LES RÉSULTATS
Nous avons reconnu à quoi s'applique l’action navale, comment il faut la conduire, et en quoi la préparation en favorise le succès. Nous n'avons plus qu’à en souligner les résultats. Comme l’action navale est double, selon qu’elle est dirigée contre un objectif flottant ou terrestre, nous rencontrerons deux catégories de conséquences militaires.
Sur mer, nous avons la victoire navale, qui donne la maîtrise de la mer. Nous savons à quoi cela sert : à interrompre le commerce maritime, les transports militaires par voie de mer, les tentatives navales du vaincu ; à ouvrir le chemin au commerce du vainqueur et à ses expéditions contre les côtes. Le mouvement d’affaires du Japon pendant ses deux guerres n’a subi aucune diminution ; il a plutôt progressé. L'importance de cet avantage saute aux yeux, si l'on songe qu'une grande part des matières premières indispensables pour l’entretien des armées en campagne arrivait au Japon de l'étranger, si l’on songe aussi que le dénouement se
trouva dépendre avant tout de la résistance financière des deux États.
La possession de la mer en 1870 ne nous fut pas moins utile. Tandis que le commerce maritime allemand subissait un arrêt complet, le nôtre nous permit de tirer d'Amérique les moyens de continuer la lutte.
Une victoire ne suffit pas toujours à assurer définitivement la possession des routes maritimes. La guerre russo-japonaise en présente deux. On peut encore fort bien ne conquérir de contrôle absolu que sur une certaine région. C’est le cas lorsque les distances sont grandes soit entre les centres métropolitains des adversaires, soit entre les bases navales et l'objectif commun. Il y a donc des degrés dans la domination de la mer. Nous voyons Rodjestvensky libre jusqu’à Formose de mener son convoi sans danger.
Même en mers resserrées, cette domination n'est pas non plus de telle nature que la sécurité du vainqueur soit partout complète. Si la marine la plus faible est distribuée en plusieurs points, si elle possède des unités légères éparpillées le long des côtes et sous leur protection, il peut arriver parfois malencontre aux navires marchands. Le blocus français n’empêcha pas en 1870 l’Augusta d'opérer trois captures. Les croiseurs de Vladivostok en 1904 ont su troubler la navigation japonaise à plusieurs reprises. Il ne semble pas toutefois que cela puisseatteindre à plus de conséquences que de simples épisodes : le profit moral en est seul digne d'intérêt.
Encore ne faut-il pas que les maîtres de la mer
laissent (comme firent les Turcs en 1877) toute liberté de circulation aux transports ennemis.
Il reste que, dans beaucoup de cas, le succès dans la bataille navale ne libère pas de toute inquiétude de ce côté-là. Il y a d’abord les menaces de toutes les fractions encore vivantes de la flotte vaincue. Ce n’est qu’en les poursuivant jusqu’à destruction complète ou blocus hermétique que l'on se met à l’abri de surprises désagréables. Les entreprises contre la terre qui suivent naturellement et presque nécessairement le succès naval présentent, malgré tout, des risques dont les vaincus ne savent pas ou n'osent pas assez profiter la plupart du temps. Lorsque les Japonais reconnurent la nécessité d'aller anéantir dans Wei-ha-Wei le reste de l’escadre chinoise, celle-ci possédait encore les moyens de lancer au large un groupe de torpilleurs. Des détours faciles auraient pu mener cette flottille dans le voisinage de la ligne de transport. Le convoi était accompagné par des croiseurs, du moins au début. Mais les mauvais temps de cette saison empêchaient, la nuit surtout, une surveillance étendue. Il arriva à un bateau de guerre français, dans une tempête de neige, de se trouver entre deux paquebots japonais, à 200 ou 300 mètres de chacun, avant d’avoir été aperçu. C'était la nuit. Un bâtiment chinois aurait pu faire un véritable carnage.
Rapprochons de ce fait la promenade du général Shafter entre Tampa et Santiago. Mal gardée, marchant sans grande précaution, à faible allure, l’expédition avait à craindre cependant les avisos espagnols sortant
de la Havane et d’autres points. Elle ne dut peut-être son salut qu’à leur manque d’audace. Combien différent est le spectacle offert par la guerre entre le Pérou et le Chili! L’Zndependencia disparue, les Chiliens sont virtuellement maîtres de la mer. Ils jouissent de la situation d’un vainqueur après une victoire un peu disputée, et leur supériorité relative paraît bien plus marquée que celle de Togo le soir du 10 août. Mais le commandant péruvien du Auascar était un héros : c’est malgré tout lui qui sut longtemps encore imposer sa volonté, couper les transports ennemis et rendre désastreuses d'abord, impossibles par suite, les opérations combinées, nécessaires à l’armée chilienne pour avancer. Au contraire, lors de la révolution chilienne, les deux torpilleurs balmacédistes, après avoir coulé le Blanco- Encalada, restèrent immobiles. Ils auraient pu en particulier troubler, en août 1892, l'expédition contre Quintero qui descendait vers le sud.
Nous conclurons de ce qui précède que, s’il est toujours possible à la puissance navale supérieure de profiter dans une certaine mesure de sa domination, cette mesure est limitée par les précautions à prendre, et que le plus faible peut grandement entraver les expéditions dirigées contre ses côtes. Mais il lui faut faire preuve d'une activité qui ne connaît pas le découragement. L'indétermination des routes et l'immensité des espaces libres sur mer, la multiplicité des hasards et des combinaisons, offrent jusqu’au dernier jour des chances à l'audace offensive.
Quand la marine s’en prend à la terre, elle a double mission à remplir : forcer les portes du territoire, y jeter des forces capables de tenir campagne. Nous avons constaté qu’elle peut même prêter à ces troupes débarquées le secours d’une artillerie formidable. Une action que nous ne considérerons que comme accessoire consiste à ruiner les villes côtières ouvertes : l'effet matériel produit n’en vaut pas généralement la dépense. L'effet moral seul justifiera parfois ce gaspillage de munitions doublé d’une injuste cruauté. D'ailleurs, la législation internationale qui tend à limiter les horreurs de la guerre ne tardera pas, il faut l’espérer, à interdire tout ce qui prend le caractère d'une attaque sanglante contre les non-combattants.
Pour ce qui est de forcer les portes du territoire, nous savons qu'on ne peut s'adresser, avec espoir de succès, à celles qui sont dûment défendues, qu’en pays d'organisation générale insuffisante ou de puissance par trop disproportionnée. Mais une ligne littorale un peu étendue ne saurait être pourvue en tous ses points de défenses redoutables. Il sera presque toujours facile de trouver une plage où le feu de l’escadre restera maître d’une zone suffisante pour permettre le débarquement. Le sort ultérieur des troupes dépendra dès lors de leur effectif et de celui qu'amènera devant elles la défense en temps utile. Il dépendra aussi des approvisionnements dont la flotte pourra les alimenter, aussi long-
temps qu’elles n’auront pas réussi à tirer du pays conquis leurs ressources.
A moins de complicité des populations, ce résultat ne sera sans doute jamais atteint complètement. Nous n’avons pas, au xixe siècle, d'exemple d’une expédition outre-mer qui ait pu à aucun moment se passer des secours de la marine. Il faut toujours que la flotte, soit par elle-même, soit plutôt par les transports qu'elle protège, constitue pour les envahisseurs une base, immobilisée ou mobile, permanente ou intermittente. Les Japonais eux-mêmes, occupant des territoires extrêmement vastes avec l’aide et l'agrément de la population chinoise, ont jusqu'au bout dépendu de leurs transports maritimes.
Dans l'Amérique du Sud, région sans voies de communication et coupée de déserts, nous avons vu la flotte servir d’unique véhicule à l'invasion, offrir à ses reflux un refuge effectif, enfin mener à bien, par ses propres moyens et sans point d’appui initial, la conquête d’un pays entier : le Chili.
Les effectifs transportés et alimentés par la marine d’une grande puissance deviennent énormes. On procède par gros paquets. Au commencement de juin 14904, un convoi de soixante-dix bateaux japonais arrive à Takou- Chan. On débarque par divisions (de vingt-trois mille hommes environ). Les Anglais ont entretenu au Cap une armée qui atteignit un moment à plus de deux cent cinquante mille hommes; ils y transportèrent au cours de la lutte quatre cent trente-huit mille cinq cents
hommes et peut-être autant de chevaux. Les Japonais ont maintenu sur le continent des effectifs de plus de trois cent mille hommes. Les documents font encore défaut pour mesurer leur effort total; on ne risque pas de dépasser la vérité en estimant à cinq cent cinquante mille ou six cent mille hommes le chiffre d'ensemble.
La faculté de transport et de concentration de puissance au delà des mers, sur un point donné, augmente donc dans une formidable mesure avec le progrès du matériel naval et des armements. Des nombres comme ceux que nous venons de rappeler ne sont point tellement disproportionnés par rapport aux armées que peuvent consacrer à leur défense des États de second ordre. Et la menace de la mer contre la terre n’apparaît pas comme plus vaine aujourd'hui qu’autrefois, tout au contraire.
La constatation qui précède ne permet point de se reposer sur l'avenir pour faire de l'invasion maritime un péril imaginaire, et pour limiter la guerre navale à l’ämbition de détruire le commerce ennemi. C’est dire que l'entretien d’une flotte militaire n’est pas un luxe!,
1 L'évidence des faits pousse tous les pays à la même conclusion. Budgets navals anglais : deux cent soixante-deux millions et demi en 1880, un milliard en 1905; progression de 1890 à 1903 : France, deux cents à trois cents millions; Allemagne, quatre-vingt-cinq à deux cent cinquante; Russie, cent cinq à trois cents; États-Unis, cent quinze à près de quatre cent vingt-cinq.
mais une nécessité parfois vitale et quasi universelle. L'influence de la maîtrise des mers sur la marche de l'Histoire a été déjà brillamment démontrée par l’Américain Mahan. On pourrait ajouter de nombreux chapitres à son livre désormais classique. Il ne convient pas de trop s’étonner, pourtant, qu’on ait attendu si tard pour mettre ce principe en lumière. Car il n’a pas été partout ni toujours d’une application si générale que dans notre monde civilisé d'hier et d'aujourd'hui. Il ne sera jamais absolu. Il nécessite le conflit de puissances navales non contiguës, condition seulement qui fut très fréquente dans l'antiquité classique et dans les temps modernes.
Quand on essaye de se figurer l’humanité de demain, on la voit répartie sur tous les continents, armée et menaçante sur toutes les mers. Chaque jour davantage, les relations commerciales doivent se disperser de chaque port aux quatre coins de l’univers. Le mélange des intérêts devient inextricable; par la mer on se trouve en relations souvent plus intimes avec tel peuple lointain qu'avec tel autre qu’on touche; et chacun, en réalité, se sent Le voisin de tous. La géographie abdique, et cesse de faire de nos frontières des murs de prison. Et la frontière maritime devient la plus importante de toutes, à cause du vaste champ qu’elle ouvre. Sa longueur, sa puissance d'échanges, sa valeur militaire, quelque réduites qu’elles soient dans les chiffres matériels, se multiplient en proportion de la richesse et de l’étendue des terres lointaines. L’Océan, sur lequel elle
débouche, est désormais la place publique des nations.
Et, naturellement, les intérêts matériels de toute sorte, qui forment de plus en plus le pivot de la politique de chaque État, préparent des conflits aussi mondiaux que les relations qui les occasionnent. La guerre se généralisera comme le voisinage. Avec lui, elle augmentera son rayon; elle franchira aussi facilement et aussi souvent les mers. En fait, les trois dernières guerres auxquelles nous avons assisté opposaient chacune deux continents.
Que la frontière maritime soit la plus utile pour l’approvisionnement et la prospérité d'un pays, c'est déjà une raison d’y porter la guerre. Son importance militaire en est une autre, et qui incline chacun des belligérants à entretenir au même titre des armements navals. Pour les puissances coloniales, la flotte demeure l’unique lien matériel du territoire national.
Pour toutes, elle est la seule arme contre les nations éloignées. Elle bénéficie enfin de conditions particulières à l'élément qui lui sert de champ : étendue des prises, secret et rapidité des mouvements, concentration des forces.
Avec la télégraphie sans fil et la multiplication des éclaireurs, le secret diminue assurément. Il subsiste toutefois, et l’une de ses raisons, l’indétermination des déplacements sur un élément sans obstacle, ne disparaîtra jamais. La rapidité des bateaux le cède aujourd'hui à celle des transports par terre pour de petits effectifs; mais il n’en serait pas toujours de même pour
une troupe nombreuse et ses approvisionnements. Qui sait si le débit d’une ligne de chemin de fer, menacée ou coupée parfois, serait suffisant pour égaler, dans les quelques jours nécessaires à la navigation et au débarquement, la capacité de certains convois navals? Et pourrait-on accumuler à l’improviste par terre, sur un point brusquement assailli, la puissance concentrée qu'une flotte y peut porter ?
C'est pour tous ces motifs que les grandes marines resteront au rang des organes les plus efficaces de la force; c'est pour cela que l'avenir appartiendra de plus en plus aux maîtres de la mer. Leur domination, étendue sur le milieu commun qui relie et baigne les peuples, s’imposera chaque jour davantage. Et nous, Français, qui jouissons à cet égard d’une position privilégiée, nous serions coupables d’en perdre le bénéfice, soit en marchandant les sacrifices nécessaires à l'entretien d’une flotte de premier ordre, soit en négligeant, — par suite d'erreurs politiques, diplomatiques ou techniques, — d'apprendre à nous servir de cette arme universelle et perfectionnée.
1 La guerre de Mandchourie, duel entre le transsibérien et les transports nippons, semble apporter une réponse à cette question, dans un cas, il est vrai, bien particulier.
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