Probablement la mélisse
LES MAITRES SONNEURS
de lui faire des recommandations sérieuses, et j'étais en train de lui dire.
— Puisque vous lui avez tout dit... reprit Huriel en lui coupant la parole d'un air de reproche.
: A mon tour, je coupai la parole à Huriel pour lui apprendre que je ne savais encore rien, et qu'il était libre de me cacher ce qu'il avait sur le bout de la langue.
— C'est bien à toi, répondit Muriel, de ne pas chercher à en savoir plus long qu'il ne faut ; mais si c'est ainsi, frère Nicolas, que vous gardez un secret de cette conséquence, je regrette de ni'èlre fié à vous.
— Ne craignez rien, dit le carme. Je croyais ce jeune homme aussi compromis que vous !
— Il ne l'est pas du tout, dit Huriel, Dieu merci ! C'est assez de moi !
— Tant mieux pour lui s'il n'a péché que parintentitn, reprit le moine. 11 est votre ami, et vous n'avez rien à en craindre ; mais quant à moi, je serais bien aise qu'il ne dît à personne que j'ai passé la nuit dans ces bois.
— Qu'est-ce que ça peut vous faire ? dit Huriel ; un muletier a été blessé par accident; vous lui avez donné des soins, et, grâce à vous, il sera vite guéri : qui peut vous blâmer de cette charité ?
— Oui, oui, dit le moine : gardez bien la fiole et usezen deux fois par jour. Lavez bien la plaie à l'eau courante, aussi souvent que faire se pourra ; ne laissez point les cheveux s'y coller, et tenez-la à couvert de la poussière : c'est tout ce qu'il faut. Si vous veniez à prendre la fièvre, faitesvous faire uue bonne saignée par le premier frater que vous rencontrerez.
— Merci ! dit Huriel. J'ai assez perdu de sang comme cela, et ne crois point qu'on en ait jamais trop. Grâces vous soient rendues, mon frère, pour vos bons secours, dont je n'avais pas grand besoin, mais dont je ne vous sais pas moins de gré ; et, à présent, recevez nos adieux, car voilà qu'il fait jour, et votre prière vous a retenu ici un peu trop.
— Sans doute, reprit le moine; mais me laisserez-vous partir sans me faire un bout de confession ? J'ai soigné votre peau, c'étnit le plus pressé ; mais votre conscience est-elle en meilleur état, et pensez-vous n'avoir pas besoin de l'absolution, qui est pour l'âme ce que le baume est pour le corps ?
— J'en aurais grand besoin, mon père, ditlîurlel; mais vous auriez tort de me la donner ; je n'en suis pas digne avant d'avoir fait pénitence : et quant à ma confession, vous n'en avez que faire pour me prêcher, vous qui m'avez \\i pécher mortellement. Priez Dieu pour moi, voilà ce que je vous demande, cl faites dire beaucoup de messes pour. . . les gens qui se laissent trop emporter à la colère.
J'avais cru d'abord que le muletier plaisantait ; mais je connus que non, à la manière triste dont il parla et à l'argent qu'il remit au carme en finissant son discours.
— Comptez que vous en aurez selon votre générosité, dit le carme en serrant l'argent dans son aumônière ; et il ajouta d'un air qui ne sentait point le cagot : « Maître Huriel, nous sommes tous pécheurs, et il n'y a qu'un juge qui soit juste. Lui seul, qui n'a jamais fait le mal, est en droit de condamner ou d'absoudre les fautes des hommes. Recommandez-vous à lui, et comptez que tout ce qui est à votre décharge, il vous en fera profiter dans sa miséricorde. Quant aux juges de la terre, bien sot et bien lâche
serait celui qui voudrait vous envoyer devant eux, qui sont faibles ou endurcis comme des créatures fragiles. Repentez- vous, vous aurez raison, mais ne vous trahissez pas, et quand vous sentirez la grâce vous appeler au tribunal de pénitence, n'ayez affaire qu'à un bon prêtre, voire à un pauvre carme déchaussé comme le frère Nicolas.
Et vous, mon enfant, dit encore le bonhomme, qui se sentait en goût de prêcher et qui voulut me donner aussi son coup de goupillon, apprenez à modérer vos appétits et à surmonter vos passions. Évitez les occasions de pécher; fuyez les querelles et les rixes sanglantes...
— C'est bon, c'est bon, frère Nicolas, dit Huriel en l'interrompant. Vous prêchez un converti, et vous n'avez pas de pénitence à commander à celui dont les mains sont restées pures. Adieu. Partez, je vous dis, il est temps.
Le moine s'en alla en nous donnant la main, d'un grand air de franchise et de bonté. Quand il fut loin, Huriel, me prenant le bras, me ramena vers l'arbre où j'avais vu le carme en prières :
— Tiennet, me dit-il, je n'ai aucune méfiance de toi, et, si j'ai fait semblant de rappeler ce bon frère au silence, c'est pour le rendre prudent. Au reste, il n'y a guère de danger de son côté : il est le propre oncle de notre chef Archignat, et c'est, en outre, un homme sûr, toujours en bonnes relations avec les muletiers, qui l'aident souvent à transporter les denrées de sa collecte d'un lieu à l'autre; mais si je suis tranquille sur lui et sur toi, ce n'est pas une raison pour que je te dise ce que tu n'as pas besoin de savoir, à moins que tu ne le souhaites pour ne pas douter de mon amitié.
— Tu en feras ce que tu voudras, lui répondis-je. S'il est utile pour toi que je sache les conséquences de ta batterie avec Malzac, dis-les-moi, quand même j'aurais regret à les entendre; sinon, j'aime autant ne pas trop savoir ce qu'il est devenu.
— Ce qu'il est devenu ! répéta Huriel, dont la voix sembla étouffée par un grand malaise ; et il m'arrêta aux premières brandies que le chêne étendait vers nous, comnw s'il eût craint de marcher sur un terrain où je ne voyais pourtant nulle trace de ce que je commençais à deviner. Puis il ajouta, en jetant devant lui un regard obscurci de tristesse, et parlant de ce qu'il voulait faire, comme si quelque chose le poussait à se trahir : — Tiennet, le souviens-tu des paroles glaçantes que cet homme nous a dites au bois de la Roche? <t 11 ne manijue pas de fosses dans les bois pour enterrer les fous, et ni les pierres, nj les arbree n'ont de langue pour raconter ce qu'Us ont vu ! »
— Oui, répondis-je, sentant une sueur froide me passer par tout le corps; il paraît que les mauvaises paroles tentent le mauvais sort, et qu'elles portent malheur à ceux qui les disent.
DIX-SEPTIEME VEILLKR
Huriel se signa en soupirant; je fis comme lui, et, nous détournant de ce mauvais arbre, nous passâmes notre chemin.
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J'aurais vouiu lui dire, comme le carme, quelque bonne parole pour le tranquilliser, car je voyais bien qu'il avait l'esprit en peine ; mais, outre que je n'étais pas assez savant pour le prêche, je me sentais coupable aussi à ma manière Je me disais, par exemple, que si je n'eusse point raconté tout haut l'histoire du bois de la Roche, Hiiriel ne se serait peut-être pas si bien souvenu du serment qu'il avait fait à Brulelle de la venger, et que si je ne me fusse point porté le premier son défenseur devant les muletiers et les anciens de la forêt, Huriel ne se serait pas tant pressé d'en avoir l'honneur avant moi vis-à-vis d'elle.
Tourmenté de ces idées, je ne pus m'empècher de les dire à Huriel et de m'accuser devant lui, comme Brulette s'était accusée devant Thérence.
— Mon cher ami Tiennet, me répondit le muletier, tu es un bon cœur et un brave garçon. Je ne veux pomt que tu gardes du trouble en ta conscience, pour une chose que Dieu, au jour du jugement , n'attribuera ni à toi ni peutêtre à moi. Le frère Nicolas a raison, il est le seul juge qui puisse rendre bonne justice, parce qu'il sait les choses comme elles sont. Il n'a pas besoin d'appeler des témoins et de faire enquête de la vérité. Il lit dans le fin fond des cœurs, et il sait bien que le mien n'avait juré ni comploté mort d'homme, au moment où j'ai pris un bâton pour corriger ce malheureux. Ces armes-là sont mauvaises; mais elles sont les seules que nos coutumes nous permettent en pareil cas, et ce n'est pas moi qui en ai inventé l'usage. Certes, mieux vaudrait la seule force des bras et le seul office des poings, comme nous y avons eu recours une nuit, dans tou pré, à propos de mon mulet et de ton avoine ; mais sache qu'un muletier doit être aussi brave et ^ussi jaloux de son renom d'honneur que les plus grands messieurs portant l'épée. Si j'avais avalé l'injure de Malzac sans en chercher réparation, j'aurais mérité d'être chassé de ma confrérie. 11 est bien vrai que je n'ai pas cherché cela de sang-froid, comme on doit le faire. J'avais rencontré, hier matin, ce Malzac seul à seul, dans ce même bois de la Roche, où je tra^'aillais tranquillement, sans plus songer à lui. 11 m'avait encore molesté de ses sottes paroles, prétendant que Brulette n'était qu'une ramasseuse de bois mort ; ce qui, chez les forestiers, s'entend d'un fantôme qui court la nuit, et dont la croyance sert souvent aux filles de mauvaise conduite pour n'être point reconnues, grâce à la peur que les bonnes gens ont de cet esprit follet. Aussi, dans l'idée des muletiers, qui ne sont point crédules, un pareil mot est une grande injure.
Pourtant, je fus aussi endurant que possible ; mais, à la fin, poussé à bout, je lui fis des menaces pour m'en débarrasser. Il me répondit alors que j'étais un lâche, capable d'abuser de ma force en un endroit écarté, mais que je n'oserais pas le défier au bâton, en franche bataille, devant témoins ; que chacim sa\'ait bien que je n'avais jamais eu occasion de marquer ma hardiesse , et que là où il y avait compagnie, j'étais toujours du goût de tout le monde, afin de n'avoir point à me mesurer en partie égale.
Là-dessus , il me quitta , disant qu'il y avait danse au bois de Chambérat, que c'était Brulette qui régalait, et qu'elle en avait le moyen, attendu qu'elle était maîtresse d'un gros bourgeois en son pays ; et que , pour sa part, il irait là se divertir et courtiser la demoiselle à ma barbe, si j'avais le cœur de m'en venir assurer.
Tu sais, Tiennet, que j'avais intention do ne plus revoir Brulette, et cela pour des raisons que je te dirai peutêtre plus tard.
— Je les sais, répondis-je, car je vois que tu as vu ta sœur cette nuit, et voilà, à ton oreille, un gage qui dépasse ton mouchoir et qui me prouve ce dont j'avais déjà une forte doutance.
— Si tu sais que j'aime Brulette et que je tiens à son gage, reprit Huriel, tu en sais autant que moi ; mais tu ne peax en savoir davantage, car je ne suis sur que de son amitié, et quant au reste... Mais il ne s'agit pas de ça, et je te veux raconter comment le malheur m'a ramené ici. Je ne voulais ni être vu de Brulette, ni lui parler, parce que j'avais remarqué le tourment qui serrait le cœur de Joseph à mon endroit; mais je savais que Joseph n'avait pas ses forces pour la défendre, et que Malzac était assez sournois pour s'échapper aussi de toi.
Je suis donc venu ici au commencement de la fête, et je me suis tenu caché aux alentours de la danse, me promettant de partir sans me faire voir, si Malzac n'y venait point. Tu sais le reste jusqu'au moment où nous avons pris le bâton. Dans ce moment-là, j'étais en colère, je le confesse; mais pouvait-il en être autrement, à moins de valoir autant qu'un saint du paradis ? Cependant, je ne [ voulais que donner une correction à mon ennemi, et ne pas laisser dire plus longtemps, surtout dans un moment où Brulette était au pays, qu'à force d'être doux et patient, j'étais un lièvre. Tu as vu que mon père, qui est las de pareils propos, ne m'a pas empêché de prouver que je suis un homme ; mais il faut que je sois doué d'une mauvaise chance, puisque à mon premier combat, et quasi de mon premier coup... Ah! Tiennet ! on a beau avoir été forcé et sentir en soi-même qu'on est doux et hiunain, on ne se console pas aisément, j'en ai pem', d'avoir eu la main si mauvaise ! Un homme est un homme, si mal appris et mal embouché qu'il soit : celui-là était pju de chose de bon, mais il aurait eu le temps de s'amender, et voilà que je l'ai envoyé rendre ses comptes avant qu'il les eût mis en ordre. Aussi, Tiennet, tu me vois, je t'assure, bien dégoûté de l'état de muletier, et je reconnais, à présent, avec Brulette, qu'il est malaisé à un homme juste et craignant Dieu de s'y maintenir en estime avec sa conscience et l'opinion des autres. Je suis obligé d'y passer encore un temps, à cause des engagements que j'ai pris; mais tu peux compter que le plus tôt possible, je m'en retirerai et prendrai quelque autre métier plus tranquille.
— C'est là, dis-je à Huriel, ce que je dois rapporter à Brulette, n'est-ce pas?
— Non, répondit Huriel avec une grande assurance ; à moins que Joseph ne soit si bien guéri de son amour et de sa maladie qu'il puisse renoncer à elle. J'aime Joseph autant que vous l'aimez, mes bons enfants ; et d'ailleurs, il m'a fait ses confidences, il m'a pris pour son conseil et son soutien ; je ne le veux pas tromper, ni contre-carrer.
— Mais Brulette ne veut pas de lui pour amant et mari, et peut-être vaudrait-il mieux qu'il le sût le plus tôt possible. Je me chargerais bien de le raisonner, si les autres n'osaient, et il y a chez vous une personne qui pourrait rendre Joseph heureux, tandis qu'il ne le sera point par Brulette. Il aura beau attendre, plus il se flattera, plus le coup lui paraîtra dur à porter : au lieu que, s'il ouvrait les yeiLX sur la véritable attache qu'il peut trouver ailleurs...
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— Laissons cela, répondit Muriel en fronçant un peu le sourcil, ce qui lui fit faire la grimace d'un homme qui souffre d'un grnnd trou à la tête, comme il l'avait justement tout frais sous son mouchoir rouge : toutes choses sont en la main de Dieu; et, dans notre famille, personne n'est pressé de faire son bonheur aux dépens de celui des autres. 11 faut, quant à moi, que je parte, car je répondrais trop mal aux gens qui me demanderaient où a passé Malzac, et pourquoi on ne le voit plus au pays. Écoute seulement encore un mot sur Brulette et sur Joseph. Il est bien inutile de leur dire le malheur que j'ai fait. Excepté les muletiers, il n'y a que mon père, mi sœur, le moine et toi qui sachiez que quand l'homme est tombé, c'était pour ne plus se relever. Je n'ai eu que le temps de dire à Thérence tout bas : « Il est mort; il faut que je' quitte le pays. » Maître Arehignat en a dit autant à mon père ; mais les autres bùcheux n'en savaient rien et ne souhaitaient point le savoir. Le moine lui-même n'y mirait vu que du feu, s'il ne nous eût suivis pour porter secours aux blessés, et les muletiers étaient tentés de le renvoyer sans lui rien dire ; mais le chef a répondu de lui, et moi, quand j'aurais drt y risquer mon cou, je ne voulais pas que cet homme fût enterré comme un chien, sans prières chrétiennes.
T A présent, c'est à la garde de Dieu. Tu comprends donc, de reste, qu'un homme menacé, comme je suis, d'une mauvaise affaire, ne peut pas, de longtemps, songer à courtiser une fille aussi recherchée et aussi précieuse que Brulette. Seulement, tu peux bien, pour l'amour de moi, ne pas lui dire où j'en suis. Je veux bien qu'elle m'oublie, mais non qu'elle me haïsse ou me craigne.
— Elle n'en aurait pas le droit, répondis-je, puisque c'est pour l'amour d'elle...
— Ah ! dit Huriel en soupirant et en passant sa main sur ses yeux, voilà un amour qui me coûte cher!
— Allons, allons, lui dis-je, du courage ! Elle ne saura rien, tu peux compter sur ma parole; et tout ce que je pourrai faire pour qu'à l'occasion elle reconnaisse ton mérite, je le ferai bien fidèlement.
— Doucement, doucement, Tiennet, reprit Huriel ; jene te demande pas de te mettre de côté pour moi comme je m'y suis mis pour Joseph. Tu ne me connais pas autant, tu ne me dois pas la même amitié, et je sais ce que c'est que de pousser un autre en la place qu'on voudrait occuper. Tu en tiens aussi pour Brulette, et il faudra que, sur trois prétendants que nous sommes, deux soient justes et raisonnables quand le troisième sera préféré. Encore ne savons-nous point si nous ne serons pas pillés par un quatrième. Mais, quoi qu'il en advienne, j'espère que nous resterons amis et frères tous les trois.
— Il faut me retirer de l'ordre des prétendants, répondis-je en souriant sans dépit. J'ai toujours été le moins emporté, et, à présent, je suis aussi tranquille que si je n'y avais jamais songé. Je sais le secret du cœur de cette |l)elle ; je trouve qu'elle a fait le bon choix, et j'en suis [content. Adieu donc, mon Huriel, que le bon Dieu t'assiste et que l'espérance t'aide à oublier cette mauvaise nuit !
Nous nous donnâmes l'accolade du départ, et je m'enquis du lieu où il se rendait.
— Je m'en vas, dit-il, jusqu'aux montagnes du Forez, fais-moi écrire au bourg d'Huriel, qui est mon lieu de naissance et où nous avons des parents établis. Ils me feront passer tes lettres.
— Mais pourras-tu voyager si loin avec cette plaie à la tête ? N'est-elle point dangereuse ?
— Non, non, dit-il, ce n'est rien, et j'aurais souhaité que Vautre eût la tête aussi dure que moi !
Quand je me trouvai seul, je m'étonnai de tout ce qui était advenu en la forêt sans que j'en eusse ouï ou surpris la moindre chose. D'autant plus que, repassant, au grand jour, sur la place de la danse, je vis que, depuis le minuit, on était revenu faucher l'herbe et piocher la terre pour enlever toute trace du malheur qui y était arrivé. Ainsi, d'une part, on était venu, par deux fois, raccommoder les choses en cet endroit; de l'autre, Thérence avait communiqué avec son frère, et, au miheu de tout cela, on avait pu faire un enterrement, sans que, malgré la nuit claire et le silence des bois, en les suivant dans toute leur longueur et en prêtant grande attention, j'eusse été averti par la moindre apparence et le moindre souffle. Cela me donna bien à penser sur la différence des habitudes et partant des caractères, entre les gens forestiers et les laboureurs des pays découverts. Dans les plaines, le bien et le mal se voient trop pour qu'on n'apprenne pas, de bonne heure, à se soumettre aux lois et à se conduire suivant la prudence. Dans les forêts, on sent qu'on peut échapper aiLX regards des hommes, et on ne s'en rapporte qu'au jugement de Dieu ou du diable, selon qu'on est bien ou mal intentionné.
Quand je regagnai les loges, le soleil était levé ; le Grand- Bûcheux était parti pour son ouvrage, Joseph dormait encore, Thérence et Brulette causaient ensemble sous le hangar. Elles me demandèrent pourquoi je m'étais levé si matin, et je vis que Thérence était inquiète de ce que j'avais pu voir et apprendre. Je fis comme si je ne savais rien et comme si je n'avais pas quitté le bois de l'Alleu.
Joseph vint bientôt nous rejoindre, et j'observai qu'il avait beaucoup meilleure mine qu'à notre arrivée.
— Je n'ai pourtant guère dormi, répondit-il, je me suis senti agité jusqu'à l'approche du jour; mais je crois que c'est parce que la fièvre, qui m'a tant accablé, m'a enfin quitté depuis hier soir, car je me sens plus fort et plus dispos que je ne l'ai été depuis longtemps.
Thérence, qui se connaissait à la fièvre, lui questionna le pouls, et la figure de cette belle, qui était bien fatiguée et abattue, s'éclaircit tout d'un coup.
— Allons! dit-elle, le bon Dieu nous envoie au moins ce bonheur, que voilà un malade en bon chemin pour guérir. La fièvre est partie et les forces du sang reviennent déjà.
— S'il faut que je vous dise ce que j'ai senti, reprit Joseph, ne dites pas que c'est une songerie ; mais voici la chose. D'abord, apprenez-moi si Huriel est parti sans blessure, et si l'autre n'en a pas plus qu'il ne faut. Avez-vous reçu des nouvelles du bois de Chambérat?
— Oui, oui, répliqua vivement Thérence. Tous deux sont partis pour p, haut pays. Dites ce que vous alliez dire.
— Je ne sais pas trop si vous le comprendrez, vous deux, reprit Joseph, s'adressant aux jeunes filles, mais voilà Tiennet qui l'entendra bien. En voyant hier notre Huriel se battre si résolument, les jambes m'ont manqué, et, me sentant plus faible qu'une femme, j'aurais, pour un rien, perdu ma connaissance ; mais, en même temps que mon corps s'en allait défaillant, mon cœur devenait chaud et mes yeux ne lâchaient point de regarder le combat.
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Quand Huriel a abattu son homme et qu'il est resté debout, il m'a passé un vertige, et, si je ne me fusse retenu, j'aurais crié victoire, et mèmement chanté comme un fou ou comme un homme pris de vin. J'aurais couru l'embrasser si j'avais pu ; mais tout s'est dissipé, et, en revenant ici, j'étais brisé dans tous mes os, comme si j'eusse porté et reçu les coups.
— N'y pensez plus, dit Thérence, ce sont de vilaines choses à voir et à se remémorer. Je gage que vous en avez mal rêvé ce matin ?
— Je n'en ai rêvé ni bien ni mal, dit Joseph ; j'y ai songé, et me suis senti peu à peu tout réveillé dans mes idées, et tout raccommodé dans mon corps, comme si l'heure était venue pour moi d'emporter mon lit et de marcher, à la manière de ce paralytique dont il est parlé aux Évangiles. Je voyais Huriel devant moi, tout brillant de lumière et me reprochant ma maladie coname une lâcheté de mon esprit. 11 avait l'air de me dire :« Je suis un homme, et tu n'es qu'un enfant; tu trembles la fièvre pendant que mon sang est en feu. Tu n'es bon à rien, et moi je suis bon à tout pour les autres et pourmoi-méme ! Allons, allons, écoute cette musique... » Et j'entendais des airs qui grondaient comme l'orage, et qui m'enlevaient sur mon lit, comme le vent enlève les feuilles tombées. Tenez, Brulette, je crois que j'ai fini d'être lâche et malade, et que je pourrais, à présent, aller au pays, embrasser ma mère et faire mon paquet pour partir; car je veux voyaj^er, apprendre, et me faire ce que je dois être.
— Vous voulez voyager ? dit Thérence, qui s'était allumée de contentement comme un soleil, et qui redevint blanche et brouillée comme la lune d'automne. Vous espérez trouver un meilleur maitre que mon père et de meilleurs amis que les gens d'ici ? Allez voir vos parents, vous ferez bien, si vous en avez la force; à moins que vous n'ayez en\ie de mourir au loin...
Le chagrin ou le mécontentement lui coupèrent la parole. Joseph, qui l'observait, changea tout de suite de mine et de langage.
— Ne faites pas attention à ce que je rêvais ce matin, Thérence, lui dit-il; jamais je ne trouverai meilleur maitre ni meilleurs amis. Vous m'avez dit de vous raconter mes songes; je vous les raconte, voilà tout. Quand je serai guéri, je vous demanderai conseil à vous trois, ainsi qu'à votre père. Jusque-là, ne pensons pointa ce qui peut me passer par la tète, et réjouissons-nous, du temps que nous sommes ensemble.
Thérence s'apaisa ; mais Brulette et moi , qui connaissions bien comme Joseph était décidé et entêté sous son air doux; nous, qui nous souvenions de la manière dont il nous avait quittés, sans rien contredire et sans se laisser rien persuader, nous pensâmes que son parti était pris et que personne n'y pourrait rien changer.
Pendant les deux jours qui s'ensuivirent, je recommençai de m' ennuyer, et Brulette pareillement, malgré qu'elle se dégageât beaucoup pour achever la broderie dont elle voulait faire don à Thérence, et qu'elle allât voir le Grand Bùcheux souvent, tant pour laisser Joseph aux soins de la fille des bois, que pour parler d'Huriel avec son père et consoler ce brave homme de la tristesse et de la crainte où l'avait mis la bataille. Le Grand-Bùcheux, touché de l'amitié qu'elle lui marquait, eut la confiance de lui dire toute la vérité sur Malzac, et loin que Brulette en voulût mal à
Huriel, comme celui-ci l'avait redouté, elle ne s'en attacha que mieax à lui, par l'intérêt qu'elle lui portail et la reconnaissance qu'elle lui devait.
Le sixième jour, on parla de se séparer, car le terme approchait, et il fallait s'occuper du départ. Joseph reprenait à vue d'œil ; il travaillait un peu et faisait de tout son mieux pour vitement éprouver et ramener ses forces. Il était décidé de nous reconduire et à passer im ou deux jours au pays, disant qu'il reviendrait au bois de l'Alleu tout de suite, ce qui ne nous paraissait pas bien certain, non plus qu'à Thérence, qui commençait à s'inquiéter de sa santé quasi autant qu'elle s'était inquiétée de sa maladie. Je ne sais si ce fut elle qui persuada au Grand Biicheux de nous reconduire jusqu'à mi-chemin, ou si l'idée lui en revint de lui-même, mais il nous en fit l'offre, qui fut bien vite acceptée de Brulette, et ne plut qu'à moitié à Joseph, encore qu'O n'en fit rien voir.
Ce bout de voyage ne pouvait que donner au Grand BCicheux une diversion à son chagrin, et, en s'y préparant, la veille du départ, il reprit une bonne partie de sa belle humeur. Les muletiers avaient quitté le pays sans encombre, et il n'y était point question de Malzac, qui n'avait ni parents ni amis pour le réclamer. Il pouvait donc bien se passer un an ou deux avant que la justice se tourmentât de ce qu'il était devenu, et encore, était-elle bien capable de ne s'en enquérir jamais ; car, dans ce tempslà, il n'y avait pas grand'police en France, et un homme de peu pouvait disparaître sans qu'on y prit garde.
De plus, la famille du Grand Bùcheux devait quitter l'endroit à la fin de la saison, et comme ni le père ni le fils ne se tenaient plus de six mois au même lieu, il eût fallu être habile pour savoir où les réclamer.
Pour toutes ces raisons, le Grand Bùcheux, qui ne craignait que le premier contre-coup de l'événement, voyant que le secret ne s'ébruitait point, reprit confiance et nous rendit le courage.
Le matin du huitième jour, il nous fit tous monter dans une petite charrette basse qu'il avait empruntée, ainsi qu'un cheval, à un sien ami de la forêt, et, prenant les rênes, nous conduisit par le plus long, mais par le plus sur chemin, jusqu'à Sahate-Sevère,où nous devions prendre congé de lui et de sa fille.
Brulette regrettait, en elle-même, de passer par un pays nouveau, où elle ne revoyait aucun des endroits où elle avait cheminé en la compagnie d'Huriel. Pour moi, j'étais content de voyager et de voir Saint-Pallais en Bourbonnais, et Préveranges, qui sont petits bourgs sur grandes hauteurs; puis, Saint-Prejetet Pérassay, qui sont autres bourgs, en descendant le courant de l'Indre ; et, comme nous suivions, quasi depuis sa source, cette rivière qui passe chez nous, je ne me trouvais plus si étrange et ne me sentais plus en un pays perdu.
Je me reconnus toutà fait à Sainte-Sevère,qui n'est plus qu'à six lieues de chez nous, et où j'étais déjà venu ime fois. Là, du temps que mes compagnons de route parlaient d'adieux, je fus m'enquérir d'une voiture à louer pour continuer notre voyage ; mais je ne pus en trouver une que pour le lendemain, aussi matin que je le souhaiterais.
Quand j'en revins dire la nouvelle, Joseph prit de l'humeur. — Quoi donc faire d'une charrette , dit-il ; ne pouvons-nous, de notre pied, nous en aller chez nous à la
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fraîcheur et arriver sur la tardée du soir ? Bruletle a fait souvent plus de chemin pour aller danser à quelque assemblée, et je me sens tout capable d'en faire autant qu'elle.
Thérence observa qu'une si longue course lui ferait revenir la fièvre, et il s'y obstina d'autant plus ; mais Brulette, qui voyait bien le chagrin de Thérence, coupa court en disant qu'elle se sentait lasse, qu'elle serait aise de passer la nuit à l'auberge et de s'en aller ensuite en voiture.
— Eh bien, dit le Grand-Bùcheux,nousferonsdemême. Nous laisserons reposer notre cheval toute la nuit, et nous nous départirons de vous autres au jour de demain. Et, si vous m'en croyez, au lieu de nous restaurer en cette auberge pleine de mouches, nous emporterons notre dhier sous quelque feuillade, ou au bord de l'eau, et y passerons la soirée à deviser jusqu'à l'heure de dormir.
Ainsi fut fait. Je retins deux chambres, l'une pour les filles, l'autre pour les hommes, et, voulant régaler une bonne fois le père Bastien à mon idée, m'étant aperçu qu'à l'occasion il était beau mangeur, je fis remplir une grande corbeille de ce qu'il y avait de mieux en pâtés, pain blanc, vin et brandenn, et l'emportai au dehors de la ville. Il est heureux que la mode de boire le café et la bière ne régnât pas encore, car je n'y aurais pas regardé et y eusse laissé le restant de ma poche.
Sainte-Sevère est un bel endroit coupé en ravins bien arrosés, et réjouissant à la vue. Nous fîmes choix d'un tertre élevé, où l'air était si vif que, du repas, U ne resta ni une croûte, ni une verrée de boisson.
Après quoi, le Grand-Bùcheux, se sentant tout gaillard, prit sa musette, qui ne le quittait jamais, et dit à Joseph :
— Mon enfant, on ne sait qui vit ou qui meurt; nous nous quittons, selon toi, pour deux ou trois jours; selon moi, tu as l'idée d'une plus longue départie; mais peutêtre que, selon Dieu, nous ne devons point nous revoir. Voilà ce qu'il faut toujours se dire quand, au croisement d'un chemin, chacun tire de son côté. J'espère que tu t'en vas content de moi et de mes enfants, comme je suis content de toi et de tes amis qui sont là ; mais je n'oublie point que le principal a été de t'enseigner la musique, et j'ai regret aux deax mois de maladie qui t'ont forcé de l'arrêter. Je ne prétends pas que j'aurais pu faire de toi un grand savant, je sais qu'il y en a dans les villes, messieurs et dames, qui sonnent sur des instruments que nous ne connaissons pas, et qui lisent des airs écrits comme on lit la parole écrite dans les livres. Sauf le plain-chant, que j'ai appris dans ma jeunesse , je ne connais pas beaucoup cette musique-là et t'en ai montré tout ce que je savais, c'est-à-dire les clefs, les notes et la mesure. Quand tu auras envie d'en connaître plus long, tu iras dans les grandes villes, où les violoneurs t'apprendront le menuet et la contredanse, mais je ne sais pas si ça te servira, à moins que tu ne veuilles quitter ton pays et ta condition de paysan.
— Dieu m'en garde ! répondit Joseph en regardant Brulette...
— Or donc, répondit le Grand-Bùcheux, tu trouveras ailleurs l'instruction qu'il te faut pour sonner la musette ou la vielle. Si tu veux revenir à moi, je t'y aiderai ; si tu crois trouver du nouveau dans le pays d'en sus, il faut y aller. Tout ce que j'aurais souhaité, c'est de te me-
ner tout doucement, jusqu'au temps où ton souffle saura se donner sans effort et où tes doigts ne se tromperont plus ; car pour l'idée, ça ne se donne point, et tu as la tienne, que je sais être de bonne qualité. Je ne t'ai pas épargné la provision que j'ai dans la tête, et ce que tu auras retenu, tu t'en serviras s'il te plaît; mais, comme ton vouloir est de composer, tu ne peux mieux faire que de voyager un jour ou l'autre, pour tirer la comparaison de ton fonds avec celui d'autrui. Il te faut donc monter jusqu'à l'Auvergne et au Forez, afin de voir, de l'autre côté de nos vallons, comme le monde est grand et beau, et comme le cœur s'élargit |quand, du haut d'une vraie montagne, on regarde rouler les eaux vives qui coûtent la voix des hommes, et font verdir des arbres qui ne déverdissent jamais. Ne descends pourtant guère dans les plaines des autres pays. Tu y retrouverais ce que tu aurais laissé dans les tiennes; car voici le moment de te donner un enseignement que tu ne dois pas oublier. Écoute-le donc bien fidèlement.
DIX-HUITIE31E VEILLÉE,
Le Grand-Bùcheux, s'étant assuré que Joseph lui donnait bonne attention, poursuivit ainsi son discours :
— La musique a deux modes, que les savants, comme j'ai ouï-dire, appellent majeur et mineur, et que j'appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris ; ou encore mode de la force ou de la joie, et mode de la tristesse ou de la songerie. Tu peux chercher jusqu'à demain, tu ne trouveras pas la fin des oppositions qu'il y a entre ces deux modes, non plus que tu n'en trouveras un troisième; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière, repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph ! La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu'un esprit comtne le tien peut tirer de ce mode; car l'un n'est ni plus ni moins que l'autre.
Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne pas entendre sonner le mineur à ton oreLUe. \'os ménétriers et vos chanteuses l'ont par acquit, parce que le chant est comme l'air qui souffle partout et transporte le germe des plantes d'un horizon à l'autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le corrompent en y touchant. \'oUà pourquoi il t'a semblé que vos cornemuses jouaient faux.
Donc, si tu veux connaître le mineur, va le ct^erclier dans les endroits tristes et sauvages, et sache qu'il faut quelquefois verser plus d'une larme avant de se bien servir d'un mode qui a été donné à l'homme pour se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours.
Joseph comprenait si bien le Grand-Bficheux, qu'il le pria de jouer le dernier air qu'il avait inventé, pour nous donner échantillon de ce mode gris et triste qu'il appelait le mineur.
LES MAITRES SONNEURS
— Oui-dh, mon garçon, dit le vieux, tu l'as donc guetté, l'air que je m'essaye d'emmancher sur des paroles depuis une huitaine? Je pensais bien l'avoir chanté pour moi seul; mais puisque tu étais aux écoutes, le voilà tel que je compte le laisser.
Et, démanchant sa musette, il en sépara le hautbois, dont il joua très-doux un air qui, sans être chagrinant, donnait à l'esprit souvenir ou attente de toutes sortes de choses, à l'idée de chacun qui l'écoutail.
Joseph ne se sentait pas d'aise pour la beauté de l'air, et Brulette, qui l'entendit sans bouger, parut s'éveiller d'un songe quand il fut fini.
— Et les paroles, dit Thérence, sont-elles tristes aussi, mon père?
— Les paroles, répondit-il, sont comme l'air, un peu embrouillantes et portant réflexion. C'est l'histoire du tintoin de trois galants autour d'une fille.
Et il chanta' une chanson, aujourd'Iiui répandue en notre pays, mais dont on a dérangé beaucoup les paroles. La voilà telle que le Grand-Bûcheux la disait :
Trois fendeux y avait, Au printemps, sur l'herbetle; (J'entends le rossignolet), Trois fendeux y avait, Parlant à la fillette.
Le pins jeune disait, (Celui qui tient la rose) ; (J'entends le rossignolet), Le plus jeune disait :
J'aime bien, mais je n'ose.
Le plus vieux s'écriait :
(Celui qui tient la fende), (J'entends le rossignolet), Le plus vieux s'écriait :
Quand j'aime je commande.
Le troisième chantait, Portant la fleur d'amande, (J'entends le rossignolet), Le troisième chantait :
Moi, j'aime et je demande.
— Mon ami ne serez, Vous qui portez la rose; (J'entends le rossignolet).
Mon ami ne serez.
Si vous n'osez, je n'ose.
Mon maître ne serez.
Vous qui tenez la fende,
(J'entends le rossignulel), l
Mon maitre ne serez, I Amour ne se commande.
Mon amant vous serez, Vous qui pirtez l'amande, (J'entends le rossignulet), Mon amant vous serez, On donne à qui demande.
Je goûtai beaucoup plus l'air ajusté avec les paroles, que je n'avais fait la première fois, et j'en fus si content, que je le demandai encore sur la musette; mais le Grand- Bûcheux, qui ne tirait pas vanité de ses œuvres, dit que ça n'en valait pas la peine, et nous joua d'autres airs, tantôt sur un mode, tantôt sur l'autre, et mêmement en les
employant tous deux dans un même chant, enseignant à Joseph la manière de passer, à propos, du majeur dans le mineur, et pareillement du second dans le premier.
Si bien que les étoiles jetaient leur feu depuis longtemps, et que nous ne sentions pas l'envie de nous retirer; mêmement les gens de la ville et des environs s'assemblèrent au bas du ravin pour écouter, au grand contentement de leurs oreilles. Et plusieurs disaient : « C'est un sonneur du Bourbonnais, et, qui plus est, un maître sonneur. Cela se connaît à la science, et pas un de chez nous n'y pourrait jouter. »
Tout en reprenant le chemin de l'auberge, le père Bastien continua de démontrer Joseph, et celui-ci, qui ne s'en lassait point, resta un peu en arrière de nous à l'écouter et à le questionner. Je marchais donc devant avec Thérence, qui, toujours très-serviable et courageuse, m'aidait à remporter les paniers. Brulette, entre les deux couplet, allait seule, rêvant à je ne sais quoi, comme elle en prenait le goût depuis quelques jours, et Thérence se retournait souvent comme pour la regarder, mais, dans le vrai, pour voir si Joseph nous suivait.
— Regardez-le donc bien, Thérence, lui dis-je en un moment où elle en paraissait toute angoissée ; car votre père l'a dit : Quand on se quitte pour un jour, c'est peutêtre pour toute la vie.
— Oui, répondit-elle ; mais aussi quand on croit- se quitter pour toute la vie, il peut se faire que ça ne soit que pour un jour.
— Vou^ me rappelez, repris-je, qu'en vous voyant, une fôisj vous envoler comme une songerie de ma tetè, je pensais bien ne vous retrouver jamais.
— Je sais ce que vous voulez dire, fit-elle. Mon père m'en a rafraîchi la souvenance, hier, en me parlant de vous : car mon père vous aime beaucoup, Tieilnet, etfaif^ de vous une estime très-grande.
— J'en suis content et honoré, Thérence; mais je ne sais guère en quoi je la mérite, car je n'ai rien de ce qui annonce un homme tant si peu différent des autres.
— ■ Mon père ne se trompe pas dafns ses jugements, et ce qu'il pense de vous, je le crois; mais pourquoi. Tiennet, cela vous fait-il soupirer?
— Ai-je donc soupiré, Thérence? C'est malgré raoii
— Sans doute, c'est malgré vous; mais ce n'est point une raison pour me cacher vos sentiments. Vous aimez Brulette, et vous craignez...
— J'aime beaucoup Brulette, c'est vrai; mais sans soupirs d'amour, et sans regret ni souci de ce qu'elle pense à l'heure qu'il est. Je n'ai point d'amour dans le cœur, pUi»' que ça ne me servirait de rien.
— Ah ! vous êtes bien heureux, Tiennet, s'écria-t-elle, de gouverner comme ça votre idée par la raison !
— Je vaudrais mieux^ Thérence, si, comme vous, je la gouvernais par le cœur. Oui, oui, je vous devine^ et vous connais, allez ! car je vous regarde et je trouve bien le fin mot de votre conduite. Je vois, depuis huit jours, commevous savez vous mettre à l'écart pour la guérison de loseph, et comme vous le soignez secrètement, sans qu'il y voie paraître le bout de vos mains. \ous le voulez heureux, et vous n'avez point menti en nous disant, à Brulette et à moi, que pourvu qu'on fit du bien à' ce qu'on aime,on n'avait pas besoin d'y trouver son profit. C'esl'bien comme ça que vouS' êtes, et malgré' qaeMa jalctUBàe voûï»
LES MAITRES SONNEURS
tourne quelquefois un peu le sang, vous g revenez tout de suite, et si saintement, que c'est merveille de voir la force et la bonté que vous avez ! Convenez donc que si l'un de nous doit faire estime de l'autre, c'est moi de vous, et non pas vous de moi. Je suis un garçon assez raisonnable, voilà tout, et vous êtes une fille d'un grand cœur et d'une rude gouverne d'elle-même.
— Merci pour le bien que vous pensez de moi, répondit Thérence ; mais peut-être que je n'y ai pas tant de mérite que vous croyez, mon brave garçon. Vous voulez me voir amoureuse de Joseph; cela n'est point! Aussi NTai que Di=u est mon juge, je n'ai jamais pensé à être sa femme, et l'attache que j'ai pour lui serait plutôt celle d'une sœur ou d'une mère.
— Oh ! pour cela, je ne suis pas bien sûr que vous ne vous trompiez pas sur vous-même, Thérence ! votre naturel est emporté !
— C'est pour ça, justement, que je ne me trompe point. J'aime vivement et quasiment follement mon père et mon frère. Si j'avais des enfants, je les défendrais comme une louve et les couverais comme une poule; mais ce qu'on appelle l'amour, ce que, par exemple, mon frère sent pour ft-ulette, l'envie de plaire, et un je ne sais quoi qui fait qu'on s'ennuie seul et qu'on ne peut penser sans souffrance à ce qu'on aime... je ne le sens point et ne m'en embarrasse point l'esprit. Que Joseph nous quitte pour toujours s'il doit s'en trouver bien, j'en remercie Dieu, et ne me désolerai que s'il doit s'en trouver mal.
La manière dont Thérence pensait me donnait bien à penser aussi. Je n'y comprenais plus grand'chose, tant elle me paraissait au-dessus de tout le monde et de moimême. Je marchai encore un bout de chemin auprès d'elle sans lui rien dire, et ne sachant guère où s'en allait mon esprit ; car il me prenait pour elle des bouffées d'amitié, comme si j'allais l'embrasser d'un grand cœur et sans songer à mal. Puis, tout d'un coup, je la voyais si jeune et si belle, qu'il me venait comme de la honte et de la crainte. Quand nous fûmes arrivés à l'auberge, je lui demandai, je ne sais à propos de quelle idée qui me vint, ce qu'au juste son père lui avait dit de moi.
— Il a dit, répondit-elle, que vous étiez l'homme du plus grand bon sens qu'il eût jamais connu.
— Autant vaut dire une bonne bête, pas \Tai? repris-je en riant, un peu mortifié.
— Non pas, répliqua Thérence ; voilà les propres paroles de mon père : « Celui qui voit le plus clair dans les choses de ce monde est celui qui agit avec le plus de justice... » Or donc, le grand bon sens fait la grande bonté, et je ne crois point que mon père se trompe.
— En ce cas, Thérence, m'écriai-je un peu secoué dans le fond du cœur, ayez un peu d'amitié pour moi.
— J'en ai beaucoup, répondit-elle en me serrant la main que je lui tendais ; mais cela fut dit d'un air de franc camarade qui rabattait toute fuinée, et je dormis là-dessus sans plus d'imagination qu'il n'en fallait avoir.
Le lendemain, quand vint l'heure des adieux, Brulette pleura en embrassant le Grand-Bùcheux, et lui fit promettre qu'il viendrait nous voir chez nous avec Thérence. Et puis, ces deux belles filles se firent si grandes caresses et assurances d'amitié, qu'elles ne se pouvaient quitter. Joseph présenta ses remercîments à son maître pour tout le bien et le profit qu'il en avait reçu, et quand ce fut au
tour de Thérence, il essaya de lui rendre les mêmes grâces ; mais elle le regarda d'un air de franchise qui le troubla, et, se serrant la main, ils ne dirent guère mieux que: « A revoir, portez-vous bien. »
Ne me sentant pas trop honteux, je demandai à Thé rence licence de l'embrasser, pensant en donner le bon exemple à Joseph ; mais il n'en profita point et monta A ivement sur la voiture pour couper court aux accolades. 11 était comme mécontent de lui et des autres. Brulette se plaça tout au fond de la charrette, et tant qu'elle put voir nos amis du Bourbonnais, elle les suivit des yeux, tandis que Thérence, debout sur la porte , paraissait songer plutôt que de se désoler.
Nous fîmes assez tristement quasi tout le reste du chemin. Joseph ne disait mot. 11 eût peut-être souhaité que Brulette s'occupât un peu de lui ; mais à mesure que Joseph avait repris ses forces, Brulette avait repris sa liberté de penser à celui qui mieux lui plaisait ; et, reportant bonne part de ses amitiés sur le père et la sœur d'Huriel, elle songeait à eux et en causait avec moi pour les louer et les regretter. Et, comme si elle eût laissé tous ses esprits derrière elle, elle regrettait aussi le pays que nous venions de quitter. — C'est chose étrange, me disait-elle, comme je trouve, à mesure que nous approchons de chez nous, que les arbres sont petits, les herbes jaunes, les eaux endormies. Avant d'avoir jamais quitté nos plaines, je m'imaginais ne pas pouvoir me supporter trois jours dans des bois ; et, à cette heure , il me semble que j'y passerais ma vie aussi bien que Thérence, si j'avais mon vieux père avec moi.
— Je ne peux pas en dire autant, cousine, lui répondisje. Pourtant, s'il le fallait, je pense que je n'en mourrais point; mais que les arbres soient tant grands, les herbes tant vertes et les eaux tant vives qu'elles voudront, j'aime mieux une ortie en mon pays qu'un chêne en pays d'étrangers. Le cœur me saute de joie à chaque pierre et à chaque buisson que je reconnais, comme si j'étais absent depuis deux ou trois ans, et quand je vas apercevoir le clocher de notre paroisse, je lui veux, pour sûr, bailler un bon coup de chapeau.
— Et toi, Joset? dit Brulette, qui prit enfin garde à l'air ennuyé de notre camarade. Toi qui es absent depuis plus d'une année, n'es-tu pas content d'approcher de ton endroit ?
— Excuse-moi, Brulette, répondit Joseph ; je ne sais pas de quoi vous parlez. J'avais dans la tête de me souvenir de la chanson du Grand-Bùcheux, et il y a, au miUeu, une petite revirade que je ne peux pas rattraper.
— Bah ! dit Brulette, c'est quand la chanson dit : J'ente/uls le rossignolct.
Et, le disant, elle le chanta tout au juste, ce dont Joseph, comme réveillé, sauta de joie sur la charrette en frappant ses mains.
— Ah 1 Brulette, dit-il, que tu es donc heureuse de te souvenir comme ça ! Encore, encore J'entends le rossignolel !
— J'aime mieux dire toute la chanson, fit-elle, et elle nous la chanta tout enlière sans en omettre un mot ; ce qui mit Joseph en si grande joie, qu'il lui serra les mains en lui disant avec un courage dont je ne l'aurais pas cru capable, qu'il n'y avait qu'un musicien pour être digne de son amitié.
LES MAITRES SONNEURS
— Le fait est, ditBrulette, qui songeait à Hiiricl, que sij'avaisun bon ami, je le souhaiterais beau sonneur et beau chanteur.
— Il est rare d'être l'un et l'autre, reprit Joseph. La sonnerie casse la voix, et sauf le Grand-Bùcheux...
— Et son fils ! dit Brulelte, parlant à l'étourdie.
Je lui poussai le coude, et elle voulut parler d'autre chose ; mais Joseph, qui n'était pas sans être mordu de jalousie, revint sur la chanson.
— Je crois, dit-il, que quand le pèreBastien l'a mise en paroles, il a songé à trois garçons de notre connaissance; car je me souviens d'une causerie que nous avons eue avec lui à souper, le jour de votre arrivée dans les bois.
— Je ne m'en souviens pas, dit Brulette en rougissant.
— Si fait moi, reprit Joseph. On parlait de l'amour des filles, et Huriel disait que cela ne se gagnait point à croix ou pile. Tiennet assurait, en riant, que la douceur et la soumission ne servaient de rien, et que, pour être aimé, il fallait plutôt se faire craindre que d'être trop bon. Huriel reprit pour contredire Tiennet, et moi j'écoutai sans parler. Ne serait-ce pas moi, celui qui porte la rose? le plus jeune des trois? Il aime, mais il n'ose? Dites donc le dernier couplet, Brulelte, puisque vous le savez si bien ! N'y a-t-il pas : On donne à qui demande ?
— Puisque tu le sais aussi bien que moi, dit Brulette un peu piquée, retiens-le pour le chanter à la première bonne amie que tu auras. S'il plaît au Grand-Bùcheux de mettre en chansons les discours qu'il entend, ce n'est pas à moi d'en tirer la conséquence. Je n'y entends encore rien pour ma part. Mais j'ai les fourmis dans les pieds, et, pendant que le cheval monte la côte, je veux me dégourdir un peu.
Et, sans attendre que j'eusse repris les rênes pour arrêter le cheval, elle sauta sur le chemin et se mit à marcher en avant, aussi légère qu'une bergeronnette.
J'aillais descendre aussi; Joseph me retint par le bras, et, toujours suivant son idée : — N'est-ce pas, dit-il, qu'on méprise également ceux qui marquent trop leur vouloir, et ceux qui ne le marquent pas du tout?
— Si c'est pour moi que tu dis qa...
— Je ne dis ça pour personne. Je reprends la causerie que nous avions là-bas et qui s'est tournée en chanson contre tes paroles et contre mon silence. Il paraît que c'est Huriel qui a gagné le procès auprès de la fillette.
— Quelle fillette ? dis-je, impatienté ; car Joseph n'avait point mis sa confiance en moi jusqu'à celte heure, et je ne lui savais point de gré de me la donner par dépit.
— Quelle fillette ? repri -il d'un air de moquerie chagrine ; celle de la chanson !
— Eh bien, quel procès Huriel a-t-il gagné ? Cette fillettelà demeure donc bien loin, puisque le pauvre garçon est parti pour le Forez ?
Joseph resta un moment à songer; puis il reprit: — 11 n'en est pas moins vrai qu'il avait raisun, quand il disai qu'entre le commandement et le silence, il y avait la prière. Ça revient toujours un peu h ton premier dire, qui était que, pour être écouté. Une faut point trop aimer. Celui qui aime trop est craintit; il ne se peut arracher une parole du ventre, et on le juge sot parce qu'il est transi de désir et de honte.
— Sans doute, répondis-je. J'ai passé par là en mainte occasion ; mais il m'est quelquefois arrivé de si mal parler,
que j'aurais mieux fait de me taire : j'aurais pu me flatter plus longtemps.
Le pauvre Joseph se mordit la langue et ne parla plus. J'eus regret de l'avoir fâché, et, cependant, je ne me pouvais défendi-e de trouver sa jalousie bien mal plantée sur le terrain d'Huriel, étant à ma connaissance que ce garçon l'avait servi de son mieux à son propre détriment, et je pris, de ce moment, la jalousie en si mauvaise estime, que, depuis, je n'en ai plus jamais senti la piqûre, et ne l'aurais sentie, je crois, qu'à bonnes enseignes.
J'allais cependant lui parler plus doucement, quand nous vîmes que Brulette, qui marchait toujours devant, s'était arrêtée au bord du chemin pour parler avec un moine qui me semblait gros et court comme celui dont nous avions fait connaissance au bois de Chambérat. Je fouaillai le cheval, et je m'assurai que c'était bien le même frère Nicolas. Il avait demandé à Brulette s'il était loin de notre bourg, et, comme il s'en fallait encore d'une petite lieue et qu'il se disait bien fatigué, elle lui avait fait offre de monter sur notre voiture pour gagner l'endroit.
Nous lui fîmes place, ainsi qu'à un grand corbillon couvert qu'il portait, et qu'il posa, avec précaution, sur ses genoux. Aucun de nous ne songea à lui demander ce que c'était, excepté moi peut-être, qui suis d'un naturel un peu curieux ; mais j'aurais craint de manquer à l'honnêteté que je lui devais, car les frères quêteurs ramassaient dans leurs courses toutes sortes de choses qu'ils se faisaient donner par la dévotion des marchands et qu'ils revendaient ensuite au profit de leur couvent. Tout leur était bon pour ce conunerce , mèmement des affiquets de femme, qu'on était quelquefois bien étonné de voir dans leurs mains, et dont quelques-uns n'osaient pas trafiquer ouvertement.
Je repris le trot, et bientôt nous avisâmes le clocher, et puis les vieux ormeaux de la place, et puis toutes les maisons grandes et petites du bourg, qui ne me firent pas au tant d^ plaisir que je m'en étais promis, la rencontre de frère Nicolas m'ayant remis en mémoire des choses tristes et qui me donnaient un restant d'inquiétude. Je vis cependant qu'il était sur ses gardes aussi bien quemoi, car il ne me dit pas un mot devant Brulette et Joseph, qui piit faire croire que nous nous étions vus ailleurs qu'à la fête, et que lui ou moi en savions plus long que bien d'autres sur ce qui s'y était passé.
C'était un homme agréable et d'humeur joviale qui m'aurait pourtant diverti dans un autre moment ; mais j'étais pressé d'arriver et de me trouver seul avec lui, pour lui demander s'il avait eu, de son côté, quelque nouvelle de l'aventure. A l'entrée du bourg, Joseph sauta à terre, et, quelque chose que Brulette pût lui dire pour le faire venir se reposer chez son père, il prit le chemin de Saint-Chartier, disant qu'il viendrait saluer le père Brulet quand il aurait vu et embrassé sa mère.
11 me sembla que le carme l'y poussait comme à son premier devoir, mais avec l'envie de le faire partir. Et puis, au lieu d'accepter l'offre que je lui fis de venir souper et coucher en mou logis, il me dit qu'il s'arrêterait seulement une heure en celui du père Bruiet, à qui il avait affaire.
— Vous serez le bienvenu, lui dit Brulette; mais connaissez-vous donc mon grand-père 2 Je ne vous ai encore jamais vu chez nous?
LES MAITRES SONNEURS
— Je ne connais ni votre endroit, ni votre famille, répondit le moine ; mais je suis pourtant chargé d'une commission que je ne peax dire que chez vous.
Je revins à mon idée qu'il avait, dans sor panier, des
dentelles ou des rubans à vendre, et qu'ayant ouï dire, aux environs, que Brulette était la plus pimpante de l'endroit, outre qu'il l'avait vue très-requinquée à la fête de Chambérat.il souhailait lui montrer sa marchandise, sans s'exposer à la critique, qui, dans ce temps-là, n'épargnait guère ni bons ni mauvais moines.
Je pensai que c'était aussi l'idée de Brulette, car, lorsqu'elle descendit la première devant sa porte, elle tendit les deux mains pour prendre la corbeille, lui disant : — Ne craignez rien, je me doute de ce que c'est. Mais le carme refusa de s'en séparer, disant, de son côté, que c'était de valeur et craignait la casse.
— Je vois, mon frère, lui dis-je tout bas, en le retenant un peu, que vous voilà bien affairé. Je ne vous veux point déranger ; c'est pourquoi je vous prie de me dire vite s'il y a du nouveau pour l'alTaire de là-bas.
— Rien que je sache, me dit-il en parlant de même point de nouvelles, bonnes nouvelles. Et, me secouant la main avec amitié, il entra en la maison de Brulette, où déjà elle était pendue au cou de son grand père.
Je pensais que ce vieux, qui d'ordinaire état fort honnête, me devait quelque bon accueil et beau remercîment pour le grand soin que j'avais eu d'elle; mais, au lieu de me retenir un moment, comme s'il eût été encore plus pressé de l'arrivée du carme que de la nôtre, il le prit par la main et le conduisit au fond de la maison, en me disant qu'il me priait de l'excuser s'il avait besoin d'être seul avec sa fille pour des affaires de conséquence.