‹ La guerre Hispano-Américaine de 1898Chapitre 6 sur 15 · I. IJjim · texte numérisé non relu

I. IJjim

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JAMAI^UK

ANTTTiJiKi g

Voilà donc clairement énoncé le motif qu'avaient les Américains de se mêler des affaires de Cuba, affaires américaines autant qu'espagnoles, selon M. Cleveland. Mais il y en avait bien d'autres. Examinons- les avec l'aide de M. Charles Benoist, que Ton ne saurait trop citer en pareille matière.

La présence à New- York de la junte insurrectionnelle

cubaine, qui faisait de cette ville le bureau de recrutement et le centre de ravitaillement des insurgés en ressources de toute nature, hommes, armes, argent; la présence à Cuba de citoyens américains plus ou moins récents, plus ou moins authentiques, mais qui, de par leurs papiers mis en règle, scellés du sceau du Consulat, avaient le droit de couvrir du drapeau de TUnion leurs intrigues et leurs démarches; la présence un peu partout, dans Timmense étendue des quarante-cinq Etats, surtout dans les États du Sud, dans la Floride, vers TUot de Key-West, d'éléments turbulents, aventureux, surexcités et prêts à partir en campagne quand passerait un flibustier, le Laurada ou le Three-Friends ; tout cela, disait M. Cleveland, créait au gouvernement américain des tracas incessants, l'obligeait à une surveillance minutieuse sur les côtes et dans les ports, était pour lui une cause de gros soucis et de grosses dépenses; et il se fondait là-dessus pour presser l'Espagne d'en finir. Il Ten sollicitait, d'ailleurs, par des considérations plus hautes, pour mettre un terme aux maux d'une rébellion et d'une répression également impitoyables, qui, l'une et l'autre, ravageaient et ruinaient l'Ile, l'une sous prétexte de l'afl^ranchir, l'autre à l'effet de la pacifier.

Pour cette pacification de Cuba, si l'Espagne ne réussissait pas d'elle-même et à elle seule à l'assurer; s'il était démontré par les événements, ou si elle avouait qu'elle n'y pouvait réussir dans un délai fixé, en recourant à des moyens qu'il indiquait, M. Cleveland proposait les bons et loyaux offices des États-Unis, laissant entendre qu'au cas où le gouvernement espagnol ne les accepterait point, la République américaine imposerait, au besoin, ces bons offices, devenus nécessaires.

De son côté, M. Canovas, chef du cabinet espagnol, repoussait énergiquement cette proposition de M. Cleveland et du Congrès américain, que les affaires cubaines étaient presque des affaires américaines. Rien, suivant l'homme d'État espagnol, ne se débattait à Cuba qui re-

gardât personne au monde, hormis les Cubains insurgés et les Espagnols, et c'était à PEspagne seule de se débrouiller avec les rebelles, en vertu de ce principe que chacun est maître chez soi. Sans nier que les États-Unis eussent à Cuba des intérêts, M. Canovas soutenait que le gouvernement espagnol, à l'exclusion de tout autre, avait qualité pour les faire respecter et n^y avait jamais failli. 11 se refusait à admettre qu'on lui assignât une Jimite de temps, et, tout en écoutant les avis qu'on lui donnait sans qu'il les demandât, il se réservait d'examiner s'il les trouvait compatibles avec la dignité et la souveraineté de l'Espagne. Il se refusait, d'ailleurs, à soumettre à la régente les décrets réglant d'une façon libérale le sort de Cuba, avant qu'il ne fût évident que « ce que l'Espagne octroie de bonne grâce^ on ne Va ni arraché par la violence^ ni surpris par la ruse. Victorieuse , l'Espagne peut donner beaucoup ; maiSj jusqu'à la victoire^ rien! »

M. Canovas était d'ailleurs soutenu dans sa résistance aux invitations des États-Unis parle sentiment national et un patriotisme exalté. Les marchés étrangers venant de se fermer aux emprunts espagnols, la péninsule avait fait un effort désespéré pour fournir les 400 millions qu'on sollicitait d'elle, après tant d'autres sacrifices, 200,000 hommes à Cuba, 25,000 aux Philippines.

Le premier ministre ne s'effrayait même pas de Téventualité d'une intervention armée des États-Unis dans la question cubaine. Il savait mieux que personne que ceuxci avaient pour eux le nerf de la guerre : l'argent, mais croyait être fixé sur la valeur de l'armée et de la flotte yankees, bien inférieures, pensait-il, à la flotte et à l'armée espagnoles.

Il pensait que l'Espagne n'ayaîit pas adhéré à l'acte de Paris de 1836, son gouvernement délivrerait des lettres de marque aux hardis marins de Catalogne et de Biscaye.

D'autre part, la guerre sur terre ne l'effrayait pas non plus. Napoléon ne s'était-il pas brisé à la résistance des

Espagnols sur leur territoire national ? Et au cas probable où la lutte serait circonscrite à Cuba, n'y avait-il pas làbas 200,000 bons soldats qui sauraient tenir en échec les milices informes des Etats de TUnion?

Néanmoins, M. Canovas voulait à tout prix écarter la guerre, pourvu que ce ne fût pas au prix de Thonneur espagnol; et les mouvements populaires provoqués aux Etats-Unis, les résolutions enflammées déposées dans les deux Chambres, la lacération, à New- York, du drapeau espagnol, et la pendaison en effigie du général Weyler ne purent le faire sortir de son calme et le déterminer à jeter son pays dans les pires aventures.

Cependant, M. Mac Kinley avait remplacé M. Cleveland à la Maison-Blanche et le général Woodford était venu représenter les Etals-Unis à Madrid. Si la froideur entre les diplomates et les cabinets des deux pays était grande, du moins la coxTection la plus absolue présidait- elle à leurs relations journalières.

Il semblait même qu'une détente dût se produire à brève échéance entre les deux nations ; le gouvernement espagnol venait de promulguer un décret réorganisant à Cuba les conseils municipaux et les conseils provinciaux ; d'autres garanties avaient été, sinon données, du moins formellement promises, et bien des gens espéraient que l'accord se ferait lorsque M. Canovas tomba sous les balles d'Angiolillo.

Son successeur, M. Sagasta, avait en Amérique une réputation de faiblesse et d'indécision qui contrastait fort avec celle de fermeté laissée par M. Canovas.

^.ussi, son arrivée au pouvoir ranima-t-elle les espérances des partisans de l'autonomie absolue de Cuba ou même de son annexion aux États-Unis.

Le rappel du général Weyler, l'envoi du général Blanco, chargé de porter à Cuba les décrets d'autonomie relative, furent interprétés de l'autre côté de TOcéan comme des signes de défaillance et de lassitude.

Cette lettre, interceptée par la junte insurrectionnelle cubaine de New- York, fut publiée par la presse américaine. Tous les journaux de Tautre côté de l'Atlantique redoublèrent de violence à Tégard du gouvernement espagnol, et le général Woodford, ambassadeur des Étais- Unis à Madrid, remit à M. Sagasta une note regrettant « que le gouvernement espagnol n'ait pas spontanément censuré et désapprouvé officiellement les passages de la lettre de M. Dupuy de Lôme qui contiennent des insultes au président Mac Kinley, et qui indiquent que l'autonomie cubaine n'est pas sérieuse, ni les négociations commerciales sincères » . Pour le cas où le gouvernement espagnol ne connaîtrait pas le texte de la lettre Dupuy de Lôme, la note anléricaine reproduit les passages incriminés.

Le cabinet espagnol se tira de cette impasse en publiant dans la Gazette officielle un décret acceptant la démission de M. Dupuy de Lôme, mais sans la formule d'usage, disant que U'g(Tm)ernement est satisfait de son zèle et de ses services,

La même gazette publia le décret lui donnant comme successeur M. Polo de Barnabe, chef de la direction du commerce et des consulats, ancien secrétaire à la légation de Washington lorsque son père y était ministre d'Espagne, en 1874.

Le ministre des affaires étrangères, d'autre part, répondit à la note américaine en déclarant que le cabinet espagnol croyait avoir suffisamment signifié sa désapprobation de la conduite du représentant de l'Espagne en acceptant sa démission avant même la première réclamation américaine. Il était donc surpris de recevoir une nouvelle réclamation au sujet d'une lettre particulière dont, naturellement, il réprouvait les passages insultants pour le président des États-Unis.

La note était rédigée en termes flatteurs pour le président Mac Kinley, et le gouvernement espagnol exprimait l'espoir que l'incident serait clos, d'autapt plus que le

•^ashÏDgtoD.

^'accordait à

constater une détente dans les rapports entre les deux pays, il n'en était pas de même dans le peuple, que surexcitait une presse nationaliste, celle que nos voisins d'outre-Atlantique appellent la « presse jaune ». Pour les jingolstes outranciers de New- York, tout était prétexte à clameurs furibondes, et le gouvernement de M. Mac Kinley étaib sans cesse gêné dans les négociations en cours par des rodomontades de membres du Congrès, désireux de créer autour de leur personnalité une réputation de patriotes raffinés.

Cependant, les affaires semblaient s'arranger; un navire de guerre américain, le Maine^ avait été désigné pour visiter successivement Us ports de Cuba ; et, par réprocité, un croiseur espagnol devait faire escale dans divers ports des États-Unis.

Le Maine arriva à la Havane dans les premiers jours de février et fut salué par les forts espagnols et les navires de guerre ancrés dans le port.

Le 16 février, le télégramme suivant, expédié par le consul des États-Unis à la Havane, était affiché à New- York :

« Le Maine a sauté dans le port de la Havane, à neuf heures quarante.

(( Le bâtiment est détruit. 11 y a plusieurs blessés, et, probablement, le nombre des tués et des noyés est plus considérable que celui des blessés. Les autres hommes de réquipage sont à bord d'une canonnière espagnole et d'un vapeur américain.

« En l'absence de renseignements plus circonstanciés, l'opinion publique doit s'abstenir de tout jugement sur la cause de l'explosion.

« On croit que tous les officiers sont sauvés. Toutefois, deux d'entre eux manquent. Plusieurs officiers espagnols, parmi lesquels le maréchal Blanco, sont venus m'exprimer leur sympathie. »

Ce télégramme, signé- du capitaine Sigsbee, comman-

dant le Maine, produisit en Amérique une impression de stupeur. Il fut d'ailleurs suivi à bref délai d'autres télégrammes donnant les détails suivants sur le sinistre :

L'explosion semblait s'être produite dans la soute centrale. Elle fut si violente que le croiseur fut soulevé hors de l'eau, puis retomba en partie détruit. Tous les officiers, à l'exception du médecin, étaient réunis dans la cabine centrale au uiomcnt de l'explosion. . .

La secousse fut formidable; tous se précipitèrent. sur ' le pont; mais il leur fut impossible d'avancer vers le milieu du navire. Les quelques survivants des 350 marins qui purent sortir de la cale débouchèrent avec tant de rapidité que plusieurs tombèrent^ Teaju et se noyèrent.

Des tuyaux en cuivre, des garnitar^s, des barres de fer et d autres fragments du navire tombaient en pluie dans toutes les directions. Une fumée épaisse, s'éleva, au milieu de laquelle on entendait des «ris d'angoisse.

Lorsque le premier moment de stupeur fut passé, des faisceaux de lumière électrique furent concentrés de la rive sur le lieu de la catastrophe, éclairant ainsi une scène épouvantable. Des bateaux espagnols se détachèrent du rivage et accostèrent le Maine^ qui brûlait et s'enfonçait peu à peu. Bientôt sa coque disparaissait et seuls le màt de poupe et quelques gréements émergeant au-dessus de l'eau indiquaient l'endroit où flottait, quelques heures auparavant, un navire cuirassé de 6,682 tonneaux, armé de quatre pièces de 254 millimètres, de dix canons à tir rapide de 57 millimètres, et d'un grand nombre de pièces légères et de mitrailleuses.

Le nombre des victimes de l'explosion était de 270, tués ou noyés ; celui des blessés de 115.

Les premiers rapports parvenus à Washington établissaient très affirmativement que l'explosion du Maine était due à une cause intérieure, à un accident non encore déterminé.

Peu à peu, cependant, sous la pression des journaux

jingolstes, une autre opinion se fit jour, accueillie laveo enthousiasme par la population outrancière.

Les partisans de la guerre avec TEspagne- affirmaient que l'explosion du Maine avait été provoquée par une torpille ou une mine sous-marine, et que le mauvais vouloir du gouvernement espagnol n'était pas -étranger au sinistre.

L'amiral commandant Tesçadre américaine du Nord de l'Atlantique nomma aussitôt une commission d'enquête.

Un navire de guerre des Etats-Unis, le Bangrove^ ayant à son bord les officiers supérieurs de la commission, partit pour la Havane, emportant des scaphandriers, et vint mouiller à côté de l'épave àut^Jfaine. La commission entendit le rapport du capitaine Sigsbee et commença aussitôt ses investigations.

Aux Etats-Unis, les préparatifs militaires allaient leur train; les batteries de côtes recevaient leurs servants, et des munitions étaient envoyées sur divers points du littoral, ce qui n'empêchait pas le général Merritt de déclarer que « la situation ne justifie aucune émotion » (23 février).

De son côté, la presse jaune continuait consciencieusement sa campagne d'excitations et d'injures.

Avant même que la commission d'enquête fût arrivée dans les eaux de Cuba, un journal de New- York publiait, en caractères d'affiches, qu'il « possédait et présentait à ses lecteurs la preuve irrévocable de l'existence d'une mine sous-marine, dont l'explosion, préméditée, avait occasionné la perte du Maine » .

On peut juger par cela de l'état d'esprit dans lequel se trouvait la population américaine. Voici, d'ailleurs, l'extrait d'une correspondance publiée par le New -York Herald à la date du 28 février :

« Bien que la commission d'enquête conduise ses investigations aussi secrètement que possible, il semble établi que Pexplosion qui a détruit le Maine s'est produite sous

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Station vient de rentrer

après avoir effectué, sur le croiseur Montgomeryj Tinspection des côtes de Cuba, particulièrement des ports de Matanzas et de Santiago, en vue d'une action des flottes américaines. L'escadre de l'Atlantique du Sud vient de faire sa concentration avec l'escadre du golfe du Mexique, et, en vingt-quatre heures, toutes ces forces pourraient être massées devant la Havane. »

Ainsi, de l'aveu du plus important organe des Etats- Unis, le président Mac Kinley avait déclaré, le 28 février, que la guerre avec l'Espagne était inévitable; ce qui n'empêchait point, d'ailleurs, la commission d'enquête de continuer ses investigations. Son rapport parvint à Washington à la fin du mois de mars. En voici les conclusions :

i^ Au moment de l'explosion le navire se trouvait par environ six brasses d'eau ;

2® La discipline à bord était excellente et tout était arrimé conformément aux ordres; la température dans les soutes, à 8 heures, était normale, excepté dans la soute arrière, affectée aux canons de dix pouces, et qui ne fit pas explosion ;

3^ L'explosion eut lieu à 9 h. 40 du soir. Il y eut deux explosions à un très court intervalle. Le navire fut soulevé par la première explosion ;

4® La commission ne peut former aucune opinion définitive des dépositions des plongeurs, relativement à la condition des épaves;

5^ Il résulte des détails techniques, relativement aux épaves trouvées dans cette partie, qu'une mine fit explosion au-dessous de l'eau, à bâbord ;

6<* L'explosion n'est due à aucune faute de l'équipage du Maine;

7» L'opinion de la commission est que l'explosion d'une mine causa l'explosion de deux soutes ;

8<* La commission déclare qu'elle ne peut pas trouver de preuves pour fixer la responsabilité.

Les membres de la commission sont unanimes dans leur conclusion.

Le rapport ne fait aucune mention de TËspagne ou des Espagnols.

La commission d'enquête espagnole, de son côté, avait établi un rapport sur l'explosion du croiseur américain.

Les conclusions de ce rapport étaient exactement l'opposé de celles du rapport américain.

Contrairement à ce qui se passait aux États-Unis, la presse espagnole conservait tout son sang-froid, et les journaux de toute nuance publiaient des articles rassurants. Le^ gouvernement, affirmait-on, était décidé à faire tout son possible pour éviter la guerre, si la dignité et l'honneur de l'Espagne n'étaient pas atteints.

Le rapport américain sur l'explosion du Maine fut communiqué au Congrès en même temps qu'un message du président Mac Einley.

Ce message débutait par l'exposé des motifs qui décidèrent les Etats-Unis à envoyer un navire dans les eaux cubaines.

Après avoir constaté qu'un sentiment de soulagement et de confiance suivit la reprisa de cet échange amical de visites qui avait été interrompu pendant longtemps, le message ajoute, parlant de l'explosion du Maine :

(( Cette terrible calamité a frappé nos nationaux d'un coup écrasant, et, pendant une courte période, une indescriptible agitation prévalut. Chez un peuple ayant moins le contrôle de soi-même [et moins juste que le nôtre, cette agitation aurait pu conduire à des actes prompts d'un ressentiment aveugle. Cet esprit, toutefois, fit place à la raison, plus calme, & la décision d'étudier les faits et d'attendre des preuves matérielles afin de juger la cause et la responsabilité.

« Les conclusions de la commission d'enquête sont que la perte du Maine n'est due ni à une erreur ni à un« négligence des officiers ou de l'équipage.

« Le navire a été détruit par Texplosion d'une mine F sous-marine, laquelle a elle-même amené Texplosion par-

tielle de deux ou plusieurs magasins de l'avant ; aucune preuve fixant la responsabilité sur une ou plusieurs personnes n^a pu être obtenue.

« Le président a décidé que les résultats de l'enquête et l'opinion du gouvernement sur ces résultats seront communiqués au gouvernement espagnol.

a Je ne me permets pas, conclut-il, de mettre en doute que les sentiments de justice de la nation espagnole ne dictent l'attitude que suggèrent l'honneur et les relations amicales des deux gouvernements.

« Ce sera le devoir du pouvoir exécutif d'aviser le Congrès sur le résultat obtenu. »

Le message du président Mac Kinley fut renvoyé sans discussion à la commission des affaires étrangères du Sénat, qui jugea opportun d'attendre les résultats des négociations engagées entre TEspagne et les États-Unis pour se prononcer.

A la Chambre des représentants, un ordre du jour en faveur de l'indépendance de Cuba souleva, le 30 mars, les applaudissements des tribunes ; mais après une discussion l très chaude, il fut ajourné pour vice de forme par 179 voix

l contre 139.

l Les négociations engagées ^ Madrid par le général

i; Woodford, ambassadeur des Etats-Unis, portaient sur

deux points principaux :

^ 1 L'Espagne proclamerait immédiatement un armistice

I jusqu'en octobre 1898, et dans cet intervalle, les États-

? Unis emploieraient leurs bons offices auprès des insurgés

cubains pour rendre permanente cette paix provisoire ;

2'* L^Espagne emploierait tous ses efforts à secourir les habitants de l'Ile réduits à la misère, et les États-Unis lui prêteraient leur concours dans cette œuvre.

Les bons offices qu'offriraient les États-Unis pour assurer la paix permanente à Cuba porteraient soit sur Tindé-

pendance de File moyennant indemnité, soit sur un système rendant simplement Cuba tributaire de TEspagne pendant une période d'années après laquelle File deviendrait indépendante.

Sur le deuxième point le cabinet espagnol était d'accord avec le gouvernement américain et sa bonne volonté s'était déjà traduite par des actes.

C'est ainsi qu'avant même d'avoir reçu notification des instructions envoyées au général Woodford, le gouvernement espagnol avait rendu un décret aux termes duquel un crédit de trois millions de pesetas était ouvert pour venir en aide aux reconcentrados ; nous avons vu plus haut que ceux-ci étaient les habitants de la campagne cubaine parqués dans les villes de garnison par les ordres du général Weyler.

D'autre part, le maréchal Blanco avait fait publier par la Gazette de la Havane un décret mettant fin à la concentration des paysans. Ceux-ci étaient autorisés, avec leurs familles, à retourner à leurs champs pour y reprendre leurs travaux sous la protection des autorités.

Des comités de secours étaient formés dans l'Ile pour pourvoir à leurs moyens de culture ; des travaux publics étaient décidés, et des cuisines économiques s'établissaiejit sur divers points pour assurer la subsistance des reconcentrados aux meilleures conditions possibles.

Quant au premier point visé par la note du général Woodford, le cabinet espagnol était hésitant ; il sentait fort bien qu'une concession intempestive en nécessiterait une autre et que bientôt la question même de la souveraineté espagnole sur Cuba ne tarderait pas à sejfposer.

Il fallait cependant répondre aux sommations non déguisées du gouvernement et du Congrès américains. Le cabinet espagnol le fit en ces termes le 2 avril :

tt Le gouvernement espagnol déclare que le maréchal Blanco a révoqué les mesures prises par le général Weyler à l'égard des reconcentrados des provinces occidentales de

Cuba ; qu'il a été ouvert au général Blauco un crédit de trois millions de pesetas pour aider les paysans en attendant la reprise du travail. L'Espagne acceptera toutefois le concours des États-Unis pour distribuer des secours aux indigents conformément aux arrangements actuellement en vigueur.

« L'Espagne propose que l'arrangement d'une paix honorable soit laissé au Parlement cubain , qui se réunira le 4 maiy et sans la coopération duquel elle ne saurait arriver à un résultat définitif ; mais il faut que les pouvoirs réservés au gouvernement central par la Constitution ne soient pas amoindris.

« L'Espagne ne fera aucune objection à la suspension des hostilités, si les insurgés le demandent au gouverneur général, qui en déterminera les conditions.

« L'Espagne offre tous ses regrets pour l'accident du Maine et propose un arbitrage. »

Cependant, en dépit des négociations engagées entre les deux pays, des préparatifs de guerre avaient lieu fiévreusement.

C'est ainsi que dans l'espace de quelques jours :

La Chambre américaine adopte un amendement tendant à l'acquisition de douze nouveaux torpilleurs et de douze contre-torpilleurs ;

Le général Lee, consul américain à la Havane, et les

consuls des Etats-Unis à Matanzas et à Sagua, font embarquer leurs nationaux ;

La junte des insurgés cubains à New- York ofi're d'enrôler 60,000 rebelles pour marcher sur la Havane si les Etats-Unis fournissent les armes et les munitions ;

Enfin, à Key-West, le port de la Floride le plus rapproché de Cuba, les mesures préliminaires de la mobilisation de la flotte sont prises avec le plus grand soin.

De son côté, le conseil des ministres espagnol décide la concentration aux lies du cap Vert de Fescadrille des torpilleurs. On lui adjoindra une escadre composée du

Charles-Quint, de V Alphonse -XII, de Y Infante-Thérèse, du Christophe-Colomb et du Destructor, qui accompagneront Tescadrille jusqu^à Cuba.

Il est arrêté également que lorsque VOquendo et la Viscaya, en route pour Porto-Rico, arriveront dans les eaux de cette colonie, on leur prescrira par signaux de continuer leur route jusqu'à la Havane. >»

Les commandants de garnisons et les capitaines généraux des divers districts militaires de la péninsule reçoivent Tordre de se tenir prêts à renforcer les postes maritimes au premier signal.

Les sapeurs du génie, en garnison à Logrono, sont mis en route pour les Baléares.

Les travaux à bord des navires qui ne sont pas encore en état se poursuivent rapidement, et le gouvernement envoie des instructions pour rappeler immédiatement des eaux étrangèr<fê les navires achetés récemment.

Des mesures analogues sont prises à l'égard du matériel de guerre acheté à l'étranger.

Le croiseur Charles-Quint quitte le Havre et rallie le port du Ferrol où l'on terminera l'installation de ses tourelles.

Enfin, le conseil, sans prendre toutefois de décision définitive, examine les propositions reçues par le gouvernement et qui ont pour objet d'armer en course les bateaux marchands.

A l'étranger, pourtant, on n'avait pas encore perdu tout espoir d'arriver à une solution amicale du conflit.

Le mot d'intervention amicale avait été déjà plusieurs fois proDoncé , mais aucun acte n'était venu encore corroborer les intentions conciliatrices de l'un ou l'autre gouvernement, lorsque le 3 avril, dans la soirée, le nonce du pape à Madrid et le ministre des affaires étrangères reçurent de Rome un télégramme annonçant que le pape avait ordonné au cardinal Rampolla d'informer l'ambassadeur d'Espagne auprès du Saint-Siège, M. Merry del Val, qu'il dé-

sirait offrir sa médiation ou son arbitrage entre l'Espagne et les États-Unis.

La reine régente approuva Tidée de ses ministres d'accepter la médiation papale, et une réponse portant acceptation et remerciements du gouvernement espagnol fut aussitôt transmise à Rome.

D'un autre côté, une démarche collective était faite à Washington, auprès du président Mac Kinley, par les ambassadeurs ou ministres de la Grande-Bretagne, la France, la Russie, l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie.

Les représentants des six puissances, après avoir été reçus officiellement par le président, remirent au ministre des affaires étrangères la note suivante :

(( Les représentants soussignés ont été dûment autorisés à adresser au nom de leurs gouvernements respectifs un pressant appel aux sentiments d'humanité et de modération du président et du peuple américains dans leur différend actuel avec l'Espagne.

« Ils espèrent vivement que de nouvelles négociations conduiront à un accord qui, tout en assurant le maintien de la paix, donnera toutes les garanties nécessaires pour le rétablissement de l'ordre à Cuba.

« Les puissances ne doutent pas un instant que le caractère absolument désintéressé et tout humanitaire de leurs représentations sera entièrement reconnu et apprécié par la nation américaine. »

Le président Mac Kinley répondit en ces termes :

« Le gouvernement des Etats-Unis reconnaît les sentiixients de bonne volonté qui ont inspiré la communication amicale des six puissances et qui sont traduits dans la note que présentent Vos Excellences.

« Il partage l'espoir qui y est exprimé que la solution de la situation actuelle à Cuba soit le maintien de la paix entre les Etats-Unis et l'Espagne, obtenu à l'aide des garanties nécessaires pour le rétablissement de l'ordre à Cuba * et la suppression de l'état chronique de troubles dans ce

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pays, qui cause tant de tort aux intérêts américains et menace la tranquillité de la nation américaine par la nature et les conséquences d'une lutte entretenue à nos portes et qui révolte, en outre, les sentiments d'humanité de notre nation.

(( Le gouvernement des États-Unis apprécie le caractère humanitaire et désintéressé de la communication qui est faite, aujourd'hui, au nom des puissances signataires, et, pour sa part, il est convaincu que ces puissances apprécieront également les eJBForts désintéressés et sincères des Etats-Unis pour remplir un devoir d'humanité en mettant un terme à une situation dont la prolongation indéfinie est devenue intolérable. »

Si l'intervention presque simultanée du pape d'une part, et des six grandes puissances européennes d'autre part, firent naître à Madrid l'espoir que l'on maintiendrait la paix, il n'en était pas de même à Washington.

L'entrée en scène du Souverain Pontife fut accueillie assez froidement dans ce milieu protestant ; et une note maladroite de la nonciature de Madrid, en blessant les susceptibilités américaines, cojitribua encore à faire écarter l'intervention du chef de la religion catholique. Cette note disait en substance qu'il était inexact que M. Mac Kinley eût repoussé l'intervention du pape en faveur de la paix ; une telle impolitesse eût été d'autant plus impolitique qv!elle eût témoigné dune barbare intolérance^ attendu que les protestants, si ennemis qu'ils soient du pape, ne peuvent pas repousser la voix d*un vénérable vieillard...., etc.

Qu'on s'imagine l'effet de cette déclaration dépourvue de diplomatie, tombant dans le milieu surchauffé des jingoïstes yankees I

Quoi qu'il. en soit, et après une démarche des représentants à Madrid de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie, de l'Angleterre et de l'Italie, le gouvernement espagnol se décidait à souscrire à une

li. CHAPITRE IV.

suspension d'hostilités qui, dans Topinion de toutes les puissances et du pape, ne saurait porter atteinte à Thonneur ni à la dignité de TEspagne et de sa vaillante armée et pourrait grandement contribuer à faciliter la paix.

Séance tenante, un télégramme était expédié à Cuba au maréchal Blanco, lui prescrivant de publier dans la Ga* zette de la Havane une proclamation annonçant une suspension des hostilités dont le gouverneur général lui-même fixerait les conditions et la durée, parce qu'on avait entière confiance en sa prudence et en son patriotisme.

Le général Woodford était en même temps avisé de la détermination du cabinet espagnol, qu'il transmit sans retard à son gouvernement.

En Espagne, la nouvelle de l'armistice fut, en général, accueillie avec satisfaction. Par ordre du ministre de l'intérieur, les préfets durent faire connaître à leurs administrés que Tarmistice demandé par le pape et conseillé par les grandes puissances laissait saufs l'honneur militaire et la dignité de l'Espagne, et ne portait aucune atteinte aux droits de celle-ci sur les Grandes-Antilles.

Les négociations diplomatiques devaient continuer sur les bases de la nouvelle situation créée par l'armistice. Elles comporteraient, affirmait-on du côté espagnol, rengagement, de la part des États-Unis, de rappeler ses escadres des eaux de Cuba et des Philippines et de retirer leur appui moral ou matériel aux insurgés.

Le général Correa, ministre de la guerre, ne semblait point partager entièrement l'optimisme de son collègue de l'intérieur :

« J'ai consenti, disait-il, à la cessation des hostilités, parce que se refuser à l'invitation des puissances aurait été séparer l'Espagne du monde entier ; d'un autre côté, en donnant ma démission, j'aurais placé mon successeur dans une pénible situation.

« Si, pendant Farmistice accordé aux insurgés, il y a d'importantes soumissions, et si les États-Unis retirent

f.^Ji'Ui*-.!

leurs navires des eaux de Cuba et des Philippines, les affaires iront bien et nous marcherons rapidement vers la paix.

« Dans le cas contraire, la guerre continuera à Cuba ; les puissances seront obligées de demander aux États-Unis une absolue neutralité et la dissolution du comité des flibustiers de New-York.

« Tout cela n'empêchera pas le gouvernement de continuer les préparatifs militaires, en mettant dans les meil^ leures conditions de défense la péninsule, les Canaries, les Baléares et Porto-Rico. »

Quel accueil allait-on faire maintenant, en Amérique, à la proclamation de l'armistice à Cuba?

Il fallait peut connaître les intentions et les aspirations des patriotes américains et des révolutionnaires cubains pour s'imaginer que l'armistice suffirait à les contenter.

L'agitation était trop profonde, les passions trop surexcitées pour que Ton pût espérer qu'une concession arrachée à l'Espagne dans de telles conditions fit tomber les armes des mains à ceux qui étaient résolus à lutter jusqu'au bout pour l'indépendance.

A la réception du télégramme du général Woodford, annonçant que TËspagne souscrivait à l'armistice, un conseil de cabinet réunit à la Maison-Blanche les titulaires du ministère américain. Il fut décidé que le message du président Mac Kinley, retardé depuis plusieurs jours pour laisser aux pourparlers le temps d'aboutir, serait enfin lu au Congrès. Pour qui connaissait Tétat d'esprit des représentants et du Sénat, c'était la guerre à brève échéance.

Sur ces entrefaites, le consul général des Etats-Unis à la Havane, le général Lee, débarquait à Key-West et se rendait directement à Washington, Il avait chargé, en partant, des intérêts américains dans l'Ile, M. GoUan, consul général d'Angleterre à Cuba.

Quant à M. Woodford, ambassadeur des États-Unis à Madrid, il faisait ses préparatifs de départ. Sa famille.

t de l'attaché aaval

i-méme s'attendait

asseports.

tous les consuls et

rets à remettre les

ent chargés, en cas

américains.

intant de l'Espagne

\s, en s'embarquant

ains de l'ambassa-

arde des Espagnols

iubaine. — Paix de M. Lee. —

nez. — Entente lationale. — - Ad njoinle. — AU iley. — M. Polo , Woodford pour reine régente. — rarehania, — Lo i^t. — OeTant la iége. — Mobiliaa-

rections similaires qui se sont produites à Cuba contre la domination de TEspagne.

« Chacune de ces insurrections a soumis les États-Unis à de grands efforts et à de grandes dépenses pour maintenir les lois de la neutralité, a causé d'énormes pertes au gouvernement américain, a produit des résultats regrettables et des troubles parmi nos compatriotes, et, par dés pratiques de guerre cruelles, barbares et contraires à la civilisation, a choqué la sensibilité et a offensé les sympathies démocratiques de notre peuple.

« Depuis le commencement de la révolution actuelle, les Etats-Unis ont vu un domaine fertile, ravagé par le fer et par le feu. Au cours de cette lutte, qui n'a pas son égale dans l'histoire de Cuba, et qui n'a pas son parallèle, par le nombre des combattants et l'acharnement dans la lutte, dans aucune révolution des temps modernes, où un peuple indépendant et luttant pour devenir libre s'est vu opposer les forces de TEtat souverain, nous avons vu un pays, au début prospère, réduit à un état lamentable et son peuple périssant, par dizaines de mille, de faim et de misère.

Nous nous sommes trouvés dans l'obligation, afin d'observer une stricte neutralité, de faire la police de nos mers et de surveiller nos propres ports, dans le but de prévenir tout acte illégal pour venir en aide aux Cubains. Notre commerce a souffert; les capitaux de nos concitoyens ont été en grande partie perdus. La longanimité et la patience de notre peuple ont été mises à une dure épreuve, qui a créé une agitation périlleuse parmi nos propres compatriotes.

« Cette agitation a inévitablement trouvé, de temps en temps, une expression dans la législature nationale, de telle sorte que des problèmes qui nous sont extérieurs attirent l'attention et barrent le chemin au progrès des problèmes domestiques qui incombent à une communauté dont la maxime fondamentale a été d'éviter tous les

embarras étrangers. Tout cela a soulevé la plus grande anxiété dans les conseils du gouvernement. »

Le président rappelle les efforts inutiles de ses prédécesseurs pour assurer la paix à Cuba, le gouvernement espagnol refusant de prendre en considération toute forme de médiation ou tout projet de solution ne comportant pas la soumission immédiate des insurgés; puis il continue ainsi :

« Les efforts de l'Espagne pour réprimer Tinsurrection se sont augmentés par Tadjonction aux horreurs de la guerre de circonstances nouvelles et inhumaines, heureusement sans précédent dans Thistoire moderne des peuples chrétiens et civilisés.

« Les paysans, y compris tous ceux qui vivent dans Tintérieur agricole, ont été chassés dans les villes de garnison ou isolés dans des endroits occupés par les troupes. Les moyens des approvisionnements leur ont été interdits. Les champs restaient dévastés^ les habitations détruites ou incendiées.

a En résumé, tout ce qui pouvait désoler le pays et le rendre impossible à toute habitation humaine a été ordonné et exécuté par Tun ou par l'autre des partis en lutte.

(( Lorsque l'administration actuelle a pris le pouvoir, la population agricole de Cuba, dont le nombre était estimé à 300,000 individus, avait été enfermée comme|un troupeau dans les villes ou leur voisinage immédiat; elle n'avait pas de moyens d'existence, pas de toits pour s'abriter, abandonnée avec des haillons et exposée aux conditions les plus insalubres.

(( A mesure que la rareté des vivres augmentait par la dévastation des territoires de production (dépeuplés, la famine et la misère augmentaient ; la statistique des décès augmentait de mois en mois dans une proportion alarmante, et, au mois de mars 1897, d'après les données puisées à des sources officielles espagnoles, la mortalité

parmi les reconcentradoSj soit par les privations, soit par les maladies, dépassait 80 p. 100 de leur nombre total. »

M. Mac Kinley fait ensuite allusion à son précédent message et à ses tentatives en rapport avec la situation cubaine, avec les mesures de secours des États-Unis. Il ^ parle de la reconnaissance par le gouvernement espagnol de la nécessité de modifier la situation des reconcenlrados, et des efiorts faits par le président pour améliorer cette situation, puis il poursuit :

« La continuation de la lutte veut dire extermination de Tun^ou de l'autre des partis. Ayant conscience de cela, il me semble qu'il est de mon devoir, dans l'esprit d'une sincère amitié, non moins envers l'Espagne qu'envers les Cubains, de chercher à amener la fin immédiate de cette guerre. »

Le président énumère les efforts diplomatiques récemment faits par les Etats-Unis, et dit :

c( La véritable question, en ce qui concerne la reconnaissance du droit de belligérance, est de savoir si la communauté qui le réclame est, oui ou non, indépendante sans l'ombre d'un doute.

(( Au point de vue de l'opportunité, je ne crois pas qu'il soit sage ni prudent pour le gouvernement américain de reconnaître actuellement l'indépendance de la soi-disant république de Cuba.

(( Cette reconnaissance n'est pas nécessaire pour permettre aux États-Unis d'intervenir dans le but de pacifier nie. Lier le pays maintenant par la reconnaissance d'un gouvernement quelconque à Cuba pourrait nous entraîner dans des conditions embarrassantes d'obligations internationales envers l'organisation ainsi reconnue. Si nous intervenions, notre attitude serait soumise à l'approbation ou à la désapprobation de ce gouvernement et exigerait de nous que nous nous soumissions à sa direction et que nous assumions envers lui les simples relations d'un allié amical.

(( Lorsque, plus tard, nous verrons s'il existe dans Tlle de Cuba un gouvernement capable d'assumer, les devoirs et de remplir les fonctions d'une nation indépendante et, en fait, possédant la véritable forme et les attributions d'une nationalité, ce gouvernement peut être promptement reconnu, et les relations et les intérêts des États- Unis réglés avec cette nation.

« Reste l'alternative d'une intervention pour mettre fin à la guerre, soit en agissant comme Etat neutre et impartial et en imposant un compromis rationnel entre les deux partis, soit en agissant comme l'allié actif d'un parti ou de l'autre.

(( En ce qui concerne le premier terme de l'alternative, on ne doit pas oublier que, pendant les derniers mois, les relations des Etats-Unis ont été virtuellement celles d'une intervention amicale faite dans des formes dont aucune n'était définitive, mais que toutes tendaient à exercer une influence puissante pour obtenir un résultat final pacifique, juste et bonorable pour tous les intéressés dans la question.

« L'esprit qui a guidé tous nos actes jusqu'à présent a été un désir profond et désintéressé pour la paix et la prospérité à Cuba, sans arrière-pensée de divergence entre les États-Unis et l'Espagne et sans que cette paix et cette prospérité soient rougies par le sang de citoyens américains.

« L'intervention parla force des États-Unis, comme État neutre, pour mettre fin à la guerre, est justifiable par des raisons rationnelles d'après les grandes lois de l'humanité et d'après les nombreux précédents historiques, montrant des États voisins s'interposant pour arrêter le sacrifice inutile d'un grand nombre d'existences en intervenant dans des conflits hors de leurs frontières. Cela exige toutefois d'employer la force sur les deux partis en lutte, autant pour les forcer à un armistice que pour amener une solution éventuelle.

a La justification pour une intervention de ce genre peut être résumée rapidement comme suit :

« .1® La cause de Thumanité pour mettre fin aux barbaries, à l'efiusion du sang, à la famine et à Thorrible misère qui existe maintenant à Cuba, et que les partis en lutte sont incapables d'adoucir ou d'amoindrir, ou qu^ils ne veulent ni adoucir ni amoindrir.

« Ce n'est pas répondre que de dire :

« Cela se passe dans un autre pays appartenante une « autre nation : cela ne nous regarde donc pas. »

« C'est notre devoir particulier, car cela se passe juste à nos portes ;

cr 2^ Nous devons à nos concitoyens, qui habitent Cuba, cette protection et ces indemnités pour les existences enlevées ou les biens perdus, qu'aucun gouvernement à Cuba ne peut ou ne veut accorder, et dans ce but, nous devons mettre fin à une situation qui les prive d'une protection légale ;

« 3® Les droits d'intervention peuvent être justifiés par le préjudice très sérieux causé au commerce et aux affaires par de folles destructions, par la dévastation ouvertement conduite de l'île ;

« i^ La situation actuelle des affaires à Cuba est une menace constante à la paix de notre pays et nous entraîne à d'énormes dépenses. Ce conflit qui dure depuis des années dans une île aussi rapprochée, avec laquelle le peuple ' américain commerce et a tant de relations d'affaires, alors que l'existence et la liberté de nos concitoyens sont dans un danger perpétuel, leurs biens détruits, eux-mêmes ruinés, où nos navires de commerce peuvent être saisis et sont saisis jusqu'à nos portes par les navires de guerre d'une nation étrangère ; les expéditions de* flibustiers que nous sommes dans l'impuissance absolue de prévenir ; la question irritante et les embarras qui surviennent ici, toutes ces raisons, et d'autres que je n'ai pas besoin de mentionner et qui ont pour résultat de rendre nos rela-

.;\mi' ^^T" "^ — Y v-- - , ,. - - „^

tioDS difficiles, sont une menace constante pour la paix de notre pays, et nous forcent à nous maintenir sur un pied qui ressemble au pied de guerre vis-à-vis une nation avec laquelle nous sommes en paix.

w Les éléments de danger et de désordre que je viens de signaler ont été mis en relief avec beaucoup de force par le tragique événement qui a profondément ému le peuple américain.

(( J'ai déjà transmis au Congrès le rapport de la cour navale d'enquête sur la destruction du Maine dans le port de la Havane. La destruction de ce noble navire remplit le cœur de la nation d'une inexprimable horreur. 258 braves marins ou soldats et 2 officiers de notre marine, confiants dans la sécurité imaginaire d'un port ami, ont été précipités dans la mort. Leurs familles sont dans la douleur et le besoin. La nation est dans la tristesse.

(( La cour d'enquête, il est inutile de le dire, méritait la confiance absolue du gouvernement. Elle a été unanime dans sa conclusion que la destruction du Maine avait été causée par une mine sous-marine. Elle n*a pas défini la responsabilité qui reste à fixer. En tous cas, la destruction du Maine^ par une cause extérieure quelconque, est une preuve évidente et de nature à produire une grande impression que l'état de choses à Cuba est intolérable.

« La situation a ainsi montré que le gouvernement espagnol ne peut pas assurer la sécurité d'un navire de la marine américaine dans le port de la Havane, alors que ce navire avait une mission de paix et avait le droit d'être là. »

Se référant de nouveau, au sujet du Maine, à la correspondance diplomatique récemment échangée, le message dit:

« Une dépêche de notre ministre à Madrid, en date du 26 mars, contenait la déclaration que le ministre des affaires étrangères espagnol lui avait donné l'assurance positive que l'Espagne fera tout ce que le sentiment de

rhonneur et de la justice exigeait dans la question du Maine. Une autre dépêche contenait aussi Texpression que TEspagne était prête à soumettre à un arbitrage toutes les divergences que cette question pouvait soulever. Cette proposition a été ultérieurement expliquée par le ministre espagnol à Washington, en date du 10 avril, ainsi qu'il suit :

(( Quant à la question de fait qui résulte de la diversité (( de vues dans les rapports américain et espagnol, l'Es- (( pagne propose que le fait soit vérifié par une enquête « impartiale d'experts dont l'Espagne accepte par avance (( la décision. ))

(( Il n'a pas été fait réponse à cette proposition.

« Un long essai a prouvé que le but pour lequel l'Espagne a fait la guerre ne pouvait pas être atteint. Le feu de l'insurrection se ravivait ou s'éteignait, suivant les diverses saisons, mais il n'a pas été et il ne peut pas être éteint par les méthodes actuelles.

(( Le seul espoir d'apaisement et de calme dans cette situation, qui ne peut pas être supportée plus longtemps, est d'imposer la pacification au nom de l'humanité et de la civilisation, au nom des intérêts américains mis en danger, intérêts qui nous donnent le droit et qui nous font un devoir de parler et d'agir. La guerre à Cuba doit cesser.

« En vue de ces faits et de ces considérations Je demande au Congrès d'autoriser le président et de lui donner le pouvoir de prendre des mesures pour assurer la cessation finale et complète des hostilités entre le gouvernement espagnol et le peuple de Cuba et d'assurer^ dans l'ile^ rétablissement d'un gouvernement stable et capable de maintenir r ordre et d'observer ses obligations internationales en assurant la paixy la protection et la sécurité de ses citoyens aussi bien que des nôtres, et d'employer les forces militaires et navales des États-Unis^ dans la mesure oxi cela sera nécessaire, pour obtenir ces buts. Et dans l'intérêt de l'humanité, pour aider et préserver l'existence de la popula-

tion affamée, je recommande que la distribtrtîon de secours et de provisions soit continuée el qu'un crédit soit ouvert sur le trésor public pour venir en supplément à la charité de nos concitoyens. La situsEtion est maintenant aux mains du Congrès. C'est une responsabilité solennelle. J*ai épuisé tous les efforts pour sortir de l'intolérable situation qui est à nos portes. Prêt à exécuter toute obligation qui m'est imposée par la Constitution et par la loi, j'attends votre décision. »

Un rapport du consul général des États-Unis à la Havane, M. Lee, était annexé au message présidentiel. Il faisait un long exposé des horreurs et des désastres de la guerre et des scènes de misère parmi les reconcentrados^ scènes dont le général Lee disait tenir le récit de témoins oculaires.

Le message de M. Mac Kioley produisit parmi les amis de la paix une stupéfaction profonde. Malgré tous les artifices de langage, un fait se dégageait nettement et irrémissiblement de la prose présidentielle : le chef du gouvernement américain demandait au Congrès l'autorisation de faire la guerre à TEspagne ; et vu la surexcitation des représentants aussi bien que des sénateurs, la réponse n'était pas douteuse.

La Chambre écouta en silence la lecture du message ; mais lorsque furent prononcés les mots « la guerre à Cuba doit cesser », les applaudissements éclatèrent et se reproduisirent jusqu'à la clôture.

Au Sénat, la communic^ation du document fut écoutée silencieusement ; celui-ci fut renvoyé à la commission des affaires étrangères ; toutefois , la discussion s'engagea immédiatement dans la Chambre haute.

Un sénateur de la Caroline du Nord, M. Butler, proposa une résolution tendant à considérer l'explosion du Maine comme un acte de guerre contre les Etats-Unis, de reconnaître la République cubaine afin de venger un crime ignoble et sans précédent et de mettre fin à une guerre

atroce. La résolution demandait, en outre, le rappel des troupes espagnoles.

Toutefois, aucune décision ne fut prise immédiatement.

Sur ces entrefaites, M. Polo de Barnabe présentait au département d'Etat une note annonçant officiellement la concession de l'armistice, rappelant les institutions libérales octroyées à Cuba et renouvelant la proposition de l'Espagne de soumettre la question du Maine à des experts désignés par les puissances maritimes.

D'autre part, on apprenait à New- York que le maréchal Blanco avait publié un décret proclamant l'armistice accordé aux insurgés. Mais pour contrebalancer l'effet de cette mesure pacifique, les journaux américains reproduisaient en même temps une lettre de Maximo Gomez, le général en chef des insurgés, à M. Barker, consul des Etats-Unis à Cuba, dans laquelle le chef cubain disait que l'armistice avait déjà été offert un an auparavant et refusé.

« Je suis désireux, ajoutait-il, que les hostilités cessent, non pas simplement pour la saison des pluies, où nou$ avons l'avantage, mais d'une manière définitive. Si t Espagne consent à évacuer Cuba, j'accepterai un armistice jusqu'au 1^*" octobre. J'écris dans le même sens à la junte cubaine de New- York avec laquelle les Espagnols peuvent traiter directement s'ils le désirent. »

Comme on le voit, malgré l'armistice, les insurgés et les Espagnols n'étaient pas près de s'entendre.

Le trait caractéristique de la situation, à la date du 12 avril, est donc le fait que l'Espagne et les États-Unis n'ont pris aucun engagement réciproque, ni pour le règlement des questions pendantes entre les deux pays, ni pour la solution de la question cubaine, non plus qu'au sujet de l'armistice ou de la suspension des hostilités.

Ce dernier point, entièrement réglé par l'intervention du pape et des puissances en dehors des Etats-Unis, ne lie

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le gouvernement de Washington, en aucune façon, à tel point qu'il s'est borné, par Tinterniécliaire de son représentant à Madrid, à recevoir communication delà décision prise à la requête des puissances.

L'Espagne décrète donc cette suspension à ses risques et périls pour faciliter l'action du gouvernement autonomiste cubain auprès des insurgés, afin de concerter la paix et d'obtenir leur adhésion au nouvel état de choses, et, quelles que soient les concessions nécessaires dans ce sens, elles seront accordées par le gouvernement espagnol.

En attendant, les Etats-Unis regarderont faire, en conservant toute liberté d'action pour faire usage des pouvoirs très larges que le président recevra des Chambres pour défendre les intérêts américains dans les Antilles et réaliser la pacification et le règlement définitif de la question cubaine selon les circonstances et la marche des événements.

Tous les bruits contraires sur les prétendus engagements des Etats-Unis sont inexacts, et le gouvernement espagnol sait parfaitement que ceux-ci entendent n'être pas liés par des arrangements auxquels ils n'ont point pris part, vu que, ni les puissances européennes, ni l'Espagne, n'ont rien exigé ou obtenu du président, sauf rajournement à quelques jours de son message.

Lorsque l'on connut à Madrid les lignes principales du message de M. Mac Kinley, le conseil des ministres se réunit extraordinairement, et, après une longue discussion, fit publier le communiqué suivant :

« Le conseil estime que ce qu'il connaît du message présidentiel suffit pour affirmer, en face des doctrines du message, celle que la souveraineté et les droits de la nation espagnole sont incompatibles avec les ingérences étrangères dans les résolutions concernant ses affaires intérieures.

« Le gouvernement estime qu'en dehors de la solennelle

affirmation des droits de la nation, il n'a à faire aucune autre déclaration tant que les décisions du Congrès américain et les initiatives du président ne résoudront pas en des faits concrets les doctrines exposées dans le document en question.

« L'inébranlable conscience de son droit, joint à la résolution de le maintenir intact, inspireront au gouvernement et à la nation le calme nécessaire dans ces moments difficiles pour diriger avec sûreté et défendre avec énergie les intérêts et le patrimoine de la race espagnole.

« Après cette délibération, les ministres de la guerre et de la marine ont rendu compte des différentes résolutions prises pour mettre en état de complète organisation les forces de terre et de mer, et le ministre des finances a présenté un décret ouvrant officiellement la souscription pour la défense nationale. »

La note du gouvernement espagnol produisit en Espagne comme à l'étranger une sensation considérable , d'autant plus grande que les nouvelles arrivées presque simultanément d'Amérique étaient plus belliqueuses.

C'est ainsi qu'un ordre du jour présenté à la commission des affaires étrangères du Sénat, au cours de la discussion du message de M. Mac Kinley, s'exprimait ainsi :

c( Attendu que le peuple cubain est de droit, et doit être de fait, libre et indépendant ; attendu que la guerre que l'Espagne fait à Cuba est si nuisible aux intérêts commerciaux et fonciers des États-Unis, qu'elle est d'une nature si cruelle, si barbare, si inhumaine, qu'elle impose aux Etats-Unis le devoir d'exiger que l'Espagne retire immédiatement de Cuba et des eaux cubaines ses forces de terre et de mer, ce que, par ces présentes, le gouvernement des Etats-Unis exige d'elle, — le président doit avoir, par les présentes, l'autorisation, le pouvoir et l'ordre d'employer, si c'est nécessaire, toutes les forces de terre et de mer des Etats-Unis pour atteindre ce but. »

Un sénateur du Kentucky, M. Lindsay, proposait, de

LA RUPTCJKE.

son côté, un ordre du jour déclarant que les Etats-Unis doivent conclure un arrangement avec les autorités révolutionnaires de Cuba, reconnues par le chef Gomez; qu'ils doivent agir de concert avec les troupes de Gomez à Cuba ; que toutes les propositions des autorités révolutionnaires cubaines peuvent être favorablement accueillies, etc.

Un ordre du jour de M. Wilson, sénateur de Washington, invite M. Mac Kinley à prendre les mesures nécessaires pour faire cesser les hostilités et établir un gouvernement républicain à Cuba, en employant la force armée s'il le faut.

Un autre, enfin, de M. Allen, sénateur du Nebraska, déclare que les Etats-Unis sont en guerre avec l'Espagne, reconnaissent l'indépendance de Cuba et invitent le président à agir.

Le cadre de notre travail ne nous permet pas d'entrer dans les détails, d'ailleurs fort intéressants, du conflit qui surgit un instant entre le Sénat et la Chambre des représentants américains au sujet de Cuba.

On sait que, d'après la Constitution des Etats-Unis, pour qu une résolution des Chambres devienne impérative pour le président, il faut que le même texte soit voté par le Sénat et par la Chambre des représentants. Après de violents débats, et lorsque le texte eut fait plusieurs fois la navette entre la Chambre basse et la Chambre haute, le Congrès, le 21 avril 1898, votait à 42 voix contre 35 au Sénat et à 310 voix contre 6 à la Chambre des représentants la résolution conjointe suivante, qui, de par la Constitution, constituait dès lors un mandat impératif pour le président Mac Kinley :

« Attendu que l'état de choses détestable qui existe depuis plus de trois ans dans l'Ile de Cuba, si proche de nos côtes, révolte la conscience du peuple des Etats-Unis et n'est qu'une honte pour la civilisation chrétienne ;

« Attendu que cet état de choses, qui a abouti à la destruction d'un navire de guerre des États-Unis et à la mort

de 266 de ses officiers ou de ses marins, alors que ce navire était en visite amicale dans le port de la Havane, ne peut pas être supporté plus longtemps, ainsi que l'a montré le président des États-Unis dans son message du 11 avril 1898, message qui appelle une action du Congrès;

(( Il a été décrété :

ix ^^ Que la population de TUe de Cuba est et doit être de plein droit libre et indépendante ;

a 2® Que c'est le devoir des États-Unis de demander et que le gouvernement des États-Unis demande par la présente résolution que le gouvernement de TEspagne abandonne immédiatement son autorité et son gouvernement dans rUe de Cuba et retire ses forces de terre et de mer de Cuba et des eaux de Cuba ;

« 3® Que le président des États-Unis reçoive, et il reçoit par cette déclaration, l'ordre et les pouvoirs d'employer toutes les forces de terre et de mer des États-Unis et d'appeler au service des États-Unis la milice des divers États, dans la proportion où il sera nécessaire pour donner plein effet à la présente résolution ;

« 4® Les États-Unis répudient, par la présente, toute intention d'exercer une souveraineté; une juridiction ou un contrôle quelconque sur ladite lie, excepté pour en amener la pacification, et affirment la détermination des Etats-Unis de laisser le gouvernement et le contrôle de l'Ile à son peuple quand cette pacification sera accomplie. »

La notification à l'Espagne de la résolution du Congrès américain, revêtue de la signature de M. Mac Kinley et de l'ultimatum du gouvernement de Washington, fut télégraphiée au général Woodford à Madrid, le 21 avril. En même temps, suivant les usages diplomatiques, cette notification était communiquée à M. Polo de Barnabe, ministre d'Espagne à Washington. Celui-ci demanda im-^ médiatement ses passeports à M. Sherman, secrétaire d'État, dans les termes suivants :

« La résolution adoptée par le Congrès des États-Unis et approuvée aujourd'hui par le président est de telle nature que la continuation de ma présence à Washington devient impossible, et je suis obligé de vous demander de me délivrer mes passeports.

(i La protection des intérêts espagnols restera confiée à l'ambassadeur dé France et au ministre d'Autriche, dans cette circonstance bien pénible pour moi. »

Les passeports de M. Polo de Barnabe lui furent remis le jour même, accompagnés d'une lettre de M. Sherman exprimant son plus vif regret que M. Barnabe se crût obligé de partir.

M. Cambon, ambassadeur de France, et M. Hengelmtiller von Hengervar, ministre d'Autriche, prirent conjointement sous leur protection les intérêts des sujets espagnols résidant aux Etats-Unis.

Le lendemain, M. Polo de Barnabe et les secrétaires de la légation avaient quitté Washington.

Par suite de l'heure avancée de la nuit, le général Woodford, ambassadeur des Etats-Unis à Madrid, n'avait pu remettre le 21 avril au cabinet espagnol l'ultimatum dont le télégraphe lui avait transmis le texte.

Le 22, à la première heure, il se préparait à exécuter l'ordre de son gouvernement, quand, à 7 heures du matin, il reçut du ministre des affaires étrangères d^Espagne, M. Gullon, la note suivante :

i( Remplissant un devoir pénible, j'ai l'honneur de communiquer à Votre Excellence que le président de la République ayant sanctionné une résolution des deux Chambres des États-Unis qui, en contestant la légitime souveraineté de TEspagne et en formulant une menace d'intervention armée immédiate à Cuba, équivaut à une évidente déclaration de guerre, le gouvernement de Sa Majesté a ordonné à son ministre à Washington de se retirer sans perte de temps du territoire Nord américain avec tout le personnel de la légation.

« Les relations diplomatiques qui ont si longtemps existé entre les deux pays sont, par ce fait, interrompues et toute communication officielle cesse entre leurs représentants respectifs. Je m'empresse de le porter à la connaissance de Votre Excellence afin qu'elle adopte de son côté les dispositions qu'elle croira convenables. Je prie en même temps Votre Excellence de bien vouloir accuser réception de la présente note et je profite de cette occasion pour lui réitérer l'assurance de ma considération la plus distinguée. »

Une heure plus tard, le général Woodford en remettant au chargé d'affaires d'Angleterre la légation et la garde des intérêts américains lui exprimait, au nom de son pays et de son gouvernement, sa reconnaissance pour les bons offices de l'Angleterre; puis l'écusson américain enlevé de l'hôtel de la légation et le pavillon amené, M. Woodford et les attachés d'ambassade se rendaient à la gare dans une voilure escortée par la gendarmerie à cheval et prenaient le train pour la France.

La veille, la reine régente avait présidé en personne l'ouverture des Cortès et prononcé un discours généralement applaudi, dans lequel elle exprimait l'espoir que :

c( Si l'avenir se présente sous de sombres couleurs, si les difficultés nous entourent, elles ne seront pas audessus de nos forces et de l'énergie du pays, qui finira par triompher. Avec une armée de terre et de mer dont les glorieuses traditions rendent encore le courage plus hardi; avec la nation unie en masse devant l'agression étrangère; avec la foi en Dieu qui a toujours guidé nos ancêtres dans les grandes crises de l'histoire, nous traverserons aussi, avec non moins d*honneur qu'autrefois, la crise nouvelle qu'on cherche à soulever contre nous par des provocations sans raison et sans justice. »

La reine régente terminait en demandant au souverain pontife de l'aider maintenant de ses prières.

Comme nous l'avons vu plus haut, le général Wood-

ford n'avait point eu la possibilité de remettre son ultimatum au gouvernement espagnol ; de telle sorte que la rupture définitive sembla, à première vue, être le fait de l'Espagne.

C'est ce que ne manqua point de faire remarquer le président Mac Kinley lorsque le 26 avril il demanda au Congrès de déclarer formellement que Fétat de guerre existe afin de déterminer exactement la situation au point de vue international :

« Je recommande particulièrement à votre attention, dit-il, la note adressée le 21 avril au ministre des États- Unis à Madrid par le ministre des affaires étrangères espagnol.

(( Dans cette note, le ministre espagnol notifie la rupture des relations. On y verra que le gouvernement espagnol ayant connaissance de la résolution conjointe du Congrès des États-Unis et des mesures que le président a l'autorisation et Tordre de prendre, répond en traitant les demandes raisonnables du gouvernement américain comme des actes hostiles suivis de la rupture complète et immédiate par sa propre action, qui, selon le droit des gens, est toujours accompagnée de l'existence de l'état de guerre entre puissances souveraines.

(( L'Espagne ayant ainsi fait connaître son attitude, les demandes des États-Unis étant repoussées avec rupture complète des relations, du fait de l'Espagne, je me suis trouvé forcé de déclarer le blocus de certains ports du littoral septentrional de Cuba, conformément aux pouvoirs que m'ont conférés les résolutions du Congrès. »

Après avoir fait allusion à d'autres mesures, telles que le rappel des volontaires, le président recommande l'adoption de la résolution conjointe déclarant que l'état de guerre existe entre les États-Unis et l'Espagne.

Il demande l'urgence pour que la position internationale des États-Unis, comme puissance belligérante, soit

établie, pour que leurs droits et leurs devoirs, dans la direction de la guerre, soient assurés.

Le Sénat et la Chambre des représentants adoptèrent immédiatement la résolution conjointe suivante :

« Il est résolu :

« Que la guerre soity comme elle Fest par la présente^ déclarée exister et avoir existé à partir du 21 avril inclusivement entre les États-Unis d'Amérique et le royaume (f Espagne. »

Cette résolution et sa ratification urgente par le président offraient un très vif intérêt, car, dès le 22 avril, plusieurs navires marchands espagnols avaient été saisis par la marine de guerre américaine, et leurs armateurs protestaient par voie diplomatique.

Ces navires, d'après le New-York Herald, étaient au nombre de huit : Buenaventura, Pedro, Maiilde, Miguel- Jover, Catalina, Sattimina, Sofia et Canelita, représen- , tant une valeur de plus d'un million et demi de dollars.

Quant à la proclamation du président, relative au blocus de Cuba, elle était formulée de la manière suivante :

(( Je déclare et proclame par la présente que les États- Unis ont établi et qu'ils maintiendront le blocus du littoral entre Cardenas, Bahia-flonda et le port de Cienfuegos, sur le littoral méridional de Cuba.

c( Ce blocus aura lieu conformément aux lois des Etats- Unis et au droit des gens applicables dans des circonstances semblables.

(( Des forces suffisantes iront stationner pour empêcher l'entrée et la sortie des vaisseaux des ports ci-dessus mentionnés.

« Tout vaisseau neutre s'approchant de ces ports ou tentant de les quitter sans avoir eu connaissance de l'établissement de ce blocus sera dûment avisé par le commandant des forces du blocus, qui enregistrera le fait sur le livre du bord avec la date et le lieu de l'enregistrement de cet avertissement.

« Si les vaisseaux, ainsi prévenus, tentent encore une fois d'entrer dans le port ainsi bloqué, ils seront capturés et expédiés au port le plus voisin et le mieux approprié pour la procédure de prise qui peut être jugée nécessaire contre eux et contre leur cargaison.

« Les vaisseaux neutres, qui se trouvent dans les ports ci-dessus mentionnés au moment de l'établissement du blocus, auront trente jours pour en sortir. »

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