‹ La Guerre sainte, ou, Les passions du cœurChapitre 36 sur 43 · Chapitre xi t · texte numérisé non relu

Chapitre xi t

ni I.TS FUNESTES l," LA PAREStI*

Le suicide.

Nous plaçons le suicide à la suite de la paresse, pane que, quoi qu'en puissent dire ses apologistes, nous le regardons comme un acte de lâcheté d'esprit et de cœur , et que d'ailleurs il est presque toujours occasionné par la misère , triste et inséparable compagne du septième péché capital. Méditez sérieusement , mon cher Théophile , nos réflexions sur cette plaie de la société et de la religion , afin d'en concevoir une vive horreur.

§ I. Fréquence du suicide.

Les semences d'incrédulité semées dans les esprits depuis près d'un siècle , mon bien cher ami , commencent à porter leurs fruits. Le suicide se multiplie avec une progression effrayante et devient maintenant l'histoire de

tous les jours. Triste et noire maladie d'une époque malheureuse qui n'a ni foi ni loi , et d'une société impie d'où les croyances religieuses , ces grandes consolatrices des altligés , se sont retirées. Le sombre génie du suicide a mis sa main sur nous et exerce ses ravages d\ine manière terrible. Du temps de nos pères, quand on avait au cœur un de ces chagrins profonds qui ne laissent place à aucune autre pensée, quand on sentait remuer dans son ame une mer d'amertumes , on allait chercher dans les cloîtres un asile pour sa douleur. Loin de tous les regards , on ensevelissait son ame dans la solitude : Dieu parlait au cœur par ses grâces et ses consolations; et l'on goûtait alors le bonheur et la paix.

Uors était-on courbé so-^ le fardeau d'une aute , ou même accabié sous le poids d"un crime , vous trouviez encore dans ces maisons saintes une seconde innocence, et vous redeveniez capable d'estime pour vous - même , c'est-à-dire de vertu : car la loi humaine accable et flétrit celui qu'elle frappe ; mais la loi religieuse seule le relève et le purifie. Dans ce temps de foi personne ne songeait au suicide : le désespoir, l'ennui, le remords ne devenaient point leurs propres bourreaux,

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Nôtre siècle d incrédulité n'a pour les mala dies du cœur et pour les chagrins de lame que le remède épouvantable renferme dans ces mots : Désespoir, morl. En effet, est-on las de vivre , on se tue; est-on sous l'empire d'une grande passion ou d'une grande douleur , on se tue; est-on honteux d'une faute, au heu de la pleurer et de la réparer, on se tue; et le suicide n'est pas seulement le triste privilège de quelques philosophes fiers de certaines pen- !<ées bien vides, ni de quelques hauts conspirateurs trompés dans leurs projets de puissance ; mais il est dans les entrailles de la société et jouit d'une effroyable popularité.

Ce n'est pas dans une seule classe qu'on rencontre le suicide, mais dans toutes les classe*. Il moissonne tout à la fois les vies les plus humbles, comme les vies les plus hautes, et il place sa sanglante tragédie sous la pauvre mansarde de l'indigent, comme sous le somptueux lambris du riche. Ici il retranche les derniers jours d'un vieillard ;. là il détruit une existence encore pleine d'années , et plus loin il étouffe dans son germe une jeunesse à peine éclose.

Le suicide , voilà le triste et dernier recours de cette époque athée contre tous les ennuis ,

tous les chagrins, toutes les infortunes. Commerçants imprudents ou malheureux, joueurs ruinés , jeunes gens emportés par la fougue des passions , riches fatigués de leurs prospérités , pauvres las de leur misère , tous tombent sous sa main de fer, tous vont s'engloutir dans les abîmes de l'éternité malheureuse. Oh ! je vous en prie , mon fils , préservez-vous de cette contagion générale ; luttez contre le torrent dévastateur, et pour cela méditez les grands motifs qui doivent vous inspirer «H l'horreur pour le suicide.

§ II. Motifs de dèiitter le suicide.

Le suicide est un crime contre la nature , qui a horreur de la mort. Aussi, de tous les êtres vivants, l'homme seul se détruit luimême. Dès lors il se met hors de sa destinée , et il manque au but de sa création. 0 créature intelligente et libre ! seras-tu le seul être au monde ingrat envers ton Créateur? seul tu oseras de tes propres mains détruire l'édifice que le Seigneur a élevé avec tant de magnificence !

Les lois civiles réprouvent et flétrissent le suicide. Athènes punissait le destructeur de

ioi-méme , en ordonnant que la main du cadavre fût brûlée séparément du reste. A Thcbcs, le corps d'un Bllieidé était brûlé avec, infamie. Les lois de l'Eglise veulent que ceux qui se donnent volontairement la mort soient privés de la sépulture religieuse. Ainsi, ce crime se trouve réprouvé par les lois même civiles des peuples les plus policés.

Eb ! mon fils, comment pourrait-il en être autrement, et quel peuple oserait regarder le suicide avec indifférence et le laisser impuni? N'csl-il pas évident que les malbcureux épris de celte manie sont les plus redoutables des hommes et peuvent être infiniment funestes à la société? De quoi n*cst pas capable celui qui a résolu sa propre destruction ? Quel crime peut lui inspirer de la crainte et de l'borreur, s'il a quelque intérêt ou quelque plaisir à le consommer avant de se dérober irrévocablement aux regards de ses semblables? Ayez donc en horreur , n:i)n fils , un crime qui peut être le principe d'un si grand nombre d'autres.

§ III. Réponse sux objections.

Pour justifier le suicide , direz-vous qu'il \ a du courage à se donner la mort? Mais, su

contraire , le suicide est l'effet d'une extrême faiblesse. Car c'est parce que l'homme n'a pas la force de combattre le sentiment du mal ou de l'ennui \ telle a clé l'opinion des philosophes même païens. « L'homme, dit Sénèque, ne fait point paraître la force de son ame dans la haine de la vie , mais bien plutôt dans le combat contre le malheur et la résolution de ne jamais céder à ses efforts. » Le poète Martial blanie un certain Faucius qui, pour ne pas mourir des mains de l'ennemi, s'était donné lui-même la mort.

Ajoutcrez-vous que la vie est nn mal ? Pcnscz-y bien , jeune homme, que sont dix, vingt, trente ans pour un être mortel ? La peine et le plaisir passent comme l'ombre, et la vie s'écoule dans un instant ; elle n'est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure , et c'est par lui qu'elle est quelque chose. Ne dites donc plus que c'est un mal pour vous de vivre , puisqu'il dépend de vous seul que ce soit un bien. Et si c'est un mal pour vous d'avoir abusé de la vie, c'est une raison de plus pour vivre encore afin de le réparer.

La vie est un mal? mais fût-elle remplie de plus de misères encore, un peu plus de force

Sl/R LES PASSIONS DU CGEUHT. l-'l»

vous apprendrait à la supporter, un peu plus de religion vous en adoucirait le poids, un peu plus de crainte de Dieu vous y tiendrait attaché jusqu'à ce qu'il plat au Seigneur de vous en délivrer. Consultez le flambeau de la foi, et vc tre aine s'élèvera sur les douleurs de la maladie et sur les ravages de l'adversité , et vous saurez, d'après la doctrine de l'Apôtre , que vous appartenez à la vie et à la mort au grand roi de tous les Etats , et que les deux époques de voire existence doivent être enregistrées dans le grand livre du Maître des temps et de l'éternité.

Mais , direz-vous , ne m'esl-il pas permis de mourir? J'aimerais tout autant que vous demandassiez s'il ne vous est pas permis d'être homme, que de vous révolter contre l'auteur de votre être. Car , puisque vous croyez à l'existence de Dieu , à l'immortalité de l'ame, ù la liberté de l'homme, pensez-vous qu'un être intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard , seulement pour souffrir et mourir? N'y a-l-il pss à la vie humaine une fin , un objet moral , et dès lors n'êtes- Tous pas obligé de remplir le but pour lequel *• Xs êtes créé ?

Mais ma mort ne fait de mal à personne. U

vous sied bien , malheureux, de parler de mourir, tandis que vous devez l'usage de votre vie à vos semblables. Apprenez qu'une mort telle que vous la méditez est honteuse et furlive. C'est un vol fait au genre humain ; avant de le quitter, rendez -lui ce qu'il a fait pour vous.

Mais je ne tiens à rien , ja suis inutile dans le monde. Philosophe d'un jour, ignorez-vous que vous ne sauriez faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir , et que tout homme est utile à la société par là même qu'il existe? Insensé ! j'ai pitié de vos erreurs. S'il vous reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu , venez apprendre à aimer la vie , et , chaque fois que vous serez tenté d'en sortir, dites-vous en vous-même : Que je fasse encore une bonne action avant de mourir. Si cette considération vous arrête aujourd'hui, elle vous retiendra demain , aprèsdemain, toute la vie...

§ IV. Conclusion.

Voilà , mon fils , ce que la raison toute seule peut vous dire pour vous détourner du suicide. Mais à quoi bon tant de raisonnements pour

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relui qui croit à la religion chrétienne 1 Pouvez-vous bien être "invaincu de la réalité de ses menaces comme de ses promesses , et vou • loir, pour vous délivrer d'une vie courte, mêlée de plaisirs et de peines , vous ouvrir à l'instant et à coup sûr une éternité des plus affreux supplices? Non, sans doute, non,

jamais, mon fils , vous ne vous rendrez coupable d'un crime si borrible et que l'on peut appeler irrémissible , puisqu'il ôte le moyen de demander pardon à ce Dieu qui, infiniment bon dans le temps , sera d'une inexorable justice dans l'éternité;

Exemples.

LA JICSE FILLE VICTIME DE l/lRRÉLIGIOK DE SON PÈRE.

Un des chefs de la philosophie moderne tenait dans sa maison une école d'athéisme; ses enfants croissaient au milieu de ses systèmes impies. La plus jeune de ses filles, attentive aux leçons paternelles , gravait dans son esprit les maximes qu'elle entendait répéter chaque jour. Son âge, encore tendre, semblait devoir la garantir de toute impression funeste.

Un jour cependant, la tète encore pleine d'un tennon sur le »uicide , qui venait d'être prêché

dans le ronsislolre philosophique , elle se relira dam son appartement , hors d'elle-même. « A peine née , dit-elle à une de ses femmes, je déleste la vie ; il n'est rien de «1 courageux , rien de si sage , cj ne de trancher le lil de ses jours quand ils font rotre tourment* Ali ! ma chère amie , si lu avais entendu tout ce qre dit mon père! combien il est appft idi par tous ceux qui l'ccoulcnt ! pour moi , j'en suis si frappée, que si je trouvais en ce moment un pistolet, je le saisirais avec joie pour m'arracher la vie. »

La confidente dem«,^ra immobile. « Tu semblés avoir peur, ma chère amie , continua la philosophe enfjnt; ah! si tu savais tout ce que je sais, lu te tuerais peut-être avec moi.

— Oh! pour cela, non, mademoiselle; je n'ai pas assez d'esprit. »

Les parents apprirent bientôt les circonstances d'un pareil entretien. La mère en fut effrayée : le père fut saisi d'admiruiion. « Je veux voir, s'écria-t-il , jusqu'où la force de son esprit peut être portée. » Il donne des ordres , on pose un pistolet fur une t;ib!e , dans un passage de la maison que !-a file fréquentait ; vous pensez bien qu'il ne s'y trouvait ni poudre ni balles.

Trois :ours ne furent pas ccouit.. que sa fille , en passant, aperçoit le pistolet, le saisit , l'appuie sur son fiont , lâche la détente , et tombe dans les bras de ses femmes, qui avaient ordre uc suivie tous ses pas. Elle était aDviuce d'un mouvement

SLR 1-KS l'ASSIOMS DU CCEl II . IZ~,

si vioicnt , élit- élût m frappée de son action, qu'en i iin!);iiil elle répétait s;. us cesse « Je suis a f.oureusemeiit je suis morte! » En vain on chercha ù la désabuser, en vain on voulut détromper son «•■>|>iit , l'image de la mort était imprimée dam son MM] la frénésie s'en empara , et le lendemain clic expira dans les Lias île son père.

(L'abbé de Crillo.i , Mi maire* filiihsophiques.)

l/nOMME D. '.Tiu-r.NË DU SOlGiOB.

Dans, une petite ville de France, un liomme ri « lie , Bais accablé du fatal ennui de vivre , allait terminer ses malheureux jours, lorsque, passant sur la place publique , ses yeux égares se fixèrent par hasard vers une maison

11 y avait au-dessus de la porte une inscription latine «lont voici le sens: « 0 toi, pour qui ton existence c^t un fardeau , cherche à faire du bien , la vertu saura te faire aimer la vie ! » Il s'arrête un moment , et songe qu'il a dans son voisinage un menuisier, honnête liomme et pauvre- sestc veuf depuis peu avec beaucoup d'enfants,

■ J'étais bien fou, dit-il , de livrer ainsi ma fortune à des héritiers avides qui auraient i; de un sottisse; j'en veux faire un digne emploi. »

II retourne aussitôt sur ses pas, envoie chercha le menuisier, et lui dit : « Je suis touche de voira position ; voici une somme de mille écusnour vous mettre en état «le travailler et d'élever votre famille. - 11 se chargea lui-même de l'éducation du

ses enfants, et il eut la satisfaction de les voir tous répondre à ses soins. Il goûta la joie la plu* douce au milieu d'une famille dont il était devenu le père , et qui l'adorait. ïl avoua souvent qu'il n'aurait jamais cru qu'il y eût tant de plaisir à faire celui des autres. Il vécut longtemps et vécut toujours heureux.

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