‹ La guerre sud-africaineChapitre 62 sur 75 · OPERATIONS DE LORD ROBERTS SUR LA MODDER · texte numérisé non relu

OPERATIONS DE LORD ROBERTS SUR LA MODDER

et, finalement, le 8 février, Babington el Macdonald, rappelés par ordre supérieur au camp de Modder-River, laissaient ce passage aux mains des Boers. Macdonald rentrait au camp le 9, pour prendre le lendemain, dans la 9* division (Colvile), la place que lui assignait Tordre de bataille général.

En arrière de la Modder, les cinq brigades d'infanterie de renfort et la division de cavalerie French avaient établi leurs cantonnements ou bivouacs, en profondeur, le long de la voie ferrée ; la tête des cantonnements à Honey-Nest-Kloof, à 22 kilomètres de Modder-FUver, la queue à Graspan ('). A cheval sur le chemin de fer, en communications rapides et faciles avec la station-magasin d'Orange-River, les troupes vivaient sans peine de ses envois quotidiens. Les 700 voitures de leurs convois se massaient aux environs d'Orange et de Ramah, sous la protection de la brigade d'infanterie montée Hannay.

Ainsi, dans les dix premiers jours du mois, lord Roberts, sans éveiller l'attention de l'adversaire, avait réussi à masser derrière les 10.000 hommes de Methuen, So.ooo nouveaux soldats, d'immenses approvisionnements, une nombreuse artillerie, et cela, en amenant du Cap, c'est-à-dire d'un point de départ situé à 900 kilomètres de distance, la plupart de ces éléments.

On ne sait vraiment trop ce qu'il faut plus admirer, de la dextérité du généralissime anglais, ou du présomptueux aveuglement de Cronje.

Ce dernier ne modifiait rien aux dispositions prises et conservées, depuis deux mois, devant lord Methuen. Le

(i) De Graspan à Hooey, on compte i6 kilomètres de profondeur, dont 6 de Graspan à Enslin et lo d'Enslin à Honey. De Graspan à Orange, la distance est de 4^ kilomètres.

moment était sans doute passé, de tenter un coup de force contre Kimberley; mais, dès le 4 ou 5 février, il aurait pu et dû plier bagage, se dérober vers le Sud-Est, par Fauresmith et rejoindre de Wet à Colcsberg, pour menacer De Aar et les communications anglaises. Dans cette région montueuse de Colesberg, en position sur le flanc et les derrières de lord Roberts, il lui aurait donné de la tablature.

En cas môme d'insuccès contre De Aar, eût-il été déposté de Colesberg, il avait derrière lui la vallée du Caledon oii ses forces, celles de de Wet, celles qui opéraient dans les districts de Stormberg et de Dordrecht, auraient trouvé un excellent champ d'opérations. Adossée au Drakenberg et aux troupes du Natal, occupant une position de flanc pour protéger Bloemfontein, la seconde fraction des forces bocrs, demeurée intacte, aurait mené, dans de bien autres conditions, la campagne que de Wet soutint plus tard sur le Caledon ; elle eût défendu pied à pied les défilés de Smithfield, Wepener, Ladybrand, Thaban-Nehu et si, dans le même temps, les voies ferrées de Colesberg et Burghersdorp à Bloemfontein avaient été foncièrement détruites, la conquête de rÉtat d'Orange devenait, sinon problématique, du moins singulièrement ralentie.

De tout cela, Cronje ne fit rien. Inerte depuis deux mois, il demeura inerte. La défensive passive, qui avait rendu stérile sa victoire de Maggersfontein, lui parut convenir encore devant une situation nouvelle. Il ne discernait pas l'orage qui se formait tout près de lui, ou bien, quand il en eut vaguement conscience, il ne se rendit pas compte que cet orage allait évoluer à l'horizon et éclater sur un point inattendu; il se reposa sur ses dé-

fenses de Maggersfonlein pour ratlirer, comme le paratonnerre conduit la foudre. «

C'était, à son jugement, un article de foi que les Anglais ne pouvaient rien tenter en dehors de la ligne ferrée et de son commode ravitaillement. Ils ne pouvaient donc l'attaquer que de front, au point d'aboutissement de cette voie, à Spietfontein-Maggersfontein, et le fin de Tart consistait à se rendre inexpugnable sur ces positions.

Aussi renforçail-il ses travaux, remuant la terre sur des lieues d'étendue. Hérissant d'obstacles le cul-de-sac dessiné par les collines de Wimbledon, Kopjesdam, Spietfontein, Sholtzkopje, Maggersfontein ; tenant son quartier général au sommet de cet angle rentrant, à Spietfontein, il disséminait, sur les deux branches, les forces dont il disposait. Et cette armée d'observation comptait 4«ooo ou 5.ooo hommes à peine; le surplus des 8.000, engagés le 1 1 décembre, étant rentrés dans leurs foyers pour vaquer aux travaux des champs. Au corps de siège, i.5oo à 2.000 hommes commandés par du Toit, incombait le soin de défendre les derrières et le flanc oriental vers Alexandersfontein.

Plan de lord Roberts. — Lord Robert s semble avoir eu l'intuition des idées préconçues et de l'entêtement de son adversaire. Son plan est basé sur une connaissance raisonnée de la tactique familière aux Boers et sur une saine appréciation du caractère de leur chef. A ce point de vue d'ensemble, il est vraiment remarquable et à hauteur de sa préparation.

Le Feld Marshall sait que les Boers s'attendent à une attaque de front. Ils n'en ont pas vu d'autres jusque-là et

ils les ont victorieusement repoussées. On prévoit f|énéralement ce qu'on, désire. De front, par le fait, ils sont invulnérables. Mais leur défensive de position les rive au sol, le défaut de réserves leur interdit toute contre-manœuvre ; ils sont absolument désarmés en présence d'une attaque qui se produirait inopinément sur un autre point que le front, sur le flanc ou sur les derrières. Or, dans cette région sablonneuse du Betchouanaland, le terrain, mollement ondulé, se prête à toute manœuvre; les mouvements tournants n'y sont point retardés ou même empêchés comme dans les vallées abruptes du Natal, ils y trouvent plutôt des rideaux favorables et peuvent s'exécuter dans les conditions de rapidité et de surprise, nécessaires à leur succès. Devant la surprise d'une attaque de flanc, devant la simple menace d'être tournés, les Boers, si tenaces sur leurs kopjes, n'auront plus que l'idée de fuir; leur moral impressionnable, leur manque de cohésion et de subordination, tous ces défauts des troupes de nouvelle levée, s'accuseront chez eux. On avait déjà pu en juger dans l'échaufTourée des Orangistes à Modder-River.

Gagner leur flanc, en débottant rapidement vers une aile ; telle sera donc la méthode employée constamment, et avec succès, par le vieux routier des Indes, dans toute cette campagne qui doit le conduire à Bloemfonteîn. Il lui a préparé, comme agents d'exécution, une masse considérable de troupes montées et d'artillerie légère. Il va l'appliquer, dès le début, au déblocus de Kimberley.

Laissant provisoirement, au camp de Modder-River, les deux brigades de lord Methuen (9* et garde), la cavalerie de Babington et de nombreux corps coloniaux, pour fixer C4ronje face au sud et sur la Hgne Spietfontein-

Magfjersfontein, lord Roberls se propose de concentrer, en un jour, tout le reste de son armée (3 divisions d'infanterie, I division de cavalerie et i division d'infanterie montée), à Ramdam, point situé à peu près sur le parallèle et à 22 kilomètres à Test de Graspan. Il prend ainsi du champ vers la droite, où il porte le gros de ses forces, et quand cette masse sera à sa place, avec Técart convenable, il l'acheminera en colonne, droit au nord, de façon à passer la Modder au Klip-Drift (25 kilomètres à Test de Modder-River) et à laisser, à i5 kilomètres environ sur la gauche, les défenses de Maggersfontein. French et sa cavalerie ouvriront la marche, avec une avance d'une étape, pour assurer les gués de la Riet et de la Modder. L'infanterie suivra en deux groupes, également à distance d'étape ; puis l'énorme convoi qu'exigent ces opérations à travers pays eii dehors de la voie ferrée (').

En atteignant Klip-Drift, sur la Modder, le général French devait faire halte jusqu'à l'arrivée de la tête de colonne d'infanterie et, après lui avoir remis le passage, renforcé de toute la cavalerie et de l'infanterie montée de Methuen, formant un corps de lo.ooo chevaux avec 6o pièces de canon, il pousserait, d'un seul élan, jusqu'à Kimberley, à 4o kilomètres de là.

La délivrance de Kimberley était donc la mission spéciale de French. Le temps pressait; la garnison, aux abois, multipliait les appels héliographiques. Lord Robcrts, dans une conférence faite, le lo février, aux officiers supérieurs de cette division, leur dit positivement

(i) Dans la première partie des opérations et tant qu'on se tint en colonne, parallèlement et à ao kilomètres de la voie ferrée, les ravilailleinents purent néanmoins s'effectuer sur les stations les plus proches. Le convoi était destiné à parer aux éventualités ultérieures.

GUERRE SUD-AFRICAINE. a5

qu'il comptait sur un raid audacieux pour forcer les lignes de circonvallation, que la situation de Kimberley était désespérée et que la cavalerie devait se sacrifier, crever au besoin les deux tiers de ses chevaux pour arriver à temps dans la place. Il leur accordait cinq jours à cet effet. Le reste de l'armée les suivrait, autant que faire se pourrait.

Quel devait être le rôle de cette armée, et quelle sa direction par delà la Modder? Lord Roberts ne le dit pas explicitement; mais on peut deviner, entre les lignes, qu'il voulait prolonger au delà de Klip-Drift, sur les traces de French, la colonne de ses trois divisions échelonnées à demi-étape. 11 fermait ainsi, presque hermétiquement, rintenalle de 4^ kilomètres qui sépare la Modder de Kimberley, et coupait à Cronje toute retraite vers l'est, tandis que Methuen le contenait au sucf. Si, dans ces conditions, Cronje s'obstinait sur ses kopjes de Maggersfontein, une marche convergente des quatre divisions l'enfermait dans un demi-cercle et aboutissait à son écrasement. Si, au contraire, Cronje tentait de se dérober, on pouvait espérer qu'on le prendrait dans les mailles du filet tendu à l'est. A tout le moins, il était coupé de Blocmfontein.

Procédant d'une idée juste et féconde, ce plan n'est cependant pas au-dessus de toute critique.

Etant donnée la disproportion des forces opposées (8 contre i), les Ançjlais auraient pu, tout d'abord, viser le résultat complet qu'une fortune heureuse et les bévues d3 leur adversaire leur permirent, seules, de réaliser. La grandeur de l'effort n'est pas en rapport avec l'objectif. C'est proprement brandir une massue, ou un poing énorme, pour écraser une mouche. Et l'on n'est pas as-

suré que la mouche ne s'envolera point, soit par côté, soit entre les doigts même de la main levée sur elle. Dans le temps que French est à Kimberley et la tête de l'infanterie au Klip-Drift, toute la zone orientale demeure ouverte à Cronje; il dispose de plus de douze heures pour gagner au pied vers le nord-est, et effectivement il y eût réussi s'il n'avait pas serré de trop près la Modder. On a donc laissé échapper, mal à propos, une maille du réseau tendu à l'est et, par cette lacune, l'insecte pouvait s'envoler. Rien, d'autre part, à l'ouest ; rien au nord-ouest, ne lui faisait obstacle.

Au lieu de ce déploiement quasi-stratégique sur un flanc, lord Roberts était à même d'effectuer un enveloppement tactique. Sans parler de la cavalerie de French, affectée à Kimberley; sans parler même de l'infanterie montée, il disposait de huit brigades d'infanterie, dont chacune était supérieure, numériquement, aux forces de Cronje. Il n'en fallait pas tant pour le cerner sur ses positions de Maggersfonlein. Une division l'occupant de front, deux autres divisions pouvaient s'élever sur ses flancs est et ouest, par les gués de Rondeval et de Koodoesberg, et l'on tenait encore une division en réserve. Attaqué ainsi dans toutes les directions, acculé à Kimberley, où French venait d'entrer, Cronje était réduit à une capitulation en rase campagne. Il tenait, il est vrai, des hauteurs fortifiées, et il eût, par le fait, opposé plus de résistance qu'à Paardeberg; mais qui pouvait prévoir qu'il irait se jeter dans ce fossé? Les événements, en somme, ont donné raison à lord Roberts ; mais il doit une bonne part de son succès à l'extraordinaire aveuglement du héros boer.

Qaos vult perdere Jupiter, demenlat!

Concentration à Ramdam. Marche vers la Modder et raid sur Kimberley (^ii-i 5 février). — Dès le 9 février, en prévision de la concentration à opérer à Ramdam , lord Roberts avait donné Tordre, à la brigade montée Hannay, de se porter de Zoutpan's-Drift ('), par Ramah, sur ce point. Elle devait couvrir la marche ultérieure du convoi et protéger, en même temps, la voie ferrée contre les attaques éventuelles des Orangistes de Fauresmith.

10 février. — Le 10 février, l'infanterie montée du colonel Hannay, parvenue à Wolveskraal, un peu au sud de Ramdam, soutient un engagement assez vif contre les Fédérés occupant une chaîne de collines sur le flanc droit des Anglais. Couverte par une flanc-garde, la brigade file sur Ramdam, non sans avoir perdu une cinquantaine d'hommes.

// février. — Ce jour-là, à 3 heures du matin, la division de cavalerie du général French, forte de 5. 000 chevaux et sept batteries- à cheval, se rassemble à Enslin et Graspan, et se dirige vers l'est, à travers le Veldt. Chaque cavalier était pourvu de cinq jours de vivres et de fourrages, la division devant se passer de convoi. Dans la soirée, cette cavalerie couche à Ramdam (23 kilomètres à l'est de Graspan).

12 février. — French remonte de Ramdam vers le nord-est et va passer la Rict au gué de Dekiel's-Drift (20 kilomètres de Ramdam). Il rencontre, à ce gué, un parti boer qu'il met en fuite après une courte canonnade, et il s'établit pour la nuit sur la rive nord, aux deux gués de Dekiel's Q) et de Waterval.

( I ) ZoutpanVDrift, surrOrancje, est à a5 kilomètres à l'est d'Orange-Rivt r. (2) Gué sur la Riet à 20 kilomètres au nord-est de Kamdain et à 35 kilojnèlrcs au sud-est de Modder-River.

CONCENTRATION A RANDAM. 889

La r* division d'infanterie (Me(huen) restant en position au camp de Modder-River et masquant ainsi les mouvements qui s'opèrent au sud ; les trois autres divisions d'infanterie (6*, 7* et 9*) et la brigade montée Ridley partent de Honey-Nest-Kloof, Enslin, Graspan, et convergent vers Ramdam, où elles campent le soir même après des étapes variant de 22 à 18 kilomètres. Le 1 2 au soir, le gros de l'armée est donc réuni à Ramdam et la cavalerie couvre son front sur la Riet. Il y a là trois divisions d'infanterie, une division de cavalerie, deux brigades d'infanterie montée, avec 98 bouches à feu et un convoi de plus de 700 voitures traînées par environ 9.000 mulets et bœufs. En dehors de la division Methuen, cette masse qui va prendre la campagne, compte à l'effectif, 34.000 hommes dont i i.ooo montés; elle sera portée, quelques jours après, à 38. 000 hommes, par l'adjonction de la brigade de la garde, empruntée à Methuen en arrivant sur la Modder('). C'est, au demeurant, avec près de 4û.ooo hommes que lord Roberts mènera les opérations actives contre Cronje.

i3 février, — Quittant Dekiel's-Drift de grand matin, French pique franchement vers le nord, passe par Wegdraai, où il fait une courte halte, puis, traversant les larges cuvettes sablonneuses de Blaauw^boschpan et d'Aschboschdam, il atteint, vers 5 heures du soir, les bords de la Modder à Klip-Drift. Sur les collines de la rive nord apparaissent quelques partis boers, qui esquissent un simulacre de résistance. Mais une feinte de la brigade Gordon sur le gué de Rondeval, à 4 kilomè-

(i) Plus tard encore rartillerie fut renforcée d'une batterie d'obusiers de 6 pouces, qui intervint à Paardeberg.

SgO LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

très en aval, les nicl en fuite, et les Anglais demeiirenl maîtres des gués de Klip, de Rondeval et d'un gué intermédiaire. Trois laagers^ devant le gué de Klip et deux laagers au gué de Rondeval, tombent entre leurs mains, avec d'assez importants approvisionnements.

Ce mf^me jour, les divisions rassemblées à Ramdam s'ébranlent en deux colonnes, pour gagner la Riet. La colonne de gauche, commandée par lord Kitchener a, en tête, la 6® division (Kelly-Kenny), suivie de la 9* division (Colvile) et de l'infanterie montée. Elle va camper sur la rive sud, à Waterval-Drift (8 kilomètres à rouesl de Dckiers-Drifl). La colonne de droite, 7* division (Tucker), avec laquelle marche lord Roberts, se porte de Ramdam à Dekiers-Drift.

La cavalerie franchit donc, d'un seul élan, l'espace entre Riet et Modder et saisit les passages de cette dernière rivière, tandis que l'infanterie s'avance en deux groupes dç Raindain jusqu'à la Riet. C'était une première journée de grandes fatigues pour la division French, qui avait fourni une étape de 45 kilomètres sous un soleil ardent, à travers des plaines de sable. Aussi laissait-elle une centaine de chevaux sur sa route.

j^ février. — French fait séjour au Klip-Drift, pour reposer sa troupe et attendre que les avant-gardes arrivent à sa hauteur.

La colonne Kitchener (inliuiterie montée, 6* et g* divisions) s'élève (le Waterval jusqu'à Wegdraai (20 kilomètres) et, après une grande halte, reprend, de nuit, sa marche vers Klip-Drift. L'infanterie montée et la télc de la (')* division atteindront ce gué le i5 au matin.

La coloime Turker (7* division) pousse également de Dckiel's sur Wegdraai, où le général Tucker fait étape

Page 1