L'ORIGINE DU GRAND COMMERCE DE DÉTAIL ET SON DÉVELOPPEMENT
Lorsqu'on parle du grand commerce de détail, il faut distinguer entre les établissements de nouveautés, les bazars^ les établissements d'alimentation. On connaît les premiers : Bon Marché, Louvre, Samaritaine, Galeries Lafayette, Printemps, Paris-France, etc. ; toute une pléiade de riches entreprises nées d'une initiative, d'un sens commercial avivé, de la persévérance des fondateurs. C'est Tédifice lentement bâti, pierre par pierre, et qui arrive, par son ampleur, à étonner le monde. Nous n'insisterons point sur ce qu'avait de grandiose la conception d'un Boucicaut, d'un Ghauchard, d'un Gognacq, d'un Bader; la question a été traitée; la cause est entendue.
Au reste, le grand magasin proprement dit ne représente pas, à notre sens, le dernier cri de l'évolution commerciale; ce dernier cri de l'évolution commerciale se résume dans les maisons vendant par dépôts, comme Potin, Damoy, les magasins du Casino de Saint-Etienne, et cent autres. La clientèle des grands magasins appartient à toutes les classes de la société ; il en est de même pour les maisons vendant par dépôts ; mais, dans la généralité des cas, elle est plutôt composée de petits bourgeois, de petits propriétaires, de fonctionnaires, d'employés, d'ouvriers ; à Toulouse, un établissement d'alimentation a une clientèle exclusivement bourgeoise, taudis que la Société l'Epargne a une clientèle surtout ouvrière. Mais, que cette clientèle soit d'une espèce ou d'une autre, sa composition numérique est toujours très
importante; son rayon s'étend du périmètre d'une ville — comme celui de la Ruche Méridionale d'Agen — au périmètre de plusieurs départements, comme c'est le cas des Docks de TOuest, de Nantes, dont les succursales germent à 150 kilomètres, et plus, de la maison-mère, et qui approvisionnent plus de 75.000 personnes. Cette clientèle, quelle qu'elle soit, est fidèle, très attachée à la succursale, parce qu'elle y trouve des avantages de bon marché et de qualité très sérieux.
Les coopératives de consommation étant appelées, de même que de nombreuses boutiques du Petit Commerce, à devenir elles-mêmes des magasins vendant par dépôt, « il importe de suivre les Maisons à Succursales depuis leur naissance jusqu'à ce jour, et de tâcher de deviner ce qu'elles seront demain, tout en prenant, nous le répétons, la forme coopérative ».
La première Maison à Succursales fit son apparition à Reims, dans le domaine alimentation, en 186t>. Elle se dénommait : « Les Etablissements économiques des Sociétés de Secours mutuels de Reims. »
Cette firme indique bien l'origine de l'entreprise et son but. C'était une floraison de mutualité avant que la vogue fût à la mutualité, comme elle y fut quelques années avant la guerre, et comme la mode y sera encore, vraisemblablement, sitôt la paix signée.
Peu à peu, l'entreprise se développa. Mais elle ne s'étendit point en dehors de la cité rémoise. Elle parvint à posséder de 25 à 30 succursales. Ce n'était pas énorme, si on compare ces chiffres à ceux que pourrait fournir notre époque; c'était suffisant, pourtant, pour assurer une évidente prospérité. La clientèle va toujours, naturellement, là où le succès s'affirme, la fortune aussi; peut-être est-ce ce qui a fait dire : « L'eau descend toujours à la rivière. »
Il est vrai que la clientèle trouvait, dans ces établissements nouveaux, ce qu'elle ne trouvait point ailleurs : toutes les marchandises dont elle avait besoin et tous les avantages de prix et de qualité, aussi bien sur les articles multiples d'alimentation que sur les articles
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variés de chaussures, de coiffure ou d'habillement -— (fhaWnement de travail, principalemeirt.
Chacun reg^ardait avec envie cette Société de plus en plus prospère. Mais nul ne songeait à faire ce qu'avaient fait ses fondateurs. Aussi, pendant vingt ans environ, demeura-t-elle seule. Les commerçants de Reims, toutefois, ne ïa voyaient pas grandir sans inquiétudes. Ils avaient peur d'être supplantés par elle. Comme sa vogue était due surtout au sentiment de mutualité qui formait son prin\cipe essentiel, vital même, pourrait-on dire, quelques entreprenants résolurent de lui emboîter le pas et de marcher sur ses traces.
Ces entreprenants, ces audacieux, c'étaient des épiciers en gros qui s'ingéniaient à trouver un remède sérieux à la diminution progressive de leurs bénéfices. Ils résolurent de lutter, non point par la parole, par la plume, par la médisance, par la calomnie, contre les ce Etablissements économiques des Sociétés de Secours mutuels de Reims», mais de lutter, par l'initiative, par le trïivail, par des avantages qu'ils offriraient, eux aussi, parallèlement, à leur clientèle. L'exemple leur avait été donné ; cet exemple méritait d'être suivi. La leçon, pour eux, valait bien quelque chose. Ils fondèrent « le Familistère », actuellement désigné sous le vocable : <c Docks rémois ».
Les consommateurs trouvèrent, dans ces nouvelles boutiques, un avantage-sérieux d'économie, de choix, de fraîcheur, qni assura les succès. Mais les autres épiciers de gros, souffrant de plus en plus et pressentant des jours difficiles et la ruine, imitèrent leurs devanciers. C'est ainsi qete le département de la Marne devint le berceau du succttrsalisHïe. L'élan était donné ; les autres régions imitèrent ; partout, peu à peu, éclorent d'autres sociétés nombreuses, créées pour les mêmes causes et sur les mêmes principes.
Un intermédiaire avait vécu. Il se supprimait lui-même : l'épicier de gros. Les quelques survivants de cette espèce coHHnercrale,, paf-^i> par-fà, à des moments divers, ont biea tei>té de se !ancer dans le succursalisme ; mars, soit q«€ lemB^ associati^ms aient manqué de liens^ soKdes,
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soit que le savoir-faire leur ait fait défaut, certains n'ont pas réussi. Us ont donc dû se résigner à conserver leur magasin d'autrefois, et, de dépit, dans leur impuissance à dompter le sort et à faire quelque chose de mieux, ils se sont placés, ou se sont laissé placer, à la tête des syndicats de petits commerçants, pour y exhaler leurs lamentations, quand ce n'est pas leurs rancunes, envers ceux qu'ils considèrent comme des privilégiés de la fortune. Au lieu d'enseigner, aux membres de leurs groupements, les moyens, les méthodes à employer pour se défendre contre la concurrence des Coopératives et des Maisons à Succursales, ils n'ont confiance qu'en l'anathème, la pression électorale et les suppliques au Dieu- Etat, qui n'en peut mais. Il est vrai que le jour où les petits commerçants auraient confiance dans l'association, la coopération, l'achat en commun, ils s'émanciperaient, échapperaient à la tutelle de l'épicier en gros, qui demeure conscient de ses intérêts et ne le veut pas.
Eu résumé, on peut afBrmer que, dans leur ensemble, les Maisons à Succursales ne sont que l'adaptation du commerce de gros ou de détail à des pratiques commerciales modernes qui ont empêché leur ruine, leur effondrement. Les exceptions n'ont jamais infirmé la règle. Tous ceux qui, à l'heure actuelle, pour ne point avoir renoncé aux pratiques anciennes et désuètes, souffrent encore, quand ils sauront, profiteront des leçons données, laissant à la mort lente les tartigrades, enfoncés dans l'ornière profonde de la routine où les lueurs réconfortantes du progrès ne pénètrent jamais.
Ce n'est pas nous qui nous en plaindrons. Consommateur, nous défendons, par cette étude, les intérêts de la consommation. Toute la bataille qui semble se livrer, petits contre gros, n'a pour motif, pour mobile, que la conservation de l'épicier de gros, toujours onéreux intermédiaire. Cela ne doit pas être suffisant, par ces temps de vie chère, pour nous apitoyer.
11 est vrai que, depuis dix ans, par des légendes accumulées qui représentaient chaque Maison à Succursales comme un Pactole ; par des chiffres faux, comme les
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6Sp. 100 de dividende des Docks rémois, — chiffres admis sans contrôle par des naïfs, ou exploités par des monteurs d'affaires malhonnêtes, alors que ces chiffres indiquent le dividende par action de plus de 1.400 francs et ramènent le pourcentage à 4,54 — on a provoqué l'éclosion de quelques entreprises financières.
Ce sont, ici encore, les épiciers de gros qui, ayant altéré la vérité, se sont rendus coupables. Et, le fait le plus digne de remarque peut-être, c'est que les Maisons à Succursales nées de Tentreprise capitaliste, n'ont pas acquis l'ombre du degré de prospérité qu'elles pensaient atteindre; les seules affaires vraiment florissantes sont celles issues de l'association, de la coopération commerciale.
Ce n'est point à dire que certaines entreprises commerciales financières n'aient point droit au succès, toujours légitime quand l'effort s'est produit. Le xrx* siècle nous a dotés du régime de liberté économique, c'est pour que tous tentent d'en profiter comme ils l'entendent ; nous ne souhaitons qu'une chose : c'est qu'à la tête de ces entreprises, il se trouve des compétences susceptibles de leur assurer le développement convenable, pour qu'elles puissent, comme les mieux outillées, les mieux armées, supporter avantageusement la concurrence, toutes les concurrences. Si elles contribuent, en se perfectionnant, à supprimer, de l'organisme de distribution indispensable qu'est le commerce, quelques unités du cortège d'intermédiaires, de courtiers, d'agents de toutes sortes, elles auront tout de même bien mérité de la Consommation qui entretient, hélas 1 tant de parasites !
Un fait est donc acquis : le grand commerce de détail a vu le jour dans l'application des principes de mutualité. Le Syndicat des épiciers-fruitiers de la Ville de Reims le reconnaît lui-môme en avouant que les Etablissements économiques intéressaient la clientèle à leurs affaires, en lui effectuant une ristourne en fin d'année, et
qu'il suffisait, pour avoir droit à cette ristourne, de verser la somme de dix francs.
La philaathropie est la marraine du grand commerce par succursales et par dépôts, comme elle est colle des Sociétés coopératives de consommation. Entre les deux affaires, la dilîérence la plus sensible se résume en riatensité du développement plus gfand, là, qu'il n'est ici ; comme les Coopératives, les Maisons à Succursales ne vendent pas à crédit ; elles s'ouvrent à tout venant et débitent tous les articles d'un usage courant. .
Le but et l'évolution des Maisons à Succursales se résument dans la paraphrase de la déclaration de principes élaborée au huitième Congrès des Socifetés coopératives de consommation, tenu à Calais en 1914, et visant à l'unité coopérative et l'épargne dans la coopération. Us pourraient 5e résumer ainsi :
Par ses origines et son histoire, le succursalisme apparaît comme un mouvement du petit commerce suscité par des entraves multiples et par le développement de la concurrence capitaliste des grands magasins, et réagissant au profit des classes moyennes, quand elles savent s'organiser ; comme un moyen de lutte et d'Organisation, autant individuelle que collective.
Le succursalisme, qui est une forme de la coopération commerciale, offre de puissants moyens, à' ceux qui le pratiquent, pour éloigner les intermédiaires onéreux, pour améliorer leurs conditions d'achat, donc de travail et de lutte, et pour se, rendre aptes eux-mêmes à la lourde et complexe tâche de Fadministration collective.
Il est d'autant plus fécond en résultats bienfaisants, pour ses adeptes et pour le public, qu'emporté par son principe même vers des formes toujours plus amples, il élargit sans cesse son domaine, et s'élève, par degrés, du groupement des individus jusqu'à la maison-mère des
diverses succursales. . ^j. *
Le succursalisme, lui aussi, par le contact immédiat entre le producteur et le consommateur, atteint, dans ses œuvres vives, te parasitisme commercial, par la suppression de courtiers et d*Tnterm<^dimres superflus.
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Il crée des liens plus étroits entre ses employés ; il aide à l'organisation, dans son sein, de toutes les œuvres d'éducation et de solidarité qu'il étendra demain, s'il lui convient, à toute sa clientMe, en socialisant à sa manière, lui aussi, les instruments d'échange et de pi'oduction.
Gomme on le voit, la coopération et le succursalisme sont des organismes semblables, dont le cousinage n'est pas niable.