‹ La guerre sur le DanubeChapitre 1 sur 232 · HA^^X W · texte numérisé non relu

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L'auteur entreprend une tâche difTicile et complexe au moment où la grande question des religions et des races, dans l'ancienne Turquie d'Europe, n'est pas encore tranchée, où l'exécution pure et simple du traité de Berlin rencontre de tels obstacles qu'aucune des plaies ouvertes par l'épée de la Russie n'est en voie de guérison, où l'anarchie règne en maîtresse dans des provinces trop slaves ou trop grecques pour rester sous la domination turque et trop peuplées de musulmans pour devenir du jour au lendemain de simples annexes de la Russie, de l'Autriche ou de la Grèce.

Le retard apporté par les Moscovites eux-mêmes, n dépit de l'accord des plénipotentiaires européens, à l'organisation administrative de la Bulgarie

princière, l'embarras manifeste des commissaires

chargés d'ériger la Roumélie orientale en province autonome, la guerre entreprise par les Bosniaques et les Herzégoviniens contre les décisions du Congrès, en ce qui concerne l'occupation austro-hongroise, la constitution de la ligue albanaise dont le programme est un refus formel de reconnaître le fait accompH, l'insurrection des Pomaks ou Bulgares convertis à l'islamisme, dans la chaîne du Rhodope, sont autant de problèmes dont nul ne saurait prévoir les solutions ou déduire les conséquences. On voit renaître çà et là, chez les races les plus fortes, d'anciennes idées de nationalisme. L'histoire des peuples absorbés par la Turquie conquérante semble sortir d'une léthargie de plusieurs siècles. Le métal en fusion cherche un nouvel alliage et les événements se précipitent, en dépit de M. de Bismark et malgré la volonté des puissances. La campagne ouverte par les Russes au printemps de l'année 1877 s'est poursuivie sans relâche, grâce à une effroyable consommation d'hommes, à travers les péripéties lei? plus dramatiques et les plus imprévues, avec des fortunes diverses. Elle a mis en lumière, surtout du côté (les vaincus, de véritables aptitudes militaires pour aboutir, neuf mois plus tard, à l'éclipsé totale du Croissant. Ayant été témoin ^es événements dont les bords du Da-

nube et les versants du Balkan ont été le théâtre pendant la guerre russo-turque, Tauteur croit le moment venu d'en tracer un tableau fidèle et de fixer, dans un sol encore mouvant, les premiers jalons de l'histoire. Il est permis de jeter, dès maintenant, un coup d'œil d'ensemble sur les hasards de cette lutte étrange et de rechercher les causes de succès et d'échecs sans précédents dans ces régions.

Les guerres nombreuses et toujours fécondes en surprises des bords du Danube et de la presqu'île balkanique, celle même de 1828-1829 dont M. de Moltke s'est fait autrefois l'historien, sont loin de présenter soit militairement, soit politiquement, d'aussi réels éléments d'intérêt. Elles ne pouvaient avoir, au temps où la force ne primait pas encore le droit, que des conséquences d'ordre secondaire. Les traités qui consacraient alors les victoires de l'une des puissances orientales sur l'autre lie faisaient que modifier les conditions de l'équilibre européen sans en détruire le principe.

Dans un autre ordre d'idées, la guerre du Danube, en 1877, n'a-t-elle pas révélé les imperfection^ de l'organisation militaire du grand empire du Nord, l'insuffisance scientifique de ses généraux et l'immoralité de ses administrateurs? Le vain-

queur a donné de telles preuves de faiblesse qu'un ensemble de succès décisifs, couronné par le triomphe le plus enviable, n'a pas suffi à relever son prestige profondément atteint par les retatrds du début de la campagne et les fautes commises durant les six premiers mois de la guerre.

L'indomptable courage du vaincu, défendant pied à pied, sans forfanterie comme sans faiblesse, le sol ottoman, et l'admirable exemple légué aux soldats de tous les pays par un général qui, privé de vivres et de munitions, manquant de nouvelles, sans secours à espérer, est tombé bravement sur le champ de bataille, se refusant, avec hauteur, à rendre une place de guerre improvisée devant les tranchées de laquelle il avait arrêté pendant cinq mois l'armée russe, ont également et à juste titre étonné l'Europe.

Un certain nombre de problèmes militaires se sont posés, depuis quelques années, et l'étude au point de vue technique 'des conditions dans lesquelles s'est livrée la grande lutte dont nous essayons d'esquisser les phases, passionne dès à présent les officiers de tous les pays. Au nombre des questions sur lesquelles on disserte à perte de vue depuis 1870, celles qui ont trait au service obligatoire, aux armées à gros effectifs, à la force d'im-

pulsion de régiments formés de jeunes soldats insuffisanmient encadrés, à la résistance plus ou moins grande que peuvent offrir des milices armées de fusils à tir essentiellement rapide, ne sont pas les moins importantes.

L'audace de l'assaillant, les entreprises tentées à grande distance par des corps volants sous la conduite de chefs téméraires, l'énergique résistance d'un ennemi qui s'attachait au sol avec une ténacité que les vieilles bandes ottomanes des guerres de 1828 et de 1855 n'ont pas surpassée, l'usage que des volontaires levés à la hâte ont su faire des armes nouvelles, sont autant d'arguments dont l'école moderne saura profiter. Elle aurait tort cependant de tirer de ces grands exemples des conséquences extrêmes. Le terrain sur lequel s'engageait la lutte, la complicité ou l'inertie des populations chrétiennes, le fanatisme religieux et le patriotisme outré, formaient une série de facteurs dont il serait imprudent de ne pas tenir compte. Si nous formulions des conclusions purement techniques, en nous isolant des circonstances ambiantes et des milieux, nous nous exposerions à de graves erreurs. Les mêmes réserves sont à recommander s'il s'agit de mettre en doute l'efficacité de l'artillerie préparant l'assaut de défenses improvisées

quand on a laissé le temps à l'ennemi de remuer la terre et de se couvrir à sa guise.

L'auteur essayera de tirer de ces événements dramatiques des enseignements comparables à ceux dont les nations militaires ont su profiter au lendemain de nos désastres.

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