‹ La guerre navale moderneChapitre 29 sur 39 · UNIVERSITY OF VICTORIA · texte numérisé non relu

UNIVERSITY OF VICTORIA

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pour faire, quoique médiocrement, le service de contretorpilleur ou plutôt d’éclaireur. L'apparition du submersible qui accapare à son profit la tactique de l'invisibilité contribuera à accentuer cette dernière transformation.

La faillite au moins relative de l’éperon achève de condamner les monitors du genre bélier. Ils l'étaient déjà par la prédominance de la défensive sur l'offensive. Il n’y a de profits réels que dans l'offensive. A la veille de la guerre avec la Turquie, les Russes avaient concentré l'effort de leur architecture navale sur la construction de bâtiments singuliers, tout ronds, vraies tortues couvertes d'une carapace peut-être impénétrable, mais certainement gênante. Ces bateaux circulaires, appelés popofkas, ne se déplaçaient qu'avec une extrême lenteur. Ils ne rendirent aucun service.

Il n’en est pas moins vrai qu’une certaine protection est nécessaire. Entre le Chili et le Pérou, la lutte décisive s’est circonscrite rapidement au duel des unités cuirassées. Chaque parti en possédait deux. L'une d'elles ayant disparu, en dépit des prodiges accomplis par l’autre, la victoire fut fixée. Au Yalou, Ito se vit un instant compromis par sa division de queue, trop dépourvue de protection pour affronter ainsi le combat.

Ici intervient le principe de l’homogénéité. L'homogénéité joue un rôle éminent en stratégie, puisque les unités les plus rapides se trouvent généralement réduites à la vitesse stratégique, — et les mieux pourvues de

charbon au rayon d'action, — des moins bien douées parmi celles qui les accompagnent. Cela suffirait à imposer cette qualité primordiale. En tactique elle est aussi précieuse. Nous venons d'en relever une preuve, relative au Yalou. À Lissa, le grand souci de Tegetthoff fut son escadre en bois. Un adversaire plus habile que Persano lui en eût fait sentir l'inconvénient.

Cependant, va-t-on dire, Togo n’a pas eu à regretter l'emploi de ses croiseurs cuirassés simultanément avec ses cuirassés. Nous abordons là le point central de la discussion. La question de l'homogénéité est actuellement celle du croiseur cuirassé.

Nous pouvons écarter tout d’abord la preuve précédente. La guerre dernière ne saurait démontrer par son succès qu’il soit sans danger de faire figurer des croiseurs cuirassés dans la ligne de bataille au même titre que des cuirassés. Et cela par la raison que les forces russes, affligées elles-mêmes du même vice de composition, n'ont d'ailleurs fait qu'une résistance disproportionnée à l'attaque. Ce que la guerre no1s apprend, c'est qu'un amiral ayant à sa dispositi n des umites de types divers se gardera de réserver les plus faibles pour le rôle exclusif pour lequel elles ont éte conçues. Les croiseurs ont bien pu être faits en vue des opérations contre le commerce ou contre d’autres croiseurs; il est bien possible qu'on ne les ait pas destinés à entrer dans la ligne de bataille pour affronter les cuirassés ennemis : à l'heure décisive du combat, aucun amiral ne voudra néanmoins se priver de cet appoint

d'artillerie. Même supérieur, il ne se trouvera jamais assez fort. Et l'exemple nous le montre en effet.

Où mettra-t-il donc ses croiseurs? Trop loin pour l'utilisation effective de l'artillerie, sous prétexte que leur manque de protection les expose davantage. Non point, et c'est ce qu'a fort judicieusement fait remarquer M. le capitaine de frégate Daveluy; mais à la même distance que ses cuirassés, celle d’où l'on peut faire le plus de mal. Tant pis pour ceux que leur faiblesse compromet, il s’agit avant tout de réunir, pour le duel d'artillerie, tout ce qui peut y assurer la supériorité. Dès lors on conviendra que l'équivalent des croiseurs en cuirassés ferait mieux l'affaire.

Qu'est-ce qui caractérise le croiseur cuirassé ? T1 est blindé pour pouvoir se mesurer avec les bâtiments blindés ou contre une force supérieure non blindée. D'autre part, il représente une moindre puissance offensive que le cuirassé. Or cette double raison d’être a-t-elle reçu son application? A-t-on pris pour méthode de détacher isolément un croiseur cuirassé là où un cuirassé eût été superflu et un simple croiseur insuffisant? Nous n'en savons pas assez pour nous montrer tout à fait affirmatif; il semble toutefois que cette definition ne s’applique quen une seule occasion : la poursuite du Novik par le Tsoushima après la sortie du 10 août. Et c'est le croiseur simplement protégé qui eut raison du croiseur cuirassé. Il lobligea à la retraite. Dans un autre cas, bien involontairement il est vrai, un croiseur cuirassé, le Rurik, se trouva en tête à tête avec

une division de croiseurs protégés. Il ne put que périr sans vengeance. Il n’était certes ni jeune, ni puissamment armé; mais eux ne se trouvaient pas beaucoup mieux partagés à ce double point de vue.

Les croiseurs cuirassés n’ont donc guère servi que groupés en divisions. Ils manquent à jouer le rôle d’une monnaie du cuirassé. Leur avantage sur une division cuirassée moins nombreuse et équivalente en artillerie porte uniquement alors sur la vitesse. L'importance de cet avantage tient au matériel existant. En construisant deux cuirassés au lieu de trois croiseurs cuirassés, on leur donnerait aisément une vitesse peu inférieure, avec autant de puissance offensive et sensiblement plus de protection. Le résultat peut sembler paradoxal : il s'explique parce que ce seraient individuellement de plus grands bateaux, qui perdent moins de poids, à proportion, pour soutenir le flotteur. C’est là le bénéfice technique des grands déplacements.

Les divisions de croiseurs cuirassés n'ont rien fait d'essentiel que des divisions de cuirassés n’eussent pu faire. Celle de Kamimoura n’a pas seulement réussi à forcer Jessen. À les remplacer par les divisions équivalentes de cuirassés dont nous venons de parler, on n'aurait donc pas perdu grand’chose. On aurait peutêtre beaucoup gagné. On y eût gagné d’abord l’homogénéité. Si toutes les unités de ligne sont semblables, elles peuvent marcher du même pas. Consacrant un plus gros budget à l’ensemble des cuirassés, on peut augmenter cette vitesse générale qui est celle de l’ar-

mée entière. Renonçant par ailleurs à compter sur certains marcheurs exceptionnels, on est amené à l’augmenter en effet pour tous. On possède finalement une escadre lourde aussi forte et plus rapide dans son ensemble, Qui n'en voit le bénéfice ?

Car c’est par une singulière illusion qu'on cherche à satisfaire aux arguments qui militent en faveur de la vitesse en la mettant sur certaines unités seulement, en la confiant à des spécialistes. La lutte sanglante n'est pas une industrie, à rendement tout économique : la division du travail n’y a pas le dernier mot. Bien au contraire, on est conduit à accumuler tous les éléments de force à bord de la même unité, dans la même main, pour qu’ils rendent leurs plus grands effets. Tant que le sous-marin n’a pas fait ses preuves, c'est peut-être la torpille cachée dans les flanes du mastodonte qui est la plus assurée de pouvoir approcher le but, dirigée qu'elle est par la vue des hautes passerelles, éclairée par les projecteurs, abritée sous la cuirasse, aidée par l'artillerie. Songerait-on à dissocier, à répartir sur deux bateaux d’un côté la force offensive, de l’autre la protection ? Verrons-nous prôner le bateau à canon sans cuirasse et le bateau à cuirasse sans canon? Et à quoi bon porter au bout du monde, à grande vitesse, une absence d'artillerie ?

Nous conclurons : le bâtiment de ligne est un. L'amirauté anglaise paraît avoir été touchée par les mêmes arguments : en mettant en chantiers les Lord Nelson, elle a failli suspendre la construction de ses

croiseurs cuirassés. Reste à proportionner les divers facteurs tactiques du succès. Leur ordre d'importance relative n'est pas douteux : canon, cuirasse, vitesse, puis les moindres. Ce qui veut dire que chacun doit prétendre à une part décroissante, mais non quon en peut sacrifier aucun. La vitesse est, des trois premiers, le plus instable et le plus fragile. Mauvais charbon, accident ou incident de machines, économie nécessaire de combustible, avarie de cheminées, fatigue d’une longue traversée, tout l’atteint !. On ne saurait la protéger : impossible de blinder les cheminées.

On a coutume d'attribuer aux escadres les vitesses d'essais des bateaux qui les composent. Nous verrons qu'en stratégie de multiples raisons obligent le plus souvent à limiter les vitesses bien en deçà de ces chiffres officiels. En tactique il en est de même. Les derniers renseignements sur la guerre russo-japonaise montrent que les escadres nipponnes, cotées dix-huit et dix-neuf nœuds, n'en ont guère dépassé quinze sur le champ de bataille, et que leur supériorité de marche, théoriquement considérable, s’y est tenue aux environs de deux nœuds seulement. Il est compréhensible, aussi bien, que la nécessité urgente de l'ordre impose pendant le combat une allure modérée. On n'a pas tout

1 Le Novik, de vingt-cinq nœuds, a été capturé par deux croiseurs japonais qui n'en avaient jamais donné que vingt; le Sébastopol et le Poltava, de dix-sept nœuds au plus, ont échappé au Mikasa et au Fuji, de dix-huit et dix-neuf nœuds. A Tsoushima on parait s'être battu à treize nœuds d'un côté, à dix de l'autre.

son personnel disponible pour la chauffe intensive; on veut se réserver la facilité de pousser l'utilisation de la vapeur éventuellement pour compenser l'influence d'une avarie. Car le premier besoin d'une escadre en combat, c'est de naviguer en ordre stable et serré. Dans ces conditions, le moindre trouble dans la marche d'une unité jette un désordre infiniment périlleux dans la ligne. Or un trouble pareil résulte aisément d'un coup de l'ennemi, et il faut conserver une réserve de puissance motrice pour v parer. D'autre part, la chauffe à toute puissance exposerait par elle seule à des avaries spontanées. Enfin dans la ligne de file, formation la plus ordinaire, tout bateau retardé par une des causes précédentes ou soumis à une embardée fortuite peut tomber en quelques secondes sous l'étrave de son matelot d'arrière. Et 11 y tombera d'autant plus vite et plus dangereusement que la vitesse générale sera plus grande. Il faut se rappeler que quinze nœuds à l'heure correspondent déjà à 480 mètres par minute, et que la distance normale d'une ligne de file est habituellement de 400 et quelquefois de 300 mètres seulement, qu'elle a intérêt à être courte pour la cohésion de la ligne et la rapidité des évolutions et changements de front, qu’enfin les flottements inévitables, surtout dans le combat, la réduisent souvent d'une centaine de mètres. On ne voit guère, pour cette raison, un amiral évoluant sur le champ de bataille à plus de dix-huit nœuds. Qu'un bateau s'arrête, on ne peut pas demander à son matelot d'arrière de mettre moins d’une demi-minute

à réaliser la manœuvre nécessaire pour éviter d’aller buter sur lui‘.

La vitesse est encore des trois facteurs du succès le moins indispensable. Si la vitesse a servi les Japonais au Yalou et à Tsoushima, nous ne devons pas oublier qu'ils possédaient la supériorité du feu. Que celle-ci eût été balancée, on eût été en droit de se demander si l’appoint d'artillerie obtenue au prix d'un sacrifice sur la vitesse ne valait pas ce sacrifice. Sauf au triste massacre de Santiago, les vainqueurs maritimes de l’époque moderne n'ont pas eu à forcer à la course les vaincus. Les poursuites nous apparaissent généralement facilitées par les avaries ou interdites par l'épuisement des munitions. La balance des vitesses d’essai s'y montre bien faussée. Ce n'est pas une moindre rapidité qui eût empêché Togo de couper la route à Rodjestvensky. Admettons toutefois que ce dernier eût pu s'échapper. Son ennemi l'eût retrouvé à Vladivostok, et la maïtrise de la mer, en dernier ressort, fût toujours restée au plus fort, fût-il un peu plus lent.

Cuirassé, contre-torpilleur, submersible, voilà les types qui ont prouvé leur utilité. Ajoutons-y les éclaireurs. Peu importe, sinon au point de vue budgétaire, leur grandeur et leur forme. Il leur faut un minimum

! Ajoutons qu'il est un cas, celui où les deux adversaires se dirigent en sens inverse, dans lequel la vitesse de déplacement réciproque, qui est alors la somme des deux vitesses, atteindrait aisément des valeurs gênantes. Des variations de distances correspondant à 40 milles à l'heure, soit plus de 1250 mètres par minute, ne permettent guère le réglage du tir.

d'armes et de tonnage, de la vitesse et de la vue. Les Japonais seuls ont été éclairés. Le piège de Tsoushima pouvait sans doute être évité à temps avec un bon service d'éclairage... dont les éléments même faisaient défaut. Non seulement les Russes ne se sont pas entourés de détachements et de grand'gardes, qui les eussent prévenus, le 7 février 1904 ou le 27 mai 1905 en particulier, de l'approche de l'ennemi; mais entore ils n’ont pas su le reconnaître, — cela s'applique aux attaques de torpilleurs, — quand il est arrivé sur eux. A Port-Arthur, à Tsoushima, c'est en imitant leurs signaux de reconnaissance que les Nippons les auraient torpillés; nouveau rappel à la grave question du contact et de la reconnaissance de nuit.

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