LES INSTITUTIONS
L'âme d’une marine ne saurait différer beaucoup de celle qui anime le pays tout entier. On a fatalement, en fait de marine, comme en fait de politique, celle qu'on mérite. En ce sens, on a toujours la flotte de sa politique. D'autre part aussi, la situation morale et technique du personnel naval dépend directement des institutions.
Il faut d’abord que tout soit organisé, et bien organisé. Le défaut d'organisation serait quelquefois préférable à une organisation vicieuse; c’est affaire de caractère national : le débrouillage permet de suppléer à bien des imprévoyances, et le patriotisme à bien des oublis. L'élan public eût beaucoup facilité les choses pour les Japonais, s'ils n'avaient d'avance tout prévu; il porta les Américains malgré leurs fautes. L'opinion est une puissance vivante .… dont nous verrons, il est vrai, l'inconvénient.
Je ne veux pas m'étendre sur ce sujet, qui s’écarte
un peu de notre point de départ. De l’organisation formelle, je n’évoquerai que la question des réserves et celle de l'autonomie navale. Les réserves russes n'étaient pas à hauteur de la situation qui mit en leurs mains le salut de la cause nationale. Les réserves espagnoles moins encore. Et à cela rien d'étonnant, puisque les unités de première ligne elles-mêmes n'étaient pas organisées. Quant aux réserves chinoises, n’en parlons pas. Nous voyons le retard des armements italiens offrir à Tegetthoff, une occasion de terminer la guerre, en surprenant, auprès d’Ancône, l’escadre encore incapable de résistance. On ne songe jamais assez aux réserves, au rôle souvent de premier ordre qui les attend. En France, nous n’aurions pas d'officiers et peut-être pas de bateaux en état.
Passons à l'autonomie du commandement. C’est un des plus graves problèmes de la guerre navale. Celleci n’est, comme nous l’avons reconnu, qu'une des faces de la guerre tout court. Il en résulte une évidente nécessité de combiner les mouvements et les efforts sur les deux éléments terrestre et marin. Le commandement naval doit donc obéir à une impulsion venue de plus haut. D'un autre côté, les lois de son action et les conditions de son efficacité restent de nature trop spéciale et trop impérative pour être appréciées exactement par un général où par un ministre civil. Conclusion : il faut créer un organisme particulier pour juger d’ensemble les choses militaires : terrestres et maritimes. Qu'on l'appelle comité permanent de défense nationale,
He
bureau directeur en temps de guerre, que ce soit un des départements du grand État-major général, etc., peu importe. Il convient seulement que la différence des vues, et, le cas échéant, l'opposition des intérêts entre militaires et marins, y soient conciliées par quelque chose qui représente l'intérêt supérieur du pays. Là est le point délicat : tout réside dans le choix des individus chargés de ce rôle de synthèse, du ministre de la défense nationale ou du président impartial de ce grand organe consultatif. Il lui faut, avec la compétence suffisante pour comprendre et départager les uns et les autres, l'indépendance du caractère et la portée de l'esprit. Une fois constitué cet organisme supérieur, il saura que toute la liberté possible doit être laissée à l'amiral dans les limites du cadre général qu’on lui aura tracé. En particulier, il le libérera de toute ingérence des autorités locales.
Venons aux preuves. Le gouvernement russe, insuffisamment éclairé, n'a pas reconnu quelle est la fonction véritable de la flotte, première erreur. Il l’a donc consacrée à une action défensive, laquelle devait mener à des déboires. Une deuxième erreur, qui découlait assez naturellement de la précédente, consistait à subordonner l'amiral au commandant de place de Port-Arthur. Et nous voyons l'escadre encouragée, sinon contrainte, à demeurer collée à la place assiégée jusqu'au moment où l'évasion n’est plus qu’un acte de désespoir. Il y a pis : les canons de l’escadre sont en partie descendus à terre; ils vont figurer dans les forts contre l’assail-
lant terrestre. Qu'importait cependant une prolongation de résistance de la place pendant quelques jours de plus ou de moins, à côté d’un succès de Witheft, à côté de son passage à Vladivostok ou seulement de quelques bateaux japonais hors de combat? Pour paralyser plus complètement la liberté du commandement, il ne restait plus qu’à envoyer de Saint-Pétersbourg des ordres de détail. Il semble qu'on n’y ait pas manqué. Est-ce de sa propre initiative que Witheft choisit le jour et les conditions de sa sortie du 10 août? Ne serait-ce pas le service de l’intendance qui, en arrêtant aux îles Saddle le ravitaillement de Rodjestvensky, le poussa dans le traquenard de Tsoushima? On peut croire aussi que de lui-même il eût plutôt choisi l’océan Indien que les eaux cochinchinoises pour opérer sa jonction avec Nebogatof. Il y aurait gagné de plus tôt avoir en main l’ensemble de ses forces, et de ne pas les exposer isolément à une attaque au débouché de Singapour.
Pour Cervera, nous l’entendons réclamer en vain de Las Palmas un plan de campagne qu’on lui refuse. Pas même un accord de vues dans lequel il puisse faire entendre les raisons techniques. On le conduit par la main, contre toutes ses protestations, à l’opposé de ce qu'il sait judicieux. On l'envoie à Porto-Rico pour y défendre l'île. Nous savons quelle chimère c'est la. Mais il faut apaiser la panique du gouverneur, les cris de la population. A Cuba on réclame de même. La flotte est une proie qu’on s’arrache. Nous avons dit comment les États américains obligeaient en même
temps le comité de la guerre à scinder l'escadre de l'Atlantique. Le drame s’achève à Santiago, où Cervera tombe sous l’autorité du général Linarès, commandant de la place. Celui-ci le force à sortir, bien inutilement, et capitule au moment où l'expédition américaine, découragée, s’apprétait à battre en retraite. De même à Manille, l'amiral Montojo voulait rester dans la baie de Subig, dont l'entrée étroite pouvait être facilement défendue. Mais le gouverneur, entraîné par les terreurs folles de la population, rappelle l’escadre pour la faire coopérer à la défense de la ville. Les généraux agiront toujours de la sorte quand on leur livrera la flotte comme un accessoire de leur défensive.
Faut-il citer Courbet, qui n'obtint qu'après une longue insistance, et sous la pression des événements, l'autorisation de donner à la guerre le cours tracé par les conditions techniques et stratégiques propres à la marine? On s'épuisait, malgré ses avis, depuis de longs mois, contre Formose : le résultat était nul. À peine Courbet eut-il réalisé son projet de coup de main sur les Pescadores et préparé le blocus du riz, que la Chine dut demander la paix.
Nous trouverons un autre sujet de réflexion dans les faits qui précèdent Lissa. Du 21 juin 1866 au 25 au soir, Persano se traîne de Tarente à Ancône avec sa flotte en voie d'organisation, exposé à un désastre s’il rencontre l'ennemi. Tegetthoff, le premier prêt, brûle de partir en reconnaissance offensive le 24, De Fasana à Ancône, il y a douze heures de navigation au maxi-
mum. Malheureusement Tegetthoff a été subordonné au commandant en chef de l’armée autrichienne du sud, archiduc Albert, qui opérait sur le Mincio. Il faut done, le 24, que l'amiral télégraphie pour solliciter la permission de lever l'ancre: il croit devoir demander en même temps dans quelle mesure il pourra se considérer comme libre de ses mouvements. La réponse n'arrive que deux jours plus tard. C’est que, dans l'intervalle, s'était livrée la bataille de Custozza, pendant laquelle l’archiduc avait autre chose à penser. Tegetthoff appareille le 26,... l’occasion est passée!
Nous allons rencontrer peu après une autre forme de dépendance, qui atteint cette fois la marine à travers le Gouvernement; je veux parler de l’action exercée par l'opinion publique. Déjà Cervera nous est apparu poussé à contre-cœur vers Porto-Rico par cette force aveugle. C’est elle qui écarte Camara de l'Atlantique pour le diriger sur les Philippines. De même, au lendemain de Custozza, l’opinion italienne exige une conquête de la marine. On a payé assez cher la flotte pour n’admettre point qu’elle reste inemployée. Et dans la hâte de cette impulsion, le ministère l'envoie débarquer à Lissa sans s'être procuré par un combat le commandement de la mer. La conséquence, nous la connaissons: la conquête se montre impossible par surprise, on n'échappe pas au combat; mais on s’y présente affaibli, et l’on en sort vaincu. N'est-ce pas l'opinion russe qui fit au gouvernement une obligation de pousser Rodjestvensky à la bataille immédiate ? Le pays n’eût
sans doute pas compris que l’escadre traînât six mois de plus aux alentours du Japon. On écoute fatalement ces rumeurs, ces impatiences. Jusqu'à l'opinion étrangère qui put encourager le tsar dans une appréciation trop optimiste de ses forces navales. Nouvelles plus ou moins fantaisistes montrant l'ennemi à bout de résistance, excitations de la galerie internationale, curieuse du spectacle, indiscrétions voulues des intéressés ou de leurs amis, mille éléments de trouble assaillent le ministre responsable et parfois insuffisamment compétent. La presse, qui trahit avec l’acharnement de la concurrence les secrets des chefs militaires, leur impose par-dessus le marché ses propres paniques et ses propres illusions.
Parmi les plus puissants atouts d’un peuple moderne dans la guerre figurent donc la maïtrise de soi, l’action modératrice exercée par le sens patriotique et l'influence gouvernementale sur la presse, la confiance de tous dans les pouvoirs constitués, enfin cette discipline sociale qui empêche le public d’empiéter, aux heures de passion, sur l'autorité morale du gouvernement. Il serait nécessaire de pousser plus loin encore, et de considérer les effets accumulés de longtemps par une mauvaise politique intérieure, ceux des maladies morales chroniques d’un pays. Nous y verrions les flottes désarmées par avance par les fraudes dans le contrôle ou l'entretien du matériel ; et c’est l’histoire des marines chinoise, espagnole, russe peut-être. Cervera se plaint amèrement de ces « exigences particulières » qui
annihilent tout effort de préparation ou de remise en état. De quels abus un tel aveu n'est-il pas le signe! Rodjestvensky accuserait, s’il faut en croire le document que nous avons cité, les commissions officielles de recette d'avoir admis des plaques de blindage inférieures aux conditions des commandes. On a cent fois, au cours de la dernière guerre, mis en cause, dans la presse même la moins hostile, une certaine corruption de l’administration russe. On a rapporté à cette origine nombre d'insuffisances qui, certainement, n'y remontaient pas toutes. Il est difficile pourtant de tenir la réputation pour entièrement usurpée et les effets d’un pareil état de choses pour négligeables.
Est-ce tout? Pas encore. Le fonctionnement défectueux de la machine gouvernementale touche aussi, et peut-être plus gravement, au personnel. Les malversations matérielles, plus visibles, sujettes à preuve et soulignées par la brutale éloquence des chiffres, révoltent plus de consciences par tout pays. On se laisse aller au contraire plus aisément à fausser dans le choix des hommes la règle intransigeante de l'unique intérêt national. Une mauvaise politique incline à mal recruter le commandement. Loin de nous la pensée de chercher là l’explication de la plupart des défaites navales. Il est certain que plus d’une fois le chef vaincu fut digne de son vainqueur, il l’eût peut-être parfois surpassé si, hommes et vaisseaux, tous ses instruments n’eussent trahi sa volonté, et, faut-il ajouter, s’il n’eût été rendu inférieur à lui-même par le sentiment d'une
lutte inégale. À côté de cela, en prenant dans le grand nombre des commandants de bateau, n'en trouverionsnous pas par exemple parmi les Russes, comme on trouvait des colonels de l’ancienne France, mis en place par des considérations de cour plus que de métier ?
Le sujet est délicat. Je serais désolé que personne pût voir là une critique déplacée visant le régime autocratique de nos alliés. L’équivalent des influences de cour se retrouve en coteries, quelle que soit la forme de constitution. Pendant que l’expédition américaine du général Shaîfter s’organisait à Tampa, le désordre, imputable aussi bien à d’autres motifs, se compliquait d’une invasion de curieux déversés par l'unique ligne de chemin de fer aboutissant à Tampa. Du même coup, les trains chargés pour l'expédition subissaient des retards. Cela tenait simplement à ce que la ligne en question appartenait à un des gros bonnets politiques du pays. On n'avait pas osé la réquisitionner contre sa volonté, et il faisait une excellente affaire.
Qui sait si, en France, l'avancement des officiers n’a pas subi trop souvent l’ingérence des clans politiques ?
Ces fautes sont à la fois des crimes et des sottises. Le gouvernement, le parti, le peuple qui les commet les paye au centuple le jour de la guerre. Parmi les enseignements qu'offre l’histoire de tous les temps, celui-ci, pour n'être pas le plus en évidence, n’est pas le moins assuré. Ce sera le dernier de notre analyse, et il ne nous restera plus qu’à ajouter un mot de conclusion.