II — LA ROUMANIE DE 1877 A
C'est sur ces entrefaites qu'en 1877 la Russie déclara la guerre à la Turquie.
La Roumanie sentit que c'était l'occasion attendue de se libérer des derniers restes de la vassalité qui la liait encore au Sultan et de parfaire ainsi son indépendance politique. Elle offrit à cet effet, quoique désapprouvée par Bismarck, son aide à la Russie. Le Gouvernement du Tzar refusa dédaigneusement et se contenta de conclure une convention par laquelle les troupes russes trouvaient libre passage sur le territoire roumain.
Ce refus n'empêcha pas la Roumanie de mobiliser son armée en attendant les événements. Bien lui en prit, car l'armée russe fut battue à fond par les Turcs dans les Balkans et fut refoulée en désordre vers le Danube où un grand désastre pouvait l'atteindre. Le grand-duc Nicolas, frère du Tzar et généralissime des armées russes opérant dans les Balkans, envoya alors un télégramme désespéré au prince Charles de Roumanie, sollicitant une aide immédiate qui seule aurait pu sauver la « Chrétienté en péril ». Le souverain de la Roumanie, soutenu par son premier ministre, Jean Braliano ('), n'hésita pas à répondre à cet appel. Il fit passer le Danube à ses armées et battit les Turcs à Plevna. Les troupes russo-roumaines entrèrent bientôt dans cette ville qui était le centre de la résistance turque et, sous la conduite du prince Charles, firent prisonnier le commandant en chef des armées ottomanes luimême, le fameux Osman-pacha. En guise de reconnaissance, les Russes, aussitôt la crise passée, se plurent à humilier en toute occasion la Roumanie et les chefs de ses
(i) Père du président actuel du Conseil des ministres roumain.
ORIGINES I;T KVOLUTION DK la nation roumaine 10
ariiK'es. Les troupes roumaines n'eurent nu^nic plus le droit de poursuivre les Turcs en d('route et de parfaire ainsi lu victoire ; cet honneur fut réservé avec ostentation aux années russes reconstituées.
On connaît la conclusion diplomatique de cette guerre de 1877. Après le traité de San-Stefano conclu directement avec la Turquie vaincue par les Russes qui affectaient d'ignorer complètement l'existence même de la Roumanie dans cette guerre. le Congrès de Berlin, en 1878, fixa définitivement les résultats de la -guerre sans que l'on permît au Gouvernement roumain d'y participer effectivement. La Turquie d'Europe était démembrée. Le sang russoroumain créa ainsi de toutes pièces l'État bulgare, sur les ruines de la province turque habitée par les Bulgai'es qui se trouvaient au sud du Danube. La Roumanie gagna à ce traité l'indépendance complète, suivie, peu d'années après, du titre de royaume. Le traité de Berlin octroya en outre à la Roumanie la province turque de la Dobrodja, ancienne possession roumaine habitée par des Roumains et aussi par des Turcs, des Tartares et des Bulgares, ces derniers formant quelques enclaves dans le nord de la province.
Mais ce ne fut pas tout, la Russie imposa encore une clause au traité de Berlin concernant la Roumanie. En échange des services éminents que l'armée roumaine avait rendus à la Russie pendant cette guerre, le Gouvernement des Tzars arracha de nouveau sans scrupules à la Roumanie les trois districts du sud de la Bessarabie, que les puissances libérales de l'Europe Occidentale avaient restituées à la Moldavie, après la guerre de Crimée, par le traité de Paris. L'Empire des Tzars rentrait ainsi en possession de la Bessarabie entière, telle qu'elle avait été annexée en 181 2. La diplomatie européenne, menée à la baguette par Bismarck, qui trouvait ainsi une occasion favorable à ses desseins de contenter la Russie, fut sourde aux protestations véhémentes du Gouvernement et du peuple roumains. Seul
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le délégué français au traité de Berlin, Waddington, osa élever la voix contre la nouvelle injustice qu'on commettait à l'égard des Roumains. La tension diplomatique entre la Roumanie et la Russie alla jusqu'à une menace non déguisée de guerre de la part de cette dernière. La méfiance continua à subsister entre les deux États jusqu'au moment même de la guerre actuelle, les Roumains ne pouvant oublier le traitement que leur avait infligé, en guise de reconnaissance, le Gouvernement despotique des Tzars. Pour comble, enfin, le Congrès de Berlin, toujours influencé par les Russes, ne fixa même pas d'une façon exacte et définitive les limites méridionales de la Dobrodja, de sorte que la nouvelle province roumaine se trouva avoir une frontière ouverte à tous les dangers qui pouvaient surgir dans la presqu'île balkanique.
Ces injustes traitements n'empêchèrent pas la Roumanie de faire une œuvre civilisatrice de la plus haute portée dans la Dobrodja, laquelle se trouvait à ce moment réduite par l'Administration turque presque à un désert aride et sauvage. Des roules y furent construites, la ligne de chemin de fer Gernavoda — Gonstantza fut mise en état, l'imposant et magnifique pont sur le Danube de Gernavoda, vraie merveille technique, fut construit, le port de Gonstantza fut créé et aménagé avec tout l'outillage d'un grand port moderne, une administration vraiment européenne fut enfin introduite. En peu de temps la province prit un essor qui la rendit méconnaissable. La Roumanie s'organisa comme un liinterland naturel de la Dobrodja qui constitua la porte de sortie par laquelle tout le territoire roumain touchait à la mer et entrait en contact avec le monde occidental. La Dobrodja fait en ce moment partie intégrante et essentielle de l'unité politique et économique de l'Etat roumain, auquel elle est devenue tout aussi indispensable que des poumons peuvent l'être à un organisme vivant pour respirer.
Au point de vue clhuoQiajtliique, sou caractère roumain s'est accentué avec une rapidité qui a l'ait i'ctouncuieut de beaucoup d'hommes de science. On cite la Dobrodja comme exemple d'une province qui a pu être complètement nationalisée, en très peu de temps et sans aucune violence, par une race active et supérieure en culture. Le qroupe bulgare qui se trouvait au nord de la Dobrodja continua néanmoins à vivre d'une vie libre comme un îlot sans importance perdu au milieu des populations roumaines et tartares qui habitent la province. On ne retrouve du reste au sud les Bulgares que très loin, bien loin de la frontière elle-même en Bulgarie, à partir des environs de la ligne Roustchouk — Varna.
Il est impossible de finir l'esquisse de la situation que fit le traité de Berlin à la Roumanie sans dire un mot aussi des relations qui l'unirent au peuple bulgare, qu'elle avait si vigoureusement aidé par les armes, en 1877, à former un Etat national indépendant. Le mouvement national bulgare remontait, en effet, à une époque plus reculée. Mais ne pouvant éclore sur le territoire même qui faisait partie intégrante de l'Empire turc et où la moindre velléité d'indépendance était suivie de répressions sévères, il avait depuis longtemps trouvé un asile dans la Roumanie libre. Le peuple roumain lui donna un appui fervent et l'aida à éclore, comme il servait aussi d'appui à la renaissance* nationale serbe et comme il avait aidé à celle des Grecs ; les écoles et les universités roumaines servirent à former les patriotes bulgares; le territoire roumain devint le refutje des exilés et le centre de rayonnement de leur action ; l'appui politique enfin de la Roumanie ne manqua jamais aux Bulgares quand l'occasion de les aider put se présenter (').
(i)Cet appui continua jusqu'en igiS même : la Roumanie aida par sa neutralité sympathique les Bulgares à délivrer leurs nationaux de la domination turque pendant les guerres balkaniques ; un seul geste hostile de la Roumanie aurait cependant arrêté net, avec certitude, et dès le début, l'élan bulgare.
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CiOmmo; d'un autre côté la Dol)rofJja était tout à fait excentrique par rapport à la grande niasse des bulgares, concentrée autour des Balkans, comme la nouvelle province roumaine, qui -n'avait jamais appartenu aux Bulgares, était séparée de cette masse par un groupe compact de populations étrangères, Tartares surtout, comme enfin elle ne comprenait qu'une minorité insignifiante bulgare formaul enclave au nord, près du Danube, il n'y eut au commencement aucune question dobrodjiote entre la Bulgarie et la Roumanie. Ce n'est que dans les derniers temps que l'appétit bulgare s'ouvrit jusqu'à convoiter la province roumaine, sous le prétexte fallacieux qu'elle comprenait une majorité bulgare de population ('). On veut bien oublier que des groupes compacts de plusieurs centaines de milliers de Roumains se trouvent aussi en Bulgarie au sud du Danube,
(i) La Dobrodja comptait en igiS, sur un nombre total de 38o.43o habitants, 216.425 Roumains et 5i.i49 Bulgares. La carie ethnograpliique des Slaves du sud éditée à Petrograd en igii, d'après les indications du professeur Floriaki, bien connu pour ses sentiments bulgaropbiles et très peu suspect d'être favorable aux Roumains, ne marque pas, plus de deux petits îlots bulgares au nord de la Dobrodja et une mince bande le long de la Mer Noire au sud de (ionstantza. Le reste comprend des populations roumaines et tartares. Enfin une large masse turque commence au sud de la province et, dépassant de beaucoup la frontière, s'étend en Bulgarie.
Enfin un autre bulgarophile, Constantin Jirecek, l'auteur de la Geschichtc den Bulgaren, éditée à Prague en 1876, c'est-à-dire avant le traité de Berlin, compte en Dobrodja à cette date 12.720 Bulgares (p. 198), i5.5i2 Roumains et « plus de 5o.ooo Tartares » établis dans la Dobrodja septentrionale, sans parler des Russes, des Tziganes, des Arméniens et des Juifs. Où est la majoritr bulgare? Sur quel fondement pourrait se baser le prétendu droit ethnique bulgare ?
On peut encore consulter avec profit la première statistique faite en Dobrodja en date de i85o : elle marque, sur une population de 1 1.858 familles, 3.656 familles roumaines, tenant par leur nombre la tête de toutes les nationalités de l;i province, contre t.iç)4 familles bulgares (L loixiiscu. Excursion agricole dans la plaine de la Dobrodja, avec une carte ethnographique et topographique. Imprimerie du Journal de Constantinopic, i85o). Toutes les études tant soit peu sérieuses sur la Dobrodja présentent à peu près les mêmes conclusions. Voir par exemple : i^' Lejean, Ethnographie de la Turquie d'Europe, Pelerm. Mitt., Ergauzheft 4» i86i ; 2» le professeur russe M. F. MiRcovrrscH, Une Carte ethnographique des nations slaves, 1867; 3" Macke.nsie-Ibby, 3Iap of the South Slavonic Counlries, 1867 ; 4*^ H. Kiépert, Ethnographische Uebersicht
ORKilNES lùT KVOLUTION DE LA NATION KOlMAIM. IQ
le loïKj du lloiivt', otu-,uj)anl parfois une grande partie de l;i plaine qui s'étend ainsi jusqu'aux Balkans.
Les Bulgares ne peuvent s'empêcher de reconnaître euxmêmes le rôle intellectuel, politique et militaire éminent que la Roumanie joua dans la création de la Bulgarie moderne. Ils le proclamaient couramment il y a une trentaine d'années. Il est intéressant, à ce propos, de reproduire ici les considérations publiées en août igi8 même, après le traité de Cotrotclieni et avant la capitulation bulgare, par l'officieux bulgare Preporetz, à l'occasion de l'anniversaire de la chute de Tourtoucaïa, la première place forte roumaine tombée en 19 16 sous les coups des troupes germano-bulgares de Mackensen : « Le soldat bulgare a dû éprouver, dans les luttes de la Dobrodja, un sort tragique, car il avait pour adversaires les deux peuples « roumain et russe » qui l'ont déliuré de son joug séculaire. La con-
çues Enropûischen Orients, 1876; 5" Karl Sax, Ethnographische Karfe der EuropdiscJien Tiirkei, 1877; 6*^ La Statistique ufjicielle du gom>ei'neiir russe de la Dobrodja pendant la guerre de 18/J-1878, Bielotserkovilsch ; 7" le baron W. d'Hogger, Renseignements sur la Dobrodja, son état actuel, ses ressources et son avenir (février 1879).
Les revendications bulgares sur la Dobrodja basées sur le fait de l'incursion des hordes d'Asparouch, chef de leurs ancêtres en 678 (Voir la brochure de propagande en allemand publiée pendant la guerre mondiale par IM, Rizov, ministre de Bulgarie à Berlin), sont « tout aussi sérieuses que celles qu'ils élèveraient sur les plaines du Volga, par lesquelles ils ont aussi passé et d'où vient probablement leur nom u (Étude de M. Jean Roman sur l'ancienneté des Bulgares dobrodjiotes). « Pendant tout le cours du Moyen Age il ne peut même pas être question d'un élément ethnique bulgare en Dobrodja. « La vérité est que les Turcs ont colonisé intensément avec des Tartares toute cette région allant au sud jusqu'à Varna et Roustchouk et où seul l'élément roumain existait. Le commencement de l'infiltration bulgare date à peine, d'après les uns, de 1828, d'après d'autres investigateurs de la fin du xviiie siècle. Ce sont les Russes qui l'ont provoquée. Elle a continué sous le régime roumain, étant favorisée par iy pléthore des terres à cultiver qu'il y a eu en Dobrodja jusqu'à la fin du xix*^ siècle et par la libéralité de l'Administration roumaine.
Quant aux affirmations de M. Rizov que la Turquie aurait elle-même reconnu, à un moment donné, la prépondérance de la population bulgare en Dobrodja, que les hommes politiques roumains auraient protesté, en 1878, contre l'annexion de cette province et que la proclamation roumaine elle-même, adressée aux populations de la province au moment de l'annexion, aurait été écrite tant en roumain qu'en bulgare, parce que cette dernière langue aurait été la langue du pays, ce sont tout simplement des affirmations contraires à la vérité.
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science du devoir et l'amour de la patrie ont été plus forts que tout. Aujourd'hui, la Bulgarie est en paix avec ceux qui lurent jadis ses libérateurs, et le cauchemar des luttes fratricides ne pèse plus sur la couscience du soldat bulgare. »
Il est vrai que les Bulgares ont tout à fait déshabitué les Roumains, dans les derniers temps, d'entendre des protestations d'amitié de ce genre; ils ont, au contraire, profité de toute occasion pour leur manifester, par toutes les voies, une'haine violente et une injuste hostilité. La source de cette inimitié se trouve en réalité dans le fait du développement extraordinairement rapide du nouvel Etat roumain et de l'autorité croissante qu'il acquérait ainsi dans les Balkans.
La question de la Dobrodja fut surtout une invention des derniers temps et, dans ^ous les cas, elle ne se posait pas encore entre la Roumanie et la Bulgarie dans la période qui a suivi la conclusion de la guerre de 1877-1878.
Telle fut la situation créée à la Roumanie par le traité de Berlin.
Au point de vue des relations internationales, l'amertume des souvenirs que la Russie avait laissés et surtout le rapt renouvelé de la Bessarabie méridionale, devaient avoir une influence sérieuse sur la politique extérieure du royaume. On comprit que la mentalité des gouvernements du Tzar était incapable de ressentir la considération due à une autre nation, quand celle-ci a le malheur d'être petite. On comprit aussi, et ceci était plus important encore, que la Russie autocrate ne voudrait jamais renoncer à ses visées sur la Péninsule balkanique et que, dans ses avances vers Constantinople, elle devait nécessairement passer sur le corps de la Roumanie. Le Gouvernement roumain n'avait pas le choix. Pour se garantir d'une nouvelle agression de son ancienne alliée, il dut se tourner vers la Triple Alliance et conclut avec l'Autriche et l'Allemagne un traité militaire purement défensif. Les Roumains gardèrent intacte, au
ORIGINES ET KVOLUTIOiN DK LA i\A.TION ROUMAINi; 2 I
loiid lie leurs cœurs, leur grande sympathie et leur reconnaissance pour la France, qu'ils considéraient comme leur sœur aînée et dont la littérature se trouve encore à la source du mouvement national roumain (') ; leur adhésion à la Triple Alliance était dirigée conire la Russie seule : c'était racceplalion à contre-cœur d'une situation malheureuse, à laquelle ils ne pouvaient rien changer. Cette situation ne pouvait changer à la suite des provocations incessantes de la Russie en Bessarabie. Le traité avec la Triple Alliance, plusieurs fois renouvelé dans les mêmes termes, continua ainsi à régir la conduite du royaume jusqu'au moment où la guerre mondiale éclata, en 19 1 4-
Cependant, cette alliance fut mise à une rude épreuve au cours des guerres balkaniques de 1912 et igiS, quand la Roumanie commença par être empêchée de prendre l'attitude que ses intérêts et sa dignité commandaient. En fin de compte, appuyée cette fois par la Russie, elle déclara la guerre à la Bulgarie et réussit, par la paix de Bucarest, en 191 3, à rétablir l'équilibre balkanique qui menaçait d'être très sérieusement compromis à son désavantage par les appétits croissants et fantaisistes des Bulgares (^).
La Roumanie, maîtresse de la situation, montra cependant une modération réelle et méritoire. Après avoir décidé
(i) Il ne faut pas oublier, entre autres, que de fortes manifestations publiques et parlementaires, comme une explosion de l'àme populaire en faveur de la France, avaient eu lieu au moment de la guerre de 1870. La foule et les parlementaires manifestèrent une chaude sjTiipathie pour la France lorsqu'on apprit la défaite de Sedan et la capitulation de Metz.
(2) Voir la lettre du général SavofT, le généralissime bulgare, adressée le i3 mai igiS au président du Conseil M. Guéclioff :
« La guerre avec les Serbes et les Grecs est inévitable. Toute concession faite à nos alliés affaiblis provoquerait un vif mécontentement dans les rangs de l'armée que rien ne pourrait plus étouffer. Cette guerre victorieuse tranchera définitiueinent l'hégémonie de la Péninsule balkanique en notre faveur. D'ici un ou deux ans, il n'en sera plus temps. L'Europe elle-même s'y opposera. Voilà pourquoi, à mon avis, nous devons user de toutes les ruses et de tous les moyens en notre pouvoir pour arriver, tout en déclinant les responsabilités de In guerre, à un con/Iit armé avec les Alliés. »
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du sort, de la victoire et alors qu'elle aurait pu tout demander, elle se contenta d'exiger en sa faveur une simple rectification de la frontière méridionale de la Dobrodja, pour remplir la lacune que le traité de Berlin avait laissée sur ce point, et assurer ainsi à la province une meilleure protection stratégique. Elle ne rencontra de difficultés que de la part de rAulriche-Honrjrie, laquelle était déjà, en secret, l'alliée de la Bulgarie depuis l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, et voyait d'un très mauvais œil aussi bien l'agrandissement de la Serbie que l'accroissement du prestige de la Roumanie. Mais l'Allemagne sut décider son alliée à se résigner, pour le moment, et à accepter la nouvelle situation (').
Cette résignation n'était cependant que purement apparente (^). L'Autriclie-Hongrie se sentait minée à l'intérieur par le mouvement de ces nationalités en révolte. Ses finances allaient de mal en pis. A la suite de cette dernière mobilisation partielle, il lui fallait, coûte que coûte, provo-
(i) Sur les sentiments réels de l'Allemagne officielle à ce moment, voici un renseignement qui pourrait être exact : « On n'a pas bien su que lorsque a éclaté la seconde guerre balkanique entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce, la Serbie avait conclu une entente secrète avec le Gouvernement russe. L'affaire fut négociée par un ami intime de M. Pacitch, ÎM. Guentchitch, ancien ministre serbe, qui passa à Pétersbourg la plus grande partie de l'été igiS. Ce ne fut pas un secret pour Berlin, où Guillaume II vit un danger sérieux pour sa politique dans le Levant. » (Les Dessous de la politique en Orient, par un Allemand. Traduit de l'anglais avec préface par Henri Bo^'^'ET. 4* édition. Paris, librairie Pion, 1916, p. 75.)
(2) Voici ce qu'écrit à ce propos l'évêque Franknoi Vilmos, un des historiens les plus remarquables de la Hongrie (Deutsche Revue, févr. 1916) : « Pendant les Jours qui ont précédé le traité de Bucarest de 191 3..., le Gouvernement autrichien-hongrois prit la décision de ne pas reconnaître la nouvelle situation ijui avait été créée et de demander la reA'ision des conditions de la paix. Prévoyant cependant que cette action allait rencontrer l'opposition de la Serbie, il n'hésita pas à laisser aller les choses jusqu'à une guerre. » Le Gouvernement autrichien-hongrois avait en effet provoqué, pour lier l'Italie, le renouvellement de la Triple Alliance dès décembre 191 2, quoiqu'elle n'expirât que le 8 juillet 1914. Avec cette diplomatie, la Double Monarchie essaya de grands coups. Ainsi que le remarque très judicieusement l'historien roumain M. Jorga, ce fut, en avril 191 3, relui pour la possession de la ville de Scutari contre le Monténégro et, enfin, celui de igi/j contre la Serbie.
ORIGINES Kl EVOLUTION DE LA NATION ROUMAINE 20
i\uov une (juerre où son autorité blessée et celle du gerniaiiisiue (Ml péiil dans rOrieiit pussent de nouveau renaître. l/opinit)n publique aulricliienne, travaillée savamment par la presse officielle, c'est-à-dire par toute la presse de ce pays, était unanime sur ce point (').
Ce n'est pas sûrement rAllemafjne militariste, pour laquelle, en somme, elle travaillait en travaillant pour t'Ue-méme, qui aurait voulu l'en empêcher. On profita de la décrépitude du vieil empereur François-Joseph et du fait de la prépondérance dans la Monarchie du Gouvernement lionqrois (^), toujours prêt à appuyer tout acte de violence ([ui aurait chance d'accroître l'autorité du Gouvernement central sur les nationalités tenues en laisse.
On choisit la Serbie pour souffre-douleur et c'est ainsi i|uë, sur le premier prétexte venu, et au grand étonnement du monde, la grande guerre éclata.
(i) L'élude alteiilivc des documents diplomatiques montre clairement jusqu'à ([uel dcfjré l' Autriche-Hongrie voulait la guerre ; le style de ces documents en est une preuAC saisissante. Voir aussi : Pierre Bertrand, L'Autriche a voulu lu grande guerre (édition Brossard, Paris, 1916); Gustave Lebo.n, Enseignement psychologique de la guerre (Flammarion, Paris); Jules Chopes, La Préméditation austro-hongroise {Mercure de France, 16 juin igi6).
(•2) Le président du Conseil hongrois, le comte Tisza, était ailé un jour jusqu'à proclamer clairement et sans aucune réticence la nécessité de réaliser la prépondérance hongroise dans la conduite des atïaires de la Double Monarcliie ; ce fut dans un discours au Parlement hongrois ou il mettait en garde ce dernier contre toute action qui aurait pu atténuer l'importance de la Hongrie.
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m — COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE RÉCENTE DES ROUMAINS D'AUTRICHE-HONGRIE ET DE RUSSIE
L'esquisse que nous venons de faire du développement politique du peuple roumain ne serait pas complète si l'on n'y ajoutait quelques mots sur l'histoire des Roumains qui étaient en dehors des frontières de l'Etat libre de Roumanie.
La nation roumaine de Ressarabie, à partir de l'annexion de 1812, fut plongée et tenue par le tzarisme dans une ignorance et une obscurité absolues. Toute instruction fut soigneusement évitée. Le Pruth devint une barrière épaisse et infranchissable entre les deux parties de la Moldavie mutilée. La population végéta dans une torpeur qui devait durer un long siècle. L'ancienne aristocratie moldave se perdit en grande partie; une couche surtout urbaine de fonctionnaires russes vint couvrir la province; l'instinct seul de conservation de la race garda intactes, jusqu'à nos jours, dans la grande masse des paysans moldaves, leur langue roumaine et leurs anciennes traditions nationales.
« La population de la Ressarabie, d'après la dernière statistique russe, est de 2.604.000 âmes, dont 1.897.000 Roumains, parlant la plus pure langue roumaine comme nous, et 707.000 non Roumains. D'après Ironodetz, le nombre des Roumains serait de 2.800.000. On voit que l'infiltration étrangère, après une domination non roumaine de cent six ans, quoique fatale et imposée, n'a pu ravir à ce pays le caractère roumain (^). »
(1) Emmanuel Antonesco, professeur à la Faculté de Droit de Bucarest, Les Nationalités opprimées et l'Entente, note p. 9, Ed. Gandini, Nice, 1918.
ORir.IM.S Kl KVOLl TION DK I,A NATION HOU.MAIM; 2J
[,es flcciiitMS rvriicmciils sur le IVoiil orienta! cl la ll('*voliition russe furent, de nos jours, le cou[) de fouet qui rappela brusquement toute celte population à la vie.
En liucovine et dans les [tays roumains d'outre-monts soumis à la (lon\ination de la maison des Habsbourg, le sort de la nation loumaine fut cependant encore plus triste. Il n'y a pas de moyens violents de dénationalisation el d'oppression que les Hongrois surtout n'aient essayés. Ce fut justement la brutalité de cette action continue et historique qui fit que les Transylvains sont aujourd'hui les Roumains les plus conscients et les plus passionnés. Ce sont eux, du reste, qui ont contribué, en majeure partie, ainsi que nous l'avons déjà noté, au réveil politique et littéraire de la Roumanie libre.
Le mouvement national des Roumains de Transylvanie date de très loin. Il suivit d'assez près, au cours du xvn^ siècle, le grand événement que fut la conquête par le souverain de Valachie, Michel le Brave, de la Transylvanie et de la Moldavie. Après avoir brisé les Turcs et vaincu les Polonais et les Hongrois, ce grand prince avait ainsi réalisé, malheureusement pour un très court moment, l'union de tous les Roumains en un seul Etat. Il fut bientôt assassiné par ordre de l'empereur d'Autriche, dont il avait cru faire son allié. Mais son souvenir vit encore dans le cœur de tous les Roumains.
On sait avec quelle constance la maison des Habsbourg, soutenue par une aristocratie exclusiviste comme pas une autre, se fit, pendant tout le cours de l'histoire de l'Europe, le champion de la réaction et du despotisme raffiné contre toutes les aspirations libérales. Cette attitude était en réalité une nécessité. La dynastie et la cour étant le seul lien qui reliait les différents peuples soumis à sa domination, tout relâchement de la chaîne aurait pu conduire à une catastrophe pour elle ('). Elle acquit ainsi, par une
(i) L'aveu expressif de ce fait, qui cepenJaiit n'est pas fait pour plaider
expérience proloiicjôe, une maeslria dans l'art de l>rinier loute velléité d'indépendance (').
Tous les moyens furent employés à cet effet : la violence sanglante excessive jusqu'à la ruse et aux plus savantes mesures politiques et sociales. Mais ce sont encore les moyens brutaux que la diplomatie de la Monarchie employait de préférence toutes les fois que la force le lui permettait.
Une administration politique basée sur des principes moyenâgeux découlait de manière naturelle de ces principes. L'autorité politique était ainsi sensée émaner de la personne du souverain en qualité de représentant suprême et absolu de l'idée d'Etat. Cette autorité se manifestait par l'organe d'une cour composée de l'aristocratie la plus fermée du monde, laquelle, groupée jalousement autour du trône, et lui imposant souvent ses volontés au norp de de la tradition, défendait, avec une ténacité incroyable, toutes ses prérogatives. La monarchie des Habsbourg n'était pas un Etat au sens moderne du mot (^) ; elle n'a jamais été qu'une cour et une dynastie ayant à son service une administration et une armée {>).
« Il n'y a pas de nation austro-hongroise ; l'Autriche- Hongrie est un Etat composé de plusieurs nations tout
laveur de l'existence d'un État de ce rjenre, se trouve textuellement dans un documeut de M. Gzernin lui-même, quand, en qualité de ministre des Affaires étrangères de la Monarchie, il écrivait à son empereur au mois d'avril 1917 : « La responsabilité de la continuation de la guerre est beaucoup plus grande pour un monarque dont le pays n'est unifié que par le fil de la dynastie. » (Cité dans son discours du 11 décembre 1918 sur la « Politicjue pendant la guerre mondiale ». Édition Moritz Perles, Vienne, Geilergasse, n" 4. ?• n-)
(i) Voir entre autres, par exemple, les admirables travaux de M. R. W. Seto>;-Watson (Scotus Viator), spécialement : Gernian, Slav and Magyar (Londres, 1916).
(2) Th. Funck-Brentaîs-o et Albert Sorel, Précis du droit des yens, p. ii. Taris, Pion, 1887.
(3) Voir aussi le travail classique de H, Wickam Steed, La. Monarchie des Habsbourg (en anglais et en français). De même l'article publié dans la Revue économique internationale de mai 1908 par un Viennois, M. de Morawicz.
ORIGINES ET ÉVOLUTION DK LA NATIOiV ROUMAINE 9. 7
entières et d'un qraïul lu^inbic d'hommes appartenant i\ diverses nations (') «.
C'est pourquoi, dans la monarchie des I[absl)ouifj, toute rélbrine libérale a toujours été une impossibilité absolue. C'est aussi pourquoi l'autonomie octroyée à une province n'a jamais pu durer sons une forme sérieuse, et toujours, quand elle n'a pas été retirée de force à la première occasion, elle a été un simple trompe-l'œil : l'exemple de la Bohême, de la malheureuse Croatie et de la Bucovine, est à ce sujet complètement édifiant (^).
Quant à penser que la mosaïque des peuples constituant la monarchie austro-hongroise pourrait jamais trouver, par une voie d'évolution normale, une assiette naturelle faite pour satisfaire tous ses sujets, ce serait faire preuve de la plus grave et de la plus dangereuse ignorance. Voici du reste ce qu'affirme à ce propos M. Czernin lui-même, le jour où il a enfin voulu dire la vérité : « Avant tout, la transformation de la Monarchie en ses parties nationales, par voie légale, était une chose pleinement impossible à cause de l'opposition' allemande et hongroise {') ». Il ne
(i) Flxck-Brenta>o et Sorel, op. cit., p. 11.
(2) Voir aussi les promesses solennelles faites en 1861, renouvelées en i865 et en 1871, par François-Joseph, de se faire couronner roi de Bohême comme il en avait le devoir pour marquer l'individualité politique de la province. Ces promesses n'ont jamais été tenues. Que pouvaient donc valoir de simples promesses, pour le souverain de la monarchie des Habsbourg? On pourrait aussi rappeler un fait significatif et tout à fait récent : c'est que, profitant du dur état de siège amené par la guerre, l'Empereur raya d'un trait de plume, le 11 octobre 191 5, les derniers restes rappelant que la Monarchie était un simple assemblage illogique de différentes provinces et royaumes. Par une lettre autographe il remplaça les écussons variés des ditTérents peuples de l'Empire par un écusson unique symbolisant l'unité des deux Etats et comportant tout simplement le blason autrichien et le blason hongrois, accompagnés d'ime devise nouvelle : Indivisibiliter ac inseparabiliter. En même temps il donnait l'ordre de faire remplacer le titre officiel de l'État, « les Royaumes et Pajs représentés au Reichsrat » par celui de « Pays autrichiens » ou simplement « Autriche ». D'un seul trait de plume, le vieil Empereur et ses ministres créaient ainsi l'Etat cpii n'avait jamais existé, comme le dit un très bon connaisseur des choses d'Autriche, M. Jules Chopin.
(3) Discours cité, du 1 1 décembre 1918. Edition Morilz Perles, Vienne, p. G.
fallait par conséquent même pas songer qu'aussi longtemps que des Allemands-Autrichiens et des Hongrois seraient les maîtres de la Monarchie, celte dernière puisse se transformer en autre chose qu'en une geôle de ses autres peuples.
C'est dans ce cadre que la Transylvanie constitua, jusqu'au milieu du xix^ siècle, une unité politique autonome, gouvernée dans un esprit essentiellement féodal. Jamais ^sa population roumaine, qui est l'immense majorité, n'a pu goûter les bienfaits de la liberté politique. Elle fut au contraire réduite à l'état de population pour ainsi dire de second ordre, comme si elle était uniquement destinée en ce monde à servir ses maîtres magyars et allemands.
La domination hongroise se perpétua sous différentes formes et diverses égides jusqu'à nos jours, passant à tour de rôle des rois hongrois aux papes, de la Turquie à l'Autriche et à la Hongrie moderne ; elle devint de plus en plus tyrannique à mesure que le temps passait et que le peuple roumain trouvait plus lourde son insupportable sujétion. Une révolution roumaine contre les oppresseurs date déjà de 1437 et il est certain que les xni'' et xiv^ siècles ont vu une longue série de révoltes roumaines contre la domination magyare. L'indépendance de la Transylvanie s'affirma cependant de nouveau sous une administration féodale en généra^ magyare, mais sans aucune liaison nationale avec le royaume hongrois de Budapest, au début du xvi^ siècle; elle devait durer jusqu'à la révolution de i848, quand les populations roumaines de toute la Hongrie, en un formidable soulèvement noyé dans le sang, affirmèrent encore une fois, dans une proclamation retentissante, leur droit à la liberté et à l'union politique de toute leur race. C'est à la suite de cette révolution, qui faisait suite tout naturellement à celles qui l'ont précédée ('), que les Hongrois,
(i) Les principaux soulèvements des Roumains de Hongrie, sans parier de ceux du xni^ siècle, sont ceux de i437, i5i4, 1784 et 1848.
ORKJINES ET lÔVOLUTlON DE l.A NATION ROUMAINE 29
(jatjnant la complicité des Habsbourg avec laquelle ils instituaient en même tem[)s la Double Monarchie, supprimèrent d'un simple trait, contre tout droit et malgré de véhémentes protestations, restées historiques, des Roumains, l'autonomie que la Transylvanie avait eue jusqu'à celte époque ("). Les Roumains de Transylvanie se voyaient ainsi définitivement annexés par l'Etat magyar, sans aucune autre l'orme et par le seul droit de sa toute-puissance. L'Europe les ignorait et se montrait complètement insensible à leurs soulFrances. Elle oubliait que jamais la Transylvanie n'avait eu un caractère national hongrois, qu'en tout cas, jamais les Roumains ne s'étaient résignés à la domination étrangère qu'on essayait de leur imposer (*).
(i) « L'union de la Transylvanie à la Hongrie, faite à l'aide de la violence, fit éclater bientôt le mécontentement causé depuis des siècles par l'oppression féodale et par les persécutions religieuses.
< Ouclle que lut l'habileté qu'on eût déployée, il aurait été peut-être impossible de signer et de maintenir à cette époque la paix entre les nationalités. Celles-ci s'opposèrent opiniâtrement à l'union de la Transylvanie et exigèrent pour leur compte non seulement la jouissance des mêmes droits politiques mais aussi leur indépendance territoriale, et se trouvèrent par là en contradiction avec les forces créées parle développement historique. (M. Oscar J^ssi, ancien ministre hongrois des Nationalités dans le Gouvernement Karolyi. Les Tendances de la politique hongroise. Extrait de l'ouvrage La Hongrie contemporaine et le Siijfrage universel. Paris, Giard et Brière, 1909, d'après La Transylvanie, numéro de mars-avril igig, Paris.)
(2) Afin de donner une idée de ce qu'endurait le peuple roiunain, nous citerons une partie de la supplique de l'évèque uni des Roumains Micul (Klein) à l'empereur Charles VI, en 17 35 :
<i Non seulement on ne crée aucune école pour les enfants roumains, mais encore il leur est interdit de fréquenter les écoles publiques. Les adultes ne sont admis à aucune fonction. Ils n'ont le droit ni d'acheter des biens ni de prêter. Ils ne peuvent planter de vignes ni cultiver de jardins, parce que les sujets impériaux des autres nationalités ont le droit de les abîmer. Ils n'ont aucun droit ni sur les eaux ni sur les forêts. Ils ont seulement de lourdes et nombreuses charges à remplir, et, quoiqu'ils les accomphssent consciencieusement, ils ne sont pas considérés comme fils de la patrie, mais seulement comme (( tolérés ».
L'Empereur, qui s'était réconcilié avec les Hongrois, renvoie la supplique à la Diète de Cluj (des trois nations unies) et répond :
« L'évèque et le clergé unis demandent des choses que personne n'a jamais demandées à nos aïeux, et qu'on ne pourra plus demander à nos descendants, car ils demandent de renverser le fondement de nos droits et de nos libertés.
30 LA GUERRE ROUMAINi:
Cette chose assez sinyulière arriva, que de toutes les nationalités de l'Autriche, les moins opprimées purent le mieux et le plus rapidement faire entendre à l'Europe le récit de leurs soufïrances. C'est ainsi que les Magyars, c'està-dire les Hongrois, descendants des Huns, d'eflroyable mémoire, et créateurs par la suite du royaume de saint Élientie, furent les premiers à gagner, grâce à une propagande habile et soutenue, les sympathies de l'Europe Occidentale, vers le milieu du xix^ siècle (').
Ce royaume, façonné d'après le modèle de l'Autriche, était devenu l'instrument le plus perfectionné de domination des nationalités en faveur des Magyars. Il se basait depuis
de troubler le système entier de ce pays, tant en ce qui concerne les afifaires religieuses que les choses politiques et économiques. Ils demandent enGn ce qui ne peut être jamais accordé au clergé et à la plèbe valaque, à cause de leur nature bien connue... »
Après la guerre de Sept ans, les prétentions des Hongrois à l'îiégémonie dans l'Empire devinrent intolérables à Joseph II. Il appliqua de nouveau les privilèges des gardes-frontières roumains et fit publier des livres scolaires en langue roumaine et en allemand (1788). D'autre part, il encouragea par des émissaires les Roumains qui s'étaient révoltés dans les montagnes occidentales contre le joug hongrois, en demandant « pour la nation roumaine, qui est la plus ancienne et la plus nombreuse, les droits qui lui sont dus ». Les Hongrois terrorisés se soumu'ent à l'Empereur et demandèrent son secours. Les révolutionnaires roumains furent vaincus par les armées impériales, et les chefs, livrés aux nobles hongrois, périrent dans les supplices (1789).
La Diète de Gluj impose en 1792 la langue magyare dans toutes les écoles de Transylvanie. (Marcel Guillemot, L'Unité roumaine, p. 16-17. Paris, chez Dubois et Bauer, 3^, nje Laffitte, 1919.)
(i) Pour se rendre compte de la sincérité de cette propagande hongroise, on n'aurait qu'à rappeler le discours tenu en i858, en Angleterre, par Kossuth, le politicien hongrois représentatif de l'époque : « Il n'y a que par une Hongrie libre, disait-il, que les Slaves du Sud peuvent espérer un libre développement de leur individualité nationale ; nous autres, Hongrois, désirons la voir renaître et sommes disposés à lui donner tout notre appui. La Hongrie est l'alliée naturelle des nationalités croate, serbe et roumaine. Sans une Hongrie libre, jamais la Pologne et la Bohême ne pourront reconquérir leur nationalité perdue. » Il n'était pas difficile de prévoir la façon dont la Hongrie allait tenir ses promesses d'après le régime qu'elle faisait subir, en ce temps-là même, aux nationalités qu'elle tenait sous sa domination. Dans toute cette propagande, du reste, quand les Hongrois parlaient des FLOumains, c'était de ceux des principautés libres qu'ils parlaient, car, pour ne pas attirer l'attenlion de l'Europe, ils affectaient d'ignorer la pn[)ulaliun roumaine de leur État et l'englobaient toujours dans la nationalité magyiu-e, sous la dénomination générique de Hongrois.
OUKilM.S l,T i;V«lLI.TI(>i\ DK I,A .NATION UOIjMAINK .> I
loïKjteinps sur une constitution (jui taisait de la classe faiouclie et chauvine des magnats les seigneurs indiscutés du rovaunio, malgré leurs luttes continuelles avec la maison des Habsbourg. Plusieurs révolutions et la mise à profil de la guerre prusso-autrichienne de 18GG créèrent aux Magyars une situation prépondérante dans Id Monarchie; les Habsbourg durent finir par reconnaître définitivemeni leurs privilèges spéciaux. A partir de cette date, le dualisme lut institué : il y eut deux Etats, l'Autriche et la Hongrie, unis par le lien personnel d'un souverain unique, empereur de l'un et roi de l'autre, aidé de trois ministres communs. Dès ce moment, les Hongrois acquirent une autorité croissante dans la conduite des afTaires, et l'on peut dire, sans exagération aucune, que de nos temps, ce sont eux qui ont dicté l'attitude de la Double Monarchie dans toutes les grandes questions intérieures et extérieures. La note nouvelle qu'ils apportèrent fut la tendance qui les caractérise : ce fut un accroissement de violence. Le texte de l'ultimatum envoyé en 1914 à la Serbie, pour ne prendre qu'un des exemples les plus tragiques, trahit directement la manière du président du Conseil hongrois, le comte Tisza (').
Mais le phénomène le plus intéressant dans toute cette évolution est le fait que les libertés que les Hongrois onl su exiger des Autrichiens, grâce à leurs bruyantes réclamations, sont justement celles qu'ils répriment le plus brutalement quand il s'agit des nationalités comprises entre les
(i) Ces lignes onl été écrites avant que le comte Tisza, peu de jours avant s;i mort tragique, ait lui-mèuie proclamé, dans un discours retentissant, qu'il avait eu, en 19 14, la plus grande part, en qualité de premier ministre de la Hongrie, dans l'envoi de l'ultimatum austro-hongrois à la Serbie.
Des bruits beaucoup plus graves circulent même. Le Daily Telegraph publiait, le 3o mars 1919, la dépèche suivante de New-York : « La correspondance secrète du comte Czernin, qui est tombée entre les mains de Georges Greel, ancien président de la Commission gouvernementale d'information publique,.'., indique que l'archfduc héritier François-Ferdinand fut assassiné à la suite d'une conspiration germano-magyare. »
frontières de leur propre royaume ('). Ils y emploient sans réserve toutes les traditions héritées de la cour des Habsbourg en les aggravant singulièrement par cette manière forte qui est propre à leur race (^). Les institutions les plus libérales en apparence se transformèrent ainsi toujours et sans exception aucune ('), quand il s'est agi des nationalités, en nouveaux moyens de répression ('*).
Jusqu'à ces derniers temps en effet, environ 8 millions de Magyars ont gouverné un nombre supérieur de Croates, de Serbes, de Slovaques et de Roumains et ont disposé du pouvoir, à l'exclusion de ceux-ci; un régime électoral savamment pratiqué laissait les Magyars libres de débattre leurs propres intérêts, soit entre eux, soit avec l'Autriche et la Couronne, sans jamais demander à ces divers groupes de nationalités sujettes leur avis ni leur concours (5). Une
(i) « Ce qui déconcerte au suprême degré, c'est que les mêmes hommes — les Hongrois — qui avaient repoussé avec une si noble ardeur des attentats de l'Autriche contre leur langue et leur nationalité, aient repris à leur compte le principe unitaire et centraliste et travaillent à le réaliser avec une rigueur que l'Autriche même ne déploya pas (p. 336).
0 Les Magyars s'étaient proposé la mission historique d'enfermer ces peuples divers dans les cadres d'une nation et d'une patrie, expérience qu'ils ont poursuivie jusqu'ici, sans trop de bonheur ni d'honneur » (p. 829). (Auerbach, Les Races et les Nationalités en Autriche-Hongrie, Alcan, Paris, 1917.)
(2) « Bismark même, leur ami politique, n'a pu s'empêcher de les appeler « le « plus arrogant des peuples de la terre » (Emmanuel A^•T0NESC0, Les Nationalités opprimées et l'Entente, p. 17).
(3) « La loi de 1867 a reconnu aux nationalités de Hongrie des droits étendus, mais aucun des articles de cette loi n'a été respecté. » (Emmanuel Antoinesco, op. oit, p. 18.)
(4) Le journal viennois Die Zeit écrivait à ce propos pendant la guerre même : « Dans l'État hongrois, on a besoin depuis longtemps, non seulement d'une réforme du droit électoral, mais d'une réforme radicale. C'est l'Etat le plus arriéré de l'Europe. Son point faible n'est pas dans le droit électoral qu'il possède et qui n'est qu'un simple moyen, mais dans sa politique par rapport aux nationalités, dans tout son mauvais système politique appuyé sur un droit électoral mauvais. La Hongrie est un État hétérogène. Une nation, celle des Magj-ars, domine toutes les autres. L'injustice du système néanmoins ne réside pas seulement dans cette formule, il faut ajouter encore une chose, car non seulement la nation magyare domine les autres, mais elle est dominée elle-même par l'oligarchie de sa noblesse. »
(5) Charles Loiseau, Questions d'Autriche {Revue de Paris, i5 décembre igoo, p. 753).
OKU. INES KT KVOLL TION DK lA NATION ROUMAINE 33
province seule de la Hongrie a réussi à conserver une aul<v nomie formelle, c'est la Croatie. La connaissance de ce que celte inslitulioii a si(jiiifié ell'ectivement dans les cadres de l'État hongrois fait comprendre l'état humiliant dans Ic- (|uel ont été tenues les populations nationales qui n'avaient même pas cette faveur.
L'idée dominante de la politique intérieure hongroise par rapport à la nationalité roumaine, l'idée que, selon leur propre expression, les Hongrois n'abandonneront jamais, quoi qu'il arrive, est celle de l' « unité nationale de l'Etat et (le la couronne hongroise » ('). Cette formule ne signifie ni plus ni moins (jue la prédominance indiscutable de la minorité magyare sur toutes les autres nationalitt^s qui font partie de l'Etat hongrois; elle signifie que la langue hongroise seule doit être reconnue et employée comme langue administrative et officielle, que l'usage de celle langue doit être imposé dans toutes les écoles du pays, que l'administration doit s'exercer dans un sens éminemment hongrois, que les majorités politiques ne doivent être que hongroises et leurs décisions ne peuvent jamais être que conformes au « génie hongrois », qu'enfin tout essai de groupement démocratique des population.*;, surtout d'un groupement d'après leur nationalité, estconsi-
(i) Tout dernièrement, en septembre 1918, contraint par les convulsions iniérieurcs de la Monarchie de parler d'une revision de la Constitution, le président du Conseil, M. de Hussarek, déclara qu' t il y a deux choses auxquelles on ne pourra jamais penser à toucher : i" le respect intégral des droits et de la constitution de la couronne hongroise, et 2° l'unité nationale de l'Etat n. Et il faut souligner que ces paroles étaient adressées au représentant de la presse aile, mande en visite à Vienne. Les Hongrois n'admettent pas qu'il puisse subsister, en Hongrie, d'autres nationaUtés que la leur. Ils le proclament hautement, comme en fait foi ce passage d'un discours — il est de juillet 1910 — prononcé par le comte Etienne Tisza : « Il faut que les citoyens non magyars de Hongrie finissent par accepier le fait qu'ils appartiennent à un Etat national, à un Etat qui n'eut pus un conglomérat de races dijjerentes, mais qui porte le sceau indélébile d'une individualité qui est la nation hongroise. » (Article de M Albert Malet, Les Aspirations autonomistes en Europe, p. 172. « Bibliothèque des Sciences sociales », Alcan, igiS.)
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déré comme un crime qualifié contre l'Elat. Nous n'exagérons rien dans celte énonciation du principe de l'unité de l'Etat hongrois : ce sont les mots mille fois répétés de tous les hommes politiques et ce sont aussi les sentiments très nets et très violents dont tout Hongrois est animé, mais qu'il cache soigneusement à l'observation des Occidentaux sous des formules généreuses et socialistes.
Pour apprécier la vraie signification de cette politique, il ne faut pas oublier que, d'après les statistiques officielles elles-mêmes, toujours intéressées, la population hongroise comprise dans les limites de l'Etat hongrois constitue une minorité par rapport à la population totale du pays. Si l'on ne tient pas compte de la Croatie, pays néanmoins important et ne comprenant presque pas de Hongrois, on trouve en fait en Hongrie environ 19 millions d'habitants sur lesquels il y a 8 à 9 millions de Hongrois, israélites compris ('), en regard de 4 millions de Roumains (-). Le territoire national des Roumams en Hongrie comprend environ I million de Hongrois, Stekelers compris, et 4 millions de Roumains ('). Et, pour comprendre l'intensité des persécutions dirigées contre les Roumains, on n'a qu'à considérer que devant la masse ethnique nationale des Hongrois comptant moins de 8 millions d'individus, se dresse celle des
(i) « M, Seeton Watson, après des enquêtes minutieuses, fixe le nombre des Magyars à 7 millions. Pour arriver au chiflVe de 10 millions, les INIagyars ont eu recours à ces procédés bizarres de statistique qui ont souvent provoqué la xerve amusée des écrivains même les plus graves et les plus impartiaux. » (Emmanuel Antonesco, op. cit., p. II.)
(2) Ce chiffre de Roumains est donne par Î\I. Lacuur-Gayet pour la Transylvanie.
(3) En Bucovine, pays à majorité roumaine soumis non aux Hongrois, mais aux Autrichiens, la population autrichienne est exactement la dix-neuvième partie de la population totale du pays. Il y a une Université depuis 1875 qui fonctionne dans le but spécial de germaniser la province. Une Université hongroise semblable existe aussi en Transylvanie.
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Roumains C) inonhiiit jusqu'à presque i5 millions, mais divisée entre plusieurs dominations étrangères (^).
Quelques faits ty])iques peuvent mettre en lumière la politique de l'État national hongrois.
En 1910, le Gouvernement hongrois se défendit d'avoir employé, pendant les élections, plus de (lisez bien) 194 bataillons d'infanterie et ii4 escadrons d'artillerie! La Coniemporanj Revu'iOj d'un autre côté, en décembre 191/i» faisant le compte de tous les Hongrois et des Roumains compris entre les frontières de l'État hongrois, arriva à la conclusion qu'il y a « 2 Hongrois pour i Jloumain » et nota en même temps la représentation parlementaire de ces deux nationalités dans les cinq derniers parlements.