THÉÂTRE DE L'OUEST APRÈS PAARDEBERG
(Mars 1 900).
Sur la Modder. De Paardeberg à Bloemfontein
{28 féurier~i3 mars). — Après Paardeberg, toutes les voies étaient largement ouvertes au feld-marshall victorieux. Les seules ressources organisées qu'on connût encore à l'ennemi, dans la région, étaient les faibles commandos qui avaient, un instant, harcelé l'armée, aux environs d'Osfontein. A la suite de la sévère leçon reçue, le 23 février, à Kitchener's Hill, ils s'étaient enfoncés vers la haute Modder. L'étal-major anglais, qui avait perdu leurs traces, les considérait presque comme une quantité négligeable.
En l'absence de forces armées tenant la campagne, l'objectif tout désigné était la capitale de l'Etat libre.
de Colenso. Lyttelton est remplacé par le général Clerv à la tète de la 2^ division. Le général Warren passe le commandement de la 5* division au général Hunter.
Maints arguments positifs imposaient, d'ailleurs, son occupation : en première ligne, Teffet moral et politique à en attendre; puis la nécessité de constituer, dans un grand centre, une nouvelle base d'opérations; les facilités de ravitaillement résultant de la main-mise sur la voie ferrée Bloemfontein-Springrontein et sur ses embranchements vers Norval's Pont et Bethulie ; enfin la jonction désirable avec les troupes anglaises de la colonie du Cap.
Tout conviait, en somme, lord Roberts à marcher sur Bloemfontein. Mais auparavant, il lui fallait évacuer ses prisonniers, reposer ses soldats fatigués et, surtout, assurer son ravitaillement par voie de terre, avec des voitures à bœufs, cheminant péniblement de la station de Modder- River au camp anglais. Pour ces divers motifs, très plausibles, il fit séjour à Osfontein, du 28 février au 7 mars, et il donna ainsi, à son insu, aux troupes de Delarey et de de Wett, le temps de se ressaisir.
Ceux-ci, en fuyant de Kitchener's Hill, s'étaient arrêtés à 5o kilomètres de l'armée anglaise, à Abraham 's Kraal, sur la Modder, à peu près au confluent du Kaal Spniit. Les présidents Krûger et Steijn leur avaient amené des renforts, tirés du Transvaal ou de nouvelles levées, et, peu à peu, avaient reformé une petite armée de 5. 000 à 6.000 hommes. Ils l'avaient établie entre Abraham's Kraal et Driefontein, perpendiculairement à la Modder, sur une position assez forte mais beaucoup trop étendue j)our leur efl'ectif. Ils barraient ainsi l'une des routes conduisant à Bloemfontein par le nord, et ils employèrent le répit qui leur était laissé, à remuer la terre, suivant leur routine ordinaire.
Les Boers auraient eu, certes, mieux à faire, s'ils avaient adojjté, dès lors, la guerre de guérillas^ que leur
Kl
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conseillait Villebois-Mareuil et qui fut leur ressource suprême après l'occupation du TransvaaI. Débarrassés de leurs encombrants laagers, fractionnés eu petits corps hardis et bien montés, ils auraient pu s'élever sur les deux flancs de la longue ligne de communications de lord Roberts. De beaux coups de main s'oQ^raient, soit sur la route d'étapes de 80 kilomètres de longueur, entre Modder River et Osfontein, où les convois anglais circulaient sans escorte ; soit encore sur la ligne ferrée de Modder River à De Aar, dont la voie unique suffisait à peine aux transports. C'est ce cordon ombilical, démesurément allongé et ténu qu'il eût fallu trancher pour paralyser l'Anglais, au lieu de s'obstiner à l'arrêter de front (').
Dans l'état, et sur ses hauteurs de Driefontein, la petite armée boer n'avait guère, sur celle de Cronje, que l'avanta;ie de n'être point dans une fosse. Elle subissait la même infériorité numérique, elle était exposée aux mêmes chances d'enveloppement. C'était une nouvelle proie offerte au vainqueur et elle ne dut son çalut qu'à l'ignorance où étaient les Anglais, de son existence. En marche sur Bloemfontein, ils vont la heurter à l'improviste, avec une de leurs ailes, qui suffira à faire place nette.
Le 7 mars, les troupes anglaises commencèrent leurs préparatifs de départ et leur dislocation, en plaçant leurs avant-gardes sur les amorces des chemins à suivre. La cavalerie, prenant les devants le long de la Modder, eut un engagement heureux avec quelques partis avancés
(1) Le succès do Waterval Drift (i5 février) aurait dû être une rcvëlalion |)oup les Boers. Ils mettront du temps à comprendre que cet accident aurait dû deveuir leur système de ijuerre.
DE PAÀRDEBERG A BLOEMFONTEIN. 46l
de Tennemi, à Poplar Grove (20 kilomètres au nord-est de Petrusberg).
Le 8 mars, French, à la tête de sa division, de l'infanterie montée et de 7 batteries à cheval, poursuivit dans la vallée de la Modder, couvrant ainsi, à 4 ou 5 lieues de distance, le mouvement offensif de l'armée.
Celle-ci devait s'ébranler le lendemain, en trois colonnes, ayant toutes trois comme objectif commun Venter's Vlei, ferme située sur le Kaal Spruit, à environ 3o kilomètres au sud-ouest de Bloemfontein.
La 6* division, formant la colonne de gauche, marchait sur les traces de French, c'est-à-dire longeait d'abord la rive sud de la Modder. Elle avait à décrire un large arc de cercle, en passant parAbraham'sKraal, pour se rendre à Venter's V^lei.
La 9* division et la brigade de la garde, constituant la colonne du centre et conduites par le feld-marshall, se dirigeaient en droite ligne sur Venter's Vlei.
Enfin la 7* division, formant la colonne de droite, prenait au sud par Petrusberg et devait y marquer le pas, de façon à arriver au rendez-vous de Venter's Vlei, vingt-quatre heures après les autres colonnes.
C'était, en somme, un déploiement en éventail, suivi d'une marche en échelons la gauche en avant, puis d'une conversion à droite, dont le pivot mouvant était la 7® division; le tout aboutissant à converger au point de concentration de Venter's Vlei.
Dans cet ensemble de mesures, le dispositif de marche îivait visiblement pour objet de se couvrir vers l'est. A Téchelon avancé vers la gauche (6* division et cavalerie) incombait ce rôle protecteur. Quant au choix du point de concentration, il accusait la conception, très juste, que
Bloemfonlein devait être abordé par le sud, en s'assurant au plus tôt les communications par voie ferrée et l'entrée en relations avec Gatacre. Tout était d'ailleurs correct au point de vue logistique. Le front de l'armée en mouvement ne dépassait pas une largeur maximum de 20 à 25 kilomètres.
La colonne de gauche (6* division) se mit en route le g mars et les deux autres colonnes le 10.
Combat de Driefontein (^10 mars). — Le 10 mars au matin, la cavalerie de French et l'infanterie montée vinrent buter, près d'Abraham's Kraal, contre un kopje marquant la droite de la position, très étendue, que les Boers occupaient entre Abraham's Kraal et Driefontein, Les Anglais ne s'attendaient pas à la vigoureuse résistance qu'ils rencontrèrent sur cette ligne. Il y eut, au début, quelque décousu dans leurs attaques. La 2* brigade de cavalerie parvint, cependant, à déborder la droite des Fédérés et à gagner leurs derrières ; mais leur gauche, à Driefontein, où Delarey défendait une hauteur tri^s élevée, défia longtemps tous les efforts de French. U fallut, pour en venir à bout, l'intervention de la 6* division qui, forçant la marche et traversant diagonalemcnt la plaine, sous un soleil ardent, arriva, vers 2 heures de l'après-flincr, devant Driefontein. Les troupes même de Kelly-Kcnny eurent à donner trois assauts, avant de chasser l'ennemi de son poste, et elles ne s'emparèrent de la crête de Driefontein qu'à la toinbî?e de la nuit, après une dernière charge à la baïonnette.
Dans cette lutte opiniâtre, les Anglais eurent 421 hommes hors de combat, dont 24 officiers; les pertes des Boers furent d'environ i5o hommes.
MARCHE SUR VENTEr's VLEI. 463
Marche sur Venter' s Vlei (^ii et 12 mars). — Ce combat de Driefonleiu, qui semble avoir été une surprise pour Tétal-major anglais, apporta de légères modifications au plan initial de lord Roberts. La 6* division ayant quitté les rives de la Modder, pour se porter à 4 lieues plus au sud, à Driefontein, reçut Tordre de joindre la colonne du centre et d'y prendre place derrière la 9" division.
La marche sur Bloemfontein se continua donc en deux colonnes : 9*, 6® divisions et garde, dirigées sur Venter\s Vlei par Aasvogel Kop, et 7* division par Petrusberg. On renonçait à pousser, sur la Modder, au delà d'Abraham's Kraal, et, au lieu de poursuivre les Boers en fuite vers la haute Modder, on s'acheminait directement sur Venter's Vlei. L'armée, raccourcissant sa conversion à droite, l'effectuait immédiatement, et infléchissait ses lignes de marche parallèlement au Kaal Spruit.
Le quartier général de lord Roberts fut établi, le 1 1 mars, à Aasvogel Kop, à mi-chemin entre Abraham's Kraal et Bloemfontein et à 20 kilomètres au nord-est du Kaal Spruit. Le 12 mars, il était à Venter's Vlei, et French atteignant la ligne ferrée à Ferreira, au sud de Bloemfontein, s'emparait, le soir même, du Brand Kop, d'où il dépostait un faible détachement ennemi.
Chez les Républicains, depuis le combat du 10 mars où Steijn et Krûger avaient failli être faits prisonniers, le découragement était profond. La discorde même s'était <}lissée dans leurs rangs. Les Transvaaliens se séparaient avec éclat des Orangistes, qu'ils accusèrent de mollesse et, tandis que ceux-ci s'enfonçaient vers le nord, les soldats de Krûger terminaient, à la hâte, quelques préparatifs pour disputer les accès immédiats de Bloemfontein.
Convaincus que lord Roberts se porterait en droite
ligne d'Abraham's Kraal à la capitale de l'Etat libre, en marchant du nord-ouest au sud-est, ils s'étaient retranchés sur une ligne de kopjes qui couvre Bloemfontein de ce côté, à peu près perpendiculairement à la route venant d'Aasvogel Kop. La présence des Anglais à Aasvogel, dans la journée du ii, n'avait fait que les confirmer dans cette attente.
Grande fut leur déception, en constatant, le 12, que l'armée anglaise changeait de direction et prenait du nord au sud. Toute cette armée défilait devant eux, hors de portée du canon; mais, à la poussière soulevée, ils pouvaient parfaitement en distinguer la longue colonne, qui s'écoulait parallèlement à leurs positions.
Au point de vue tactique, ce mouvement de lord Roberts eût été fort risqué devant tout autre adversaire que les Boers; en l'exécutant, le feld-marshall spécula sans doute sur la passivité qui les rivait à leurs kopjes, sur leur petit nombre et leur désarroi moral. Il abordait ainsi Bloemfontein parle sud et déconcertait les dernières velléités de résistance. L'événement lui donna raison et la critique n'y trouve rien à redire. Mais ce qui paraît plus difficilement admissible, c'est que le convoi tout entier de l'armée anglaise, s'allongeant sur 20 kilomètres de profondeur, suivait les troupes, sans la moindre escorle, à sept ou huit lieues en arrière. La prudence élémentaire aurait conseillé de faire marcher le convoi à l'aile extérieure, ou de l'acheminer par un long circuit. Il défila à son tour, sur les traces de la colonne de combat, et si les Boers, après avoir laissé filer cette colonne, avaient détaché quelques commandos sur ses derrières, ils eussent mis le vainqueur en fort mauvaise posture.
Ils n'en firent rien et l'on ne sait vraiment ce qu'il faut
PRISE DE BLOEMFONTEIN. 465
le plus blâmer, de la confiance téméraire qui leur offrit cette occasion ou de la routine qui la laissa échapper.
Entêtés, comme à Driefontein, dans leurs procédés de résistance passive et frontale, les Boers n'avaient pas encore discerné que le point vulnérable de l'Anglais était sa ligne de ravitaillement; ils n'avaient pas compris que^ dans cette lutte inégale sur l'échiquier uni et découvert du Veldt, leur seule chance de compenser l'infériorité du nombre était de recourir au mouvement, à l'action hardie sur les derrières, de se dérober à propos pour harceler et affamer l'adversaire, de faire, en un mot, la guerre de partisans»
Ils mettront quelque temps, encore, à s'en rendre compte.
Pour le moment, leur abattement était complet. Ils n'opposaient plus, à proprement parler, de résistance et, résignés à abandonner Bloemfontein, ils ne songeaient qu'à évacuer sur Kroonstadt, où Steijn avait transféré le siège du gouvernement, leurs approvisionnements de guerre et leur matériel roulant. Treize de leurs trains partirent ainsi dans la journée du 12 ; mais, dans la nuit du 12 au 1 3, un détachement de sapeurs de cavalerie, expédié de Ferreira par le général French, contourna Bloemfontein par l'est, avec une grande hardiesse et vint, au nord, faire sauter un ponceau de la voie ferrée. Cet heureux coup de main intercepta le passage, à 2 locomotives et 108 trucks qui devaient, au matin, être remis aux Anglais, avec les clefs de la ville.
Le i3 mars au matin, en effet, à la première sommation de French, le drapeau blanc fut hissé et une députation de notables Orangistes vint régler, avec lui, les conditions de la capitulation. Les Transvaaliens avaient gagné au large, vers la Modder. Dans l'après-midi, le feld-
OUKRRK SUD-AFRICAINE. 30
marshall (il son entrée solennelle dans la capitale de l'État libre.
Après Paardeberg, sur l'Orange et le Vaal {2j Jevrier^iS mars). — Le coup porté à Paardeberg avait, en quinze jours, conduit lord Roberts au cœur de l'État libre. Dans le même temps, sur toutes les frontières de cet Etat, la situation respective des deux partis était radicalement modifiée.
Au sud de l'Orange, les commandos, qui pressaient naguère les Anglais à Colesberg et à Stromberg, cédaient partout le terrain, dès qu'ils apprirent le désastre de Cronje. Réunis par Olivier vers Bethulie, ils repassaient le fleuve, dont ils faisaient sauter les principaux ponts (i2 mars). Suivis mollement par Cléments et Gatacre, mais talonnés par la division coloniale Brabant, qui débouchait, le 1 1 mars, d'Alivval Norlh ; bientôt menacés en flanc par les détachements que lord Roberts lancera de Bloemfontein ; alourdis par un convoi de 800 voitures, ces 6.000 héros allaient commencer dans la vallée du Caledon, le long de la frontière du Basutoland, cette merveilleuse retraite qui les amena, vers la fin de mars, à opérer heureusement leur jonction avec de Wett, dans la région montagneuse de Ladybrand.
Leur départ apaisa, comme par enchantement, les velléités insurrectionnelles des districts orientaux de la province du Cap. Dans les districts de l'ouest, où la défection des Afrikanders avait pris un caractère plus inquiétant, lord Kitchener et le général Settle, avec des troupes parties d'Hope Town, De Aar et Victoria West (»), exer-
(i) Victoria West, à loo kilomctres au sud de De Aar.
SUR l'orange et le vaal. 467
çaient une prompte et énergique répression. Le 19 mars, Kitchener entrait à Prieska(') et, avant la fin du mois, Settle devait occuper Upington(').
Dans la région nord-ouest de la Colonie, la première quinzaine de mars était également signalée par quelques succès de Methuen. Poussant, avec sa division, au delà de Kimberley, il obligeait les Boers de du Toit à repasser le Vaal à Warrenton (5) et s'emparait, le 16 mars, de cette petite ville. Mais, tenu en respect par les fortes positions de Fourten Streams sur la rive droite, il dut renoncer, pour l'instant, à s'élever plus au nord pour débloquer Mafeking. Il se rabattait, par suite, au sud-est, vers Boshof, où il donnait la chasse à quelques partis ennemis.
Ainsi, à la date du i5 mars, toutes les colonnes anglaises opérant au sud de l'Orange, avaient franchi ce fleuve. A la même date, lord Roberts expédiait la brigade de la garde, par chemin de fer, de Bloemfontein à Springfontein, pour y donner la main à Gatacre. Cette brigade rencontrait les premiers éclaireurs de Gatacre à Springfontein, continuait jusqu'à Norval's Pont, puis rentrait à Bloemfontein le 1 7 mars, après avoir assuré le libre parcours sur toute la voie ferrée et sur ses embranchements vers Norvals et Bethulie. Sur ces deux points, les ponts étaient promptement rétablis par les sapeurs du génie et cette ligne directe de ravitaillement, substituée avantageusement à la ligne De Aar-Modder River, commençait à fonctionner avec activité.
(i) Prieska, sur l'Orange, à i3o kilombtres à Touest d*Hope Town.
(2) Upington, également sur l'Orange et à 180 kilomètres à l'ouest de Prieska.
(3) Warrenton, sur la rive sud du Vaal, à 48 kilomètres au nord de Kimberley.
Une fois en liaison permanente avec le feld-marslialU les généraux Cléments et Catacre continuèrent leur route vers Bloemfontein, le premier par Philippopolis et Fauresmith, le second par Springfontein et Edenburg. A leur droite, Brabant se portait d'Aliwal North sur Rouxville, qu'il atteignait le 19 mars, manquant de quelques heures Tarrière-garde d'Olivier; de là, il gagnait Smithfield et Wepener où il faisait halte. Ces diverses colonnes, circulant sur les routes à l'ouest et à l'est de la voie ferrée, contribuaient à sa protection et pacifiaient toute la partie méridionale de l'État libre.
Installé à Bloemfontein, au cœur de cet État, maître de la région sud par Cléments, Gatacre et Brabant, de l'ouest et du nord-ouest par Kitchener et Methuen, lord Roberts estimait, dans la seconde quinzaine de mars, en avoir fini avec les Orangistes et pouvoir organiser, à loisir, la campagne qu'il méditait d'entreprendre contre le Transvaal, conjointement avec sir R. Buller.
Procédant toujours avec une sage méthode^ ne risquant un pas en avant qu'après avoir assuré ses derrières, ce Fabius Cunctator s'était accordé six semaines pour terminer ses énormes préparatifs.
Il avait à remanier toute la composition de son armée, portée à 1 1 divisions d'infanterie, dont 4 au Transvaal, par l'arrivée de la 8* division, qui débarquait à la fin de mars(*). Il lui fallait remonter sa cavalerie épuisée, constituer de nouveaux convois, rassembler ôojours de vivres pour près de 80.000 hommes, se réapprovisionner en munitions, et, pour tous ces transports^ il disposait d'une
(i) II divisions d'infanterie, sans parler d'une division de csTalerie i 4 brigades et d'une division d'infanterie montée comptant 10.000 hommes.
3UR l'orange et le vaal. 469
seule voie étroite, dont le rendement n'excédait pas cinq trains en vingt-quatre heures. La tâche était, certes, considérable et légitimait le temps d'arrêt.
Mais le général anglais s'était flatté de l'accomplir paisiblement et sans être troublé, et, en cela, il se trompait. Le combat de Karee Siding (29 mars); les surprises de Sanna's Post (3i mars), de Reddersburg (4 avril) et l'investissement de Wepener (10 avril) devaient bientôt lui apprendre que l'abattement des Boers avait été de courte durée.
Dès la (in de mars, si les régions ouest et sud étaient purgées d'ennemis, les 12.000 ou i5.ooo hommes de Cellier, de Wett, Delarey et Olivier, répartis au nord sur la Modder, et au nord- est vers Thabanchu , formaient un demi-cercle, de 3o kilomètres à peine de rayon, qui enserrait étroitement Bloemfontein et qui devait bientôt se prolonger au sud-est, jusqu'à Wepener.
Lord Roberts aura à déchirer ce réseau tenace, collé à son flanc et même gênant pour ses derrières, avant d'entamer vers le ilord, en mai 1900, cette grande battue, coupée d'arrêts à Kroonstadt et Pretoria, où il cherchera à acculer les débris des Fédérés aux possessions portugaises.
Nous ne suivrons pas plus loin les Anglais, dans leur réorganisation à Bloemfontein, et les Boers, dans leurs généreuses tentatives. Aussi bien, la phase à laquelle nous sommes arrivés, appartient à une nouvelle campagne, conduite sur des bases distinctes. L'entrée à Bloem-
fontein marque le terme normal de notre Étude. Elle délimite, en effet, une campagne bien complète, homogène dans ses péripéties et dans ses procédés tactiques ou stratégiques, dans laquelle les opérations réglées évoluent autour des deux pivots de Ladysmith et de Kimberley.
En constituant ces deux pivots, en fixant, dès la période de mobilisation, les forces de couverture anglaises dans ces deux souricières, les Boers avaient pris, très heureusement, rinitiative stratégique. Us contraignaient les corps de bataille à venir, hâtivement, au secours de l'avantgarde compromise du général White et de la précieuse personne de sir C. Rhodes. Ils divisaient, ainsi, les efforts de l'adversaire, en marquaient le point d'application et compensaient sa supériorité numérique par le choix d'un terrain favorable à leur défensive.
Ce programme était rempli, et bien rempli, dans la seconde quinzaine d'octobre 1899. Peut-être les Boers auraient-ils pu l'élargir, pousser plus loin, en novembre, leurs succès dans le Nalal, pénétrer plus avant dans la province du Cap, atteindre partout le littoral ou du moins soulever les populations et détruire les voies ferrées sur un parcours plus étendu, et augmenter d'autant les difficultés que devait rencontrer la première armée anglaise (sir R. BuUer).
Mais la perfection n'est pas de ce monde ; elle est surtout rare à la guerre et les légères ombres de ce manque à gagner s'effacent tout à fait devant l'éclat des succès remportés, vers la mi-décembre sur la Modder, l'Orange et la Tugela. Maggersfontein, Stromberg et Colenso sont les glorieux résultats obtenus par l'application d'une idée simple.
DE MARS igOO A JANVIER IQOI. 4? ^
Par malheur, les Boers savent vaincre mais ignorent, sur le champ de bataille comme sur l'échiquier stratégique, le secret d'exploiter la victoire. Ils excellent à parer les coups, mais ne pratiquent pas la riposte et se remettent en garde, dans la m^me position, après la parade. Sur le terrain, le défaut d'organisation et de cohésion leur interdit les combinaisons de mouvements et la contreattaque; sur le théâtre de la guerre, de pesants convois leur font perdre le bénéfice de la mobilité, leurs laagers les rivent au sol. Frappés ainsi d'inertie constitutionnelle, ils ne chercheront pas à modifier, à propos, les formes de la guerre, ils s'entêteront à la concevoir comme un affût aux mêmes postes où ils ont déjà provoqué et arrêté le passage de l'ennemi.
C'est ainsi que, après avoir paralysé la première armée des Anglais, ils ne tentent rien contre elle, durant les deux mois (i 5 décembre- 1 5 février) qui s'écouleront avant qu'une seconde armée puisse entrer en ligne. Et cependant, en concentrant contre Methuen les commandos mal utilisés au sud de l'Orange et l'excédent disponible au Natal, ils auraient pu détruire, ou rejeter au loin, cette division aventurée en pointe sur la Modder.
Février arrive et l'Angleterre a doublé, à loisir, ses enjeux. Lord Roberts discerne, avec le coup d'oeil d'un homme de guerre, que, des deux bases sur lesquelles repose l'édifice stratégique des Boers, une seule est solide et qu'en frappant sur l'autre, à Kimberley, il détruira, d'un coup, tout l'ensemble.
Dans les premiers jours du mois, sa concentration au sud de la Modder se dessine. Le moment est venu d'abandonner, d'urgence, un affût où le chasseur va devenir la bête, de renoncer au poste et à l'attitude, qu'on n'a pas
songé à modifier spontanément en prenant Toffensive dans la période précédente. Il est temps encore d'improviser une nouvelle tactique.
Du 10 au i5 février, Kronje peut lever le siège, renvoyer tous ses convois vers le nord, alléger ses troupes, les fractionner en corps nombreux et mobiles qu'il jettera sur les flancs et les derrières de la masse anglaise. II n'en fait rien, s'opiniâtre jusqu'à la dernière heure sur ses kopjcs, puis les abandonne pour se jeter à l'est, tout au travers des lignes ennemies, quand l'ouest et le nord lui étaient largement ouverts. Il succombe héroïquement dans son fossé de Paardeberg.
Après sa capitulation, tout change de face. Les brillantes victoires de Venter Spruit, de Spion Kopje et de Vaal Krantz, derniers fruits du plan initial récoltés sur la haute Tugela dans le mois de janvier, demeurent stériles. La lutte sanglante soutenue à Pieters ne sert qu'à masquer l'abandon de Ladysmith. Dans le Natal, les Fédérés sont acculés aux Drakensbergs. Dans la province du Cap, ils repassent l'Orange à grand'peine. Dans l'État libre, leurs débris et les renforts amenés de Ladysmith essaient, vainement, de barrer à lord Robert^ la route de Bloemfontein. Toujours obstinés dans leurs pratiques de défensive passive, ils ne savent qu'occuper, avec des forces insuffisantes, quelques lignes de kopjes en travers des lignes de marche anglaises. Leur résistance frontale est bientôt tournée.
Cette méconnaissance des conditions de guerre qui leur seraient seules favorables dans le Weldt, subsiste, chez les Boers, même après l'entrée et la halte des Anglais à Bloemfontein. Dans leur pointe hardie sur Wepener, ils accusent, il est vrai, quelque velléité de menacer les
DE MARS igOO A JANVIER IQÛl. t\^i
lignes de communications do l'adversaire, mais c'est toujours par une prise de position. Ils cernent un poste anglais et occupent un point fixe, où ils comptent appeler et recevoir l'effort de l'ennemi. Les dispositions adoptées par de Wett pour couvrir le blocus de Wepener sont, -certes, remarquables et décèlent chez lui des qualités de stratège, mais il aboutira, en somme, à se mettre en fort mauvaise posture. Toujours empêtré de ses centaines de voitures, équipé pour la lutte de position et non de mouvement , il aura besoin de tout son génie pour se tirer d'une situation presque désespérée.
Plus tard, lorsque les Anglais s'élèvent vers le nord, en une longue ligne de traqueurs à la poursuite de leurs adversaires, Botha leur opposera, encore, un simulacre de résistance frontale, sur des chatnes de kopjes de 20 kilomètres d'étendue, où ses lo.ooo ou 12.000 soldats s'égaillent en tirailleurs. C'est de la guerre contre un ennemi figuré, avec des balles dans les fusils, mais c'est toujours de la guerre de positions.
II faudra arriver au mois d'octobre 1900, à l'anéantissement apparent de l'armée fédérée, aux jours sombres <le Komati Port, pour que le revirement s'opère et que les Boers aient l'intuition de cette guerre de guérillas qu'ils auraient dû pratiquer, en février, dès les premiers pas de lord Roberts vers la Modder.
Alors, sous l'habile direction de quelques chefs consacrés, de Wett, Botha, Delarey, Olivier, nous verrons les survivants de la grande guerre, quelques milliers d'hommes à peine, mais une élite, se former en petites bandes insaisissables, harceler le vainqueur, traverser ses lignes, couper ses voies de ravitaillement, enlever ses postes isolés.
474 l'A GUERRE SUD-AFRICAINE.
1 5.000 Boers pourrissent à Ceylan et à Sainte-Hélène, lo.ooo sont morts ou blessés, il en reste lo.ooo, à peine, pour soutenir la cause sacrée de l'Indépendance; mais ces 10.000 héros n'ont plus de foyers, plus de familles : leurs femmes, leurs enfants ont été déportés sur le littoral, leurs fermes sont brûlées, et ainsi toutes les causes dissolvantes qui les éloignaient, jadis, du front, ont disparu; une discipline de fer s'est spontanément établie dans leurs rangs. Ils n'ont plus de waggons, plus de laagers encombrants; bien montés, avec parfois un cheval de main conduit par un Cafre, n'emportant avec eux que leurs armes, leurs munitions et un peu de viande séchée, ils parcourent, en vingt-quatre heures, d'énormes distances. Leurs petits groupes mobiles déclinent le comhal ou le rompent à volonté, puis, venus de tous les points de l'horizon, se concentrent à propos contre quelque point faible et vital de l'adversaire, nœud de voies ferrées ou magasins. Et ainsi fractionnés, laissant Botha devant Kitchener, dans le Transvaal, ils se sont infiltrés dans l'Etat libre, ils pénètrent dans la province du Cap.
A l'heure présente (janvier igoi), après seize mois de lutte, la situation est la même qu'en janvier igoo, on voit des Boers à Naauwport, à Stormberg, et même plus au sud, vers Calvinia, Sutherland, Aberdeen, appelant aux armes les Afrikanders ébranlés.
Que ces derniers répondent à leur appel, et la vieille Europe, prosternée devant la force brutale, assistera à ce speclacle incroyable d'un petit peuple de Soo.ooo âmes faisant triompher le droit contre un oppresseur qui dispose de 3oo millions de sujets.
Les Boers, suivant la parole de leur vénérable Président, ont déjà réussi à étonner le monde. Us lui démon-