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I — LA ROUMANIE DEVANT LE CONGRÈS DE LA PAIX

La fjuerre balkanique dans laquelle la Roumanie était entrée à l'appel des Serbes et des Grecs, attaqués par les Bulgares, avait mis en évidence les forces et l'ascendant moral de son peuple sur cette région de l'Europe. De larges réformes démocratiques d'ordre social et politique étaient en cours. La richesse de son sol incessamment ravagé depuis des siècles avait pu enfin être mise en valeur pendant les soixante dernières années de tranquillité.

C'est dans cette phase de travail fécond et de grande prospérité politique et économique que la guerre mondiale surprit la Roumanie.

Mais, dès le début des hostilités, la Roumanie, liée aux puissances centrales par une alliance défensive, refusa de suivre les agresseurs dans leur action contraire à ses sentiments et à ses intérêts.

Au cours de la guerre elle ne cessa d'accentuer le caractère bienveillant de sa neutralité à l'égard de l'Entente. Ainsi elle restreignit, contre ses intérêts économiques les plus sérieux, son exportation dont pouvaient jouir les puissances centrales et ne leur accorda qu'un minimum indispensable commç objet de compensation pour les nécessités de l'armement et de l'équipement de l'armée

(i) Rfémoire adressé à la Conférence des préliminaires de paix, à Paris, le 30 janvier 1919.

roumaine (jui ne pouvaient à cette heure <*tre obtenus ailleurs.

La Roumanie facilita le passage de l'armement pour la Serbie, et empêcha le transit de tout matériel de guerre pour la Turquie — à l'heure justement où la situation de Constanthiople paraissait d'un intérêt capital. L'importance de ces services rendus à la cause de l'Entente, qui lui attirèrent les sentiments hostiles et les menaces de l'Allemagne, fut expressément reconnue par les Gouvernements de l'Entente et donnèrent lieu de la part de la Russie à un engagement formel établissant les territoires de l'Autriche- Hongrie revendiqués par la Roumanie dont, du reste, le principe avait été déjà reconnu par ce Gouvernement dès le commencement de la guerre en échange de la neutralité bienveillante de la Roumanie (Accord du i*"" octobre 19 14)'

A l'appel des Gouvernements de l'Entente, la Roumanie se déclara prête à donner le concours effectif de son armée à une cause qu'elle considérait déjà comme la sienne.

Elle fit ainsi connaître à Londres les conditions capables de rendre efficace son action militaire et d'assurer à la victoire, en même temps que les grands principes de justice, les conditions nécessaires au développement national du peuple roumain.

Le point de vue roumain, résumé dans la réponse que le Gouvernement roumain fit à l'Entente au printemps de 1916, était déterminé par la nécessité :

1) D'éclaircir la situation de l'Italie dont certains Alliés paraissaient alors mettre en doute les intentions, tandis que le Gouvernement roumain les savait très favorables;

2) De préciser sur la carte, pour éviter plus tard des discussions toujours nuisibles, les revendications déjà reconnues par l'engagement antérieur de la Russie ;

3) D'assurer sans retard l'armement et les munitions de l'armée roumaine ;

4) D'assurer par des conditions politiques ou militaires

la sh nation de la Roumanie contre une agression bulgare et (le la (jaranlir contre une guerre sur deux fronts que sa situation géographique ne lui permettait pas de réaliser.

Avec (les retards, dont il est superflu d'exposer les causes, mais qui ne provenaient pas du Gouvernement roumain, lecjuel n'a jamais varié dans son attitude, les puissances de l'Entente finirent par reconnaître le bien- Ibndé des demandes roumaines et, par un traité d'alliance et une convention militaire, s'engagèrent à le réaliser. Nous annexojis ci-joint ces deux actes (Annexes I et II) qui devaient d'une part assurer toute son efficacité à l'action militaire roumaine pour la cause générale et en même temps après la victoire garantir les revendications reconnues légitimes et nécessaires au développement du peuple roumaifl (Carte-Annexe III).

Loyalement et sans se laisser abattre par les pires surprises qui ne venaient pas du côté de l'ennemi, la Roumanie a conscience d'avoir accompli son devoir pour la grande cause à laquelle elle s'était liée jusqu'aux limites du possible et jusqu'au suprême espoir que ses sacrifices, quoi qu'ils lui coûtassent, pouvaient être en rapport avec les services qu'elle rendait.

Ni l'attaque bulgare, ni les possibilités laissées par la tranquillité des autres fronts aux Allemands de concentrer leurs efforts contre la Roumanie (Annexe IV), ni l'inaction des Alliés voisins qui ne se trouvaient pas au rendez-vous donné en Transylvanie, ni le retard d'un secours russe pouvant couvrir Bucarest et la Valachie, ni enfin tout ce que pouvait au point de vue matériel et moral représenter la perte des deux tiers du pays, capitale comprise, n'ont ébranlé la foi et le dévouement des Roumains pour la cause à laquelle ils s'étaient liés.

Aidés par la Mission française, les Roumains, qui avaient perdu plus de la moitié de leur armée, continuèrent la lutte et infligèrent à Marasheshi une défaite aux meilleures troupes

du maréchal Mackensen, et rendirent ainsi impossible l'envahissement de la Russie par le sud.

Malheureusement, pendant ce temps la Russie s'elï'ondrait, et rapidement l'armée roumaine se trouvait enveloppée par l'ennemi, avec lequel pactisait ouvertement l'Allié russe. Ni celte situation ni l'exemple et la propaçjande bolcheviks ne réussirent à démoraliser l'armée et la nation roumaines. Enveloppés et pénétrés de toutes parts par ces éléments de désordre, pas une compagnie, pas un peloton roumain ne firent défection.

L'armistice conclu sur le front roumain fut le résultat, non de notre découragement, mais de la condition exigée par le commandement ukranien à cette heure, dernier espoir des Alliés en Russie, qui voyaient dans cette mesure l'unique possibilité de refaire un front russe capable de combattre. Cette possibilité fut loin de se réaliser. Le bolchevisme continua à compléter son œuvre de dissolution du front russe de Moldavie et entra en hostilité ouverte avec le commandement ukranien que les représentants des Alliés essayaient de constituer sur le front roumain.

A la demande des représentants de l'Entente, qui déclarèrent par écrit que cette opération était le dernier concours militaire qu'on était en droit d'attendre de la Roumanie, l'armée roumaine entra en hostilité ouverte contre les troupes bolcheviques qui occupaient alors tout le territoire de la Moldavie et de la Ressarabie. Cet effort suprême devait, pensait-on, assurer quand même l'existence d'une Ukraine amie des Alliés.

Malgré tout ce que représentait de dangereux une opération de ce genre, lorsque nous avions devant nous l'armée ennemie et lorsque nos possibilités de ravitaillement étaient nulles, nous n'hésitâmes pas à provoquer l'hostilité d'un million de Russes qui se trouvaient sur notre territoire, de donner ainsi à nos alliés une dernière preuve de notre esprit de sacrifice pour leur cause, et de leur assurer, puis-

qu'ils la croyaient possible, une chance à laquelle nousmêmes nous ne croyions pas.

Pendant que les luttes à coups de fusil et de canon se livraient sur notre territoire avec nos alliés d'hier, la paix de Brest-Litowsk se concluait. L'Ukraine jetait son masque, pactisant ouvertement et signant la paix avec les Allemands qui occupaient son territoire, descendaient le Dniester, menaçant les arrières et coupant toute retraite à l'armée roumaine.

Ainsi f{ue l'ont reconnu les représentants de l'Entente, l'action militaire de la Roumanie pour cette période de la guerre n'était plus possible.

Le roi de Roumanie et son Gouvernenrient ne pouvaient plus avoir alors qu'un souci, celui de conserver à l'armée roumaine les forces nécessaires pour recommencer une action lorsque des conditions plus favorables la rendraient possible.

Celte décision, communiquée dès la première heure aux Gouvernements alliés, donne à ce qu'on a appelé la « paix de Bucarest » son véritable caractère : un arrêt de la lutte qui devait recommencer.

Les négociations de paix ne furent entreprises qu'afin de gagner du temps et de ne pas séparer le Roi de son armée. La paix n'était qu'un moyen d'attendre les événements.

Ni légalement, ni pratiquement, ni moralement nous ne fûmes un seul moment en paix réelle avec l'ennemi.

Le traité de Bucarest — voté par un Parlement élu sous l'occupation allemande sans que les réfugiés de Moldavie aient eu le droit de rentrer dans leurs foyers et avec une censure des Kommandanturen pour les manifestes électoraux — ne fut jamais ni sanctionné ni ratifié par le Roi.

Le régime d'occupation militaire continuait à garder son caractère — 8 divisions allemandes ne purent retourner sur d'autres fronts, forcées qu'elles étaient d'assurer l'ordre germanique en Roumanie. — 4o-ooo prisonniers roumains

sont encore à cette heure en Allemafjne. Les réquisitions de guerre s'aggravèrent jusqu'après même la signature de l'armistice général. Le régime imposé aux personnes et aux biens consei'va le caractère de violence, les institutions roumaines telles que la Cour de cassation et les grandes administrations refusèrent, avec l'assentiment du Roi, de fonctionner à Bucarest; enfin, en un mot, les personnes ainsi que les biens furent soumis au même régime d'iniquité et de violence qu'avait constitué l'occupation de l'ennemi.

Moralement, le Roi, ainsi que son armée et son peuple, n'avaient cessé d'attendre avec impatience le moment de leur entrée en action. Les représentants militaires et civils des Alliés à Jassy continuaient leur coopération en vue de ce moment.

Aussi est-ce sans un jour de retard que la Roumanie répondit à l'appel des Alliés lorsque ceux-ci crurent que les possibilités d'une action militaire étaient rendues à la Roumanie, et, le jour même où l'armée du général Berthelot passait le Danube, les troupes roumaines franchissaient la ligne des tranchées qui n'avait jamais cessé d'être, pendant la paix de Bucarest, une ligne fortifiée entre deux peuples ennemis.

C'est ainsi que se développèrent la situation et l'action de la Roumanie pendant la guerre. Liée à une grande et noble cause, elle a servi avec un dévouement fidèle et a réalisé dans l'intérêt commun plus même que les conditions de son traité ne pouvaient lui imposer.

Les deux tiers de son territoire occupés, le pays tout entier ravagé et épuisé, la population décimée par des épidémies, les pertes de son armée se chiffrant à plus de 335.000 hommes, tels furent dans leurs grandes lignes les sacrifices imposés à la Roumanie. Elle ne les regretta pas un seul instant, convaincue qu'ils étaient en rapport avec les services qu'elle rendait à ses* alliés et qu'ils assuraient en même temps la réalisation de son idéal national,

ainsi (|ii'il était garanti par le traité signé avec les Alliés et par les sentiments de justice de ceux à (jui elle s'est liée. La Roumanie a une foi inébranlable dans ces sentiments dont elle trouve l'expression fidèle dans les nobles paroles du président Wilson, qui, dans son discours du 27 septembre 1918, déclarait « que les solutions sont nées de la nature même et des circonstances de la guerre; tout ce que les hommes d'Etat ou les assemblées peuvent faire, c'est de les réaliser ou de les trahir ».

En vérité, la question des Roumains s'est imposée par sa « nature même > le jour où les principes de justice, de l'indépendance et de la liberté des peuples ont été proclamés ; elle s'est imposée aussi par « les circonstances de la guerre » lorsque, par le traité du 16 août 1916, les Alliés se sont engagés à assurer aux Roumains leur unité nationale.

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