeux par sa bonne mine et ses jolis airs, la regardait danser. Je me démenais à régaler tout lo monde de mes rafraîchissements, et comme je tenais à bien faire les choses, je n'y avais rien épargné. Il m'en coûta bien trois bons écus de ma poche, mais je n'y ai jamais eu regret, tant on se montra sensible à mes honnêtetés.
A l'heure de la vesprée, tout allait au mieux, et chacun disait que, de mémoire d'homme, les gens des bois ne s'étaient si bien divertis entre eux. 11 y vint même un frère quêteur, qui était de passage, et qui sous .prétexte de mendier pour son couvent, remplit fort bien son estomac, et buvait aussi rude que bùcheiLX ou fendeiLX qu'il y eût ; ce qui beaucoup me divertissait, encore que ce fût à mes dépens; car c'était la première fois que je voyais boire un carme, et j'avais toujours ouï dire que, pour lever le coude, c'étaient les premiers hommes de la chrétienté.
J'étais en train de lui remplir sa tasse, m'ébahissant de ne le pouvoir soûler de boire, quand il se fit dans la danse un grand dérangement et un grand vacarme. Je sortis de la ramée que je m'étais bâtie et où je recevais le monde altéré, pour regarder ce que c'était, et vis une bande de trois cents et peut-être quatre cents mulets qui suivaient un clairin, lequel s'était mis en tète de traverser l'assemblée, et qui, repoussé d'un chacun à beaux coups de pied et de trique, s'en allait, épeuré, sautant de droite et de gauche ; en sorte que les mulets, qui sont animaux têtus et très-durs de leurs os, accoutumés de trancher où le j clairin tranchait, avaient pris leur passage emmi les dan- |seurs, s'embarrassant peu qu'on leur battît en grange sur j les reins, bousculant tout le monde, et allant devant eux comme ils eussent fait en un champ de chardons. j Ces bêtes n'allaient pas assez vite, chargées qu'elles étaient, pour qu'on n'eût point le temps de s'en garer. Il
n'y eut donc personne de foulé ni de blessé; seulement, beaucoup de garçons, qui étaient échauffés à la danse, impatientés d'être interrompus dans leur plaisir, tapaient •t juraient fort, au point que la chose était divertissante à voir, et que le Grand-Bûcheux s'arrêta de sonner pour se tenir le ventre à force de rire.
Mais connaissant l'air de musique qui rassemble les mules, et que je connaissais aussi pour l'avoir ouï en la forêt de Saint-Chartier, le père Bastien sonna en la propre manière qu'il fallait, et, tout aussitôt, le clairin et ses suivants, accourant autour de la piotte où il était monté, il se mit à rire de plus belle d'avoir, au lieu d'une brave compagnie endimanchée, une troupe de bêtes noires à faire danser.
Cependant Brulette, qui, au milieu de la confusion, s'était retirée à coté de moi et de Joseph, paraissait angoissée et ne riait que du bout des dents. — Qu'as-tu? lui dis-je ; c'est peut-être notre ami Huriel qui repasse par ici et qui va venir danser avec toi.
— Non, non, répondit-elle; Thérence, qui connaît bien les mules de son frère, dit qu'il n'y en a pas une seule à lui dans cette bande; et, d'ailleurs, ce n'est point là son cheval ni ses chiens. Or j'ai peur de tous les muletiers, hormis Huriel, et j'ai envie que nous nous retirions d'ici.
Et comme elle disait cela, nous vîmes une vingtaine de muletiers, qui débouchaient du bois environnant et venaient pour écarter leurs bêtes et regarder la danse.
Je rassurai Brulette ; car, en plein jour et à la vue de tant de monde, je ne craignais point d'embûche, et me sentais bon pour la défendre. Seulement, je lui dis de ne point s'écarter de moi, et retournai à ma ramée dont je voyais les muletiers s'approcher avec peu de façons.
Et comme ils criaient : « A boire! à boire! » comme gens qui se croient au cabaret, je leur fis observer honnêtement que je ne vendais pas de vin, et que s'ils le voulaient honnêtement requérir, je serais content de leur donner le coup de vespres.
— C'est donc une noce ? dit le plus grand de tous, que je reconnus alors à son poil rouge pour le chef de ceux dont nous avions fait si mauvaise rencontre au bois de la Roche.
— Noce ou non, lui dis-je, c'est moi qui régale, et c'est de bon cœur envers qui me plaît ; mais...
Il ne me laissa pas achever et répondit : — Nous n'avons pas droit ici, et vous y êtes maître ; merci pour vos bonnes intentions, mais vous ne nous connaissez point et devez garder votre vin pour vos amis.
Il dit quelques mots aux autres dans son patois et les emmena à l'écart, où ils s'assirent par terre et firent leur souper très-sagement, tandis que le Grand-Bûcheux alla leur parler et marqua beaucoup d'égards à leur chef, le grand rouge, qui s'appelait Arcliignat, et passait pour un homme juste autant que peut l'être un muletier.
Comme, au reste, ces gens étaient aussi considérés que d'autres par ceux de la forêt, nous nous gardâmes, Brulette et moi, de dire à personne qu'Us nous répugnaient, et elle retourna à la danse s;ms plus de crainte ; car, sauf le chef, nous n'avions reconnu parmi eux aucun de ceux qui avaient manqué de nous faire un si mauvais parti durant notre voyage ; et, en fin de compte, ce chef nous avait sauvés du méchant vouloir de ses compagnons.
Plusieurs de ceux qui étaient là savaient cornemuser, non pas comme le Grand-Bùcheux, qui n'avait pas son
LES MAITRES SONNEURS
pareil dans le monde, et qui eCit fait sauter les pierres et batifoler les chênes de la forêt, s'il l'ei'it souhaité, mais beaucoup mieux que Carnat et son garçon ; si bien que la musette changea de mains et arriva en celles du muletier chef que je vous ai nommé Archignat, tandis que le Grand- Bùcheux, qui avait le cœur et le corps encore jeunes, prit le plaisir de faire danser sa fille, dont h bon droit il était aussi fier que, chez nous, le père Brulet de la sienne.
Mais comme il criait à Brulette de venir lui fiiire vis-àvis, un vilain diable, sortant je ne sais d'où, se présenta et la voulut prendre par la main. Encore qu'il commençât de faire nuit, Brulette le reconnut tout d'abord pour celui qui, au bois de la Roche, avait menacé le plus, et même proposé d'assassiner ses deux défenseurs et de les enterrer sous quelque arbre qui n'en dirait mot.
La peur et l'aversion lui firent refuser bien vite et se serrer contre moi, qui, ayant épuisé mes provisions, me rendais à la danse avec elle.
— Cette fille m'a promis la danse, dis-je au muletier qui s'y entêtait. Laissez-nous et cherchez-en une autre.
^ C'est bien, dit-il ; mais quand elle aura balle cette bourrée avec vous, ce sera mon tour.
— Non, dit Brulette vivement. J'aimerais mieux ne bal- 1er de ma vie.
— C'est ce que nous verrons, fit-il ; et il nous suivit à la danse, oii il se tint derrière nous, nous critiquant, je pense, en son langage, et lâchant, à chaque fois que Brulette passait devant lui, des paroles que ses mauvais yeux me faisaient juger insolentes.
— Attends que j'aie fini, lui dis-je en le heurtant au passage ; je te baillerai ton compte en un langage que ton dos saura bien entendre.
Mais, quand la bourrée fut finie, j'eus beau le chercher, il s'était si bien caché que je ne pus mettre la main dessus. Brulette, voyant comme il était lâche, cessa de le craindre et dansa avec d'autres, qui, tous, bien joUment, lui faisaient hommage ; mais, en un moment oi!i je n'avais plus les yeax sur elle, ce coquin la vint prendre au milieu d'une bande d'autres fillettes , l'attira de force au milieu du bal, et, profitant de la nuit, qui empêchait de voir la résistance de Brulette, il l'a voulut embrasser. En ce moment, j'accourais, ne voyant pas bien et m'imaginant d'entendre Brulette m' appeler; mais je n'eus point le temps de lui faire justice moi-même, car, devant que cette laide figure encharbonnée eût touché la sienne, l'homme reçut au chàgnon du cou une si jolie empoignade, que les yeux durent lui en grossir comme ceux d'un rat pris au pilon.
Brulette, croyant que ce secours lui venait de moi, se jeta vitement aux bras de son défenseur, et bien étonnée fut de se trouver dans ceux d'Huriel.
Je voulus profiter de ce que notre ami était embarrassé de ses mains pour empoigner, à mon tour, le méchant coquin, et je lui aurais payé tout ce que je lui devais, si le monde ne se fût mis entre nous. Et comme cet homme nous accâgnait de sottises, nous traitant de lâches, pour nous être mis deux contre lui, la musique s'arrêta : on se rassembla sur le lieu de la querelle, et le Grand-Bûcheux vint avec le grand Archignat, l'un défendant aux muletiers, l'autre aux bùcheux et fendeux, de prendre parti avant que l'affaire fût éclaircie.
Malzac, c'était le nom de notre ennemi (et il avait une
langue aussi mauvaise que celle d'un aspic) , porta sa plainte le premier, prétendit qu'il avait honnêtement invité la Berrichonne, qu'en l'embrassant il n'avait fait qu'user du droit et de la coutume de la bourrée, et que deux galants de cette fille, à savoir Huriel et moi, l'avions pris en traître et mauvaisement frappé.
— Le fait est faux, répondis-je, et c'est à mon grand regret que je n'ai point roué de coups celui qui vous parle ; mais la vérité est que je suis arrivé trop tard pour le prendre soit en franchise, soit en trahison, et qu'on m'a retenu la main au moment que j'allais cogner. Je vous dis la chose comme elle est; mais lâchez-moi, et je ne le ferai point mentir !
— Et quant à moi, dit Huriel , je l'ai pris au collet comme on prend un lièvre, mais sans le frapper, et ce n'est pas ma faute si ses habits n'ont pas garanti sa peau ; mais je lui dois une meilleure leçon et ne suis venu ici, ce soir, que pour en trouver l'occasion. Or donc, je demande à maître Archignat, mon chef, ainsi qu'à maître Bastien, mon père, d'être entendu sur l'heure ou après la fête, et de me faire justice si mon droit est reconnu bon.
Là-dessus arriva le frère capucin, qui voulut prêcher la paix chrétienne; mais il avait trop fêté le \'in bourbonnais pour mener bien subtilement sa langue, et il ne put se faire entendre dans le bruit.
— Silence ! cria le Grand-Bùcheux d'une voix qui eût couvert le tonnerre du ciel. Écartez-vous tous, et laisseznous régler nos affaires ; vous pouvez écouter, mais non point prendre voix à ce chapitre. Ici, tous les muletiers, pour Malzac et Huriel. Ici, moi et les anciens de la forêt, servant de parrains et de juges à ce garçon du Berry. Parle, Tiennet, et porte ta plainte. Quelles raisons avaistu d'en vouloir à ce muletier? Si c'est pour avoir tenté d'embrasser ta payse, à la danse, je sais que c'est la coutume en ton endroit comme chez nous. Ça ne suffirait donc pas pour avoir eu même l'intention de frapper un homme. Dis-nous le sujet de ton dépit contre lui; c'est par là qu'il faut commencer.
Je ne me fis point prier pour parler, et, malgré que l'assemblée des muletiers et des anciens me causât un peu de trouble, je sus assez bien dérouiller ma langue pour raconter, comme il faut, l'histoire du bois de la Roche, et invoquer le témoignage du chef Archignat lui-même, à qui je rendis justice, peut-être un peu meilleure qu'il ne la méritait; mais je voyais bien que je ne devais point jeter de blâme sur lui pour me l'avoir favorable, et je lui montrai en cela que les Berrichons ne sont pas plus sots que d'autres, ni plus aisés à mettre dans leur tort.
Tous les assistants qui, déjà, faisaient bonne estime de Brulette et de moi, réprouvèrent la conduite de Malzac; mais le Grand-BùcheiLX réclama encore le silence, et s'adressant à maître Archignat , lui demanda s'il y avait du faux dans mon rapport.
Ce grand compère rouge était un homme fin et prudent. Il avait la figure aussi blanche qu'un linge, et, quelque dépit qu'on lui pût causer, il ne paraissait pas avoir une goutte de sang de plus ou de moins dans le corps. Ses yeax vairons étaient assez doux et n'annonçaient point la fausseté; mais sa bouche, qui était à moitié cachje sous sa barbe de renard, souriait de temps en temps d'un air sot qui cachait mal un bon fonds de malice. Il n'aimait point Huriel, mais il faisait tout comme, et il passait pour
LES MAITRES SONNEURS
se conduire en iiomme juste. Au fond, c'était le plus grand pillard qu'il y eîit, et sa conscience mettait les intérêts de sa confrérie au-dessus de tout. On l'avait pris pour chef à cause de la froideur de son sang , qui lui permettait d'opérer par la ruse, et par là d'éviter à sa bande les querelles, voire les procédures, oi!i il passait pour être aussi clerc qu'un procureur.
Il ne répondit rien à la question du Grand-Bi!icheux, et on n'eût su dire si c'était bêtise ou prudence, car tant plus il avait l'esprit éveillé, tant plus il se donnait l'air d'un JlOmme endormi, qui rêvasse en lui-même et n'entend point ce qu'on lui demande.
Il se contenta de faire un signe à Huriel, comme pour lui demander si le témoignage qu'il allait faire serait conforme au sien ; mais Huriel qui, sans être sournois, était aussi bien avisé que lui, répondit : — Maître, vous avez été invoqué comme témoin par ce garçon. S'il vous plaît de lui donner raison, je n'ai pas à vous confirmer dans la vérité de vos paroles, et s'il vous convient de lui donner tort, les coutumes de ma confrérie me défendent de vous porter un démenti. Personne, ici, n'a rien à voir dans nos affaires, et si Malzac a été blâmable, je sais d'avance que vous l'aurez blâmé. Mais il s'agit pour moi d'une autre affaire. Dans la question que nous avons eue ensemble devant vous au bois de la Roche, et dont je ne suis point appelé à dire le motif, Malzac m'a, par trois fois, dit que je mentais, et menacé personnellement. Je ne sais si vous y avez fait attention , mais je le déclare par serment; et comme je m'en trouve offensé et déshonoré, réclame le droit de bataille, selon la coutume de notre ordre.
Archignat consulta tous bas les autres muletiers, et il paraît que tous approuvèrent Huriel, car ils se formèrent en rond, et le chef dit un seul mot : « Allez ! » Sur quoi Malzac et Huriel se mirent en présence.
Je voulais m'y opposer, disant que c'était à moi de venger ma cousine, et que la plainte que j'avais portée était d'une plus grande conséquence que celle d'Huriel ; mais Arcliignat me repoussa, en disant : — Si Huriel est battu, tu te présenteras après lui ; mais si c'est Malzac qui a le dessous, il faudra bien que tu te contentes de ce que tu auras vu faire.
— Que les femmes se retirent ! cria le Grand-Bûcheux ; leles sont de trop ici.
Et, en disant cela, il était pâle, mais il ne reculait pas devant le danger que son fils pouvait courir.
— Qu'elles se retirent si elles veulent, dit Thérence, qui était aussi pâle, mais aussi ferme que lui ; moi, je dois être là pour mon frère, s'il y a du sang à arrêter.
Brulette, plus morte que vive, suppliait Huriel et moi de ne pas donner suite à la querelle ; mais il était trop tard pour l'écouter. Je la confiai à Joseph, qui l'emmena à distance, et, posant ma veste, je me tins prêt à venger Huriel, s'il avait le dessous.
Je ne savais point quel serait le combat et je regardai l;ien, pour n'être pas pris au dépourvu quand mon tour viendrait. On avait allumé deux torchères de résine et mesuré, avec des pas, la place dont les deux combattants ne cevaient point sortir. On leur donna à chacun un bâton de courza • noueux et court, et le Grand-Bùcheux assiste