CHAPITRE XX
son concours, si des négociations de paix venaient à s'engager, avait adressé aux puissances neutres une circulaire sollicitant leur médiation. Cjette demande était parfaitement correcte en indiquant, sous une forme détournée, pour bases des négociations, l'indépertdance et rintégrité de Tempire ottoman*. En effet, bien que les puissances se dérobant aux devoirs que leur imposaient les traités, se fussent désintéressées des événements, elles n'avaient ni donné aucun mandat à là Russie, ni conséquemment abdiqué leurs droits. Cependant elleâ abandonnèrent sous la pression du cabinet de Berlin, de plus en plus favorable à la politique russe, le terrain des traités. Il suffit de cette simple dépêche datée du 16 décembre : a L'empereur d'Allemagne refuse d'accéder à la demande de médiation de la Porte », pour enlever tout espoir à la Turquie. L'Angleterre ayant informé le 24 décembre le gouvernement de la Porte de l'impossibilité, à la suite du refus de l'Allemagne, d'obtenir la médiation collective des puissances, l'action isolée du cabinet de Saint-James fut sollicitée par le sultan. Le prince Gortschakoff déclina les offres de l'Angleten'e. « Il fallait, disait-il, que la
1. Par l'article 7 du traité de Paris, les six puissances garantissaient en commun, et chacune de son côté, Tindépendance et Tintégrité territoriale de l'empire ottoman.
L'article 8 portait : « La Sublime-Porte et chacune des puissances, ayant de recourir à l'emploi de la force, mettront les autres parties contractantes en mesure de prévenir cette extrémité par leur action médiatrice. »
Porte s'adressât elle-même aux chefs des armées russes en Europe et en Asie, w Lord Derby ayant le A janvier 1878 répondu au chancelier russe que le gouvernement anglais « ne se refusait pas à transmettre à la Porte la suggestion d'un armistice », mais, que les deux gouvernements devaient prendre part aux pourparlers, celui-ci refusa d'admettre la discussion de l'armistice avec l'Angleterre et se rejeta sur les instructions données aux commandants inilitaires pour déterminer les conditions auxquelles l'armistice pourrait être conclu.
La Porte se décida, sur le conseil de l'Angleterre, à munir Méhémet-Ali de pleins pouvoii-s pour la signature d'on armistice. Le grafad-duc Nicolas fit alors connaître qu'il ne pouvait pas être question d'armistice sans une acceptation préalable des préliminaires de paix. Après un retard de trois jours qu'expliquait seul le désir de pousser en avant ses troupes, le commandant en chef de l'armée russe se déclara prêt à traiter. Server et Mamyk pachas, plénipotentiaires ottomans, arrivèrent à Kasanlik le 20, mais le grand-duc continuant à user de sa tactique dilatoire, les bases * de
1. 1" La Bulgarie, dans des limites déterminées par la majorité de la population bulgare et qui, en aucun cas, ne sauraient être moindres que celles indiquées par la conférence de Gonstantinople, sera érigée en principauté autonome tributaire, avec un gouvernement national chrétien et une milice indigène. L'armée ottomane n'y séjournera plus;
2* L'indépendance du Monténégro sera reconnue. Un accroisse-
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paix et l'armistice ne furent signés que le 31 janvier à Andrinople. Les plénipotentiaires apposèrent leurs noms au bas de la première de ces pièces, avec le grand^duc Nicolas. Le général de division Nedjib pacha, le général de brigade Osman pacha, le chef d'état-major de l'armée russe, général Nepokoitschitski et son ad latits général Levitzky, approuvèrent la seconde.
On sait quelle impression produisit en Europe la conduite mystérieuse de la Russie pendant et après ces pourparlers. L'empereur Alexandre accentuait 'luimême ces inquiétudes pour le maintien de la paix européenne en disant, le 3 février, dans un discours adressé au régiment de Viborg qu'il passait en revue à Saint-Pétersbourg : « L'armistice est loin d'être la fin. Nous devons nous tenir prêts jusqu'à ce que nous
ment de territoire équivalant à celui que le sort des armes a fait tomber entre ses mains lui sera assuré. La frontière définitive sera fixée ultérieurement ;
3» L'indépendance de la Roumanie et de la Serbie sera reconnue. Un dédommagement territorial suffisant sera assuré à la première, et une rectification de frontière à la seconde ;
4<^ La Bosnie et THerzégovine seront dotées d^une administration autonome avec des garanties suffisantes. Des réformes analogues seront introduites dans les autres provinces chrétiennes de la Turquie d'Europe.
5® La Sublime Porte s'engage à dédommager la Russie des frais de la guerre et des pertes qu'elle a dû s'imposer. Le mode, soit pécuniaire, soit territorial ou autre, de cette indemnité sera réglé ultérieurement. S. M. L le Sultan s^entendra avec S. M. TKmpereur de Russie, pour sauvegarder les droits et les intérêts de la Russie dans les détroits du Bosphore et des DaréMtelles.
obtenioQs une paix durable et digne de la Russie. » La paix de San-Stefano fut conclue le 3 mars*. Au moment où l'armistice fut signé le 31 janvier, la Turquie, battue en Asie comme en Europe, était incapable d'opposer aux Russes une résistance utile. Elle pouvait prolonger la guerre en maintenant ses armées désorganisées derrière les lignes de Buyuk Tchekmedjé à Derkos, devant Constantinople et de Boulair dans l'isthme de Saros près Gallipoli, infliger encore des pertes sanglantes à l'ennemi dans les sièges du quadrilatère, mais, abandonnée par l'Europe, elle s'était décidée à traiter directement avec le vainqueur, afm de garder un reste de domination de ce côté du Bosphore.
Les Russes rêvaient une entréie solennelle à Constantinople. L'imagination moscovite caressait cette apothéose. La messe grecque, dite dans la mosquée de Sophie, la basilique élevée à la Sagesse divine* par Constantin, figure au premier rang des desiderata du slavisme. Les Russes n'engagèrent pas, pour entrer dans la capitale des sultans, la lutte suprême que le chef des croyants aurait été impuissant à conjurer et n'affi'onlèrent pas jusqu'au bout la tardive colère de l'Angleterre, mais poursuivant hâtivement leur marche,
1. Nous nous proposons de raconter^ dans un prochain volume, la campagne des Russes en Asie, et d'étudier la série des faits diplomatiques, depuis la conclusion de Tarmistice d'Andrinople jusqu'à la paix de Berlin.