‹ La guerre italienne en 1860Chapitre 2 sur 32 · l.'<uinciiion de la Savoie et de NIee à la Fraaee · texte numérisé non relu

l.'<uinciiion de la Savoie et de NIee à la Fraaee

Lorsqu’un 1858 les deux maisons régnantes de France et de Piémont eurent conclu à Plombières un pacte de famille en vertu duquel le prince Napoléon devait épouser la princesse Clotilde, Qlle aînée du roi Victor-Emmanuel, elles tombèrent en «mémo temps d’accord que, si le territoire du Piémont venait à s’agrandir de la Lombardie et de la Vénétie, la Savoie et Nice devraient être cédées à la France.

La Savoie, berceau de la maison royale de Sardaigne, se compose des districts de Chambéry et d’Annecy : le premier se divise en quatre provinces, celles de Chambéry, de Haute-Savoie, de Maurienne (d’où sont originaires les souverains du Piémont) et de Tarentaise, comprenant ensemble 118 '/t milles carrés et 313,819 habitants; le second se divise en trois provinces, le Genevois, le Faucigny et le Chablais, comprenant 83 milles carrés et 2t37,942 habitants.

Le comté de Nice a 5G milles carrés et 125,220 habitants.

Tous ces territoires réunis constituent une étendue de 258 milles carrés, possédant 707,000 âmes de population.

La seule langue usitée en Savoie est le français, de môme que dans la partie nord-ouest du comté de Nice. Sur les 707,000 habitants de tout le territoire cédé, 625,000 environ parlent le français.

Durant la campagne de 1859, l’empereur assura à plusieurs reprises qu’il combattait uniquement pour une idée, et non pour l’agrandissement de la France, et l’on pouvait croire parfaitement à celte alTirmation, parce qu’il était évident que cette lutte pour une idée, sans accessoire étranger, devait être infiniment plus avantageuse pour la France comme pour lui, qu’un insignifiant agrandissement du territoire français.

Napoléon conclut la paix de Villafranca qui laissait la Vénétie entre les mains de l’Autriche, de sorte' que les prévisions de la convention de Plombières n’eurent pas à se réaliser à l’égard de lui et de la Savoie, et qu’il ne fut point officiellement question d’une annexion de ces provinces à la France, bien qu’une agitation française cherchât déjà à y prendre pied, agitation nourrie principalement par le clergé.

Mais, d’autre part, les Italiens du centre entrèrent vivement dans la voie d’une annexion pure et simple au Piémont, d’accord avec celui-ci et soutenus par la politique de l’Angleterre. Or, si tonte l’Italie centrale tombait entre les mains du Piémont, cette annexion représentait une augmentation de 2,532 milles carrés de territoire et de 11,824,647 âmes de population, augmentation plus considérable encore que celle dont le Piémont eût eu le bénéfice en absorbant la Vénétie et même avec celle-ci le duché de Parme, le reste de l’Italie centrale conservant son autonomie. Napoléon, dans ces circonstances, revint donc sur le traité, ou, pour parler plus exactement, parce qu’il a été attaché une grande importance à cette distinction dans le cours des négociations, sur le porte de famille de Plombières, dans le début seulement sans doute pour exercer, à l’aide de celte arme, une pression sur le Piémont contre l’annexion complète do l ltalie centrale. En effet, il n’existe pour nous aucun doute que Napoléon eût préféré à la cession de Nice et de la Savoie, l’établissement en Toscane d’une secondogéniture française sur les ruines de celle qu'y possédait l’Autri-

che. Mais lorsque les chances de l'annexion totale en vinrent à gagner chaque jour du terrain, et que le Piémont se prononça de son côté d'une manière toujours plus catégorique dans ce sens, la séparation de la Savoie et de Nice du Piémont devint à son tour, de la part de l’çmpercur des Français, l’objet d’une attention toujours plus sérieuse et plus déterminée, à titre d’éventualité à laquelle on serait peut-être à la fin dans le cas de se résoudre. M. Walewski,qui n’était point disposé à accéder à cette modidcation réelle de la politique franrai.se en Italie, fut sacrifié, et M. Thouvenel prit sa place au ministère des affaires étrangères.

Alors les journaux semi-ofQcicls français commencèrent à représenter d’un commun accord la cession de la Savoie et de Nice à l’empire comme une nécessité politique, une conséquence de la marche des évéoements dans le centre de la péninsule, et le 1" mars 1800, dans son discours du trône, l'empereur Napoléon s’exprima parfaitement dans le môme sens. Il ne dit pas toute la vérité, mais il la laissa très-clairement entrevoir. En face de la transformation en un Etat puissant du nord de l'Italie, la France devait, suivant l’empereur, revendiquer pour sa sûreté la possession des versants français des Alpes. Il n’y avait rien là qui pût inquiéter l’Europe ; du reste. Napoléon s’engageait à exposer l’état des choses aux grandes puissances, et il ne doutait pas qu’elles ne fussent bientôt convaincues du bien-fondé de cette revendication.

Si jusqu’aux derniers jours, pour ainsi dire, qui précédèrent le I" mars, l’intention de la France de s’agrandir des territoires de la Savoie et de Nice avait pu être niée, et si tous les artifices possibles avaient été employés par le gouvernement français pour masquer cette intention, le discours du trône était venu tout d’un coup dissiper toute espèce de doute sur le fait principal Précédemment, aux demandes de l’Angleterre s’il n'existait pas, pour certaines hypothèses, un traité entre la France et le Piémont prévoyant la cession à l’empire de certaines portions du territoire sarde, le cabinet français avait répondu négativement, en jouant sur les mots, — parce qu’il n’existait pas un traité entre les deux pays, mais un pacte de famille entre les deux dynasties; — plus tard, à d’autres interrogations, il avait été répondu que, lors même

! b'yTîTTOgle

que l’empereur aurait pu avoir antérieurement quelque idée d’agrandissement, il avait maintenant abandonné toute pensée de ce genre, — parce que cela avait été effectivement vrai après la paix de Villafranca ; — enfin, il avait été déclaré par le gouvernement français que tout dans cette question devait dépendre de négociations formelles et régulières, parce que, en fait, pour Napoléon la question de la cession de Nice et de la Savoie était étroitement liée à celle de l’annexion de tout ou partie de l'Ilalie centrale, et à la manière dont celle-ci serait résolue. Mais, après le discours du trône du 1" mars, nous le répétons, il ne resta plus d’incertitude sur l'intention de la France, pas plus que sur la réalisation de ses projets, parce que, dans ce moment, la destinée de l'Italie centrale était déjà complètement déterminée.

Le cabinet de M. de Cavour ne pouvait, d’après tout ce qui s’était pas.sé et sachant fort bien à quoi s’en tenir sur sa propre volonté de procéder à l’annexion de l’Italie centrale, opposer la moindre difficulté aux exigences de la France ; il pouvait tout au plus essayer de disputer à celle-ci quelques fractions du territojfe revendiqué.

On s’attendait bien à ce que l’on ferait, à l’étranger comme en Italie, un reproche au roi Victor-Emmanuel de vendre le • berceau de sa race ; > mais on avait à ce reproche des réponses toutes prèles et qui valaient bien la peine d’être accueillies. D’abord, le roi voulait servir un grand but, celui de l'unité de l’Italie, et pour cela il devait savoir faire des sacrifices à cette volonté. Plus devait lui- paraître pénible personnellement le sacrifice de ce berceau de sa race , plus grand il paraissait aux yeux des Italiens pour lesquels il s’y résignait, aussi bien qu’aux yeux de l’étranger et de tous les peuples surtout qui, chaque jour, avaient à se plaindre (il^s mesquineries, des demi-mesures, du manque d’énergie et de résolution de leurs gouvernements, et se voyaient conduits ainsi par eux à l’ablme.

Ensuite, il était incontestable que l’on ne parlait que la langue française en Savoie. Or, les Italiens, qui fondaient sur le principe de la nationalité leurs prétentions à. la réunion de la Péninsule entière en un seul État, ne pouvaient que difficilement réclamer contre l'application que la France se proposait de faire du même principe pour s’annexer la Savoie.

Enfin cela paraissait Ctro le vœu des habitants de ce pays euxmêmes, et si l’empereur des Français faisait dépendre son annexion d’une votation de sa population, le Piémont qui, par une votation toute semblable, prétendait gagner pour lui l’Italie du centre, et déclarait catégoriquement à la France qu’il agirait d’après le résultat de cette votation, ne pouvait se refuser à voir appliquer è la Savoie un raisonnement identique.

Quant au comté de Nice, la nationalité française n’y était pas si claire qu’en Savoie; mais si le Piémont avait voulu se contenter, comme le lui avait proposé l’empereur, de l’annexion de Parme et de Modène, Napoléon aurait pu se contenter de son côté de l’annexion de la Savoie, tandis que, s’il étendait en outre sans réserves la main sur la Toscane et la Romagiie, il devenait tout simple, au point de vue français, que Napoléon étendit à son tour la sienne sur les belles côtes de Nice.

D’un autre côté, M. de Cavour se llatta pendant quelque temps de l’espérance de se tirer d’affaire vis-ù-vis de la France, malgré l’annexion de la Toscane et de la Romagne, par la seule cession de la Savoie, on tout au moins de sauver pour le Piémont une partie du comté do Nice. Cependant, déjô dans une note du 2 mars, il reconnaissait la nécessité pour le Piémont de s’en tenir, aussi bien pour Nice que pour la Savoie, au résultat du vote populaire, ainsi que de subordonner les actes de sa politique de ce côté-là à la manifestation de la volonté du peuple de la même manière qu’il voulait la régler d’après cette manifestation dans l’Italie centrale.

Aussi, à peine le sort de celle-ci se trouva-t-il décidé par les votations dans les quatre pays, par les déclarations de Farini et de Ricasoli, enfin par les réponses du roi Victor.-Eramanuel à ces déclarations, que, le 24 mars, le traité relatif à la cession de la Savoie et de Nice se concluait entre les cabinets de Paris et de Turin.

D’après ce traité, le roi Victor-Emmanuel autorise la réunion de ces territoires à la France et renonce à leur pos.session, pour lui et pour ses descendants, en faveur de l’empereur des Français Mais cette réunion à la France doit avoir lieu sans qu’aucune contrainte soit exercée sur la volonté des populations ; Napoléon et Victor-

Emmanael s’entendront le plus tôt possible snr les meilleurs moyens de faire manifester cette volonté.

Quant aux parties neutralisées du territoire de la Savoie, Victor- Emmanuel ne les cède que sous les conditions auxquelles il les possède lui-méme, et Napoléon devra à cet égard s’entendre, aussi l)ien avec les grandes puissances qu’avec la Confédération suisse, dans le sens du maintien des garanties en vue desquelles la neutralisation de ces territoires avait été décidée.

Une commission mixte était chargée de déterminer d’une manière dormitive la nouvelle frontière entre la France et le Piémont, d’après les principes de l’équité et les intérêts militaires réciproques. D’autres commissions devaient régler toutes les autres questions accessoires, telles que le partage de la dette publique et la participation au percement du mont Cenis.

Logouvernemeiitfrançaisgarantitaux employés civils et militaires qui deviennent sujets français les droits acquis auservice du Piémont. Lessujelspiémontais originaires du territoire cédé ou qui y sont établis, qui veulent demeurer sujets du Piémont, ont, pendant le terme d'uneannée, ledroit de passerà l’Italie sur une simple déclaration de leur part, et ils peuvent néanmoins conserver leurs propriétés foncières en Savoie ou dans le comté de Nice.

Pour la Sardaigne, est réservée, conformément à la constitution de ce pays, la ratification du traité par le Parlement.

Tel était le traité de Turin.

Qu’un Etat cède à un autre Etal par une convention une partie de son territoire, c’est une chose qui parait parfaitement permise d’après Vancien droit des gens, auquel on en appelle encore aujourd'hui ; c’est une chose qui en elle-même ne semble avoir rien d'étonnant ni d’effrayant. Il n’y'avait donc, à ce point de vue, rien à dire contre la ce.ssion de Nice et de la Savoie à la France. D’un autre côté, les partisans du nouveau droit des gens, qui attend encore d’arriver à une complète consécration par le temps et 1’u.sage, ne pouvaient rien opposer à cette convention, parce que son exécution avait été rendue dépendante de la votation et de la volonté du peuple, c’est-à-dire du principe même de ce droit nouveau.

Mais ce qui eiïraya l’Europe, ce fut la manière dont les documents officiels, aussi bien que la presse ofTicieuse, déduisirent de

l'agrandissemenl du Piémont la néc<*ssité de l’extension de la France jusqu'à la crête des Alpes, ta France, disaient ces diplomates et ces publicistes, en face de l’accroissement de la puissance du Piémont, a besoin de sûretés vis-à-vis de l’Italie, de sûretés militaires qu’elle ne peut trouver autrement qu’en portant sa frontière du sud-est « jusqu’aux frontières naturelles. • Le grand mot élait lâché : tout le monde sait ce que les Français entendent par « leurs frontières naturelles. • Comme pour rendre tout commentaire superflu, quelques journaux se hâtèrent do pérorer sur ce texte, que si, par exemple, la Prusse .s’agrandissait en Allemagne, la France, • pour sa sûreté, • se verrait forcée d’étendre de môme sa frontière jusqu’au Rhin. D’ailleurs, Napoléon lui-même, dans son discours, avait employé, en parlant de la réunion de la Savoie et de Nice à la France, le mot de nrendiration. A qui, en Europe, ce simple mot ne dut-il pas rappeler tout d’un coup et la première république et le premier empire ? Que ne pouvait revendiquer le second empire s’il .songeait à reprendre les frontières du premier? El la moitié de l’Europe eut la chair de poule rien qu’à l’idée de toutes les guerres qui devaient dès lors se succéder nécessairement.

A présent, disait-on, tout est décidé; il n’est plus question de la politique des idées et de la guerre pour les idées ; c’est la politique de l’agrandissement, ce sont les guerres de conquêtes qui commencent; Napoléon est arrivé à un point de pivot pour sa puissance. — Dieu merci, répondaient quelques-uns, — peu nombreux, il est vrai, — s’il en est ainsi, caria politique des idées élait bien autrement dangereuse pour l'Europe que ne le seront jamais des guerres pour l’agrandissement de la France !

Mais, en dehors de ces motifs d’inquiétudes et de préoccupations générales, la question de Savoie en renfermait une autre qui certainement n’était pas de nature à être tranchée par les deux gouvernements de France et de Piémont seuls, et qui mettait en campagne bien d’autres intéressés, c’était la question des provinces neutralisées de la Savoie.

La plus grande partie du district d’Annecy, c’est-à-dire tout le pays situé au nord d’Ugine, avait été compris par les traités de Vienne dans la neutralité suisse : la délimitation de ce territoire neutralisé avait été laissée dans une grande incertitude, et jamais

dans la suite personne ne s’était donné la peine de chercher à la mieux préciser; de sorte que, le cas échéant, chaque individu, chaque autorité, pouvaient lui choisir un tracé comme il lui paraissait le plus agréable. Dans la règle, on envisage maintenant comme neutralisé le territoire dont les eaux se jettent dans le lac de Genève et dans la partie du cours du Rhône qui appartient au canton de Genève, c’est-à-dire tout le Chablais (chef-lieu Thonon), tout le Faucigny (chef-lieu Bonneville) et le cercle de Carouge, de la province du Genevois ; eu tout 60 à "0 milles carrés, avec 467 mille habitants.

Les traités de Vienne avaient eu, comme on sait, pour but d’assurer sur la France la prépondérance de la Sainte-Alliance et des puissances qui lui étaient dévouées, ou qui se trouvaient sous sa dépendance. Parmi ces puissances figurait aussi la Sardaigne, et ce fut dans son intérêt que fut décidée la neutralisation de la Savoie du nord : il fut stipulé que toutes les fuis que les puissances voisines de la Suisse seraient en état de guerre ou d’hostilités imminentes, les troupes de S. M. sarde devraient se retirer de la Savoie du nord et pourraient, en cas de besoin, opérer cette retraite à travers le canton suisse du Valais, et que le territoire neutralisé de celle province ne pourrait être occupé par d’autres troupes que celles que la Confédération suisse y enverrait. La Confédération suisse reçut le droit d’occuper la Savoie do nord, mais elle ne fut liée à aucune obligation de le faire. Il est bon de rappeler à ce propos que la neutralité de la Suisse, comme celle de la Savoie du nord, avait été placée sous la garantie des puissances européennes, et que, en 1815, on ne songeait point que la Suisse pût ou voulût maintenir elle-même sa neutralité d'une manière efficace.

Depuis 1830, la Suisse, au moins dans ses aspirations, avait pris une tout autre) position , et cela non pas en s'appuyant sur les traités de 1815 qui la plaçaient sous une espèce de tutelle des puissances signataires du congrès de Vienne, mais en s'en éloignant au contraire, en rompant même avec enx, faisant son droit du nouveau droit des gens, du principe du libre exercice de la volonté du peuple. — La jeune génération n’a pas assez présente devant les yeux cette différence capitale, et c’est par là que s’ex-

pliquent bon nombre d’erreurs et de déceptions dans la Suisse même.

Déjà, en mars 1859, le Conseil fédéral avait pris occasion de rappeler à l'Europe la position dans laquelle les parties neutralisées du territoire de la Savoie se trouvaient vis-à-vis de la Suisse ; il insistait principalement sur ce que la Suisse avait un droit, non un devoir d’occuper ce territoire en cas de guerre entre des puissances voisines.

Déjà la paix de Villafranca, et sa copie la paix de Zurich, avaient modifié la distribution des territoires situés sur la frontière méridionale de la Suisse, lors môme qu’elles n’avaient fait pour le moment que transférer la Lombardie au Piémont. Mais des modifications plus considérables étaient en perspectire, et on les attendait avant le congrès qui devait se réunir en 1800. Ces modifications territoriales pouvaient toucher aux conditions d’existence de la neutralité suisse, et c'était spécialement le cas si l’on se plaçait an point de vue de la nouvelle politique suisse, d’après laquelle la Confédération doit défendre elle-même sa neutralité et se .sent obligée à la maintenir efiicacement les armes à la main. Des changements de frontières, etc., pouvaient lui rendre plus difficile de s’acquittter de cette tâche avec les moyens militaires dont elle dispose. En outre, si le projet d’une confédération italienne venait à se réaliser et que la Sardaigne entrât dans celte confédération avec la Savoie neutralisée, il en ré.sultail un changemeut dans la situation politique de celle-ci, changement qui, quelque difficile qu’il fût à préciser et à définir exactement d’avance, n’en constituait pas moins en même temps un pour la Suisse ellemême, puisque celle-ci se trouvait inlére.ssée directement dans le droit de neutralité de cette Savoie du nord. La Suisse demanda donc avec beaucoup de raison, le 18 novembre 1859, d’être aussi représentée dans le congrès qui s’occuperait des affaires d'Italie, si ce congrès venait à se réunir une fois.

Lorsque le congrès parut s’enfoncer toujours plus dans le domaine des rêves et des fictions, et qu’en revanche il devint chaque jour plus évident que la Savoie allait être cédée à la France, la Suisse attira aussitût l’attention de celte puissance sur la situation des provinces neutralisées et leur position vis-à-vis de la Suisse, et réclama des explications. Elle reçut de la France l’as-

surance que les parties neutralisées de la Savoie lui seraient rétrocédées dans les cas où la Savoie serait annexée A la France. Mais immédiatement après le discours du trône de l’empereur Napoléon, le 8 elle 10 mars 1860, furent publiées des proclamations des gouverneurs d’Ânnecy et de Chambéry, d’après lesquelles les populations de la Savoie devaient être appelées à voter sur la question de savoir si elles voulaient rester incorporées au Piémont ou l’étreà la France, sans qu’il fût fait la moindre mention des droits de la Suisse à l’égard de certaines parties de ce territoire.

Cela jeta l’alarme en Suisse. C’était, dans ce pays, une opinion très-répandue que le territoire neutralisé de la Savoie du nord devait revenir à la Suisse, s’il cessait d'appartenir à la Sarnaigne; que la Suisse avait un droit h cette incorporation. Une jeune société politique, l'Helvetia, travailla surtout à populariser cette manière de voir : on déterra même pour l’appuyer un antique parchemin, c’est-à-dire un vieux* traité conclu en 1564 entre la Savoie et la république de Berne, sous la médiation des Etats confédérés. Combien de générations et de transformations avaient été les unes après les autres emportées par le temps depuis ce débris du seizième siècle ! Et cependant, cette jeune Suisse, qui depuis sa nouvelle constitution fédérale n’avait jamais songé qu'à se débarrasser de tout ce qui pouvait rester de ces décombres du passsé, pot s’emparer sans rire de ce morceau de papier moisi.

Ce qui fut plus sérieux, ce fut l'écbo tout particulier que trouva en Suisse l’opinion qui , considérant l’annexion de la Savoie à la France comme un premier pas, comme une provocation, voulait que, dès celte première tentative, on se mit carrément en travers de la route. La Savoie du nord, s’écria VHelcetia et avec elle tout le parti auquel on peut donner en Suisse le nom de parti de l’action, la Savoie du nord ne fera que précéder Genève, Vaud et le Valais. Il ne fallait donc pas, disait-on, tarder un instant, mais agir immédiatement et occuper sans hésiter cette Savoie du nord sur laquelle on avait un droit de propriété, et qui, en outre, était très-importante et même nécessaire pour la défense de la Suisse, afin d’empêcher la prise de possession de ce pays par les Français eux-mêmes. Ces raisonnements excitèrent au plus haut point les esprits, et il est très-facile de concevoir que, dans un pays qui

possède une armée de milices dont la force est hors de tonte proportion avec le chiffre de la population, ce que l’on peut nommer le dileltanlisine militaire vint se mêler vigoureusement de la question, soutenu par l’ardeur d’une jeunesse impétueuse, désireuse du mouvement militaire, et impatiente de goûter une fois de la guerre, de la véritable carrière des armes dont, à sou grand regret, elle se voit perpétuellement condamnée à ne connaître que le côté monotone des cordons de frontières. Le dilettantisme militaire trouva mille argumeuts incroyables pour établir que la Savoie du nord était nécessaire pour la défense militaire de la frontière suisse et en particulier de Genève; onméla danscettedémonstration mille choses différentes qui n’avaient absolument rien à faire dans la question. Le vertige gagna môme de vieux officiers, si bien que l’un d’eux déclara que Genève devait être directement défendue en dépit de toutes les théories, c’est-à-dire lors môme que l'on devrait avouer que ce serait une grosse faute militaire. Or , il faut bien l’avouer, pour peu que l'on sache que Genève est une ville ouverte, et que l’on considère sa position vis-à-vis de la France, le fait que la Suisse posséderait ou non la Savoie du nord ne changerait rien à celte position.

C’était, sans nul doute, une absurdité de la part de la France que de prétendre qu’elle avait besoin de la frontière des Alpes pour sa silreté vis-à-vis du Piémont agrandi ; mais en Suisse le parti de l’action tomba dans une erreur à peu près pareille avec tout le bruit qu’il fit à propos de la Savoie du nord. Un examen exclusivement topographique de questions militaires et stratégiques est aussi inconciliable, en effet, avec la nature môme de la guerre qu’il est favorable à l’encbevôtrement d’interminables dissertations sur le plus mince objet ; rien ne »e prête mieux à exercer la fécondité des imaginations d’écoliers, mais rien aussi n’est plus propre à les mener perdre dans un labyrinthe d’erreurs militaires. '

Un parti plus raisonnable prit autrement les choses.

Il est hors de doute, disait-il, que, par l’annexion de la Savoie . à la Franco, la position de la Savoie à la France est modiffée aussi pour nous. En outre, dans ce moment, le Piémont et la France marchent avec le plus intime accord. Cette circonstance fait déjà tomber plusieurs des stipulations des traités de 1815

quant à la Savoie du nord; d'autres tombent par le fait môme de l’annexion à la France. Ainsi, il ne saurait plus être question, par analogie, d'une retraite à travers le Valais des troupes françaises qui se trouveraient dans la Savoie du nord au moment où éclaterait une guerre, parce que cette clause n’aurait plus aucun sens raisonnable. Une simple transmis.sion à la France des droits et des obligations de la Sardaigne, quant à ces provinces, est donc impossible ; au contraire, il doit s’entendre de soi-même que, par suite de l’incorporation de la Savoie au territoire français, de nouvelles stipulations doivent intervenir, quant à la position des provinces neutralisées à l’égard de la Suisse. Cette dernière a le droit de prendre part à la discussion de ces clauses nouvelles, parce qu'il peut être touché dans cette occasion à ses intérêts particuliers, comme aussi elle peut prendre part à toute autre modification survenant dans la délimitation des frontières des Etats voisins. Mais la Suisse n’a pas à parler seule, parce que le changement des stipulations dont il s’agit constitue aussi en même temps un intérêt pour toutes les puissances qui ont signé le traité de Vienne, et qui ont garanti les clauses relatives à la neutralité de la Savoie dans l’intérêt de la sécurité générale de l’Europe. D’autre part, il ne peut être question d’une occupation immédiate de la Savoie du nord par la Suisse, attendu que cette occupation est liée en droit à une condition et que cette- condition manque, puisque la guerre n’a point éclaté entre les puissances voisines, et que des hostilités ne sont point imminentes entre elles. Déplus, cet acte pouvait entraîner la Suisse dans une guerre avec la France, et, si l’on n’a point l’intention de reculer devant cette éventualité dans toute circonstance, si l’on veut l’accepter dans certains cas courageusement, même au risque de devoir y trouver, pour un temps, un complet anéantissement, cependant, dans le cas actuel, cela aurait été s’accrocher à un prétexte pour courir volontairement au-devant de ces chances redoutables. On ajoutait que, indépendamment de ce qui était tout au moins très-douteux, savoir si la Savoie du nord contribuerait en quelque chose à la sûreté militaire de la Suisse, ou si tout ce qui avait été avancé là-dessus ne reposait pas plutôt sur des théories fausses et dangereuses pour les moyens de défense de la Confédération, il fallait bien

reconnaître comme très-vraisemblable que l’occupation par la Suisse de la Savoie du nord aurait précisément pour effet d’accélérer cette invasion dont le parti de l’action voulait prévenir l’éventualité, dans le cas où Napoléon aurait eu réellement l’intention de mettre la main sur Genève, Vaud, le Valais.

A cet argument, le parti de l’action répondait que si la Suisse prenait .seulementune énergique initiative, elle aurait toute l’Europe derrière elle pour l’appuyer .Voyons ce qu’il en était, en réalité, de cette espérance.

Il est parfaitement vrai que le plus grand nombre des journaux allemands excitaient la Suisse à quelque démarche audacieuse, lui promettant toutes les sympathies possibles. Chose curieuse, la pres.se réactionnaire dépassait même si possible en chaleur à cet égard la pre.sse libérale; cette même presse réactionnaire qui, jusque-là, n’avait vu dans la Suisse qu’un bourbier de scélératesses, une caverne de crimes, nageait dans les plus .sentimentales effusions au nom seul de cette même Suis.se, et prodiguait ses embrassades à ce pays qu’elle avait jusque-là si cordialement poursuivi de ses malédictions. Et si cette soudaine explosion d’affections était suspecte, la vieille sympathie du libéralisme allemand ne promettait guère mieux au fond, si l’on se donnait la peine de l’examiner d’un peu près. Ces mêmes gens qui ont laissé passer sur eux avec héroïsme tous les genres d’oppression imaginés par leurs princes, qui ont toléré et laissé faire toutes les violations du droit dans leur patrie allemande, qui se pâmaient d’ai-se parce qu’on leur avait octroyé un ministre qui, en 1848, passait pour un réactionnaire de la meilleure roche, mais qui, en 1859, pouvait bien avoir l’air d’un radical, si l’on prenait pour point de comparaison les choses que l’on avait vues depuis lors et auxquelles on s’était paisiblement habitué; — ces mômes hommes qui se sentaient tout disposés à adorer comme un demi-dieu leur souverain, fùt-ce même le prince-électeur de Hesse, s’il daignait seulement décréter une diminution de vingt-cinq coups de bâton dans ses distributions quotidiennes, n’avaient rien pu ou rien osé faire pour la He.sse, pour le Schleswig-Holstein, pour l’Allemagne autrichienne; ces hommes, enfin, qui voulaient maintenant pous.ser la Suisse à une guerre contre cette France devant laquelle leurs dieux se pliaient ju.-qu’à terre, à une guerre pour

laquelle il fallait à la Suisse des hommes et des canons. Lui offraient-ils peut-être des canons et des hommes? la Kucben, dit le Berlinois.... des sympathies I

Quant à l’appui matériel que l’on pouvait attendre des puissances, il n’était pas dillicile en Suisse de savoir à quoi s’en tenir, même avant d’avoir lu les réponses des différents cabinets aux notes du Conseil fédéral. Que devait-il se trouver dans ces réponses, quelque belle apparence qu’elles pussent se donner?

L’Autriche, qui ne pouvait se résigner à prendre les armes pour défendre en Italie ses propres intérêts, se hiUerait-elle de les saisir pour voler au secours de la Suisse, dont la population ne représentait an fond pour le gouvernement autrichien qu’une de ces bandes de rebelles dont on peut se servir en cas de besoin, mais que l’on ne soutient jamais sérieusement, le sachant et le voulant? L’Autriche, d’aiHeurs, n’était pas éloignée de considérer la perte de la Savoie pour la Sardaigne avec cette satisfaction intime que cause tout fâcheux accident arrivé à notre ennemi, et elle se croyait on outre bien sûre de rentrer elle-même en possession de ses secondo-génitures italiennes et de la Lombardie avant que le Piémont recouvrât la Savoie.

L’Angleterre devait marcher d’accord avec la France dans l’affaire de la Savoie, comme l’on pouvait s’y attendre, après l’annexion de ritalie centrale. L’opposition se fit de cette afl^ire une arme contre le ministère bien plus encore que contre le traité de commerce, mais la majorité du Parlement marchait avec le ministère; on ne voulait pas, en Angleterre, une guerre pour cette bagatelle, et du moment où l’on ne voulait pas de guerre, qu’estce donc que l’on voulait? Telle était bien l’opinion publique dans le pays, si nous en exceptons, bien entendu, les produits de l’éloquence spéciale aux meetings et aux fêtes de riflemen.

.11 était bien malaisé à la Russie, soit à cause du passé, soit visà-vis de l’avenir, d’avoir quelque chose à opposer à ce que la Savoie tombât des mains de la Sardaigne dans celles de la France par la voie d’un traité.

La Prusse obéissait naturellement encore en ceci à son principe de se conserver » la main libre, » et d’ailleurs ne .se sentait pas bien fortement entraînée à se faire le champion d'un nouvel agran-

dissemcnt de la Snissc, en retour da triste rôle qu’elle avait joué vis-à-vis de celle-ci dans l’affaire de Neuchâtel.

Chacun était sans doute d’opinion que la position de la Savoie du nord devait être réglée à nouveau, mais personne, en dehors des assemblées populaires de VlleUetia, ne la tenait sérieusement pour une affaire qui dût ébranler le monde ; les gouvernements des Etats placés du côté de la réaction pensaient que si cette question n'était pas arrangée à la satisfaction des intéressés par on congrès, lorsqu’une fois, pour d’autres motifs, serait venue l’heure de la guerre avec la France, il y aurait tant de comptes arriérés à solder, que celui de la Suisse ne saurait manquer de trouver sa place dans une addition générale.

Tel était l'étal réel des choses, et l’on voit qu’il différait sensiblement de l’idée que s’en faisait le parti de la guerre en Suisse.

Le Conseil fédéral n'élait point complètement au-dessus de l’influencc de ce parti, qui, dans son sein môme, avait comme champion très-actif M. Slæmpfli, Jeune homme un peu gâté par le succès, pénétré de l’idée qu’il était un grand citoyen, et parfaitement disposé alors, à ce qu’il parut, à tenter l’essai de joindre des lauriers militaires à ceux que lui avaient déjà procurés la politique et la diplomatie.

k la suite de la publicité donnée aux proclamations des gouverneur# d’Annecy et de Chambéry, le Conseil fédéral adressa, le 19 mars 1860, aux grandes puissances, une note dans laquelle il invoquait leur intervention. A celle époque, l’annexion était seulement annoncée, elle n’était pas encore accomplie; cependant, pour le cas d’une annexion de la Savoie à la France, le Conseil fédéral indiquait comme la solution de la question la plus propre à servir les intérêts européens, la réunion à la Suisse de la Savoie du nord.

Déjà précédemment le représentant de la Suisse à Paris avait déposé une protestation formelle contre l'incorporation de la Savoie du nord au territoire français. Dans sa réponse, M. Thouvenel .se plaignit de celte démarche de la Suisse pour des motifs de... sentiment, parce que l’empereur Napoléon, dans des occasions antérieures, avait fait preuve de la bienveillance qu’il portail à la Confédération suisse, et déclara qu’il ne trouvait pas fondée en droit la demande de la Suisse, bien qu’il reconnût la

nécessité d’une révision des stipulations des traités relatives à la Savoie du nord. Le gouvernement français s’était déjà exprimé dans ce sens dans sa dépêche du 13 mars à ses représentants auprès des grandes puissances.

La réponse du Conseil fédéral à la note de M. Thouvenel du 1 7 mars partit de Berne le 2A mars. Après avoir discuté et réfuté les arguments de M. Thouvenel, le Conseil fédéral constatait aussi un revirement dans la politique française, puisque, ainsi qu’on sè le rappelle, la France avait dans l’origine formulé l’intention de céder la Savoie du nord à la Suisse dans le cas où ellemême entrerait en possession de la Savoie et de Nice.

Dans la Savoie même, difTércnts partis étaient en présence : tandis que les uns souhaitaient l’annexion à la France, les autres préféraient voir ce pays rester au Piémont ; dans le cas où cela serait impossible, et alors seulement, ils se réservaient d’examiner à qui il conviendrait de remettre ses futures destinées : là-dessus les opinions étaient fort divergentes; dans la Savoie du nord il existait incontestablement un grand parti désirant l’annexion à la Suisse ; ce vœu était fort naturel, car, dans le fait, la ville de Genève est le centre commercial des contrées neutralisées^ et il fut à plusieurs reprise? formulé dans des adresses revêtues de nombreuses signatures. Dans le reste de la Savoie, la masse de la population penchait sans nul doute pour l’annexion à la France. En outre, un troisième parti voulait faire de la Savoie un Etat séparé du Piémont, mais indépendant, qui ne fût donc réuni pas plus à la France qu’à la Suisse, et c’est du sein de ce parti que s’élevèrent les voix qui se prononcèrent vivement contre tout démembrement du pays. Ces réclamations furent accueillies à Paris avec une bienveillance particulière, et si Napoléon avait Jamais en l’intention de céder à la Suisse la Savoie du nord, il abandonna dès lôrs complètement ce projet.

Le Conseil fédéral s’efforça, dans sa note du 24 mars, de démontrer qu’il n’existait en fait, en Savoie, aucune répugnance insurmontable contre la séparation et qu’elle n’était pas, en outre, sans antécédents; cette note était très-calme et très-digne.

Mais lorsque la conclusion du traité de Turin du même jour fut connue à Berne, une grande irritation s’empara du Conseil fédéral. Sous l’influence de diverses assemblées de VHelvelia, non-

senlemcnl il lança auprès de tous les cabinets européens des protestations énergiques contre toute prise de possession de la Savoie du nord par la France avant la conclusion d'un arrangement avec la Suisse et les grandes puissances, mais encore il convoqua l’Assemblée fédérale et appela en activité de service six bataillons pour des cours de répétition. Cette dernière décision était parfaitement dérisoire, si elle n’était pas calculée pour entraîner d’autres mesures militaires plus importantes, et de nature à produire une plus sérieuse impression.

Mais l’Assemblée fédérale ne se laissa pas entraîner. Tout en ne refusant pas son approbation aux propositions que lui soumit le Conseil fédéral, elle ne négligea pas d'introduire d’une manière non équivoque, dans les considérants de ses décisions, le fait qu’elle ne regardait point du tout comme closes les négociations sur la question de Savoie, qu’elle ne voulait pas conduire témérairement la Suis.se à une guerre, et qu’elle s’opposerait à toute démarche précipitée du Conseil fédéral qui pourrait conduire à ce résultat.

Là-dessus, le Conseil fédéral adressa aux puissances une nouvelle note, en date du 5 avril, dans laquelle il demandait la réunion d’un congrès des puissances signataires du traité de Vienne pour régler la question de Savoie.

La voie dans laquelle entrait ainsi cette affaire ne fut pas absolument du goiU du parti de la guerre, ou de l’action, et il ne cessa dès lors de se répandre en accusations sans mesure et en sorties injurieuses à l’endroit du parti dit de la paix, qui reçut aussi les épithètes de « barons de chemins de fer et d’hommes du coton. • Néanmoins ce parti gagna de Jour en jour plus d’inffnence dans le peuple, tout comme il l’avait déjà emporté sur ses adversaires dans le sein des Chambres fédérales. Différentes circonstances aidèrent à ce ré.sultat, en particulier l’expédition que, le .‘10 mars, une troupe d’individus pris de vin tenta, sons la conduite d’un certain Perrier de Genève, sur la petite ville de Thonon, et qui fut entourée de tant de ridicule, qu’elle pouvait suffire à montrer au simple bon sens du peuple suisse à quels actes vraiment honteux on pouvait être conduit eu se laissant entraîner par une excitation créée et nourrie d’une manière factice. Ensuite on fit naturellement certaines comparaisons entre les coryphées des

deux partis de la paix et de la guerre, et lu résultat de ces comparaisons fut que, dans chaque canton, dans chaque commune, pour ainsi dire, on trouva fort douteux qu’il y eût grand fond à faire de préférence sur les premiers pour le cas où il s’agirait non plus de brandir fièrement le drapeau fédéral avant la bataille, mais de le tenir haut et ferme dans la bataille elle-même. Enfin vinrent les réponses excessivement tièdes des puissances aux notes du Conseil fédéral des 19 mars et 5 avril, qui montrèrent clairement ce que la Suisse avait à attendre de leur appui, tandis que, d’un autre côté , il arrivait des dépêches tranquillisantes de Paris et de Turin.

Le courant de l’irritation se perdit peu à peu dans cet ensemble de faits, mais non sans laisser après lui dans l'esprit des chefs des deux partis un levain d’aigreur et des sentiments mutuels d’amertume qui pourront peut-être un jour, en cas de dangers sérieux, porter encore de tristes fruiUs.

En attendant, l’affaire s’était complètement terminée entre les cours de Paris et de Turin.

Comme par l'annexion de l’Italie centrale au Piémont, au moins ,dans les conditions où cette question avÿit été traitée par la France, le Piémont était devenu un Etat puissant, la France put retirer ses troupes de la Lombardie. Cette mesure se Justifiait en outre pleinement par le fait que le cabinet de Turin, dans cette dernière affaire, n’avait pas suivi les conseils des Tuileries. La ligne de conduite suivie à cet égard par le gouvernement piémontais détermina Napoléon à séparer son action de la sienne ; l’une des conséquences fut le rappel des troupes françaises; l’autre, la réunion do la Savoie et de Nice à la France : les corps retirés de la Lombardie vers la fin de mars purent ainsi en partie rester en garnison en Savoie. Le S-imaro, les troupes piémontaises avaient évacué Chambéry, et le 25, les premiers soldats français revenant d’Italie entrèrent dans cette ville ; déjà ie 23 mars une frégate française avait paru devant Nice.

Le 7 avril fut publiée une ordonnance qui réglait la manière dont devait avoir lieu la votation populaire en Savoie et à Nice. La question était posée fort simplement, sans aucune complication, mais aussi sans la moindre réserve relativement à la situation particulière de la Savoie du nord : < Réunion à la France,

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oui ou non. » Victor-Emmanuel délia les habitants de Nice et de la Savoie de leur qualité de sujets du Piémont, et le 15 avril commença la votation, dont le résultat fut connu vers la fln du mois. En présence de 131,744 voix qui se prononcèrent pour la réunion à la France, il ne se trouva que 233 non. Quels que fassent les procédés à l’aide desquels avait pu être atteint ce vote presque unanime, il était là et tranchait la question : la Savoie et Nice étaient devenues des provinces françaises.

On peut aisément conclure de ce qui a été déjà dit précédemment, que la séparation de l’Italie de ces territoires ne rencontra pas dans ce pays l’approbation générale, et bien moins encore une vive satisfaction. Nice, en particulier, Nice, la patrie du héros national de l’Italie, Garibaldi, avait cessé d’étre une ville italienne. Garibaldi, nommé à Nice même membre du Parlement de Turin, interpella déjà le 12 avril M. de Cavour dans les termes les plus véhéments que l’on puisse, se figurer dans le langage parlementaire à propos de ce trafic d’un pays et de ses habitants; mais la Chambre passa à l’ordre du jour, et à peine eut-elle, le 13 avril, sanctionné par son vote l'annexion de l’Italie centrale au Piémont, qu’elle fut prorogée. Victor-Emmanuel voulait visiter ses nouveaux territoires, et la plus grande partie des députés désirait et devait l’accompagner dans celle visite triomphale.

Garibaldi quitta le Parlement et se rendit à Gênes, bien décidé à s’ouvrir un autre champ d’activité que celui sur lequel régnaient sans contestation le comte Cavour et le parti diplomatique piémontais.

s. L'Italie apréa raaaexloa de l'Italie eentrale an Piémont, la aéparation de N^ce et de la Savoie et lenr rénnlon tk la France.

Avec la fin du mois d’avril 18G0 une immense transformation s'était accomplie pour l’Italie, tout au moins était-elle parfaitement décidée dans l’esprit des Italiens.

Le royaume de Victor-Emmanuel, qui, suivant le conseil et les

représentations de l'empereur Napoléon, n'avait pas encore accepté le titre de roi d’Italie, comptait, après la réunion de l'Italie centrale et la séparation de Nice et de la Savoie, 2,274 '/< milles carrés et 11,117,547 habitants.

Il ne restait plus au pape des Etats de l'Eglise que 573 milles carrés, avec 2,110,086 habitants. La Romagne, perdue pour lui, était précisément la province qui lui rapportait ses principaux revenus. On comprend d'autant mieux combien sa perte devait être désagréable au saint-père. Le cardinal Antonelli protesta auprès des grandes puissances le 24 mars, lorsque Victor-Emmanuel eut reçu Farini et accepté l'annexion de la Romagne. Le 19 mars avaient déjà éclaté à Rome des troubles sérieux, provoqués, il est vrai, à ce que l'on a prétendu, par la police pontificale, bes officiers français s'étaient comportés dans cette occasion d'une manière très-raisonnable, et ce fait ne put qu’accroître encore l’envie que Pic IX avait de se débarrasser de la garnison française en la remplaçant par des troupes fournies par une autre puissance catholique et qui lui fussent complètement dévouées. Malheureusement, d'un côté, on n’avait pas la puissance nécessaire pour commander à l'armée du général de Goyon le demi-tour qui l'aurait fait sortir de Rome, et, d'un autre côté, l’autorité de François II lui-méme ne reposait, à Naples, que sur de bien faibles fondements.

Avec la protestation d’Antonelli contre l’incorporation de l’Italie centrale dans le royaume de Victor-Emmanuel , coïncidèrent des démarches analogues, du 25 mars, de la part des ducs dépossédés et de l'Autriche.

Les conseils de Pie IX comprirent cependant que l'on ne pourrait jamais, avec de simples paroles, si roides qu'elles fussent, atteindre complètement le but, et qu’il fallait absolument pouvoir s’appuyer sur une force matérielle ; il manquait pourcela de l'argent et des soldats. Le denier de saint Pierre était décidément d’un trop faible rapport , et pour avoir de l'argent il fallut bien se résigner à suivre l’exemple des puissances temporelles de cette terre, c’est-à-dire en venir à un emprunt, heureux encore si l’on arrivait à le mener à bonne fin. Avec l’aide du clergé belge, on réussit à se procurer, en attendant, une somme plus que modeste.

Avec cette petite somme et une sévère surveillance de son emploi par le commandant en chef, on pouvait, pour le terme de quelques mois, mettre sur pied et entretenir en état une armée sufTisante. Mais la sagacité militaire des vieux caporaux suisses, des Kalbermalten,dcs Schmidt, etc., était devenue. suspecte même ausacré collège; on chercha donc ailleurs un commandant en chef, un vrai général. Mais quel vrai général, connaissant les mystères de l'administration des Etals de l'Eglise, les soldats du drapeau de saint Pierre, tout le régime de la soutane, et les obstacles que celle pitoyable organisation devait jeter à la traverse à chaque instant et à chaque mouvement d'une autorité militaire, quel général pouvait avoir la fantaisie de se mettre à la tête d’une armée de croisés qui possi'dait tous les défauts de celles du moyen âge, sans offrir aucun de leurs avantages I

Rome possède, il est vrai, toujours un grand appui dans celte septième grande puissance de l'Europe qu'elle représente, c'està-dire dans l’abêtissement clérical des peuples, et, contre toute attente, elle trouva aussi un vrai général pour ses bandes, mais qui n’était pas de force à nettoyer cette étable d'Augias, parce que, au point de vue militaire seulement, c'était là une tâche fort au-dessus de toute force humaine. Ce fut Christophe-Léon- Louis luchault de Lamoricière qui osa se mettre à la tête de l’armée du pape.

Descendant d’une vieille famille de la Bretagne, qui s’était fait remarquer par ses opinions légitimistes, il était né en f805, à Nantes ; en 1824, il était entré à l’école polytechnique à Paris, eu était sorti comme lieutenant dans le corps du génie, et bientôt l’expédition d’Alger, en 1830, lui avait offert l’occasion de montrer sa capacité et de se faire un nom. Il se distingua par l’organisation du corps des zouaves, dans lequel il fut capitaine, et demeura en Afrique, sauf de courts intervalles, jusque en 1847. En 1843, il était général, et en 1845 gouverneur par intérim de l’Algérie. Ce fut à lui qu’eu 1847 Abd-el-Kader rendit son sabre.

En 1846, Lamoricière était aussi entré dans la carrière parlementaire, ayant été élu membre de la Chambre des députés. Dans les journées de février 1848, il dut prendre le ministère de la guerre, et il proclama la régence de la duchesse d’Orléans après

que l’abdication de Louis-Philippe eut été résolue. Mais la révolution ayant lestement passé à l’ordre du jour sur cette régence, Laraoricière se tint pendant quelque temps à l’écart de toute fonction publique, et il n’accepta que le siège de député que lui donna le département de la Sarthe. Dans les Journées de Juin 1848, il appuya énergiquement Cavaignac, et le 28 Juin il prit en main le portefeuille de ministre de la guerre de la république , qu’il déposa aussitôt que Louis-Napoléon eut été nommé président. Néanmoins, il accepta de ce dernier une ambassade à St-Pétersbourg, en 1849, lorsque l’entrée de l’armée russe en Hongrie eut été résolue. Il quitta ce poste lorsque le ministère Odilon Barrot trouva sa fin. Elu à plusieurs reprises vice-président du Corps législatif, il se montra l’un des adversaires les plus décidés de la politique de Louis-Napoléon, et il se comprend de soi-méme que, lui aussi, fut compris dans les arrestations qui accompagnèrent le coup d’Etat du 2 décembre. D’abord, on l’enferma à Ham, ensuite il fut transporté hors de la frontière; depuis lors il vécut en exil, se fixant alternativement en Belgique, en Allemagne et en Angleterre, Jusqu’à l’amnistie générale de 1859, dont il fit usage. 11 revint en France, mais sans prendre aucune part à la vie politique de l’empire. En Belgique, le général avait noué des relations intimes avec la famille de Mérode, et. Jusqu’à un certain point, Saül, à la suite de ces relations, avait été métamorphosé en Paul. Lorsque le pape chercha un général, Lamoridère lui fut proposé par le cardinal Xavier de Mérode ; celui-ci vint en France pour l’y chercher et l’amena le 26 mars dans les Etals de l’Eglise. Il est difficile de supposer que ce soit par pure dévotion que le général ait tiré son épée : les aspirations d’un vieux .soldat à une nouvelle cirriêre d’activité militaire, peut-être l’espérance d’avoir un jour, sur celle voie nouvelle, à se mesurer avec succès contre Napoléon, devaient avoir contribué pour leur part à celle décision.

Après avoir vu l’armée du pape, et quoiqu’il eût trouvé bien des choses au-dessous de ce qu’il attendait, il en prit le commandement et prêta le serment de fidélité au sainl-siége. Lorsqu’une fois on s’est embarqué dans une semblable affaire, il est fort malaisé de .s’en retirer sans avoir absolument rien fait et sans avoir subi une épreuve un peu sérieuse ; d'ailleurs Lamoridère avait assez de confiance en lui-même pour croire qu’il réussirait dans

sa pénible tâche. 11 ne connai.ssail pas assez les entraves qu'oppose la résistance passive d'un régime sacerdotal contre tout ce qui est raisonnable, et il espérait peut-être que la nomination du cardinal de Mérode au poste de ministre de la guerre à Rome, l'aiderait à triompher des obstacles qu'il commençait â voir clairement.

Napoléon, qui cotmaissait bien mieux que lui le régime clérical et qui savait parlaitement bien qu'il y a une différence énorme entre la cause de la papauté et celle de la • liberté » et de la tcivilisation, > ne voyait pas sans une secrète satisfaction l'ancien républicain faire une démarche qui devait le ruiner moralement aux yeux de tous les gens raisonnables. L'empereur des Français lui accorda donc sans diflicullé la permission nécessaire à un sujet français pour prendre le commandement en chef de l'armée pontificale. Sans se lai.s.ser épouvanter par les dé[||orables circonstances dont il avait eu, dès les premières semaines de son séjour à Rome, des preuves effrayantes, par l'état de vacuité des caisses, la perpétuelle déloyauté de l'administration, le désordre incroyable qui régnait partout, Lamoricière travailla, avec le peu de moyens qui étaient à sa dispositiou, de la manière la plus active, à l’organisation d'une armée du pape qui fut capable, coalisée au be.soin avec une autre, de tenter une attaque contre le Piémont et la réoccupation >de la Romagne, ou tout au moins, suivant les circonstances, d'être opposée avec quelques chances de succès au développement ultérieur du système piémontais d'annexion.

Nous verrons plus lard quels résultats obtint toute l'activité déployée par le général Lamoricière.

La Vénétie gémissait toujours sons la lourde compression de la domination autrichienne. Si l'Autriche avait pu dans l'origine, et dans l’hypothèse de la réalisation d'une confédération italienne, avoir quelque intention sérieuse de donner des institutions libres à ce pays, cette intention s’était évanouie en même temps que la perspective d'une fédération des Etats italiens et de l’exécution des clauses de la convention de Villafranca. Quel intérêt aurait d’ailleurs eu l’Autriche à traiter la Vénétie avec la plus grande sincérité comme un pays italien? Les Vénitiens veulent appartenir à l'Italie, et lors même que la domination autrichienne leur

eût assuré des avantages matériels plus considérables que ne leur en pourrait jamais offrir le gouvernement de Victor-Emmanuel, ils auraient dirigé tous leurs efforts vers le but de se ranger sous son sceptre aussi longtemps qu’ils auraient été sous celui de l’Autriche. Il n’y avait donc en dernière analyse pouf l’Autriche qu’un seul moyen de gouverner la Vénétie , c’était l’état de siège. La réinstallation de l’état de siège en Vénétie fut donc seulement accélérée, mais non pas motivée réellement par la violation, de la part du Piémont, des conventions de Villafçanca, et par sa politique annexioniste à l’égard de l’Italie centrale; en fait, dès le mois de février, le gouvernement de l’état de siège se trouvait à Venise dans sa plus brillante activité: non-seulement, l’excitation des soldats à la désertion et à la mutinerie était punie par les cours martiales, fait contre lequel, au fond, il n’y a pas grand’chose à dire, mais il fut ordonné que tous ceux qui paraîtraient capables «de faire quoi que ce fût en Vénétie contre le gouvernement autrichien seraient immédiatement incorporés comme soldats dans les compagnies de discipline I > Ceci constitmit une mesure non-seulement révoltante mais aussi de la plus éclatante stupidité , et qui n’était qu’une preuve parlante de l’abandon absolu dans lequel se sentait tombé le personnel du gouvernement autrichien.

Ce n’était partout que manifestations dans les théâtres, démonstrations contre les chapeaux-cylindres ou les crinolines, justifiées en elles-mêmes, si l’on veut par le bon goût, mais qui n’avaient pour le moment d’autre prétention que de protester contre ces affreux vêtements comme contre des espèces d’insignes autrichiens. Les gens de l’administration autrichienne avaient perdu toute égalité d’humeur et toute envie de rire ; à de.s actes que l’on pouvait très-aisément se borner à traiter comme de mauvaises plai.santeries, ils ne surent répondre que par l’état de siège, les coups de sabres et de baïonnettes, et des proclamations terrifiantes.

L’émigration îiors du territoire vénitien prit de grandes proportions : la jeunesse indépendante se réfugiait sur le territoire piémontaiset dans les rangs de l’armée de l’Italie du centre; les commandants autrichiens poursuivaient en vain de coups de fusil qui ne les atteignaient pas ces < déserteurs,» qu’ils ne savaient

ni retenir par de bons traitements, ni arrêter par leurs stupides mesures de police.

En attendant, M. deCavour tenait un catalogue exact de toutes les sottises que commettait le gouvernement autrichien à Venise, de leurs rêsultat$«t de tous les réfugiés qui se dérobaient par une fuite ingrate aux bienfaits du régime impérial. Il n'y trouvait que trop de matière à des notes dont aucun homme raisonnable ne pouvait contester le bien-fondé.

Nous avons déjà mentionné que, d'après une idée alors assez généralement répandue en Italie, TAutriche se serait proposé de vendre ses provinces vénitiennes, et que, en Italie, on était dans les meilleures dispositions d'accéder à ce marché lors même que la conclusion en eût dû coûter fort ch’cr. Il n’est pas du tout invraisemblable que l’Autriche eût justement acquis une véritable influence sur les pays italiens du moment qu'elle ti’y aurait plus possédé de territoires, et qu’elle, aurait complètement abandonné l’idée soit de garder ce qui lui restait, .soit de regagner ce qu’elle avait perdu. Dans les événements de la dernière période de l'histoire italienne il s’est toujours agi d’un combat d'influences étraagères, à côté du combat ou des efforts du parti national italien. L’Autriche, dans certains cas, aurait pu jouer contre la France ce même rôle de libératrice que la France avait joué en 1859 contre l’Autriche. Mais le moment opportun pour abandonner ses possessions en Italie d'une façon magnanime et non sans grandeur pour r.àutriche, avait été négligé drpuis longtemps ; ce moment aurait dû suivre une victoire, et compléter, par exemple, le brillant triomphe militaire de la campagne de 18li). Mais après une défaite les hommes ne sont jamais magnanimes ; les peuples ne le sont pas et les gouvernements encore moins.

Dans tous les cas, il est parfaitement positif que c’aurait été un grand avantage pour l’Autriche que d’être débarrassée de Venise ; elle peut, per fus et uefns,en tirer dans les circonstances actuelles 5Ü,OOU soldats; or, si ce pays exige d’une manière permanente 150, OtX) hommes pour garder et défendre son territoire, ce qui a lieu en réalité, la raison d'Etat de le conserver ne doit plus subsister.

Sans doute, à ce propos, intervient largement de nouveau dans la discussion, le chapitre interminable des frontières militaires.

Quelles dissertations n'ont pas été entassées an sujet de la défense du Pô sur le Rhin, et de celle du Rhin sur le Pô ? La meilleure frontière militaire est, sans contestation, celle d’un peuple qui est d'accord avec son gouvernement et veut combattre, vaincre ou s’anéantir avec lui. Là où manque ce peuple, les plus belles frontières militaires ne sont que d'une mince solidité.

Une fâcheuse circonstance de plus pour le gouvernement autrichien, au moins pour celui du printemps de 1860, fut que d’après ses principes et ses opinions sur la souveraineté du peuple, il se trouva condamné à ne faire aucun usage d’une arme dont se servaient largement ses adversaires, c’est-à-dire de ce moyen de la votation populaire qui, en toutes circonstances, efface le caractère odieux d’une vente ou d’un échange do pays dans une cession de territoires.

Enfin, nous aurions à parler du royaume des Deux-Siciles ; mais à l’époque où l’annexion de l’Italie centrale au Piémont et l’annexion de la Savoie à la France passent dans le domaine des faits accomplis , sa position vient occuper une place tellement saillante au premier plan des affaires d’Italie, qu’il sera convenable de lui consacrer un chapitre particulier.

Le royaume des Denx-Melles. L'explosion de rinsnrreetlon dans l'Ile de SIelle.

Les provinces de terre ferme du royaume de Naples et l’tle de Sicile ont toujours eu une constitution et une administration distinctes. Les Napolitains et les Siciliens sont deux peuples de race différente; Plie a gardé des traces du passage successif de toutes les nations qui l’ont eue sous leur domination, c’e.st-à-dire des Grecs, des Carthaginois, des Romains, des Maures, des Normands, des Espagnols et des Français. La vie commune de la population de la Sicile dans une contrée, pour ainsi dire renfermée, n’a pas réu.ssi à effacer entièrement les différences de races, mais les a cependant émoussées et rompues ; il y a une nationalité sicilienne animée d’un rare esprit d’indépendance qui s’est manife.sté dans

des tentatives sans cesse ren6nvelée$ pour se soustraire au joug de l'dtranger ; la population de l'Ile et sa nationalité présentent quelque chose d’analogue i la position même de l'Ile qu’elle habite, qui forme une espèce de transition entre l’Europe et l’Afrique. Le peuple, dans son ensemble, se sent sicilien, mais ne se sent pas encore italien, et il faudra une longue action, un persévérant travail de la part des classes instruites pour l’éducation des masses, afin de faire des Siciliens des membres bien convaincus de cet Etat unitaire d’Italie, ou de celte fédération italienne d’Etats qui a, pour ainsi dire, passé dans la vie et dans le sang des habitants de l’Italie du nord et du centre.

Lorsque le frère de l’empereur Napoléon I", Joseph, et plus tard Joachim Murat, régnèrent sur le continent napolitain, les Bourbons, avec l'appui de l’Angleterre, se maintinrent dans l’Ile de Sicile, qui reçut en 1812 une constitution sur le modèle de la constitution anglaise. Après la chute de Murat, le congrès de Vienne réunit de nouveau Plie et les provinces napolitaines de terre ferme sous la domination des Bourbons. Ferdinand I" (IV) en prit occasion de faire arbitrairement un Etat unitaire des deux pays qui ne devaient être réunis sons son sceptre qu’au titre de deux couronnes placées sur la tôle du même souverain, et il abrogea dans tous deux la constitution. Lorsque, en 1820, l’armée napolilajne eut proclamé la constitution espagnole des Cortès, l’Autriche intervint et rétablit la monarchie absolue.

Les Bourbons de Naples exagéraient en eux d’une manière réellement elTrayanto les plus mauvais côtés du caractère de leur famille. Leur soif de domination se traduisait dans le plus profond mépris professé pour les droits des antres, et ils ne reculèrent jamais devant aucune intrigue, aucune trahison, aucune déloyauté ou aucune cruauté raWlnée pour maintenir leur pouvoir dans son absolutisme illimité. Ferdinand II, entraîné par le mouvement italien promulga de nouveau, en février 1848, une constitution, et se trouva même contraint à envoyer un corps de troupes auxiliaires à Charles-Albert, roi de .Sardaigne, lorsque celui-ci entama la guerre contre l’Autriche. Mais déjà le 15 mai de la même année, le roi anéantit on fait celte constitution au milieu de sanglantes horreurs sur la terre ferme, en s’appuyant surtout sur les régiments suisses formés depuis 1825 , et ensuite il tourna

contre les Siciliens qui réclamaient la constitution de 1812, et qui Taraient déclaré déchu du trône. L'insurrection fut aussi écrasée en 1849 par les régiments suisses. La constitution de 1848 n'avait point été supprimée par une déclaration formelle, mais en réalité Ferdinand II régna dès cette époque en souverain absolu, véritable objet d'épouvante, et qui avait trouvé dans sa femme une compagne digne de lui. Son peuple le nommait le roi Bomba.

Lorsque la France, alliée à la Sardaigne, attaqua l'Autriche en 1859, l'idée de la libération de l'Italie agita aussitôt également les classes éclairées de la population dans le royaume des Deux-Sielles, tandis que la cour témoignait la plus vive inclination à faire cause commune avec l'Autriche. Hais Ferdinand était déjà brisé par cette terrible maladie que Dieu dans sa colère a trouvée pour punir les tyrans : elle l'enleva le 22 mai. Il fut remplacé sur son trône par son fils , jeune prince faible de corps et d'esprit, élevé par les femmes et les jésuites,, absolument mené par cette femme que Ton nommait la reine-mère, et par son épouse, princesse bavaroise, qui travaillait pour les intérêts de l’Autriche. Les peuples des Deux-Siciles ne pouvaient fonder quelque espérance sur cet homme de paille, et ce fut un de ces rares avènements à l'occasion desquels on ne peut pas supposer d'un nouveau souverain qu'il fera mieux que son prédécesseur. Dès le début de son règne on ne trouva pas de meilleur nom pour désigner cette malheureuse poupée que celui dq c petit Bomba, > do < Bombicello. >

Si d’autres tyrans ont du moins la prévoyance et l’intelligence de se préparer et de se conserver dans l’armée un instrument qu'ils puissent employer contre leurs sujets, le nouveau roi de Naples n'eut pas même cet esprit ; une mutinerie des régiments suisses au mois de juillet lui enleva cet appui, et dans les régiments napolitains se manifestait un sentiment national italien, quelque isolé et timide qu’il fût dans le commencement.

Les nouvelles des batailles de Magenta et de Solferino furent accueillies à Naples comme en Sicile, mais surtout dans cette Ile, arec une joie non dissimulée, et la première annonce de la paix de Villafranca y excita le plus grand désappointement, comme dans tout le reste de l’Italie. 11 en fut tout autrement à la cour

et auprès de la police, que l’on pouvait considérer à Naples comme un véritable membre du parti de la cour, et d’ailleurs comme son seul soutien dévoué. Le gouvernement et la police respirèrent, et conçurent de nouvelles espérances pour la durée de leur révoltante espèce de domination.

Tandis que dans les provinces de terre-ferme et de Sicile avaient lieu des souscriptions secrètes pour le million de fusils réclamé par Garibaldi, pendant que dans l'ile comme sur 1e continent on entendait retentir dans les rues des villes principales le cri de < vive Victor-Emmanuel ! » tandis que se répandait partout le portrait d’Agesilas Milano qui, trois ans auparavant, avait tiré sur le roi Ferdinand, arrestations sur arrestations étaient entreprises, et en Sicile le gouvernement alla ^squ'à imposer aux communes la signature d’une adresse ainsi conçue :

• La population est parfaitement satisfaite du gouvernement actuel ; elle ne demande aucune de ces innovations qui ne sont propres qu’à mettre en mouvement les mauvais esprits. >

Ainsi qu’on le comprend facilement , c'était là une allusion à ces réclamations qui, de côté et d’autre, se faisaient cependant entendre en faveur d’une constitution et de l’union avec le reste de l'Italie.

Cette adresse rencontra aussitôten Sicile la plus vive résistance ; partout elle vint écliouer contre des refus de la nature la moins équivoque. Et tandis que François II songeait à passer les armes à la main sa frontière du nord pour courir au secours de la victime pontificale, tandis qu’il mettait sur pied et renforçait une armée des Abruzzes, pendant que, malgré la misère de son peuple, il savait encore lui extorquer de l’argent pour l’envoyer an saintpère, ta révolution levait la tète en Sicile, et le parti de l’unité italienne méditait déjà, ainsi que cola a été dit plus haut, une expédition qui devait porter ses corps francs dans Tes provinces ' napolitaines pour y appuyer vigoureusement la révolution sicilienne.

L’insurrection éclata d’abord à Bagheria, près de Palerme, en même tempsque, à Firizzaleetà Ca.stel S. Giovanni, les frères Mastricchi réunissaient le noyau qui, réuni plus tard prèsdeGibilrossa, devait être d’un si grand secours à Garibaldi. Hazzini , déjà dans le milieu du mois de septembre 1859, écrivait à un ami; «La ré-

Digili.' .

volulion en Sicile est probable. Une fois que les Siciliens ont promis, ils mettent la main à l’œuvre, bien que, sous leur condition ordinaire: sinon, non Les Siciliens doivent donc ôtre soutenus. Le salut de l’Italie est dans le sud.

La police napolitaine comptait pouvoir étouffor le mouvement à l’aide de ses proc(‘dés accoutumés. Le directeur de la police à Palerme était le fameu:^ Salvator Maniscalco. Sicilien d’origine, il était entré d'abord dans la gendarmerie napolitaine, s’y était acquis par sa bassesse la faveur de Del Carreto, était capitaine en 1849, et après que l’insurrection de la Sicile eut été écrasée, il avait été envoyé à Palerme, où il avait été nommé grand prévôt de l’armée par Filangieri. En cette qualité, il s’immisça perpétuellement dans la police civile, bien qu’il existât pour celle-ci un directeur spécial, cl il su^par la brutalité et l’énergie qu’il déployait contre de pauvres diables sans défense, se gagner si bien la faveur du gouvernement napolitain, qu’à la fin celui-ci lui confia aussi la direction de la police civile. Le seul fait de la réunion dans une seule main de la police civile et militaire sullil pour montrer de quelle manière devait se faire la police en Sicile. Maniscalco se comporta dans l’exercice de ses fonctions comme une vraie bète féroce, et il attira sur lui, dans la mesure la plus complète, laliainede toute la population.

Lorsque l’insurrection leva la tète, Maniscalco ordonna aux intendants de Messine et de Catane d’appeler anx armes les compagnies provinciales (compagnie d’armi ), espèce de milice chargée de protéger la sécurité intérieure contre les brigands et autres gens du môme acabit. Les compagnies se refusèrent à paraître, ne voulant pas combattre contre des citoyens dont la cause était aussi la leur.

Maniscalco qui , au mois de novembre, remplissait aussi les fonctions du lieutenant-général de la Sicile, absent dans ce moment, n’avait â sa disposition aucune force qui lui permît de contraindre les compagnies. Il s’en vengea par des persécutions doublement bonteuses dans Palerme, et partout où son bras était assez long pour atteindre. Lorsqu’il parut dans la Feuille offlcielle pour les Deux-Siciles un manifeste par lequel les fonctionnaires de tout grade étaient invités à se conformer scrupuleusement aux lois, le surintendant de la province de Catane dëmanda an lieo-

tenant général royal de Sicile s'il s'en suivait que les intendants ne dussent plus faire usage de leurs pleins pouvoirs extraordinaires; Maniscalco répondit qu’il ne devait pas s'inquiéter de documents qui paraissaient dans les journaux, mais s'en tenir strictement aux ordres qui lui étaient donnés directement.

Le 29 novembre, au moment où il entrait dans la cathédrale pour entendre la messe, Mani.scalco fut frappé d’un coup de stylet par un homme sorti de la foule; la blessure n'était pas mortelle, elle n’était pas même grave ; mais le 30 novembre, l’état de siège fut proclamé ù Païenne.

L’étal d'inquiétude et d’exaltation des esprits se prolongea à Naples comme en Sicile, sans qu'il aboutit néanmoins à des événements de quelque importance. '

Lorsque, après la signature du traité de paix de Zurich, ou avait encore devant les yeux la perspective d'un congrès européen, lorsque les peuples de l'Italie centrale publiaient des mémorandums pour établir la preuve que la restauration de leurs souverains dépossédés était une impossibilité, un certain nombre de réfugiés des Deux-Siciles élaborèrent aussi un mémoire pour démontrer que les Deux-Siciles ne pourraient absolument entrer dans une fédération d'Ktats italiens avant que tout le système de gouvernement de ces pays eût été changé de fond en comble, attendu que, jusqu’alors, il n’y avait point de gouvernement dans le sens véritable de ce mot, et que, pour tout gouvernement, ils ne possédaient qu’une police, et quelle police !

Au mois de janvier, il parut en Sicile un manifeste au peuple qui fut répandu en plusieurs milliers d’exemplaires, et qui, sans détour, invoquait une insurrection ouverte au nom de l’Italie et de Victor-Emmanuel, comme le seul moyen d’obtenir une modilication du triste état de choses existant. Ce manifeste montrait comment, dans les circonstances du moment, Cavour reprenant le timon des affaires dans le Piémont, Walewski quittant en France le ministère des affaires étrangères, l’Italie centrale marchant ouvertement à l’annexion au Piémont, les Siciliens n’avaient rien à craindre d’une intervention autrichienne; après la dissolution des régiments suisses, ils ne risquaient plus, comme en 1849, d’avoir à faire avec eux, tous les états et les classes de la po-

pulation marchaient d’accord, et l’on ne pouvait espérer de plus favorables conjonctures.

Le 10 février 1860, lés peuples des Deux-Siciles adressèrent encore un mémoire à tons les Etats de l’Europe, dans lequel ils racontaient leurs souffrances de chaque année, et exposaient leur première réclamation, savoir que la constitution de 1848 fût solennellement reconnue comme existant de droit.

A mesure que ces écrits étendaient l'agitation dans le pays, les arrestations et les persécutions dirigées par le parti royaliste se multipliaient contre la population et surtoutcontre lesclasses éclairées. Non pas même sur le motif ou sous le prétexte d’accusations réelles ou seulement possibles, mais sur les plus vagues soupçons qu’ils pussent ourdir contre le gouvernement quelque complot indéterminé,!! s'exécuta à plusieurs reprises de véritables razzias de centaines de citoyens arrêtés et incarcérés sans aucune forme de procès. Même dans l’armée dès Abruzzes le mécontentement s’était introduit, là aussi il y avait des suspects, et déjà au mois de février 256 sous-officiers et soldats avaient été saisis, en partie traînés aux Iles Favignana et Pantellaria, sur la cête ouest de la Sicile, en partie jetés dans les prisons du château St-Elme.

Par ces mesures de violence, le parti de la cour comptait venir à bout du mouvement, qu’il était impossible de méconnaître et qui grandissait dans les provinces de terre ferme comme dans Plie de Sicile, sans être obligé de renoncer à ses plans ultérieurs. Lorsque l’annexion de l’Italie centrale s'accomplit, que l’Autriche et les souverains dépossédés formulèrent leurs protestations, que le pape enrôla son général, les espérances de la cour de Naples se ranimèrent de nouveau. Le départ attendu des Français hors de la Lombardie une fois effectué, elle pensait au moyen d’une ligue avec l’Autriche, les ducs et le pape, entreprendre une intervention armée dans l’Italie centrale et y rétablir un ancien ordre de' choses, dont le gouvernement des Bourbons à Naples voyait bien que dépendait son existence ultérieure.

Si les actes de violence du gouvernement ne hâtèrent pas l’explosion de l’insurrection, s>'il est même beaucoup plus vraisemblable qu’ils réussirent à le retarder, en revanche, ils augmentèrent l’irritation générale, occasionnèrent l’accroissement du parti de l’insurrection, et eurent pour effet que celle-ci, une fois éclatée

«n Sicile, prit immédiatement une intensité plus considérable.

Les gouvernements français et anglais , depuis l'avénement an trône de François II, avaient adressé au roi de Naples, surtout depuis le licenciement des régiments suisses et la paix de Villafranca, des représentations réitérées sur son système de gouvernement, et sur la nécessité de le modilier; ils redoublèrent leurs avis après que rannexion de l'Italie centrale au Piémont se fut accomplie. L’ambassadeur d'Angleterre, H. Elliot, attira l’atteii' tion du gouvernement napolitain sur les dangers qui le menaçaient au milieu du mouvement vers l'unité qui entraînait toute l'Italie, s’il ne comprenait pas la nécessité de se rattacher les esprits de ses sujets par de justes concessions et par une judicieuse et équitable application des lois. M. Drenier, représentant de la France, lui tenait le même langage.

Napoléon, après qu’il eut donné son consentement tacite à l'annexion de l'Italie centrale, put tourner ses regards du côté de Naples, aliii d’y res.saisir un nouveau point d'appui pour sa politique en Italie. Il était possible que les remontrances de l’Angleterre ne fussent qu’à demi sérieuses, car l’Angleterre, inquiète au sujet des intentions de l’empereur, pouvait bien souhaiter que l'ordre ne fût pas troublé dans le royaume des Deux-Siciles ou qu’il fût rétabli avant une rupture ouverte, mais, sans aucun doute, elle ne perdait pas de vue en même temps la possibilité d’une extension de l’unité italienne jusqu’à Naples, et elle était bien décidée à n’y mettre aucun obstacle, pourvu que cela n’entralnât pas le risque de voir les Français prendre pied de nouveau solidement sur un autre point de l’Italie.

A la cour de Naples, ces conseils et ces recommandations étaient fort mal venus, et l’on donna carrément à entendre aux ambassadeurs de France et d’Angleterre que c’était précisément sur leurs gouvernements que devait retomber la responsabilité de la marche des choses en Italie, de l'annexion du Piémont, du brigandage dont le pape était victime, logiquement aussi du danger qui menaçait le gouvernement, si réellement il existait un semblable danger; celui-ci déclarait nettement se réserver l’usage de ses moyens pour maintenir son autorité.

Au commencement de mars, le gouvernement anglais envoya

une escadre snr la rade de Naples pour prêter un plus grand poids à ses représentations et il répondit sans détour aux questions et aux réclamations formulées à ce sujet par le gouvernement napolitain, que celui-ci devait songer à donner satisfaction aux justes plaintes de ses sujets, autrement il c’avait qu’à se préparer à un changement de dynastie. François II voulut faire donner ses passeports à l’ambassadeur d’Angleterre ; il y renonça snr les instances de M. Brenier, et une escadre française entra bientôt après dans le port de Naples, pour y jèter l’ancre à côté de l’escadre anglaise.

En attendant, depuis la fin de février, les chefs de l’insurrection sicilienne en avaient préparé l’explosiqn sans bruit, mais avec une grande intelligence; le 4 avril elle devait éclater sur tout le pays, etPalerme en donner le signal. Après que l’on se serait emparé de Palerme, une partie des troupes de l’insurrection qui s’y seraient formées resterait comme garnison dans la capitale, tandis que le reste devait se répandre dans le pays pour y propager le soulèvement.

A Messine et à Palerme, à la fin de mars, le parti populaire, après l’acceptation par Victor-Emmanuel de l’annexion de l’Italie centrale, célébra cet événement par des démonstrations dans les théâtres; des bouquets de fleurs aux trois couleurs italiennes ornaient les salles, et partout l’on criait on l’on inscrivait : tïre Verdi ! On comprend que le nom de Victor-Emmanuel était plus que jamais prohibé dans les Deux-Siciles par le gouvernement. A Naples, l’archevêque cardinal Riario avait déjà déclaré en décembre 18.'>9 que tous ceux qui oseraient attaquer le pouvoir du pape seraient atteints par l'excommunication , et le père Giacinto avait annoncé plus clairement encore du haut de la chaire que Victor-Emmanuel devait être excommunié et déclaré hors la loi pour son invasion dans la Romagne. Donc dans les démonstrations siciliennes le peuple déguisait les couleurs italiennes proscrites au moyen de bouquets de (leurs rouges et blanches entourées de feuillage vert , et le nom prohibé du roi Victor-Emmanuel : — Villorio-Emmanuele Re d’Ilalia, — s'était figuré par un nom qui en reproduisait toutes les premières lettres, celui de Verdi, le célèbre compositeur italien.

Le sens de ces démonstrations était aussi clair que possible;

on ne pouvait fêter en Sicile l’annexion de l'Italie centrale au Piémont qu’en se proposant pour but d’arriver aussi à l'annexion de la Sicile à ce royaume. Le gouvernement fit fermer les théâtres et, informé de ce qui se passait en secret pour préparer le soulèvement général de la Sicile, il ordonna en même temps que toutes les armes fussent livrées à ses agents.

Le parti populaire répondit â Palerme à cette sommation par un faisceau d’armes qui se trouva un malin sur la Piazza Reale, et qui portail cette inscription : < Voici des armes ; mais nous en avons encore plus qq’il ne nous en faut.»

Il est impossible de supposer que le gouvernement napolitain regardât les affaires de Sicile comme insignifiantes, et, d'ailleurs, celle supposition ne saurait être admise vis-à-vis d’un gouvernement comme la Camarilla de la cour. Le seul aveugle était peutêtre le roi François IL Si nous disons de suite, au contraire, que, dans le parti de la cour lui-même, il y avait des gens qui n’auraient pas vu sans une secrète satisfaction l’insurrection de la Sicile, ce fait jetterait mainte lumière sur les événements qui ont suivi, sur le laisser-aller avec lequel le gouvernement napolitain traita d’abord les affaires de l’ile, enfin sur différents actes de condescendance inexplicable qui se produisirent à des époques postérieures.

La veuve de Ferdinand II, celle Autrichienne désignée ordinairement par le nom de la reine-mère, haïssait son beau-fils François IL Elle aurait préféré faire iponter sur le trône des Deux-Siciles son propre fils aîné, le duc de Trani. Une complication de divers intérêts l’en empêcha ; néanmoins , il est de fait que, en mai et en juin 1859, après la mort de Ferdinand II, dans quelques provinces, le duc de Trani fut proclamé roi. La reine, une fois que ce plan eut échoué , travail!^ à donner au moins le trône de Sicile au duc de Trani, tandis que François II demeurerait roi des provinces de terre-ferme ; or, un mouvement séparatiste devait aider à l’exécution de ce plan ; il était même nécessaire pour pouvoir le mener à bonne fin, cl l’on comprend ainsi que la fraction du parti de la cour qui tenait pour le duc de Trani ne crut pas devoir comprimer immédiatement l’agitation en Sicile , mais vit au contraire plutôt son intérêt dans une marche tout opposée.

Noos touchons maintenant aux événements qui mirent en feu la Sicile entière et qui rendirent en peu de mois complètement libres de leur sort futur les Siciliens, conduits par Garibaldi et soutenus par ses compagnons d’armes. — Il ne sera donc pas hors de propos d’introduire ici une courte description de nie de Sicile au point de vue géographique.

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