La guerre italienne en 1860
Le royaume de Sardaigne, avec l’ile du même nom^ agrandi de presque toute la Lombardie, comprenant 1732 milles carrés de territoire avec %7, 000, 000 habitants.
Les Etats de Vllalie centrale, Parme, Modène, la Romagne et la Toscane, llont les trois premiers sont habituellement réunis sous l’appellation d’Emilie, ou de provinces Emiliennes, d’aprèslenom de la route militaire (voie Emilienne) construite de Plaisance à Rimini par Bologne par le consul Marius Æmilius, comprenant ensemble 801 milles carrés de territoire avec 3,927,000 habitants.
Les Etats de l'Eglise, sans la Romagne, avec 573 milles carrés et 2,1 10,08G habitants.
Le royaume des Veux-Siciles, avec 2033 milles carrés et 9,1 1 7,000 habitants.
Enfin nie de Corse, sous la domination française, avec 159 milles carrés et 240,000 habitants.
Quant à Plie de Malte , au Tessin, au Tyrol italien, territoires qui sont également attribués au royaume d’Italie par ceux qui
révent son plus grand développement, nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Les pays de VItalie centrale étaient tombés entre les mains du gouvernement piémontais pendant la guerre de 1859, la Toscane, Parme et Modéne après avoir expulsé leurs souverains, la Romagne après avoir secoué la domination du pape.
La paix de Villafranca ne régla pas leur position future; elle admit que la Romagne, sous une forme ou .«ous une autre, rentrerait sous l’autorité du saint-père, comme Modène et la Toscane sous celle de leurs souverains, et cela sans qu'il fût nécessaire d'employer la force des armes de la part des deux nouvelles puissances protectrices de l’Italie, et quant à Parme, elle laissa ce duché comme une espèce de réserve, avec laquelle on pourrait, le cas échéant, satisfaire le Piémont ou calculer une autre combinaison quelconque.
On avait espéré ou bien que la paix délinitive, à laquelle on avait travaillé à Zurich depuis le 8 août 1859, pourrait pousser assez loin le règlement de toutes les questions pour qu’un congrès européen ultérieur n'eùt plus qu’à apposer son sceau à ces résultats acquis, ou bien que tout au moins ce congrès des grandes puissances européennes, dont on attendait la réum'on, les résoudrait lui-méme complètement.
11 eût pu se faire en effet que les choses se fussent passées ainsi, si les peuples de l'Italie n'avaient pas été pénétrés d’une grande et vivifiante pensée, celle d'une nationalité qui devait s'incarner, pour ainsi dire, dans un royaume italien unique ; si les peuples de ritalic centrale n’avaient pas déployé de leur libre mouvement une sage et active énergie pour la réalisation de cette pensée en ce qui les concernait ; et si parmi les grandes puissances de l'Europe il ne s’en était pas rencontré une au moins, l’Angleterre, pour appuyer de la manière la plus vigoureuse, par les voies diplomatiques, les efforts des Italiens dans ce sens.
Le Piémont dut par suite des dispositions de la paix de Villafranca renoncer à son action matérielle, extérieure, sur les pays de l'Italie centrale, action qui jusque-là s'était exercée sous la forme de ces commissariats par lesquels, durant la guerre, avaient été gouvernés les pays dont il s’agit. Les commissaires piémontais furent en effet rappelés parle ministère Ratazzi aussitôt que celui-
ci eut pris la place du ministère Cavour. Mais le Piémont n’en resta pas moins moralement en relation avec l’Ilalie du centre, et les administrations bien organisées des provinces Emiliennes et de la Toscane, après le départ des commissaires piémonlais, poursuivirent, d’accord avec le Piémont, un but commun par des voies communes, avec autant de calme que de ténacité.
Ce but était l’annexion de Pltalie du centre au Piémont, type et noyau idéal du grand royaume italien unique. A la vérité, les opinions étaient fort loin d’étre absolument identiques en Italie sur ce point. Ce qui préoccupait le plus les hommes d’Etat du Piémont, leurs alliés et leurs partisans, c’était évidemment l’agrandissement du Piémont; cet agrandissement pouvait sans doute, suivant les circonstances, marcher de progrès en progrès, jusqu’à ce point que le Piémont, à la fin, embrassât toute l'Italie, et que le siège primitif de ce royaume italien ne jou.àt plus que le rôle d’une province de ce tout une fois assemblé ; mais cela n’était pas pour eux une nécessité, et une course trop rapide vers ce but leur paraissait même provoquer de nombreux dangers. Ce parti piémontais, nommé aussi le parti diplomatique, en raison de ses prudents calculs à l’égard des vues politiques des grandes puissances et de la situation générale de l'Europe, ainsi qu’en raison des moyens auxquels il avait recours de préférence, se serait en partie sans aucun doute très-bien contenté, pour le moment, de la simple annexion au Piémont d’une partie de l'Ilalie centrale ; mais il n’avait certes rien à opposer à ce que le territoire annexé se trouvât en fait le plus vaste possible.
Le parti mazzinien ou révolutionnaire ne prétendait nullement, au contraire, se contenter d’un agrandissement du Piémont ; la piémontisntion de quelques provinces italiennes prises isolément ne lui suffisait point; il était d’opinion que rien n’était fait encore tant que tous les pays italiens n’étaient pas étreints ensemble par le lien politique d’un État nouveau, de l'Ilalie une, et pour atteindre ce but, il voulait chercher son appui dans l’action de la force populaire elle-même et non dans les moyens diplomatiques, ni surtout dans le secours de l’étranger, si ce secours était de nature à créer certaines exigences qui pussent, même d’une manière seulement momentanée, se mettre en travers de la constitution d’une Italie une.
Quoi que les mazziniens puissent penser sur la forme politique future de cette Italie, que par exemple ils préfèrent la république A la monarchie, le système de la fédération à celui d'un État centralisé, qu'ils soient, si l’on veut, à cet égard en contradiction absolue avec le parti diplomatique, il n’en est pas moins vrai que la paix de Villafranca devait réunir nécessairement, et réunit sur divers points principaux Piémontais et mazziniens, gens du parti de l’action et hommes du parti diplomatique. Une fédération des Etats italiens dan;? laquelle trouvaient place les souverains restaurés dans leurs duchés, et l’Autriche elle-même, et dont la présidence était dévolue au pape, n’était pas faite pour plaire aux uns plus qu’aux autres; si les uns, en face des circonstances, durent prendre leur parti de se contenter d'une annexion rapide et sans condition de l'Italie centrale au Piémont, les autres se virent conduits à marcher au même but, comme offrant tout ce qu’il était possible d’espérer et d'obtenir dans le moment donné.
Le peuple italien, représenté dans sa souveraineté par une jeunesse croyante, avide d’action, que trop de .savoir n’avait pas gAtée pas plus qu’elle n’était énervée et corrompue par la soif des emplois et la faim des traiteraenLs — ce peuple était mazzinien : il voulait en effet une Italie par et pour les Italiens, et il voulait l'Italie une. Il se rencontra avec les diplomates pour réunir cette Italie de ses désirs, — bien incomplète encore il est vrai, — sous le sceptre de Victor-Emmanuel. Il accepta Victor-Emmanuel comme roi, non pas qu’il fût pénétré d’une manière exagérée du dogme de la royauté, tuais simplement parce qu'il vit dans Victor- Emmanuel le brave soldat qui possédait une bonne part de ses propres sentiments, de .sa simplicité, de ses aspirations guerrières, de son besoin d’indépendance, de ses antipathies pour l’aide de l’étranger comme pour les intrigues étrangères. Ce roi avait sacrillé ce qu’il avait de plus cher, sa tille aînée Clotilde, A la gloire et à la grandeur de l'Italie. Pourquoi ne l’aurait-on pas aimé ? Ce roi était plus qu'aucun de scs sujets mal satisfait de ses diplomates , de ses ministres . . . sans doute parce qu’ils le gênaient. Pourquoi n’aurait-on pas marché d’accord avec lui ? Sa vie était un combat pour l’Italie; cela demeurait incontestable. Pourquoi, puisqu’une lois il était sur un trône, ne pas soumettre à ce trône toute l’Italie, l’Italie grande et une ?
Le lu'ros du peuple, de la jeunesse, fut Garibaldi; Garibaldi, pauvre comme le peuple, jeune comme lui, quel que soit le nombre d'aniit'es que compte son ügc, sans ambition et prêt ù tous les dévouements. Les paroles de Garibaldi étaient les paroles du peuple de l’Italie, ses actes étaient les actes de ce peuple. Or Garibaldi proclama Tltalie une sous le sceptre de Victor-Emmanuel ; tandis que son cœur était mazzinien, sa tête l’amena fréquemment à se subordonner au parti diplomatique; il servit ainsi d'heureux intermédiaire entre les princiiies opposés, en restant l’image exacte de la jeunesse italienne; au moment décisif enfin il savait volontiers quitter la scène, sûr qu’elle devrait toujours se rouvrir pour lui, parce que le cœur est plus fort que la tête.
11 n’est point, au début de ces récits, superflu de dessiner d’entrée et en quelques traits les oppositions principales de l’opinion en Italie. Leur traduction en réalités, leur intervention dans les faits, soit pour arrêter soit pour accélérer leur développement, aura plus d’une fois l’occasion de se produire dans le cours de cette histoire, et se manifestera peut-être bien plus énergiquement encore dans l’avenir. Et cependant combien est superficielle ou même incomplète la connaissance que l’on a en général en Europe de ces oppositions, de leur nature et de leur action? Quelles ne sont pas, par exemple, les fausses idées que l’on se fait dans notre continent surMazzini? Ne devrait-on pas être convaincu, si l’on s’en tenait aux journaux du despotisme croulant, ou bien à ceux d’un libéralisme timoré et poussant jusqu’à la lâcheté son habile circonspection, que Mazzini, ce grand penseur de l’Italie nouvelle, ce père de l’idée de l’unité de l'Italie, serait dans une contradiction absolue avec son peuple et ses aspirations ? Ne pourrait-on pas le croire au sein même de l’Italie, si l’on se bornait û une superficielle observation, dirigée par les organes de la piémontisation de ritalie, ou soumise à leur influence?
Dans ritalie centrale, après la paix de Villa(ranca, c’était la pensée du parti mazzinien ou de sa nuance garibaldienne, celle de la jeunesse, qui triomphait d’une manière absolue. L'Italie centrale roulait être annexée par le Piémont. Si ce vœu ne s’était exprimé pendant la guerre même que sans ordre et sans régularité, et de manière à ce que les puissances européennes pussent conserver ou tout au moins prétexter quelques doutes sur la réalité de cette
volonté populaire, il devait après la guerre se reproduire encore, et celte fois avec tous les caractères du calme, de la régularité, de la légalité.
Dans chacun des quatre pays de l’Ilalie du centre fut en conséquence convoquée et réunie une assemblée représentative qui déposa l’ancienne dynastie et vota l’annexion au Piémont. Le vœu de celte annexion fut ensuite transmis au roi Victor-Emmanuel par des députations.
En Toscane, après le rappel du commis.saire piémontais, M. Buoncompagiii, M. Ricasoli se mit à la tète d'un gouvernement provisoire, et réunit une assemblée législative d'après la loi électorale existante; cette assemblée législative entra en séance le fl août; on lui soumit aussitût la proposition de déclarer déchue du trfne de Toscane la maison de Lorraine, parce que celle maison avait non -seulement abandonné le peuple dans ses efforts nationaux, mais encore fait cause commune avec les ennemis de l’Italie; l’assemblée adopta le fOaoùl, à runanipaité, cette proposition, cl cette première résolution fut immédiatement suivie le 20 août de la décision de l’annexion de la Toscane au Piémont.
Dans le duché de Modène, le commissaire piémontais rappelé par son gouvernement confia provisoirement l’administration au con.seil municipal de la ville de Modène, qui, d’un côté, envoya immédiatement des députations à Paris, Turin et Londres, pour y exprimer le vœu d’une annexion au Piémont, et de l’autre appela M. Farini à la dictature. .M. Farini accepta celte haute position et annonça qu’il allait aussitôt convoquer les assemblées électorales pour établir un gouvernement fondé sur les principes de la volonté nationale et de la souverainclé du peuple, principes qui sont devenus la base du régime des Etals dans les pays civilisés de l’époque moderne. Le 15 août eurent lieu les élections destinées à constituer une assemblée de représentants: déjà le iO août celle-ci se réunissait ; le 20 elle déclarait la dynastie de la maison d’Ëst déchue du trône, et le 23 elle votait l'annexion au Piémont. Farini fut conservé i la tète du gouvernement provisoire du duché
Pour ce qui concerne Parme, dont il n’avait été fait aucune mention expresse dans les stipulations de Villafranca, on avait dès l’abord admis en Italie .sa réunion au Piémont comme un fait accompli et qui allait de soi-méme. Cependant, ù la suite desdémar-
ches que la duchesse dépossédée faisait à Vienne et à Paris, on revint promptement de cette supposition, et l’on regarda comme prudent de mettre là aussi en pratique une marche analogue à celle suivie à Modène et à Florence. Farini, qui déjà le 17 août avait fait une excursion de Modène à Parme, y avait été reçu avec enthousiasme par le peuple, et il accepta sans hésiter la dictature qui lui fut offerte : il convoqua une assemblée de représentants, qui se réunit à Parme le 7 septembre et vota le 11 la déchéance des Bourbons, et le 12 l’annexion au Piémont. Farini fut confirmé dans ses hautes fonctions comme gouverneur.
La Romagne, c’est-à-dire les quatre légations de Ferrare, Forli, Bologne et Ravenne, s’était pendant la durée de la guerre séparée en fait du reste des Etats de l’Eglise et avait secoué la souveraineté du pape.
L’insurrection ne pénétra pas plus loin au sud, on plutôt de ce côté le pape réussit à l’écraser au moyen de ses mercenaires. En revanche la Romagne s’organisa en un petit État ayant à Bologne le siège de son gouvernement. Le saint-père reconnut pour ainsi dire lui-méme dans une certaine mesure le nouvel ordre de choses. En effet, quoiqu'il fulminât contre les misérables qui osaient se soustraire à sa domination , et porter un si grave préjudice à l’Église et à ses serviteurs en se privant eux-mémes de tout espoir de salut pour leur àme, le saint-père sentait trop bien le be.^oin de revenus douaniers pour ne pas préférer percevoir des droits à la frontière sud du nouvel Etal, que de maintenir, si fort qu’elle lui tint au cœur, la précédente ligne des douanes romaines au nord de la Romagne qui ne lui ertt plus rapporté un centime. Il .se décida donc à établir une ligne nouvelle de douanes au sud de la province de Forli, allant de la Caltolica à Mercalo Seraceno par San-Marino.
Après lapaix de Villafranca, à un commissaire piémonlais succéda à Bologne un gouvernement provisoire qui convoqua aussitôt les.électeurs pour nommer une assemblée de représentants, et qui appela celte assemblée elle-même à se réunir le l' septembre.
Le 6 septembre , l’assemblée décida l’abolition de la souveraineté temporelle du pape et peu après l’annexion au Piémont. Le système favori de raisonnement par lequel le saint-père et ses adhérents mêlent perpétuellement le spirituel et le temporel, et
transforment en affaire de religioti, ce qui est affaire d’ Eglise, l’entretien matériel de sa personne et de celle des siens, ce système ül aux Romagnols, dès l’abord , une nécessité de protester énergiquement contre cette confusion intentionnelle d’idées, et de prouver à combien de métamorphoses et de modifications a été , en fait , soumise depuis des siècles et même depuis quelques dizaines d’années seulement, la propriété temporelle des papes, et de quelle manière toute temporelle ces changements ont toujours eu lieu. Ce qui se çompretiait d’ailleurs de soi-même, et ce dont tout homme raisonnable admet la vérité sans contestation, c’était la déclaration des Romagnols que jamais un gouvernement ecclésiastique ne sera en état de remplir les conditions dont les peuples civilisés de l’Europe moderne ont le droit le plus indiscutable d’exiger la réalisation. La théocratie, par le fait môme qu’elle prétend être infaillible, est incorrigible : elle n’est pas susceptible d’amélioration, et elle exclut le progrès d’une manière tout aussi absolue qu’il lui est impossible d’introduire dans son système de gouvernement des éléments laïques capables de remédier à ses propres défauts.
Les députations des assemblées représentatives de l’Italie centrale portèrent au roi Victor-Emmanuel les actes de leurs résolutions. Le roi reçut la députation de la Toscane le 3 septembre, celles de Parme et de Modène le 15 septembre , celle de la Romagne le 24 septembre, à Monza, pendant un voyage qu’il faisait déjà en Lombardie. Il répondit aux députations dans des termes à peu près identiques.
Les quatre pays de l’Italie du centre avaient maintenant répété et exprimé, dans les formes légales, le vœu de leur union avec le Pi(5montsous le sceptre de Victor-Emmanuel. Accepter immédiatement celte réunion à ses Etats n’était pas possible au roi, au moins cette manière de procéder eût été en contradiction avec les dispositions du traité signé à Villafranca, dont depuis le 9 août on travaillait à Zurich à transformer les dispositions provisoires en clauses définitives. Or, celle transformation devait assurer au Piémont l’acquisition de la Lombardie, et une acceptation immédiate de l’annexion de l’Ilalie centrale l’aurait probablement empêchée d'aboutir d’une manière absolue. En revanche, on le supposait du moins, la paix que l’on espérait conclure à Zurich, devait être
suivie d'aii congrès des grandes puissances européennes, ou des puissances qui avaient signé les traités de Vienne. Ce congrès aurait à régler d’une manière définitive les affaires de l’Ilalie. Or, si les vœux exprimés par les Etals du centre de fltalie ne donnaient pas à Victor-Emmanuel le droit ou, pour mieux dire, la possibilité de les recevoir immédiatement dans le .sein de son royaume, ils lui donnaient cependant incontestablement un droit, — plus que la possibilité, — de s’employer au sein du futur congrès en leur faveur contre leurs princes dépossédés. Napoléon qui /le cessait de répéter que son ômpire reposait sur le principe de la souveraineté nationale, sur la volonté manifestée par l’ensemble du peuple français, ne pouvait en particulier contester celle position à Victor-Emmanuel.
Victor-Emmanuel reconnut son droit , et plus que son droit, son devoir, de représenter devant le congrès européen les intérêts des quatre pays, et de réclamer auprès de ce congrès une chose qui, d’ailleurs, ne pouvait lui être désagréable, la réunion à son royaume de ces pays, conformément à leur vœu national.
Il leur demanda de lui continuer la conliance qu’ils avaient déjà mise en lui ; de mettre la même confiance dans les grandes puissances, et principalement dans l’empereur Napoléon, et de persister dans l’avenir à garder comme règle de conduite ce calme et celle modération dont ils avaient déjà donné tant de preuves. Il dut, il est vrai, déclarer en même temps aux Romagnols que, comme prince catholique, il était et demeurerait inviolablemenl attaché au respect qu'il portait au pape comme chef suprême de l’Eglise catholique, mais il n’oublia pas cependant d'ajouter que les vœux exprimés par la Romagne lui imposaient aussi des devoirs temporels, et il donna clairement à comprendre qu’il saurait tenir compte de ces devoirs autant qu'il serait en lui, au risque de faire quelque accroc, dans l'opinion du pape et de son enlourfige, à ses devoirs religieux.
Les quatre Etats procédèrent en fait avec une grande modération et un calme remarquable, mais non sans une certaine vivacité d’allure qui trahissait leur intention de faire, aussi promptement que po.ssible, de leur annexion sans conditions au Piémont un fait accompli, et du retour de leurs princes une impossibilité. Les gouvernements gouvernaient au nom de Victor-Emmanuel ; tons
les documents offîcicls iHaient publiés au nom du roi ; partout, à la place des différents écussons de leurs précédents souverains, s’était érigée la croix de Savoie, et l'on prenait activement toutes les mesures nécessaires pour introduire le système monétaire piémontais, ainsi que pour mettre tous les détails d’administration et d’organisation intérieure en relation et en harmonie avec les institutions piémontaises.
Après avoir d'abord agi, du moins en apparence, d'une manière isolée, chacun pour son compte et suivant ses propres inspirations, les Etats songèrent bientôt à se réunir par une alliance qui devait avoir pour objet d’écarter complètement les obstacles à leur annexion au Piémont, de manière à ce que, le moment favorable venu, l’Italie centrale piU être réunie au royaume de Sardaigne comme un seul tout déjà compact et bien déterminé.
Au commencement d’octobre 1850, c’est-à-dire immédiatement après que Victor-Emmanuel eut déclaré aux députations des quatre Etats que les vieux qu’elles étaient chargées d’exprimer créaient pour lui des droits et des devoirs, eut lieu une réunion de MM. Farini, pour Parme et Modène, Rica.soli, pour la Toscane, Cipriani et Minghetti, pour la Romagne, afin de discuter entre eux les voies et moyens d’une annexion pleine et entière au Piémont: ils tombèrent d’accord pour créer une régence unique des pays représentés à cette conférence, régence qui devait être confiée au cousin du roi Victor-Emmanuel, le prince Eugène de Savoio-Carignan.
Mais rintention de faciliter l’annexion an Piémont ne fut pas le seul motif qui engagea les quatre Etats à s’unir entre eux d’une manière intime. L’indépendance qu’ils avaient conquise devait pouvoir , le cas échéant , être défendue les armes à la main ; or, pour cette défense, une organisation militaire était nécessaire, et •l’union de leurs forces offrait un incontestable avantage.
Le Piémont, en effet, se trouvait lié par les négociations de la paix de Zurich que l’empereur Napoléon voulait absolument et avant tout conduire à leur conclusion, et il lui était ainsi interdit de songer à une intervention armée pour la défense de l'Italie centrale. Les quatre Etats devaient donc .se tenir prêts à ne compter que sur leurs propres forces : celles qui pouvaient être employées à une agression dirigée contre eux, n’avaient au fond rien
de bien redoutable, el le paraissaient d’autant moins qu’on les examinait de plus près, el, tout improvisée et incomplète que pût être à son début l’organisation militaire de l'Italie centrale, un avait le droit de s'attendre, sans trop de présomption, à ce qu’elle se trouvât néanmoins sufTisante pour faire face aux éventualités du moment.
L’Autriche, si elle eût voulu ressaisir aussitôt les armes, ne se serait pas lais.sé aller à signer le traité deVillafranca; la France, si l’Autriche intervenait, avait le devoir d’en faire autant de son côté, tant que la paix de Zurich, c’est-à-dire la convention définitive, n’était pas conclue, et avec la France le Piémont lui-même pouvait alors reprendre les armes, et les reprendre pour fltalie centrale.
Il ne restait donc, en fait d’ennemis armés réellement à craindre pour ritalie centrale que ses princes expulsés et dépossédés, c’est-à-dire les ducs de Modène, de Toscane el le pape, avec leur allié italien, le roi de Naples. Si l'empereur Napoléon ne pouvait rester pacifique spectateur de l’intervention d’une puissance étrangère comme l’Autriche, il était moins bien établi d’avance qu’il voulût opposer un obstacle immédiat à des tentatives de restauration provenant des princes italiens directement intéressés dans la question, et même des tentatives de ce genre pouvaient peut-être fort bien se rencontrer avec ses propres vues.
Le pape lança le 15 juillet, après la paix de Villafranca, une lettre circulaire aux évêques dans laquelle il invitait ceux-ci à remercier Dieu pour la paix, mais rappelait en même temps que le parti de la révolution dominait encore dans les légations; contre ce parti devaient être surtout dirigées les prières des fidèles et leurs invocations. Mais le pape n'entendait nullement s’en tenir vis-à-vis de ses anciens sujets à ces armes spirituelles; en même temps il sondait l’empereur Napoléon afin de savoir s’il ferait qucli]ue objection à ce que Pie IX demandât des troupes auxiliaires à un souverain catholique. Napoléon fit répondre à ces ouvertures par M. Walewski qu’il ne pouvait rien oppo.ser à ce projet, mais qu'il conseillait au pape de s’abstenir de toute attaque contre la Romagne pour ne pas compliquer encore davantage la situation, et il attira son attention sur le congrès futur qui devait régler toutes ces questions.
Le prince catholique que le pape se proposait d’appeler û son aide était le roi de Naples, François II, qui, ayant succédé à son père sur le trône des Deux-Siciles, le 23 mai 1859, avait dès le début de son règne perdu la principale force de son armée, les régiments suisses, à la suite de la mutinerie du 7 juillet, qui avait rendu nécessaire le licenciement de ces troupes. On avait bien pris immédiatement des mesures pour les remplacer, en partie parla formation de nouveaux corps napolitains, en partie par un actif enrôlement de soldats étrangers ; mais il était évident qu’un assez long temps devrait s’écouler avant que ces mesures pussent atteindre leur objet ; comme en môme temps une agitation inquiétante se manifestait dans Plie des Deux-Siciles, et même dans les provinces napolitaines de terre ferme, et que ces mouvements exigeaient la présence de rassemblements de troupes sur difléreiiLs points du royaume, François 11 se trouva limité forcément dans les effets de la bonne volonté qu’il mettait ù la disposition du saintpère; le corps d’observation qu’il envoya dans les Abruzzes â la frontière pontilicale, sous les ordres du général Pianelli, et qui avait pour destination d’entrer comme ré.serve dans les Marches aussitôt que les troupes papales, concentrées sur ce point, auraient pris l’offensive pour reconquérir la Romagne, ne put, durant tout le mois de septembre, être porté à un effectif de plus de 15,000 hommes; encore ces troupes furent-elles bientôt décimées parles maladies, conséquence de leur mauvais entretien.
Quant aux propres soldats du pape, leur situation était encore plus triste. A quelque chiffre que l’on pût élever le total de cette armée sur le papier, à force de moyens de toute espèce, lorsque l’on avait tenu compte du manque de solidité des régiments papalins, de l’indiscipline dans les corps étrangers, de l’esprit de révolte qui agitait les populations de l’Ombrie et des Marches, et qui exigeait la dislocation de garnisons considérables, il ne se trouvait tout au plus, aux mois d’août et de septembre, que OOOO hommes de troupes papales dont il fût possible de disposer en réalité pour une opération offensive contre la Romagne.
Le gouvernement papal, dans ces circonstances, ne négligea rien, mais à sa manière, pour mettre son armée sur un pied respectable. Il rencontra pour l’enrôlement de soldats étrangers une coïncidence favorable dans la dissolution des régiments suisses de
Naples ; en effet, les soldats licenciés cherchèrent en partie à reprendre immédiatement du service et, en partie, se virent engagés à y rentrer, lorsque, à peine rentrés dans leurs foyers, ils ne trouvèrent ni la sympathie sur laquelle ils avaient peut-être compté, ni le travail dont ils avaient besoin, puisqu’il était difficile de créer immédiatement des ressources pour quelques milliers d’individus, dont plusieurs centaines tombaient à la fois sur tel ou tel petit canton. Il s’offrit d’autre part aux recruteurs du pape un terrain non moins favorable du côté de l’Autriche, où les congés donnés en grand nombre après la conclusion de la paix de Villafranca,. mirent à leur disposition un bon nombre d’hommes sans travail ou qui ne voulaient pas chercher du travail. Le gouvernement autrichien lui-même favorisa ces enrôlements de telle manière que le Piémont en prit occasion de protester contre cet appui * détourné prêté au pape dans ses projets sur la Romagne, et qui pouvait être envisagé comme une intervention dissimulée. L’Autriche ne reconnut pas, cela va sans dire, que cette protestation fût fondée.
Augmentation des primes d’enrôlement, tristes rémunérations accordées à de misérables services, comme, par exemple, les cent médailles d’argent distribuées pour leurs excès dans Pérouse aux soldats suisses qui avaient pris cette ville d’assaut, promesses de récompenses célestes, etc., devaient aiguillonner le zèle des étrangers à se faire enrôler dans les rangs des soldats du pape.
Nous ne voulons pas parler pour le moment du genre de mieuxvalue morale que gagna cette armée ensuite de tous ces efforts; nous nous bornerons à dire qu’ils réussirent à peine à en modifier le chiffre numérique ; en effet, la désertion suffisait à tenir la balance égale avec le recrutement. Celui-ci ne recueillait que l’écume de tous les pays ; c’étaient ou des individus qui spéculaient simplement sur la prime d’engagement, et qui n'attendaient que le moment de s’enfuir dès qu’il s’en montrait une autre en perspective ailleurs, on de misérables sujets qui rendaient toute discipline impossible, sans la plus extrême rigueur dans les châtiments, et qui, dès que ceux-ci leur avaient été appliqués, avaient natureilement la plus grande inclination â se dérober à leur renouvellement par la désertion. Enfin, à cela venaient se joindre un scandaleux désordre dans l’administration militaire, une absence persistante d’argent, par conséquent l’irrégularité dans le paie-
ment de la solde aux troupes, lorsque ce paiement ne faisait pas même complètement défaut; en sorte qu'à la lin nombre de pauvres diables, animés de sentiments honorables, et qui, dans d’autres circonstances, eussent fait de bons soldats, se voyaient réduits, pour' ne pas mourir de faim, à vendre quelque effet d'armement ou d’équipement, puis se trouvaient entraînés à s’enfuir pour éviter les suites d'un jugement sommaire en cour martiale.
Ainsi le nombre des désertions non-seulement se multipliait dans une proportion toujours croissante à me.sure que les enrôlements fournissaient une augmentation, maison peut ajouter que les hommes qui désertaient étaient encore ceux qui valaient relativement le mieux, en sorte qu’il ne restait qu'une véritable tourbe. Quant au remède que l’on prétendit y apporter, il ne fil qu’empirer le mal, car le gouvernement paternel du pape n’en sut pas trouver de meilleur et qui fût mieux en harmonie sans doute avec un pouvoir paternel, que l’emploi du bâton pour ramener à de mt'illeurs sentiments les déserteurs qui se laissaient reprendre, en étendant ce système facile de correction môme aux individus non militaires qui engageaient des soldats à déserter, ou prêtaient quelque concours à leur désertion.
L’armée n’était pas mieux montée en officiers qu’en soldats, si ce n’était pis encore pour les premiers que pour les seconds. Les jeunes nobles de hautes familles catholiques, qui. Don Quicholtes du dix-neuvième siècle, accouraient auprès du saint-père on étaient expédiés à Rome par leurs parents afin de mettre leurs revolvers, — puisqu’il ne pouvait plus être question de bonnes lances, — à la disposition du .souverain pontife, ne lui apportaient pour la plupart ni expérience des clîoses de la guerre, ni intelligence, ni connais-sances militaires, mais possédaient en revanche une dose d’autant plus forte de sot orgueil, de besoins et d'exigences; les autres officiers qui arrivaient avec quelque connaissance de leur métier se composaient en grande majorité d’éléments fort peu recommandables, dont on ne voulait plus entendre absolument parler dans d’autres armées ; leur grande et constante préoccupation était de s’enrichir, fiU-ce môme aux dépens du pauvre soldat, ou tout au moins de se faire l'existence la plus commode possible là où il ne pouvait matériellement pas ôlre question de s’enrichir.
De la Romagne l’armée papale ne reçut pour ainsi dire rien en fait d’augmentation d’effectif. En vain prodigua-t-on, en perspective, toutes les récompenses du ciel aux volontaires de la Romagne qui voudraient quitter les drapeaux de l'Italie pour venir se mettre sous la protection des clefs de Saint-Pierre; ces volontaires savaient trop bien que, pour le présent, ces clefs du paradis ne leur garantissaient que les verges paternellement administrées, et pour l’avenir ne leur promettaient que les coups du premier adversaire avec lequel ils devraient se rencontrer sur un champ de bataille.
Restaient le grand-duc de Toscane et le duc de Modène. Ce dernier avait emmené avec lui sur le territoire autrichien quelques milliers d’hommes de son ancienne armée, lorsqu’il avait quitté son duché, et il témoignait de la meilleure volonté de porter le chiffre de ses troupes à 10,000 hommes , soit à l’aide de l’argent qu’il avait emporté des caisses du duché, soit à l'aide de celui qu'il pourrait avoir encore lorsque le papier autrichien serait par hasard susceptible de nouveau de se changer en écus.
Mais les soldats des troupes modenaises désertèrent en masse aussitôt que les affaires de l’Italie centrale s’éclaircirent un peu, si les officiers, dont là société du reste n’était en général pas faite pour être beaucoup enviée à leur maître, persistèrent à « mourir, » sans le moindre inconvénient pour leur santé, dans les sentiments de la loyauté et de la fidélité les plus inébranlables. L’énergie de leur dévouement à cet égard les met peut-être môme au-dessus des officiers de quelques petites souverainetés allemandes de 1848.
Le grand-duc de Toscane, sans aucun doute de tous les princes congédiés le plus raisonnable et le plus digne d’estime, partageait à peu près les mêmes intentions que le duc de Modène au point de vue de la création de forces militaires, et lui aussi voulait enrôler 500Ü hommes à mettre en campagne pour c la bonne cause, » — la sienne propre, s’entend. Tous ces enrôlements devaient avoir lieu sur le territoire autrichien, et y eurent lieu effectivement ; mais il entra fort peu d'Italiens dans les armées des ducs, et la valeur morale de leurs nouveaux soldats peut, en somme, et sans leur faire grand tort, être Ihise à peu près sur le môme pied que celle des défenseurs du saint-siège.
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Si l’on additionne tout ce dont pouvaient disposer de troupes en août et septembre les adversaires immédiats de l’union de ritalie centrale, et de son annexion au Piémont, en vue d’un mouvement offensif, on peut arriver à un effectif de 35,00f) hommes environ. Mais si l’on considère la valeur intrinsèque des facteurs divers do ce total, si l’on songe combien étaient éloignées d’étre absolument identiques les tendances ])olitiques de leurs maîtres respectifs, si l’on rélléchit que ceux-ci, chacun de son côté, ,se sentaient dans la complète dépendance de l’Autriche, et que l’Autriche elle-même, par suite des nombreuses affaires qu’elle avait sur les bras, des con-^équences de la guerre précédente, et surtout de la déplorable ineptie de ses gouvernants, se trouvait en réalité avoir au moins autant d’intérêt (|ue Napoléon III à ce que la paix définitive de Zurich vint à bon i>ort, on trouvera qu’au fond les peuples de l’Italie centrale pouvaient ne pas regarder comme extraordinairement dangereuses pour eux les (orces militaires dont disposaient leurs adversaires, et qu’ils pouvaient, sans trop de présomption, espérer être en état, en peu de temps, de leur opposer urt contre-poids suffisant à l’aide de leurs propres ressources.
Déjà durant la guerre on avait travaillé à atteindre ce résultat, et cette œuvre fut activement poursuivie après le traité de Villafranca.
Les Italiens considéraient à bon droit comme leur héros national le général Joseph Garibaldi, qui, célèbre par son audace et son habileté dans la petite guerre, se di.-tinguait plus encore par cet amour ardent pour le peuple italien et sa grande patrie, l’Italie une, dont il avait cent fois donné des preuves éclatantes , Garibaldi, le tils du peuple, et l’ennemi naturel de toutes les habiletés et de tous les artifices de la diplomatie.
Garibaldi qui, à la tête de ses chasseurs des Alpes, avait exercé une si décisive influence sur la manière dont s’étaient ouvertes les opérations de la campagne de 18.ï9, se trouvait A l’époque de la paix de Villafranca en face des passages du Tvrol méridional, et avait son quartier général à Lovere, au bord du lac d’iseo. Comme, une fois la paix conclue, il se manifestait parmi ses volontaires, ainsi que cela arrive ordinairement, un vif désir de rentrer dans
leurs foyers, il les engagea déjà le 19 juillet à demeurer sous les armes dans tous les cas.
Son opinion était celle-ci : l'Italie ne doit pas s’abandonner aux mains de la diplomatie; elle ne doit pas accepter une • solution > arbitraire que lui octroycrait la diplomatie européenne ; elle doit agir par elle-même, et sans se préoccuper autrement de l’action de la diplomatie que pour lui obstruer les voies, d^sorte que celleci soit réduite à arriver, d’un pas boiteux, après les faits accomplis. Il n’existe pour ritalie qu’un but et un moyen : le but, c'est de constituer une Italie une, — sous le sceptre de Victor-Emmanuel ; — quant au moyen, une fois que Napoléon avait, par la paix de Villafranca, séparé son affaire de celle de l’Ilalie, il était indiqué aussi clairement qu’il était sûr.
Les Italiens eux-mémes devaient porter plus loin la révolution dans le sud de la péninsule; — dans lesud, et non vers l’est, pour ne pas troubler le Piémont dans un repos qui lui était nécessaire pour le monient, ou que du moins on regardait comme tel ; — et avec les forces militaires qu’avait organisées l’Italie centrale encore indépendante, puisque le même motif qui empêchait de continuer l’attaque sur l’est s’opposait à ce que des troupes piémontaises fussent employées à continuer la révolution italienne. Il va sans dire que ces forces militaires n’appartenaient pas exclusivement par leur composition à l’Italie centrale, et qu’elles pouvaient bien moins encore garder toujours un semblable caractère; en effet, après la paix de Villafranca comme avant et bien plus qu’avant, elles s’étaient renforcées de volontaires venus de toutes les contrées de l’Italie.
Hazzini partageait entièrement la manière de voir de Garibaldi. Mazzini, qui déjà pendant la guerre avait prédit la paix de Villafranca, voulait que les forces de l'Italie réunies dans l’Italie centrale fissent irruption dans les Marches et dans l'Ombrie, et de là, aOn de ne pas provoquer les Français dans Rome et dansCivita Vecchia, entrassent dans le royaume de Naples, pour en chasser les Bourbons. Une insurrection simultanée de la Sicile, que l’on estimait pouvoir attendre avec toute certitude, devait faciliter le succès de l’armée de l’Italie centrale. Déjà vei> la fin d’août il s’était mis en rapport dans ce sens, d’abord avec Ricasoli , puis avec le gouvernement qui siégeait à Bologne; mais bientôt l’exé-
cation de ce plan fut entravée par les conseils et les avertissements du parti diplomatique à Turin qui ne voulut pas entendre parler de voir troubler la marche des négociations de Zurich par des actes d’agression d’aucune espèce. Si dans l’origine les forces de l’Italie centrale avaient été organisées, comme on l’a vu, seulement dans une intention défensive à l’égard de la réaction fomentée par les souverains dépossédés et par le pape, il se trouva donc bientôt un parti puissant qui songea à les employer comme arme offensive pour l’établissement de l’unité de l’Italie. Ce parti de Garibaldi et de Mazzini se composait de l’élément le plus actif et le plus énergique de la jeunesse du nord et du centre delTtalie.
Au commencement d’août, Garibaldi avait été appelé dans l’Italie centrale, où il devait d’abord prendre le commandement eu chef de toutes les troupes. Il prit congé de ses chasseurs des Alpes par un ordre du jour daté de Bergame, le 11 août ; il arriva le 15 à Livourne, et de là se rendit à Florence, puis à Modène et enfin dans la Romagne.
Sur ces entrefaites avait eu lieu, le 19 août, une conférence des délégués des quatre pays de l’Italie centrale, dans laquelle avaient été posées les bases de l’institution d’une ligue militaire entre eux: Le 3 septembre, cette alliance fut ratifiée pour la Toscane, Parme et Modène, tandis que la Romagne en resta provisoirement exclue; en môme temps le général piémontais, d’origine modenaise, Fanti, était élu à la Chambre des députés de Modène, et ce fut à lui, non à Garibaldi, que fut alors remis le commandement en chef de l’armée de l’Italie centrale, commandement qu’il accepta immédiatement ; le 24 septembre, il .annonça son entrée en fonctions par un ordre du jour. Garibaldi fut nommé commandant en chef eù second, et si cette double position pouvait aussi s’expliquer par l’intention de donner de préférence à Fanti les attributions suprêmes d’uii ministère de laguerre, tandis qu’on réservaità Garibaldi le commandement en chef réel des troupes pour les opérations militaires actives que l’Italie centrale pouvait avoir à entreprendre vis-à-vis du sud, soit dans un sens défensif, soit dans un sens offensif, il était bien difficile qu’un observateur au courant de la situation se trompât sur la véritable portée de cet arrangement. Au premier coup d’œil il devait discerner dans la nomination de Fanti une contre-mine du parti diplomatique auquel ap-
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partenait ce général, calculée pour lier les mains à Garibaldi, et pour maintenir l'Ilalie centrale l’arme au pied en attendant les dispositions de la paix de Zurich, et les résolutions du congrès qui devait la suivre. Au point de vue du parti dans lequel les rangeaient leurs opinions, ces deux hommes, Garibaldi et Fanti, se trouvaient déjà placés sur deux voies dilTérentes, mais ils difléraient plus encore par leur nature et par leurs idées militaires : un contraste complet existait entre l’enthousiasme, le feu de Garibaldi pour lequel il n’y avait pas de hardiesse trop grande, et le froid calcul, la calme appréciation de Fanti; entre l’audacieux commandant de partisans et le < soldat régulier » obstiné à tout calquer et couper sur le patron piémontais, pour qui les chemises rouges des garibaldiens étaient comme un cauchemar, et qui ne tenait pas pour un soldat quiconque n’était pas couvert de la tunique piémontaise.
Fanti, du reste, réussit à faire bien et beaucoup dans le sens de l’opinion qu’il était destiné à représenter, et qu’il représenta en effet, c’est-à-dire que l'Italie centrale avait besoin de repos pour s’organiser militairement d’une manière solide et durable. L’Italie centrale avait au commencement de septembre environ 20,000 hommes sous les armes, et la majorité de ces troupes était formée de volontaires sans engagement déterminé. Or, si une semblable armée de volontaires est, sans aucun doute, excellente pour porter des coups rapides, lorsque les circonstances sont favorables et que les choses marchent, pour ainsi dire, d’clles-mèmes, elle ne peut être mise en comparaison, pour résister à tontes les chances de la guerre, avec une armée régulière et bien constituée; ce n’est pas un instrument calculé pour une longue durée. En outre, Fanti trouva les volontaires équipés et armés d’une manière défectueuse, et enfln leur effectif total ne lui parut nullement satisfaisant. Quelque vif que pût être l’enthousiasme témoigné par la jeune.sse de l’Italie du nord et du centre, on comprend aisément que cet enthousiasme ne pouvait servir de base unique à un édifice que l’on voulait solide et durable, et que, pour un vieux soldat, la conscription piémontaise devait paraître un fondement tout autrement assuré. On pouvait, d’ailleurs, ajouter à l’appui de cette manière de voir que, puisque toute la tendance du mouvement de l’Italie centrale se dirigeait dans le sens de l’annexion an Piémont, il était parfaitement raisonnable d’organiser dés le prin-
cipe, sur le système piémonlais, les forces militaires qui se formaient dans cette partie de l’Italie. Garibaldi n’avait rien à opposer à toutes ces considérations, sauf sa foi dans le triomphe de l’Italie, sa confiance dans la grande cause à laquelle il avait dévoué toute sa vie, sa confiance absolue enfin dans le courage et le dévoùment de ses volontaires, toutes choses qui, pour les natures à sangfroid des soldats réguliers, ne sont qu'affaires de sentiment et qui, d’habitude, ne sont traitées par ces natures-là que de • phrases » et t d’illusions. »
Il ne faut donc point s’étonner si dès le début de leur action commune ces deux hommes se trouvèrent en conflit l’un avec l’autre parle fait même des courants opposés dans lesquels se mouvait leur activité. Ces conflits s’envenimèrent tous les jours. Garibaldi crut on instant avoirgagné à son plan de continuer sans interruption la lutte sur le territoire romain et sur celui de Naples, le roi Victor-Emmanuel lui- même, ce souverain qui se sent incontestablement beaucoup plus à l’aise comme général, à cheval à la tête de ses troupes, que comme roi dans son palais de Turin, ou dans un Conseil de ministres, quel que soit d’ailleurs celui qui prend la peine de le présider. 11 sembla que l’on avait trouvé la voie que l’on cherchait, lorsque le 28 octobre Garibaldi prit le commandement des volontaires concentrés dans la Romagne,cetteprovinceinsurgée,quinVHait pas encore liée aussi étroitement aux trois autres pays de l'Italie centrale, et qui, en même temps qu’elle se trouvait plus libre de ses mouvements, pouvait se considérer comme 'plus autorisée que ces pays à porter l’insurrection dans le territoire papal limitrophe.
Mais ce ne fut là qu’une apparence : en effet, à peine Garibaldi eut-il commencé les préparatifs de son attaque contre les Marches, que Fanti vint se mettre à la traverse de ses desseins ; en examinant mieux sa position, Garibaldi n’y trouva pas l’appui qu’il avait espéré de la part du roi Victor-Emmanuel, et il dut quitter la scène militaire et politique, comme nous le verrons bientôt.
t. Ea paix de Zarich.
Le 9 août avaient commencé à Zurich les négociations qui devaient aboutir au traité de paix qui a pris le nom de cette ville. Nous avons déjà indiqué comment Tltalie centrale marcha en avant durant ces négociations, et ce récit à lui seul doit suflire pour montrer combien peu ces événements étaient propres à faciliter la transformation à Zurich en une paix définitive des préliminaires conclus à Villafranca. Les obstacles furent encore multipliés par les réclamations à Paris des princes dépossédés, c’està-dire de la duchesse de Parme, du grand-duc de Toscane, du duc de Modène, réclamations en partie appujées par l’Autriche, par les protestations de ces mêmes souverains, par l’attitude du pape, enfin par la position très-diverse que les grandes puissances européennes prirent à l’endroit de la question de Pltalie centrale.
Une chose qui fut parfaitement désagréable à tous ceux qui auraient désiré une réaction, ou pour s’exprimer plus délicatement, une restauration dans l’Italie centrale, ce fut l’allure si pacifique et si calme de la révolution, l'absence complète d’excès sur sa route, si bien qu’on pouvait 1% caractériser en l’appelant une « révolution en pantoufles et en robe de chambre. » Les ducs expulsés firent bien leur possible pour provoquer quelques excès par des agents expédiés dans ce but, mais iis n’y purent réussir. Ce n’est pas, certainement, et il y aurait sottise à le prétendre, que ces princes n’eussent plus de partisans dans leurs anciennes possessions : toute petite cour, aussi bien qu’une grande, a sa queue de laquais. Mais l’idée de l’unité et le parti qui voulait cette unité étaient si puis.«ants dans Pltalie centrale, que rien ne pouvait essayer de lutter contre cette force ; Pltalie centrale se comporta du reste avec prudence à la fois et énergie, et ce ne fut pas d’ailleurs d’un mince intérêt pour le succès de ses efforts — tout homme intelligent doit l’avouer — que d’avoir eu toujours en fait un roi à opposer à un duc.
Le meurtre d’Anviti à Parme, le 5 octobre 1859, est la seule exception qui mérite d’être signalée dans cette attitude irréprochable de Pltalie du centre. Anviti était sous le régime ducal ce
que la réaction pouvait appeler un fidèle sujet et un excellent fonctionnaire: en effet, U avait déployé un grand dévoùment à faire torturer, batonner, pendre et décapiter. En revanche, si le duc était fort sati.sfait d'Anviti, les parents de ses victimes ne formaient pas de vœu plus ardent que celui de l'atteindre un jour de leur vengeance. Dans ces circonstances, il se rendit déguisé à Parme, et dans quel but, sinon pour y diriger des menées réactionnaires; il fut reconnu, et en somme il fut tué dans la rue avec plus de ménagements peut-être que n’en méritait un scélérat.
Mais il n’y eut rien d’étonnant à ce que toute la réaction européenne jetât les hauts cris à propos de celte affaire qui lui parut une pilture très- opportune ; malheureusement, avec elle fit chorus ce libéralisme timoré qui se figure jusqu'à ce jour encore tenir entre ses mains les destinées de l’Europe, avec tout le bruit et la vigueur d’une batterie de tambours dont les baguettes viennent de partir au signe de la canne du tambour-major. Au lieu de dire hautement que ce misérable aurait encore mérité un pire traitement, et que ce serait à la fois un grand bien et une grande justice que tous ses pareils, — encore en haute considération dans divers pays de l'Europe, — pussent être traités au moins de la même manière, toute la presse des .sots « honnêtes et modérés, » se répandit untsoiio en lamentations sur • l’attentat • qui • souillait » cette belle révolution de l’Ilalie centrale, jusquelà si pacifique dans sa robe de chambre et ses pantoufies. Au grand chagrin, non-seulement de la réaction, mais encore de ce parti € de philistins > qui prend si volontiers le masque du pharisien, cet acte de justice populaire resta isolé.
Mais se borner à poursuivre de menteuses exclamations une « anarchie > chimérique, 'cela ne sudlsait pas: il fallait oser faire soi-même l'anarchie; or, aucun gouvernement temporel déchu n’était assez pervers pour cette triste audace : elle était réservée seulement à la papauté en décomposition.
Le pape, lorsqu’il se vit avec douleur contraint d’ajourner jusqu’à des temps meilleurs une expédition à main armée contre scs ’ anciens sujets de la Romagne, parce que les moyens lui manquaient et que cette tentative l’aurait exposé à perdre même ce qui lui était resté, le saint-père, disons-nous, réunit le 2 septembre 1859 une congrégation des cardinaux pour discuter avec eux
l’opportanilé et rutilité de l'emploi des châtiments spirituels contre la Romagne insurgée. Hais lorsqu'il vit les Romagnols voter sa propre déchéance comme souverain temporel, puis offrir leur pays au roi Victor-Emmanuel , lorsque Victor-Emmanuel eut promis d'intercéder pour eux, et dans le sens des vœux qu'ils venaient d’exprimer, auprès d'un congrès européen, alors le pape entra dans une violente colère. Dans une allocution adressée le 2Ü septembre à son consistoire secret, il se répandit en plaintes sur l’entêtement avec lequel les Romagnols, dont il avait espéré le retour repentant à lui, s’obstinaient dans leur rébellion, et sur l’appui étranger qui leur était accordé ; ces sujets révoltés, bien loin de revenir en arrière, avaient préféré voter leur annexion au Piémont, suivant « cette mode dominante du moment. » Ainsi que cela devait se comprendre de soi-même dans de pareille^ circonstances, la plus effroyable démoralisation régnait dans la Ro- , magne ; le pape, les saints de toute espèce, la sainte vierge ellemême, les choses de la religion étaient devenues l’objet de dérisions chaque jour renouvelées dans les rues et les théâtres. Le pape prétendait que la population de la Romagne, dans .sa presque totalité, ne soupirait qu’après l’heure où elle pourrait se replacer sous .son sceptre paternel, et qu’elle était seulement terrorisée par un petit nombre de meneurs de la rébellion.
11 connaissait d'ailleurs son devoir de défendre courageusement les intérêts de la religion et de repousser toutes les agressions dirigées contre les droits et le patrimoine de l’Eglise. En conséquence, il déclarait renouveler tous les cbâtiments de l’Eglise déjà fulminés au mois de juin par lui contre les rebelles de la Romagne et contre tous leurs complices.
Parmi ces derniers devait évidemment figurer le gouvernement piémontais. Pie IX ne tarda pas, par conséquent, à faire remettre ses passe-ports à l'ambassadeur du Piémont, le comte délia .Minerva, ce qui n’empêcha point que, avant le 8 octobre, jour où M. délia Mitverva quitta Rome, les citoyens les plus considérés de celte ville déposèrent leurs caries chez lui, alin de lui témoigner leur vive sympathie, ou pour mieux dire, leurs souhaits de pouvoir bientôt eux-mêmes mériter les malédictions du saintpère à un degré non moindre que les Romagnols. Des instructions furent envoyées par le gouvernement papal aux archevêques et aux
évôques de tous les coins de la terre. Le clergd reçut le mot d’ordre de se lamenter de toute atteinte qui menacerait d’être portée au territoiredu pape et aux revenus de sa caisse, comme d’une menace et d une atteinte dirigées contre l'Eglise et la religion ellesmêmes. Le clergé catholique hors de l'Italie se montra plus docile et plus ardent que le clergé italien à suivre ces instructions.
En Allemagne, en Belgique, en France, en Suisse, le clergé lit donc retentir la litanie de ses doléances sur les affreux malheurs qui menaçaient l’univers, s’il allait arriver que la Romagne ne fût décidément plus opprimée et exploitée par les papes et leur séquelle. On inventa toute une abominable série des plus révoltants forfaits que devaient commettre les Romagnols chaque jour. Le gouvernement de Bologne, quelque souci qu’il pût se donner û cet effet, avait tellement à faire i réfuter cet étourdissant concert de clameurs et d’accusations, qu’il pouvait à peine suffire à la tâche incessante de rétablir les faits dans leur véritable jour. Lorsque les organes de la presse cléricale et réactionnaire avaient remué toute la boue de cette terre pour y trouver des infamies et des scandales, qu’on pût à la rigueur supposer s’être commis aussi dans la Romagne, et pour annoncer que ces horreurs y avaient réellement eu lieu, alors les archevêques et les évêques s’emparaient à leur tour de ces faits, soi-disant avérés, pour en remplir leurs mandements et les dénoncer à l’horreur de leurs troupeaux en leur créant une sorte de publicité universelle. Chacun de ces pasteurs des âmes rivalisait d’imagination avec ses collègues et cherchait à les dépasser en accents d’indignation sur l’attentat dont l'Église était l’objet. Les folies de cette nouvelle littérature des mandements épiscopaux finirent par aller si loin, qu’elle érigea en faits les plus inattendues découvertes, par exemple, que les États de l’Église étaient le pays le mieux gouverné et le plus heureux de l’Europe, — et que ces États de l’Église appartenaient en réalité, non pas ù leurs habitants, non pas même seulement au pape, mais à toute la chrétienté catholique, sans l’assentiment formel de laquelle aucune parcelle de ces territoires ne saurait en être séparée.
De pareilles prédications auraient jeté notre époque moderne sur la route de nouvelles croisades, si réellement les populations de l’Europe s’étaient encore trouvées enchaînées dans les liens
de cette stupidité du moyen âge au fond de laquelle le haut clergé catholique la verrait si volontiers plongée. Heureusement le pape s'abusait à cet égard de la manière la plus complète.
Jetons maintenant un coup d'œil sur la situation des grande.s puissances vis-à-vis de la question italienne.
L'emperèur des Français ne voulait naturellement pas d'une Italie unitaire et indépendante. Si, à Villafranca, il avait voulu laisser à l’Autriche un pied en Italie, il devait doublement désirer y garder lui-même un pied de sou côté ; les dispositions du traité de Villafranca répondaient parfaitement bien dans leur ambiguïté à cette intention de l’empereur, et pour Napoléon III il suflisait complètement que ce traité de Villafranca fût transformé à Zurich en une paix délinilive. Dans ce cas, en effet, presque tout restait à résoudre, tout demeurait en travail d'enfantement, et l’influence de la France pourrait de la manière la plus active s’exercer dans le congrès européen qui devait succéder aux batailles de la Lombardie et aux protocoles de Zurich ; car cette iniluence y serait ' proportionnée à l’étendue Je sa puissance actuelle.
Les conférences des États de l'Ilalie centrale sur l’institutiop <Tun gouvernement commun, n’étaient donc point de nature à plaire à l'empereur Napoléon : ce gouvernement commun, s’il en-' trait dans le domaine des faits, était, plus encore que tout ce qui s’était passé jusque-là, propre à compromettre le succès de la paix de Zurich.
Napoléon s’était par conséquent prononcé contre ce projet, contre l’occupation de l’Italie centrale par des troupes piémontaises, contre l’annexion directe au Piémont, lorsque, le 12 octobre 1859, Victor-Emmanuel avait envoyé à Paris son ministre des affaires étrangères, M. Dabormida, pour sonder Napoléon et chercher, si possible, à le gagner au projet d’annexion. L’empereur se prononça plus catégoriquement encore contre l’idée de donner un encouragement ou un appui quelconque à une tentative de la part du Piémont de porter plus loin l’insurrection dans les Marches et rOmbrie. Il ne voulait pas que l’on créât en Italie un fait de nature à préjuger l’œuvre du futur congrès, et c’était la crainte que les choses n’en vinssent là qui l’avait déjà ramené de Bjarritz à Paris.
Le 20 octobre, Napoléon adressa à Victor-Emmanuel une longue
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lettre destinée à lui faire comprendre encore une fois, et de la manière la plus précise, que l’on devait laisser ouverte au congrès européen la question du règlement des affaires de l’Italie. Napoléon insistait sur ce que le traité de Villafranca était, une fois signé, chose faite et sur laquelle il n’y avait pas à revenir, et que, quelque opinion qu’on pût avoir à son sujet, lui, l'empereur, devait le respecter. En débattant les conditions de la paix, il avait fait tout ce qui était possible alors dans l'interèt de l’indépendance de i'Ilalic, ainsi que pour donner satisfaction au Piémont et répondre aux vœux du peuple italien, mais en tenant compte en même temps du catholicisme et sans toucher à des droits de soliveraiiieté reconnus par toute l’Europe. Telles avaient été les bases sur le.squelles Napoléon avait cherché à s’entendre franchement avec l’empereur d'Autriche; il avait espéré que, de cette manière, l’Italie pourrait poursuivre et atteindre le but de sa régénération en évitant une plus grande effusion de sang : l’empereur ajoutait que c’était maintenant au Piémont à agir pour sa part dans le même sens, et que cela serait le cas, s’il se résignait è faire le sacrifice d’aspirations qui paraissaient irréalisables et s’il consentait à user, d’accord avec la France, de l’influence qu’il possédait sur les Italiens.
L’idée que Napoléon se faisait de l'Italie nouvelle était celle-ci, comme il le disait lui-même ;
L’Italie est une fédération d'États souverains; chacun de ces Etats possède une constitution représentative ; là où des réformes paraissent nécessaire.--, elles seront introduites. La confédération a un seul drapeau, une ligne de douanes unique, un même système monétaire. Rome est la capitale de la confédération, le siège de la diète générale des États ou de l'administration fédérale; les souverains y envoietit leurs délégués, mais ces députés sont élus d’après des présentations faites par les Chambres ; par là il est introduit dans tout le système la participation de l’élément national, qui fera équilibre aux souverains inclinés à subir l'influence de l’Autriche. En mettant le pape à la tète de la confédération comme président honoraire, on donne satisfaction au .sentiment religieux de l'Europe, on relève son influence morale et on lui rend possible à lui-même d’introduire dans les Étals de l’Église des réformes salutaires sans compromettre sa propre position.
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Sur la route qui devait conduire au but que se proposait l’empereur et qu’il recommandait au roi Victor-Emmanuel d’adopter aussi, l’empereur voyait dt‘jà plus d’une étape franchie et plus d’un résultat assuré par les négociations suivies jusque-là : la Lombardie cédée par l’Autriche au Piémont avec une dette publique allégée ; le droit de garnison de l’Autriche à Plaisance, Ferrare, Comacchio, supprimé ; les réclamations des souverains de riialie centrale réservées, mais toute idée d’une intervention étrangère en Italie écartée, et par conséquent l’indépendance de l’Italie centrale garantie. — Quant à ce qui demeurait à obtenir encore, le congrès était là en perspective pour le réaliser; il est vrai qu’à cet egard aussi l’empereur Napoléon ne pouvait exiger d’autres concessions que celles qui rentraient positivement dans les limites de la stipulation de Villafranca , en conséquence, au congrès, l’empereur aurait soutenu les propositions suivantes :
Parme et Plaisance attribués au Piémont, à qui ils sont indispensables pour des considéraliotis militaires; Modène transmis à la duchesse de Parme ; la Toscane rendue, avec quelque agrandissement de territoire, à son grand-duc; un système de liberté modérée introduit dans tous les États italiens; promesse de l’Autriche de ne plus donner occasion à aucune complication, et à cet effet d’organiser la Vénétie comme un État purement italien, non pas seulement par une représentation nationale propre et une administration distincte, mais encore par le fait que les troupes de Vénétie feraient partie de l’armée fédérale italienne comme contingent; Mantoue et Peschiera déclarées forteresses fédérales; enfin, quant aux détails, tout le travail de reconstitution de l’Italie dirigé par cette règle générale qu’il reposerait sur les traditions historiques et les besoins réels de la Péninsule, toute immixtion étrangère étant absolument exclue.
Ce programme posé. Napoléon ferait son possible pour le succès de la grande œuvre qu’il constituait, et Victor-Emmanuel pourrait compter que l’empereur des Français ne refuserait jamais son concours à l’Italie, au moins tant que le permettraient les intérêts de la France.
Ainsi parlait Napoléon le ï2ü octobre 1859. Mais combien était peu en harmonie avec ce que voulaient les Italiens et ce qu’ils regardaient comme réalisable, soit ce que l’empereur considérait
comme obtenu jusqu'alors, soit môme ce qu'il représentait comme réalisable dans l'avenir ! Les Italiens voulaient une Italie une, et d'abord tout au moins l'annexion sans condition de l'Italie centrale au Piémont ; ils ne voulaient pas avoir une Vénétie autrichienne, mais une Vénétie italienne ; depuis des mois l'opinion publique, qui avait trouvé son écho naturel et fidèle dans les assemblées des représentants de l ltalie centrale, avait dit assez haut et d’une manière assez significative quelle était l’importance qu’ils y attachaient; les assemblées dont nous venons de parler «'étaient d’avance déclarées en grande majorité prêtes à faire tous les efforts possibles pour racheter de la domination autrichienne cette Vénétie qui n'avait pu être conquise sur elle par les armes.
Napoléon offrait aux Italiens une Italie à la manière de la Confédération germanique, quand l'incapacité de celle-ci à faire quelque chose pour la grandeur de l’Allemagne et à l’élever à la place qu’elle devrait avoir dans l’estime des étrangers et de ses propres enfants, venait précisément de se manifester de nouveau d’une manière si com|ilète.
Les nombreuses impossibilités de la paix de Villafranca, ainsi que du programme du 20 octobre, qui s’en tenait dans ses points principaux aux stipulations de Villafranca, étaient visibles du premier coup d'œil pour quiconque voulait se donner la peine d’ouvrir les yeux.
Le gouvernement anglais, de son cOté, empêché par tout son système de s'opposer à une reconstitution de l’Italie dans le sens de la liberté, avait eu dès le commencement les meilleurs motifs de surveiller avec vigilance chaque démarche de Napoléon. Une idée n’est pas rien, parce qu’elle a toujours une arrière-cause trèsmatérielle, comme elle a aussi une série de conséquences également très-matérielles : autrement cette idée serait tout au moins fort nulle, et assurément ce ne serait pas dans tous les cas une idée politique.
Plus Napoléon était censé parler sérieusement lorsqu’il affirmait ne combattre que pour une idée, c’est-à-dire ne pas se proposer une conquête immédiatement palpable et directe, plus devait être grande l’inquiétude de ses adversaires naturels. Que ['idée fût la réunion des races romanes, sous l’impulsion et la direction de la France, avec le concours de la race slave et contre
la race germanique, on qu’elle se réduisit simplement à la transformation de la Méditerranée en un lac français, elle touchait toujours de très-près toutes les branches de la famille germanique, et les Anglais, en particulier, plus qu’aucune autre.
On travaille contre de semblables idées et leur réalisation de deux manières différentes : ou bien par la coalition avec ceux qui ont avec vous des intérêts communs, ou par la division, la séparation de ceux qui s’unissent ou pourraient s’unir contre vous.
Le premier de ces deux moyens fut bientôt reconnu impraticable par le gouvernement de lord Palmerston. L’Autriche, que l’on avait supposé pendant quelque temps vouloir entrer dans une voie nouvelle et plus raisonnable, avait de nouveau tourné le dos à ces espérances ; elle ne voulait pas se sauver en faisant, d'un seul pas, marcher le monde d’un siècle en avant, mais en prétendant au contraire le rejeter de plusieurs siècles en arrière. Toute son ineptie s’était de nouveau produite au grand joj^r, et la paix de Villafranca, avec son cortège de récriminations, de procès pour concussions, etc., avait parlé assez clairement à cet égard pour désabuser, quelque désireux qu’il fût d’un autre résultat, quiconque l’aurait souhaité et espéré.
La Prusse faisait preuve de la môme impuissance ; elle pouvait aussi peu se résoudre à se mattre en sons ordre qu’à prendre le courage de vouloir elle-même et de faire quelque chose. Tout en élevant bien haut en toute occasion la légitimité de sa manière d'agir, elle faisait divorce avec son principe vital, avec sa raison d’être, et elle s’abandonnait à cette ingrate et pusillanime politique qui consiste > à se garder la main libre. > Cette politique, en effet, qui peut être à la fois très-utile et très-hardie, si l’on se garde la main pour s’en servir, est ingrate et pusillanime lorsqu’on ne songe à la garder libre que pour ne pas agir : or, telle était la politique des occasions perdues, la politique de la Prusse ou des Hohenzollern, comme on voudra.
Et l’Allemagne, là Confédération germanique, au premier rang f Si les éléments actuels se réunissaient, ce ne pouvait être que dans un sens dynastique borné ; qu’espérer pour le progrès de l’univers d’une semblable union ? Pour les Italiens, elle avait cependant une grande utilité, celle d’un colossal et effrayant exemple : c’est parce que l’Italie n’a pas voulu être impuissante comme l’Alle-
magne, que l’Italie n’a pas voulu se laisser reconstituer sur le modèle de l’Allemagne. Le gouvernement anglais ne pouvait agir avec quelque sécurité vis-à-vis d’un corps politique qui n’avait point de volonté, à plus forte raison rien qui représentât cette volonté absente. Tous les hommes politiques, lorsqu’ils ont fait entrer l’Allemagne en ligne de compte dans leurs calculs, ne l’ont fait qu’en ce sens qu’ils ont raisonné sur l’impuissance de l'Allemagne comme une chose qui ne se discute pas et qui va de soi.
L’Angleterre dut donc choisir le second movcn.
Quelque impossible qu’il fût à Napoléon de perdre de vue son idée, cependant il abandonna, avec la conclusion de la paix de Villafranca, la cause de l’Italie sous la forme dans laquelle il l’avait lui-méme proclamée dans l’origine. — A partir de ce moment, l’Angleterre marcha d’une manière d'autant plus décidée avec les Italiens; elle se donna la tâche, vis-à-vis d’eux, de les aider à accomplir l’œuvre de leur unité contre la volonté de Napoléon, et cela de telle manière, que Napoléon lui-méme ne pût apporter d’obstacle au travers de ce concours.
Elle commença ce travail par une critique des stipulations de Villafranca, en s’attachant à leur faire subir une transformation favorable à l'Italie, en mettant en lumière leurs impossibilités et leurs contradictions inconciliables avec tous les intérêts dont ces stipulations prétendaient tenir compte.
Le gouvernement anglais réclama des explications sur ce qu’il fallait entendre par cette présidence honoraire du pape: il voulut savoir si réellement l’empereur d’Autriche se proposait d’organiser la Vénétie en pays purement italien ; il demanda de quelle manière en comptait poursuivre la restauration des ducs de Modène et de Toscane. Relativement à la Vénétie, M. Walewski dut avouer que l’Autriche n'avait point pris d'engagements obligatoires pour elle,- que cependant l’empereur François-Joseph avait reconnu la convenance de l’introduction de réformes sérieuses dans le sens national italien. Napoléon se servit de cette circonstance pour peser sur le Piémont et sur les duchés ; il leur montrait en perspective l'administration de la Vénétie italianisée si le Piémont renonçait à l’annexion des duchés et si les duchés euxmémes consentaient à recevoir leurs souverains expulsés, faisant ainsi un sacrifice fraternel en faveur de Venise. Hais les Italiens
ne se laissèrent pas abuser par des représentations semblables, et de son côté le gouvernement anglais en vint rondement à cette conclusion pratique que, si la Vénétie n'était pas complètement séparée de l'Autriche, il valait mieux qu'elle ne (U absolument pas partie de cette confédération italienne projetée par l’empereur. En effet, aussi longtemps que Venise appartiendrait à l’Autriche, Venise ne ferait jamais en réalité corps avec la confédération, mais y serait simplement un instrument entre les mains de l’Autriche ; si, en outre, les anciens ducs, tous dépendants vis-à-vis de cette puissance , devaient être restaurés , l’Autriche arriverait même à posséder la majorité des voix dans la confédération, et l'Italie, au lieu d’être gouvernée à l'italienne, serait gouvernée à l’autrichienne.
Le gouvernement anglais portait un jugement analogue sur la malheureuse idée de vouloir transformer en forteresses fédérales italiennes les places de Hantoue et de Peschiera.
Tandis que Napoléon persistait dans son projet de restauration des souverains de l’Italie centrale et cherchait à lui gagner des points d’appui dans les duchés mêmes par les missions successives du comte Reizct et du prince Poniatowski, le gouvernement anglais, aussi par l’intermédiaire de ses propres agents en Italie, se trouva toujours plus confirmé dans ses idées contraires : en effet, il arriva à ce résultat tout opposé et en harmonie avec les vœux des Italiens eux-mêmes, que la restauration des ducs sans l’emploi de la force des armes devint, dans sa conviction, une chose impossible, et que, pour lui, la solution la plus raisonnable de la question fut l’annexion de l’Italie au Piémont.
Relativement à la stipulation sur la restauration des princes dépossédés, lord John Russell demanda, immédiatement après la paix de Villafranca, si ce seraient des troupes autrichiennes, françaises ou piémontaises qui devraient être employées en cas de résistance des duchés et de la Romagne contre la restauration, pour ’ comprimer cette résistance. M. Walewski répondit que des troupes françaises ne seraient point employées dans ce but et que l’empereur Napoléon ne saurait permettre un mouvement de la part des troupes autrichiennes. Parlant de cette base, le gouvernement anglais réclama d'une manière toujours plus pressante la reconnaissance formelle du principe de non-intervention et du droit de
libre conslitution inlérienre des peuples italiens ; il rencontra à cet égard de vives résistances, et, comme cela doit aisément se présumer, la plus vive vint du côté de l’Autriche.
Le comte de Rechberg se refusa absolument à reconnattre le principe de non-intervention, lors même que l’Autriche ne se trouvait pour le moment- pas en position de pouvoir intervenir les armes à la main, et ce fut avec une énergie plus grande encore, avec indignation pour ainsi dire, qu’il protesta contre le principe de la souveraineté populaire, d’après lequel il serait permis à chaque peuple de se constituer lui-même. Ce principe étant la négation de toutes les traditions de la dynastie autrichienne, ayant été combattu sans relôche par elle pendant des siècles, elle ne pourrait le reconnaître sans signer pour ainsi dire elle-même son arrêt de mort. Le prince de Mettcrnich dut à plusieurs reprises insister à Paris pour l’observation des stipulations de Villafranca et protester contre les convoitises annexionnistes du Piémont, et il fut avoué de la part de l’Autriche elle-même que l’on concentrait en Vénétie des troupes dans le but de s’opposer, le cas échéant, par la force à l’annexion.
La Russie marchait en général d’accord avec la France, sans cependant s’abandonner tout à fait à son influence. Le ministère prussien regardait et répondait aux rares communications qui lui fussent encore transmises, qu’il entendait se garder « la main libre ; » il était fort embarrassé, et, dans cet embarras, le gouvernement prussien se rapprocha de la Russie : le prince de Prusse eut à Breslau, dans le courant d’octobre, avec le czar, une entrevue dans laquelle on tomba d’accord de ne se faire représenter dans aucun congrès auquel ne prendraient pas part toutes les grandes puissances, et quant à ce congrès hypothétique, on convint de se garder complètement • la main libre, > et de ne consentir à prendre d'avance aucun engagement.
Comme il entrait dans les vues de Napoléon de mener la paix de Zurich à bonne fin, elle y arriva effectivement ; mais, ainsi qu’il fallait s’y attendre dans les circonstances du moment, et qu’il il est facile de se l’expliquer par tout ce que nous venons de raconter, elle ne fut autre chose qu'une paraphrase du traité de Villafranca, laissant, aussi bien que ce traité, toutes les questious
imporlanles sans solution précise et les abandonnant au congrès futur... ou à l’activité des Italiens eux-mémes.
Le 10 novembre, jour de la fête anniversaire delà naissance de Scbiller, furent signés à Zurich, à l’hôtel de ville, trois traités qui concluaient la paix : le premier, entre l’Autriche et la France ; le second, entre la France et la Sardaigne, concernant la cession de la Lombardie; le troisième, entre l’Autriche, la France et la Sardaigne.
Le premier traité confirme la paix « à perpétuité » entre l’Autriche et la France; les prisonniers de guerre seront rendus des deux côtés sans retard; en outre, la France restitue les vaisseaux autrichiens capturés par ses croisières, avec des réserves équitables et naturelles à ces sortes d’affaires. L’Autriche cède à l’empereur des Français la Lombardie, à l’exception des forteresses de la ligne du Mincio, Hantoue et Pescbiera, et du rayon nécessaire à leur défense, qui sera déterminé d’une manière définitive par une commission militaire mixte : l’empereur des Français, de son côté, exprime son intention de transmettre au roi de Sardaigne les territoires qui lui sont cédés. Les troupes des parties belligérantes qui se trouvent au delà de leurs nouvelles frontières doivent se retirer immédiatement en arrière de ces frontières. Le nouveau gouvernemeht de la Lombardie (c’est-à-dire, après la cession faite par la France à Victor-Emmanuel, le gouvernement piémontais) prend à sa charge les trois xinquièmes de la dette du Monte-Lombardo ainsi que 40 millions de florins de monnaie de convention de l’emprunt national de 1854, et une commission internationale est chargée de régler cette affaire sur les bases générales au sujet desquelles on est tombé d’accord. Le nouveau gouvernement de la Lombardie succède aux droits et aux devoirs du précédent, relativement à toutes les conventions qui concernent spécialement les intérêts du pays cédé : le gouvernement autrichien, de son côté, restitue toutes les sommes déposées par des sujets lombards ou des corporations lombardes dans les caisses autrichiennes, comme cautions, dépôts, consignations : le nouveau gouvernement rembourse les sommes de même nature qui sont déposées dans les caisses lombardes; il confirme sans autre toutes les concessions de chemins de fer accordées par le gouvernement autrichien sur le territoire cédé, et du jour de la ratifica-
tion il succède à tons droits et obligations de ce dernier relativement aux lignes ferrées du territoire cédé. Les habitants de ce territoire qui veulept émigrer en Autriche, ou les habitants du territoire autrichien originaires du territoire cédé , qui désirent y rentrer, doivent pouvoir le faire pendant le terme d’une année, en recevant à cet égard tout secours équitable. Les militaires autrichiens qui sont originaires du territoire cédé, seront, sur leur demande, aussitôt licenciés et renvoyés dans leurs foyers; mais s'ils veulent demeurer au service de l’Autriche, ils ne seront pour ce fait inquiétés ni dans leurs personnes, ni dans leurs propriétés. La même garantie est assurée aux fonctionnaires civils originaires de Lombardie qui se trouvent au service de l'Autriche et veulent y rester. Toutes les pensions civiles et militaires régulières, payées sur les caisses publiques de la Lombardie, continueront à être soldées par le nouveau gouvernement. Les documents des archives qui ont trait à la partie de la Lombardie demeurée sous la domination autrichienne, ou bien à la Vénétie, seront immédiatement livrés aux commissaires autrichiens, tandis qu'aux commissaires du nouveau gouvernement de Lombardie seront remis de même les documents concernant la partie de ce pays cédée par l’Autriche. La communication des archives aura lieu sans difficulté réciproquement, dans l'avenir, sur la simple requête des autorités administratives supérieures. Il est assuré libre disposition de leurs biens, meubles et immeubles, aux corporations religieuses existant sur le territoire cédé, dans le cas où la nouvelle législation sous l'empire de laquelle elles sont sur le point d'entrer ne permettrait pas qu’elles continuas^nt à exister comme corporations. '
L’empereur Napoléon et l’empereur François-Joseph s'engagent à agir de toutes leurs forces dans le sens de la fondation d’une confédération de tons les États italiens. Cette confédération doit être placée sous la présidence honoraire du pape ; elle doit a.ssurer l’indépendance et l’inviolabilité du territoire des États confédérés, le développement de leurs intérêts moraux et matériels ; une armée fédérale doit être constituée pour la garantie de la sécurité intérieure et extérieure de l'Italie. Une assemblée composée des représentants de tous les États italiens rédigera un pacte fédéral ; les droits et les devoirs qu'il consacrera seront étendus à
la Vénétie, ainsi qu'à la parliq de la Lombardie demeurée sous la domination autrichienne, qui entrent également dans la confédération.
Les droits du grand-duc de Toscane, du duc de Modène et de la duchesse de Parme .sont expre.ssément réservés par les parties contractantes, attendu qu'aucune modification ne peut être apportée à la constitution territoriale des États indépendants qui n’ont pas pris part à la guerre de 1859, qu’avec le consentement de toutes les puissances qui ont reconnu l’existence de ces États.
L’empereur Napoléon et l’empereur François-Joseph s’emploieront auprès du pape afin d'obtenir de lui l’introduction dans l'administration des États de l'Église des réformes qui paraissent nécessaires pour leur tranquillité et indispensables pour le maintien de son autorité. Enfin une amnistie générale et sans condition est assurée aussi bien de la part de l’Autriche que de la part de l’empereur Napoléon, ce dernier agi.ssant au nom du nouveau gouvernement de la partie cédée de la Lombardie.
Un article additionnel détermine le mode de paiement à l’Autriche des 10 millions de florins que prend à sa charge le nouveau gouvernement de Lombardie sur l’emprunt national de 185^1.
Par le second traité, conclu entre la Sardaigne et la France, la France transmet au roi Victor-Emmanuel les territoires de la Lombardie qui lui ont été cédés par l’empereur François-Joseph, avec tous les droits et devoirs qui y sont attachés, et avec lesquels la France les a reçus de l’Autriche au nom du nouveau gouvernement de la Lombardie. La. Sardaigne rembourse à la France les 10 millions de florins que cette dernière s’est engagée à payer à l’Autriche ; elle paie en outre à la France 60 millions de francs d’indemnité de frais de guerre.
Le troisième traité, entre la Sardaigne, la France et l’Autriche, réunit le contenu des deux premiers. Tous les traités et conventions qui existaient entre l’Autriche et la Sardaigne avant le 1" avril 1859 sont confirmés et immédiatement appliqués au territoire lombard cédé, pour autant qu’ils n’étaient pas modifiés par le nouvel état de choses que créait la paix de Zurich. La navigation sur le lac de Garde est libre, sans que cela puisse exclure l’application des dispositions de simple police : l’Autriche et la Sardaigne s’engagent à conclure, dans le délai d’une année, une
convention spi*ciale touchant les mesures à prendre pour la répression de la contrebande sur leur nouvelle frontière : jusque-là sont maintenues provisoirement les clauses de la convention de 1851 pour l’ancienne frontière du Tessin et du lac Majeur. Une convention spéciale sera aussi conclue au sujet de l’entretien des passages du Mincio et des constructions sur les bords de cette rivière là où son thalweg diHermine maintenant la frontière des deux États. Enfin les mêmes facilités qui avaient été accordées précédemment aux habitants de la frontière sur l’ancienne ligne de démarcation entre les deux territoires sarde et autrichien, sont transportées à ceux de la frontière nouvelle.
Ces trois traités constituèrent donc, dans leur ensemble, la maigre paix de Zurich. Comme on le voit, ils sont à peu près^ en tout ce qui dépasse le simple réglement des affaires de frontière entre l’.\utriche et le nouvel État du Piémont, une copie, un calque des préliminaires de Villafranca. Cependant le traité entre la France et l’Autriche s’en réfère expressément à un congrès. Tout est en réalité remis à ce congrès. En fin de compte, la paix de Zurich ne fait rien de définitif que de sanctionner la cession de la Lombardie par l’Autriche à la France, et sa rétrocession par la France au Piémont. Tout le reste demeure en suspens, et elle laisse même sans solution cette question italienne, celte question qui, à elle seule, peut mettre le monde en mouvement. Quoi qu’il puisse arriver en Italie, dit la paix de Zurich, nous n’en reconnaîtrons rien : l’Italie centrale est ré.servée, bien plus encore ritalic méridionale. Faites l’histoire comme vous voudrez par les faits, le congrès pourra toujours la reviser et la réformer.
L’Italie centrale fit donc l'histoire pour son compte sous celte réserve.
s. ■.’annexlon de ritalle centrale au néutont.
Nous avons mentionné déjà celte réunion des principaux représentants des pays de l’Italie centrale, qui eut lieu au commencement d’octobre et dans laquelle on tomba d’accord d’instituer une régence commune pour ces pays et de l’offrir au prince de jSavoie-Carignan. Les assemblées de représentants furent alors
convoquées sans retard : le 6 novembre se réunirent celles de Modèiie et de la Romagne; le 7, celles de Parme et de la Toscane. Le 7 et le 8 novembre, on décida d'offrir au prince de Savoie-Carignan le gouvernement provisoire des Étals réunis de Tltalie centrale, et des députations furent envoyées à Turin pour donner connaissance de cette décision au roi Victor-Emmanuel. L'assemblée de Bologne avait en môme temps appelé à la tête du gouvernement de la Romagne M. Farini, pour remplacer M. Cipriani, dont l’incapacité avait été reconnue, en sorte que déjà trois pays, la Romagne, Modène et Parme, se trouvaient de fait placés sous une même administration.
Napoléon protesta immédiatement et catégoriquement contre un acte de ce genre de la part de ritalic centrale, sans même attendre des communications ou des résolutions ofllcielles. Au moment où la paix de Zurich allait se conclure, et avant le congrès, appeler un prince de la maison de Savoie au gouvernement de ritalic centrale , équivalait pour lui à prononcer l'annexion au Piémont et à la déclarer fait accompli en dépit de toutes les négociations passées ou à venir.
Napoléon ne pouvait sans doute exiger de Victor-Emmanuel qu’il interdit aux Italiens du centre de se donner un gouvernement commun : cela eût été reconnaître indirectement la suprématie de Victor-Emmanuel sur l’Italie centrale ; mais il pouvait réclamer du roi de Piémont qu’il ne lui prêtât pas son appui, en permettant qu’un prince de sa famille prit possession de la régence des quatre Etats. Victor-Emmanuel ordonna donc au prince Eugène de refuser la régence, mais en proposant un autre régent â sa place. Lorsque la députation de la Romagne vint la première annoncer au prince son élection à la régence, le 13 novembre, celui-ci répondit en exprimant d’abord sa reconnaissance pour la marque de confiance qui lui était donnée et qui s’adressait sans doute bien plus au roi Victor-Emmanuel et à l'Italie qu’à sa personne; il en déduisit la conséquence que la personnalité du régent était, à côté de ce fait, une chose de peu d’importance, et il ajouta que, quant à lui, des raisons de convenance ne lui permettaient pas, vis-à-vis du congrès qui était en perspective, d’accepter cette position. Il déclara ensuite qu’en formulant ce refus, il faisait un sacrifice dans l’intérêt de l’Italie centrale elle-même.
et qu’il croyait lui rendre, en outre, un bon service en proposant à sa place, comme régent, M. Buoncompagni qui s’était acquis déjà des titres à la reconnaissance de l’Italie centrale, par la manière dont il avait rempli durant la guerre les fonctions do e.ommissaire du Piémont.
Dans une lettre adressée le 14 novembre à M. Buoncompagni, le prince l’invitait à accepter la régence, et lui donnait en même temps quelques brèves directions sur son attitude*future ; se tenir sur l’expectative, mettre l’armée sur un pied respectable, et avoir confiance soit dans l’appui de Victor-Kmmaniiel, soit dans les promesses réitérées de l’empereur Napoléon qu’il ne tolérerait pas une intervention dans les affaires de l’Italie du centre.
Cette feinte n’obtint nullement non plus l’approbation de Napoléon, et les Toscans eux-mémes n’en furent point satisfaits. Cependant la résistance de ceux-ci fut écartée à l’amiable. Vis-à-vis de l’empereur, le gouvernement piémontais invoqua publiquement un argument d'ailleurs fort usé ; il parla de la possibilité menaçante de Vaiiairhie dans l’Italie centrale, et représenta rinstilntion d’un gouvernement commun et suffisamment fort comme Tunique préservatif contre ce danger.
Napoléon céda, mais il voulut qu’on lui fit le sacrifice de Garibaldi. Le gouvernement piémontais avait demandé à celui de Naples des explications au sujet de la position prise sur la frontière romaine par son armée des Abruzzes. Le gouvernement napolitain avait répondu qu'il était le maître de faire de ses troupes ce que bon lui semblait sur son propre territoire; que l’armée des Abruzzes ne pouvait inspirer aucune inquiétude au Piémont, dont les frontières étaient encore fort éloignées de ce point, et que le pape aurait tôut au plus quelque raison de demander des explications à cet égard. Quant à la possibilité d'une intervention future dans la Romagne, le roi de Naples se réservait toute liberté de décision ultérieure.
Pendant les négociations entamées à cet égard, et dans lesquelles aussi s’interposa TempeTeur Napoléon, le gouvernement na politain fit valoir que Ton ne pouvait avoir aucune sécurité à Tendroit des intentions de l’Italie centrale, et que Ton était forcé par les faits d’admettre que celle-ci était soutenue par le Piémont, et se confiait dans cet appui. Or, d'ans ces dispositions, une
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agression contre les Marches, ou même contre le territoire napolitain, était une chose très-possible, d’autant plus que la présence de Garibaldi dans la Romagnc constituait une raison légitime de défiance vis-à-vis de l’armée de l’Italie centrale.
Ce fut pour écarter ce motif d’inquiétude que Napoléon demanda l’éloignement de Garibaldi; celui-ci, d’ailleurs, au mois de novembre, ne trouvait pas auprès de Victor-Emmanuel, dans ses dissentiments avec Fanti, l’appui sur lequel il avait cru pouvoir compter. Aigri par cette lutte et ces désappointements, il donna, le 14 novembre, sa démission de toutes les fonctions dont il était revêtu, et se retira dans la vie privée. Il annonça cette résolution dans une proclamation adressée aux Italiens, mais en attirant leur attention sur ce que cette politique qui, dans le moment actuel, cherchait à multiplier les entraves autour de Victor-Emmanuel, devait précisément leur imposer doublement le devoir de se tenir fermement attachés au roi; quant à lui-mème, il ne manquerait pas d'accourir à son poste aussitôt que le roi appellerait de nouveau ses .soldats au combat de la délivrance.
Avec Garibaldi, beaucoup de ses fidèles compagnons d’armes, les meilleurs officiers des troupes de l’Italie centrale, quittèrent cette armée qui se trouva ainsi menacée d’une prompte désorganisation.
Fanti publia en conséquence, le 18 novembre, un ordre du jour dans lequel, aprèsavoirindiquédansleurenserable les progrès déjà faits par les préparatifs militaires de PI ta lie centrale, il rappelait en môme temps toutes les lacunes à combler avant qu’il pût être question pour elle de posséder une armée parfaitement propre à entrer en campagne. Il invitait donc à la patience; la persévérance finirait par lasser des ennemis qui, eux-mêmes, n'étaient pas trèssolides sur leurs pieds; ou bien ceux-ci s’abstiendraient de toute tentative sérieuse de commencer la lutte, ou bien, ils seraient forcés de prendre le rôle d’agresseurs, et dans ce cas leur défaite était certaine.
Garibaldi lui-même, dans une nouvelle proclamation du 23 novembre, engagea ses compagnons d’armes à rester attachés à leurs drapeaux. Précédemment déjà, il avait adressé un appel pour une souscription destinée à l’acquisition d’un million de fusils, avec lesquels l’Italie pût se trouver armée contre quelque en-
nemi que ce fût de son indépendance ; en même temps qu'il s'adresssail à ses lidôles volontaires, il renouvela cet appel.
Buoncompagni, après avoir, par divers arrangements, levé tous les obstacles que rencontrait son entrée en fonctions, se rendit le 21 décembre à Livourne, d'où il annonça aux Italiens du centre qu’à partir de ce moment il admini.strerait en qualité de gouverneur général les provinces unies de l'Italie centrale Dans sa proclamation, il s’en tenait aux directions qui lui avaient été données par le prince Eugène dans la lettre que celui-ci lui avait adressée le 14 novembre.
Sous le gouvernement général de Buoncompagni, Ricasoli conservait le gouvernement spécial de la Toscane, et Farini celui des provinces de l'Emilie (Parfne, Modène et Romagne).
Ainsi venait de s'accomplir de nouveau un grand pas dans la voie de l’annexion, quelle que fût la manière dont on pût appré-„ cier l’institution de l’administration commune de ces provinces.
Ce premier pas devait être rapidement suivi d'autres progrès non moins importants dans le même sens.
De Paris étaient parties les invitations au congrès, prévu lors du traité de Villafranca.et plus tard, lors de la paix de Zurich.
Bien que d'aucun côté il n’eût été fait à cette invitation de réponse directement négative, il se trouva bientôt évident qu’il y avait autant d'opinions divergentes sur le mode de réunion du congrès que de gouvernements intéressés.
Qui devait être représenté au congrès ?
Seulement les cinq grandes puissances?
Ou toutes les puissances signataires des traités de Vienne ?
Ou toutes les puissances intéressées, par exemple aussi les Etats de l'Italie centrale, et dans ce cas qui serait admis au congrès? lessouverains dépossédés ou bien les nouveaux gouvernements, ou bien tous également ? Et les Etats voisins de l’Italie évidemment intéressés de près dans les modifications territoriales de cette contrée, la Suisse, par exemple?
Devait- on venir au congrès avec ou sans un programme arrêté d’avance ? Quel serait ce programme ? de quelle manière pourrait-on se mettre d'accord sur ces différents points ?
Les véritables hommes d’Etat étaient, cela va sans dire, d’opinion que chaque puissance représentée devrait paraître au congrès
avec des vues d(5lerminées, et qu’elle ferait bien, si elle ne pouvait réussir à amener tous les participants à s’entendre sur une base certaine, d’obtenir tout au moins cette entente avec quelques-uns des plus influents de ceux-ci. L’Angleterre, en particulier^ partit de ce point de vue, et s’adres.«a d’un célé à 1a France par l’organe de lord Cowley, de l’autre :1 l’Autriche par l’organe de lord Loftus.
En revanche, les hommes d’Elat d’une autre catégorie, ceux de la Prusse, par exemple, crurent faire preuve d’une merveilleuse habileté en posant, au contraire, en principe qu’ils voulaient arriver au congrès avec les moins libres. Il ne pouvait être que très-agréable à quelques puissances, et surtout à l’empereur Napol(k)n, de voir le plus grand nombre possible des sièges subalternes occupés au congrès par des gens à la main libre, et la Russie s’empressa de faire mine, vis-ù-vis delà Prusse, de vouloir suivre son exemple, ce qui, naturellement, n’étaitpas fait pour plaire à celleci. Mais si les hommes d’Etat russes, lorsqu’ils voient une lessive en perspective, savent fort bien qu’une main lare rautre, ils ne sont pas moins bien convaincus que l’on ne saurait attendre ce bon oITice, pas plus qu’aucun autre, de mains paralysées, quelque libres qu’elles soient.
Bientôt il ne fut pas difllcile de pronostiquer qu’un congrès sur les affaires d’Italie ne courait guère de chances de réalisation, au moins pour l’année 1860.
Déjà le 26 novembre, lord John Russell écrivait précisément à lord Cowley, qui préparait à Paris l’affaire du congrès : t que t l’annexion de l’Italie centrale au Piémont était à ses yeux la solution la plus simple et la plus naturelle de l’énigme italienne. Comme cependant la France ni l’Angleterre ne voulaient rien savoir de celte solution, il accepterait comme une transaction admissible que la Sardaigne s’agrandit de Parme, Plaisance et Massa-Carrara, et que Modène et la Toscane fussent réunies sous un autre prince que ces Etats se choisiraient librement, mais qui ne pourrait appartenir à aucune des dynasties régnantes des cinq grandes puissances européennes.
On voit que lord John Russell partait du principe que les peuples de l’Italie devaient en thèse générale régler eux-mêmes leurs affaires. Quant à la question de la papauté et du pouvoir tempo-
rel du pape , il la laissait de côté, en sa qualité de représentant d’une puissance protestante.
Ce principe de la souveraineté populaire ne devait naturellement rencontrer auprès de M. de Rechberg et en Autriche qu’une résistance toujours plus aigre. Les troupes qui occupaient la Vénétie furent augmentées; les protestations de M. de Mctternich à Paris devinrent à chaque instant plus énergiques ; les troupes du duc de Modène firent même un mouvement contre la frontière de l’Italie centrale au moment où M. Buoncompagni se préparait à prendre les rênes de l’administration comme gouverneur général. M. de Rechberg déclara catégoriquement qu’un ministre autrichien qui oserait proposer ù l'empereur son maître de reconnaître le principe de la souveraineté populaire, se rendrait coupable de haute trahison.
L’empereur Napoléon ne pouvait, par suite de sa propre position, se livrer vis-à-vis de ce principe à un si énergique antagonisme : en face des propositions de l'Angleterre, il ne pouvait que s’envelopper vertueusement du manteau d’un homme d'honneur, à qui il était interdit par sa loyauté de manquer à des promesses faites, et qui devait forcément, à la suite de la convention de Villafranca, se tenir aux stipulations de ce traité.
Mais au commencement de décembre, et pendant que les Italiens du centre allaient toujours de l’avant, on put voir clairement que Napoléen n’étailplussi fortopposéà lais.serla voieouverte à l’annexion au Piémont. Il avait trouvé un autre moyen pour tenir toujours en suspens les complications en Italie, et y maintenir par là un actif exercice de son influence : en même temps, il ne lui était pas trop désagréable au fond que des faits accomplis vinssent le dégager des obligations qu'il avait contractées vis-à-vis de l'Autriche à Villafranca et à Zurich, pourvu qu’il pût se ménager l’apparence d’être contraint par la force matérielle des choses à se mettre en dehors de ces obligations.
Il se rapprocha donc en fait de l’Angleterre, dont les relations avec la France pendant l’été de 1859 semblaient être presque sur un pied d'hostilité, et avaient même été assez loin dans ce sens pour faire prendre, aux bourgeois de la vieille Angleterre, le fusil ’ des volontaires.
Ce rapprochement s’effectua de jour en jour avec plus de cer-
titude; il va sans dire, du reste, que l’empereur en cela n’agissait pas seulement pour les beaux yeux de la reine Victoria, mais qu’il était parfaitement décidé à en tirer un bon parti pour luimême.
Dans le milieu de décembre il lit donc un de ces sauts de cêté qui décèlent l’homme habile. Le souverain -catholique fit ce dont le gouvernement protestant de S.M. Britannique s’était scrupuleusement abstenu: il lit attaquer dans la brochure, le Pape et le Congrès, le pouvoir temporel du pape, et ainsi, pendant qu’aux yeux du public il continuait à interdire à l’Italie une annexion moins importante, il attirail tout à coup lui-même le.s regards des Italiens sur une conquête bien autrement grave.
Le pape doit posséder un pouvoir temporel, dit la brochure.
S’il ne l’avait pas, il serait le sujet d’un souverain, ce qui est incompatible avec la dignité de l’Eglise. Mais le gouvernement du pape est nécessairement un gouvernement théocratique, patriarcal ; cela est dans la nature même du souverain pontificat. Or, une semblable administration ne peut répondre aux intérêts d’un grand pays, qui est inévitablement entraîné dans le mouvement général des affaires de l'univers. Il faut donc que le pays qui, doit être gouverné théocratiquement soit pelif. D'ailleurs un petit territoire suffit parfaitement au pape, en faisant qu’il soitmaltve chez lui et non sujet, puisqu’il peut être maître aussi bien en dedans de limites étroites que dans une vaste contrée. Ce territoire restreint, qui représenterait une calme oasis au milieu des déserts do monde agité, respecté de tous, jamais exjiosé aux hasards de la guerre, neutre dans toutes les intrigues du reste de l’univers, conviendrait exactement à la papauté et à ses besoins. Physiquement, le pape a besoin du calme, non de l’action; il doit bénir, non tirer l’épée. Quant à l'objection que ce petit terriloirenepourrait lui fournir les moyens de soutenir exti-rieurement la dignité du souverain pontificat, elle ne serait pas fondée : en effet, un tribut serait payéannuellementau pape par toutes les puissances catholiques, et ce système, qui écarterait des habitants de son territoire toute lourde imposition, serait en même temps très-propre à élever encore sur un plus haut piédestal la dignité du saint-siège. Par ces motifs, il n’est donc pas nécessaire de rendre la Romagne au pape, pas plus que cela, d’ailleurs, n’est exécutable. La Romagne, en effet, ne '
voulant pas rentrer volontairement sous son gouvernement, ce résultat ne pourrait être obtenu que par la force. Or, l’emploi de la force n'est pas digne du pape, sans compter que ce moyen n’aboutirait qu’à donner au saint-père des sujets mécontents, et qu’une occupation permanente deviendrait néces.saire pour les maintenir sous son autorité. El qui ferait celte violence aux sujets du pape? La France ne peut s’en charger, elle qui a combattu justement pour la délivrance et l’indépendance de l’Italie, et qui a constitué son propre gouvernement snr la base de la souveraineté populaire ; d’ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que, lorsque l’ancienne domination de la Romagne a été secouée, cela a été en réalité la domination des Autrichiens, non celle du pape; des circonstances parfaitement analogues se sont produites dans les duchés. Or, la France ne peut ni ne veut consentir à aucune intervention de l'Autriche, elle ne peut pas avoir combattu hier pour briser la domination de l’Autriche en Italie, et venir bénévolement aujourd'hui aider aux voies et moyens de la reconstituer. On ne saurait pas davantage remettre celte intervention entre les mains de Naples, cette seule puissance italienne à laquelle on pourrait songer : abstraction faite de ce que son gouvernement a déjà bien as.sez à faire chez lui, son intervention ne serait pas autre chose que la guerre civile en Italie, car elle appellerait néce.ssairement celle du Piémont.
La seule intervention possible en Italie, c'est l’inlervenlion pacifique d'un congrès européen, dont la compétence ne peut être contestée, à moins de mettre en question, en même temps, tout le droit public actuellement reconnu, et relativement au pouvoir I temporel du pape, ce congrès prononcerait de la manière qu'il jugerait le mieux répondre au développement des faits historiques.
Ainsi parlait la brochure Le Pape et le Congrès, et elle fut aussitôt suivie d’une lettre de l’empereur Napoléon au pape, du 31 décembre 1 859.
Dans celle lettre, l’empereur exprime l'opinion que l'on aurait pu parvenir à faire rentrer la Romagne .sous l'autorité de Pie IX, si celui-ci avait voulu consentir à donner à ce pays un gouverneur général laïque, et à lui accorder des réformes en harmonie ‘ avec ce changement. — Mais ses avis n’ont pas été suivis; grâce à
cette opiniâtreté, le nouvel ordre de choses a eu le temps de se consolider dans la Romagne, et maintenant il est devenü absolument impossible à l’empereur de s’opposer au cours des événements. Même le congrès futur, selon toute vraisemblance, excluerait l’emploi des armes en faveur du pape dans la Romagne -, dans de pareilles circonstances. Napoléon croyait donc que ce qu’il y aurait de plus conforme aux véritables intérêts de la papauté, ce serait que Pie IX fit le sacrifice de sa domination sur ce pays.
La brochure et la lettre firent eu Italie la meilleure impression ; elles ranimèrent des espérances qui s’étaient affaissées, et prêtèrent une nouvelle force à celles qui s’étaient maintenues. L’Angleterre et la France marcheraient désormais d’accord au congrès; la France ne se défendait plus que pour la forme, et si l’Italie donnait â l’Angleterre un point d’appui par la continuation décidée de sa marche dans la voie où elle était entrée, l’annexion de l’Italie centrale devenait certaine et sans péril. Le Piémont devait naturellement y contribuer pour sa part.
La désignation du comte de Cavour pour représenter le Piémont au congrès avait une signification très-claire; elle montrait que le Piémont, de son côté, avait rompu avec la politique à laquelle il avait dû se plier à Villafranca et jusqu’après la conclusion de la paix de Zurich. Cavour avait déposé son portefeuille à la suite de la conventiou de Villafranca; maintenant il devait de nouveau représenter la politique piémontaise dans un acte européen décisif: cette politique n’était donc plus celle de Villafranca.
Le 17 janvier IStiO, le ministère Ratazzi donna enfin sa démission, et Victor-Emmanuel chargea M. de Cavour de la formation d’un nouveau cabinet. Le mois de janvier, du reste, ne laissa plus aucun doute sur le rapprochement de la France et de l’Angleterre.
Le 5 janvier. M. Walewski quitta le ministère, M. Walewski, qui représentait à l’extérieur la politique de Villafranca, qui, dans toutes les négociations suivies jusque-là, s’était opposé aux propositions de l’Angleterre, et à qui l’on doit principalement imputer la responsabilité de l’attitude hostile dans laquelle avaient fini par se trouver l’une vis-à-vis de l’autre, en 1859, les deux grandes puissances occidentales. Il fut remplacé par M. Thouvenel, précédemment ambassadeur à Constantinople. '
Napoléon, du reste, n’avait pas l’intention de négliger l’avan-
lage que pouvait lui offrir sa nouvelle politique vis-ù-vi» de l’Angleterre et du Piémont. ,
Sans compter qu’il se réservait le bénéfice d’une opposition apparente, il réclama de l’Angleterre la signature d’un traité de commerce favorable aux intérêts de la France, et du Piémont la cession de la Savoie et du comté de Nice.
Dans une lettre adressée le 15 janvier à M. Billaut, son ministre de l'intérieur, il annonçait que, malgré quelques dissentiments qui sub.sistaient encore, 1a paix de l'Europe était assurée, et qu’il lui paraissait maintenant convenable d’appliquer les ressources qui n'étaient plus exigées' par des expéditions militaires aux vastes eritrepri.ses de la paix, et d’ouvrir ainsi une ère nouvelle de tranquille essor à l’industrie et au commerce. Le commerce devait être encouragé par la diminution des tarifs douaniers, de manière à ce qu’un vigoureux élan fût imprimé à la fois à l’industrie, aux travaux publics et à l’agriculture.
Napoléon avait été gagné au principe de la liberté du commerce et convaincu par Cobden de tous les avantages de ce principe.
Des obstacles de diverses natures s’opposent, comme on le sait, à un passage brusque du système de la prohibition à celui du libre échange : ce passage sans transition serait impossible pour un pays isolé; il ne se justifierait d’une manière absolue que dans cette hypothèse où le changement de système entrerait à la fois en vigueur pour tous les pays de la terre, ce qui supposerait un trop merveilleux accord pour que celte hypothèse ne rentre pas d’elle-raême dans le domaine des utopies. D’ailleurs, les économistes ne sont point d’accord entre eux sur la question de savoir lequel doit avoir la préférence, du système des impôts directs ou d’un système mixte d’impôts directs et d’impôts indirects. Nous croyons que, pour pouvoir introduire le premier d’une manière exclusive, presque tous les Etals de l'Europe devraient d’abord restreindre considérablement leurs dépenses, ce qui ne saurait d’autre part s’effectuer que par la suppression des armées permanentes.
La question se trouvant ainsi compliquée, on ne peut envisager, an moins actuellement, le système pur du libre échange que comme une théorie, et son application ne peut être, en réalité, autre chose que celle d’un système de prohibition restreint. Pour
être avantageux à un pays considéré isolément, il faut qu’il s’étende immédiatement dans un cercle aussi vaste que possible ; il entraîne donc comme conséquence la conclusion de traités dans ce sens avec d’autres pays; or, il est évident qu’en pareille matière, un traité entre la France et l’Angleterre avait une tout autre signification qu’une convention passée entre deux petits États.
Ce traité de coran^erce fut conclu le 23 janvier 18G0, sous la réserve de la ratification du parlement anglais. Il était avantageux pour les deux pays, ce qui explique ce fait assez singulier que, de chaque côté Je la Manche, le parti de l’opposition prétendit y voir une concession faite par le gouvernement au gouvernement de l’autre pays. En soi-même, il était une concession faite à l’Angleterre parla France, en ce sens que celle-ci ne devait plus apporter aucun obstacle décisif à la politique anglaise en Italie, politique qui marchait d’accord avec celle des Italiens. L’opposition, en Angleterre, y vit une concession faite au contraire à la-France, en ce sens que l’Angleterre renonçait de son côté implicitement à mettre obstacle à la séparation de la Savoie et de Nice du Piémont et <4 leur annexion à l’empire. En réalité, tout se résumait en ceci, c’est que la France et l’Angleterre voulaient dorénavant marcher d’accord en ce qui regardait les affaires d’Italie, et que, si la France faisait en cela la concession de ne plus se mettre en travers de la politique italienne, l’Angleterre, de son côté, se résignait à ne point contre-carrer les conséquences que la France prétendait déduire de l’agrandissement du Piémont. Du reste la question de la cession de Nice et de la Savoie ne se présenta d’une manière bien décidée que le I" mars, au moment de l’ouverture du Corps législatif à Paris. Nous y reviendrons donc plus tard.
Aussitôt que l’on sut à Londres que Napoléon ne s’opposerait pas à la marche naturelle des choses en Italie, le cabinet anglais formula ses propositions, soit pour le congrès dans le cas où il pourrait encore avoir lien, soit pour une action commune de la France et de l’Angleterre dans le cas où le congrès ne se réaliserait pas. Ces propositions se résumaient en quatre points, réveillant ainsi sans doute dans beaucoup d’esprits le souvenir des débuts de la guerre d’Orient.
On laissera aux Italiens le soin de régler eux-mêmes leurs af-
faire.-! ; aucune démarche ne sera faite pour leur imposer quelque forme de gouvernement ou quelque gouvernant que ce soit; en un mot, on confirme le principe de non-intervention.
Venise restera complètement en dehors; elle demeure provisoirement aux mains de l’Autriche, celle-ci pouvant agir vis-à-vis de Venise comme elle le juge prudent, ou comme elle le trouve bon.
Les troupes françaises seront retirées de Rome et de la Lombardie.
Comme on prétend que les populations de l'Italie centrale n’ont pu agir librement jusque-là, qu’elles étaient terrorisées, elles devront voter encore une fois sur la question de l’annexion au Piémont. -Les deux puissances reconnaîtront, quel qu’il soit, le résultat de cette votation, par conséquent, le cas échéant, l’annexion qu'elle prononcerait.
M. Thouvenel répondit à ces propositions dans une note adressée le 30 janvier à M. de Persigny, ambassadeur de France à Londres.
La France se déclare d’accord sur les deux premiers points ; quant au troisième, elle ajoute qu’elle ne croit pas pouvoir retirer ses troupes de Rome et de la Lombardie avant qu’un nouvel ordre de choses soit réellement établi en Italie et que l’on soit certain de l’adhésion des autres puis.sances. Enün, pour ce qui concerne la reconnaissance éventuelle de l’annexion de l’Italie centrale au Piémont, la France est toujours engagée vis-à-vis de l’Autriche par les traités de Villafranca et de Zurich, et il faudrait d’abord qu’elle pût dégager sa parole.
M. Thouvenel adressa une note dans le même sens au cabinet autrichien, note dans laquelle il exprime l’espérance que tout au moins l’Autriche ne mettrait pas d’obstacles directs à la marche des événements en Italie et accepterait ce qui est irrémédiable. Cette note, qui partit pour sa destination en même temps que les propositions de Londres, est du 31 janvier.
M. de Rechberg ne répondit que le 17 février, et en repoussant absolument ces propositions. L’Autriche avait fait à Villafranca un douloureux sacriflee dans la supposition, admise également alors par l’empereur Napoléon, que les ducs dépossédés pourraient être réintégrés dans leurs souveraintés. F'raoçois-Joseph ne pouvait consentir à se départir de celte idée. Si des obstacles se
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présentaient à sa réalisation, ces obstacles n'étaient nullement insurmontables. Du reste, le gouvernement français comprenait parfaitement bien lui-mème combien peu l’Autriche pouvait tomber d’accord avec l’Angleterre sur la base de ces propositions, puisqu’il ne demandait point à l’Autriche de les approuver, mais seulement de s’abstenir d’une opposition formelle.
Dans cette réponse, M. de Rechberg faisait sentir avec une clarté suffisante que l’Autriche pouvait bien laisser pendant quelque temps les choses aller à leur guise, parce que, pour le moment, elle se voyait hors d’état d’intervenir par la force, mai^ qu’elle ne voulait contracter aucun engagement qui pût l’cmpéclier plus tard, et aussitôt qu’elle serait en état de le faire, de reprendre de toute façon son avantage en Italie.
La note de M. de Rechberg au cabinet des Tuileries fut suivie d’une note, en date du 24 février, de M. Thouvenel au cabinet piémontais. M.* Thouvenel lui proposait fannexion immédiate, sans autre votation, des duchés de Parme et de Modène au Piémont ; un vicariat de Victor-Emmanuel gouvernant la Romagne à la place du saint-siège; enfln la création d’un royaume distinct de Toscane, dont le souverain serait choisi par la population, sous cette seule condition qu’il ne pourrait être pris dans la maison de Savoie.
En attendant, le cabinet piémontais et l’Italie centrale, d’accord ensemble, avaient marché lestement en avant, sûrs de l’appui de l’Angleterre et convaincus que la France, dans ses démon.slrations, en resterait aux phrases.
La seconde moitié de janvier avait déjà vu introduire dans l’Italie centrale la constitution piémontaise et promulguer la loi sarde sur l’élection des députés : à Turin, on s’occupait de chercher un local assez vaste pour pouvoir contenir non plus seulement les représentants du Piémont et ceux de la Lombardie, mais encore ceux des pays du centre. Cavour, à peine entré en possession des rênes du gouvernement, avait adressé une circulaire, en date du 27 janvier, aux agents diplomatiques de la Sardaigne à l’étranger, circulaire dans laquelle il déclarait que le congrès projeté n’aboutirait pas; que tous les faits des dernières semaines démontraient non-seulement que la restauration des princes dépossédés était impossible, mais encore que cette impossibilité était
reconnne par les puissances européennes ; que, par conséquent, le Piémont devait faire usage des droits que lui avaient donnés et que lui donneraient encore les votations de l'Ilalie centrale, et en faire un prompt usage pour empêcher qu’à la longue l’élat provisoire dans lequel se trouvait ce pays ne dégénérât en complète anarchie.
Le 29 février, M. de Cavour écrivit à Ricasoli et à Farini; il leur communiquait les propositions de la France contenues dans la note de M. Thouvenel du 24 février. Il avait répondu, ajoutait-il, qu’il recommanderait les conseils de l’empereur Napoléon aux hommes qui avaient jusque-là dirigé les destinées de l’Italie cen- , traie; que vraisemblablement ces hommes ne voudraient pas prendre sur eux la responsabilité d’une décision définitive et qu’ils feraient procéder à une nouvelle votation; <|ue le Piémont, enfin, accepterait le résultat, quel qu’il fût, de cette votation et agirait en conséquence.
Ricasoli aussi bien que Farini répondirent qu’ils feraient voter de nouveau les populations qu’ils administraient provisoirement ; Farini expliquait en même temps qu’une votation semblable serait aussi utile et opportune dans la Romagne, pour trancher la question de l’annexion au Piémont. Quant à la question ultérieure, desavoir si le roi gouvernerait la Romagne directement ou comme vicaire du pape, elle était plutôt de nature à être débattue entre le pape et le roi Victor-Emmanuel, qu’à être discutée entre celui-ci et le peuple des Légations.
Des manifestes du gouvernement invitèrent donc le peuple, en Toscane comme dans l’Emilie, à une votation ayant pour but de déterminer, par oui ou par non, si ce peuple réclamait l’annexion au Piémont sous le sceptre de Victor-Emmanuel, ou bien la constitution d’un royaume séparé de l’Italie centrale.
Le il mars eut lieu cette votation par le suffrage universel. Dans l’Emilie, 400,791 voix; dans la Toscane, 300,571 voix se prononcèrent pour l’annexion. Les voix qu’obtint l’idée d’un royaume distinct d'Italie centrale n’atteignirent qù’un chiffre relativement nul. Environ le 20 pourcent du total de la population avait pris part à l’opération électorale.
Le 18 mars, Farini, et le 22, Ricasoli furent solennellement reçus par le roi Victor-Emmanuel ; ils lui apportaient le résultat des
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votations de l’Emilie et de la Toscane. Le roi accepta leor annexion au Piémont, qui se trouva ainsi complètement accomplie. On n’eut égard aux propositions de la France qu’en ce sens que la Toscane garda une certaine autonomie en matière administrative, et eut un vice-roi dans la personne du prince de Carigiian. M. Ricasoli conserva au-dessous de lui les fonctions de gouverneur de ce pays.
Les troupes de ITtalie centrale qui comptaient déjà à celte époque plus de 40,000 hommes, furent complètement incorporées dans l’armée piémontaise, et mises exactement sur le môme pied, malgré une certaine opposition qui vint en particulier des oiliciers de celte armée. Ceux-ci insistaient sur ce que les corps de volontaires, transformés de celte manière en troupes régulières, contenaient beaucoup d'oITiciers à qui faisaient défaut soit une instruction militaire suflisante, soit d’autres qualités nécessaires, et que, mettre sur un pied d'égalité sTvec les oiliciers des troupes de rilalic centrale ceux de l’armée piémontaise qui avaient acquis régulièrement tous leurs grades, équivalait à causer à ces derniers un préjudice véritable ; mais le gouvernement piémontais passa outre sans s’arrêter à celle question qui, du reste, devait surgir encore plus tard sous une autre forme.
Le 2 avril, le roi Victor-Emmanuel ouvrit à Turin le Parlement dans lequel avaient pris place les députés des quatre pays de l’Italie centrale depuis leur dernière votation.
Ce furent, ainsi que cela est aisé à comprendre, le pape et son entourage qui virent avec le plus de colère et d’aigreur les événements accomplis dans cette contrée ; à défaut de remèdes temporels, ils y trouvèrent une nouvelle occasion de protestations et de menaces.
Le 1" janvier, à l’occasion de la visite de félicitation de nouvel an qui lui fut faite par le corps d’ofliciers de la garnisot^ française de Rome, le saint-père exprima à M. le général de Goyon sa ferme espérance que Dieu éclairerait l’empereur des Français et le ramènerait dans de meilleures voies ; il témoigna, en revanche, sa plus chaude reconnaissance à Mgr l’évêque d’Orléans pour un pamphlet par lequel il avait répondu à la brochure Le Pape et le Congrès. En attendant, il avait reçu la lettre de l’empereur Napoléon, du 31 décembre, et il y répondit par une circulaire aux évéques, en date du 19 janvier. Dans celle circulaire, le pape remerciait
les évêques de leur zèle pour les inlérêls de l’Eglise, de l’indignation générale qu’ils avaient eux-mêmes fait éclater à propos des aiïaires de la Romagne, et qu'ils avaient su si bien éveiller dans l’esprit des peuples. Ensuite le pape passait à la lettre de Napoléon du 31 décembre ; il déclarait qu'il avait dû repousser le conseil qui lui était donné de renoncer à la Romagne, parce que cette renonciation serait contraire à la dignité, au caractère sacré du saint-siège, ainsi qu'à ses droits au maintien desquels tout le monde catholique était intéressé. Il avait dans celte occasion attiré l'attention de l'empereur sur ce qu'une semblable renonciation ne serait en fait pas autre chose que de reconnaître le droit de l’insurrection, et qu’elle était, par conséquent, tout aussi funeste au principe monarchique ; il préférait, plutôt que de s’> abaisser, souffrir les dernières extrémités pour son bon droit, mais il était profondément ému de l'étal d'abandon dans lequel se trouvaient les âmes dans les légations insurgées. Il invitait donc les évêques à persister dans la défense d’une sainte cause, et à encourager chaque jour les fidèles à tout faire pour le maintien de la souveraineté temporelle du pape.
Si la lettre de l’empereur Napoléon avait causé à Pie IX de fâcheuses impressions, ce fut pis encore quand il reçut celle de Victor-Emmanuel, qui s’offrait au pape pour être son vicaire général temporel, non-seulement dans la Romagne, mais encore dans l’Ombiie et dans les Marches, en invoquant l’état d'inquiétude dans lequel se trouvaient ces provinces, la faiblesse du pouvoir du pape, et enfin l'impossibilité de les maintenir sous la domination du saint siège autrement que par l'emploi de la force.
L’encyclique du 19 janvier suscita un nouvel orage ; il est vrai d'ajouter que cet orage ne sortit pas de limites assez inoffensives et borna ses effets à des prières , à une grêle de pamphlets ecclésiastiques sous la forme de mandements et lettres pastorales, à un déluge d’invectives pieuses de la part des journaux cléricaux contre le brigandage dont le saint-siège était la victime ; enfin à des adresses de condoléance des fidèles.
Le denier de saint Pierre, sur lequel on avait bâti l’audacieuse espérance de remettre à flot les llnances papales, ne laissait couler qu’un fort maigre filet de ses sources d’argent. Jusqu’à la flu de mars, il avait à peine rapporté au saint-siège, de toute l’Eu-
rope el des autres parties du monde, un million de francs. D’un autre côté, les fidèles ne montraient guère plus d'ardeur ù s’enrôler pour une nouvelle croisade, quelle que fût la bonne volonté avec laquelle ils s’empressaient de promettre de se sacrifier corps et biens pour la cause du saint-père; et même les nouveaux apôtres qui, de Rome, s’étaient répandus dans le monde sous la forme caractéristique d’officiers recruteurs pour le service du pape, • et s’étaient surtout adressé à la catholique Allemagne, n’avaient à peu de chose près réussi û réunir, grâce aux primes d’enrôlement, qu'un nouveau contingent de défenseurs parfaitement dignes de figurer à côté de ceux dont nous avons eu déjà l’occasion de parler plus haut.
Le clergé de fltalie du nord et du centre non-seuleraentaccueillit avec beaucoup de calme les excitations du pape, mais encore, sauf de rares exceptions, se mit même du côté de la puissance temporelle. Ce fut moins le cas en France, où le gouvernement de l’empereur se trouva engagé à combattre ces menées, soit par l’interdiction de journaux ultramontains, soit par des circulaires aux évêques, soit par des instructions aux autorités civiles.
A la fin, le pape, aiguillonné par ses cardinaux, et sans aucune espèce d’idée, dans le fond de la solitude de son Vatican, de ce qui se passait réellement dans le monde, en vint à la folle pensée d’essayer les foudres du moyen âge contre ses adversaires, parmi lesquels devaient naturellement prendre place au premier rang le roi Victor-Emmanuel et l’empereur Napoléon. La menace d’excommtinication fut formulée contre Victor-Emmanuel, dans une lettre du 14 février. Quant à la France, le Moniteur se vit dans le cas de rappeler que, d’après les principes de VEglise gallicane, ni bulles ni rescritsdu pape ne pouvaient être répandus ni imprimés dans ce pays sans la permission du gouvernement.
Le gouvernement piémontais, du reste, ne se laissa point intimider: aux menaces du pape, il opposa les adresses envoyées au roi par le clergé de l’Italie septentrionale et centrale, et le fait significatif que, dans cette dernière, le clergé avait donné luimême l’exemple du patriotisme aux populations en les précédant, pour ainsi dire, dans le vote de l’annexion. Victor-Emmanuel, tout en protestant à plusieurs reprises dans ses lettres et ses discours publics de sa vénération pour le saint-père comme chef
spirituel de l’Eglise catholique, maintenait avec une égale persistance qjie le temporel devait être séparé du spirituel , et ne cessait d’opposer aux prétendus devoirs qu’invoquait le pape, ses propres devoirs comme prince italien.
Nous avons vu comment, malgré tout le mouvement qu'avait pu se donner le pape, l’annexion de l'Italie centrale, y compris la Romagne, était devenue un fait accompli ; nous avons maintenant à nous occuper d’une autre question qui est, avec celle-là, dans une connexion intime et qui devait, si les apparences n’étaient pas trompeuses, plus que toutes les complications précédentes, conduire à la réunion d’un congrès pour le règlement définitif de toutes les affaires d’Italie, nous voulons parler de la séparation de la Savoie et du comté de Nice du Piémont, et de leur réunion , à l’empire français par la voie d'un traité conclu entre ces deux puissances.