‹ La guerreChapitre 68 sur 72 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ce que nous allons transcrire 'ora, pour le lecteur, un roman et un voyage, soit un voyage pendant un roman, soit un roman durant un voyage. Pour nous, c'est une histoire réelle; car c'est le récit, écrit par lui-même, d'une demi-année de la vie d'un de nos amis : année pleine d'émotions, qui mit en relief et en activité toutes les facultés de son âme et toute l'individualité de son caractère.

Jusque-là, Jean Yalreg (c'est le pseudonyme qu'il a choisi

lui-même) n'était connu ni de lui ni des autres II avait eu l'existence la plus sage et la plus calme qu'il soit possible d'avoir, au leinps où nous vivons. Des circonstances inattendues et romanesques développèrent tout à coup en lui une passion et une volonté dont ses amis ne le croyaient pas susceptible. C'est par cet imprévu de ses idées et de sa conduite que son récit, sous forme de journal, offre quelque intérêt. Ses impressions de voyage ne présentent rien de bien nouveau; elles n'ont que le mérite d'une sincérité absolue et d'une certaine indé|iendance d'esprit. Mais nous devons nous abstenir de toute réllexion préliminaire sur son travail : ce serait le déflorer. Nous nous bornerons à quelques détails sur l'auteur lui-même, tel que nous le connaissions avant qu'il se révélât, par son propre récit, d'une manière complète.

J. V. (soit Jean Yalreg, puisqu'il a pris ce nom qui conserve les initiales du sien) est le fils d'un de nos plus anciens amis, mort, il v a une douzaine d'années, au fond de notre province. Vaircg père était avocat. C'était un honnête homme et un homme aimable Son instruction était sérieuse et sa conscience délicate ; mais, comme beaucoup de nos concitoyens du Berry, il manquait d'activité. Il laissa, pour toute fortune, à ses deux enfants, vingt mille francs à partager.

En province, c'est de quoi vivre sans rien faire. Partout, c'est de quoi acquérir l' éducation nécessaire à une profession libé-

raie, ou foiulcr un petit çomiiiincrce. Les amis de JL Valreg n'avaient donc pas à se "préoccuper du sort de ses enfants, qui, d'ailleurs, ne restaient pas sans protection. Leur mère était morte jeune ; mais ils avaient des oncles et des tantes, honnclBS !;ens aussi, et pleins de sollicitude pour eux.

Pour ma part, je les avais entièrement perdus de vue depuis longtemps, lors(ju'un malin on m'annonça M. Jean Valreg.

Je vis entrer un garçon d'une vingtaine d'années dont la taille et la figure n'avaient, au premier abord, rien de remarquable. 11 était liinide, mais plutôt réservé que gauche, et, voulant le mettre à l'aise, j'y parvins très-vite en m'abstenant de l'examiner et en me bornant à le questionner.

— Je me souviens de vous avoir vu souvent quand vous étiez un enfant, lui dis-jo; est-ce que vous vous souvenez de moi ?

— C'est parce que je lu'en souviens très-bien, répondit-il, que je me ])ermcts de venir vous voir.

— Vous me failes plaisir : j'aimais beaucoup et j'eslimais infiniment votre pi're.

— Ton père I rcprit-il avec un abandon qui me gagna le cœur tout de suite. Autrefois, vous me disiez tu, et je suis encore un enfant.

— SoitI ton pauvre père t'a quitté bien jeunel Par qui as-tu été élevé depuis?

— Je n'ai pas été élevé du tout. Deux tantes se disputèrent ma sœur...

— • Oui est mariée, sans doute ?

— Hélas, non I Elle est morte. Je suis seul au monde depuis l'âge de douze ans; car c'est cire seul que d'être élevé par un prêtre.

— Par un prêtre? Ali 1 oui, je me souviens. Ion père avait un frère curé de campagne; je l'ai vu deux ou trois fois : il m'a paru être un excellent liumme. Ne t'a-il pas élevé avec tendresse ?

— Physiquement, oui; moralement, le mieux qu'il a pu, |irécbant d'exemple ; mais, intellecluellement, d'aucune façon. Absorbé par ses devoirs personnels, ayant, sur toutes choses, et même sur la religion et la charité, des tendances toutes positives, comme on pouvait les altendre d'un Imnune qui avait quitté la charrue pour le séminaire ; il m'a recommandé le tiavail sans me diriger vers aucun travail, et j'ai passé dix ans Tirés de lui sans recevoir d'autre instruction que celle des livres qu'il m'a plu de lire.

— Avaislu de bons livres, au moins?

— Oui. Mon pèie lui ayant confié par testament sa bibliothèque |)our ni'être transmise à ma majorité, j'ai pu lire quelques bons ouvrages, et, bien que tous ne fussent pas orthodoxes, jamais ce bon curé ij^ s'est avisé de se placer entre moi cl ce ciu'il considérait comme ma propriété.

— Cuniiiient se fait-il qu'il ne l'ail pas mis au collège? ''

— Élevé par mon pèie, qui avait résolu de m'instruire luimême et qui m'aNait donné les seules notions d'éludés classiques que j'ai reçues, j'éprouvais pour le collège une anlipalhie (|ue mon bon oncle ne voulut pas même essayer de vaincre. 11 disait, je m'en souviens, en me prenant chez lui, que ce serait î.utanl d'épargné sur mon petit avoir, et que je serais bien ;:ise, c'était son mot, de relrouver mon revenu capitalisé à ma majorité, o D'ailleurs, ajoulail-il, puisque l'idée de mon frère était de l'élever à la maison, je dois me conformer à son désir, ut je sais bien assez de laliu pour lui enseigner ce qu'il en faut savoir. » Mon brave oncle avait celle intention; mais le temps lui manqua toujours, cl, quand il rentrait, fatigué de ses courses, j'avoue que je ne le tourmentais pas pour me donner des leçons. 11 s'assoupissait après sou|ier dans son fauteuil, pendant que je lisais, à l'aulre bout de la cheminée, Plalon,

.Leibnilz ou Rousseau ; quelquefois Waller Scoll ou Shakspeai'e, ou encore Bvron ou Gœlhe, sans qu'il me demandai q^iel livre j'avais entre les mains. Jle voyant tranquille, recueilli, et studieux à ma manière, heureux et sans mauvaises passions, il s'est imaginé que cette absence de vices et do travers élail son ouvrage, et que n'èlre ni méchant, ni importun, ni nui- '"Sible, sulVisait pour être agréable à Dieu et aux hommes.

— De telle sorte que tu penses n'avoir aucune grande qualité, aucune grande facullé développée, faute d'une direction éclairi'e ou d'une sollicitude assidue ?

— Cela est certain, répondit le jeune garçon avec une sin- •gulière tranquillité. Pourtant, je serais uii misérable ingrat si

■ je me jilaignais de mon oni-le. H a fait pour moi tout c'e qu'il .'s'est aviso de faire el ce qu'il a jugé le meilleur. Sa vieille ser-

■ vante a eu des soins si malerncls pour ma santé, ma ]iroprelé, mon bien-être ; elle et lui ont si bien assuré le charme de mes loisirs, en prévenant tous mes besoins; une telle habilude de sili'iice, il'ordie cl de douceur régnait autour de moi lorsque mon oncle s'absenlait jiour les soins de son ministère, qu'il n'aurait pas eu de mylifi pour s'inquiéter de mui. Chaque jour,

songeant au triple dépôt qui lui était confié, ma vie, mon âme

et ma bourse, il me faisait trois questions : « Tu n'es pas malade? Tu ne perds pas ton temps? Tu n'as pas besoin de quelque argent?» Et, comme je répondais invariablement nun, à ces trois interrogations, il s'endormait tranquille.

— Ainsi, repris-je, tu ne te plains de personne; mais tout à l'heure lu avais sur les lèvres, comme par rélicence, une sorte de plainte contre toi-même.

— Je ne suis ni content ni mécontent de ce que je suis. N'ayant été poussé dans aucune direction, je ne peux pas valoir grand'chose, el, si je mo suis permis de vous parler de moi, c'est qu'il faut bien que je m'e.tcuse de la visite que j'ai osé vous faire.

— Ta visite m'est agréable, ton nom m'est cher, el tu m'intéresses par toi-même, bien que je ne pénètre pas encore beaucoup Ion caractère et tes idées.

— C'est qu'il n'y a rien à pénétrer du tout, dit le jeune homme avec un sourire plutôt enjoué que mélancolique. Je suis un être tout à lait nul et insignifiant, je le sais; car, depuis quelque temps, je commençais à me lasser de mon bonheur et à reconnaître que je n'y avais aucun droit; voilà pourquoi, dès que l'heure de ma majorité a sonné, j'ai demandé à mon oncle la permission d'aller voir Paris, et, lui faisant part de mes projets, j'ai obtenu son assentiment.

— El quels sont tes projets? Peut-on t'aider à les réaliser?

— Je l'ignore. Je ne sais si l'on peut être utile ;i ceux qui ne sont bons à rien ; el il est possible que je sois de ceux-là. Dans ce cas, vous pouvez me renvoyer planter mes choux, puisque, par malheur, je possède assez de choux pour en vivre.

— Pourquoi par malheur?

— Parce que j'ai hérité de la part de ma pauvre petite sœur, et que me voilà, depuis quelques jours de majorité, à la tète de vingt mille francs.

En parlant ainsi avec simplicité et résignation, Valreg se détourna, el je crus voir qu'il cachait une grosse larme venue tout à coup au souvenir de sa jeune sœur.

— Tu l'aimais beaucoup? lui dis-je.

— Plus que tout au monde, répondit-il. J'étais son prolecteur ; je me figurais être son père, parce que j'avais quatre ans de plus qu'elle. Elle était jolie, inlelligenle, el elle m'adorait. Elle demeurait à trois lieues du presbytère de mon oncle, cl, tous les dimanches, on me permellail d'aller la voir. Un jour, je trouvai un cercueil sur la porte de sa maison. Elle était morte sans que j'eusse appris qu elle élail malade. Dans nos campagnes sans chemins et sans mouvement, vous savez, trois heues, c'esl une distance. Cet événement eut beaucoup d'infiuence sur ma vie el sur mon caractère, déjà ébranlé par la mort de mon père. Je perdis toute gaieté. Je ne fus pas consolé ou fortifié par une tendresse délicate ou intelligente:-^"Mon oncle me disait qu'il élail ridicule de pleurer, parce que notre Juliclto élail au ciel et plus à envier qu'à plaindre. Je n'en doutais pas ; mais cela ne m'enseignait pas le moyen de vivre sans alfection, sans intérêt et sans but. Bref, je restai longtemps taciturne et accablé, et, j'ai beau faire, je me sens toujours mélancolique et porté à l'indolence.

— Celte indolence est-elle le résultat de tes réflexions sur le néant de la vie, ou un état de langueur physique? Je te trouve pale, el tu parais plus âgé que tu ne l'es. Es-tu d'une bonne santé?

— Je n'ai jamais été malade, elj'aiphysiquementde l'activité. Je suis un marcheur infatigable ; j'aiinei-ais peut-être les vo\ ases ; mais mon malheur est de ne pas bien savoir ce que j jime. Car je ne me connais point, et je suis paresseux à m'inlerroger.

— Tu me parlais cependant de tes projets : donc, tu n'as pas quille la province el lu n'es pas venu à Paris sans avoir queli|ue désir ou quelque résolution d'utiliser ta vie?

— Utiliser ma viol dit le jeune homme après un moment de silence ; oui, voila bien le fond de ma pensive. J'ai besoin que vous me disiez qu'un homme n'a pas le droit de vivre pour lui seul. C'est pour que vous me disiez cela que je suis ici ; et, quand vous me l'aurez bien fait comprendre el sentir, je chercherai à quoi je suis propre, si toulefois je suis propre a quelque chose.

— Voilà ce qu'il ne fiiut jamais révoquer en doute. Si tu es bien iiénétré de l'idée du devoir, tu dois te dire qu'il n'y a d'incapables que, ceux qui veulent l'êlre.

Nous causâmes ensemble une demi-heure, et je trouvai en lui une grande docilité de cœur el d'esprit. Je le regardais avec alli'iilion, et je remarquais la délicate et pénétrante beauté de sa figure. Plutôt petit que grand, brun jusqu'à en être jaune, un peu trop inculte de chevelure, el déjà pourvu d'une mousl.|(.|n. très-noir-e, il olVi'ait, au premier aspect, quelque chose de suiubre, de néglige ou de maladif; mais un doux sourire

LA DAMELÎ.A

illuminait parfois cette figure bilieuse, el des éclairs de vne sensiliilité donnaient à ses yeux, un peu petits et enfoncés, un rayonnement extraordinaire. Ce n'élaient là ni le sourire, ni le regard d'une jeunesse avortée et infructueuse. Il y avait, dan-^ la simplicité de son élocution, une netteté douce et comme une habitude de distinction qui no sentaient pas trop le village. Enfin, bien qu'en elTcl il ne sût peut-être rien, il n'était étranger à rien, et me paraissait apte et prompt à tout comprendre.

— Vous avez raison, me dit-il en me quittant ; mieux vaudrait le suicide réel que le suicide de l'àme par nonchalance ' et par poltronnerie. Je manque d'un grand désir de vivre ; mais je ne suis pourtant pas dégoûté maladivement de la vie, et je sens que, ne voulant pas m'en débarrasser, je dois l'utiliser selon mes forces. Le scepticisme du siècle était venu me blesser jusqu'au fond de nos campagnes. Je m'étais dit que, entre l'ambitiun des vanités de la vie et le mépris de toute activité, il n'y avait peut-être plus de milieu pour les enfants de ce temps-ci. Vous me dites qu'il y en a encore. Eh bien, je cbercherai, je réfléchirai, et, quand, avec cette espérance, je me serai de nouveau consulté, je reviendrai vous voir.

Il passa cependant six mois à Paris sans prendre aucun parti et sans vouloir me reparler de lui-même. Il venait souvent chez nous, il était rie la famille; il nous aimait et nous l'aimions ; car nous avions promptement découvert en lui des qualités essentielles, une grande droiture, de la discrétion et de la fierté, de la délicatesse dans tous les sentiments et dans tout, s les idées, enfin quelque chose de calme, de sage et de pi r, e ne dirai pas au-dessus de son âge, car cet âge devrait éî.e, dans les conditions normales de la vie, une sereine éclosioi. de ce que nous avons de meilleur dans l'âme, mais audessus de ce que l'on pouvait attendre d'un enfant livré de si bonne heure à sa propre impulsion.

" Ce qui me happait particulièrement chez Jean Valreg, c'était une modestie sérieuse et réelle. Cette première jeunesse est presque toujours présomptueuse par instinct ou par réilexion. Elle a des ambitions égoïstes ou généreuses qui lui font illusion sur ses propres forces. Chez notre jeune ami, je remarquais une défiance de lui-même qui ne prenait pas sa source, comme je l'avais craint d'abord, dans une apathie de tempérament, mais bien dans une candeur de bon sens et de bon goût.

Je ne pourrais pourtant pas dire que ce charmant garçon rép 'ndit parfaitement au désir que j'avais de le bien diriger. 11 restait mélancolique et indécis. Celte manière d'être donnait un grand attrait à son commerce. Sa personnalité ne se mettant jamais en travers de celle des autres, il se laissait doucement entraîner, on a|iparpnre, à leur gaieté ou à leur raison; mais |e voyais bien qu'il gardai"., par devers lui, une apprécialion un peu triste el désillusionnée des hommes et des choses. et je le trouvais iro|i |eune pour s'abandonner au désenchantement avant i[ue l'expérience lui eut donné le droit de le faire. Je le plaignais de n'être m amoureux, ni enthousiaste, ni ambitieux. Il nie seiulilaii qii il avait trop de jugement et pas assez d'émotion, el j'-H-iis tenté de lui conseiller quelque folie, plutôt que de I? voii iv.-ler ainsi en dehors de toutes choses, et comme qui dirait en dehors de lui-même.

Enfin, d se décida à me reparler de son avenir; et, comme il était d'ordinairt- très-peu expansif sur son propre compte, j'eus à refaire connaissance avec lui dans une seconde explication directe, liicn que je l'eusse vu très-souvent depuis la première.

Dans ce court espace de quelques mois, il s'était fait en lui certains changements extérieurs qui semblaient révéler des modifications inlérieures plus impoitantes. 11 s'était promptement mis à 'unisson de la société parisienne par sa toilette plus soignée et ses manières plus aisées. Il s'était habillé et coiffé cerniiic loul le monde ; et cela, soit dit en passant, le rendait Irès-joli gni-çon, sa figure ayant déjà par elle-même un charme remarquable II avail pris de l'usage et de l'aisance. Son air el son langage annom^aienl une grande facilité à effacer les angles de son individualité au contact des choses extérieures. Je m'altendais donc à le trouver un peu rattaché à ces choses. et je fus étoiiiio il'appreudre de lui qu'il s'en était, au contraire, détaché da\anlage.

— Non, me dit-il ; je ne saurais m'enivrer de ce qui enivro h jeunesse de mon temps; et, si je ne découvre pas quelque chose qui me réveille et me passionne, je n'aurai pas de jeu-,' nesse. Ne me croyez pas lâche pour cela ; meltez-vous à m,i place, et vous me jugerez avec indulgence. Vous appartenez à une génération éclose au souffle d idées généreuses. Quand vous aviez l'âge que j'ai maintenant, vous viviez d'un souille d'a\enir social, d un révo de progrès immédiat et rapide qu'a la révolution de juillet, vous crûtes prêt à voir réaliser. Vos idées furent refoulées, persécutées, vos espérances déjouées par le fait; mais elles ne furent point étoulïées pour cela, et la lutte continua jusqu'en février 1848, moment de vertige où une explo?inn nouvelle vous fit retrouver la jeunesse et la foi. Tout ce qui s'est passé depuis n'a pu vous les faire perdre. Vous et vos amis, vous avez pris l'habitude de croire et d'at- . tendre ; vous serez toujours jeunes, puisque vous l'êtes encore à cinquante ans. On peut dire que le pli en est pris, el ([uo votre expérience du passé vous donne le droit de compter sur l'avenir. .Mais nous, enfants de vingt ans, notre émotion a suivi la marche contraire. Notre esprit a ouvert ses ailes, pour la première fois, au soleil de la République ; et tout aussitôt les ailes sont tombées, le soleil s'est voilé. J'avais treize ans, moi, quand on me dit : « Le passé n'existe plus, une nouvelle ère commence; la liberté n'est pas un vain mot, les hommes sont mûrs pour ce bi^au rêve; tu vas avoir l'existence noble et digne que tes pères n'avaient fait qu'entrevoir; tu es plus que i'èyal, tu es le frère de tous tes semblables. »

— Est-ce ton oncle le curé qui te parlait de la sorte ?

— Non, certes. Mon oncle le curé, qui n'avait pas peur pour sa vie (c'est un homme brave et résolu', avait peur pour son petit avoir, pour son traitement, pour son champ, pour son mobilier, pour son cheval. Il avait horreur du changement, et, sans avoir ni ennemis ni persécuteurs, il rêvait avec effroi le retour de 93.

» Quant à moi, je lisais les journaux, les proclamations, et j'entendais parler. Je buvais l'espérance par tous mes sens, par tous mes pores, et j'eus deux ou trois mois d'enfance enthousiaste qui furent ma seule, ma véritable jeunesse.

» Puis vinrent les journées de juin, qui apportèrent l'épouvante et la colère jusqu'au fond de nos campagnes. Les paysans voyajent des bandits et des incendiaires dans tous les passants ; on leur courait sus, et mon pauvre oncle, si humain cl si charitable, avait peur des mendiants et leur fermait sa porte. Je compris que la haine avait dévoré les semences de fraternité avant qu'elles eussent eu le temps de germer ; mon âme se resserra et mon cœur conlristé n'eut plus d'illusions. Tout se résuma pour moi dans ce mot : Les hommes n'élaient pas mûrs ! Alors je lâchai de vivre avec celte pensée morne el lourde: La vérité socia'e n'est pas révélée. Les sociétés en sont encore à vouloir inaugurer son règne par la force, et chaque nouvelle expérience démontre que la forme matérielle est un élément sans durée et qui passe d'un camp à l'autre comme une graine emportée par le vent. La vraie force, la foi, n'est pas née... elle ne naitra peut-être pas de mon temps. Jla jeunesse ne verra que des jours mauvais, mon âge mûr, que des temps de positivisme. Pourquoi donc, hélas! ai-je fait un beau rêve et salué une aurore qui ne devait pas avoir de lendemain"? Mieux eût valu vivre si loin de ces choses, que le bruit n'en fût pas venu jusqu'à moi ; mieux eût valu naitre et mourir dans la pesante somnolence de ces gens de campagne qu'un changement quelconque trouble pendant un instant, et qui retombent avec joie dans les liens de l'habitude, sous le joug du passé.

)> Telle fut la rêverie douloureuse de mesannées d'adolescence, augmentée des douleurs particulières que je vous ai racontées.

1) Aujourd'hui, j'arrive dans une société rapidement transformée par des événements imprévus, poussée en avant d'une part, rejelée en arrière de l'autre, aux prises avec des fascinations étranges, avec une pensée énigmalique à bien des égards, comme le sera toujours une pensée individuelle imposée aux masses. Je ne songe point ici à vous parler politi<|ue; les inductions qui s'appuient sur des éventualités de fait sont les plus vaines de toutes. Je me borne à chercher, dans l'avenir, une situation morale quelconque, à laquelle je puisse

I,A UAMELLA

me rattacher, et, en regardant celle qui m'environne, je ne liouve pas ma place dans ces intéièls nouveaux qui captivent l'altenlion et la volonté des hommes démon temps.

— Voyons, lui dis-je, j'ai très-bien compris tout ce qui t'a rendu triste comme te voilà. Cette tristesse, loin de me sembler cnupalile, me donne une meilleure opinion de toi; mais il est temps d'en sortir, je ne dirai pas par un effort de ta volonté (il n'y a pas de volonté possible sans un but arrêté), mais par un plus grand examen de cette société actuelle que tu ne connais pas assez pour avoir le droit d'en désespérer.

— Je n'en désespère pas, répondit-il; mais je la connais ou je la devine assez, je vous jure, pour être certain qu'il làut y vivre enivré ou déscnclianté. Ce milieu paisible, raisonnable, patient; ces liumbles et bonnes existences d'autrefois, que me retrace le souvenir de ma pro|)re enfance dans la famille bourgeoise; cette honnête et honorable médiocrité où l'on pouvait se tenir sans grands efforts et sans grands combats, n'existent plus. Les idées ont été trop loin pour que la vie de ménage ou de clocher soit supportable. Il y a dix ans, je me le rappelle bien, on avait encore un esprit d'association dans les sentiments, des volontés en commun, des désirs ou d(!S regrets dont on pouvait s'entretenir à plusieurs. Rien de semblable depuis que chaque parti social ou politique s'est subdivisé en nuances infinies. Celte fièvre de discussion qui a débordé les [iremicrs jours de la République, n'a pas eu le temps d'éclaircir des problèmes qui portaient la lumière dans leurs flancs, mais qui, faute d'aboutir, ont laissé des ténèbres derrière eux, pour la plupart des hommes de celte génération. Quelques esprits d'élite travaillent toujours à élucider les grandes questions de la vie morale et intellectuelle ; mais les masses n'éprouvent que le dégoût et la lassitude de tout travail de rélleAion. On n'ose jiius parler de rien de ce qui est au delà de l'horizon des intérêts matériels, et cela, non pas tant à cause des polices ombrageuses que par ciainle de la discussion amère ou oiseuse, de l'ennui ou de la mésintelligence que soulèvent maintenant ces problèmes. La mort se lait presque au sein même des familles les mieux unies; on évite d'approfondir les questions sérieuses, par crainte de se blesser les uns les autres. On n'existe donc plus qu'à la surface, et, pour quiconque sent le besoin de rex[]ansiûn et de la confiance, quelque chose de lourd comme le plomb et de froid comine la glace est répandu dans l'atmosphère, à quelque étage de la société que l'on se place pour respirer.

— Cela est certain; mais l'humanité ne meurt pas, et, quand sa vie semble s'éteindre d'un côté, elle se réveille de l'autre. Cette société, engourdie quant à la discussion de ses intérêts moraux, est en grand travail sur d'autres points. Elle cherche, dans la science appli(|uée à l'industrie, le royaume delà terre, et elle est en train de le conquérir.

— Voilà ce dont je me plains précisément! Elle ne se soucie plus du royaume du ciel, c'esl-à-dire de la vie de sentiment. Elle a des entrailles de fer et de cuivre comme une machine. La grande parole, Vhonime ne rit pas seulement de pain, est vide de sens pour elle et pour la jeune génération, qu'elle élève dans le mat(-ruilisme des int('rèts et l'athéisme du cœur. Pour moi ([ui suis né contemplatif, je me sens isole, perdu, dépouillé au .sein de ce travail, où je n'ai rien à recueillir; car je n'ai pas tous ces besoins de bien-être que tant de njillions de bras s'acharnent à satisfaire. Je n'ai ni plus faim ni plus soif qu'il ne convient à un homme ordinaire, et je ne vois pas la nécessité d'augmenter ma fortune pour jouir d'un luxe dont je ne saurais absolument ipie faire. Je demanderais tout simplement un peu d'aise morale et do jouissance intellectuelle, un peu d'amour et d'honneur ; et ce sont là des choses dont le genre humain n'a plus l'air de se soucier. Croyez-vous donc que tous ces grands frais de savoir, d'invention et d'activité par lesquels le présent montre sa richcs.se et manifeste sa puissance, le rendront |)lus heureux et plus fort ? Moi, j'en doute. Je ne vois pas la vraie civilisation dans le progrès des machines et dans la découverte les procédés. Le jour où j'apprendrais que toute chaumière est . ievenue un palais, je plaindrais la race humaine si ce palais D'abrilait que des cœurs de pierre.

— Tu as raison et tu as tort. Si tu prends le palais rempli de vices et de lâchetés pour le but du travail humain, je M;is de ton avis; mais, si tu vois le bien-être général comme un chennn nécessaire pour aniver à la santé intellectuelle et à Véclosiiin des grandes véritc's morales, tu ne maudiras plus celte lièvre de progrès matériel qui tend à délivrer l'homme des .nti(pies servitudes de l'ignorance et de la misère. Pour être sage, tu devrais conclure ceci : que les idées ne peuvent pas plus se passer des laits i]ue les faits des idées. L'idéal serait sans doute de faire marcher simuUan('ment les moyens et le but ; mais nous n'en sommes pas là, et lu te plains d'être né r-il ,m.- Iro)) tôl. J avoue ipie j'ai eu suuvent envie de m en p.v....j.e auoii poai- aun co.npte; mais ce sont là des déses-

poirs trop sublimes dont nous n'avons pas le droit d'entretenir nos semblables, sous peine d'être fort ridicules.

— J'en conviens, dit Jean Vaireg après avoir un [le i rêvé. Je suis un plus grand ambitieux que ces vulgaires ambitieux que j'accuse. Mais il faut conclure. Je ne me sens pas né industriel, je n'entends rien aux affaires. Les sciences exactes ne m'attirent pas. Je n'ai pas été à même de faire des éludes classiques. Je suis un rêveur; donc, je suis un artiste ou un poêle. C'est de ma vocation que je veux vous parler; car, vous le vov ez, je suis fixé.

» J'ignore si j'ai des dispositions pour un art quelconque; il y en a un pour lequel j'ai de l'amour. C'est la peinture. Je vous r.iconterai plus tard commentée goût m'e.^l venu, si cela vous intéresse. Mais cela ne prouvera rien ; je n'ai peut-être pas la moindre aptitude, et, dans tous les cas, je suis d'une ignorance piimitive, absolue. Je vais essayer d'apprendre ce qui peut être enseigné. J'irai dans l'atelier <Je quelque maître. Je me ferai d'abord esclave du métier, et, quand j'en tiendrai un peu les procédés, je lâcherai la bride à mes instincts. Alors, vous me j igerez, et, si j'ai quelque talent, je ferai des eff'orts pour en avoir davantage. Sinon, j'accepterai ma nullilé avec une résignation complète, et peut-être avec une certaine joie.

— Aïe ! m'ocriai-je, voici le fond de paresse ou d'apathio qui reparaît.

— Vous croyez?

— Oui ! pourquoi se réjouir d'être nul ?

— Parce qu'il me semble que le talent impose des devoirs immenses, et que j'aurais plutôt le goût des humbles devoirs. C'est si peu la paresse qui me conseille, que, si je trouvais à m'employer honorablement au service d'une grande intelligence, je me sentirais fort heureux d'avoir à jouir de sa gloire sans en porter le fardeau. .Vvoir tout juste assez d'âme pour savourer la grandeur desaulres, pouj- la sentir vivre au dedans . de soi, sans être forcé par la nature à la manifester avec éclat, c'est un état délicieux que j'ambitionne; c'est mon rêve de douce médiocrité que je caresse: la médiocrité de condition,' avec l'élévation du cœur et de la pensée, l'expansion dans l'intimité, la foi à quelque chose d'immortel et à quelqu'un de vivant. Suis-je donc si coupable à vos yeux, de vouloir apprendre pour comprendre, et de ne rien désirer de plus '?

— A la bonne heure! Essaye! Je ne crois pas que cctt„ modestie l'empêche d'acquérir du talent, si tu dois en avoir. Il faudra pourtant songera apprendre assez pour faire au moins de cette peinture un petit métier; car, avec tes mihe francs de rente...

— Douze cents francs! Mon revenu capitalisé depuis dix ans par mon oncle, a porté mon revenu à ce chiffre respectable de (^ent hancs par mois. Mais je me suis bien aperçu, dejiuis que ;evisà Paris, que, par le temps qui court, il est impossible de aicner avec cela la vie de loisir et de liberté. 11 faudi'ait le louble et beaucoup d'ordre. La question est d'acquéiir l'un et

de me jirocurer l'autre, non pas pour mener cette \ie de lils de famille que je ne convoite pas, mais pour paver le matériel de mon apprentissage, qui est dispendieux, je le sais.

— Oue feras-tu donc, je ne dis pas pour avoir une rigoureuse économie, cela dépend de toi, mais pour gagner cent francs par mois, en sus de ta rente, sans renoncer à la peinture, qui, pendant trois ou quatre ans au moins, ne te rapportera rien et te coûtera beaucoup?

— Je ne sais pas, je chercherail Si j'ai besoin de votre conseil et de votre recommandation, je viendi'ai vous les demauder.

Deux mois après, Jean Valr-eg était violon dans l'orchestre d'un petit théâtre lyrique. Il était bon musicien et jouait assez bien pour' fitire convenablement sa partie. 11 ne s'était jamais vanté de ce talent, que nous ne lui supposions pas.

— J'ai pris ce parti sans consulter personne, lae dit-il; on eût essavé de m'en détourner; et vous-même...

— Je t'eusse dit ce qui doitétr-e vrai : c'est qu'avec les répétitions du matin et les représentations du soir, il ne te reste guère de temps pour étudier la peinture. Mais peut-être as-tu renoncé à la peinture? peut-être préfères-tu maintenant la musique ?

— Non, dit-il, je pi-éfèi-'e toujours la peinture. ■ — !\!ais où diable avais-tu appris la musique?

— Cela s'apiirend tout seul, avec de la patience! J'en ai beaucoirp!

— Pourquoi ne pas te perfectionner dans cet art-là, puisque tu as un si bon commencement?

— La musique met trop l'individu en vue du public. Pei'du dans mon or'chestre, je n'attirerai jamais l'attention de personne; mais, le jour où je serais un virtuose distingué, il faudrait me produire et me montrer; cela me gênerait. 11 me faut un état q'ii me laisse libre de ma personne. Si je fais de la mauvaise peinture, on ne me sifflera pas pour cela. Si j'en

fais d'excellente, on ne m'applaudira pas quand je passerai dans la rue; tandis que le virtuose est toujours sur un pilori ou sur un piédestal. C'est une situation hors nature, et qu'il faut avoir acceptée de la destinée comme une fatalité, ou de la Providence comme un devoir, pour n'y pas devenir fou.

— Enfin, tu as du temps de reste pour l'atelier?

— Peu, mais j'en ai. Mon apprentissage durera plus longtemps que si j'avais toutes mes heures disponibles; mais il est possible maintenant; tandis que. sans cette ressource de mon violon, il ne l'était pas du tout. J'aurais pu, il est vrai, dispo-

. ser de mon capital, sauf à n'avoir pas un morceau de pain et pas de talent dans trois ou quatre ans d'ici ; mais, si je parlais à mon oncle de lui relii'er la gestion de cotte lielle fortune, il me donnerait sa malédiction et me croirait perdu. J'aurai donc de l'ordre bon gré mal gré ; c'est-à-dire que je me contenterai de manger mon superbe revenu. Donc, tout est bien ainsi. L'état que je lais ne m'ennuie pas trop. Je racle mon violon tous les soirs comme une machine bien graissée, tout en pensant à autre chose. Je suis l'amant d'une petite comparse assez jolie, béte comme une oie et tout à fait dépourvue de cœur. C'est si facile d'avoir affaire à des femmes de cette espèce, que je ne m'inquiète pas d'être trahi ou abandonné par celle-là. j'en retrouverais, le lendemain une autre, qui ne vaudrait ni plus ni moins. Ma vie est occupée, et, si elle est un peu assujettie, je m'en console en me disant que je travaille pour conquérir

,-,^iiia liberté. C'est quelquefois un peu pénible, et il n'est pas

^,I)icn certain que je n'eusse pas pris le chemin le plus sûr et le plus court en m'établissant dans mon village, et en épousant quelque belle dindoimière qui m'eût doucement abruti en me fai>ant porter des habits rapiécés et des marmots à joues pendantes. -Mais j'ai voulu vivre par l'esprit et je n'ai pas le droit de me pU;indre.

Je fis un \oyage, et, au bout de deux ans, je retrouvai Jean 'V'aircg à Paris dans une situation analogue. Il s'était lassé de

. l'orchestre ; mais il avait trouvé des écritures à faire chez lui, le soir, et des kx'ons de musique à donner dans une pension,

.deux fois par semaine. Il gagnait donc toujours une centaine de francs par mois, et continuait à étudier la peinture. Il était toujoms mis avec une propreté scrupuleuse et un certain goût. Il axait toujours ces excellentes manières et cet air de parfaite distinction qu'il avait pris on ne sait où, dans sa propre nature

apparemment ; mais il était plus pâle qu'autrefois et paraissait 'plus mélancolique.

— \'ovons, lui dis-je, tu m'as écrit plusieurs lettres pour me demander de mes nouvelles, et je t'en remercie, mais sans jamais u'ie parler de toi, et je m'en plains. Tu me dis aujourd'hui que tu as réussi à te maintenir dans ton travail, dans tes idées et dans ta conduite. Mais tu as quelque chose comme vingttrois ans, et, avec cette persévérance dont tu viens de faire preuve, tu dois avoir acquis quelque talent. Il faut que j'aille chez toi voir la peinture.

— Non, non ! s'écria-t-il, pas encore! Je n'ai aucun talent, aucune individualité; j'ai voulu procéder logiquement et me munir, a\ant tout, d'un certain savoir Je tiens maintenant le nécessaire, et je vais essaver de me trouver, de me découvrir moi-même. Mais, pour cela, il faut une toute autre vie que celle que je mène, et qui est horrible, je ne vous le cacherai plus; si horrible pour moi, si antipathique à ma nature, si contraire à ma santé, que, sachant votre amitié pour moi, je n'ai pas voulu vous écrire l'état de soull'rance où, depuis deux ans, mon cœur et mon ànie sont plongés. Je pars, je vais passer un mois chez mon oncle et ensuite un ou deux ans en Italie.

— Ah! ah! tu as donc le préjugé de l'Italie, toi'? Tu crois que l'on y devient artiste plus qu'ailleurs?

— Non," je n'ai pas ce préjugé-là. On ne devient artiste nulle part quand on ne doit pas l'être; mais on m'a tant pai-lé du ciel de Home, que je veux m'y réchaull'er de l'humidité de Paris, où je tourne au champignon. Et puis, Rome, c'est le monde ancien qu il faut connaître; c'est la voie de l'humanité dans le passé ; c'est comme un vieux livre qu'il faut avoir lu pour comprcndie l'hi-toire de l'art ; et vous savez que je suis logique. 11 est po^-ible qu'après cela je retourne dans mon villiige épouser la dind.'nnière, accessible à tout propriétaire rie ma mince étoffe. Je dois donc me maintenir dans ce milieu : taire tout mon possible pour devenir un homme distingué, et, en même tenqis. tout mon possible pour accepter sans fiel et sans abattement \f plus humble rôle dans la vie. Rester dans

|. cet équilibre ne me coûte pas trop, car je suis tiraillé alterna- ■l liveulent par deu\ tendances très-opposées : soif d'idéal et soif ' do repus. Je vais voir laquelle l'emportera, et, quoi qu'il iUTive, je vous en ferai part.

— Attends un peu, lui dis-je comme il prenait son chapeau pour s'en aller. Si tu échouais dans la peinture, ne tenteraistu pas quelque autre carrière? La musique...

— Oh! non. Jamais la musique! Pour l'aimer, il faudra que

je l'oublie longtemps; mais, plutôt que d'en vivre, j'aimerai' mieux mourir : je vous ai dit pour(|uoi.

— Il faut pourtant que tu sois artiste, puisque tu as la haino des choses positives, et que tu n'as pas fait d'études classiques. Il m'est venu une idée en lisant les lettres, c'est que tu pourrais bien avoir quelque talent de rédaction.

— Etre homme de lettres! moi? Non! je n'ai fait qu'entrevoir et deviner le monde et la vie sociale. Rédiger n'est pas écrire, il faut penser, et je suis un homme de rêverie ou un homme d'action ; je ne suis pas un homme de réQexion. Je conclus trop vite, et, d'ailleurs, je no sais conclure que par rapport à moi-même. La littérature doit être l'enseignement direct ou indirect d'un idéal. Songez donc que je n'ai pas trouvé le mien !

— N'importe ! veux-tu me faire une promesse sérieuse?

— Vous avez le droit d'exiger tout ce qui dépend de ma volonté!

— Eh bien, tu feras pour moi, pour moi seul, si tu veux, car je te promets le secret, si tu l'exiges, une relation détaillée de ton voyage, de tes impressions, quelles qu'elles soient, et même de tes aventures , s'il t'arrive des aventures. Et cela pendant un an, sans lacune de plus de huit jours.

— Je vois pourquoi vous me demandez cela. 'Vous voulez me forcer à m'examiner dans le détail de la vie et à me rendre compte do ma propre existence.

— Pi écisément. Je trouve que, sous l'empire de certaines résolutions prises à des intervalles assez éloignés et rigidedement observées, tu oublies de vivre, et tu restes dans une attente perpétuelle qui te prive des petits bonheurs de la jeunesse. En te rendant mieux compte de tes vrais besoins et de les légitimes aspirations, tu arriveras insensiblement h des formules plus sages.

— Vous me trouvez donc fou ?

— C'est lêlre toujours que de ne l'être jamais un peu.

— Je ferai ce que vous m'ordonnerez. Cela me sera peutêtre bon ; mais, si, à force de caresser mes propres pensées, j'allais devenir plus fou que vous ne souhaitez?

— Je t'indique à la fois l'excitant et le calmant : la réflexion !

Je lui offris de faciliter son voyage par cette assistance de père à enfant qu'il pouvait accepter de moi. Il refusa, m'embrassa et partit.

Huit jours après, je reçus de lui une assez longue lettre, qui était comme la préface de son journal, et que je transcrirai presque littéralement, ainsi que la suite de ce travail sur luimême, auquel je l'avais décidé à se livrer.

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