CHAPITRE V
majors, tous titrés, quelques-uns princes, s'est réunie pendant plus d'un mois chez l'un des principaux restaurateurs. On buvait une bouteille d'eau-de-vie par tête avant de se mettre à table. On arrosait le repas de Champagne mêlé de cognac. A minuit on brisait les verres et la vaisselle. A deux heures du matin, les garçons ramassaient MM. les princes et barons vautrés dans leurs ordures. Un colonel invité à. dîner par un Français se grisait avant le dessert, salissait la nappe et tirait son sabre parce qu'on voulait l'empêcher de boire.
Dieu garde l'Occident d'ivresses semblables à celles du Slave! Sous l'empire de l'alcool, l'étrangeté native de ce cerveau devient folie, la brutalité du caractère se fait bestiale. C'est ainsi qu'un major ivre, se promenant à la Chaussée, en voiture découverte, se précipita par derrière sur son cocher et lui trancha la tête. Si l'ivrognerie est un défaut très fréquent chez l'officier russe, que dire de la promiscuité dans l'ivresse? Les grades disparaissent, à certaines heures, dans une sorte d'égalité de bas étage. Aussi, le respect hiérarchique n'existe à aucun degré de l'échelle. Un lieutenant de bonne maison ne se croit pas obligé de saluer un major parvenu. On objectera que l'armée russe est une des plus rudement disciplinées de l'Europe. Sans doute, mais l'obéissance passive n'a rien à voir avec le respect du grade. On obéit semlement, platement même, mais on croit ne s'incliner que devant l'empereur : on fait tout
remonter à lui, on le rend responsable de tout. Un désastre sanglant vient-il à se produire, on s'enfonce plus avant encore dans cette sorte de fatalisme inconscient. « L'empereur avisera! » est une formule qu'on rencontre dans toutes les bouches.
Le système militaire qui, dans les temps féodaux russes, si voisins de nous, fut le principal agent de la puissance des czars, s'est faussé. A la suite de la réforme sociale, les classes privilégiées perdirent de leur rudesse et, n'ayant plus à dominer, par l'intelligence et par la force, des troupeaux de serfs, dociles instruments de champs de bataille, se relâchèrent et alimentèrent plus que jamais les colonies cosmopolites des capitales et des villes d'eaux. Brave, policée, brillante, cette aristocratie f^arda en sa possession les hauts grades et les commandements; mais une classe nouvelle, mi-russe et naiallemande, envahit les cadres. Elle n'était préparée au commandement ni par les mœurs de la liberté, ni par le goût exclusif des armes. PouiTue du droit d'administrer sans contrôle, elle ne rechercha que les moyens (le s'enrichir. Le métier militaire devint une profession lucrative, surtout en temps de guerre, et les abus prirent une telle extension que le gouvernement en arriva à considérer les emplois d'officiers comptables comme on considérait, sous l'ancienne monarchie, les places de fermiers généraux.
Comment s'étonner qu'un pareil désoixire ait ongendré la corruption en matière de contrats et de