TRENTE-UNIEME VEILLEE
J'attendis assez longtemps, d'autant plus que les heures ne paraissent jamais courtes dans la triste compagnie des trépassés. Enfin minuit sonna à l'église, et je vis la tète
d'un homme dépasser en dehors le petit mur du cimetière, tout auprès de la porte. Un bon quart d'heure se traîna encore sans que je visse ou entendisse autre chose que cet homme, ennuyé d'attendre, qui se mit à siffler un air bourbonnais, h quoi je reconnus que c'était Joseph, qui trompait sans doute l'espérance de ses ennemis en ne ressentant aucune frayeur du voisinage des morts.
Enfin, un autre homme, qui était collé contre la porte, en dedans, et que je n'avais pu voir à cause d'un gros buis qui me le masquait, passa vivement sa tète par-dessus le petit mur, comme pour surprendre Joseph, qui ne bougea point et qui lui dit en riant : — Eh bien, père Carnat, vous êtes en retard, et, pour un peu, je me serais endormi à vous attendre. M'ouvrirez-vous la porte, ou dois-je entrer dans le jardin aux orties parla brèche?
— Non, dit le vieux Carnat. Cela fâcherait le curé, et il ne faut point braver ouvertement les gens d'église. Je vais à toi.
Il enjamba par-dessus le mur, et dit à Joseph qu'il se fallait laisser couvrir la tête et les bras d'un sac très-épais, et marcher sans résistance.
— Faites, dit Joseph, d'un ton de moquerie et quasi de mépris.
Je les suivis de l'œil par-dessus le mur et je les vis rentrer dans la rouette aux Anglais. Je coupai droit jusqu'au talus où étaient cachés mes jeunes gens ; mais je n'en trouvai plus que quatre. Le plus jeuneavaitdéguerpi tout doucement sans rien dire, et je n'étais pas sans crainte que les autres n'en fissent autant, car ils avaient trouvé le temps long, et ils me dirent avoir entendu, en ce lieu, des bruits singuliers qui leur semblaient venir de dessous terre.
Nous vîmes bientôt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittèrent le sentier à une vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du fossé, et nous pensâmes qu'il l'y voulait noyer. Aussi élions-nous déjà sur nos jambes et prêts à empêcher cette traîtrise, lorsque nous vîmes que tous deux entraient dans l'eau, qui n'était point creuse en cet endroit, et gagnaient une arcade basse, au pied de ta grande muraille du château, qui baignait dans le fossé. Ils y entrèrent, et ceci m'expliqua par où les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchés.
Il s'agissait de faire comme eux, et ça ne me paraissait guère malaisé; mais j'eus bien de la peine à y décider mes compagnons. Ils avaient ouï dire que les souterrains du château s'étendaient sous la campagne jusqu'à Déols qui est à environ neuf lieues, et qu'une personne qui n'en connaîtrait pas les détours ne s'y pourraitjamais retrouver.
Je fus obligé de leur dire que je les connaissais trèsbien, encore que je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n'eusse aucune idée si c'étaient des celliers pour le vin ou une ville sous terre, comme aucuns le prétendaient.
Je marchais le premier, sans voir seulement où je posais mes pieds, titant les murs qui me faisaient un passage très-étroit et oii il ne fallait guère lever la tête pour rencontrer la voûte.
Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit au-dessous de nous, un vacarme comme si c'étaient quarante tonnerres roulant dans les cavernes du diable. Cela était si singulier et si épouvantable, que je m'arrêtai pour tâcher d'y comprendre quelque chose, et puis j'avançai vitement, ne voulant pas me laisser refroi-
dir par l'iinagiiiation de quelque diablerie, et disant à mes camarades de me suivre ; mais le bruit était trop fort pour qu'ils m'entendissent parler, et moi, pensant qu'ils étaient sur mes talons, j'avançai encore plus, jusqu'à ce que, n'entendant plus rien et me retournant pour leur demander s'ils étaient là, je n'en reçus aucune réponse.
Comme je ne voulais point parler haut, je fis quatre ou cinq pas en retour de ceux que j'avais faits en avant. J'allongeai les mains, j'appelai avec précaution ; adieu la compagnie, ils m'avaient laissé tout seul.
Je pensai que n'étant pas bien loin de l'entrée, je les rattraperais dedans ou dehors; je marchai donc plus vite et avec plus d'assurance, et repassai l'arcade par oh j'étais entré, pour regarder et chercher tout le long de la fouette aux Anglais ; mais il était arrivé de mes camarades comme des sonneurs, il semblait que la terre les eût dévorés.
J'eus comme un moment de malefièvre en songeant qu'il fallait tout abandonner, ou rentrer dans ces maudites cavernes et m'y trouver tout seul aux prises avec les embûches et les frayeurs qui y attendaient Joseph. Mais je me demandai si, dans le cas où il ne s'agirait que de lui, je me retirerais tranquillement de son danger. Mon âme de clirétien m'ayant répondu que non, je demandai à mon cœur si l'amour de Thérence n'était pas aussi solide en lui que l'amour du prochain dans ma conscience, et la réponse que j'en reçusmefitrepasser l'arcade noire et vaseuse bien résolument et courir dans le souterrain, non pas aussi gai, mais aussi prompt que si c'eût été à ma propre noce.
Connue je tàtais toujours en marchant, je trouvai sur ma droite, rentrance d'une autre galerie que je n'avais point sentie la première fois en tâtant sur ma gauche, et je me dis que mfs camarades, en se retirant, avaient dû la rencontrer et s'y engager, croyant aller à la sortie. Je m'y engageai pareillement, car rien ne me disait que mon premier chemin fût celui qui merapprochait des sonneurs.
Je n'y retrouvai point mes camarades, mais quant aux sonneurs, je n'eus pas fait vingt-cinq pas que j'entendis leur vacarme de beaucoup plus près que je n'avais fait la première fois, et bientôt une clarté trouble me fit voir que je débouchais dans un grand caveau rond qui avait trois ou quatre sorties noires comme la gueule de l'enfer.
Je m.'étonnai de voir clair ou peu s'en faut dans un endroit voiité où ne se trouvait aucun luminaire, et, me baissant, je reconnus que cette lueur venait du dessous et perçait le sol où je marchais. J'observai aussi que ce sol se renflait en voûte sous mes pieds, et craignant qu'il ne fût point solide, je ne m'aventurai point au mitan, mais, suivant le mur, je m'avisai de plusieurs crevasses où, en me couchant par terre, je collai ma vue bien commodément et vis tout ce ((ui se passait dans un autre caveau rond, placé juste au-dessous de celui où j'étais.
C'était, comme j'ai su après, un ancien cachot, attenant à celui de la grande oubliette dont la bouche se voyait encore, il n'y a pas trente ans, dans les salles hautes du château. Je m'en doutai bien, à voir les débris d'ossements qu'on y avait dressés en manière d'épouvantail, avec des cierges de résine plantés dans des crânes, au fond de l'enceinte. Joseph était là tout seul, les yeux débandés, les bras croisés, aussi tranquille que je l'étais peu, et paraissant écouter avec mépris le tintamarre des dix-huit
musettes qui braillaient toutes ensemble, prolongeant la même note en manière de rugissement. Cette musique d'enragés venait de quelque cave voisine, où les sonneurs se tenaient cachés, et où, sans doute, ils savaient qu'un écho singulier trentuplait la résonnance ; moi, qui n'en savais rien et qui ne m'en avisai que par réflexion, je pensai d'abord qu'il y avait là tous les cornemuseux du Berry, de l'Auvergne et du Bourbonnais rassemblés.
Quand ils se furent soûlés de faire ronfler leurs instrumcnts, ils se mirent à pousser des cris et des miaulements qui, répétés par ces échos, paraissaient être ceux d'une grande foule mêlée d'animaux furieux de toute espèce ; mais à tout cela Joseph, qui était véritablement un homme comme j'en ai peu vu dans les paysans de chez nous, se contentait de lever les épaules et de bâiller, comme ennuyé d'un jeu d'imbéciles.
Son courage passait en moi, et je commençais à vouloir rire de la comédie, quand un petit bruit me fil tourner la tête, et je vis derrière moi, à l'entrée de la galerie par où j'étais venu, une figure qui me glaça les sens.
C'était comme un seigneur des temps passés, portant une cuirasse de fer, une pique bien affilée et des habits de cuir d'une mode qu'on ne voit plus. Mais le plus affreux de sa personne était sa figure, qui olîrait la véritable ressemblance d'une tête de mort.
Je me remis un peu, me disant que c'était un déguisement pris par un de la bande pour éprouver Joseph ; mais, en y pensant mieux, je vis que le danger était pour moi, puisque dans ce cas, me trouvant aux écoutes, il allait me faire un mauvais parti.
Mais, encore qu'il put me voir Comme je le voyais, il ne bougea point et resta planté à la manière d'un fantôme, moitié dans l'ombre, moitié dans la clarté qui venait d'en bas ; et comme cette clarté allait et venait selon qu'on l'agitait, il y avait des moments où, ne le distinguant plus, je croyais l'avoir eu seulement dans ma tète ; mais tout d'un coup, il reparaissait clairement, sauf ses jambes qui restaient toujours dans l'obscur, derrière une espèce de marche, de telle sorte que je m'imaginais le voir flotter comme une figure de nuages.
Je ne sais combien de minutes je passai à me tourmenter de cette vision, ne pensant plus du tout à épier Joseph, et craignant de devenir fou pour avoir tenté plus qu'il n'était en moi d'affronter. Je me souvenais d'avoir vu, dans les salles du château, une vieille peinture qu'on disait être le portrait d'tm ancien guerrier bien mal commode, que le seigneur du lieu, lequel était son propre frère, avait fait jeter en l'oubliette. Le revêtissement de fer et de cuir que j'avais là devant moi, sur ime figure de mort desséchée, était si ressemblant à celui de l'image peinte, que l'idée me venait bien naturellement d'une âme en colère et en peine, qui venait épier la profanation de son sépulcre, et qui, peut-être bien, en marquerait son déplaisir d'une manière ou de l'autre.
Ce qui me rendit mon calcul assez raisonnable, c'est que cette âme ne me disait rien et ne s'occupait point de moi, connaissant peut-étie que je n'étais point là à mauvaises intentions contre sa pauvre carcasse.
Un bruit différent des autres arracha pourtant mes yeux du charme qui les retenait. Je regardai dans le caveau où était Joseph, et j'y vis une autre chose bien laide et bien étrange.
LES MAITRES SONNEURS
Joseph était toujours debout et assuré, en face d'un être abominable, tout habillé de peau de chien, portant des cornes dans une tête chevelue, avec une figure rouge, des grifles, une queue, et faisant toutes les sauteries et grimaces d'un possédé. C'était fort vilain à voir, et cependant je n'en fus pas longtennps la dupe, car il avait beau changer sa voix, il me semblait reconnaître celle de Doré- Fratin, le cornemuseux de Pouligny, un des hommes les plus forts et les plus batailleurs de nos alentours.
— Tu as beau répondre, disait-il à Joseph, que tu te ris de moi et que tu n'as aucune peur de l'enfer, je suis le roi des musiqueux, et, sans ma permission, tu n'exerceras point que tu ne m'aies vendu ton âme.
Joseph lui répondit : — Qu'est-ce qu'un diable aussi sot que vous ferait de l'âme d'un musicien? Il ne s'en pourrait servir.
— Fais attention à tes paroles, dit Tautre. Ne sais-tu point qu'il faut ici se donner au diable, ou être plus fort que lui ?
— Oui, oui, réphqua Joseph. Je sais la sentence : il faut tuer le diable ou que le diable vous tue.
Sur ce mot-là, je vis Huriel et son père sortir d'une voftte de côté et s'approcher du diable comme pour lui parler; mais ils furent retenus parles autres sonneurs qui se montrèrent autour de lui ; et Carnat le père, s'adressant à Joseph :
■ — On voit, lui dit-il, que tu ne redoutes pas les sortilèges et ou t'en tiendra quitte, si tu te veux conformer à l'usage, qui est de battre le diable, en marque de refus que tu fais chrétiennement de te soumettre à lui.
— Si le diable veut être bien étrillé, répliqua Joseph, donnez-m'en la permission vilement, et il verra si sa peau est plus dure que la mienne. Quelles sont les armes ?
— Aucune autre que les poings, répondit Carnat.
— C'est en franc jeu, j'espère? dit le Grand Bùcheux. Joseph ne prit pas le temps de s'en assurer, et enco-
léré du jeu qu'on faisait de lui, il sauta sur le diable, lui arracha sa coill'ure et le prit au corps si résolument qu'il le jeta par terre et tomba dessus.
Mais il se releva aussitôt, et il me sembla qu'il poussait un cri de surprise et de souffrance ; mais toutes les musettes se mirent à jouer, sauf celles d'Huriel et de son père, lesquels faisaient semblant, et regardaient le combat d'un air de doute et d'inquiétude.
Cependant Joseph roulait le diable et paraissait le plus fort, mais je trouvais en lui une rage qui ne me paraissait point naturelle et qui me faisait craindre que, par trop de violence, il ne se mît dans son tort. Les sonneurs semblaient l'y aider, car au lieu de secourir leur camarade, trois fois renversé, ils tournaient autour de la lutte, sonnant toujours et frappant des pieds pour l'e.xciter à tenir bon.
Tout d'un coup, le Grand Bùcheux sépara les combattants en allongeant un coup de bâton sur les pattes du diable, et menaçant de faire mieux la seconde fois, si on ne l'écoutait parler. Huriel accourut à son côté, le bâton levé aussi, et tous les autres s'arrètant de tourner et de sonner, il se fit un repos et un silence.
Je vis alors que Joseph, vaincu par la douleur, essuyait ses mains déchirées et sa figure couverte de sang, et que si Huriel ne l'eût retenu dans ses bras, il serait tombé sans connaissance, tandis que Doré-Fratin jetait son atti-
rail, soufflait de chaud, et n'essuyait en ricanant que la sueur d'un peu de fatigue.
— Qu'est-ce à dire? s'écria Carnat, venant d'un air de menace contre le Grand Bùcheux. Étes-vous un faux frère-? De quel droit mettez-vous empêchement aux épreuves ?
— J'y mets empêchement à mes risques et à votre honte, répliqua le Grand Bùcheux. Je ne suis pas un faux frère, et vous êtes de méchants maîtres, aussi traîtres que dénaturés. Je m'en doutais bien, que vous nous trompiez, pour faire souffrir et peut-être blesser dangereusement ce jeune homme ! Vous le haïssez, parce que vous sentez qu'il vous serait préféré, et que là où il se ferait entendre, on ne voudrait plus vous écouter. Vous n'avez pas osé lui refuser la maîtrise, parce que tout le monde vous l'eût reproché comme une injustice trop criante; mais, pour le dégoûter de pratiquer dans les paroisses dont vous avez fait usurpation, vous lui rendez les épreuves si dures et si dangereuses qu'aucun de vous ne les aurait supportées si longtemps.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit le vieax doyen, Pailloux de Verneuil, et les reproches que vous nous faites ici en présence d'un aspirant sont d'une insolence sans pareille. Nous ne savons pas comment on pratique la réception dans vos pays, mais ici, nous sommes dans nos coutumes et ne souffrirons pas qu'on les blâme.
— Je les blâmerai, moi, dit Huriel, qui étanchait foujours le sang de Joseph avec son mouchoir, et, l'ayant assis sur son genou, l'aidait à revenir. Ne pouvant et ne voulant vous faire connaître hors d'ici, à cause du serment qui me fait votre confrère, je vous dirai, au moins, en face, que vous êtes des bourreaux. Dans nos pays, on se bat avec le diable par pur amusement et en ayant soin de ne se faire aucun mal. Ici, vous choisissez le plus fort d'entre vous et vous lui laissez des armes cachées dont il chercîie à crever les yeux et percer les veines. Voyez ! ce jeime homme est abîmé, et, dans la colère où l'avait mis votre méchanceté, il s'y serait fait tuer, si nous ne l'eussions arrêté. Qu'en auriez-vous fait alors ? Vous l'eussiez donc jeté en cette caverne d'oubli, où ont péri tant d'autres pauvres malheureux dont les ossements devraient se redresser pour vous reprocher d'être aussi méchants que vos anciens seigneurs?
Cette parole d'Huriel me rappela l'apparition que j'avais oubliée, et je me retournai pour voir si son invocation l'attirerait à lui. Je ne la vis plus, et pensai à trouver le chemin du caveau d'en bas, où, d'un moment à l'autre, je sentais bien devoir être utile à mes amis.
Je trouvai tout de suite l'escalier et le descendis jusqu'à l'entrée, où je ne songeai même pas à me tenir caché, tant il y avait là de dispute et de confusion qui ne permettaient pas de faire attention à moi.
Le Grand Bùcheux avait ramassé la casaque de peau de bête, et montrait comme quoi elle était garnie de pointes. Comme une carde à étriller les bœufs, et les mitaines que ce faux diable portait encore avaient, à la paume des mains, de bons clous bien assujettis, la pointe en dehors. Les autres étaient furieux de se voir blâmer devant Joseph. — Voilà bien du bruit pour des égratignures, disait Carnat. N'est-il point dans l'ordre que le diable ait des ongles ! et cet innocent, qui l'a attaqué sans prudence, ne savait-il point qu'on ne joue pas avec lui sans s'y faire échaffrer
LES MAITRES SONNEURS
un peu le museau? Allons, allons, ne le plaignez point tant, ce n'est rien; et puisqu'il en a assez, qu'il se retire et confesse qu'il n'est point de force à se divertir avec nous; partant, qu'il ne saurait être de notre compagnie en aucune manière.
— J'en serai? dit Joseph, qui, en s'arrachant des bras d'Huriel, montra qu'il avait la poitrine ensanglantée et sa chemise déchirée. J'en serai malgré vous ! J'entends que la bataille recommence, et il faudra que l'un de nous reste
— Et moi, je m'y oppose, dit le Grand Bùcheux, et j'ordonne que ce jeune homme soit déclaré vainqueur, ou bien je jure d'amener dans ce pays une bande de sonneurs, qui feront connaître la manière de se comporter et y rétabliront la justice.
— Vous? dit Fratin, en tirant une manière d'épieu de sa ceinture. Vous pourrez le faire, mais non pas sans porter de nos marques, à seules fins qu'on puisse donner foi à vos rapports.
Le Grand Bi'icheux et Huriel se mirent en défense. Josepli se jeta sur Fratin pour lui arracher son épieu, et je ne fis qu'un saut pour les joindre; mais, devant qu'on eût pu échanger des coups, la figure qui m'avait tant troublé se montra sur le seuil de l'oubliette, étendit sa pique et s'avança d'un pas qui suffit pour donner la frayeur aux malintentionnés. Et, comme on s'arrêtait, morfondu de crainte et d'étonnement, on entendit une voix plaintive, qui récitait la prose des morts dans le fond de l'oubliette.
C'en fut assez pour démonter la confrérie, et l'un des sonneurs s'étant écrié : « Les morts! les morts qui se lèvent! » tous prirent la fuite, pêle-mêle, criant et se poussant par toutes les issues, sauf celle de l'oubliette, où apparaissait une autre figure couverte d'un suaire, toujours psalmodiant de la manière la plus lamentable qui se puisse imaginer. Si bien qu'en une minute, nous nous trouvâmes sans ennemis, le guerrier ayant jeté son casque et son masque, et nous montrant la figure réjouie de Benoit, tandis que le carme, déroulant son suaire, se tenait les cotes à force de rire.
— Que le bon Dieu me pardonne la mascarade! disaitil ; mais je l'ai faite à bonne intention, et il me semble que ces coquins méritaient qu'on leur donnât une bonne leçon, pour leur apprendre à se moquer du diable, dont ils ont plus de peur que ceux h qui ils le font voir.
— J'en étais bien sûr, moi, disait Benoît, qu'en voyant notre comédie, ils trembleraient au beau milieu de la leur. Mais alors, avisant le sang et les blessures de Joseph, il s'inquiéta de lui et lui montra tant d'intérêt, que cela, joint au secours qu'il lui apportait, me prouva son amitié pour lui et son bon cœur, dont j'avais douté.
Tandis que nous nous assurions que Joseph n'avait pas de mal trop profond, le carme nous racontait comme quoi le sommelier du château lui avait dit avoir coutume de permettre aux sonneurs et autres joyeuses confréries de faire leurs cérémonies dans les souterrains. Ceux où nous étions se trouvaient assez distants des biàtiments liabités par la demoiselle dame de Saint-Charlier, pour qu'elle n'entendît pas le bruit, et, dans tous les cas, elle n'eût fait qu'en rire, car on n'imaginait point qu'il s'y pût mêler de la méchanceté; mais Benoit, qui se doutait de quelque mauvais dessein, avait demandé au même sommelier un
déguisement et les clefs des souterrains, et c'est ainsi qu'il se trouvait là si à point pour écarter le danger.
— Eh bien, lui dit le Grand Bùcheux, merci pour votre assistance; mais je regrette que l'idée vous en soit venue, car ces gens sont capables de m'accuser de l'avoir réclamée, et, par là, d'avoir trahi les secrets de mon métier. Si vous m'en croyez, nous partirons sans bruit, et leur laisserons croire (ju'ils ont vu des fantômes.
— D'autant plus, dit Benoît, que leur rancune pourrait me retirer leur consommation, qui n'est pas peu de chose. Pourvu qu'ils n'aient point reconnu Tiennet? Et comment diable, à propos, Tiennet se trouve-t-il là?
— Ne l'avez-vous pas amené? dit Huriel.
— Vraiment non, répondis-je. Je suis venu pour mon compte, à cause de toutes les histoires qu'on faisait sur vos diableries. J'étais curieux de les voir; mais je vous jure qu'ils avaient l'esprit trop égaré et la vue trop trouble pour me reconnaître.
Nous allions partir, quand des bruits de voLx écolcrées et des tumultes sourds, comme ceux d'une querelle, se firent entendre.
— Oui-dà! dit le carme, qu'y a-t-il encore? Je crois qu'ils reviennent et que nous n'en avons pas fini avec eux. Et vite I reprenons nos déguisements !
— Laissez faire, dit Benoît, prêtant l'oreille ; je vois ce que c'est. J'ai rencontré, en venant ici par les caves du château, quatre ou cinq gaillards dont un m'est connu. C'est Léonard, votre ouvrier bourbonnais, père Bastien. Ces jeunes gens venaient aussi par curiosité, sans doute ; mais ils s'étaient égarés dans les caveaux et n'étaient pas bien rassurés. Je leur ai donné ma lanterne en leur disant de m'attendre. Ils auront été rencontrés par les sonneurs en déroute, et ils s'amusent à leur donner la chasse.
— La chasse pourrait bien être pour eux , dit Huriel, s'ils ne sont pas en nombre. Allons-y voir !
Nous nous y disposions, quand les pas et le bruit se rapprochant, nous vîmes rentrer Carnat, Doré-Fratin et une bande de liuit autres qui, ayant, en effet, échangé quelques bonnes tapes avec mes camarades, étaient revenus de leur poltronnerie et comprenaient qu'ils avaient alTaire à de bons vivants. Ils se retournèrent contre nous, accablant les Huriel de reproches pour les avoir trahis et fait tomber dans une embûche. Le Grand Bùcheux s'en défendit, et le carme voulut mettre la paix en prenant tout sur son compte et en leur reprochant leurs torts; mais ils se sentaient en force, parce qu'à tout moment il en arrivait d'autres pour les soutenir, et quand ils se virent à peu près au complet, ils élevèrent le ton et commencèrent à passer des insultes aux menaces et des menaces aux coups. Sentant qu'il n'y avait pas moyen d'éviter la rencontre, d'autant plus qu'ils avaient bu beaucoup d'eau-devie pendant les épreuves et ne se connaissaient plus guère, nous nous mîmes en défense, serrés les uns contre les autres et faisant face à l'ennemi de tous côtés, comme se tiennent les bœufs quand une bande de loups les attaque au pâturage. Le carme y ayant perdu sa morale et son latin, y perdit aussi sa patience, car, s'emparant du bourdon d'une musette tombée dans la bagarre, il s'en servit aussi bien qu'homme peut faire pour défendre sa peau.
Par malheur , Joseph était affaibli par la perte de son sang, et Hui iel, qui avait toujours dans le cœur la mort de Malzac, craignait plus de faire du mal que d'en recevoir.
Tout occupé de protéger son père, qui y allait comme un lion, il se mettait en grand danger. Benoît s'escrimait trèsbien pour un homme qui sort de maladie; mais, en somme, nous n'étions que six contre quinze ou seize, et, comme le sang commençait à se montrer, la rage venait, et je vis qu'on ouvrait les couteaux. Je n'eus que le temps de me jeter devant le Grand BLicheux qui, répugnant encore à tirer l'arme tranchante , était l'objet de la plus grosse rancune. Je reçus un coup dans le bras, que je ne sentis quasiment point, mais qui me gêna pourtant bien pour continuer, et je voyais la partie perdue , quand, par bonheur, mes quatre camarades, se décidant à venir au bruit, nous apportèrent un renfort suffisant, et mirent en fuite, pour la seconde fois et pour la dernière, nos ennemis épuisés, pris par derrière et ne sachant point si ce serait le tout.
Je vis que la victoire nous restait, qu'aucun de mes amis n'avait grand mal, et m'apercevant tout d'un coup que j'en avais trop reçu pour un liomme tout seul, je tombai comme un sac, et ne connus ni ne sentis plus aucune chose de ce monde.
TRENTE-DEUXIÈME VEir.LÉK
Quand je me réveillai, je me vis couché dans un même lit avec Joseph, et il me fallut un peu de peine pour réclamer mes esprits. Enfin, je connus que j'étais en la propre chambre de Benoit, que le lit était bon, les draps bien blancs, et que j'avais au bras la ligature d'une saignée. Le soleil brillait sur les courtines jaunes, et, sauf une grande faiblesse, je ne sentais aucun mal. Je me tournai vers Joseph, qui avait bien des marques, mais aucune dont il dût rester dévisagé, et qui me dit en m'embrassant : — Eh bien, mon Tiennet , nous voilà comme autrefois, quand, au retour du catécliisme, nous nous reposions dans un fossé, après nous être battus avec les gars de Verneuil? Comme dans ce temps-là, tu m'as défendu à ton dommage , et , comme dans ce temps-là, je ne sais point t'en remercier comme tu le mérites ; mais en tout temps, tu as deviné peut-être que mon cœur n'est pas si chiche que ma langue. — Je l'ai toujours pensé, mon camarade, lui répondis-je en l'embrassant aussi, et si je t'ai encore une fois secouru, j'en suis content. Cependant il n'en faut prendre pas trop pour toi. J'avais une autre idée... Je m'arrêtai, ne voulant point céder à la faiblesse de mes esprits, qui m'aurait, pour un peu, laissé échapper le nom de Thérence ; mais une main blanche tira doucement la courtine, et je vis devant moi la propre image de Thérence qui se penchait vers moi, tandis que la Mariton, passant dans la ruelle, caressait et questionnait son fils.
Thérence se pencha sur moi, comme je vous dis, et moi, tout saisi, croyant rêver, je me soulevais pour la remercier de sa \1site et lui dire que je n"étais poiut en danger, quand, sot comme un m ilade et rougissant comme une tille, je rec'us d'elle le plus beau baiser qui ait jamais fait revenir un mort.
— Qu'est-ce que vous faites, Thérence? m'écriai-je en lui empoignant les mains que j'aurais quasi man,;ees ; voulez-vous donc me rendre fou''
— Je veux vous remercier et aimer toute ma vie, rdpondit-elle, car vous m'avez tenu parole; vous m'avez renvoyé mon père et mon frère sains et saufs, dès ce matin, et je sais tout ce que vous avez fait, tout ce qui vous est arrivé pour l'amour d'eux et de moi. Aussi me voilà pour ne plus vous quitter tant que vous serez malade.
— A la bonne heure, Thérence, lui dis-je en soupirant : c'est plus que je ne mérite. Fasse donc le bon Dieu que je ne guérisse point, car je ne sais ce que je deviendrais après.
— Après? dit le Grand Bùclieux, qui venait d'entrer avec Huriel et Brulette. Voyons, ma fille, que ferons-nous de lui après ?
— Après? dit Thérence, rougissant en plein pour la première fois.
— Allons ! allons ! Thérence la sincère, reprit le Grand Bûcheax, parlez comme il convient à la fille qui n'a jamais menti.
— Eh bien, mon père, dit Thérence, après, je ne le quitterai pas davantage.
— Otez-vous de là ! m'écriai-je, fermez les rideaux, je me veux habiller, lever, et puis sauter, chanter et danser ; je ne suis point malade, j'ai le paradis dans l'àme... Mais, disant cela, je retombai en faiblesse, et ne vis plus que dans une manière de rêve, Thérence, qui me soutenait dans ses bras et me donnait des soins.
Le soir, je me sentis mieux ; Joseph était déjà sur pied, et j'aurais pu y être aussi, mais on ne le souffrit point, et force me fut de passer la veillée au lit, tandis que mes amis causaient dans la chambre, et que ma Thérence, assise à mon chevet, m'écoutait doucement et me laissait lui répandre en paroles tout le baume dont j'avais le cœur rempli.
Le carme causait avec Benoit, tous deux arrosant la conversation de quelques pichets de vin blanc, qu'ils avalaient en guise de tisane rafraîchissante. Huriel causait avec Brulette en un coin ; Joseph avec sa mère et le Grand Bùciieux.
Or Huriel disait à Brulette :
— Je t'avais bien dit, le premier jour que je te vis, en te montrant ton gage à mon anneau d'oreille : « Il y restera toujours, à moins que l'oreille n'y soit plus. » Eh bien, l'oreille, quoique fendue dans la bataille, y est encore, et l'anneau, quoique brisé, le voilà, avec le gage un peu bosselé. L'oreille guérira, l'anneau sera ressoudé, et tout reprendra sa place, par la grâce de Dieu.
La Mariton disait au Grand Bùcheux :
— Eh bien, qu'est-ce qui va résulter de cette bataille, à présent? Ils sont capables de m'assassiner mon pauvre enfant, s'il essaye de cornemuser dans le pays.
— Non, répondait le Grand Bùcheux; tout s'est passé pour le mieux, car ils ont reçu une bonne leçon, et il s'y est trouvé assez de témoins étrangers à la confrérie pour qu'ils n'osent plus rien tenter contre Joseph et contre nous. Ils sont capables de faire le mal quand cela se passe entre eux, et qu'ils ont, par force ou par amitié, arraclié à un aspirant le serment de se taire. Joseph n'a rien juré; il se taira parce qu'il est généreax, Tiennet aussi, de même que mes jeunes bùcheux par mon conseil et mon commandement. Mais vos sonneurs savent bien que s'ils touchaient, à présent, à un cheveu de nos tètes, les langues seraient déliées et l'affaire irait en justice.
EL le carme disait à Benoit :
LES MAITRES SONNEURS
— Je ne saurais point rire avec vous de l'aventure, depuis que j'y ai eu un accès de colère dont il me faudra faire confession et pénitence. Je leur pardonne bien les coups qu'ils ont essayé de me porter, mais non ceux qu'ils m'ont forcé de leur appliquer. Ah ! le père prieur de mon couvent a bien raison de me tancer quelquefois, et de me dire qu'il faut combattre en moi non-seulement le vieil homme, mais encore le vieux paysan, c'est-à-dire celui qui aime le vin et la bataille. Le vin, continua le carme en soupirant et en remplissant son verre jusqu'aux bords, j'en suis corrigé, Dieu merci ! mais je me suis aperçu cette nuit que j'avais encore le sang querelleui' et qu'une tape me rendait furieux.
— N'étiez-vous pas là en état et en droit de légitime défense? dit Benoit. Allons donc! vous avez parlé aussi bien que vous le deviez, et n'avez levé le bras que quand vous y avez été forcé.
— Sans doute, sans doute, répondit le carme; mais mon malin diable de père prieur me fera des questions. Il me tirera les vers du nez, et je serai forcé de lui confesser qu'au lieu d'y aller avec réserve et à regret, je me suis laissé emporter au plaisir de taper comme un sourd, oubliant que j'avais un froc au dos, et m'imaginant être au temps où, gardant les vaches avec vous, dans les prairies du Bourbonnais, j'allais cherchant querelle aux autres pàtours pour la seule vanité mondaine de montrer que j'étais le plus fcjt et le plus têtu.
Joseph ne disait rien, et sans doute il souffrait de voir deux couples heureux qu'il n'avait plus le droit de bouder, ayant reçu d'Huriel et de moi si bonne assistance.
Le Grand Bùcheux, qui avait pour lui, en plus, un faible de musicien, l'entretenait dans ses idées de gloire. 11 faisait donc de grands efforts pour voir sans jalousie le contentement des autres, et nous étions forcés de reconnaître qu'il y avait, dans ce garçon si fier et si froid, une force d'esprit peu commune pour se vaincre.
Il resta caché, ainsi que moi, dans la maison de sa mère, jusqu'à ce que les marques de la bataille fussent effacées ; car le secret de l'affaire fut gardé par mes camarades, avec menaces aux sonneurs toutefois, de la part de Léonard, qui se conduisit très-sagement et très-hardiment avec eux, de tout révéler aux juges du canton, s'ils ne se rangeaient à la paix, une fois pour toutes.
Quand ils furent tous debout, car il y en avait eu plus d'un de bien endommagé, et notamment le père Carnat, à qui il paraît que j'avais démanché le poignet, les paroles furent échangées et les accords conclus. Il fut décidé que Joseph aurait plusieurs paroisses, et il se les fit adjuger, encore qu'il eût l'intention de n'en point jouir.
Je fus un peu plus malade que je ne croyais, non tant à cause de ma blessure, qui n'était pas bien grande, ni des coups dont on m'avait assommé le corps, que de la saignée trop forte que le carme m'avait faite à bonne intention. Huriel et Brulette eurent l'amitié bien charmante de vouloir retarder leur mariage, à seules fins d'attendre le mien ; et un mois après, les deux noces se firent ensemble, mémement les trois, car Benoit voulut rendre le sien public et en célébrer la fête avec la nôtre. Ce brave homme, heureux d'avoir un hériiier si bien élevé par Brulette, essaya de lui faire accepter un don de c^juséquence; mais elle le refusa obstinément, et se jetant dans les bras de la Mariton :
— Ne vous souvient-il donc plus, s'écria-t-elle, que cette femme-là m'a sern de mère pendant une douzaine d'années, et croyez-vous que je puisse accepter de l'argent quand je ne suis pas encore quitte envers elle?
— Oui , dit la Mariton ; mais ton éducation a été tout honneur et tout plaisir pour moi, tandis que celle de mon Chariot t'a causé des affronts et des peines.
— Ma chère amie, répondit Brulette , ceci est la chose qui remet un peu d'égahté dans nos comptes. J'aurais souhaité pouvoir faire le bonheur de votre Joset en retour de vos bontés pour moi ; mais cela n'a pas dépendu de mon pauvre cœur, et dès lors, pour vous compenser de la peine que je lui causais, je devais bien m'exposer à souffrir pour l'amour de votre autre enfant.
— Voilà une fille!.... s'écria Benoît , essuyant ses gros yeux ronds qui n'étaient point sujets aux larmes. Oui, oui, voilà une fille I... Et il n'en pouvait dire davantage.
Pour se venger des refus de Brulette, il voulut faire les frais de sa noce, et celle de la mienne par-dessus le marché. Et comme il n'y épargna rien et y invita au moins deux cents personnes, il y fut pour une grosse somme, de laquelle il ne marqua jamais aucun regret.
Le carme nous avait fait trop bonne promesse pour y manquer, d'autant plus que son père prieur l'ayant mis à l'eau pendant un mois pour sa pénitence , le jour de nos noces fut celui où l'interdit était levé de son gosier. Il n'en abusa point et se comporta d'une manière si aimable, que nous fîmes tous avec lui la même amitié qu'il y avait entre lui, Huriel et Benoit.
Joseph alla bien courageusement jusqu'au jour des noces. Le matin, il fut pâle et comme accablé de réflexions; mais, en sortant de l'église , il prit la musette des mains de mon beau-père et joua une marche de noces qu'il avait composée, la nuit même, à notre intention. C'était une si belle chose de musique, et il y fut donné tant d'acclamation, que son chagrin se dissipa , qu'il sonna triomphalement ses plus beaux airs de danse et se perdit dans son délice tout le temps que dura la fête.
Il nous suivit ensuite au Chassin, et là, le Grand BCicheux ayant réglé toutes nos affaires : — Mes enfants, vous voilà heureux et riches pour des gens de campagne; je vous laisse l'atTaire de cette futaie , qui est une beOe affaire , et tout ce que je possède d'ailleurs est à vous. Vous allez passer ici quasiment le reste de l'année, et vous déciderez, pendant ce temps-là, de vos plans de campagne pour l'avenir. Vous êtes de pays différents et vous avez des goûts et des habitudes divers. Essayez-vous à la vie que chacun de vous doit procurer à sa femme pour la rendre heureuse de tous points et ne lui pas faire regretter des unions si bien commencées. Je reviendrai dans un an. Tâchez que j'aie deux beaux petits enfants à caresser. Vous me direz alors ce que vous aurez réglé. Prenez votre temps, telle chose paraît bonne aujourd'hui qui paraît pire ou meilleure le lendemain.
— Et oh donc allez-vous , mon père ? dit Thérence en l'entourant de ses bras avec frayeur.
— Je vas musiquer un peu par les chemins avec Joseph, répondit-il, car il a besoin de cela, et moi, il y a trente ans que j'en jeune.
Ni larmes ni prières ne le purent retenir, et nous leur fîmes la conduite jusqu'à moitié chemin de Sainte-Sevère. Là, t<indis que nous embrassions le Grand Bûcheux avec
LES MAITRES SONNEURS
beaucoup de chagrin, Joseph nous dit : — Ne vous désolez point. C'est à moi, je le sais, qu'il sacrifie la vue de votre bonheur, car il a pour moi aussi le cœur d'un père et il sait que je suis le plus à plaindre de ses enfants ; mais peut-être n'aurai-je pas longtemps besoin de lui, et j'ai dans l'idée que vous le reverrez plus tôt qu'il ne le croit lui-même.
Là-dessus, pliant les genoux devant ma femme et devant celle d'Huriel :
— Mes clières sœurs , dit-il , je vous ai offensées l'une et l'autre , et j'en ai été assez puni par mes pensées. Ne me voulez- vous point pardonner, afin que je me pardonne et m'en aille plus tranquille ?
Toutes deux l'embrassèrent de grande affection, et il vint ensuite à nous, nous disant , avec une surprenante abondance de cœur, les meilleures et les plus douces paroles qu'il eût dites de sa \de, nous priant aussi de lui pardonner ses fautes et de ga-rder mémoire de lui.
Nous montâmes sur une hauteur pour les voir le plus longtemps possible. Le Grand Bùcheux sonnait généreusement dans sa musette, et, de temps en temps, se retournait pour agiter son bonnet et nous envoyer des baisers avec la main.
Joseph ne se retourna point. Il marchait en silence et la tête baissée, comme brisé ou recueilli. Je ne pus m'enipêcher de dire à Huriel que je lui avais trouvé sur la figure, au moment du départ, ce je ne sais quoi que j'y avais remarqué souvent dans sa première jeunesse, et qui est, chez nous, réputé la physionomie d'un homme frappé d'un mauvais destin.
Les larmes de la famille se séchèrent peu à peu dans le bonheur et l'espérance. Ma belle chère femme y fit plus d'effort que les autres ; car, n'ayant jamais quitté son père, elle semblait perdre avec lui la moitié de son àme, et je vis bien que, malgré son courage , son amitié pour moi, et le bonheur que lui donna bientôt l'espoir d'être mère, il lui manquait toujours quelque chose après quoi elle soupirait en secret.
Aussi, je songeais sans cesse à arranger ma vie de manière à nous réunir avec le Grand Bùcheux, dussé-je vendre mon bien, quitter ma famille, et suivre ma femme où il lui plairait d'aller.
Il en était de même de Brulette , qui se sentait résolue à ne consulter que les goûts de son mari , surtout quand son grand-père, après une courte maladie, se fut éteint bien tranquillement comme il avait vécu, au milieu de nos soins et des care'^ses de sa chère enfant.
— Tiennet, me disait-elle souvent, il faudra, je le vois, que le Berry soit vaincu en nous par le Bourbonnais. Huriel aime trop cette vie de force et de changement d'air, pour que nos plaines dormantes lui plaisent. 11 me donne trop de bonheur pour que je lui souffre quelque regret caché. Je n'ai plus de famille chez nous ; tous mes amis, hormis toi , m'y ont fait des peines , je ne vis plus que dans Huriel. Où il sera bien, c'est là que je me sentirai le mieux.
L'hiver nous trouva encore au bois du Chassin. Nous avions bien gâté ce bel endroit dont la futaie de chênes était le plus grand ornement. La neige couvrait les cadavres de ces beaux arbres dépouillés par nous et jet "'s tous, la tête en avant, dans la rivière, qui les retenait , encore plus froids et plus morts , dans la glace. Nous goûtions ,
Huriel et moi, auprès d'un feu de copeaux que nos femmes venaient d'allumer pour y réchauffer nos soupes, et nous les regardions avec bonheur, car toutes deux étaient en train de tenir la promesse qu'elles avaient faite au Grand Bûcheux de lui donner de la survivance.
Tout d'un coup elles s'écrièrent, et Thérence, oubliant qu'elle n'était plus aussi légère qu'au printemps, s'élança quasi au travers du feu pour embrasser un homme que nous cachait la fumée épaisse des feuilles humides. C'était son brave homme de père, qui bientôt n'eut plus assez <le bras et de bouche poLir répondre à toutes nos caresses. Après la première joie, nous lui demandâmes nouvelles de Joseph et vimes sa figure s'obscurcir et ses yeax se remplir de larmes.
— Il vous l'avait annoncé, répondit-il, que vous me reverriez plus tôt que je ne pensai? ! 11 sentait comme un avertissement de son sort, et Dieu, qui amollissait l'écorce de son cœur en ce moment-là, lui conseillait sans doute de réfléchir sur lui-même.
Nous n'osions plus faire de questions. Le Grand Bùcheux s'assit, ouvrit sa besace et en tira les morceaux d'une musette brisée.
— Voilà tout ce que je vous rapporte de ce malheureux enfant, dit-il. Il n'a pu échapper à son étoile. Je pensais avoir adouci son orgueil, mais, pour tout ce qui tenait de la musique, il devenait chaque jour plus hautain et plus farouche. C'est ma faute, peut-être ! Je voulais le consoler des peines d'amour en lui montrant son bonheur dans son talent. Il a goûté au moins les douceurs de la louange; mais à mesure qu'il s'en nourrissait, la soif lui en venait plus acre.
» Nous étions loin : nous avions poussé jusque dans les montagnes du Morvan , où i! y a beaucoup de sonneurs encore plus jaloux que ceux d'ici, mais non pas tant pour leurs intérêts que pour leur ai.iOLir-propre. JosejVn a manqué de prudence, il les a offensés en paroles, dans un repas qu'ils lui avaient offert très - honnêtement et à bonnes intentions d'abord. Par malheur, je ne l'y avais point suivi , me trouvant un peu malade et n'ayant pas sujet de me méfier de la bonne intelligence qu'il y avait entre eux au départ.
» 11 passa la nuit dehors, comme il faisait souvent ; et commo j'avais remarqué qu'il était parfois un peu jaloux de l'applaudissement qu'on donnait à mes vieilles chansons, je ne le voulais point gêner. Au matin, je sortis, encoie un peu tremblant de fièvre, et j'appris, dans le bourg, qu'on avait ramassé une musette brisée au bord d'un fossé. Je courus pour la voir et la reconnus bien vite. Je me rendis à l'endroit où elle avait été trouvée, et cassant la glace du fossé, j'y découvris son malheureux corps tout gelé. Il ne portait aucune marque de violence, et les autres sonneurs ont juré qu'ils l'avaient quitté, sans dispute et sans ivresse, à une lieue de là. J'ai en vain recherché les auteurs de sa mort. C'est un endroit sauvage où les gens de justice craignent le paysan, et où le paysan ne craint que le diable. Il m'a fallu partir en me contentant de leurs tristes et sots propos. Ils croient fermement en ce pays, ce que l'on croit un peu dans celui-ci, à savoir : qu'on ne peut devenir musicien sans vendre son àme à l'enfer, et qu'un jour ou l'autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l'égaré, le rend fou et le pousse à se détruire. C'est comme cela
LES MAITRES SONNEURS
qu'ils expliquent les vengeances que les sonneurs tirent les uns des autres, et ceux-ci n'y contredisent guère, ce qui leur est moyen de se faire redouter et d'échapper aux conséquences. Aussi les tient-on en si mauvaise estime et en si grande crainte, que je n'ai pu faire entendre mes plaintes, et que, pour un peu, si je fusse resté dans l'endroit, l'on m'eût accusé d'avoir moi-même appelé le diable pour me débarrasser de mon compagnon. »
— Hélas! dit Brulettf en pleurant, mon pauvre Joset! mon pauvre camarade ! Et qu'est-ce que nous allons dire à sa mère, mon bon Dieu?
— Nous lui dirons, répliqua tristement le Grand Bi'icheux, de ne point laisser Chariot s'énamourer de la musique. C'est une trop rude maîtresse pour des gens comme nous autres. Nous n'avons point la tète assez forte pour ne point prendre le vertige sur les hauteurs où elle nous mène !
— Oh! mon père, s'écria Thérence, si vous pouviez l'abandonner. Dieu sait dans quels malheurs elle vous jettera aussi!
— Sois tranquille, ma chérie, répondit le Grand Bùcheux. M'en voilà revenu ! Je veux vivre en famille, élever ces petits enfants-là, que je vois déjà en rêve danser sur mes genoux. Oili est-ce que nous nous fixons, mes chers enfants?
« — Où vous voudrez ! s'écria Thérence.
— Et où voudront nos maris ! s'écria Brulette.
— Où voudra ma femme! m'écriai-je aussi.
— Où vous voudrez tous ! dit Huriel à son tour.
— Eh bien , dit le Grand Bùcheux, comme je sais vos humeurs et vos moyens, et que je vous rapporte encore un peu d'argent, j"ai calculé, en route, qu'il était aisé de contenter tout le monde. Quand on veut que la pêche mûrisse, il ne faut pas arracher !&■ noyau. Le noyau, c'est la terre que possède Tiennet. Nous allons l'arrondir et y bâtir une bonne maison pour nous tous. Je serai content de faire pousser le blé, de ne plus abattre les beaux ombrages du bon Dieu, et de composer mes petites chansons à l'ancienne mode, le soir, sur ma porte, au milieu des miens, sans aller boire le vin des autres el sans faire de jaloux. Huriel aime à courir le pays, sa femme est, à présent, de la même humeur. Ils prendront des entreprises comme celle de cette futaie, où je vois que vous avez bien travaillé, et iront passer la belle saison dans les bois. Si leur famille trop jeune les embarrasse quelquefois, Thérence est -de force et de cœur à gouverner double nichée, et on se retrouvera h la fin de chaque automne avec double plaisir, jusqu'au jour oi!i mon fils, après m'avoir fermé les yeux depuis longtemps, sentira le besoin du repos de toute l'année, comme je le sens à cette heure.
Tout ce que disait là mon beau-père arriva comme il le conseillait et l'augurait. Le bon Dieu bénit notre obéissance ; et , comme la vie est un ragoût mélangé de tristesse et de contentement , la pauvre Marilon vint souvent pleurer chez nous, et le bon carme y vint souvent rire.
Clicliy.— Ini[.r. M. Loignon, Poul Dupout cl G'', nip du Bac-J'Aîli.'rcs. t2.
LÀ DANIELLA