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LES ARMES

Nous avons passé en revue les actions réciproques (au point de vue tactique) de la terre et de la mer. Nous savons toutefois que pour pouvoir remplir sa mission offensive à l'égard des côtes, la marine a besoin de conquérir préalablement l'empire de la mer. Tout se décide donc, en premier lieu, par le combat proprement naval : entre navires, Et celui-ci reste la grande affaire des marins. Les enseignements des guerres modernes sont extrêmement multiples. Nous serons obligés de résumer et de nous en tenir aux grands traits.

La marine fait usage d’un certain matériel; elle en use d’une certaine façon. Voyons d’abord le matériel.

Tout le matériel des marines d'aujourd'hui n'a pas

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été expérimenté par la guerre. Au Yalou manquaient les obus à grandes capacités d'explosif. À Tsoushima et devant Port-Arthur ne figurait pas, le sous-marin. La mise en œuvre des torpilles de blocus (devenues trop souvent des torpilles dérivantes), qui fut la grande nouveauté de cette dernière guerre, montre quelle importance capitale peut prendre la pratique d'un nouvel engin, fût-il même connu théoriquement depuis des années. Les expériences faites n'ont pas non plus toujours été poussées à fond sur tous les points, parce que la valeur morale ou technique des adversaires se trouvait, en général, trop disproportionnée. Pour ces deux raisons, on aurait tort de tirer, des spectacles que nous venons d'avoir, des conclusions trop arrêtées au sujet de la physionomie réservée aux rencontres futures par le matériel existant. Gardons-nous des emballements qui suivirent l'entrée en jeu de l'éperon à Lissa, ou l'apparition du torpilleur dans les grandes manœuvres.

Dans les mers du Japon, une arme a donc fait ses preuves : la mine sous-marine. J'en ai parlé et j'ai indiqué les motifs actuels d'en prévoir l'emploi fréquent, même peut-être en haute mer. D'après le capitaine de vaisseau von Essen, commandant du Sébastopol, la dernière mine que rencontra son navire aurait pu renfermer (d’après son modèle probablement) cent quatre-vingt-douze kilogrammes de haut explosif. Elle fit dans la coque du cuirassé une brèche de soixantecinq mètres carrés. Toutefois, celle qui fut trouvée en mer, mouillée par fond de soixante-dix mètres, par le

Gromoboï, auprès d'une autre qui lui fit une assez grave avarie, ne renfermait que soixante kilos de mélinite. Celles qui détruisirent l’Zenisseï, le Boyarin, le Petropawlosk, le Yashima, le Hatsuse, ne devaient pas être moindres, À relever l'effet particulier produit sur le Petropawlosk, probablement par l'explosion conséquente de ses soutes à projectiles (et sous l’action sans doute de deux ou trois torpilles mouillées en chapelet ou en patte d’oie de façon à retomber sur les deux flancs).

Si le poids de l'enveloppe est environ double de celui de la charge, on voit que les engins actuels sont loin de la limite imposée par la force des appareils portés sur les bateaux et pouvant servir à mouiller les torpilles. Ce sont plutôt des raisons d’encombrement et de prix qui arrêtent dans cette voie. On aime mieux aussi multiplier les torpilles semées sur une même ligne que d'augmenter leur force individuelle. Il faut cependant prévoir un accroissement possible de grosseur et d’efficacité, au moins dans certains emplacements, comme les passes étroites.

Pour la torpille automobile, elle a montré sa médiocre aptitude à atteindre le but et son peu de capacité à produire des blessures mortelles sur les coques cuirassées et compartimentées!, À Wei-ha-Wei, les torpilleurs japonais, introduits avec une audace admirable

1 On a remarqué qu'une torpille automobile fait une avarie de beaucoup inférieure à celle d’une torpille automatique de même charge. Cela tient à ce qu'elle frappe en mouvement et en mouvement rapide, ce qui la fait rebondir en arrière avant l'explosion.

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au milieu d’un amas de bateaux chinois mal défendus, perdent seize torpilles sur vingt. Le cuirassé Ting- Yuen, blessé à l'extrême arrière, est échoué par son commandant sans nécessité : il était très vraisemblablement réparable. A Port-Arthur, le 9 février 1904, trois torpilles sur dix arrivent au but. Aucun bâtiment n'est coulé. Les conditions étaient cependant des plus favorables à l'attaque. Après la bataille du 10 août, ni les Russes rentrant à Port-Arthur, ni le Cesarewitch, pourtant fort mal en point, ne peuvent être endommagés par les flottilles qui s’y essayent à plusieurs reprises. En décembre, le Sébastopol, mouillé dans la rade extérieure de Port-Arthur, dégarni en presque totalité de son matériel et de son personnel {trois cents hommes au lieu de sept cent cinquante, et pas d'autre artillerie que des 152 millimètres), mais couvert en partie par une estacade et des filets Bullivant, n’est avarié qu'à la suite d’une série presque ininterrompue d'attaques exécutées pendant cinq nuits consécutives (certains spectateurs nous disent qu'il y eut cent quatre-vingts lancements). Dans la nuit enfin de Tsoushima, les torpilleurs nippons, fonçant sur des adversaires démoralisés et fort maltraités, voient repousser leur première tentative. Pourtant ils n’ont plus en face d'eux que des blessés démantelés et privés de toute leur artillerie légère, dont beaucoup n’attendent même pas la torpille pour chavirer.

Rarement, remarquons-le, les bâtiments de haut bord semblent avoir fait usage de leurs tubes. Le 12 juin 1904,

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le transport Sado Maru se rend aux croiseurs de Vladivostock. Le Aossia lui envoie deux torpilles qui l'atteignent; on l’abandonne : il ne sombre pas. Le Rurik, au moment de se faire couler, le 14 août, lance en plein jour contre ses adversaires une torpille qui manque le but. Il y en eut aussi de tirées à Tsoushima, sans succès, semble-t-il, pendant le duel d'artillerie, quand on se rapprocha aux environs de douze cents mètres.

Il n’est pas inutile ici de rappeler que la France dépense plus de douze millions par an pour l'entretien de ses défenses mobiles, c'est-à-dire à peu près autant que pour l’escadre de la Méditerranée, et qu’elle affectait aux unités de flottille, par le programme de 1900, plus du cinquième du crédit total prévu pour les constructions neuves. La proportion peut sembler un peu forte, eu égard aux résultats précédents. Elle l'était du moins alors, bénéficiant surtout au moins utile de tous les types de bâtiment de flottille, le torpilleur.

La conclusion de ce qui précède, c'est que la puissance décisive n’a pas cessé d’appartenir au canon. Il est la meilleure défense contre le torpilleur, — jusqu’à l'entrée en pratique du sous-marin. — Il triomphe du cuirassé quand celui-ci, hors d'état de se servir de sa propre artillerie, en est réduit à la pure défensive. C'est ainsi qu'une partie, peut-être la moitié des cuirassés et croiseurs-cuirassés coulés à Tsoushima, l'ont été sinon directement par les obus japonais, du moins par l'effet des incendies que ceux-ci avaient allumés.

Il est vrai que les bateaux étaient mal compartimen-

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tés, en surcharge d’ailleurs et avec des cuirasses de flanc trop basses, enfin qu'ils roulaient. On dit encore que les portes étanches ne furent pas fermées en temps utile (il y a là un danger à prévoir, et 1l vaudrait mieux éviter de percer les cloisons étanches que d'y rester exposé). Et l'amiral Rodjestvensky se plaindrait aussi, si l'on en croit certains renseignements, des erreurs ou des fraudes commises dans la construction de ses bateaux et diminuant, avec l'épaisseur des plaques et le fini des détails, leur valeur défensive. Par temps calme et en face d'obus moins redoutables {puisque sans explosifs modernes), les cuirassés chinois du Yalou ne purent être entamés. Dans les combats de 1904-1905, les cuirasses épaisses!, touchées d'ailleurs assez rarement, résistèrent bien à tous les projectiles.

La plupart du temps il se produisit seulement des infiltrations. Rarement on peut remarquer un tour complet, mais sans brisure. C’est le cas du Mikasa : le 10 août, deux projectiles de gros calibre traversèrent sa ceinture de cent soixante-dix-huit millimètres. Les blockhaus de même, qui furent souvent dévastés par des coups d'embrasure ou de ricochet, parurent à l'épreuve des autres Cependant celui du Mikasa reçut une atteinte qui fit voler en éclats une partie du cuirassement. Même remarque pour les tourelles.

1 Elles étaient moins épaisses que celles des cuirassés français, lesquelles sembleraient par suite excessives. Mais les Japonais paraissent ne pas s'être servis fréquemment d'obus de rupture. Et l’infériorité de leurs projectiles, dont les fusées éclataient trop tôt ou trop tard, dont la poudre était médiocre, nuisit à leur effet.

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Ce n'est donc pas la cuirasse qui paraît actuellement vaincue par le canon. Mais qu'importe, si c’est le cuirassé lui-même? Une disposition judicieuse, inconnue des Chinois au Yalou, des Russes à Tsoushima, protégera désormais non plus seulement la flottabilité, mais la stabilité, et empêéchera de la sorte les bâtiments de couler (comme ils le firent dans ces deux occasions) par l'effet de blessures des œuvres mortes, de couler en chavirant. C’est le compartimentage nouveau. Mais tant que les canons pourront être démontés ou réduits au silence et le personnel décimé, l’adversaire trouvera toujours la torpille ou l’éperon pour achever son œuvre de destruction. Par cette double action sur l'artillerie et le personnel, action qu’il exerce efficacement à cinq ou six mille mètres, le canon reste le roi des batailles navales.

Nous avons vu que la torpille automobile devait cesser de lui en disputer le sceptre. Lors de son apparition, elle avait donné des espérances exagérées dans certains milieux. Elle n’a guère pourtant à son actif, avant les deux guerres japonaises, que l'entrée en scène de Batoum en janvier 1878, aux dépens d’un bateau turc, et la perte du Blanco-Encalada coulé en deux ou trois minutes par surprise, au mouillage, le 23 avril 1891, La torpille portée, fort rudimentaire en comparaison, offre néanmoins des états de service presque égaux : cuirassés tures en 1877, canonnières et croiseurs chinois en 1885, coulés ou endommagés; estacades détruites, etc. Elle semble définitivement démodée.

L’éperon conquit ses premiers titres de gloire à Lissa. On sait comment le Ferdinand-Max envoya par le fond le Re d'Italia. Ce ne fut qu'un épisode de la bataille et non pas en vérité ce qui assura à Tegetthoff sa victoire. La tactique du choc avait été celle des deux adversaires, et n'avait réussi que là. Le Huascar, dans la guerre du Pacifique, en fit un fréquent usage. C'est à elle qu'il demanda vainement le salut dans son dernier combat. Une première tentative pour se débarrasser du Blanco avant l'arrivée du Cochrane venait d’échouer; il allait recommencer, et rien ne permet de dire s'il aurait ou non réussi, lorsque le canon vint décider le dénouement, en immobilisant par une avarie le gouvernail du vaillant monitor péruvien.

Nous voyons ici le canon reprendre encore une fois ses droits. On était cependant à une période où la cuirasse l’emportait sur lui. Un monitor couvert de sa carapace essuyait l'orage sans couler, presque indéfiniment. À ce combat de Punta-Agamos, où le Huascar fut vaincu et pris, il subit pendant trois heures le feu de ses deux ennemis à petite distance, et pour ainsi dire sans riposter. Mais après la barre, c’est l’artillerie qui fut démontée. Il perdit trois commandants, presque tout son état-major, un tiers de son équipage. Le triomphe de la défensive n’est jamais complet ni certain.

C'est une semblable supériorité du cuirassement qui rendait possible et tentante à Lissa la même tactique du choc. Toutes les fois que se retrouvera cette inéga-

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lité dans ce sens, on verra reparaître la menace de l’éperon. Seulement, elle a contre elle aujourd'hui le danger du choc pour l’abordeur lui-même : les masses sont devenues trop lourdes. Aussi bien cela les rend moins manœuvrantes. En fait, nous n'en voyons plus faire emploi dans ces dernières années. Et depuis que les bâtiments de haut bord sont armés de tubes sousmarins qui demeureront intacts jusqu’au dernier moment, c’est par là surtout qu'ils tâcheront de porter le coup fatal à l'ennemi qu'ils auront pu approcher; c'est peut-être aussi avec des torpilles que dans certains cas ils se défendront de l’éperon ou seront défendus par leurs Voisins.

Ainsi la prééminence du canon reste bien nette, seulement limitée par l'emploi occasionnel et incertain des torpilles des différents genres. Ce qui assure cette prééminence, c'est que le canon est seul une arme docile, clairvoyante et à longue portée. Ce serait une erreur de supposer qu'il doive nécessairement et par voie de conséquence faire disparaitre les autres engins de destruction. Et si, de même, le sous-marin conquérait à la torpille la supériorité qu'elle n’a pas encore, nous nous garderions de croire sans preuve qu'elle soit en mesure d’évincer totalement l'artillerie. La concurrence d'une arme n’en ruine une autre qu'à condition d'une similitude d'emploi qui n'existe pas là, et sans laquelle il se retrouve toujours un champ d'action réservé pour

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chacune. Rien de moins prudent que de s'organiser pour « la guerre avec une seule arme », fût-ce avec la meilleure.

Ceci dit, il faut ajouter que tous les soins d'une marine sérieuse se porteront d'abord sur l'arme principale. Que réclame l'artillerie? Les moyens de tirer, et de tirer des projectiles efficaces. Dans les conditions d'un bon tir, nous rencontrons la stabilité de plateforme. D'après le commandant Klado, elle manquait aux victimes de Tsoushima, d’où sous l'influence du roulis double inconvénient : d'abord un feu moins rapide et moins juste que celui de l'ennemi, ensuite des flancs exposés aux obus au-dessous de la cuirasse, et trempant dans l’eau, à chaque oscillation, les brèches ouvertes plus haut que cette même cuirasse.

S'il faut en croire le rapport de Togo, la victoire de Tsoushima était décidée après trois quarts d'heure seulement d'un feu intense. On continua néanmoins à se battre toute la soirée et une partie de la nuit, et on reprit le lendemain. On conçoit qu'avec la rapidité de rechargement des pièces actuelles, cela représente une consommation énorme de projectiles. Le 14 août 1904, le contre-amiral Kamimoura, à la suite d'un premier combat où le Rurik avait été séparé de la division russe, poursuivait les deux autres croiseurs cuirassés, le Rossia et le Gromoboï. Quatre heures plus tard, il dut renoncer à la chasse, non par suite d'une infériorité de vitesse, mais parce qu'il n'avait plus assez de munitions. (L’amiral Jessen prétend que les Japonais avaient

tiré quatorze mille projectiles, le Rossia et le Gromoboi quatre mille. — J'igaro, 20 mars 1906.) La même raison semble avoir motivé l'abstention de l’escadre Togo à la fin de la bataille du 10 août devant Port-Arthur; ce fut encore elle qui fit retirer Ito du champ de bataille du Yalou à cinq heures, laissant partir les cuirassés chinois, lesquels partageaient d'ailleurs le même état de dénûment. La tourelle avant du Cesarewitch, le 10 août 1904, tira soixante- quinze coups, et les 15 centimètres environ six cents. Puissent ces exemples apprendre à nos marins la discipline du feu, à nos constructeurs la nécessité de premier ordre quil y à à prévoir largement les soutes et les approvisionnements ! Et souhaitons du même coup qu’on réduise le nombre des calibres différents, multipliant par ce seul fait le stock disponible pour chacun d'eux, en même temps que les facilités de ravitaillement le long des côtes. L'efficacité du tir lui-même et la précision de son réglage y gagneraient aussi, car le réglage obtenu avec un calibre n'est pas rigoureusement valable pour tous.

On peut se demander ici s'il ne convient pas de pousser à bout le raisonnement précédent, et de réduire à un seul le nombre des calibres de l'artillerie principale embarquée sur chaque navire. Il est probable que non, s'il s'agit des cuirassés. Il faut obliger les adversaires éventuels à alourdir leurs propres cuirassés de cuirasses épaisses. I1 faut donc conserver sur les unités du corps de bataille quelques exemplaires des pièces qui donnent

la plus forte perforation (actuellement le 305mm), Mais

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à côté de cela, nos déplacements actuels ne comportent pas un armement assez nombreux, s'il est tout en très grosses pièces, pour obtenir la rapidité de feu indispensable au réglage immédiat du tir et à l’accumulation déprimante des coups reçus par l'ennemi.

Au contraire, sur les croiseurs consacrés à la destruction du commerce, sur les éclaireurs et croiseurs auxiliaires, l'hésitation n'est plus permise; l'unité de calibre se réalisant en artillerie moyenne est théoriquement possible. Il faut régler les conditions de la pratique de façon à constituer l'armement tout en 194mn si l’on peut (croiseurs cuirassés), tout en 164mm,7 ou en 150mm, etc., si le déplacement est trop faible. C'est une question de plan à combiner, de déplacement, et finalement de crédits.

Les dernières guerres ont montré les effets foudroyants de l'artillerie à tir rapide. On peut dire que les plus gros canons font aujourd'hui du tir relativement rapide. Le Yalou avait été le triomphe des moyens calibres, qui seuls en bénéficiaient alors. C’est encore à eux que Tsoushima dut son caractère écrasant, mais par suite des fautes des Russes, qui avaient préparé des incendies en accumulant le charbon dans les hauts, et aussi par suite du petit nombre relatif des gros canons. L'augmentation des déplacements, le cuirassement des œuvres mortes, surtout les distances actuelles du combat meurtrier, qui commence entre huit mille (14 août 1904) et six mille mètres, conduisent à se demander s’il ne faudra pas considérer comme ca-

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libre moyen désormais ce qui était hier encore du gros calibre, par exemple le 194mm et même le 220mm,

On a dit trop vite que le désastre de Tsoushima avait montré l'effet de l'artillerie de gros calibre et fait la preuve qu'elle devait désormais remplacer partout celle de calibre moyen. C’est au contraire à cette dernière que revient la plus grande part du succès. On ne peut en aucune façon prétendre que les cuirassés de Rodjestvensky ont été coulés par le feu des grosses pièces japonaises. Atteintes portées par le 152mm, incendie, enfin torpille, telles paraissent être les facteurs de leur destruction. La guerre russo-japonaise n’en apporte pas moins un argument puissant en faveur de la grosse artllerie en prouvant : 1° la résistance efficace du cuirassement; 20 l'augmentation considérable des distances du tir dangereux. Il faut désormais porter plus loin un engin plus énergique : d’où l'augmentation du calibre.

Le même poids de métal et d’explosif produit des effets destructeurs bien plus considérables s’il est rassemblé en un seul obus que s'il est dispersé en plusieurs. C’est l'avantage de ce qu’on pourrait appeler la concentration des poids, qui vient s'ajouter au bénéfice de la concentration des feux. Pour gagner de la vitesse, — et, devant la résistance efficace des cuirasses lourdes, renonçant à les percer à longue portée, — certains officiers, contrairement à l'avis que nous émettions tout à l'heure, s’en tiendraient alors volontiers, hors ce qui concerne la riposte aux torpilleurs, à de forts

calibres, sans calibres moyens !. C'est la base du projet français de constructions neuves pour 1906, et le système des nouveaux projets anglais et allemands. Ce n'est pas de la sorte l'obus de rupture qui serait l'instrument de mort, ni même la multiplicité brouillonne des petites atteintes, mais l'obus à grande capacité d'explosif, dirigé par un tir à la lunette soigneux et méthodique. Et cependant, comme, nous l'avons vu, les derniers renseignements sur Tsoushima attribuent le principal effet à la rafale de moyens projectiles, les Japonais conservent l'artillerie moyenne sur leurs nouveaux bateaux.

IL faudrait pouvoir relever exactement le rôle des obus à haut explosif dans les actions récentes. Ce sont eux qui, d'après les récits russes, causaient les ravages les plus effrayants. Dans le quart d'heure que dura le feu effectif auquel il fut soumis, le Varyag (qui portait cinq cent trente-cinq hommes) eut environ quarante morts et soixante blessés. C'étaient uniquement les gens placés sur le pont supérieur ou au-dessus. Et le même fait, seulement un peu moins absolu, va se retrouver sur beaucoup des bâtiments russes engagés contre les Japonais, en particulier sur le Rossia et le Gromoboï. Or la plupart des blessés étaient atteints par des éclats. Ce sont, par parenthèses, les pertes en personnel qui

1 Il conviendrait d'augmenter aussi, à même calibre, le poids des projectiles. D'abord c'est augmenter leur charge explosive et leurs effets. Ensuite leur force vive se conserve mieux à grande distance. L'artillerie française est en retard sous ce rapport,

paraissent avoir, plutôt que les avaries de matériel, terminé la retraite du Varyag et le suicide du Rurik. N'oublions pas de même que la mort de l'amiral Witheft changea peut-être le sort de la bataille du 10 août, et que les blessures de Rodjestvensky et la mort de Felkersham au début de l’action influèrent certainement sur celle de Tsoushima.

Nous constatons donc, intervenant pärmi les effets d'ensemble, la dissémination des éclats dans les espaces ouverts. Les hommes sont souvent atteints d’un grand nombre de blessures à la fois. Un marin du Varyag présentait jusqu’à cent trente-cinq menus fragments dans une seule jambe. Un obus mit dix-neuf personnes hors de combat, dont dix-sept tuées, sur le pont du Cesarewitch. Il dut s'en rencontrer de part et d'autre de plus meurtriers, mais nous n’avons pas encore les chiffres. Un projectile qui frappe la tourelle avant du Borodino sans la percer fait tomber sans connaissance tous ceux qui y étaient enfermés. C’est une action indirecte. Il y en a de plusieurs sortes : ébranlement, brûlure, asphyxie par les gaz de la poudre. Beaucoup d'hommes non frappés directement, sur le Cesarewitch en particulier, se retrouvent la peau et les cheveux tachés de jaune; ils en ont souvent pour vingtquatre heures d’hébétement, avec raideur, vertiges, perte de mémoire et maux de tête. Il suffit qu’un obus explose à l'extérieur d’une tourelle où pénètre une partie des gaz, pour y rendre l'atmosphère irrespirable, ce qui oblige à envisager l’aération systématique des tourelles.

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