‹ La guerre roumaine, 1916-1918Chapitre 42 sur 54 · II - LES REVENDICATIONS TERRITORIALES ROUMAINES · texte numérisé non relu

II - LES REVENDICATIONS TERRITORIALES ROUMAINES

Le Gouvernement roumain se présente devant la Conférence de la paix au nom :

(° Ç)cs populations du royaume de Roumanie tel qu'il existait en 1914^

2° Des populations de la Bessarabie qui a librement proclamé, en 1918, d'abord son autonomie, puis son rattachement au royaume de Roumanie ;

3* Des Roumains : de la région ravie, il y a cent cinquante ans, à la Moldavie et rattachée à la couronne d'Autriche sous le nom de Bucovine, — de la Transylvanie et des réqions du Maramourech et de la Grichane, — du Banat de Temesvar, qui ont toujours réclamé, avant la guerre de 191/+, leur séparation de l'Empire austro-hongrois, et depuis ont attesté, dès qu'ils ont pu librement le faire, leur volonté de se réunir aux Roumains du royaume et de Bessarabie.

Pour toutes ces provinces et régions, le Gouvernement roumain demande les frontières qui assureront la liberté de leur existence administrative, politique et économique et de leur développement dans le sens de leur conscience nationale.

Ces frontières se définissent ainsi :

Le Dniester depuis son embouchure jusqu^à la frontière de la Galicie et de la Bucovine ;

A partir de ce point, une ligne atteignant le Pruth au confluent du Geremush, suivant de là la frontière entre Gahcie et Hongrie jusqu'au point Stog (cote i655), puis la

(i) Mémoire çiénéral adressé à la Conférence des préliminaires de paix à Paris.

lùjne de partage des eaux de la Tlieiss et du Vizo jusqu'au village de Trehuzu en aiiuîiit du conflueut des deux rivières, le llialweg de la Theiss jusqu'à [\ kilomètres en aval du confluent du Somesh (Vasares-Nameny restant à la Kounianie); la ligne continuera en direction sud-sud-ouest jusqu'à un point à 6 kilomètres est d<î Debrctsin, de là jusqu'au Crish à 3 kilomètres en aval du confluent du Grish Blanc et du Grish Rapide, puis à la Theiss à la hauteur de Algyo, au nord de Szegedin, en passant à l'ouest de Oroshàza et Bekessamsom ;

Le cours inférieur de la Theiss jusqu'à son confluent avec le Danube ;

Le cours du Danube en aval de ce confluent, puis :

La ligne fixée par le traité de Bucarest de 1918 comme frontière entre la Roumanie et la Bulgarie, jusqu'à Ekrene au nord de Varna, sur la Mer Noire;

Enfin le littoral de la Mer Noire depuis ce dernier point jusqu'à l'embouchure du Dniester.

Ces demandes ne sauraient être considérées comme des innovations.

Le cours du Danube depuis les Portes de Fer et la ligne frontière jusqu'à la Mer Noire, puis le littoral de la Mer Noire jusqu'à la bouche septentrionale du Danube constituent la frontière méridionale de l'ancien royaume de Roumanie depuis 1913.

Le cours du Dniester a toujours marqué la limite de la Bessarabie et celle de la Bucovine. La frontière demandée depuis le Pruth jusqu'aux Portes de Fer est la même qui a été reconnue comme la frontière légitime de la Roumanie par l'accord du 17 août 191 6 entre les puissances alliées et le royaume roumain.

Il semble que les constatations précédentes pourraient suffire comme justification de la demande du Gouvernement roumain.

Il ne saurait entrer dans les intentions d'aucune des puis-

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sances représentées à la Conférence de réduire en quoi que ce soit le territoire légitimement possédé par, la Roumanie et par la I3essaral)ie avant la guerre de 191 A- H est aussi impossible que les centaines de milliers de morts perdus par le pays du fait de sa participation à la guerre aux cAtés des puissances alliées, les dommages sans nombre et le supplice infligés par les Empires centraux et leurs alliés à la Roumanie ruinée et affamée encore aujourd'hui, aient pour effet de la faire déchoir si peu que ce soit des droits qui lui étaient reconnus en 19 16 par tous ses compagnons de lutte.

Mais le Gouvernement roumain tient à ne pas laisser subsister sur le caractère de son droit la moindre obscurité ou le moindre doute, source possible de difficultés et de futurs conflits.

Aussi apportera-t-il, sur tous les points où pourrait subsister quelque hésitation ou naître quelque litige, toutes les justifications, fussent-elles superflues, de sa bonne foi et de son bon droit.

Le Gouvernement roumain pense que la manière dont il établit ses revendications est à elle seule une preuve et une garantie suffisante de sa volonté de sacrifier à l'établissement d'une paix durable dans le monde, même des aspirations profondes et légitimes.

S'il s'était agi d'appliquer avec une rigueur absolue le principe du groupement linguistique ou ethnique, la Roumanie aurait dû réclamer sans contestation possible l'union des centaines de milliers de Roumains de langue, de mœurs et de cœur, qui habitent en groupes compacts sur la rive gauche du Dniester et au delà du Roug jusqu'au Dnieper.

Elle aurait dû demander de même le rattachement à la mère patrie des centaines de milliers de Roumains établis au delà du Danube, en Serbie, entre 1-es vallées du Timoc et de la Morava, qui, eux aussi, ont gardé leur langue, leurs traditions et leur conscience de Roumains.

Elle aurait montré encore que, depuis la frontière serbe jus([irà Sistov, toute la rive I)ul()are du Danube est en réalité habitée d'une façon continue par plus de cent mille Roumains que rien ne distingue et qui ne voudraient pas être distingués des Roumains de la rive gauche du fleuve.

Outre ces groupes importants, qui vivent à la lisière même des frontières aujourd'hui demandées par la Roumanie, celle-ci aurait dû dénombrer tous les villages roumains épars dans la plaine hongroise près de la Theiss, dans plusieurs provinces de l'ancien Empire des Tzars et jusque dans la lointaine Sibérie.

Elle aurait rappelé aussi qu'au cœur même de la Péninsule balkanique, dans la Macédoine serbe et bulgare, en Albanie, en Grèce, vivent d'anciennes populatio ns roumaines qui, depuis de nombreuses années, se sont tournées vers elle et dont elle a, au prix de lourds sacrifices, réussi à aider l'existence et à atténuer les malheurs.

En réclamant pour la grande unité roumaine toutes ces âmes roumaines, elle aurait pu facilement faire bon marché des éléments étrangers établis à l'intérieur des frontières naturelles du pays roumain, entre le Danube, la Theiss et le Dniester.

Mais la Roumanie n'aurait réalisé ainsi qu'un État factice et dispersé, dont le développement économique aurait rencontré des difficultés peut-être insurmontables et dont la constitution géographique aurait été la source de conflits sans nombre et sans fin avec les Etats voisins, avec lesquels elle désire vivre toujours en réciprocité de confiance, de respect des droits et de bons offices pacifiques.

Sans doute elle ne peut ni ne veut abandonner tous ces Roumains qu'elle laisse hors de ses frontières. Elle se doit de leur apporter toute son aide pour assurer leur existence, le respect de leur liberté et une parfaite égalité de traitements avec tous les sujets des Etals sur le territoire desquels ils vivront, comme elle assurera elle-même liberté et égalité

LA GUEKUE ROUMAINE

à toutes les populations hétérogènes établies sur son territoire propr.'.

Mais la Roumanie ne réclame pas l'entrée dans l'unité roumaine de toutes ces populations d'au delà du Danube, du Dniester ou de la Theiss, même pas de celles dont elle n'est séparée que par la largeur d'un cours d'eau.

La Roumanie demande seulement à tous les États voisins de montrer la même modération et de faire les mêmes sacrifices à l'intérêt de la paix, du libre développement des peuples et des progrès économiques de l'Europe.

Les frontières demandées par le Gouvernement roumain comprerment, outre le royaume de Roumanie et la Bessarabie :

1° La Transylvanie proprement dite, avec une partie des comitats limitrophes de Hongrie (en tout environ 85. 000 kilomètres carrés) ;

2° Le Banat de Temesvar (28.000 kilomètres carrés) ;

3° La Bucovine (10.000 kilomètres carrés).

Pour chacune de ces régions le Gouvernement roumain indique dans la suite de ce mémoire le principe de ses revendications.

I — La Transylvanie (')

Le développement historique du peuple roumain, au nord du Danube, s'est produit dans l'ensemble du territoire compris entre le Danube, la Mer Noire, le Dniester, les Garpathes de Galicie et la Theiss. Il a trouvé à travers les siècles un point d'appui solide dans l'ensemble des massifs qui entourent le plateau de Transylvanie et d'où descendent, vers les plaines de Moldavie, de Bessarabie, de Valachie et

(i) Pour plus de brièveté, nous appellerons Transylvanie, non seulement la région qui, dans l'histoire ou dans la terminologie administrative actuelle, porte ce nom, mais tout le territoire ethnique roumain compris entre les Garpathes et la rive gauche de la Theiss, qui est aujourd'hui revendiqué par la Roumanie.

de Hongrie, les grands cours d'eau qui sont les voies naturelles <ie toutes ces régions. Le peuple roumain a d'ailleurs largement déboi'déccs limites, en particulier vers l'est et vers le sud.

Mais la Roumanie, désireuse de concilier le plus exactement possible le principe ethnique, qui domine ses revendications, avec les nécessités de la vie des peuples, n'a pas demandé, lof-s du traité de 1916, que ses frontières fussent portées au delà du Dniester et du Danube.

Elle n'a pas demandé non plus que sa frontière du nordouest fût reportée sur tous les points jusqu'à la Theiss, mais seulement sur une ligne allant du confluent du Somesh avec la Theiss au confluent du Muresh, en passant par l'est de Debretsin et le confluent des deux Crish, quoiqu'il y ait encore à l'ouest de cette ligne des groupes de population roumaine. C'est, en efl'et, que la longue durée de la domination magyare a réussi à entamer, à l'angle de la Theiss, le territoire historique et géographique roumain et à y faire pénétrer une masse compacte de près d'un million d'habitants ayant dans la ville de Debretsin un centre politique et un centre de culture magyare.

Entre le cours supérieur de la Theiss, la ligne conventionnelle du confluent du Somesh au confluent du Muresh, le Muresh lui-même et les Carpathes se trouvent, sur une étendue d'environ 85. 000 kilomètres carrés, les i5 divisions administratives hongroises (comitats) de la Transylvanie proprement dite, et tout ou partie de 7 comitats hongrois limitrophes (parties de Maramourech et Ugocea au sud de la Theiss, Satmar, Salagiu, Bilior, Arad, parties roumaines de Bichish et de Genad). Cette distinction entre Transylvanie et comitats limitrophes est d'ailleurs sans valeur. Elle correspond à des divisions administratives faites par les Magyars depuis 1867, surtout dans l'intérêt de leur politique électorale.

La population roumaine s'étend sur toutes les parties de

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ce territoire. Si l'on s'en lient à la statistique hongroise seule, la répartition de la population est la suivante :

Uouiuains 2.5oô.()58 soit 54, o °/o

Magyars 1.092.719 — 28,6 —

Stekciers 450. 000 — 9.7 —

Allemands (Saxons) . . . 276.335 — 5,9 —

Juifs 187.987 — 4,0 —

Slaves 78.416 — 1,6 —

Divers 55.838 — 1,2 —

Total , . . 4.642.253

Les Roumains forment donc, même d'après cette statistique, la majorité absolue dans l'ensemble du territoire revendiqué par la Roumanie. Mais la statistique officielle hongroise est établie, sans aucun doute possible, sur des bases volontairement faussées, et il est nécessaire de la rectifier. Des rectifications incontestables portent le nombre des Roumains à au moins 2.900.000, soit 62,5 °/o, et réduisent le nombre des Hongrois à 700.000, soit i5,o °lo, non compris les Stekelers.

La population roumaine est surtout une population rurale : 96 °/o de cette population habitent les villages, 5 °/o seulement les villes.

Les Magyars ne forment pas, en général, de masse compacte. Ils sont disséminés entre les Roumains et établis surtout dans les villes, en grande partie comme population flottante, principalement de fonctionnaires. Tandis que les Roumains forment 69 °/o de l'ensemble de la population rurale et seulement 28 % de la population urbaine, les Magyars ne forment que i3 °/o de la population rurale et, par contre, représentent 4o % de la population des agglomérations urbaines.

Les Stekelers sont une population apparentée dans ses origines aux Magyars. Ils constituent, dans l'angle sud-est de la Transylvanie, à la frontière du royaume de Roumanie,

un groupe ethnique homogène occupant Irois comitats et une partie d'un (jurttri^ine. Ce territoire assez étendu est en réalité occupé par une population en général peu dense, en raison de hi luiture montagneuse de la région. Les 45o.ooo Stekelers sont, au reste, complètement entourés, sur une très large prolbndeur, par des populations exclusivement roumaines, et toute leur»existence sociale et économique est intimement liée à la vie des Roumains, et en dépendance étroite de celle-ci.

Les Allemands de Transylvanie, qui se désignent euxmêmes sous le nom de Saxons, ont été introduits dans la province par des colonisations assez anciennes. Ils ne forment pas un territoire ethnique continu. Ils sont répartis, autour de villes plus ou moins importantes, dans diverses régions de la Transylvanie, où ils sont du reste mêlés à des Roumains sans arriver à constituer la majorité de la population dans aucun district.

Les Roumains représentent en Transylvanie et dans les régions limitrophes l'élément ancien, et on peut dire autochtone. L'invasion magyare, la colonisation germanique, la colonisation stekeler, les infiltratioi)s plus récentes et toujours plus ou moins artificielles des Magyars, n'ont pas réussi à altérer le caractère roumain de tout ce territoire. Elles ont pu seulement aboutir à entraver le développement du peuple roumain, et à lui enlever, à partir du xv= siècle, l'exercice de sa liberté nationale et politique.

Les Roumains n'ont donc pas pu jouer, dans la vie de l'Etat, le rôle qui leur aurait appartenu en raison de leur nombre. Mais ils ont concentré leur effort sur leur développement cultural et sur la lutte pour leur liberté nationale. Leur vigueur dans cette lutte, la violence de la répression magyare sont les preuves suffisantes de l'intensité du sentiment national des Roumains de Transylvanie.

Ces Roumains n'ont jamais admis la légalité de la domination magyare qui leur était imposée. En 19143 ils ont

refusé en très çjrand nombre de servir sous le drapeau raarjyar, et ils sont passés en Roumanie où ils ont formé des léfjions entières.

Dès refîondrement de la monarchie austro-honçjroise, avant iii<3me l'arrivée de toute armée alliée d'occupation, les députations des Roumains de tous les comitats de la Transylvanie et du Banat, composées de plus de loo.ooo personnes, ont réclamé, dans l'imposante Assemblée nationale d'Alba-Julia du i" décembre 1918, l'union définitive de la Transylvanie et des régions roumaines de Hongrie, ainsi que celle du Banat, avec la Roumanie.

L'union a été réalisée avec cette disposition particulière que la Transylvanie garderait, jusqu'à la conclusion de la paix, une autonomie provisoire lui permettant de régler ellemême toutes les questions spéciales posées par le nouvel état de choses. L'acte d'union assure aux minorités les droits politiques, confessionnels et culturaux les plus étendus.

Sur la base de ces garanties^ les Saxons, dans leur assemblée tenue à Mediash, Ip 8 janvier 1919, ont adhéré formellement à cet acte d'union.

Le Gouvernement roumain comprend aujourd'hui trois ministres représentants de la Transylvanie, et la question de l'autonomie provisoire de cette province, jusqu'à la conclusion définitive de la paix, se trouve réglée par un statut établi d'un commun accord et qui assure la collaboration de la Transylvanie et du royaume.

La Roumanie ne doute pas que la Conférence veuille ratifier l'acte d'union consacré par une manifestation aussi précise de la volonté des populations.

II — Le Banat de Temesvar

Il n'a pu venir à l'esprit de personne de contester à la Roumanie le droit de revendiquer l'union politique d'un territoire où les Roumains vivent depuis de longs siècles

et OÙ ils sont au nombre de Goo.ooo auprès de moins de 400.000 Allemands, colons venus depuis le xvni* siècle, et d'environ 3oo.ooo Serbes, immigrés au xv^ et surtout au xvin' siècle, pour ne parler que des éléments ethniques les plus importants.

Mais l'on a imaqiné de distinguer, dans le Banat, entre les régions où la population roumaine a la majorité absolue et celles où elle n'a qu'une majorité relative ou seulement une minorité importante ; l'on a pensé qu'il serait possible de tracer à travers les plaines du Banat une frontière d'État entre les Roumains, à l'est, qui seraient rattachés au royaume de Roumanie, et les non-Roumains, à l'ouest, qui deviendraient sujets de l'Etat serbe. Le Gouvernement roumain estime que c'est là une erreur dangereuse.

Le Banat n'est pas une expression géographique, c'est une réalité, une véritable région géographique et aussi une véritable province politique formant un tout complet et indivisible, aujourd'hui comme de tout temps dans l'histoire. Si bien qu'il est difficile de concevoir qu'un Etat puisse demander ou accepter la possession d'une partie seulement de ce pays, et plus difficile encore d'espérer que, possesseur de cette partie, il saurait se soustraire à la nécessité de revendiquer bientôt le pays tout entier.

Les cours d'eau qui bornent le Banat sur trois côtés (Muresh, Theiss, Danube) forment une frontière naturelle qui entoure une région de plaines, à l'ouest, et une région de montagnes, à l'est, étroitement liées entre elles. C'est la plaine du Banat qui donne aux habitants des montagnes l'alimentation en céréales, c'est dans cette plaine que viennent hiverner les nombreux troupeaux de la montagne; ce sont les montagnards qui fournissent aux habitants de la plaine leurs richesses forestières et minérales et les produits de l'élevage. Les plaines riches et relativement moins peuplées trouvent dans l'excédent de la population plus pauvre des montagnes les res-

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sources de main-d'œuvre et de peuplement indispensables : la plaine et la montagne ne peuvcMit vivre ici l'une sans l'autre.

Tous l<'s réseaux des voies de communication par terre, par fer ou par eau, ne peuvent Tîtrc avantageusement organisés dans le Banat que pour renseniblc de la province, et l'établissement d'une frontière d'Etat qui les couperait en deux aboutirait à rendre inutiles tous les efforts faits jusqu'ici, depuis le xyin*^ siècle, pour établir les communications indispensables à la vie éconouîique dans cette région.

Les rivières navigables et les canaux de la plaine conduisent à la Theiss et au Danube les lourds produits des montagnes de l'est ; le partage du Banat laisserait aux Roumains le cours supérieur des rivières, aux Serbes le cours inférieur et les canaux : on aboutirait ainsi à ruiner les avantages mêmes de la situation du Banat entre ses trois cours d'eau, en coupant pour toute une partie du pays le libre accès au Danube et à la Theiss.

La Transylvanie elle-même, dont le Murésh est la seule grande voie d'eau traversant le pays et pénétrant jusqu'au cœur de ses montagnes, serait privée d'un de ses débouchés les plus nécessaires. Les produits de ses forêts et de ses mines doivent normalement arriver au Danube et de là à la mer en descendant le cours du Muresh et de la Theiss : une frontière serbo-roumaine entraverait leur course à partir du bas Muresh.

Il ne servirait de rien d'affirmer solennellement et même de garantir en fait la liberté de navigation sur toutes les voies, fleuves, rivières, canaux. La navigation a besoin d'autre chose encore : d'organisation technique, d'entrepôts, d'installations mécaniques, commerciales, industrielles, pour conserver, manutentionner^ répartir, ouvrer ou transformer les produits aux points et dans les conditions les plus avantageux.

Tous ces secours, le commerce fluvial de la Transylvanie et du Banat les trouverait naturellement sur une rive roumaine de la Theiss et du Danube; il serait vain de les attendre de la honne volonté d'un État étranger pour les produits d'un autre Etat.

Mais si l'on voulait malgré tout couper en deux le Banat par une frontière que l'on croirait ethnographique, il serait impossible de le faire sans violer de toutes parts la nécessaire équité.

Même dans la région où les Serbes sont en nombre, des groupes roumains importants sont mêlés parmi eux, et aussi des colonies germaniques qui ne peuvent être rattachées politiquement à aucun Etat de même nationalité, mais qu'il n'y a aucune raison de réunir à la Serbie, et qui ne pourraient en tout cas être toutes réunies à cet Etat à cause de leur répartition sur tout le centre du Banat : ces Allemands (Souabes), le jour où ils seront libres d'exprimer publiquement leur volonté dès maintenant certaine, refuseront d'ailleurs de se laisser partager entre la Serbie et la Roumanie et se rallieront de préférence à ce dernier État.

Le mélange de ces diverses nationalités dans Touest du Banat est tel que, pour détacher de la Roumanie les 200.000 Serbes qui se trouvent dans cette région, il faudrait annexer du même coup à la Serbie un nombre double de non-Serbes, Allemands, Magyars et Roumains. Et l'on aurait ainsi créé de nouveaux irrédentismes.

Peut-être fera-t-on encore valoir, pour ôter aux Roumains au moins le sud-ouest du Banat, la nécessité de laisser devant Belgrade une zone de protection. Les leçons de la dernière année de la guerre ont pu singulièrement diminuer la croyance à l'utilité de cette protection et la valeur de l'argument qu'on en tirait.

D'ailleurs, la Roumanie y a déjà répondu en 19 16 en insérant dans son traité avec les puissances alliées Tenga-

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