‹ La guerre mondiale et la question turcoarménienneChapitre 29 sur 40 · APRÈS LA GUERRE BALKANIQUE · texte numérisé non relu

APRÈS LA GUERRE BALKANIQUE

(Très confidentielle.)

5 mars 191 3.

Camarades,

La reprise de la guerre balkanique a de nouveau troublé l'horizon politique. Il y en a qui croient qu'à cette occasion la question arménienne entre dans une meilleure phase. En réalité, cela n'est pas le cas. Diverses personnes, différentes institutions, et tout particulièrement notre Comité, ont fait des démarches pour préparer le terrain à la discussion et à une solution favorable de la question arménienne par voie diplomatique. Des lettres arrivées à ce sujet du bureau, nous détachons les importants renseignements suivants:

«Relativement au problème arménien, nous pouvons vous communiquer trois points:

i° la question arménienne ne sera pas comprise, cette fois, dans le programme de la conférence des Ambassadeurs -, 20 la France, l'Angleterre et la Russie ont décidé de prendre cette question en main, après la conclusion définitive de la paix:

30 ces trois Puissances sont unanimes dans le désir d'organiser une administration spéciale dans les provinces arméniennes. En d'autres termes, c'est par ce moyen que sera assurée l'application des réformes. Poincaré à Paris, Sir Edouard Grey à Londres, Sassonof à Pétersbourg et leurs amis à Constantinople, ont suggéré cette idée, tout en conseillant d'attendre encore un peu.

Le Comité anglo-arménien de Londres, qui compte dans son sein les membres les plus influents du Comité balkanique, est en pleine activité. Il a présenté un mémoire aux Souverains et aux Cabinets de ces Puissances et en a envoyé copie au Président des Etats-Unis d'Amérique, Tait. D'après nos informations certaines, les Ambassades d'Angleterre, de France et de Russie ont reçu des instructions leur enjoignant de s'occuper de la question arménienne. Nous nous efforçons d'obtenir des autres Gouvernements qu'ils collaborent aussi aux démarches à entreprendre ou au moins qu'ils n'y fassent pas opposition. Ce qui est actuellement certain, c'est que la question arménienne ne sera pas traitée à la Conférence des Ambassadeurs. Le public ne doit pas s'en émouvoir, car il a été décidé que la question de l' Asie-Mineure ne viendra sur le tapis qu'après la solution de celle de la Turquie d'Europe. Le Gouvernement et l'Ambassade de France embrassent avec ardeur notre cause, mais le point le plus important, c'est que des dissensions ne surgissent pas entre la Russie et l'Angleterre par suite de la question arménienne. A Pétersbourg. les Arméniens se sont adressés au Président du Conseil et au Ministre des Affaires étrangères, qui leur ont déclaré qu'ils donneraient des instructions à l'Ambassadeur à Cjnstantinople et leur ont recommandé — ce qui paraît étrange — de faire de la propagande en France et en Angleterre.

Ainsi que nous vous l'avons écrit, le Patriarcat a accepté immédiatement et intégralement nos propositions. On nous demande maintenant d'indiquer nos points de vue motivés et détaillés. Nous nous en occupons et espérons pouvoir faire connaître bientôt les^lignes principales de notre programme.

iS6 -

Deux délégués arméniens sont arrivés de Pétersbourg pour se mettre en rapport avec les cercles arméniens de Constantinople et en sont repartis après avoir obtenu d'importants renseignements sur les questions qui les intéressaient. On nous écrit qu'à Van, nos «Bandes de défense personnelle» ont fait impression sur les Kurdes et que même le Gouverneur Général commence à abandonner sa politique pour se rapprocher de notre organisation.

En même temps que les questions politiques, il y a celle de la défense personnelle qui est pour nous d'une importance capitale. La situation dans certaines zones est devenue insupportable pour l'élément arménien et il nous faut tourner toute notre attention vers ces parages pour pouvoir échapper à la tourmente qui nous menace. (Tourmente que les Comités avaient tout fait pour provoquer. Non seulement ils trompaient les étrangers, mais ils cherchaient à faire des dupes parmi les leurs).

Camarades,

Vu la situation présente, nous prions nos succursales :

i° de réunir et nous envoyer de suite les cotisations de nos adhérents pour 191 3; 2° de donner des instructions à l'association du Croissant-Rouge et aux sociétés musicales, théâtrales et autres, relevant du Comité Tachnaktzoutioun pour qu'elles redoublent d'activité en faveur de la cDéfense personnel1 30 de continuer leur propagande et leurs réunions, avec la certitude que la meilleure partie de la population est avec nous ;

4° de renforcer la souscription «Pro Vita» ouverte par le journal Hairenik;

5° de faire des quêtes au profit de la «Défense personnelle* dans les fêtes, les mariages, les banquets et les autres réunions.»

Dans la suite de ce document, il est question de l'importance de l'organisation de la «Défense personnelle». On y donne quelques extraits des publications du journal Trochak sur cette organisation que quelques chefs du Comité ont introduites en Turquie et on y parle de i'état des bandes en Perse et de l'attitude ferme prise, vers ce temps-là, par les Consuls de Russie à Erzeroum. à Bitlis et à Van, ou l'agent russe aurait menacé le Vali de l'arrivée des troupes moscovites à travers l'Azerbaidjan pour rétablir l'ordre, si les Arméniens se trouvaient tant soit peu en danger.

PROCÈS-VERBAL DU CONGRÈS HIXTCHAKISTH tenu à Constanza en 191

(On y trouve une explication des Arméniens à leur façon du projet à' Union et Progrès d'ottomanisation de l'Empire.

Constanza, le 17 septembre 191 ;.

Situation en Turquie du Comité Hintehakistc S. D. — Comme conséquence de la Constitution ottomane proclamée le 10 juillet 1908, à la suite d'une révolte militaire, il était nécessaire que les différents éléments se trouvant en Turquie conserve.

leur existence nationale et que, parmi ceux-ci, les Arméniens eussent les moyens de se dé.elopper conformément à leurs principes nationaux, en dehors de toute pression administrative.

La nation arménienne qui, après avoir passé soixante-deux ans dans la révolte et les combats '), se voyait condamnée a disparaître, avait besoin d'un repos, ne fût-ce que temporaire, pour repre?idxe des forces et reparaître sur la scène politique.

Comme les promesses de la Constitution paraissaient restreintes, notre Comité travaillait à faire mûrir les idées qu'il propageait, espérant ainsi profiter, dans la mesure du possible, des conditions existantes. C'est pour cela qu'au sixième Conseil des dé'égués du Hintchak, celui-ci ne nourrissait aucune idée de séparation d'avec le Gouvernement constitutionnel ottoman, et avait décidé de se présenter à lui sous une forme légale pour donner libre cours à son activité.

Dans cette période de quatre à cinq ans, on comprit que la Constitution ottomane ne contenait que des mots et aucune promesse réelle, que les lois gouvernementales visaient à opprimer tous les partis politiques et spécialement la gauche et l'extrême gauche, et que l'idéal administratif et les nouvelles organisations n'avaient pour but que d'absorber et d'anéantir les différents éléments. Et on vit l'incapacité de la nation dominante à donner corps à un nouveau gouvernement. On sait qu'une oligarchie règne dans le Comité Union et Progrès qui tient actuellement entre ses mains les rênes de l'administration. Ce parti a pour programme de

') C'est nous qui avons souligné cotte phrase.

L'nu/etir.)

conserver la bureaucratie turque et de ne pas permettre la fondation d'un gouvernement progressiste. Son but apparent est d'unifier les différents éléments, mais la politique qu'il poursuit est de tenir ces éléments sous une pression constante pour les annihiler en cas de besoin. Quant au Gouvernement, il encourage et poursuit impitoyablement la politique d'anéantissement des Arméniens inaugurée par les classes dominantes qu'il tient sous la main. On voit la nation arménienne arrivée au point de disparaître par l'effet de cette politique et des forces dont on s'est toujours servi contre elle, et il est naturel que, dans ces conditions, elle ne puisse plus poursuivre la réalisation de ses principes. Les Arméniens sont convaincus qu'ils doivent dorénavant prendre une attitude ferme et courageuse pour se débarrasser des classes dominantes et arrêter l'épée meurtrière suspendue sur leurs tête

Le septième Conseil général des délégués du parti Hintchakiste S. D. a décidé, à l'unanimité moins une voix, que, pour obtenir les droits individuels et nationaux qu'on ne saurait plus s'assurer par des moyens légaux, il serait plus opportun d'être dorénavant dans une posture illégale et de donner une plus grande impulsion aux luttes de parti, jusqu'à ce que surgissent de nouvelles conditions politiques et économiques.

Passage de la légalité a l'illégalité. — Avant la réunion du septième Conseil général des délégués, il avait été convenu de réorganiser et de centraliser toutes les sections de Turquie et de l'étranger

') Les Comités faisaient du socialisme pour s'adjoindre les masses dans leurs entreprises politiques.

te de l'auteur.)

sous une forme légale. Mais, vu la situation actuelle,

le septième Conseil des délégués du parti Hintcha-

kiste S. D. a décidé:

i° de dissoudre le Conseil Administratif du Comité de Turquie — qui n'a pu gagner la confiance des autres sections de l'Empire Ottoman, ni satisfaire aux exigences actuelles du parti — et de nommer à sa place un nouveau Conseil;

2° de donner désormais simplement le nom de « Conseil Administratif de Turquie » au Conseil Administratif Central qui est le siège suprême du pouvoir exécutif des succursales du Comité en Turquie ;

3° les membres du Conseil Administratif de Turquie étant élus par les succursales du Comité dans l'Empire Ottoman, d'investir ce Conseil d'une certaine autorité vis-à-vis du Conseil Administratif du Siège Central, tout en subordonnant ses décisions à la ratification du dit Siège ;

4° tout en conservant, en apparence, les succursales et les autres organisations dans leur état actuel, de tâcher de fonder de nouvelles succursales secrètes et, d'accord avec les membres actifs et les délégués de notre Comité, et conformément aux instructions du Conseil Administratif du Siège Central et aux communications du Conseil Administratif de Turquie, de travailler sous main à maintenir une activité illégale ;

5° de modifier l'ancien règlement intérieur en l'adaptant aux circonstances actuelles, et d'abolir les principes politiques et économiques suivis jusqu'à présent pour les remplacer par ceux dernièrement adoptés par notre Comité, tout en désignant les membres actifs qui auront à les appliquer.

Page 1