‹ La guerre italienne en 1860Chapitre 26 sur 32 · Reddition de Meaeine et de Cliritella di Tronto · texte numérisé non relu

Reddition de Meaeine et de Cliritella di Tronto

Lorsque le roi François'II fut arrivé à Rome , il fit annoncer aux puissances, par son ministre des affaires étrangères, la chute de Gaéte, non sans se plaindre en même temps des soi-disant actes de barbarie de Cialdini, (|ui avait bombardé la place encore trois jours après que les négociations étaient déjà entamées pour sa capitulation.

François II adressa également de Rome, en date du 10 février, une nouvelle protestation aux puis.sances européennes. Après avoir, dans ce document, encore une fois exposé tous les événe-

ments qui s’étaient succédé depuis son accession au trdne, ainsi que la manière dont il avait définitivement succombé à Gaête ; il proteste contre la violence dont il a été victime, maintient tous ses droits, et déclare qu’il est résolu à en appeler à la justice de l’Europe. Il promet de s’abstenir de toute tentative d’agitation dans 1e royaume de Naples , mais aussi de ne pas abandonner la cause de ses sqjets, lorsque ceux-ci , désabusés, se soulèveront contre la violence qui leur est faite. Il estime qu’un congrès des puissances est le moyen le plus efficace pour régler les affaires de l’Italie, en évitant une plus longue effusion de sang; il ajoute qu’il travaillera de toutes ses forces à obtenir ce résultat, et renouvelle en terminant, relativement aux affaires intérieures de Naples, lou.« ses engagements du manifeste du 8 décembre 1860.

Or, la promesse de ne rien faire pour agiter les provinces, napolitaines , François II ne l'a point tenue. Il a fait au contraire , pour y répandre l’insurrection , tout ce que lui permettaient ses propres forces et les ressources que pouvaient mettre à sa disposition ses amis , ses partisans , ou les ennemis de l’Italie. On ne peut, il est vrai, se refuser à reconnaître que les procédés des Piémontais dans ce pays, en leur aliénant les populations de jour en jour davantage, n’y ont pas mal travaillé en faveur des intrigues bourboniennes.

Après la chute de Gaëte , il restait à l'armée piémontaise , sans parler des luttes engagées çè et lè avec les bandes de brigands et d’insurgés, à s’emparer de la citadelle de Messine et de Civitella di Tronto. ,

La citadelle de Messine était occupée par 24IX) hommes, et commandée par le vieux général Pergola. Depuis la convention du 28 juillet 1860, elle n’avait été exposée à aucun danger, et la garnison avait pu régulièrement tirer de la ville les approvisionnements qui lui étaient nécessaires. On avait beaucoup parlé de la bravoure et de la résolution de Pergola , mais , après avoir vu ce qui s’était passé à Gaëte, il était facile de prédire que la résistance de la petite et étroite citadelle de Messine arriverait promptement à sa fin une fois que les Piémontais mettraient en batterie, contre ses remparts, leur artillerie rayée de gros calibre.

Déjà le U février 1861, lorsque la nouvelle de la reddition de Gaëte arriva à Messine, le général Chiabrera, commandant des

troupes ilalieones dans la province de Messine, intima au général Pergola, au nom du roi Victor-Emmanuel et de la nation, < Tordre > d’avoir à livrer la citadelle. Ce genre de sommation parut assez nouveau au général napolitain, comme cela aurait été sans doute le cas pour tout autre ; il se borna à faire répondre oralement qu’il regardait la place de Hes.sine comme entièrement indépendante de celle de Gaëte, et qu’il se défendrait jusqu’à la dernière extrémité. A une nouvelle sommation en date du 17 février, qui fut accompagnée de diverses communications sur les circonstances qui avaient amené la reddition de Gaëte, Pergola répondit encore une fois le 19 qu’il garderait la citadelle par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, jusqu’à ?e que toutes les ressources d’une défense honorable fussent épuisées. Le 19, Persano arriva avec une escadre dans les eaux de Messine. Pergola invita tous lés vaisseaux qui se trouvaient dans le port à s’éloigner, et menaça de brûler la ville, à la moindre violation de la convention du 28 juillet.

Bientôt les Piémontais débarquèrent du canon de siège et des troupes, et Cialdini, qui s’était aussitôt rendu à Messine, fit commencer le 6 mars la construction des batteries sur les hauteurs, à l’ouest de la citadelle ; le 8 mars Pergola ouvrit le feu sur ces travaux, mais sans pouvoir, en raison de la distance, causer grand dommage aux assiégeants, ni les arrêter d’une manière un peu efficace. Cialdini ne pressa pas ses travaux, espérant qu’il viendrait de Prançois II à Pergola un ordre de rendre la place ; mais comme le 11 au soir rien de pareil n’était survenu, le 12 au matin il fit ouvrir le feu, en môme temps que l’escadre bombardait la citadelle et le fort Salvator.

Après quatre heures de bombardement, tontes les constructions dans l’intérieur de la place étaient en flammes : la garnison se réfugia dans les casemates, et l’artillerie des assiégés ne répondit plus. Pergola se vit forcé d’entamer des négociations ; Cialdini exigea qu’il se rendit à merci, et effectivement le 12 an soir, la citadelle fut livrée sans conditions an vainqueur.

Cialdini décida que tous les officiers et les généraux seraient transportés à Naples avec un mois de solde ; le gouvernement du roi d’Italie se réservait de les prendre plus tard ou non à son service : un tribunal militaire devait auparavant avoir à rechercher si quelqu’un des officiers prisonniers s’était rendu coupable

de quelque crime. Les soldats qui n’avaient pas encore cinq ans de service furent imm<^diatemcnt incorporés dans l’armée ilalieniic, les autres renvoyés en congé dans leurs foyers avec un mois de solde, sous la condition de.se présenter sous les drapeaux au premier appel. >

On a parlé d’un engagement qu’aurait pris François II, dans la capitulation même de Gaéte, d’ordonner au général Fergola de rendre la citadelle de Messine, et de ce que le roi, bien loin de tenir cette promesse, aurait au contraire engagé le général à continuer sa résistance. Quant à ce qui regarde cette dernière affirmation, elle n’a jamais pu être prouvée d’une manière incontestable; quant à ce qui regardera première, il est certain que François II n’a jamais pris l’engagement en question en capitulant à Gaéte. La capitulation a été conclue entre le commandant piémontais et le commandant napolitain, en laissant le roi complètement en dehors. L’article 8 seul, duquel on pourrait déduire l’obligation en question, ne la contenait point en réalité, puisqu’il .se borne à stipuler que la garnison restera prisonnière jusqu’à la reddition de Messine et de Civitella di Tronto. Cialdini avait bien demandé que la capitulation de ces deux places fût comprise dans les clauses de celle de Gaéte, mais cette exigence avait été écartée, et l’on n’avait pu évidemment entrer en matière à cet égard, précisément par le motif que François II devait rester étranger à la capitulation de Gaéte, et que le commandant de cette place n’avait aucune autorité pour donner un ordre aux commandants de Messine et de Civitella. La seule raison, résultant de la capitulation, qui auraK pu avoir pour conséquence cet ordre de la part de François II, aurait été l’intention de ce dernier d’abréger la durée de la captivité de ses derniers compagnons d’armes ; mais il était parfaitement libre de voir s'il lui convenait de le faire ou non. Enfin François II, à ce que l’on prétend, sur le conseil de l’empereur Napoléon, se résolut, le tO février, à adresser au général Fergola une lettre dans laquelle il lui disait que la défense de Gaéte avait suffisamment sauvegardé l'honneur de l’armée napolitaine, qu'il ne voulait pas verser plus longtemps le sang de ses soldats, ni exposer la ville commerçante de Messine à un bombardement, et que par conséquent il lui transmettait l'ordre de capituler aux conditions les

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pins honorables et les pins avantageuses possible. Mais cette dépêche n’arriva à Me.ssine qu'alors que la place s’était déjA mise à ^ la merci des assiégeants.

Civitella di Tronto est un nid d’aigle perché sur un rocher abrupte, tout près de la frontière romaine des Marches, sur la rive droite du Salinello et à huit milles seulement d’Ascoli. La population de la frontière, aussi bien sur le territoire romain que sur le territoire napolitain, est dans ces localités animée d’un esprit fortement réactionnaire : on se rappelle en effet que I.amoricière avait pu organiser dans la contrée d’Ascoli un landsturm dans lequel il avait toute confiance. Civitella était occupée par 400 hommes environ, dont une centaine de gendarmes, et le reste était composé de paysans, de ce qu’on a appelé plus tard les brigands; Y armement se composait de 23 canons de divers calibres. Ce point n’avait du reste que l’importance relative qu’il devait à sa position, par laquelle il se trouvait le point d’appui de différents corps d'insurgés, qui circulaient dans ces localités, et des efforts dirigés par la réaction depuis le territoire romain dans les prbvinces napolitaines. La prise de Civitella fut confiée au général Menzacapo.

Mezzacapo établit le 22 février son quartier général à l'est de Civitella et envoya aussitôt des parlementaires pour sommer la place de se rendre. Quoique sa faible garnison manquât de la discipline et de l’unité nécessaires, aussi bien que de chefs capables, et qui eussent une autorité assez étendue, cette sommation ne reçut néanmoins qu’une réponse négative ; quelques prêtres enfermés dans les murs de Civitella suppléèrent à tout le reste en fanatisant ces bandes superstitieuses.

Mezzacapo fit en conséquence prendre position sur les hauteurs à vingt pièces de canon qui commencèrent un feu violent le 24 ; cela ne causa pas grand dommage à la petite forteresse, soit par suite de ce que l’on n’avait pas choisi des positions suffisamment avantageuses, soit â cause de la distance trop grande qui séparait l’assiégeant de l’assiégé. Cependant Mezzacapo, estimant que cette canonnade avait été suffisante pour développer les germes de division qui existaient chez l'ennemi, mit en mouvement, le 25, trois colonnes pour donner l’assaut; mais, lorsque ces colonnes eurent escaladé avec beaucoup de peine les escarpements des rochers, elle se trouvèrent presque à bout portant en face des murailles d’où

la garnison les salua par le feu le plus violent de mitraille et de mousqueterie ; sans essayer une tentative plus sérieuse d’enlever la place, qui d’ailleurs eût été à peu prés inutile dans ces circonstances, les colonnes de Mezzacapo prirent le large, et celui-ci se vit forcé d’avoir recours à d’autres moyens.

Alors il construisit sur des points convenables de bonnes batteries de siège, travail qui réclama beaucoup de temps eu égard à la dilBcnlté du terrain et au manque de moyens de communication ; le 16 mars seulement les batteries furent armées et le 17 elles entamèrent un bombardement très- vif. Le 20 mars la garnison, après maintes dissensions intérieures, arbora le drapeau blanc et se rendit sans conditions; elle fut transportée le 21 à Ascoli. Quelques jours auparavant Victor-Emmanuel avait été proclamé roi d’Italie.

Le ro^amne d'Italie*

Victor-Emmanuel qui, dans les premiers jours de décembre, avait fait un court séjour dans l’ilc de Sicile pour en prendre aussi possession, retourna le 28 décembre de Naples à Turin. Le 18 février 1861 il ouvrit dans la capitale du Piémont le premier Parlement italien par l’allocution suivante :

« Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,

• Libre et unie presque tout entière par l’admirable secours de la divine Providence, par la volonté et l’entente des peuples, et par l’éclatante valeur des armées, l’Italie compte sur votre courage civil et sur votre sage.sse.

< A vous, il appartient de loi donner des institutions communes et des bases stables. En accordant les plus grandes libertés administratives à des peuples qui ont eu des coutumes et des institutions diverses, vous veillerez à ce que l’unité politique, aspiration de tant de siècles, ne puisse jamais être méconnue.

< L’opinion des nations civilisées nous est favorable, comme aussi les principes de liberté et d’égalité qui prévalent dans les

conseils de PEarope. L’Ilalie demandera pour elle une garantie d’ordre et de paix, et redeviendra un instrument puissant de la civilisation universelle.

€ L’empereur des Français, en maintenant avec fermeté le principe de la non-intervention, qui nous a été si favorable, a cependant cru devoir rappeler son envoyé. Si ce fait nous a causé des regrets, il n’a cependant pas altéré les sentiments de notre gratitude, ni la croyance que nous avons de son amour pour Is cause italienne.

« La France et l’Italie, ù qui sont communes l’origine, les traditions et les mœurs, ont formé sur les champs de bataille de Magenta et de Solferino un lien qui .sera indissoluble.

« Le gouvernement et le peuple d’Angleterre, patrie antique de la liberté, ont proclamé hautement notre droit à être les arbitres de nos propres destinées, et ils nous ont prodigué d’utiles secours dont le souvenir, avec notre reconnaissance, sera impérissable.

• Un loyal et illustre prince étant monté sur le trône de Prusse, je lui ai envoyé un ambassadeur à titre d’hommage pour sa personne, et de sympathie pour la noble nation germanique qui, je l’espère, sera de plus en plus persuadée que l’Italie, constituée dans .son unité naturelle, ne peut menacer les droits ni les intérêts des autres nations.

« Messieurs les sénateurs. Messieurs les députés,

• Je suis persuadé que vous vous empresserez de fournir à mon gouvernement les moyens de compléter les armements de terre et de mer. De cette façon le royaume d’Italie, mis en mesure de ne craindre aucune attaque, trouvera plus facilement, dans la conscience de ses propres forces, le discernement d’une prudence nécessaire.

» Jadis mes paroles furent pleines de hardiesse, parce qu’il est sage de savoir oser à temps, comme aussi d’attendre. Dévoué à la cause d’Italie, je n’ai jamais hésité à exposer ma vie et ma couronne ; mais personne n’a le droit d’exposer la vie et les destinées d’une nation.

« Après plusieurs victoires signalées, l’armée italienne acqué-

rant de jour en Jour une plus grande renommée, s’est créé de nouveaux litres de gloire, en forçant une des forteresses les plus formidables. Je me console dans la pensée que, là, nous avons clos pour toujours la série douloureuse de nos guerres civiles.

« L’armée navale a montré, dans les eaux d’Ancône et de Gaële, qu’en Italie revivent les marins de Pise, de Gênes et de Venise.

• Une jeunesse valeureuse, conduite par un capitaine qui a rempli de son nom les plus lointaines contrées, a prouvé que ni la servitude ni les longs malheurs n’ont pu énerver les peuples italiens.

« Ces faits ont inspiré à la nation une grande confiance dans ses propres destinées. Je suis heureux de manifester au premier Parlement italien la joie qu’en ressent mon coeur de roi et de soldat. •

Les 300 députés qui étaient déjà rassemblés à Turin, sur les 417 dont le Parlement italien devaitse composer en tout, accueillirent ce discours du roi avec enthousiasme.

Dans le courant du mois de mars, Cavour présenta aux Chambres le projet de loi d’après lequel Victor-Emmanuel prenait pour lui et pour ses descendants le titre de roi d'Italie. Avant la votation dans la Chambre des députés, Cavour put communiquer à la Chambre la dépêche qui annonçait la chute de Messine. Le projet de loi fut adopté à l’unanimité.

La proclamation du royaume d’Italie rendit nécessaire la création d’un autre ministère. Cavour, chargé de sa formation, se mil lui-même à la tête du nouveau cabinet, qu’il composa de Minghetli pour l'intérieur, Fanti pour la guerre, Cassini pour la justice, Peruzzi pour les travaux publics, Bastogi pour les finances, De Sanclis pour l'instruction publique, Natoli pour l’industrie cl le commerce, et Nicetta, ministre sans portefeuille ; les quatre derniers membres de ce cabinet étaient nouveaux au ministère.

L’Angleterre, la Suisse, les Etats-Unis reconnurent immédiatement, comme on pouvait s’y attendre, le nouveau royaume. La France suivit, en reconnaissant, non sans hésitations, V état de fait de l'Iialie. En revanche les princes dépossédés, le pape surtout, protestèrent avec la plus grande vivacité.

« Un roi catholique, disait Antonelli dans sa note du 15 avril sur cet objet, privé de tout principe religieux, contempteur de tout droit, en foulant tonie loi sons ses pieds, et après avoir dépouillé le vénérable chef de l’Eglise de la plus grande et de la plus florissante partie de ses possessions légitimes, prend maintenant le titre de roi d'Italie. Par là il veut mettre le sceau aux usurpations qu’il a déjà accomplies pour dépouiller l’Eglise, et que son gouvernement a déclaré vouloir achever au détriment du patrimoine de St. Pierre.

« Quoique le saint-père ait déjà protesté et renouvelé ses protestations à chaque atteinte portée à sa souveraineté, il doit le faire encore contre la prétention à un titre qui doit légitimer l’injustice de tant d’actes qui lui ont servi d’introduction.

« Il serait superflu de relever ici la sainteté de la possession du patrimoine de l’Eglise et du droit du souverain pontife sur ce pa- - trimoine, droit qui a été reconnu dans tous les temps et par tous les gouvernements. Mais il en résulte que le saint-père ne pourra jamais reconnaître le titre de « roi d'Italie > que s’est approprié le roi de Sardaigne, car ce titre est en opposition avec le droit de l’Eglise; non-seulement il ne peut le reconnaître, mais encore il proteste contre celte prétention de la manière la plus absolue et la plus catégorique.

• Le soussigné cardinal secrétaire d’Etat prie V. E. de porter à la connaissance de votre gouvernement cet acte rédigé au nom de S. S., convaincu que celui ci en admettra la parfaite convenance et contribuera par son influence à ce qxi'il soil mis un terme à cet état de choses anormal qui a depuis si longtemps dévasté la malheureuse péninsule italienne. »

Tous les Italiens comprenaient que le royaume d’Italie aurait à soutenir encore de nouvelles luttes pour arriver à son institution complète, que l'Italie, en un mot, n’était pas encore achevée. Turin ne peut rester la capitale de ITlalie, cl celle-ci ne peut en avoir une autre que Rome; par conséquent, il faut qu’un terme soit mis à l’existence du pouvoir temporel du pape. Ce point est beauconp plus important pour le nouveau royaume que l’acquisition de Venise ; aussi longtemps que subsiste la souveraineté temporelle du pape, et que de plus elle est placée sous la protection d’une armée française d’occupation, les Italiens ne sont pas maîtres chez eux.

La fatale influence de ce cancer de rilalie se complique encore de la présence à Rome de l’ex-roi de Naples, qui de là entretient et excite la réaction dans ses anciens Etats, en exploitant habilement le mécontentement qui règne sans contestation dans le pays par suite de la mauvaise récolte de 1860, du désordre des finances que la révolution a entraîné avec elle, et surtout des fautes commises par l'administration piémontaise. Quatre fois déjà, au moment où nous écrivons, depuis le départ de Garibaldi, la place de gouverneur général de Naples a dû recevoir de nouveaux titulaires. Après Farini sont venus le prince de Carignan avec un favori de Cavour, le chevalier Nigra. Ponza de San-Martino leur a succédé, et comme il n'a pas réussi davantage, on a donné aux Napolitains un proconsul, le général Cialdini, pour organiser le régime du sabre, qui certainement ne fera pas mieux, et n'aboutira qu’à augmenter le mal au lieu de le faire disparaître. En Sicile, où les choses marchent mieux, parce que là Garibaldi avait eu plus de temps devant lui pour ébaucher une organisation en rapport avec les vœux du pays, il a fallu néanmoins, au mois d'avril 1861, faire aussi un changement en envoyant à Païenne un nouveau gouverneur dans la personne du général délia Rovere.

A côté du prétendant de Rome, il en a paru un autre sur la scène, le prince Lucien Murat, qui a dessiné sa position par une lettre datée du château de Buzenval, le 21 mars, laquelle, sous l’apparenoe d'une lettre privée et adressée à un particulier, n’en parut pas moins immédiatement dans tous les journaux de l'Europe comme un manifeste politique. Nous avons nous-mêmes eu, à différentes reprises, l'occasion de mentionner les germes de muratisme qui couvent à Naples : des adresses, quoique revêtues d'un nombre très-restreint de signatures, avaient été envoyées de cette ville au prince Lucien au commencement de 1861, pour l’engager à venir prendre possession du territoire napolitain. Cela était plus facile à dire qu'à faire, et la lettre du prince est une réponse à ces adresses. • J'ai, dit-il, déjà souvent déclaré que je ne veux pas être un obstacle pour l’unité italienne; cependant, il y a deux espèces d’unité : l’unité fédérative et l’onilé centralisée ; la première répond au développement historique de ritalie, tandis que la seconde est l’objet d’une agitation utopique de conspirateurs. C’est la première que je souhaite pour ce pays, la seconde me-

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naçant son indépendance de mille dangers. Je comprends que, dans de pareilles circonstances, le souvenir de mon père ait été comme un rayon d’espérance pour les peuples des Deux-Siciles. Sons la réserve d’une élection populaire, je n’aurais pas de répugnance à continuer dans l’Italie méridionale la mission de mon père. Je ne voudrais pas permettre .que l’unité italienne fût détruite, mais je maintiendrais l’indépendance de l’Italie du Sud, appuyée sur un parlement particulier, je chercherais à développer les manufactures, le commerce, les sciences et les arts ; je serais conservateur dans le progrès. Ce n’est qu’ainsi que peut être obtenue cette réconciliation générale, objet de vœux si ardents de la part des peuples et des gouvernements de l’Europe. •

Que Napoléon III ait ou non témoigné au prince Lucien son mécontentement de cette lettre, il n’en est pas moins positif que lui-mème n’a donné encore aucune preuve qu’il veuille vraiment et réellement l’unité de l’Italie. Tout semble se réunir au contraire pour faire admettre qu’il veut tenir l'Italie dans sa dépendance, et que dans ce but il se servira successivement on à la fois de la division de la souveraineté dans ce pays, de sa garnison à Rome, de l’épée de Damoclès des prétendants, ainsi que d’un congrès européen pour régler les affaires italiennes intérieures, de nouvelles exigences de cessions territoriales à la France, bref, de tous les arguments et de tous les moyens qui seront susceptibles de se mettre en travers de runification et de l’organisation de l’Italie. — Combien de dangers dans cette perspective 1 . Enfin reste encore Venise : quoique celte question-ci n’ait pas à nos yeux l’importance de celle de Rome, parce que Venise est à la frontière tandis que Rome est au centre, et parce que la question de Rome tient en même temps en suspens celle de la capitale, elle ne peut néanmoins demeurer sans solution, car de ce cûté se retrouvent des circonstances absolument semblables à celles qui ont produit l’annexion de la Sicile, de Naples, de l’Ombrie et des Marches.

Bref, le royaume d’Italie n'est pas encore fait. Lors même que nous partageons l’opinion des fédéralistes qu’une centralisation absolue ne convient pas an nouvel Etat, qu’il n’est pas nécessaire surtout de tout tailler jusque dans les plus petits détails dans l’administration et la législation de chaque province sur le calque de

Tadministration et de la législation piémontaises, que même cette prétention peut devenir très-dangereuse .pour l’unité italienne, nous ne pouvons absolument pas songer à une Italie partagée entre plusieurs princes et souverains d’après le patron coupé par Lucien Murat Ce serait quelque chose d’assez analogue au pays que ferait la Sui.<se avec trois conseillers fédéraux, l'un pour la Suisse romande, l'autre pour la Suisse allemande, le troisième pour la Suisse italienne. Non, l'Italie ne peut avoir qu’un roi, et ce roi ne peut être que Victor-Emmanuel ; toute autre considération à part, Victor-Emmanuel mérite en outre d'être roi d'Ilalie. Et telle est bien l’opinion générale dans toute la péninsule. Mais l'opinion générale estime aussi que le royaume de Victor-Emmanuel n'est pas encore fait parce que Victor-Emmanuel a pris le titre de roi d'Italie.

C’est sur la manière d’achever cette œuvre que diffèrent les opinions. Le ministère Cavour et le ministère Ricasoli, après la mort de Cavour, veulent attendre; ils veulent agir sur l'o/)i«io»pu6/t?Me de l'Europe, se la gagner toujours davantage, de manière à faire approuver tacitement d’avance les démarchesqui leur resteraient à faire, les actes qu’ils auraient encore à accomplir pour en finir, et à mettre ainsi de côté les oppositions que pourraient soulever ces actes et ces démarches.

En un mot, ces cabinets et leur parti comptent obtenir l’autorisation non-seulement des peuples, mais encore des gouvernements de l’Europe, pour compléter l’unité del’Italie; ils attachent par conséquent une moindre importance à l'armement général de la nation.

Le parti de l’action, au contraire, celui de Garibaldi et de Mazzini, leur dit : c’est en vain que vous comptez sur une permission des gouvernements des grandes puissances et que vous attendez ce laisser-passer, et il est indigne d’un grand peuple d’avoir besoin de l'autorisation d’autrui pour constituer son existence et son indépendance. Mettez-vous debout sur vos propres pieds. — Ce parti pensait à reprendre déjà an printemps de 1861 la lutte pour l’achèvement de l’unité de l’Italie, après avoir mis l’hiver à profit pour l'armement du pays. Lorsque dans l’automne de 1860, vaincu par Cavour, il avait dû lui abandonner sans conditions l’Italie méridionale, il s’écria : « Si nous ne voulions pas de l’an-

DcxioD immédiate, c’est que nous n’avions pas en vous une confiance entière, c’est que noos ne croyons pas que vous ayez l’intention de procéder réellement et énergiquement à l’armement national. Montrez-nous donc que nous nous sommes égarés dans nos craintes; au moins ne détruisez pas les premiers germes de cet armement que nous avons semés péniblement, et continuez notre œuvre ! — Mais le printemps vint et prouva que le parti révolutionnaire n’avait point fait fausse route dans le jugement qu’il avait porté des intentions du gouvernement à cet égard ; cela fut sufiisamment démontré d’abord par la manière dont on continua à procéder avec, ou mieux contre, les restes de l’armée du Sud', que l’on préférait voir se dissoudre plutôt que de les employer utilement, en suite et surtout par le projet d’organisation élaboré par le général Fanti pour l’armée du royaume d’Italie. Il est assez intéressant à plusieurs égards pour que nous le reproduisions ici intégralement :

Projet (Torgamealion pour l'armée du royaume d’Italie.

PREMIER CORPS d’aRMÉE.

2® division : Brigades du Piémont et d’Aoste, 1" et 9® bataillons de bersagliers.

10* division : Brigades Ravenne et des Alpes, 21® et 27® bataillons de bersagliers.

H* division : Brigades Reggio et Ferrare, 13® et 19' bataillons de bersagliers.

Un bataillon de dépôt des bersagliers.

Cavalerie : Lanciers d’Aoste, chevau-légers d’Alexandrie.

Artillerie ; 1", 2® et 3' batteries du 8' régiment, 9®, 10® et 11' batteries du 6® régiment, 8® batterie du 9', et 10® du 8' régiment.

< Dans ces derniers temps on a changé complètement d’allnre quant i la reconnaissance des droits de cette armée : ainsi tous les grades de tous les officiers leur ont été reconnus, même à ceux qni sont absolument hors d'état d'être de quelque utilité; c'est une fâcheuse mesure suivant nous, et eette exagération est la conséquence de ce que l'on n'a pas su se décider à être juste et prudent au bon moment.

Une compagnie de sapenrs, un détachement du corps d’administration, un détachement du train, un escadron de guides.

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