CHAPITRE VIII
dernier moment à entreprendre, quitta ses abris et passa sous le canon turc de Nicopoli pour descendre jusqu'à Zimnitza, où Tîle devint bientôt un immense atelier de pontonnerie et un entrepôt de moyens de transports. Le grand-duc Nicolas, averti dès le matin du 27 juin, de la réussite complète de l'entreprise, avait donné les ordres nécessaires' pour continuer d'Islas, de Turnu-Magurelli et de Flamunda le bombardement de Nicopoli. 11 s était ensuite rendu à Zimnitza avec son chef d'état-major. L'empereur Alexandre devait y porter, dès le lendemain, son quartier général. Il y occupa quelque temps une petite propriété, entourée de jardins, près de la berge, d'où il pouvait contempler à loisir le Danube de Sistova, ses îles immenses couvertes de bouquets d'arbustes et de verdure, sa rive arrondie comme celle du golfe de Naples, l'immobilité de ses eaux, troublées la veille par les secousses de la bataille, et la richesse de tons du lambeau de ciel qu'il réfléchit.
Ceux qui ont vu, dès le matin, sous les rayons roses d'une aurore orientale, à l'heure où les cosaques d'escorte, nus jusqu'à la ceinture, conduisaient leurs chevaux au Danube, l'empereur de toutes les Russies, le chef suprême de ces hordes indomptées, sortir d'un pas automatique de l'immense tente dressée près de sa maison, se diriger seul vers la rive escarpée et là, tournant la tête vers le pont de Zimnitza, regarder d'un œil fixe, pendant de longs moments, défiler ses
légions pressées qui coupaient le fleuve bleu d'une longue ligne noirâtre, n'oublieront jamais ce spectacle. A gauche, au fond de l'horizon, des nuages de poussière, épais comme des fumées d'incendie, sillonnaient les flancs de la montagne. Ils étaient soulevés par les convois interminables engagés sur la route de l'intérieur. Ces convois allaient marcher jour et nuit, s'allonger à perte de vue, franchir des steppes incultes, suivis de bandes de chiens sauvages hurlant la nuit comme des chacals et se réunir tous les soirs, au coucher du soleil, en masses serrées, sous la garde des cosaques aux longues lances, comme faisaient leurs devanciers, les Huns.