‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 11 sur 54 · MAGYARS ROUMAINS · texte numérisé non relu

MAGYARS ROUMAINS

1896 ^ 4' 2 pour I

i< Le cens électoral, en Transylvanie, a été fixé à un chiffre huit fois plus élevé que celui du cens hongrois, afin que le peuple roumain, formé de paysans et d'ouvriers, pût être exclu du droit de vote. Tandis que les Hongrois possèdent le droit d'élire un député pour 3. 000 habitants, ce droit n'est reconnu aux Roumains que par 3o,ooo et, parfois même, par 4o.ooo habitants. Encore ce droit

(i) Aucune propagande ne pourra jamais démentir ce fait évident, que l'élément roumain est le plus important numériquement, le plus compact qéographiquement, le plus unitaire ethuographiqnement, le plus apte enfin, par ses qualités, à maintenir l'ordre dans ces parties de l'Europe (Interview de M. le D' Jules Maniu au journal Viitorul, 26 novembre 1918).

(2) « Le peuple roumain est — les historiens critiques étrangers le constatent — le plus important du Sud-Est européen. Il comprend, en eEFet, avec les Roumains de Macédoine et d'Istrie, plus de i4 millions d'âmes contre ii millions de Serbes, Croates et Slovènes pris ensemble ; 10 millions de Tchcco-Slovaques, 7.000.000 Grecs, 7 millions de Maijyars et 5 millions de Bulgares, habitant es pays limitrophes. » (Emmanuel .\.\ro>ESCO, op. cit., p. 8.)

n'existe-t,-il pour eux qu'en théorie, car, en pratique, on les empêche presque toujours de l'exercer. Afin <le maintenir leur contrôle sur les nationalités, ils ont prescrit le vote oral. Dès que le candidat magyar est en danger de ne pas réunir le nombre de voix nécessaire, la baïonnette du gendarme entre en jeu, le candidat roumain est arrêté, les ponts sont coupés sur les rivières pour empêcher les électeurs de se rendre au lieu du scrutin; les électeurs qui avaient pu se réunir sont chassés, battus, blessés, tués même parfois. M. Seeton Watson nous cite le cas d'une élection dans laquelle on n'a pas tué moins de vingt Roumains. Les élections, en Hongrie, déchaînent de véritables guerres civiles. Il n'y a pas eu un seul cas, dans toutes les circonscriptions électorales roumaines, où il n'y ait pas eu de morts, ou tout au moins du sang versé. C'est par de semblables moyens que Ton est arrivé à ce résultat : que les 4 millions de Roumains établis en masse compacte et dans des régions distinctes et possédant la majorité dans soixante et onze circonscriptions électorales, n'ont au Parlement que cinq députés. Les Serbes et les Slovaques, qui forment un autre groupe d'environ 3 millions, n'en ont que deux. Mais leurs maîtres, les Hongrois, pour une population de 7 millions d'âmes, ont plus de quatre cents députés. Et les sept députés des nationalités représentant j millions d'âmes, ne peuvent ouvrir la bouche sans être insultés, menacés, souvent même battus ('). »

Dans le même ordre d'idées, un membre marquant du parti de Karolyi, M. Vincenz Nagy, avouait enfin, à la fin d'octobre 19 18, en plein Parlement hongrois, le vrai caractère de la loi électorale hongroise en ces termes : « Comme preuve de l'injustice et du ridicule de la loi électorale en vigueur, il suffit de vous rappeler que, dans certaines circonscriptions, 1 5.000 citoyens élisent un député, alors que,

(i) Emmacuel Antonesco, op. cit., p 12.

OniUl.NKS F l KVOLLTI0.\ DE LA NATION UOUMAINE i']

thiiis d'autres, il suffit de 120 «Mecteurs pour envoyer un député au Parle meut ! )>

Le comte Tisza, enfin, déclarait au Club national du Travail (jue « l'attitude du député Stanec, qui avait défendu, à Vienne, le droit des nationalités, était comique et impertinente et que l'Etat magyar ne ferait jamais la faute capitale de traiter avec les peuples de Hongrie d'égal à égal » ; à ce propos, la Presse demandait l'organisation de (j manifestations monstres contre l'Autriche qui avait toléré cette conduite » .

Faut-il encore s'étonner de la première impression que fit dans la Monarchie, pendant la guerre actuelle, la proclamation, par la Révolution russe, du droit des nationalités de disposer d'elles-mêmes ? Les premiers ministres Seidler et Esterhazi s'empressèrent de déclarer formellement que la Monarchie ne pourrait jamais reconnaître ce droit aux nationalités sous peine de se condamner ellemême et que le soin des intérêts et des besoins de ces peuples, au moment de ces négociations, ne peut appartenir qu'à la Couronne.

Quant à la Couronne, son attitude par rapport aux nationalités est mise sous sa véritable lumière par l'aventure bien connue du mémorandum adressé en 1892, par les Roumains de Hongrie, à l'Empereur, afin de lui exposer leur situation intolérable. « Par ce mémorandum, ils montraient ce que signifiait la liberté hongroise et comment on applique la loi des nationalités. Une délégation, ayant à sa tête le D"" Ratziu, président du parti national roumain, se rendit à Vienne et demanda audience à l'Empereur. François-Joseph refusa de recevoir la délégation, qui remit le pli contenant le mémorandum à un maréchal de la Cour. Le pli fut renvoyé au Gouvernement de Budapest qui le remit, non décacheté, au président du Comité roumain. L'affaire eut des suites. Le Gouvernement magyar envoya le président du Conseil national roumain devant le jury

Jiongrois de Cluj qui condamna à la prison ceux qui avaienl eu l'audace de présenter leurs plaintes à l'Empereur. Le président du parti fut condamné à trente et un ans de prison. Le Gouvernement hongrois déclara dissous le parti national roumain et suspendit les journaux roumains ('). »

Cet odieux châtiment foit bien comprendre la situation des nationalités sous la domination autrichienne et hongroise. La résistance passionnée des Roumains se manifesta de plus en plus âpre, malgré les mesures extraordinaires et les condamnations qui pleuraient d'autant plus fréquemment que le temps passait et que la révolte de la conscience nationale s'aggravait (^). Les regards des opprimés se sont toujours naturellement dirigés vers leurs frères libres de Roumanie. L'attraction augmentait à mesure que le royaume roumain se constituait plus solidement et gagnait en importance internationale. Le prestige acquis par la Roumanie en igiS fut une auréole dont les Roumains d'outre-monts se sentirent tout aussi fiers que ceux du royaume libre. La guerre mondiale éclata ainsi à un moment où la conscience nationale des Roumains de partout était plus forte que jamais et où les persécutions magyares dirigées, notamment dans les dernières années, contre l'organisation nationale de l'Église et les écoles roumaines d'outre-monts, avaient atteint leur apogée.

Quant aux revendications des Roumains, elles ont toujours été les mêmes, proclamées en 1790, en i848 et en

(i) Marcel Guillemot, op. cit., p. 2l\.

(2) « Bien que la loi garantisse aux nationalités que la justice leur sera rendue dans leur langue, la langue de nos Roumains a cependant été totalement exclue des prétoires. Les justiciables sont jugés dans une langue qu'ils ne comprennent pas, leurs interrogatoires sont faits par l'intermédiaire de garçons de service quelconques qui servent d'interprètes. Pour les innombrables procès d'agitation contre l'État national magyar, les Hongrois ont créé, en foulant aux pieds les principes les plus élémentaires du droit, des cours d'assises exceptionnelles dans les régions jiurement magyares. Les Roumains sont traduits devant ces cours, jugés et condamnés par leurs pro])rcs accusateurs. » (Emmanuel Antonesco, op. cit., p. i/|.)

ORIGINES ET LVOLUTIUN l)i; LV NATION ROUMAINE Sq

1881, [)oui- 110 marquer que les dates les plus importantes; iiotammeiil : indépendance de la Transylvanie, liberté de renseifjnemcnt en langue roumaine, administration par des fonctionnaires roumains en langue roumaine, suffrage universel, égalité réelle en un mot de toutes les nationalités devant la loi. Aucune de ces revendications ne leur fut accordée. 11 était impossible que cette situation n'eût une intïuence prépondérante sur l'attitude ultérieure que devait prendre la Roumanie.

Tel a été le cadre du développement politique et national de tous les Roumains depuis leur apparition dans l'histoire jusqu'au seuil de la grande guerre actuelle. Il y a peu de nations qui aient rencontré des difficultés plus grandes dans le cours de leur évolution historique. Alors que l'éveil des consciences nationales, au début de l'époque contemporaine, trouvait les autres nations constituées en Etats unitaires et bien assis ou alors que des circonstances favorables permirent à la plupart des autres Etats cle parfaire leur unité au cours même du xix* siècle, le territoire national roumain se trouvait encore, dans les derniers temps, en plein commencement du xx= siècle, divisé en plusieurs tronçons soumis chacun à une autre domination étrangère et gravitant seulement autour du noyau réduit d'un Etat indépendant.

Cet Etat lui-même possède une configuration géographique peu favorable à sa défense militaire : on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur la carte de la Roumanie des derniers temps pour constater la figure oblongue et resserrée au milieu, en forme de croissant adossé à la Mer Noire, comme si elle embrassait de ses deux bras la Transylvanie, par une étreinte symbolique.

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