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CHAPITRE VII

SERVICES RENDUS AU PUBLIC PAR LE GRAND DÉTAIL DJSPUIS L'ÉPOQUE DE LA MOBILISATION

Pour déterminer exactement le mérite des maisons de commerce qui sont restées approvisionnées lors de notre recul sur la Marne, il importe de les classer en deux catégories : celles de l'intérieur, à une distance plus ou moin s grande des champs de bataille ; celles exposées à être, d'un moment à Tautre, dans une zone envahie.

Partout les stocks étaient épuisés ou en voie d'épuisement. Le renouvellement des marchandises s'imposait ; bien mieux, pour tous, il fallait constituer des stocks plus considérables, afin de pouvoir suffire à la consommation et de n'être point, d'une façon absolue, à la merci des événements du lendemain.

Pour les commerçants éloignés, toute opération d'achat, quelque importante qu'elle eût été, ne présentait pas de risques sérieux ; tout au plus s'exposaient-ils à payer plus cher des denrées susceptibles d'être acquises à meilleur compte.

Pour les autres, il n'en était point de même. Que l'avance ennemie persiste, et leur rayon de vente allait se trouver en territoire occupé. Leurs provisions ne seraient-elles point perdues, anéanties, volées?... Toutes les hypothèses, dans ce domaine d'idées, étaient permises. Acheter par grandes quantités, n'était-ce point être imprévoyant, imprudent, affronter de regrettables avanies ? Il est vrai qu'un bon commerçant ne doit pas s'attacher à son intérêt seulement, mais au souci de pourvoir aux besoins de sa clientèle. Il y a là une sorte de devoir dont l'accomplissement peut tuer tout germe de

panique dans Tœuf ; les considérations plus ou moins particulières se détruisent devant la nécessité et l'intérêt commun. Ayant examiné de près la situation, ni à Meaux qui devait si promptement se trouver dans la zone envahie et où travaille TUnion commerciale, ni à Coulommiers où grandissent les Docks de la Brie et que les Allemands occupèrent, niàTroyes, ni à Dijon, ni à Rouen, ni ailleurs, nul n'hésita. On s'approvisionna tout aussi tranquillement qu'en temps de paix. Advienne que pourra !

La victoire de la Marne sauva les audacieux qu'un revers de plus eût compromis, sinon perdus irrémédiablement. Et, grâce à la hardiesse des négociants de noe entreprises du grand commerce de détail, les populations eurent l'assurance de demeurer approvisionnées. Toute alarme des consommateurs devenait complètement vaine.

Un seul exemple fera comprendre ce raisonnement mieux encore : L'Union Commerciale de Meaux, pour faire face à toutes les nécessités, eut dans ses entrepôts pour plus de 14 millions de marchandises. Elle parvint à ravitailler, non pas seulement ses boutiques, mais toute la région, qui dut à la prévoyance et à l'initiative de cette grande firme commerciale, de ne manquer de rien, ni de sucre, ni de sel, ni de café, ni de pâtes alimentaires, ni des vins et choses indispensables à la vie quotidienne des plus humbles ménages.

Les petits ne pouvaient avoir cette pensée, ni cette sorte d'abnégation commerciale, qui est une forme de la générosité, et non une des plus négligeables, puisqu'elle comportait le s'^crifice éventuel des intérêts, — - sacrifice parfois très pénible, il faut bien le reconnaître. Il est vrai que la sagesse des nations a dit : Noblesse oblige.

Les grandes firmes ont plus d'obligations que les autres. Elles sont à même de les remplir. Elles l'ontmontré. Or donc, tandis que les hordes de réfugiés dévalaient sur les routes, apportant, jusqu'aux moindres bourgades, l'écho douloureux des premières défaites; tandis que Troyes voyait arriver les gens de Lille ou de Valenciennes ; que Lyon en recevait d'autres; que Caen avait les siens; qu'Arras et Reims étaient bombardés; que des autos

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emportç^ie^t à toute vitesse le numéraipe des swccureales de la Banque de France j qu'on relevait le» dépôts de ces succursales jusquje dans la Côte-d'Or^ les négociants deiBeuraient à leuF poste : les transaction^ commerciales suivaient leurs cours ; les entrepôts se garnissaient.

Nous n'inSïisterons pas sur ce fait que la crise de Tessejaçe s'était déclarée et que, dans nombre de villes, à Djijon, par exeiuple, si la Banque de France a pu relever ses dépôts par automobiles, c'est parce que les grandes maisons de détail, comme les Comptoirs économiques de la Bourgogne, ont pu lui fournir le carburant indispensable. Nous savons que certains proclament cette fourniture ^aus n^érite, parce que les Allemands considèrent, paraît-il, la Banque de France comme une entreprise privée, qu'ils respectent. Us n'ont point montré la véracité de^ cette assertion en Belgique, où, en octobre 1016, ils se sont emparés d'un milliard à la Banque Nationale. Mais, Feven<xns-en à nos moutons :

liOrsque les entrepôts furent bien pourvus, les difiicultés d*aohat apparurent pour beaucoup. La sécurité, alors, était revenue pour tous. La pénurie des denrées commençait ; en raison des arrêts de transports, elle atteignit même une acuité considérable. Nul ne pouvait plus rien recevoir par chemin de fer ; tout le monde n'avait pas la possibilité d'employer la vpie d'eau. Les plus favorisés, pour gagner beaucoup d'argent, n'avaient qu'à jeter sur le marché toutes leurs marchandises j ils les eussent écoulées à des p^-ix élevés, réalisant un pourcentage de bénéfices extraordinaires. Pour certains, c'eût été la fortune. Les tentations, certes, existèrent pour tous. L'unanimité du grand détail sut y résister. Le grand détail ménageait ses munitions ; il voulait pouvoir rendre, à im moment donné, à sa clientèle, les services de ravitaillement qu'elle attendait de lui. Il n'éleva ses prix qu'à l'époque où lui-môme dut payer plus cher, ses approvisionnements étant épuisés. '

Et pourtant, partout, jusqu'à Nevers, à Lyon, à Saint- Etienne, à Toulouse, passaient, dans les entrepôts, des courtiers suisses qui, pour avoir, offraient n'importe quel

SEIRVICBS, R^NIX^S AV PUBLIC I^AR LB GiUND pÉTAIL §^5

prix des denrées existantes. L^^ moins e^pore qu'ailleurs» il ialhiX vendre, même au poids de l'or, on en avait l'intuition ; on sentait cela d'instinct. C'était, pour le pays, de la sécurité au sujet de sa vie quotidienne. On peut donc affirmer que les grandes sociétés d'alimentation ont accompli leur devoir, tout leu^r devoir.

Dès la fin de juillet 1914, nous jugeons de l'attitude des Maison^ à Succursales, en face du public, par la circulaire SAiivante aux gérants, et émanant de la Société économique d'alimeatation de Lyo.B.

1" aoat 1914.

a Avis imporiOfPt, — Nous^ vous rappelons qu'en présence des événements actuels, le public va faire des approvisionnements de toute nature et que nous voulons que toutes nos nptarchandises, tant qu'il en restera dans les succursales, soient vendues sans aucune majoration.

ft Nous voulons cela, pour 1^ bonne réputation de notre maison, qui ne vQu,drait à aucun prix bénéficier des circonstances actuelles. »

V Alimentation du Centre^ de Limoges, dans une circulaire analogue, écrivait :

Limoges, le 7 août 1916.

« Nous recommandons formellement à tous nos gérants de ne pas profiter de ces douloureux moments pour majorer le prix des marchandises qu'ils ont en magasin ; il est du devoir de tous, dans la mesure de ses moyens, d'aider nos concitoyens. »

Ont fait la même déclaration : L'Alimentation Stéphanoise, Saint-Etienne ; les Comptoirs de la Bourgogne, Dijon ; les Comptoirs Normands, Graville-Sainte-Honorine ; les Docks de l'Alimentation,* Nancy ; les Docks du Centre, Tours; les Docks Foréziens de 1* Alimentation, Saint- Etienne ; les Docks Francs-Comtois, Besançon ; les Docks Saint-Georges, Nancy; les Docks Lyonnais, Lyon; les

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Docks méridionaux, Béziers ; les Docks de Nevers, Nevers ; les Docks de l'Ouest, Nantes ; les Grands Docks de la Sarthe, le Mans ; les Grands Economats Parisiens, la Plaine Saint-Denis ; T Economie Bretonne, Brest ; l'Epargne, Toulouse ; l'Epargne de l'Ouest, Nantes ; les Etablissements Balzat-Mandrillon, Clermont-Ferrand ; les Etablissements Bisontins, Besançon ; lés Etablissements Dreux, dont on a vu le rôle au sujet des coopératives du général Guillaumat, Arras ; les Etablissements Ch. Mauray, Reims ; les Etablissements économiques de Touraine, à Joué-les- Tours ; les Etablissements Wibault, Sin-le-Noble ; les Etablissements Fournier, Blois ; les Etablissements Guérin, Valence ; les Etablissements Lépine et G*°, Châlons-sur- Marne ; les Etablissements Rouennais et de Normandie, Rouen ; les Etablissements Zanzibar, Saint-Etienne ; TEtoile du Midi, Garcassonne ; l'Etoile Blanche, Saint-Etienne ; les Magasins du Casino, Saint-Etienne ; la Ménagère Française, Châlons-sur-Marne ; la Ruche Méridionale, Agen ; la Ruche Picarde, Amiens ; la Ruche Moderne, Troyes ; la Ruche du Midi, Béziers; la Société normande d'alimentation, Caen ; L'Union-Approvisionnement, Clermont-Ferrand ; l'Union Commerciale, Meaux ; la Société d'Alimentation, l'Aiglon, le Havre.

Un fait subsiste, un seul ; nous le retenons :

A fin août 1914, il ne restait plus rien dans les stocks d'approvisionnement. Le public avait été afïolé ; il s'était muni ; la pénurie de denrées s'ensuivait. Le petit commerçant, bien souvent, a profité de cette pénurie pour vendre plus cher. On l'a vu.

Mais combien était tentante, pour le Commerce, la situation créée par la guerre!... Comme on comprend bien que certains l'aient exploitée ! Pour résistera la tentation, il fallait une âme de héros. Les âmes de héros se rencontrent aisément chez les disciples du dieu Mars ; ils se trouvent moins facilement parmi ceux de Mercure !

La mobilisation, la panique,' la guerre, l'occupation des villages et des villes du Nord et de l'Est par nos troupes ; puis la fuite éperdue des populations terrorisées, affolées par le grand souffle de l'invasion !... Les clients ne regar-

daient pas au prix. Dans le Centre, dans le Midi, à l'Ouest, les réfuo^iés affluaient ; ils devaient vivre ; c'était un surcroît de consommation grossissant démesurément la demande. Comment ne pas hausser fantastiquement les prix à la faveur des circonstances ?... Comment ne pas faire payer cent sous la mauvaise bouteille de vin, coiffée de rouge depuis la veille ? Comment laisser le bifteck abordable et ne point livrer, pour cinquante centimes, le cornet de frites qui valait deux sous ?

Les Maisons à Succursales n'ont pas élevé leurs prix jusqu'au moment du réapprovisionnement, époque à laquelle elles ont dû elles-mêmes subir la hausse des fournisseurs ; la cause initiale des services rendus par elles réside tout entière en ceci : l'interdiction absolue de vendre à des prix supérieurs à ceux fixés, les marchandises que les gérants possédaient en magasin, alors que le boutiquier lirait le meilleur parti des siennes. L'obéissance des gérants aux ordres de leur administration était garantie parles clauses mêmes du contrat, qui les exposaient au renvoi immédiat et au paiement des dommages et intérêts.

Il n'en est pas une qui n'ait fait paraître, dans tous les journaux de province, des annonces dans le genre de celle-ci, tirée du Progrès de Lyon, du 2 août 1914 :

SOCIDÈTJÊ2

Économique d'Alimentation

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