DIX-NEUVIÈME VEILLÉE
Je ne suis pas beaucoup choquable, et cependant je me trouvai choqué d'être si mal reçu, et m'en fus chez nous remiser ma carriole et m'informer de ma famille. Et puis, la journée étant trop avancée pour se mettre au travail, je dévallai par le bourg pour voir si chaque chose était en sa place, et n'y trouvai aucun changement, sinon qu'un des arbres couchés sur le communal, devant la porte du sabotier, avait été débité en sabots, et que le père Godard avait ébranché son peuplier et mis de la tuile neuve sur son Cûurtil.
J'avais cru que mon voyage dans le Bourbonnais aurait fait plus de bruit, et je m'attendais à tant de questions que j'aurais fort à faire d'y répondre ; mais le monde de chez nous est très-indifférent, et, pour la première fois, je m'avisai qu'il était même endormi à toutes choses, car je fus obligé d'apprendre à plusieurs que j'arrivais de loin. Ils ne savaient seulement point que je me fusse absenté.
Vers le soir, comme je retournais à mon logis, je rencontrai le carme qui s'en allait à La Châtre, et qui me dit, de la part du père Brulet, qu'il me voulait avoir à souper.
Qui fut bien étonné, en entrant chez Brulette ? ce fut moi, d'y trouver le grand-père, assis d'un côté et la belle
de l'autre, regardant sur la table, entre eux deux, la corbeille du moine, ouverte, et remplie d'un gros gars d'environ un an, assis sur un coussin et s'essayant à manger des guignes noires, dont il s'embarbouillait tout le museau ! Brulette me sembla d'abord très-pensive et même triste; mais quand elle \it mon étonnement, elle ne se put retenir de rire; après quoi elle s'essuya les yeux et me parut avoir versé quelques larmes, plutôt de chagrin ou de dépit, que de gaieté.
— Allons, dit-elle enfin, ferme la porte et nous écoute. Voilà mon père qui veut te mettre au fait du beau cadeau que le moine nous a apporté.
— Vous saurez, mon neveu, dit le père Brulet, qui jamais ne riait d'aucune chose plaisante, non plus qu'il ne se troublait d'aucun souci, que voilà un enfant orphelin dont nous nous sommes arrangés avec le carme, pour prendre soin, moyennant pension. Nous ne connaissons à cet enfant ni père, ni mère, ni pays, ni rien. Il s'appelle Chariot, voilà tout ce que nous en savons. La pension est bonne, et le carme nous a donné la préférence, pour ce qu'il avait rencontré ma fille en Bourbonnais; et, comme il lui avait été dit d'où elle était, et que c'était une personne bien comme il faut, n'ayant pas grand bien, mais n'étant chargée d'aucune misère et pouvant disposer de son temps, il a pensé à lui faire plaisir et à lui rendre sernce en lui donnant la garde et le profit de ce marmot.
Encore que la chose fût assez étonnante, je ne m'en étonnai pas dans le premier moment, et demandai seulement si ce carme était anciennement connu du père Brulet, pour qu'il eût fiance en ses paroles, au sujet de la pension.
— Je ne l'avais jamais vu, dit-il; mais je sais qu'il est venu plusieurs fois dans les environs, et qu'il est connu de gens dont je suis sur, et qui m'avaient déjà annoncé de sa part, il y a deux ou trois jours, l'affaire dont il me voulait parler. D'ailleurs, une année de la pension est payée par avance, et quand l'argent manquera, il sera temps de s'en tourmenter.
— A la bonne heure, mon oncle ; vous savez ce que vous avez à faire ; mais je ne me serais pas attendu à voir ma cousine, qui aime tant sa liberté, s'embarrasser d'un marmot qui ne lui est de rien, et qui, sans vous offenser par conséquent, n'est pas bien gentil dans son apparence.
— Voilà ce qui me fâche, dit Brulette, et ce que j'étais en train de dire à mon père quand tu es entré céans. — Et elle ajouta, en frottant le bec du petit avec son mouchoir : — J'ai beau l'essuyer, il n'en a pas la bouche mieax fendue, et j'aurais pourtant souliaité faire mon apprentissage avec un enfant agréable à caresser. Celui-ci paraît de mauvaise humeur et ne répond à aucune risée. U ne regarde que la mangeaille.
— Bah ! dit le père Brulet, il n'est pas plus vilain qu'un autre enfant de son âge, et quant à devenir mignon, c'est ton affaire. 11 est fatigué d'avoir voyagé et ne sait point où il en est, ni ce qu'on lui veut.
Le père Brulet étant sorti pour aller chercher son couteau, qu'il avait laissé chez la voisine, je commençai à m'étonner davantage en me trouvant seul avec Brulette. EU tparaissait contrariée par moments, et même peinée pour tout de bon.
— Ce qui me tourmente, dit-elle, c'est que je ne sais
LES MAITRES SONNEURS
point soigner un enfant. Je ne voudrais pas laisser souffrir une pauvre créature qui ne se peut aider en rien; mais je m"y trouve si maladroite, que j'ai regret d'avoir été jusqu'à cet heure peu portée à m'occuper de ce petit monde-là.
— En effet, lui dis- je, tu ne me parais point née à ce métier, et je ne comprends pas que ton grand-père, lequel je n'ai jamais connu intéressé, te donne une pareille charge pour quelques écus de plus au bout de l'année.
— Tu parles comme un riche, reprit-elle. Songe que je n'ai rien en dot, et que la peur de la misère est ce qui m'a toujours détournée du mariage.
— Voilà une mauvaise raison, Brulette; car tu as été et tu seras encore recherchée par de plus riches que toi, qui t'aiment pour tes beaux yeux et ton joH ramage.
— Mes beaux yeux passeront, et mon joh ramage ne me servira de rien quand la beauté s'en ira. Je ne veux pas qu'on me reproche, au bout de quelques années, d'avoir dépensé ma dot d'agréments et de n'en avoir pas apporté une plus solide dans le ménage.
— C'est donc que tu penses pour de bon à te marier, depuis que nous sommes revenus du Bourbonnais? Voici la première fois que je t'entends faire des projets d'épargne.
— Je n'y pense pas plus que je n'y pensais, réponditdle d'un ton moins assuré qu'à l'ordinaire; mais je n'ai jamais dit que je voulusse rester fille.
— Si fait, si fait, tu penses à t'établir, lui dis-je en riant. Tu n'as pas besoin de t'en cacher avec moi, je ne te demande plus rien, et ce que tu fais en te chargeant de ce petit malheureux riche que voilà, lequel a des écus et point de mère, me marque bien que tu veux faire ton meuriot'. Sans cela, ton grand-père , que tu as toujours gouverné comme s'il était ton petit-fils, ne t'aurait pas forcé la main pour prendre un pareil gars en sevrage.
Brulette prit alors l'enfant pour l'ôter de dessus la table et mettre le couvert, et, en le portant sur le lit de son grand-père, elle le regarda d'un air fort triste.
— Pauvre Chariot ! dit-elle, je ferai bien pour toi mon possible, car tu es à plaindre d'être venu au monde, et m'est avis qu'on ne t'y avais point souhaité.
Mais sa gaieté fut vite revenue, et mêmement elle eut de grandes risées à souper, en faisant manger Chariot, qui avait l'appétit d'un petit loup t répondait à toutes ses provenances en lui voulant griffer la figure.
Sur les huit heures du soir, Joseph entra et fut bien accueilli du père Brulet; mais j'observai que Brulette, qui venait de remettre Chariot sur le lit, tira vivement la courtine comme pour le cacher, et parut tourmentée tout le temps que Joseph demeura. J'observai aussi qu'il ne lui fut pas dit un mot de cette singuhère trouvaille, ni par le vieux ni par Brulette, et je pensai devoir m'en taire pareillement pour leur complaire.
Joseph était chagrin et répondait le moins possible aux questions de mon oncle. Brulette lui demanda s'il avait trouvé sa mère en bonne santé, et si elle avait été bien surprise et bien contente de le voir. Et, comme il disait oui tout court à chaque chose, elle lui demanda encore s'il ne s'était pas trop fatigué en allant à Saint-Chartier, de son pied, et en revenant le soir même.
— Je ne voulais point passer la journée, dit-il, sans