I — LES CIRCONSTANCES POLITIQUES DE L'INTERVENTION ROUMAINE
L'Europe des derniers temps sentait gronder l'orage que l'organisation politique défectueuse de ses nationalités devait tôt ou tard faire éclater. L'horreur des sacrifices qu'une grande conflagration moderne devait entraîner nécessairement obligeait cependant les puissances occidentales* à maintenir une politique dont la plus grande préoccupation était d'éviter la guerre et de maintenir autant que possible le statu quo territorial.
La Roumanie, tout occupée du soin du progrès croissant de sa propre organisation, se fit en Orient le représentant de cette politique. Elle identifia ainsi ses intérêts à ceux de l'Europe et de la civilisation et rendit à cette dernière de grands services, dans l'Orient balkanique surtout. Elle évita de provoquer qui que ce soit. Toutes ses alliances ne furent toujours que purement défensives. Son plus grand soin fut de prolonger la paix et l'équilibre oriental que l'Europe s'était créé.
S'inspirant de ce principe et soucieuse de sa propre défense, elle alla jusqu'à contrecarrer les plans d'expansion germanique dès le commencement : ce furent la guerre douanière avec l'Autriche-Hongrie, les luttes économiques <ie 1873 et de 1875, à propos des chemins de fer roumain??
et de la convention économique que les Centraux voulaient imposer, le grand combat diplomatique que la Roumanie sut mener à bonne fin pour la liberté du bas Danube, enfin son expédition militaire de 19 13 qui imposa (car il fallait parer au plus pressé) une paix d'équilibre aux Balkans ensanglantés. Spécialement en ce qui concerne le Danube, la Roumanie comprit que son sort était lié à celui de l'indépendance de ce fleuve, dont, on le sait, l'Europe Centrale, représentée par l'Autriche, voulait prendre une possession exclusive. La Roumanie, seule et contre tous, spécialement à la suite du Congrès de Londres, défendit avec succès les grands principes établis au Congrès de Paris, pour l'internationalisation du Danube et réussit à empêcher que ce fleuve, jusqu'à son embouchure, ne tombât tout simplement dans le domaine germano-autrichien. « On peut juger des résultats que ce régime aurait donnés de nos jours d'après l'application qui en a été faite aux Portes de Fer (entre Turnu-Séverin et Orshova). » La Roumanie fut ainsi pour le Danube ce que la Belgique et la Hollande étaient pour les bouches du Rhin et de l'Escaut; et de même que ces deux pays couvraient la France et l'Angleterre, le territoire roumain a été en quelque sorte le bouclier protecteur de l'Orient contre l'extension russe et les appétits germaniques.
Tout en conservant enfin, même après igiS, ses relations formelles avec la Triple Alliance, mais toujours désireuse de s'assurer contre tout danger de guerre future, la Roumanie sentit le besoin de nouer des conversations amicales avec la Grèce, la Serbie et le Monténégro à la fin de igiS, avec la France et la Russie au début de 191 4-
Cette politique de sagesse et de désintéressement, à laquelle présidait avec un grand tact le roi de Roumanie, n'impliquait cependant en aucune façon le renoncement aux grandes aspirations nationales qui ne pourront jamais disparaître du cœur des Roumains, aussi longtemps que
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loir race siiltsistcra. II élail on elTet impossible que la nation roninaine oiihliàl son maityre historique, comparable senlement peut-être à celui de la nation polonaise.
La situation douloureuse que l'histoire moderne de l'Europe avait léguée à la nation roumaine ne pouvait être considérée que comme une étape provisoire dans le chemin naturel de l'accomplissement de son destin national. II fallait se contenter pour le moment de ce qui était déjà acquis, faire taire momentanément dans un intérêt supérieur l'inslinct de la race et remettre à un temps ultérieur la satisfaction plus complète du droit à la liberté de tous les Roumains. C'est pourquoi, loin d'imiter les turbulences de la Bulgarie, la Roumanie appuya la politique de paix de l'Europe et se voua entièrement et avec succès au travail de son développement intérieur et économique. La Roumanie passait ainsi par une longue période de calme et de prospérité, qui avait commencé avec l'heureuse union des deux principautés roumaines, en iSBg, et avec les résultats de la guerre de 1877. ^^ commencement du xx" siècle trouva la Roumanie plus désireuse que jamais de paix et de tranquillité.
Ce fut dans cette atmosphère que retentit tout d'un coup, comme un glas funèbre de la paix du monde, le monstrueux ultimatum que la monarchie des Habsbourg, imbue des idées d'un autre âge et forte de l'appui de l'Allemagne, adressait à la Serbie au cours de l'été de igiA*
Le ton même de ce document est d'une arrogance et d'une brutalité qui à l'égard 4'un État européen indépendant n'ont jamais pu être surpassées; il marque de façon caractéristique la mentalité des seigneurs de Vienne et de Budapest. Forts de leur supériorité, ces derniers adoptaient contre un Etat étranger l'attitude qu'ils affectaient par rapport aux nationalités humiliées de leur propre Etat. C'était la manifestation extérieure, devenue par trop évidente, de toute une mentalité incorrigible de proie et de
tyrannie ('). Les plans agressifs de la Double Monarchie et l'absence de souci qu'elle se fait du droit des autres, se manifestaient ainsi clairement. Cette mentalité était d'autant plus dangereuse, qu'elle est à double face et qu'elle sait cacher sa brut olité foncière sous le masque artificiel de la courtoisie et de la démocratie la plus captieuse dans ses rapports avec les puissants et surtout avec l'étranger.
La simple lecture du^'^exte de l'ultimatum, sans même parler de celle des proclamations officielles aux peuples de la Monarchie et de tout ce qui fut publié en Autriche- Hongrie aussitôt après, peut éloigner tout doute des âmes les plus sceptiques. Cette fois-ci le monde entier eut l'intuition claire de la vraie situation, quelle que fût la réserve d'appréciation dont les diplomates durent faire preuve par désir de la paix. Et c'est ce que les Roumains surtout sentirent instinctivement de suite avec intensité : car c'était une menace directe, dirigée aussi contre toutes leurs aspirations légitimes.
Tous les trésors moraux de la civilisation contemporaine
(i) Maximilien Harden écrit le !<"■ août 1914, dans sa revue la Znkanft : « Dans la note viennoise adressée à la Serbie et dont l'arrogance lapidaire n'a pas de précédent dans l'histoire, chaque phrase prouve que l'Autriche voulait la guerre. Seule la guerre dont les meilleurs esprits de l'armée avaient soif peut (juérir les maux constitutionnels des deux moitiés de l'Empire autrichien et de toute la Monarchie. Seul le rejet, et non pas l'acceptation des demandes présentées dans la note, pouvait être proQtable aux Viennois. Et enfin, pourquoi ne pas dire ce qui est (parce que cela doit être), à savoir qu'un accord complet sur toutes choses existait entre Vienne et Berlin ? » Le parti social-démocrate allemand d'Autriche, parlant de la guerre probable, disait déjà ce qui suit, dans un manifeste pubhé le 18 octobre 1912, tout en accusant aussi la Russie et l'Italie de préparer la guerre : « L'Autriche-Hongrie, placée entre la Russie et l'Italie, est coupable dans une large mesure. Cet Empire qui est incapable de soulager son peuple du renchérissement des substances alimentaires, qui est sans force pour arrêter la guerre civile entre ses propres nationalités, qui gouverne la Hongrie au moyen de la plus brutale violence des Tisza et des Lukacz et qui accable la Croatie et la Slavonie sous la dictature du Cuvaj, qui, en Bosnie et Herzégovine, n'a jamais tenu ses promesses, faites il y a trente-quatre ans, cet Empire, comme s'il n'avait pas assez à faire sur son propre territoire, s'arroge la mission de juge et d'arbitre des pays balkaniques éloignes I » (Bulletin da Bureau socialiste international, 3e année, n" 9, p. 9 : Manifest of the Social Démocratie Party of Austria, oct. 1912.)