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RAID FINAL DE FRENCII

avec une de ses brigades (i4® brigade, Chermside), laîidis que l'autre brigade (i5* brigade, Wavell) poursuit, avec lord Roberts, dans la direction de Jacobsdal et couche à 3 milles de cette ville.

Les convois quittent Ramdam, sans escorte spéciale, et suivent, à distance de demi-étape. L'un d'entre eux, fort de i8o voitures et de 4-ooo têtes de bétail, va, dans la soirée, former le parc au gué deWaterval, dont la garde est confiée à deux faibles compagnies.

Raid final de Frencb et délivrance de Kimberley (^i5 février). — Le moment psychologique est amvé. Cette journée du i5, qui sera une journée de crise pour tous les éléments, mai*que l'action décisive de la division French.

A 9 heures dn matin, Kelly-Kenny, avec la tête de la 6* division, l'infanterie montée, deux batteries et deux pièces de marine de 12 livres, arrive au Klip-Drift. Couvert dès lors sur son flanc gauche, du côté de Maggersfontein, French, qui attendait impatiemment cette relève, s'élance au nord, dans la direction d'AIexandersfontein.

A quelques kilomètres du Klip-Drift, sur la rive nord de la Modder, sa division canonne et enlève au passage deux laagers; puis elle s'adjoint une forte flanc-garde de lord Methuen, composée de deux régiments d'infanterie montée et de deux corps irréguliers. Plus loin encore, à l'entrée de la grande plaine d'AIexandersfontein, elle est rejointe par un second détachement expédié directement de Modder-River, et comprenant les Scots Greys, la Household Cavalry et deux régiments de lanciers. A ce moment, la masse de troupes montées, aux ordres de French, compte 10.000 hommes, 7 batteries à cheval,

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3 baltcrics montées. C'est un effectif supérieur à toutes les forces des Fédérés, double du corps d'observation et presque décuple du corps de blocus qu'il s'agit de forcer.

La pleine d'Alexandersfontein, où l'on allait pénétrer, est une vaste arène, qui s'étend sur deux lieues de profondeur du sud-est au nord-ouest, et sur 5 kilomètres de large entre deux chaînes de dunes sablonneuses. Les Boers de du Toit occupaient ces kopjes bord;mt la plaine à l'est et à l'ouest, et d'autres qui en barrent la lisière nord ; ils y avaient établi leur artillerie qui fournissait des feux croisés. — Le défilé semblait formidable, et la moindre hésitation pouvait tout compromettre.

French prend son parti avec une énergie qui lui fait honneur. Il dirige contre les ailes 3 batteries et l'infanterie montée qui doivent masquer, puis enlever ces positions. Au centre, il forme en première ligne les deux régiments de lanciers, avec les Scots Greys, et leur ordonne de charger. Derrière eux, les autres escadrons, déployés à 8 ou 10 mètres d'intervalle, s'avancent au trot. — On traverse ainsi toute la plaine, à vive allure, dans un nuage de poussière et sous des feux d'artillerie et de mousqueterie que la rapidité du mouvement rend à peu près înoffensifs. Au fond. Ton rencontre un obstacle naturel, qui arrête un instant la charge et permet aux Fédérés d'enlever leurs canons ; mais ils fuient sur toute la ligne, aussi bien en tête que sur les deux flancs. L'impétuosité de ce raid de 16 kilomètres et le galop final les ont complètement déconcertés; c'est une véritable surprise, qui ne laisse pas à Cronje le temps de renforcer son corps de blocus. Il ne sait encore rien, qu'il a déjà perdu la partie et que le cercle enserrant Kimberley est définitivement rompu.

DÉLIVRANCE DE KIMBERLEY. SqS

A rextrémilé nord de la plaine, la division rencontre la ferme de Villiers, qui lui offre un peu d'eau. Les hommes peuvent boire, mais non les chevaux, et, après une courte halte d'une heure, on se reforme en colonne, aux allures vives, dans la direction d'Olifantsfontein. Huit kilomètres sont encore enlevés au trot ; les chevaux épuisés et mourant de soif tombent par centaines, surtout ceux d'artillerie; on n'en a cure, car ce n'est pas le moment de s'arrêter; on n'est plus qu'à 5 kilomètres de Kimberley et déjà l'on entre en communications d'estafettes avec les défenseurs. — Les Boers, en position au nord de la ville, tirent un dernier coup de leur Long Tom et se replient à leur tour. Kimberley est déUvré après cent vingt-deux jours de siège. Le soir même, French y fait son entrée. Ce beau succès lui coûtait 70 hommes seulement; mais plus de i.5oo chevaux jonchaient l'itinéraire si rapidement parcouru.

Pendant que la cavalerie s'acquitte ainsi de sa mission spéciale, le gros de l'armée se concentre sur la rive sud de la Modder. Dans la matinée du i5, la 6^ division {Kelly-Kenny) et l'infanterie montée bordent la rivière du Rondeval-Drift au Klip-Drift ; la 9' division s'établit un peu en arrière. En seconde ligne, à 16 kilomètres plus au sud, la 7* division occupe Wegdraai (i4* brigade) et Jacobsdal (i5' brigade).

Sur ce dernier point, il avait fallu en découdre. Une patrouille de cavalerie anglaise, qui s'était aventurée dans Jacobsdal dès le soir du i4, en avait été chassée par un retour offensif de plusieurs commandos et, pour déloger ces derniers de la ville, on eut à Hvrer, le i5, un combat assez vif. L'ennemi, écrasé par l'artillerie de lord Roberts, se dispersa dans la direction de Petrusberg.

Dans le temps que tout marchait si bien sur le fronl des Anglais, un incident assez humiliant se produisait sur leurs derrières, au convoi de Watenal.

Ce convoi, que nous avons vu, le i4 au soir, former le parc au bord de la Riet, avait commencé, le i5, à traverser la rivière et se trouvait empêtré dans un passage des plus difficiles, lorsqu'un parti de 3oo Boers, commandés par Jacob(^), garnit inopinément les collines qui dominent le gué de Waterval et commença à tirer sur les bœufs. Vainement la compagnie de Gordon's-Highlanders et la compagnie d'infanterie montée, préposées à la garde du gué, tentèrent de déloger ces hardis partisans. Vainement encore, vers midi, les KitchnerVHorses, avec une batterie montée, accoururent de Wegdraai à la rescousse ; puis, dans la soirée, le général Tucker, avec toute la i4* brigade. Les Boers, dont le nombre s'était insensiblement accru et qui comptaient un millier d'hommes, tinrent bon sur leurs hauteurs et Tucker, jugeant qu'il importait avant tout de ne pas s'attarder, se résigna à abandonner la partie. Il se replia, dans la nuit, sur Wegdraai, laissant aux mains des Boers les i8o voitures, dont tîjus les attelages avaient été tués pendant l'action, et 4.000 têtes de bétail.

Cette mésaventure devait avoir une certaine répercussion sur les opérations ultérieures; mais elle n'altérait pas les résultats considérables obtenus ce jour-là. Pour les Boers, aussi bien que pour les assiégés de Kimberley, les événements du i5 étaient décisifs et prenaient le caractère d'un coup de théâtre. Avec French sur ses der-

fi ) (Xéiait le même comn ando orangiste qui avait essayé, le 10, d'arrêter Ilunnay.

DÉLIVRANCE DE KIMBERLEY. Sgf)

rières, Methuen en tête, le gros de Tarmée anglaise débordant son front sur la Modder, la situation de Cronje devenait critique. Elle était d'autant plus grave qu'elle se révélait plus tard. L'obstination et l'aveuglement du général boer avaient duré jusqu'à la dernière heure. Après avoir nié ou mal apprécié, jusqu'au lo février, les préparatifs de la concentration anglaise, il était encore resté sourd aux nouvelles de l'invasion, aux avertissements que lui expédiaient ses postes avancés sur la Riet et à Jacobsdal.

Du 10 au i3 février, les Anglais se heurtèrent, à plusieurs reprises, à des commandos opérant en enfants perdus entre Riet et Modder, et même au sud de la Riet ; Cronje connut certainement ces rencontres et n'en tira que des inductions fausses.

Lui rendait-on compte que l'État d'Orange était envahi, qu'un combat avait eu lieu le lo au sud de Ramdam, un autre le 12 à Dekil's, il répondait que ces troupes anglaises, opérant sur la Riet, avaient comme objectif Fauresmith, pour y gagner ]a voie ferrée et couper la retraite aux commandos de Colesberg.

La marche de French venait-elle à s'affirmer par le combat du i3 à KUp-Drift; signalait-on, le i4, à Jacobsdal, l'approche d'un corps de toutes armes, il ne voulait voir dans ces mouvements que de vaines démonstrations de l'adversaire, esquissant une fausse attaque sur le flanc gauche des Boers, pour les amener à dégarnir Maggersfontein.

Pour lui, la véritable, la seule attaque à prévoir, était toujours de front, avec la voie ferrée pour directrice. Aux insinuations du lieutenant autrichien, comte Sternberg, aux instances du noble Villebois-Mareuil, il opposait des

boutades ou même de violentes sorties. Et le 1 5 seulement, après la réussite de la marche sur Kimberley, qu'il n'avait pu empêcher puisqu'il Tavait toujours niée, ses yeux finirent par se dessiller. Il dut se rendre à l'évidence.

Le soir même du i5, Cronje envoya à tous les commandos de son corps principal, entre Spietfontein et Maggersfontein, l'ordre de plier bagages et de se tenir prêts à partir, d'un instant à l'autre, dans une direction qui leur serait indiquée ultérieurement.

Cronje se décide à la retraite (nuit du i5 au j 6 février). — Pour fixer cette direction, ou plutôt pour ratifier une décision déjà arrêtée dans son esprit, Cronje réunit, le i5 à 5 heures du soir, un conseil de guerre à Maggersfonteint La discussion fut longue et animée. Sans parler des récriminations naturelles aux gens dans le malheur et d'autant plus violentes que la discipline est moins assise, de nombreux projets pouvaient êlre débattus et valaient mieux que celui du général en chef.

Qu'on se représente, en effet, la situation dans sa tragique simplicité. Sur cet échiquier, plat et découvert, quelques grandes divisions suffisent à la définir.

Deux lignes, à peu près perpendiculaires l'une à l'autre la voie ferrée Orange-Modder-River-Kimberley, courant du nord au sud, et la ligne d'eau de la Modder, prolongée dans sa direction est-ouest par le bief aval de la Riet, se recoupent à Modder-River, confluent des deux cours d'eau, et partagent tout le pays en quatre secteurs.

Dans le secteur nord-est, lord Methucn, tenant le sommet de l'angle à Modder-River et s'étendant jusqu'au Brown-Drift, donnait la main aux avant-gardes de lord

RETRAITE DE CRONJE. 897

Roberts, établies aux gués de Rondeval el de Klip-Drifl; les Anglais garnissaient ainsi la rive sud de la Modder, de Modder-River au Klip, sur un front de 26 kilomètres. A neuf lieues au nord et sur la voie ferrée, French occupait les approches orientales de Kimberley. Entre ces deux masses ennemies, à 20 kilomètres au sud de Kimberley et 16 kilomètres au nord de Modder-River, les positions des Boers, à Spietfontein-Maggersfontein, se dressaient à cheval sur la voie ferrée et étaient débordées de i5 kilomètres environ vers Test par le déploiement anglais sur la Modder.

Dans le secteur sud-est, délimité par la Modder et le chemin de fer de Modder-River à Orange, secteur dont la bissectrice est à peu près marquée par le cours amont de la Riet, toute la zone comprise entre Riet et Modder, à Jacobsdal et à Wegdraai, était remplie par les arrièregardes de lord Roberts. Dans ce secteur, enfin, à i5o kilomètres de Modder-River et sensiblement sur le même parallèle, la ville de Bloemfontein, capitale de TÉtat d'Orange, s'offrait comme objectif, à atteindre pour les uns, à couvrir pour les autres.

Tels étaient, le i5 au soir, les emplacements des deux partis et Cronje, renseigné par Delarey, Jacob et du Toit, devait en avoir une notion à peu près exacte. Si rudimentaire que fût sa science logistique, il se rendait certainement compte que le corps de French n'était pas toute Tarmée anglaise, parce qu'une armée ne pouvait marcher à cette allure. En dehors de cette induction, les avis héliographiques qu'il avait reçus, le i5 au matin, de Jacobsdal el de Waterval, suffisaient à lui signaler la présence de masses ennemies au sud de la Modder. Il savait donc, à n'en pas douter, que le gros des forces anglaises était

SgS LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

dans l'angle entre Riet et Modder, qu'une nombreuse avant-garde de cavalerie avait, seule, dans la journée du i5, franchi l'espace du Klip à Kimberley par Alexandersfontein, et que cette avant-garde serait probal)lcment suivie, le lendemain, par des colonnes qui lui fermeraient les portes de l'orient.

Dans ces conditions, la première question qui se posait était l'évacuation du camp. Fallait-il, oui ou non, en sortir et gagner au pied ?

On aurait pu, et Cronje y songea un instant, rappeler à soi les détachements épars, les débris du corps de blocus et tenir ferme dans ces positions préparées de longue main, qui constituaient une place forte improvisée. Avec les approvisionnements des laagerSj on y disposait d'un mois de vivres ; en se rationnant et en abattant les animaux de trait, on aurait eu des ressources pour un temps double. Les munitions étaient en abondance et l'eau était fournie par de nombreux puits. 5.ooo Boers, ainsi retranchés, auraient défié tous les efforts de l'armée anglaise et réussi, peut-être, à en immobiliser une portion assez considérable pour que l'excédent ne suffît pas à envahir l'Etat d'Orange. Mais c'était accepter la capitulation a échéance fixe, ou pis encore, appeler le gros des Fédérés au secours de cette armée bloquée, transporter le théâtre de la guerre dans une région éminemment défavorable à il es troupes irrégulières.

D'un avis unanime, les chefs des commandos écartèrent cette solution, et nous ne saurions les en blâmer. Nul ne pouvait soupçonner qu'ils allaient descendre de leurs hauteurs pour se jeter dans un véritable piège à loup, pour courir à une autre capitulation, plus proche et plus terrible.

RETRAITE DE CRONJE. SqQ

L'abandon du camp décidé, il fallait faire vite, choisir sa direction et s'ébranler la nuit même. Pour ce dernier choix, deux points étaient à considérer : la sécurité du mouvement de retraite et Temploi ultérieur des troupes. Il fallait d'abord franchir le cercle d'investissement avant qu'il se fermât, se mettre hors de portée avant que l'étreinte des Anglais se fit sentir — et c'était là l'essentiel. Il fallait, ensuite, tenir la campagne de façon à retarder l'invasion de TÉtat d'Orange ; couvrir efficacement Bloemfontein, sa capitale.

Ces deux desiderata étaient parfaitement conciliables, si l'on avait bien compris que, avec rcflFectif et la qualité des troupes disponibles, le meilleur moyen de protéger la capitale n'était pas de s'interposer directement entre cette ville et l'armée anglaise, de chercher à devancer celte armée quelque part sur sa ligne de marche au sud de la Modder, de Modder-River à Driefontein et à Blocnifonlein.

Dans ce trajet, la grande difficulté à vaincre, pour les Anglais, était la question des subsistances. Un parcoure de quarante-cinq lieues à travers un pays désert et aride, avec une immense cavalerie et de lourds convois, en s'éloignant de plus en plus de la ligne ferrée Orange-Kimberley, constituait un problème difficile à résoudre. Il les mettait absolument à la merci de leurs ravitaillements, et c'était, par suite, sur la ligne de ravitaillement qu'il fallait frapper, en agissant de flanc et sur leurs derrières.

Laissant, par suite, à de Wet et aux commandos de Colesberg ou d'Aliwal-Xorth le soin de briser les lignes qui, de Colesberg et Bethulie, convergent à Bloemfontein, Cronje pouvait se jeter dans le secteur sud-ouest, où toutes les issues lui étaient ouvertes. Maître, depuis l'affaire

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du 9 février, du gué de Koodoes-Berg, sur la Riet, à 20 kilomèlres en aval de Modder-River, il pouvait, en une nuit, franchir ce gué et gagner du pays entre Riet et Orange, se rabattre vers Graspan ou Belmont sur la voie ferrée qu'il eût coupée au passage, puis venir, par Ramdam et Koffyfontein, sur le flanc et les derrières de lord Roberts. Celte randonnée autour de l'armée anglaise supposait, évidemment, qu'il se fût allégé d'une notable partie de ses convois; mais dès qu'il s'agissait seulement de mettre ses éléments hors d'atteinte, il n'avait que l'embarras du choix dans les directions à leur assigner. Et c'est là, en dehors même de l'utilisation tactique à en faire ultérieurement, le point sur lequel nous ne saurions trop insister.

Tout l'horizon à l'ouest de la voie ferrée était complètement vide d'ennemis. Le secteur nord-ouest, entre la Riet et la ligne de Kimberley, offrait un champ libre, tout comme le secteur sud-ouest. On avait toute commodité pour gagner Barkly, tourner Kimberley par le nord et atteindre les lignes de retraite par lesquelles le corps de blocus réussit à évacuer sa grosse artillerie.

Et, dans le secteur nord-est même, entre la voie ferrée et la Modder, à condition de bien prendre son temps et sa direction, il était facile de se faire jour. L'ennemi occupant, dans la soirée du i5, Kimberley et le cours de la Modder, de Modder-River au Klip, ne tenait que la base du triangle rectangle et le sommet opposé ; toute l'hypotliénuse, c'est-à-dire toute la ligne de Kimberley au Klip, par Alexandersfontein, était absolument dégarnie. Pour atteindre cette ligne, en partant de Maggersfontein, quelques heures de nuit suffisaient et, en l'atteignant, on eût constaté, aux cadavres de chevaux semés par French,

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qu'il n'était guère à craindre le lendemain, qu'on pouvait serrer sur lui. Mais ce côté du triangle encore libre, c'était par son milieu, à égale distance des deux sommets menaçants, qu'il fallait logiquement Taborder. C'était en prenant la direction Maggersfontein-Boshof qu'on avait la certitude de se trouver, le i6 au matin, hors de la mâchoire que l'ennemi se proposait de fermer ce jour-là.

Une fois à Boshof on avait le terrain libre, l'indépendance de manœuvre, pour se rabattre au sud : soit à cheval sur la route Modder-River-Bloemfontein, en couvrant directement cette dernière ville; soit, de préférence, plus bas encore, vers Fauresmith, de façon à inquiéter le flanc droit des lignes de marche anglaises, tout en donnant la main aux Fédérés de Colesberg.

Cronje avait donc toutes les issues disponibles à l'ouest ; dans le secteur nord-est il pouvait adopter une ligne de retraite exempte de dangers, qui lui laissait le choix entre l'action latérale sur les Anglais et la protection directe de- Bloemfontein. Mais cette capitale semble avoir exercé sur lui une attraction matérielle et brutale en quelque sorte. Aller se placer entre Bloemfontein et l'armée anglaise, et s'y rendre le plus tôt possible, par le chemin le plus court, telle fut son idée fixe, son concept presque enfant'n.

De Maggersfontein à Blojcmfontein, la ligne droite passe par Drieput et coupe la Modder aux environs de Paardeberg. C4'est cette ligne qu'il suivra. Elle serre la Modder, c'est-à-dire l'ennemi, au plus près. A l'aplomb de Rondeval-Drift, elle n'en est plus qu'à 7 kilomètres et au delà elle s'en rapproche encore. On n'arrivera pas avant l'aube à hauteur de Rondeval et à partir de là, jusqu'au gué de Wolveskraal, sur un parcours de 4o kilomètres, c'est une

OCBRRE SUD-AFRIGAINE. a6

longue marche de flanc qui s'impose, avec la menace incessante des colonnes ennemies, qui peuvent déboucher par les gués de Rondeval, de Klip, de Drieput, de Klipkraal, de Paardeberg, échelonnés de 5 en 5 kilomètres (*). Et, dans tout ce parcours, nulle position solide, nul accident de terrain à l'exception de quelques petits kopjes, bons tout au plus pour y tenir une arrière-garde. Partout la plaine de sable, où les lourdes voitures enfoncent jusqu'aux essieux, où l'allure est lente sous un ciel de feu, où l'horizon découvert favorise la poursuite. Au bout de la plaine, la tranchée de la Modder, c'est-à-dire le fossé où l'on finira misérablement.

Peu importe à Cronje, la ligne droite le fascine ; il ira comme un inconscient jusqu'à ce fossé. Au lieu de l'objectif stratégique, qui lui eût permis d'échapper à lord Roberts et de rallier les autres forces républicaines, il ne voit que l'objectif géographique et il y marche sans souci des obstacles. Peut-être, aussi, est-il hypnotisé par l'audacieux coup de main de French. Encore tout endolori de ce coup imprévu, il ne songe qu'à la menace de French sur son flanc gauche et il appuie sans réflexion vers la Modder, alors qu'il ne peut ignorer la présence de lord Roberts de ce côté. Et cependant French va s'éloigner de lui le i6, en s'enfonçant au nord; il ne sera guère à craindre le 17. En se dérobant à droite pour l'éviter, Cronje se sera, proprement, jeté à l'eau par crainte de la pluie.

(i) Les distances exactes sont les suivantes : de Moddcr-River à Rondeval-Drifl, 2a kilomètres; du gué de Rondeval au gué de Klip, 4 kilomètres; de Klip-Drift à Drieput's-Drifl, 6 kilomètres; de DrieputVDrift à Klipkraal-Drift, 5 kilomètres; de Klipkraal à Paardeberg-Drift, 7 kilomètres; de Paardcbery's-Drifl à Wolveskraal-Drift, 10 kilomètres; de Wolvcskraal à Koodoes-Rand-Drift, 6 kilomètres.

LA POURSUITE DE CRONJE. t\o3

Quel qu'ait été, d'ailleurs, le véritable mobile du général boer, à quelque inspiration qu'il ait cédé, en choisissant sa ligne de retraite, on peut dire que jamais, sauf dans son arrêt néfaste du 1 7 au soir, il ne fit preuve d'un plus profond aveuglement.

Dans la nuit du 1 5 au 16, à 2 heures du matin, l'ordre fatal était donné et la petite colonne de 4'5oo Boers, avec 6 canons et 3oo voitures environ, s'ébranlait sur le chemin de Maggersfontein, Drieput, Paardeberg.

La poursuite (^16 février). — Le 16 février, de grand matin, French essaya de poursuivre vers le nord, dans les directions de Dronfield et de Tarantal, les débris du corps de blocus qui s'étaient retirés avec leur long Tom. Il battit inutilement le pays et constata que du Toit s'était mis hors de portée. Le soir, il rentra à Kimberley, où il devait apprendre le départ de Cronje et trouver Tordre de chercher à le joindre et à l'arrêter jusqu'à ce que l'infanterie anglaise pût entrer en ligne. Sa cavalerie était si épuisée qu'il réussit à peine à réunir, pour cette nouvelle expédition, 1.200 chevaux et quelques pièces de canon. C'est avec cette faible troupe qu'il se mit en route, le 17, par Olifantsfontein, vers Koodoes-Rand , traversant diagonalement le secteur nord-est pour accomplir sa mission.

Ainsi, dans la matinée du 16, des deux adversaires de Cronje, le moins à craindre, celui qu'il eût pu, à la rigueur, écarter de vive force, lui tournait le dos et élargissait encore le passage ouvert à l'orient. Et, pour l'éviter peut-être, Cronje se rapprochait de lord Roberts, il allait se jeter dans la gueule du loup. A 6 heures du matin, au moment où, sur la route de Maggersfontein-Bos-

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hof, il aurait dépassé la ligne du Klip-Drift à Kimberley, laissant chacun des deux groupes ennemis à plus de 20 kilomètres sur ses deux ailes, il cheminait péniblement sur le chemin de Maggersfontein à Drieput, et sa colonne, arrivée à hauteur du Klip, défilait parallèlement à la rivière, à une lieue et demie de distance et en vue du gué.

A cette même heure (6 heures du matin), l'infanterie montée anglaise commençait à franchir le gué du Klip, pour marcher au nord-ouest, vers Alexandersfontein el Kimberley. Lord Kitchener, qui surveillait le passage, apercevant le nuage de poussière que les Boers chassaient vers Test, devina immédiatement ce dont il retournait. Avec une remarquable décision, il prit sur lui de modifier la direction des troupes, en leur assignant ce nouvel objectif. L'infanterie montée, lancée dans la plaine, sur la rive droite de la Modder, dut gagner de vitesse, par le nord, le convoi boer; derrière elle on hâtait également le passage de la 6® division (Kelly-Kenny), qui avait mission d'attaquer l'ennemi par le sud.

Kitchener rendit compte, sur-le-champ, au général en chef, des mesures qu'il venait de prendre, et reçut son entière approbation. Lord Roberts embrassa, avec une égale rapidité de coup d'oeil, la situation nouvelle dans son ensemble et, conscient des responsabilités qui incombaient à lui seul, il sut prendre, à propos, les mesures convenables. Chef d'état-major et généralissime agirent en véritables hommes de guerre.

L'évacuation de Maggersfontein et la retraite de Cronje sur Bloemfontein n'exigeaient rien moins que le renversement complet et brusque du plan initial. Au lieu de se prolonger vers le nord -ouest, l'armée anglaise devait

LA POURSUITE DE CRONJE. 4o5

opérer un rapide changement de direction à droite et marcher vers Test ; son seul but était désormais de poursuivre Cronje et de le cerner si possible.

Portant donc Methuen, avec la 9* brigade et la qarde, sur les hauteurs de Maggersfontein, il lui donna Tordre de détacher la garde, après l'occupation de ces positions, et de l'acheminer vers l'est, le long de la Modder. Elle prendrait la queue de l'armée dont tous les éléments appuyaient immédiatement vers l'est , par le flanc des colonnes.

Simple pour les éléments de combat, ce mouvement ne s'effectue jamais sans difficultés considérables pour les convois et l'ensemble des ravitaillements. Il se produit des croisements dans les colonnes de voitures, des à-coups dans le service des subsistances. Toutes proportions gardées entre les effectifs, c'était la reproduction de la manœuvre des Allemands en marche sur Châlons, et déboîtant vers Sedan. Et ici, si les masses étaient moindres, l'exploitation du pays était nulle. On ne pouvait compter que sur les ravitaillements par l'arrière. Or, les convois, largement suffisants pour une expédition sur Kimberley, où la coopération des voies ferrées était assurée après un certain délai, n'étaient pas approvisionnés pour une campagne vers Bloemfontein. En donnant ses ordres, le 16, lord Roberts se lançait dans l'inconnu ; il pouvait s'acculer à la famine, à la pénurie de munitions. Toutes ces diificultés, qu'il saisit parfaitement, ne Tarrétèrent pas un instant. Il les prévit et y pourvut avec autant de sagacité que d'énergie, ordonnant le rationnement dès la première heure, prescrivant la formation de nouvelles stations-magasins à Modder-River et Graspan, organisant tout un système d'échelonnement des convois et de rou-

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lement par étapes de terre. Lord Roberts, répétons-le. se montra à la hauteur des circonstances et de son ancienne réputation.

Pendant que le généralissime réglait ainsi l'ensemble des opérations, lord Kitchener dirigeait la poursuite , ordonnée par lui, et qui se continuait dans cette journée du i6.

Cronje, à Tapparition des Anglais, avait constitué une forte arrière-garde et fait filer ses voitures sur Drieput. où elles formèrent le parc à 1 1 heures du matin (28 kilomètres de Maggersfontein). Pendant toute la journée, il couvrit la retraite avec quelques milliers de combattants et, devant le danger tangible, il se retrouva le chef énergique, le tacticien habile dont l'ascendant sur ses hommes ne peut s'expliquer que par de singulières qualités natives. Galopant d'une aile à l'autre, à la tête de quelques centaines d'hommes d'élite, il soutenait tantôt sa droite, accablée par l'infanterie montée, tantôt sa gauche que la brigade Knox (') et la 81* batterie serraient de près, en s'avançant le long de la rive nord de la Modder.

Les Boers, luttant ainsi pied à pied, mirent quatre heures à céder une lieue de terrain. A midi, ils étaient arrivés à une chaîne de trois petits kopjes qui court perpendiculairement à la rivière, à 3 kilomètres environ au nord-est du Klip-Drift. Ils essayèrent d'y tenir, mais furent définitivement rejetés à 4 kilomètres encore plus à Test, jusqu'à Drieput, où ils avaient établi leurs laagers. Là, leur position était si forte que les Anglais, malgré des tentatives qui se répétèrent jus(|u'à la nuit, ne réussirent pas à les déloger.

(i) Rappelons que la 6« division comprenait la iS^ brigade (Knox) et la 18" brigade (Stepbenson).

ARRÊT DE CRONJE A WOLVESKRA.\L. l^OJ

Continuation de la retraite et arrêt de Cronje à Wolveskraal (^ijféurier). — Comprenant la stérilité de leurs efforts à Tarrière des Boers et laissant à Frencli le soin d'attarder Cronje sur la rive nord de la Modder, les Anglais résolurent de filer le long de la rive sud et de devancer Tennemi aux points où il essaierait, vraisemblablement, de passer.

Dans la nuit du i6 au 17, vers 3 heures du matin, l'infanterie montée et la brigade Stephenson (18* brigade de la G* division) revinrent donc, par le Klip-Drift, sur la rive sud, et se mirent en marche vers Test, en côtoyant la Modder, pour prévenir Cronje soit au gué de Paardeberg-Drift, à 18 kilomètres, soit au gué de Koodoes- Rand, à 35 kilomètres en amont du Klip. L^infanterie montée, prenant les devants, atteignit le Paardeberg- Drift le 17 au soir et campa sur un mouvement de terrain près de la rive sud. La brigade Stephenson arriva le 17, vers 9 heures du matin, à hauteur du Klipkraal-Drift, intermédiaire entre les gués de Klip et de Paardeberg (*). Là, elle opéra sa jonction avec la brigade Knox, qui avait accompagné son mouvement par la rive nord, et la 6* division, reconstituée tout entière sur la rive sud, fit grand halte à Klip-Kraal jusqu'à 6 heures du soir. Elle reprit ensuite son mouvement vers le Paardeberg-Drift , par une marche de nuit; mais, dans l'obscurité, les deux brigades se trompèrent de route, dépassèrent un peu le gué et bivouaquèrent sur une colline qui s'élevait à 4 kilomètres environ plus à l'est. Cette erreur même de la division Kelly-Kenny était un coup de fortune pour l'in-

( I ) A II kilombtres en amont du Klip-Drift et à 7 kilomètres en aval du Paardeberg-D ri fl .

4o8 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

fanterie anglaise; elle la plaçait à une lieue et demie, seulement, en aval du gué de Wolveskraal, c'est-à-dire à petite portée du point de passage que Cronje allait choisir, entre les gués de Paardeberg et de Koodoes-Rand.

Ainsi, dans la nuit du 17 au 18, sur la rive gauche de la Modder, le gué de Paardeberg était gardé par l'infanterie montée et, à une lieue plus loin, la 6* division tendait déjà la main vers le Wolveskraal-Drift. En même temps, la g* division (Colvile), en colonne derrière la 6* le long de la Modder et marchant toute la nuit, devait atteindre le Paardeberg-Drift avant l'aube. Sur la rive droite, d'autre part, French avait quitté Kimberley le 17 à 2 heures du matin, avec l'ordre de gagner l'ennemi de vitesse et de lui couper la retraite sur cette rive. Prenant •par Olifantsfontein et traversant la plaine diagonalement, du nord-ouest au sud-est, il atteignait dans l'après-dînée, après une marche forcée de 45 kilomètres, une ligne de kopjes qui part du Koodoes-Rand-Drift vers le nord-ouest et commande complètement ce gué.

De son côté Cronje, abandonnant soixante-dix-huit de ses voitures, avait quitté Driepul et remonté la rive nord de la Modder, pour gagner le Koodoes-Rand-Drift. Mais, soit qu'il fût parti trop tard dans la journée du 17, soit que sa marche fût ralentie par les attelages épuisés de son convoi, l'heure était déjà avancée, dans l'après-dînéc, lors(|u'il arriva à hauteur du Paardeberg-Drift (12- kilomètres de Drieput). Peu après avoir dépassé ce point, il apprit que French, déjà revenu de Kimberley, était devant lui et lui barrait le passage au Koodoes-Rand.

French, en réalité, avec ses 1.200 chevaux sur les dents, n'était qu'un mince obstacle et les Boers auraient pu facilement lui passer sur le corps, sans qu'il reçût

ARRÊT DE CRONJE A WOLVESKRAAL. 4^9

aucun secours de l'autre rive. A cette heiire-là (4 heures du soir), l'infanterie montée campait au Paardeberg- Drift et, en arrière, la division Kelly-Kenny n'avait pas terminé sa halte au Klip-Kraal-Drift. Gronje avait quelques heures de la soirée pour bousculer French, et la nuit pour franchir le que de Koodoes-Rand ou aller chercher, plus en amont encore, vers Abraham's-Kraal, un autre point de passage. Mais il ignorait ces circonstances favorables. Par une erreur excusable, il attribuait à French les mêmes ressources que dans la journée du i5. Téméraire sur le terrain, il se montra, comme toujours, pusillanime devant l'inconnu, et cette seule menace de French suffit à lui faire abandonner le gué de Koodoes-Rand, pour en adopter un autre, à mi-chemin de Paardeberg et de Koodoes-Rand, le Wolveskraal-Drift.

Ce choix une fois arrêté, on peut se demander, du moins, pourquoi Cronje n'employa pas les dernières heures du jour à effectuer son passage au gué de Wolveskraal. En se dérobant ainsi à French, qui était son seul épouvantail du moment, il eût gagné, du même coup, une notable avance sur les colonnes de la rive sud dont il ignorait, il est vrai, mais dont il pouvait supposer les mouvements.

Au lieu de fouetter l'activité du général boer, l'imminence du danger et la surprise de l'occupation de Koodoes- Rand semblent l'avoir paralysé. Il forma le parc avec ses voitures, campa à Wolveskraal ('), ferme située en face du gué, et remit au lendemain matin, i8 février, l'opération du passage. Pareille inertie ne peut trouver d'excuse

(i) De Dricput au point où il avait appris l'approche de French, il avait marché i4 kilomètres. Il fit encore 0 kilomètres au delà. Dans celte journée du 17, il parcourut donc 20 kilomètres de Drieput à Wolveskraal.

4lO LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

que dans le mauvais étal de son convoi^. Ses bœufs n'en pouvaient plus et Cronje ne sut pas se rendre compte que le sacrifice de ce lourd attirail s'imposait, pour sauver ses hommes.

Il ne le comprit pas davantage, dans la nuit du 17 au 18, lorsque ses éclaireurs lui signalèrent la présence de rinfanterie montée au sud du Paardebenj-Drift. Il ignorait, probablement, qu'en même temps, la division Kelly- Kenny arrivait plus près encore de lui, à une lieue de Wolveskraal. Il ignorait, a fortion, que la division Colvile serait, au lever du jour, à hauteur de Paardeberg. Mais, à défaut de ces notions précises sur les approches des Anglais par la rive sud, la seule nouvelle que l'infanterie montée bivouaquait sur cette rive, à 8 ou 10 kilomètres de Wolveskraal, aurait dû lui dessiller les yeux. C'était, pour lui, l'obligation de combattre, s'il voulait donner à son convoi le temps de passer. Or, le combat devait appeler French et placer les Boers entre deux feux; enfin, sans perspicacité excessive, on pouvait supposer que, au cours d'un engagement, l'infanterie montée anglaise recevrait des renforts sur la rive gauche. On risquait donc de tout perdre, pour sauver les voitures, et un général avisé, suffisamment énergique pour s'élever audessus des préjugés des Boers, n'eût pas hésité plus longtemps à laisser là ses waggonSy auprès des feux de bivouac allumés, et à gagner le large avec les éléments combattants, soit sur la rive sud vers Petrusberg, en passant au gué de Wolveskraal, soit sur l'autre rive en contournant les positions de French par le nord.

Cronje n'eut pas l'intuition de cette mesure de salut, ou, peut-être, l'énergie lui fit défaut, pour l'imposera ses subordonnés. Après avoir aveuglément prolongé son se-

BATAILLE DE PAARDEBERG. l^l l

jour à Maggersfontein, après avoir choisi une mauvaise direction de retraite, après avoir mis deux jours et deux nuits à traîner ses inipedinienta, Tespace de 45 kilomètres, sur cette direction, il ne lui restait plus qu'une faute à commettre, celle de perdre la troisième nuit. Cette faute, la plus grave de toutes, qui devait l'acculer à l'impasse finale, l'infortuné général la commit dans ce funeste arrêt à Wolveskraal. Tout en appréciant qu'il aurait à en, découdre, le i8, pour permettre à son convoi de se replier, il resta rivé à ce convoi et il n'avança même pas l'heure de son départ, fixée au matin comme si on avait eu du temps devant soi. Mais il prit délibérément ses dispositions de combat, en envoyant une grande partie de ses forces garnir les berges de la rivière, jusqu'au Paardeberg-Drift, pour contenir ou tout au moins retarder l'infanterie montée anglaise, pendant le passage du gué.

Le reste de la nuit fut donc, du côté des Boers, une sorte de veillée des armes.

Bataille de Paardeberg (^18 février), — Avant de faire le récit de la bataille du 18 février, jetons un rapide coup d'œil sur le champ clos où les Fédérés s'apprêtaient à jouer cette grosse partie, c'est-à-dire sur le terrain situé entre les gués de Koodoes-Rand et de Paardeberg (*).

En aval du KooJoes-Rand-Drift, la Modder coule de Test à l'ouest, l'espace de 6 kilomètres environ, puis elle s'iniléchit au sud-est par un c«ude très prononcé, d'environ 1.800 mètres de profondeur, et reprend, sur un par-

(1) Consulter le livre de MM. le lieutenant-colonel Frocard et le capitaine Paim'kn. — Consulter aussi la carte du major von Estorff, dans son livre Der Buernkrieg in SiXd-AJrika (a© livraison).

4l2 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

cours de trois lieues, jusqu'à hauteur du mont de Paardeberg, une direction général^ ouest-sud-ouest.

Ce mont de Paardeberg, surplombant la rive droite, semble déterminer une nouvelle inflexion de la rivière vers le sud ; elle s'y enfonce, en effet, sur une étendue de quatre kilomètres, en appuyant légèrement vers le sudouest ; après quoi elle reprend son cours vers l'ouest, au point précis où se trouve le gué de Paardeberg.

Le Paardeberg-Drift, qui marque ce dernier changement de direction, est donc situé à peu près à l'aplomb, mais à une lieue au sud, de la montagne qui lui donne son nom. Sa distance du Koodoes-Rand peut compter 20 kilomètres, à vol d'oiseau.

Entre ces deux gués, à 7 kilomètres du Koodoes-Rand et i3 kilomètres du Paardeberg-Drift, dans le premier angle rentrant vers le sud, mais à 2 kilomètres en aval de son sommet, se blottit le gué de Wolveskraal, en face de la ferme ainsi nommée. Cette ferme, quartier général dé Cronje, était donc adossée au coude de la rivière et entourée d'eau sur ses faces sud et est, à une distance moyenne de 1.200 mètres. Les Boers avaient formé le parc au nord-ouest et à petite portée des bâtiments de la ferme, sur un vaste rectangle dont le grand côté n'était guère inférieur à un kilomètre.

Dans cette région, comme dans presque tout son parcours, la Modder n'a pas, à proprement parler, de vallée. C'est un lleuve de plaine, dans toute l'acception du terme. En manière de lit, elle s'est creusé, à travers le Veldt, une véritable tranchée, un fossé dont la profondeur moyenne est de 10 mètres et dont la largeur varie de 25 à 100 mètres. Remplissant presque complètement ce fossé, aux époques des grandes crues, elle coule normalement

BATAILLE DE PA.VRDEBERG. l^li

et en particulier à Tépoque où Ton était, dans une sorte de cuvette qui occupe le fond de la tranchée. Ses bords et ses berges, à pentes raides, sont couverts de saules et d'épais mimosas.

Sur les deux rives et surtout sur la rive sud, le terrain est coupé de nombreux dongaSj qui courent perpendiculairement à la rivière et constituent ainsi autant de lignes de défense contre un ennemi en marche le long de la Modder ou dans la plaine découverte.

Sur la rive gauche, cette plaine unie et tapissée d'herbes descend en pentes très douces vers la Modder. Elle est limitée au sud, à une distance variable mais n'excédant pas quatre kilomètres, par de légères ondulations qui se relèvent à hauteur du gué de Wolveskraal et qui dessinent, à une lieue au sud-est de ce gué, un peu au nordouest du hameau d'Osfontein, un cercle de kopjes, en forme de cratère, dénommé aujourd'hui Kitchener's-Hill. Plus à Test et à l'aplomb du gué de Koodoes-Rand, la plaine se resserre encore; son horizon est barré, à i.3oo mètres seulement de la Modder, par une chaîne de trois ou quatre kopjes, orientée de l'ouest à l'est.

Sur la rive droite, la pente de la plaine vers la Modder est plus accentuée ; son sol, plus tourmenté, se mamelonné de nombreuses bosses, qui mériteraient presque le nom de kopjes. Une ligne de véritables kopjes la borne d'ailleurs au nord, à une lieue de la rivière.

A deux kilomètres à droite de la verticale du Paardeberg-Drift et à une lieue au nord de ce gué, nous avons déjà signalé la montagne qui lui donne son nom, forte colline à sommet plat, de 90 mètres de hauteur. Enfin, à l'autre extrémité du bief, au Koodoes-Rand-Drift, aboutit une chaîne de kopjes élevés qui vient du nord-

4l4 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

ouest et au pied de laquelle passe la route de Kimbcrley à Koodoes-Rand, par Kameelfontein-Farm ; route que French avait suivie le 17 février.

C'est à rentrée du bief, au Paardebercj-Drift, que s'ouvrit Taffairc du 18. Cronje avait poussé pendant la nuit, sur les deux rives et jusqu'au voisinage de ce gué (i3 kilomètres de Wolveskraal), des détachements chargés d'observer et de contenir Finfanterie montée. Sous leur protection, il espérait franchir la rivière et effectivement, au lever du jour, une partie de son gros, passant sur la rive sud, s'établit au débouché du Wolveskraal-Drift. Les convois devaient suivre, mais l'attaque de la division Kelly-Kenny contre la tête du gros se produisit, comme nous le verrons plus loin, avant qu'on eût commencé à rompre le parc.

Dans ces dispositions de Cronje, nous retrouvons une sorte de conception vague et embryonnaire des détachements de couverture, que nous avons déjà signalée avant l'affaire de Modder-River. Mais ici, la couverture n'était assurée que dans une direction, sur le cours de la rivière; elle n'existait pas au sud-ouest, vers la plaine, là où les Boers, à leur insu, étaient menacés, de beaucoup plus près, par la 6* division. L'attaque de cette dernière put donc se produire à l'improviste et sans aucune espèce de tampon, directement contre le centre de la position principale des Fédérés. Ainsi comprises et réduites à une seule, les avant-gardes de couverture étaient impropres aux services qu'en attendent les théoriciens modernes : ralentir la marche de l'ennemi, le contraindre à des déploiements prématurés, l'entraîner dans de fausses directions. L'avant-garde unique que Cronje avait portée à Paardcberg sortit, d'ailleurs, de son rôle, en prenant l'initiative de l'attaque.

BATAILLE DE PAARDEBERG. 4^5

Voyant, en effet, l'infanterie montée au bivouac et en train de prendre son repas, les partisans boers, qui s'élaient glissés à portée de fusil sans être éventés, ne purent résister à la tentation ; Taube se levait à peine qu'ils ouvraient une vive fusillade contre les campements anglais. Malgré la surprise, Tinfanterie montée prit les armes en bon ordre, marcha à l'assaillant et l'eut bientôt rejeté à un kilomètre en amont de Paardeberg.

En même temps, le bruit de la mousqueterie mettait en branle la 6* division, campée, comme nous l'avons dit, à mi-distance entre les gués de Paardeberg et de Wolveskraal et à 3 kilomètres au sud de la rivière. Cette division, accourant au feu, rétrograda un instant dans la direction du Paardeberg-Drift ; mais lord Kitchener reconnut promptement que le gros des Fédérés n'était pas de ce côté et débouchait, au contraire, à Wolveskraal. Faisant donc appuyer les deux brigades de Kelly-Kenny vers le nord-est, il les dirigea sur ce gué, la i8^ brigade (Stephenson) à droite, et la i3* brigade (Knox) à gauche. Stephenson vint s'établir avec deux bataillons en première ligne, perpendiculairement à la rivière, sa droite appuyée au sommet de l'angle rentrant, en amont du gué. Son troisième bataillon (Yorks) donnait la main à lu brigade Knox, qui se déployait parallèlement à la rivière, en face du gué.

Peu d'instants après, la 9* division (Colvile)('), qu'une marche de nuit avait amenée, de grand matin, à hauteur du Paardeberg-Drift, apparaissait sur le champ de bataille, en longeant la Modder. Sa tête de colonne (3" brigade, Highianders) vint fermer, à l'ouest, le demi-cercle

(1) 3" bricjade, Highlaniers (Macdonald); 19* brigadt; (Smith-Dorricn).

4l6 LA GUERRE SUD-AFRIC.U.NE.

fonné par les Anglais, tout autour et à 2 kilomètres du Wol veskraal-Drift.

Il était alors 8 heures et demie du matin ; les trois brigades précitées commencèrent une marche lente et concentrique pour resserrer les Boers sur le gué. En même temps, deux batteries montées et une batterie d'obusiers prenaient position sur une colline, à 1.800 mètres au sud du gué, et dirigeaient leur tir, à 2.5oo mètres, contre le laager^ visible de l'autre côté de la rivière. Cette canonnade efficace, qui mit le feu à plusieurs voitures et fît sauter trois caissons de munitions, rendit bientôt le laager intenable. Les Boers s'abstinrent, cependant, d'y répondre avec leurs quatre malheureuses pièces de canon ; ils devaient, d'ailleurs, faire peu d'usage de leur artillerie, à l'exception des deux vickers-maxini qu'ils employèrent très utilement dans l'après-dînée. Leurs mausers, en revanche, firent merveille dès la première heure, et les 2.000 hommes environ qui tenaient sur la rive sud disputèrent le terrain pied à pied aux 10.000 fantassins anglais qui les enveloppaient.

Un peu avant 9 heures, la 19* brigade (Smith-I)orrien), qui venait en colonne derrière les Highlanders, dans la division Colvile, arriva au gué de Paardeberg ; elle y franchit la rivière et, remontant au nord sur la rive droite, elle contourna le mont Paardeberg, puis alla se former, par un mouvement de sur la droite en bafaUle, face à l'est et au grand côté du laager, à i.5oo mètres environ des tirailleurs de Cronje. Un de ses bataillons étant resté à la garde du gué, cette brigade avait en première ligne deux bataillons, dont les Canadiens, le troisième bataillon en réserve, en échelon derrière son aile gauche. Une batterie, qui marchait avec elle, s'établit sur

BATAILLE DE P.V.VRDEBERG. l^l'J

sa droite, au plus près de la rivière, bouchant en quelque sorte l'intervalle entre la droite de Smitli-Dorrien et la gauche de Macdonald sur l'autre rive. Cette batterie prenait, de plus, en enfilade le petit côté du lùager et les Boers qui bordaient la rivière ; elle infligea à ces derniers des pertes sérieuses. Sous sa protection, les deux bataillons de première ligne commencèrent à se rapprocher de l'ennemi par une série de bonds qui les amenèrent à la distance de i.ooo mètres: ils durent s'y arrêter sous un feu eflroyable.

A II heures du matin, peu après cette entrée en ligne delà 19* brigade, l'artillerie à cheval de French se mit en batterie au sud de Kameelfontein, sur des hauteurs qui dominaient le laager au nord et à une distance de 1.800 mètres. Ses obus achevèrent d'incendier les voitures; ils prenaient d'écharpe le grand côté du parc et à dos les Fédérés qui garnissaient la rive sud; quelques-uns même, portant trop loin, vinrent, à 3.5oo mètres, tomber dans les rangs des Highlanders. Ces batteries formant à peu près l'équerre avec le front de la brigade Smith-Dorrien, appuyaient solidement la gauche de cette brigade, en même temps que la cavalerie, établie en soutien en arrière de leur flanc gauche, achevait de fermer l'horizon au nord.

Il ne restait plus qu'une ouverture, vers le nord-est, entre la cavalerie et le coude que la Modder décrit, en aval de Koodoes-Rand, pour s'enfoncer vers le sud. Ce dernier intervalle fut fermé, à midi, par Tinfanterie montée. Celle-ci, après son engagement du matin, avait passé derrière le front des troupes déployées sur la rive méridionale et était venue franchir la Modder un peu en amont du coude; elle s'avança le long de la rive nord,

ouerhe sud-africaikb. 37

4l8 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.

SOUS un feu violent, jusqu'au point où elle entra en liaison avec la gauche de la cavalerie. C'est dans ce mouvement d'approche qu'elle perdit le brave colonel Ilannay. Elle n'était pas encore en place qu'elle recevait, sur sa gauche, l'appui des deux bataillons de première ligne de la brigade Stephenson (i8* brigade), qui traversèrent la rivière un peu plus bas que l'infanterie montée et se portèrent, face à l'ouest, à travers les broussailles de la rive nord.

A ce moment, vers une heure de l'après-dtner, les troupes de la rive sud eflcctuèrent donc une sorte de mouvement d'appui à droite et avancèrent l'épaule, pardessus la rivière, pour donner la main aux troupes de la rive nord. A ce moment aussi, le cercle formé par les 6* et 9« divisions, la cavalerie de French et l'infanterie montée, soit une vingtaine de mille hommes, investit complètement les 4.5oo Boers de Cronje, répartis, comme les assaillants, à peu près également sur les deux rives.

Jusque-là, le haut commandement était intervenu pour régler les mouvements des Anglais, assurer la liaison des colonnes, préparer et renforcer l'enveloppement de l'adversaire. Il semblait qu'on n'eût plus qu'à déclancher la machine et à broyer les Boers dans son étreinte. Mais dès lors, précisément, la direction du combat échappe aux grands chefs, l'initiative passe aux soldats et aux officiers subalternes, Faction générale se dilue en une série d'actions partielles, brillamment conduites, mais sans connexité, sans résultats décisifs, et dont la confusion déconcerte l'historien.

Parmi ces efforts décousus, mentionnons sur la rive gauche, peu après une heure de l'après-midi, la vigoureuse attaque dirigée par la i3* brigade (Knox) et la

BATAILLE DE PAARDEBERG. 1\IQ

3' brigade (Highlanders), contre le centre et la droite des Boers. Les deux généraux, Knox et Macdonald, y furent blessés, sans que leurs troupes réussissent à se rapprocher de la rivière à moins de i.5oo mètres.

A 2 heures et demie de l'après-midi, la brigade Knox revint à la charge, flanquée à droite par le bataillon des Yorks, que Stephenson avait laissé sur cette rive, et à gauche par six compagnies de Highlanders. Cette offensive, plus heureuse que la précédente, amena les Yorks sur les berges de la Modder, juste au-dessous de Tangle rentrant qu'elle dessine vers le sud; les Ecossais même parvinrent à la franchir un peu en aval. Le rentrant proprement dit était si fortement occupé par les Boers qu'on ne put les en déloger; leur feu meurtrier tint l'ennemi en respect à 35o mètres de ce coude et, après en être restés maîtres jusqu'au soir, ils se retirèrent sur leur laagePj à la tombée de la nuit, sans être inquiétés.

Citons encore, sur la rive droite, la charge à la baïonnette exécutée, vers 4 heures de Taprès-dîner, par la 1 9* brigade, contre le front ouest du laager. Comme cette brigade était en panne depuis de longues heures, le général Colvile lui envoya, en renfort, le bataillon des Cornwalls, qu'il avait conservé, jusque-là, à la garde du Paardeberg-Drift. Traversant la ligne de combat, les Cornwalls l'entraînèrent avec eux dans une attaque désespérée qui vint se briser à 4oo mètres de l'ennemi. Canadiens et Cornwalls rivalisèrent d'héroïsme: ces derniers perdirent leur chef, le lieutenant-colonel Aldworth ; mais, finalement, il fallut revenir sur ses pas, jusqu'à 700 mètres de la position boer.

A la même heure, entre 4 et 5 heures, une sorte d'échauffourée se produisit à Kitchener's-Hill, au sud-est et

4'iO LA GUERRE SL'D-AFRICUN'E.

à assez grande distance du champ de bataille. Dès la matinée, on avait signalé, dans cette direction du sudest, les mouvements d'un corps isolé de partisans boers, débouchant d'Emmaûs et expédiés, probablement par de Wet, au secours de Cronje. Pour déjouer leurs tentatives, une flanc-garde d'un escadron du Kitchener-Horse avait été placée sur le kopje, à forme caractéristique, que nous avons décrit au nord-ouest d'Osfontein. La journée tirait à sa fin et ces cavaliers étaient plus occupés de faire boire leurs chevaux ou de préparer leur repas que de suneiller la plaine, lorsqu'ils se virent inopinément enveloppés et contraints à mettre bas les armes sans résistance.

C'était là, d'ailleurs, un épisode secondaire et qui ne pouvait influer sur l'issue de la bataille. A la tombée de la nuit, les Anglais occupaient les deux rives diî la Modder, sauf une zone de 1.600 mètres de chaque côté du laagevy dans lequel toutes les forces de Cronje étaient investies.

Ce résultat avait coûté des pertes considérables: i.ioo hommes tués ou blessés, et l'on s'est demandé, à bon droit, s'il n'aurait pu être obtenu à meilleur compte.

La position de Cronje n'était, en somme, qu'une énorme tranchée abritée, coupée de nombreuses tranchées plus petites, avec de Teau coulant en abondance au milieu. Pour la prendre d'assaut, il fallait combler ces fossés de cadavres; mais était-il bien nécessaire de la prendre d'assaut ?

Une fois l'investissement de Cronje opéré, et il l'avait été presque sans coup férir, grâce aux habiles dispositions du haut commandement anglais, le gain de la partie n'était plus douteux et il était loisible de la conduire avec

BATAILLE DE PAARDEBERG. 4^1

prudence el méthode. Il suffisait d'installer de rartillcrie sur le cercle de hauteurs qui commandaient le cul-de-sac où s'étaient enfournés les Boers, et de recourir, dès le début, au bombardement qu'on employa plus tard. On pouvait attendre patiemment qu'ils fussent à bout de vivres, de munitions et de moral. On pouvait aussi hâter leur chute en procédant par approches, progressivement poussées des qués de Paardeberg et de Koodoes- Rand vers le gué de Wolveskraal.

En donnant la bataille du i8 février, lord Kitchener semble avoir surtout visé un résultat moral. II voulait infliger un échec à Cronje, le convaincre immédiatement d'infériorité. Peut-être aussi espérait-il briser son énergie, du premier coup. Peut-être enfin, dans un sens plus positif, espérait-il capturer toutes les forces ennemies, en cette journée, et utiliser les vivres et le convoi de Cronje pour continuer la marche sur Bloemfontein. Le temps avait son prix pour les Anglais ; eux aussi devaient compter avec leurs ressources en vivres, et il serait peu équitable de reprocher à ce général d'avoir voulu faire vite.

Ce qu'on peut, du moins, critiquer, c'est le défaut de préparation et de direction dans la bataille. Elle s'enga- <jea sans plan et se poursuivit sans coordination. On ne prit pas, ou peut-être n'eut-on pas le temps d'étudier le terrain, sans quoi on n'eût pas fourni l'attaque à fond au centre de la position. Les soldats semblent avoir gagné à la main; ils s'engagèrent tout de suite trop avant pour qu'on pût les faire reculer et ils menèrent Taflaire jusqu'au bout. Cet entrain irréfléchi leur fait, au demeurant, grand honneur. Epuisés par une semaine de marches et de combats, n'ayant ni bu ni mangé, pour la plupart, depuis la veille après-midi, ces soldats anglais firent

preuve d'une endurance et d'un courage que, seul, l'héroïsme des Boers devait dépasser.

Investissement du camp de Cronje {i 8-2 j février). — Pour ces derniers, en effet, une phase de neuf jours ' va s'ou\Tir, où les fautes, les erreurs de Cronje disparaissent dans la vive lumière du sacrifice, où son entêtement devient une énergie sublime, où la chute se transforme en apothéose. Cerné comme Bazaine à Metz, comme Napoléon à Sedan, le vaillant Burgher saura trouver dans la simplicité de son esprit, dans la grandeur de son cœur, ce qui rachète les dispositions défectueuses du général malheureux.

Dès le soir du 18 février, Cronje put se rendre compte qu'il était tombé dans un piège sans issue et que, à moins de secours extérieurs, il n'avait aucune chance d'en sortir. Encore fallait-il qiie ces secours ne se fissent pas trop attendre, car le temps, comme l'espace, lui était mesuré, 11 disposait, tout au plus, de huit jours de vivres, les voitures du convoi de subsistances ayant été, en parlie, abandonnées à Drieput, pour céder leurs attelages aux caissons de munitions. Son champ d'action se limitait à peu près à son camp, c'est-à-dire à un carré de trois kilomètres de côté, traversé en son milieu par la Modder et dont le gué de Wolveskraal marquait le centre. Et dans cet étroit espace, où se trouvaient entassés des femmes, des enfants, des waggons, des milliers de bestiaux, il verrait bientôt pleuvoir les obus, partant de toutes les hauteurs qui s'élevaient circulairement à l'horizon.

Devant cette situation désespérée, Cronje ne fléchit point. Abandonnant les parties planes ou saillantes du terrain, qui, demain seront intenables, il s'enfonce dans

INVESTISSEMENT DU CAMP DE CRONJE. l^'li

toutes les anfracluosités. La tranchée de la Modder, les (hngas qui y aboutissent, deviennent rhabital des Boers. La rivière, par bonheur, décrit de légers coudes vers le sud en amont et en aval de Wolveskraal. Son lit ne peut être enfilé et ses berges rocheuses offrent maintes encoignures où la population désarmée et les blessés seront en sûreté.

Utih'sant, eux aussi, ces abris naturels, les combattants y ajoutent des abris artificiels. Sous l'impulsion de leur indomptable chef, à sa voix toujours respectée, ces hommes, harassés par deux journées de lutte, retrouvent des forces. Toute la nuit du 18 au 19 ils travaillent. Sur le plateau, autour de leurs voitures, sur les flancs des deux rives, entravers du lit de la Modder; dans la terre, dans le marais, dans le roc, ils creusent des tranchées et, à l'aube, le terrain disponible apparaît comme une vaste taupinière.

Ici nous signalerons, de nouveau, le type original de tranchées que nous avons déjà rencontré sur la Tugela supérieure : profil en forme de bouteille, à goulot étroit et s'évasant vers le bas; rigole de o™,3o de large, à l'ouverture sur le sol et fond dépassant un mètre; parois inclinées à contre-sens et consolidées au besoin, dans les terres meubles, par des fascinages; terres provenant de lu fouille épandues en glacis, et parapet de sacs émergeant à peine au-dessus du sol (*). Enfoncés dans cette excavation, adossés au talus intérieur, les Boers pouvaient, presque sans dommage, laisser passer l'orage de projectiles.

(i) Un modèle analogue, proposé par M. le rfcnéral de Boisdenemets, fut mis à l'essai dans la ii^ division, en 1889. Par quel bizarre concours de circonstances le retrouvons-nous au Transvaal ? Ce modèle mérite, en loul cas, d'être étudié dans nos polygones.

L'orage se formait, effectivement, à Thorizon et jamais nuit n'avait été plus opportunément employée. Dès le 19 au matin, lord Roberts et son état-major arrivaient, avec la 7* division (Tucker) et une nombreuse artillerie. Consolidant, de ces deux nouvelles brigades, le cercle de fer déjà forhié, le feld-marshall établit 5o bouches à feu sur les hauteurs qui le jalonnent. Il dispose de forces dix fois supérieures à celles de Crorije ; mais, éclairé par l'insuccès de Kitchener, il n'entend plus risquer d'attaque de vive force ; il va procéder comme devant une place forte, c'est-à-dire faire le siège du camp boer en cheminant à la sape, écraser de projectiles les assiégés et attendre que la peste et la famine aient accompli leur œuvre.

Pour commencer, il refuse àCronje l'armistice que celuici sollicite, en vue d'enlever les morts du 18. Ces cadavres en décomposition seront un précieux, auxiliaire, moral et physique, et il convient de laisser au brave Joubert les chevaleresques condescendances dont il usa à Colenso. D'autres cadavres, d'ailleurs, vont s'ajouter à ceux qui pourrissent déjà. Toutes les batteries anglaises ouvrent le feu contre le camp des Fédérés et, à défaut des hommes à l'abri, frappent les bestiaux accumulés dans le parc*

Le bombardement, commencé le 19, se poursuit avec des variations d'intensité, les jours d'après. Blottis dans leurs cachettes, les Boers implorent le Ciel et n'ont d'espoir que dans quel |ue secours libérateur.

Du dehors, on fait, effectivement, de généreuses tentatives; mais avec des moyens si faibles qu'on ne réussit qu'à procurer aux Anglais l'occasion de faciles succès.

Déjà, dans la soirée du 18, nous avons vu un détachement fiédéré enlever la grand'gardc établie à Kitchener's- Ilill et s'installer audacieusement sur cette colline, à une

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