CHAPITRE V
tant de bien sans le connaître. Le champ de nos illusions et de nos enthousiasmes se rétrécira.
Bucharest, siège du gouvernement princier, ville d'affaires et de plaisirs, sentinelle avancée de la civilisation occidentale, offrait, dès le début de la guerre, le spectacle le plus varié et le plus extraordinaire. Le centre de la cité, avec ses palais officiels, ses hôtels princiers, ses restaurants, ses théâtres, ses jardins publics, ses équipages attelés de chevaux fringants, le va-et-vient d'une population essentiellement policée, est un Paris en miniature, mais un Paris plus libre dans ses mœurs et plus franc dans ses vices. Les faubourgs, bordés à perte de vue de maisons de bois très basses, peuplés d'une population misérable, parcourus par des popes sordides, des juifs dégénérés, des Tziganes à demi nus, des paysans aux longues souquenilles, au bonnet de peau de mouton, sont asiatiques. Point de pavés, des ornières d'un pied de profondeur, des flaques de boue noirâtre dans lesquelles se vautrent des buffles ou des pourceaux, des dépôts d'immondices, et, plus loin, dans les champs, aux portes de la ville, des carcasses de chevaux autour desquelles s'assemblent des bandes de chiens-loups au poil fauve, à l'œil ardent. Toutes les villes orientales se ressemblent par leurs banlieues.
C'est à Bucharest que les officiers du grand étatmajor venaient se reposer de leurs fatigues, que les administrateurs nouaient des relations avec les négo-
ciants viennois et concluaient les marchés. Dans les salies à manger des hôtels, on voyait côte à côte des attachés militaires étrangers, des membres de la famille impériale, le prince Gortschakoff, le général Ignartieff, les ministres du gouvernement princier, les correspondants, don Carlos avec son aide de camp Boêt qui devait lui dérober plus tard sa toison d'or, des marchands et des fournisseurs, des aventurières parisiennes ou viennoises, des filles de théâtre, des Tcherkesses, (les Monténégrins avec un arsenal sur la poitrine, des (irecs en Yustanelles. Le Russe est un enfant terrible qu'il faut laisser sortir le moins souvent possible. Dès qu'il rencontre sur son chemin une Capoue, il s'y vautre et retourne bien vite à l'état de nature. Le vernis de civilisation, de politesse, de sobriété dont il est revêtu, se fond en un jour aux feux de l'orgie. Bucharest a été le théâtre de saturnales sans nom. Le goût de la boisson et des querelles au sortir de table, l'alcoolisme sans trêve déterminant des accès de folie furieuse, l'oubli de toute dignité chez l'officier supérieur comme chez le soldat quand on les laisse un instant à eux-mêmes, sont les vices dominants de l'armée russe.
Les étrangers présents à Bucharest au moment de la déclaration de guerre se souviendront longtemps des nuits du Grand-Hôtel. Ils ont été témoins de saturnales dont l'Occident n'a jamais eu le spectacle. Une bande folle de dix jeunes gens, tous attachés aux états-