I.V nuiRRI, KOIJMAINK
l'iaienl du resle (iiieclemenl mis en jeu par la démarche des lîlmpires du Centre. Leur geste signifiait, dans l'ordre international, le retour complet et cyniquement avoué à la brutalité des temps primitifs.
La manière dont les deux Empires commençaient et allaient aussi continuer leurs opérations militaires confirmait, du reste, que telle était exactement la signification morale de cette guerre qui devait soulever le monde entier, menacé dans sa tranquillité et sa liberté.
C'est ainsi que se déchaîna la guerre qui bientôt allait devenir mondiale.
La Roumanie, nous l'avons vu, n'avait jamais pensé, et surtout à ce moment, à faire une guerre. Elle ne s'y était pas préparée matériellement, étant dénuée de tout le matériel technique nécessaire à une opération de grande envergure et se trouvant dans l'impossibilité absolue de le fabriquer elle-même. L'instinct pacifique de son peuple ne pouvait d'un autre côté, dans le désarroi de ses premières surprises, se résoudre à une aventure sanglante. Rien enfin ne pouvait, en ce moment-là, garantir que les sacrifices d'une telle entreprise lui assureraient au moins un lendemain plus lumineux de justice.
Surprise comme tant d'autres par le brusque déclenchement du cataclysme, menacée par les Germano-Hongrois à l'ouest, avec le souvenir cuisant des humiliations qui lui étaient venues de la Russie à l'est, et sachant que la Rulgarie au sud guettait sa moindre défaillance, la Roumanie se décida à une attitude neutre d'expectative.
Dès ce moment, la Roumanie s'était en fait dégagée de la Triple Alliance. Et, en bonne foi, personne n'aurait pu l'en blâmer, comme les Centraux n'ont pas manqué de le faire, en assaisonnant leurs reproches des injures les plus variées (*). Car la guerre que les Austro-Allemands commen-
(i) Voir le Livre Rouge austro-hongrois, par exemple.
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çaient ainsi n'était pas une fjuerrc de défense : c'était, pour tout esprit loyal et dénué de préjuçjés moyenâgeux, une arjression caractérisée. Et puis, l'Italie se réservant, la Triple Alliance n'existait môme plus; l'adjonction seule de l'Italie avait du reste déterminé le Gouvernement roumain au renouvellement en 1918 de l'alliance : le président du Conseil des ministres d'alors, M. Maioresco, et le Roi luimême l'affirmaient. Enfin, l'agression avait été préparée non seulement sans demander le moindre conseil à la Ronmanie, non seulement sans même lui faire au moins formellement l'honneur de la prévenir, mais aussi contre tous ses intérêts essentiels. Car qui pouvait douter que le coup préparé contre la Serbie ne fût aussi un coup dirigé contre la Roumanie ? 11 signifiait tout d'abord la suppression du traité de Bucarest deigiS, !a rupture d'un équilibre politique péniblement établi, l'installation enfin dans les Balkans de la suprématie indiscutable bulgare sous l'égide austro-allemande. Il commençait ensuite, et ceci était encore plus important, une guerre de négation définitive contre tout droit des nationalités ('). Aurait-on pu exiger que la Roumanie se fasse l'instrument de la destruction de son propre .avenir?
En 1913 même, en automne, lors du renouvellement du traité défensif qui devait unir la Reumanie à la Triple Alliance, M. Jean Bratiano « prévint le représentant de l'Allemagne à Bucarest, que sans un changement radical dans l'attitude du Gouvernement de Budapest envers les Rou-
(i) Nous savons du reste aujourd'hui, que, dès que le Conseil des ministres autrichiens-hongrois, dans sa séance plénière du 19 juillet igiAi eut adopté à l'unanimité le texte de l'ultimatum proposé par Tisza, ce dernier déclara devant ses amis politiques, députés dans la Chambre hongroise, ce qui suit :
« La Serbie sera brisée ; quant à la Roumanie, elle devra se terrer étant à notre discrétion. Nous gagnons ainsi vingt à trente ans pendant lesquels nous pourrons solutionner d'une taçon radicale et déQnitive nos questions intérieures en réduisant à merci les Roumains, qui forment la colonne vertébrale de l'agitation irrédentiste non-magyare. »
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mains de IIt)iif)ri«', aucun gouvernement roumain n'aurait la force d'imposer rapplication de ce traité à l'opinion publique roumaine (') ».
(i) La Presse pjirisienne a publié une dépêche de Bàle du 17 mai 1919 ayant le contenu suivant :
« La revue Dmitsche Politih- publie l;i lettre suivante de l'empereur François- Joseph, qui fut la base des discussions qui eurent lieu le 5 juillet 191A) à Potsdam, lors du Conseil de la Couronne qui décida de la guerre.
« L'empereur François-Joseph déplore tout d'abord que Guillaume n'ait pu assister aux funérailles de l'archiduc François-Ferdinand à Vienne. Il lui envoie un mémorandum sur la tragédie de Sarajevo.
« On se trouve, dil-il, en présence d'un complot dont les fils arrivent jusqu'à « BeKjrade; même s'il était impossible d'apporter la preuve palpable de la com- I plicité du Gouvernement seri)e, il n'en demeurerait pas moins que la politique « de celui-ci visant à grouper sous le drapeau serbe tous les Yougo-Slaves constitue « un danger pennanent, danger d'autant plus grave que la Roumanie, malgré « l'alUance, est devenue une amie intime de la Serbie et tolère à l'intérieur de • ses propres frontières une agitation perfide contre l'Autriche-Hongrie. »
« François-Joseph poursuit :
n II est très pénible pour moi de douter de la fidélité des bonnes intentions « d'un vieil ami tel que Charles de Roumanie, mais lui-même, le mois dernier, a « déclaré à deux reprises à mon ambassadeur que l'état d'esprit de son peuple « était tel qu'il ne saurait être en mesure de remplir les devoirs de l'alliance.
« L'effort de mon gouvernement doit à l'avenir tendre à l'isolement de la « Serbie. La première étape vers ce but devrait consister à renforcer la position « de l'actuel Gouvernement bulgare après que la Bulgarie, dont les intérêts « coïncident avec les nôtres, aura été garantie contre un retour à la russo- « philie.
« Tu comprendras aussi qu'après les événements de Bosnie, il n'est plus pos- « sible de penser à concilier le différend qui nous sépare de la Serbie et que la
0 politique de paix de toutes les monarchies de l'Europe sera menacée tant que « ce foyer d'agitation criminelle demeurera impuni. »
« Voici la réponse du Kaiser :
« J'hésite vraiment à prendre position dans la question qui divise ton gouvert uement et la Serbie. Je considère toutefois comme un devoir moral et comme « une nécessité pour sa conservation, de combattre par tous les moyens une « propagande dirigée contre les bases si solides de la Monarchie.
B Je ne méconnais pas non plus le grand danger qui menace ton pays et, par ( contre-coup, la Triple Alliance, à la suite de l'agitation panslave ; mais j'at- « tends le moment opportun pour libérer les frontières méridionales de ton Etat « de cette grave préoccupation. Cependant, je suis prêt à appuyer les efforts de a ton gouvernement pour empêcher la formation d'une nouvelle fédération bal-
1 kanique placée sous l'égide russe et dirigée contre l'Autriche-Hongrie, et à « favoriser, lorsque l'heure en sera venue, l'union de la Bulgarie à la Triple « Alliance.
B Par conséquent, et malgré certaines réserves, dont la première est mon
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Du reste, la Roumanie avait attiré à maintes reprises sur le grave problème des Roumains de la Double Monarchie l'attention des Gouvernements de Berlin et de Vienne. Berlin avait même essayé de rassurer à un moment donné les Roumains, en intervenant auprès des Hongrois. Mais tout avait été inutile (').
Reconnaître l'inqualifiable agression de l'Autriche en 1914 aurait ainsi eu pour conséquence la renonciation des Rouranins à leur propre destin national. Le sacrifice était déjà énorme pour la Roumanie de se résigner pour le moment aux massacres de ses frères sous les drapeaux de leurs oppresseurs. L'initiative autrichienne de 19 14 prouvait enfin clairement que l'Autriche devenait de plus en plus pour ses voisins une menace grave, dirigée surtout de façon directe et permanente contre les petits Etats qui l'environ-
« peu de confiance dans le caractère bulgare, j'ai donné l'ordre à mon ministre « à Sofia d'appujer les démarches que ton représentant fera dans ce sens-là.
« Pour le reste, j'ai fait avertir mon chargé d'afîaires d'avoir à se rendre à « Bucarest, de parler au roi Charles, de lui démontrer la nécessité d'en finir <( avec la Serbie et de réprimer toute agitation contre ton Empire. J'ai, en X même temps, souligné que j'attribuais la plus grande importance au maintien « de nos relations d'amitié avec la Roumanie. Ces relations ne devraient être « nullement troublées, même dans le cas où la Bulgarie deviendrait notre « alliée. »
(i) L'héritier du trône austro-hongrois, l'archiduc François-Ferdinand, celui-là même dont l'assassinat devait servir de prétexte à la guerre, connaissait assez bien toutes ces difficultés. Le politicien autrichien bien connu L. von Chlumécki publiait en 1909 dans la grande revue Oesterreichische Rundschau (n° 3), à l'occasion de la visite que l'archiduc héritier venait de faire au roi de Roumanie à Sinaia, une série d'observations suggestives à ce sujet ; il suffit de citer ici la phrase suivante : « Les relations des Magyars avec les Roumains ne sont pas du tout de nature à inspirer aux Roumains de Hongrie un penchant spécial pour la Monarchie. Il est inutile de rappeler avec détails les fameux procès et les persécutions auxquelles ont été soumis les publicisles appartenant à la nationalité roumaine. On n'a pas besoin de remonter à un passé bien lointain ; il suffit de mentionner les scènes qui ont eu pour théâtre, l'année dernière, le Parlement hongrois lui-même; le voyage de l'héritier autrichien aurait donné l'espérance... que dans un avenir pas trop éloigné, l'oppression des Roumains qui vivent en Hongrie pourrait être remplacée par un régime plus équitable. » Plus tard, le 18 juin 1914. M. Mackay écrivait dans la Magdebarcfer Zeitang que la Roumanie s'éloignait de la Triplice à cause de « l'oppression de la population roumaine de Hongrie ». On peut noter dans le même sens le journal Germania (9 juin 1914)) la Dresdner Zeitang (a5 juin 1914). etc.
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naienl. L'alliance rtait ainsi dissoute par la fanto nn^nic dv ceux (jui en demandaient le bénéfice.
On fit, bien entendu, dès le début, de fortes pressions sur la Uounianie pour changer sa décision et la faire marcher aux côtés des Centraux ('). Mais elle ne se laissa pas émouvoir. C'était en réalité se ranger de l'autre côté de la barrière, dès le commencement des hostilités. Car de ce fait la Roumanie rendait déjà un très grand service à l'Entente.
Sans même parler en effet de l'appoint de son armée, sui" laquelle l'Allemagne avait compté, qui aurait été immédiatement outillée pour la guerre moderne grâce aux immenses ressources de l'industrie germanique et qui aurait ainsi pu rendre d'inappréciables services à la cause des Centraux, il est certain qu'elle aurait entraîné de suite la Bulgarie, la Turquie, et même peut-être la Grèce (par l'influence du roi Constantin) contre la Russie. L'attitude de la Roumanie contribua considérablement, au contraire, à retenir les Etats balkaniques, prêts à attaquer les Alliés ; ceux-ci, pris à l'improviste, .eurent ainsi le temps de se remettre de leurs premières surprises.
ix La neutralité de la Roumanie s'interposait d'autre part comme une grande masse couvrante interdisant à la stratégie impériale toute offensive germano-bulgare combinée contre les Russes (^). »
Il est probable que, si l'Allemagne avait pu compter au début, grâce à la Roumanie, sur l'appoint des forces roumaines et de toutes celles des Balkans, la guerre aurait pu être assez vite finie, du moins en Orient, à son profit, par la violence et la soudaineté du coup qu'elle aurait frappé (').
Enfin, s'il nous était permis de pousser jusqu'aux der-
(i) Voir tout le Livre Roage austro-hongrois. Voir aussi le discours du comte Czernia du 11 décembre 1918.
(2) Général Malleterre, Études et Impressions de la guerre. Édition J. Tallandier, 3e série, p. -jô, i'^' octobre 1916.
(3) Voir p. i38.
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nières conséquences clans le domaine de l'hypothèse on pourrait se demander si, devant une telle situation rjénérale, l'Italie aurait pu encore prendre l'attitude qu'elle a plus tard adoptée.
La politique d'expectative, prise dès le premier moment par la Roumanie, était donc une attitude sage et utile aux Alliés. Malgré toutes les insistances des puissances centrales, elle refusa de renoncer à sa neutralité. Elle se sentait au contraire tout ébranlée par la proclamation de l'Entente qui posait clairement comme but général de la guerre la satisfaction des aspirations légitimes des nationalités et la sécurité des petits Etats : on se proposait de reconstruire l'Europe d'après l'équité et de rendre pour le bien commun « l'intérêt du petit aussi sacré que celui du fort », selon la mémorable expression que devait employer plus tard le président Wilson.
L'Austro- Allemagne commençait un carnage monstrueux, à rencontre des principes élémentaires que le droit public semblait avoir déjà reconnus; les Alliés, rompant dans un sens contraire avec le passé de la diplomatie européenne en général, inauguraient une ère nouvelle et bienfaisante pour l'humanité.
Alors, en effet, que l'antiquité romaine avait légué au monde un droit privé constitué et que, plus tard, au début de l'ère moderne, les révolutions des peuples et spécialement la Révolution française avaient assis les principes inviolables du droit public interne, on proclamait maintenant ouvertement la nécessité d'asseoir enfin aussi le droit public international, en l'imposant dans les relations entre les peuples.
C'était le troisième et dernier fleuron que l'humanité devait ajouter à la magnifique couronne de justice qu'elle avait déjà depuis si longtemps et si péniblement commencé à construire et qu'elle aspirait à voir resplendir un jour au-dessus de ses efforts vers le progrès. C'était aussi
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pour la première fois dans l'Iiisloire tjue l'on trouvait l'occasion de parfaire ainsi défiuitivenient l'œuvre jusqu'à ce moment à peine timidement énoncée par quelques grands penseurs que l'on traitait plutôt d'utopistes. La tâche n'était évidemment pas facile ; des ré(jions entières de l'Europe, telles celles comprises entre les frontières des Habsbourg, n'avaient pas encore reconnu les principes modernes du droit public interne lui-même et se trouvaient, de ce fait, malgré l'évolution générale des idées, enchaînées dans les formes juridiques féodales.
Mais les sacrifices que l'Europe allait faire étaient si énormes, que rien ne semblait plus devoir être au-dessus des possibilités.
L'affirmation de cette grande révolution morale qui devait enfin asseoir de manière définitive la tranquillité future du monde devait évidemment toucher au plus profond des fibres de sa sensibilité le peuple roumain, dont la conscience était remplie de la douleur de ses droits foulés aux pieds; et, comme pour aggraver cette impression, les mesures de rigueur excessive prises pendant la guerre par TAutriche-Hongrie contre les nationalités et notamment contre les Roumains de la Monarchie semblaient sceller l'écrasement à brève échéance de toute velléité nationale et consacrer la condamnation définitive de l'existence même de la nation roumaine en Hongrie.
C'est ainsi qu'aussitôt après le début des hostilités générales la Roumanie sentit vivement de quel côté l'idée qu'elle se faisait de son devoir devait la pousser. Sa situation géographique et militaire ne lui permettait cependant pas encore d'entrer en lice aux côtés de ses futurs alliés. Et c'est ainsi que commença une période de deux ans qui devait être une des époques les plus moralement agitées de l'histoire moderne de la Roumanie. Car, ayant donné son cœur, elle n'avait pas encore le droit de le laisser voir; elle se trouvait, en même temps, tiraillée par les deux adver-
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saires, éfjalement peu confiants ; elle était ainsi dans l'impossibilité de parfaire ses préparatifs militaires. Ce fut l'époque de la neutralité roumaine de 19 14 à ïQïG.
Le roi Carol I" était mort très peu de temps après la déclaration de la guerre européenne. Le princç héritier, Ferdinand I", son neveu, lui succéda au trône et fit siennes toutes les aspirations historiques de son peuple. Il accorda son entière confiance au youvernement de M. Jean Bratiano qu'il trouva au pouvoir au moment de son avènement et en collaboration avec lequel il devait présider aux destinées terribles qui attendaient l'Etat roumain pendant tout le cours de la guerre roumaine. Sous cette conduite, la Roumanie s'efforça, tout d'abord, pendant ses deux années de neutralité, de remettre son intervention à un moment où elle serait de la plus haute efficacité pour l'Entente ; elle voulait convaincre ses futurs alliés, qui la pressaient de leurs instances, que son désastre ne servirait en rien pour le moment la cause de ces derniers. Le Gouvernement roumain demanda qu'on lui laissât la liberté de choisir luimême le moment de sa participation formelle à leurs côtés ; cette réserve ne fut pas toujours très bien comprise (') et, ce qui était très grave, constitua une difficulté de plus pour l'approvisionnement militaire du pays. Le Gouvernement russe contribua à augmenter cette méfiance et d'un autre côté les Austro-Allemands se gardaient bien d'outiller ce nouvel adversaire dont ils soupçonnaient les sentiments intimes.
Le Gouvernement roumain devait, en même temps, résister aux demandes pressantes et souvent comminatoires des Centraux de déclarer la guerre à la Russie; dans son désir de garder ses forces intactes jusqu'au moment opportun, il
(i) Voir l'article à ce sujet de la National Revue en Angleterre (1917). Voir aussi les explications données par M. Leeper dans la brochure intitulée The Justice of Ramania's cause (London, 191 7) sur les graves méprises de la diplomatie alliée dans l'Orient pendant la guerre mondiale.
ihit inrmi' faire tout sou [)Os.siblc pour ne pas provoquer une rupture déliuilive avec les Empires germaniques, devenus «le plus en plus irascibles. Leur pression était d'autant plus tbrte ({u'ils ne se sont jamais mépris sur les sentiments de la Roiunanie, ni sur l'importance très grande de son attitude, surtout en ces graves moments. L'on sait, en effet, la signification vitale que leurs entreprises balkaniques avaient pour eux, et ils ne pouvaient se résoudre à sentir une Roumanie hostile placée dans le flanc niAme de leur zone d'influence en Orient.
Après l'entrée en guerre de la Turquie et de la Bulgarie, la Roumanie se trouvait donc complètement isolée et sans contact avec le reste du monde : à l'est la Russie méfiante et presque hostile, à l'ouest l'Autriche-Hongrie, au sud la Bulgarie, alliée de l'Allemagne, et la Turquie qui avait fermé les Détroits. L'occupation de la Serbie acheva cet encerclement de façon absolue.
Manquant de matières premières, dénuée de grandes industries, la Roumanie était ainsi condamnée à ne pouvoir compléter comme il aurait fallu ses préparatifs militaires ('). Par l'arrêt de l'exportation, les moyens financiers de l'État, qui marquaient en automne 19 r 5 un recul de 76 °/o, menaçaient de faire eux-mêmes défaut et de compromettre définitivement la possibilité de l'intervention dans la guerre. Cependant les Allemands commençaient à avoir un besoin de plus en plus pressant des céréales, des pétroles et des huiles minérales roumaines. Ce fut une nouvelle occasion qu'ils saisirent pour exiger du Gouvernement roumain d'éclaircir nettement son attitude. Le Gouvernement roumain en profita pour leur demander le matériel sanitaire et
(i) Le colonel Egli, de l'armée suisse, dont on connaît les sympathies pour les ennemis de l'Entente et qui n'a pas ménagé, dans ses publications, ses tTiti<iues, trop souvent injustes, à la Roumanie, écrit : « A cause de la situation isolée du pays, on ne pouvait faire beaucoup pom* relever sensiblement la préparation militaire » {Schiueizerische Monatschrift fàr Offiziere aller WaJJ'en, anaée XXIX, 1917, n" 1-7).
une partie des matières premières dont il avait absolument besoin et offrit, en échange, une (juantité réduite de céréales ('), mais il ne voulut rien leur céder, malgré les sollicitations pressantes dont il fut l'objet, des immenses réserves de pétrole qui, faute d'écoulement à l'étranger, commençaient à s'accumuler dans le pays. Il vendit au contraire aux Anglais, pour le rendre indisponible, le surplus de ses récoltes ; le résultat de ce dernier geste ne se fit, du reste, pas longtemps attendre : ce fut le discours fulminant et plein de menaces de l'empereur Guillaume à Nich.
Les difficultés provoquées par l'approvisionnement de la Roumanie et l'arrêt de son export habituel se compliquaient encore par les exigences de transit des Austro-Allemands. Quand la Turquie devint leur alliée, ceux-ci formulèrent catégoriquement et à plusieurs reprises la demande de laisser passer par le territoire roumain les canons, les munitions et les missions dont l'Empire turc avait besoin. Évidemment cette requête fut énergiquement rejetée (-).
(i) De igiS jusqu'en été 1916 : 25 millioos de quintaux de céréales.
(a) Déjà le 22 septembre igiAi le comte Czernin, ministre d'Autriche-Hongrie à Bucarest, rapportait à son Gouvernement (Voir n" i3 du Livre Ruiige austrohongrois) avoir attiré l'attention du premier ministre roumain sur son attitude, mais M. Bratiano avait formellement déclaré qu'il lui était « impossible d'admettre le transit des canons par la Roumanie ». Le comte Czernin revenant à la charge se voit forcé d'envoyer à son Gouvernement, le 17 octobre 1914» la courte dépêche suivante : « Le premier ministre a déclaré qu'il ne peut admettre sous aucune condition le transit du transport des chevaux pour la Turquie. Un appui donné à la Turquie ne serait pas toléré par l'opinion publique, qui veut la guerre aux côtés de la Russie contre nous. » (N" 23 du LtL're Roage.) Le i4 novembre 1914» il télégraphiait de même : a II n'y a pas le moindre espoir de décider le Gouvernement roumain à changer le procédé favorable à nos ennemis et directement hostile par rapport à la Turquie, dans la ({uestion du transit des munitions. » (N» 24 du Livre Rouge.) Le 18 mars igiô, il télégraphiait : « Au cours d'une longue conversation que j'ai eue avec le Roi concernant le transit des munitions turques, j'ai dû constater que Sa Majesté a une attitude absolument négative (souligné dans l'original) et qu'il repousse toute proposition quelle qu'elle soit. Le Roi a insisté que c'est une impossibilité absolue (souligné dans l'original). J'ai l'impression que le Roi lui-même nous est un obstacle plus grave même que M. Bratiano. J'ai perdu tout espoir de pouvoir réussir dans notre projet. » (No 27 du Livre Rouge.) Le 21 mai igiS, le comte Czernin, qui ne se lassait pas facilement, envoyait à Vienne une
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Ils commencèrent alors à opérer le passage en contrebande, profitant Je l'occasion pour essayer aussi de discrcdifer la Roumanie. Les mesures sévi\res que le Gouvernement roumain prit alors, d'accord avec tout le pays, provoquèrent l'expédilion des puissances centrales contre la Serbie. 11 est inutile de parler de la tension excessive que ces faits amenaient et du ton des menaces qu'ils provoquaient de la part des puissances centrales ('). Elles n'hésitèrent pas à fermer complètement la frontière roumaine et à y envoyer des troupes germano-autrichiennes (septembre 191 5). Le Gouvernement roumain répondit à cette menace d'intimidation en concentrant de son côté son armée dans les Carpathes, situation qui devait durer jusqu'à la déclaration de guerre roumaine.
On conçoit. l'irritation que tous ces essais d'humiliation devaient produire daijs l'opinion publique roumaine. L'indignation croissait par suite des tentatives de corruption et de la propagande très peu habile que le pays dut supporter de la part des Centraux. L'agitation était enfin portée au maximum par la conscience de la gravité du moment et par ia sympathie profonde qu'au plus profond du cœur les Roumains gardaient pour la France et ses alliés (^).
Entre temps, la Bulgarie, à la veille de sa déclaration de guerre, assurait, par l'organe autorisé de M. Radoslavof, qu'elle « est prête à donner toutes les garanties qui seraient
dépêche dans le même sens et tout aussi catégorique (n° 3o du Livre Rouge^ et c'est ce qu'il fait encore le i3 et le i6 juillet 1915 après un dernier essai tout aussi infructueux (Voir a°^ 87 et 38 du Livre Rouge),
(i) M. Czernin osa même parler de la « trahison misérable » que la Roumame aurait commise (Voir le Livre Rouge anstro-hongrois).
(2) Le comte Czernin, ministre d'Autriche-Hongrie à Bucarest, rapportait déjà, le 2 décembre igi^i au comte Berchtold à Vienne, que le sens de l'intervention roumaine, au moment où elle se produira, est décidé d'avance par • le cœar « des Roumains. « Aujourd'hui, dit-il encore, toutes les sympathies de la Roumanie sont exclusivement du côté de la France et la haine passionnée contre les puissances centrales respire à chaque mot prononcé ou écrit. » (Livre Rouge austro-hongrois, n" 25, injine.)
éveiilueilcmcnt. désirées qu'elle n'attaquera pas la Roumanie, au cas où celle-ci prendrait part à la querre générale ». Et rAulriche-IIongrie, (idèleàses habitudes de fausseté, faisait offrir par le comte Tisza au métropolite des Roumains de Transylvanie « une certaine considération pour les vœux de nos concitoyens non magyars (') relativement aux écoles confessionnelles », « l'admission de la langue maternelle dans le contact oral avec les autorités » et « certaines modifications de certaines dispositions de la loi électorale »> pour « établir sur une base plus équitable la représentation politique des Roumains dans notre patrie » (').
C'étaient les toutes dernières concessions que la Monarchie croyait pouvoir enfin faire en faveur de la nationalité roumaine décimée et terrorisée, dans le but de gagner la sympathie de l'État libre de Roumanie dont l'alliance était devenue d'une si grave nécessité ! Elles furent considérées en Roumanie comme une dernière provocation et d'autant plus irritante que la Monarchie exterminait systématiquement la population roumaine mâle en l'envoyant mourir toujours aux premières lignes pour la gloire de ses oppresseurs.
Les Roumains d'Autriche-Hongrie étaient ainsi conduits par leurs tyrans à la mêlée et au massacre contre les armées russes qui, il ne faut pas l'oublier, contenaient aussi des régiments roumains, notamment tous ceux recrutés en Bessarabie. On commençait, à Bucarest, à se raconter les scènes où des soldats des deux camps ennemis, après s'être entre-tués sur les champs de Galicie et de Pologne, reconnaissaient, aux dernières paroles proférées par les mourants, qu'ils étaient frères et qu'ils avaient la même langue maternelle ! Ainsi, dès avant l'intervention officielle de la Roumanie dans la guerre, la nation roumaine saignait déjà
(i) N. JoROA. Le Livre Rouge autrichien, Jassy, 1917-
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aboiidaniinent, coniine iiiir victime condaninée par ses bourreaux à se crucilier elle-même. Ou avait, partout en Houmanie, le sentiment de celte douloureuse tragédie. L'état d'esprit arriva ainsi à une tension extrême.
Telle a été la situation poliliijue de la Roumanie pendant sa neutralité et tel était sou état d'âme. Sa décision était irrémédiablement prise : elle devait tôt ou tard apporter sa contribution à la cause de ceux qui identifiaient l'espoir de la victoire avec celui de la justice. C'est pourquoi le Gouvernement s'occupa de bonne heure de faire reconnaître, de façon précise, par ses futurs alliés, l'étendue des justes reA'endications des Roumains ('). La présence de la Russie aux côtés de ceux avec lesquels la Roumanie négociait constitua, cependant, un empêchement absolu de rappeler aussi la situation des Roumains de Bessarabie. La révolution russe devait du reste réaliser plus tard ce que le Gouvernement des Tzars n'avait jamais daigné même promettre et leur octroya la liberté dont ils avaient si grandement besoin.
Même neutre, la Roumanie a manifesté de façon active sa sympathie pour les Alliés. Malgré toutes les difficultés dans lesquelles elle se débattait, elle leur a rendu de sérieux services. L'Etat roumain a systématiquement refusé, autant que cela lui était possible, d'approvisionner les ennemis de l'Entente, renonçant ainsi de plein gré à d'immenses bénéfices matériels. Il immobilisa ensuite, dans l'attente, les forces ennemies que les puissances du Centre ne purent employer contre les Alliés, ne sachant pas s'ils devaient compter sur une attitude hostile ou amicale de la Roumanie. Profitant enfin de sa situation géographique, l'Etat roumain neutre couvrit le flanc gauche des armées russes et, d'un autre côté, rendit impossible tout échange entre l'Allemagne et la Péninsule balkanique ; c'était,
(i) Un traité fut même conclu dans ce but le ao septembre 1914-
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malgré toutes les menaces, fermer la chaîne qui encerclait à l'est les Empires du Centre et les couper complètement de leurs alliés de l'Orient.
C'est sur ces entrefaites qu'en été 1916, les événements militaires paraissant se précipiter, l'Entente jugea que la Roumanie ne devait plus lemettre son entrée en action. Deux fortes armées ennemies se concentraient l'une contre Taile gauche de BroussilolT en Galicie, menaçant ainsi de compromettre les merveilleux résultats de l'offensive en <^ours de ce dernier, l'autre avec le commandement du maréchal Mackensen contre les armées alliées de Salonique.
La Russie et ses alliées firent savoir au Gouvernement roumain que, si son intervention tardait encore, elles se considéreraient comme dégagées de toute obligation en ce qui concerne les territoires d'Autriche-Hongrie habités par les Roumains. Cette notification équivalait à un ultimatum. L'Entente, du reste, faisait remarquer — et la situation militaire paraissait le confirmer (') — que la monarchie des Habsbourg était à bout de ressources et que son écroulement devait nécessairement être le résultat de l'offensive générale que l'on préparait en ce moment. L^ Roumanie devait prendre part à l'action générale, pour avoir la possibilité de faire valoir ensuite ses droits indiscutables. C'était à prendre ou à laisser. La Roumanie n'hésita plus. Elle vainquit son tenace sentiment de défiance pour la Russie, et sous la garantie expresse de ses alliés occidentaux, elle se confia entière et de façon absolue à la fidélité de l'immense Empire voisin des Tzars. Un traité d'alliance fut signé le 17 août 19 16 entre la Grande-Bretagne, la France, la Russie, l'Italie et la Roumanie pour garantir de façon précise l'étendue des revendications territoriales roumaines
(1) M. Czernin lui-même, le 7 juillet 1916, n'était pas loin de croire que la fin de l'Autriche-Hongric approchait.
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contre l'Autriche-Honf}rie ; la Roumanie s'obligeait en échançje à déclarer la guerre à celle dernière.
Et c'est ainsi que la Roumanie fut amenée à déclarer la guerre à l'Autriche-f long rie, le 28 août 1916. Cette déclaration fut aussitôt suivie de celle des trois alliées de l'Autriclie-Hongrie à la Roumanie.
A partir de ce moment, l'action politique devait complètement céder le pas à l'action militaire et la Roumanie n'aura 't plus dii Otre qu'un bastion offensif formant l'aile gauche du grand front oriental.
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