Chapitre VIII
HUITIÈME PASSION Dl' COECC.
La colère.
Ce n'est point précisément la nature de la colère qu'il faut combattre , mais bien plutôt l'excès et l'emportement de celte passion. Car, comme ennemie de notre salut, la colère naturelle n'est en soi qu'une passion innocente lorsqu'elle est bien dirigée ; elle ne devient cri minelle que lorsqu'on se laisse emporter à l'imuétuosité de ses mouvements , pour des choses
qui n'arrivent pas selon notre volonté. Il faut donc , mon cher Théophile , distinguer deux sortes de colère : l'une honne et utile, l'autre mauvaise et funeste.
§ I. Colère bonne et utile.
La sainte colère est celle qui a sa source dans l'amour de la justice et qui est excitée en nous par le zèle et la charité ; alors elle ne doit avoir que le péché pour objet, et pour principe les intérêts de Dieu et du prochain. C'est elle qui nous porte à reprendre avec force ceux que notre douceur n'a pu gagner. Telle est la colère d'un père ou d'un maître à la vue des désor dres qu'il est obligé d'empêcher. Notre-Seigneur lui-même a été ému de cette colère , lorsqu'il chassa du temple les profanateurs qui en violaient la sainteté.
Alors , mon cher ami , c'est un zèle de la justice , et non une passion déréglée ; zèle conduit et modéré par la droite raison et par les lumières de la foi , qui hait l'erreur et le vice, mais qui aime les personnes et ne cherche que leur salut , lors même qu'il les châtie et qu'il les traite avec sévérité. Le grand-prètre Héli est puni de Dieu , de ne s'être pas fâché contre
ses enfants. C'est ce qui fait dire au Prophète;
MeUez-vous eu oolère , et ne péchez pas. Oui , mettez-vous en colère contre vous-même lois. i|uc vous avez péché, contre tous ceux qui vous entourent quand ils s'obstinent à offenser Dieu ; mais que votre colère soit toujours dirigée par la charité et réglée par la prudenec.
§ II. Principe de la mauvaise colère.
La colère qui est un péché capital est hien différente de la sainte colère. C'est un mouvement impétueux de notre aine qui nous porte à repousser avec violence tout ce qui nous déplaît. Elle vient d'un mauvais principe; c'est l'effet d'une passion qui règne dans le cœur , et qui rencontre quelque obstacle.
En effet , si l'on n'était pas l'esclave de quelque chose qu'on aime trop , on ne serait pas expose à ces mouvement* , qui troublent la raison et qui mènent sou\ ent plus loin qu'on ne voudrait ; ils sont donc toujours l'effet de l'attache extrême que nous avons pour quelque objet , soit au dedans, soit au dehors de nous, «î lorsqu'on nous trouble dans la recherche ou dans la possession de cet objet, le feu de la colère s'allume et éclate à l'instant. 7
Au dedans de soi, l'homme s'aime lui-même, son propre sentiment, sa volonté, son honneur , sa réputation , sa science , ses propres vertus, son corps; sitôt qu'on donne atteinte à quelqu'une de ces choses , il s'excite en lui une révolte pour repousser l'injure qu'il prétend avoir reçue. Au dehors, si on veut lui ôter une charge, une prérogative , un plaisir, un bien temporel, un objet de curiosité, ou si on le trouble dans la poursuite de quelqu'une de ces choses , la colère vient à son secours et s'arme Tour sa défense. Ainsi, l'orgueilleux s'emporte contre ce qui blesse sa vanité et son ambition ;
'avare s'irrite quand quelque chose dérange *es projets de fortune ; un voluptueux s'indigne lorsqu'on traverse ses plaisirs. Or , vous
levez le sentir , mon cher ami , cette colère n'est ni selon Dieu , ni selon la droite raison.
g III. Effets de la colère.
Cette colère, qui n'esi ni selon Dieu, ni selon la droite raison, porte le trouble dans l'âme, et le désordre qu'elle y cause se peint sur le visage et dans tout l'extérieur de l'homme qui s'y livre. Ses yeur «•'enflamment, sa voix est entrecoupée; tout son corps tremble , et il
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ne se connaît plus , il ne respecte nen ; et qui peut énumérer les tristes effets de celle terrible passion? O mon fils! écoutez et soyez effrayé à la vue de tous les crimes produits par la colère.
Cet homme dans sa lurcur n'est plus soumis à Dieu , et de là les horribles blasphèmes qu'il vomit contre la majesté divine, et les murmures impies contre sa providence paternelle. Il n'est plus sociable ; il ne parle que de battre , de tuer et d'assommer ses semblables. Le venin coule de sa bouche à grands flots ; les injures les plus grossières, les médisances Ses plus atroces, les calomnies les plus noires, lout est employé pour déchirer ceux qui sont l'objet de sa haine. Il en vient ensuite aux dernières violences ; les cruautés les plus révoltantes suffisent à peine pour satisfaire sa vengeance , pour assouvir sa rage.
Dans cet état , l'homme n'est plus entière ment libre , car la violence de sa colère lui ùte lu liberté de faire ce qu'il voudrait ; et ainsi, il ne porte plus en lui l'image de Dieu , comme les autres chrétiens, mais il ressemble à une furie infernale qu'il est horrible de voir et d'entendre. C'est un monstre effroyable, qui a le coeur tout trempé dans le poison et l'ai-
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greur de sa haine, dont la volonté est pleins il une cruelle vengeance , dont la bile écume sur les lèvres, dont la fureur pétille dans le? yeux , dont la rage éclate clans les paroles menaçantes , et dont les pieds et les mains, comme dit le Prophète, sont prêts à répandre le sawj :
VELOCES PEDES EORUM AD EFFUA'DESDUJI SA>- GUINEM. (Ps. 25.)
0 mon cher ami , que peut-on s'imaginer de plus horrible qu'un homme ainsi transporte de eoïère? Voilà néanmoins les funestes effets de cette passion quand elle est indomptée. Voulez-vous donc vous en préserver , accoutumezvous de bonne heure à la maîtriser , et dès que vous en sentirez les premières atteintes, étouffez-la dans le silence. Ne parlez pas tant que votre cœur sera ému , tout ce que vous diriez alors ne servirait qu'à l'allumer davantage.
\ IV. Pratique de la patience et de la douceur
Exercez-vous à la patience et à la douceur chrétienne. Cette vertu vous fera supporter, en vue de Dieu , les contradictions qui vous arrivent; elle réprimera toutes les vivacités et les saillies que la colère peut c.\cilcr. Alors
vous ne donnerez aucun signe d'impatience ou d'aigreur ; vous ne laisserez échapper aucune parole de mépris ou de plainte : vous aurez toujours un air modeste et honnête , et si vous avez à vivre avec des esprits difficiles , vous tâcherez de les gagner à force de complaisance.
Pour vous engager à la pratique de celle vertu , mon cher ami , rappelez-vous l'cxem* pie de Jésus-Christ qui a tant souffert pour l'amour de nous , et faites tous vos efforts pour vous approcher de ce divin modèle autant qu'il est permis à votre fragilité. C'est lui-même qui vous exhorte à imiter sa douceur et son humilité par ces tendres paroles qu'il vous adresse : Apprenez de moi à être doux et humble de cœur. Si vous avez la douceur du cœur, vous aurez la douceur des paroles, la douceur dos regards , la douceur des actions. Et comme l'homme colère excite des querelles, celui qui est vraiment doux apaise telles qui étaient déjà excitées. Par ce moyen , mon cher ami , nous deviendrons les maîtres et les vainqueurs de la colère d'autrui ot de la nôtre , cl ce sera pour nous un glorieux triomphe d'avoir remporté ainsi une douhle victoire sur ce danacreux ennemi.
Exemples.